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Migrer et travailler à Montréal

Récits et parcours de professionnels migrants

de Monica Schlobach (Auteur)
Monographies 324 Pages
Série: Diversitas, Volume 30

Résumé

La question des flux migratoires engendrés par la mondialisation suscite de plus en plus de débats politiques et appelle à un renouvellement des analyses. Telle est l'ambition de ce livre, qui étudie les parcours migratoires et d’incorporation socioprofessionnelle de migrants brésiliens dans le domaine du génie et des technologies de l’information et de la communication (TIC) à Montréal.
Cet ouvrage en propose une lecture socio-anthropologique en privilégiant la question du comment à celle du pourquoi : Comment devient-on émigrant dans la société de départ ? Comment s'adapte-t-on à la société de destination ? Comment s'y insère-t-on professionnellement ? La comparaison des parcours socioprofessionnels révèle des modes d'incorporation qui épousent un monde du travail segmenté et stratifié autant pour le marché de l'ingénierie que celui des professionnels des TIC.
Par ailleurs, ce livre amène le lecteur à relativiser la figure du migrant hautement qualifié comme mobile et nomade, en faisant voir la complexité des processus en jeu dans la construction différenciée des parcours. Il permet aussi d’éclairer les logiques sociales d’appartenance et les dynamiques migratoires et d’insertion socioéconomique. Il s’adresse à ceux et celles préoccupés du fait migratoire et des questions de société car il offre des clés pour comprendre le fonctionnement de nos sociétés à partir des récits et de l'épaisseur des expériences migratoires.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • À propos de l’auteur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Remerciements
  • Table des matières
  • Préface
  • Introduction
  • Mondialisation et migration de travailleurs hautement qualifiés
  • Une nouvelle vague migratoire de Brésiliens à Montréal
  • La politique migratoire du Québec
  • La nécessité de nouveaux regards d’analyse
  • La question du comment
  • La migration comme transitions et parcours
  • Chapitre 1 : Mes choix d’analyse et de méthodes
  • 1. Mon questionnement
  • 1.1. La migration : réseaux sociaux et capital social
  • 1.2. Professionnels migrants et incorporation socioprofessionnelle
  • 2. L’approche biographique
  • 3. Défis méthodologiques et éthiques
  • Chapitre 2 : L’émigration du pays d’origine
  • Introduction
  • 1. Le désir de migrer ou la construction d’un imaginaire migratoire
  • 2. Les raisons subjectives de migrer et le choix du pays de destination
  • 2.1. Les motifs de quitter le Brésil
  • Les raisons liées à l’insécurité
  • Les raisons professionnelles
  • Les raisons familiales
  • Les raisons sociopolitiques : corruption et absence de futur
  • Les raisons d’une meilleure qualité de vie
  • 2.2. Une migration lifestyle ?
  • 2.3. La destination migratoire : un choix délibéré ou par défaut
  • 3. Le processus d’émigration : un rituel de passage
  • 4. Activités préparatoires à l’émigration
  • 4.1. Annoncer la décision de migrer aux proches
  • 4.2. Apprendre et maîtriser la langue
  • 4.3. Pallier le manque d’informations
  • Les réseaux sociaux virtuels
  • Réseaux virtuels transnationaux
  • Réseaux virtuels locaux
  • Les « réseaux migrants »
  • 4.4. Gérer les risques d’échec du projet migratoire
  • Conclusion
  • Chapitre 3 : L’immigration à Montréal
  • 1. Le défi de l’installation et de l’adaptation à la société de destination
  • 1.1. Problèmes d’installation
  • Trouver un logement
  • Joindre les deux bouts
  • Maîtriser la langue locale
  • 1.2. Problèmes d’adaptation
  • Le « choc de réalité »
  • Le choc émotionnel : stress et détresse
  • 2. Le défi de l’inscription dans des espaces de sociabilité
  • 2.1. Sociabilité endogroupe formée de co-nationaux
  • Sociabilité située et contextualisée
  • Sociabilité élective : la préférence homophilique
  • 2.2. Sociabilité exogroupe : liens avec les natifs de la société locale
  • 2.3. Sociabilité exogroupe : les liens avec les migrants non brésiliens
  • 2.4. Sociabilité pluriethnique urbaine
  • 3. Les trois figures migratoires
  • 3.1. La migration d’établissement
  • 3.2. La migration circulatoire
  • 3.3. La migration d’ambivalence
  • 4. Effets sur la vie personnelle et interpersonnelle
  • Conclusion
  • Chapitre 4 : Parcours d’incorporation socioprofessionnelle prévus et réalisés
  • Introduction
  • 1. Parcours royal
  • 1.1. Voie rapide : Miguel, Hugo et João
  • 1.2. Voie différée : Álvaro et Antônio
  • 2. Parcours de requalification
  • 2.1. Requalification professionnelle : Boris, Adriana, Ana Sofia et Augusto
  • 2.2. Requalification technique : Teresa et Danilo
  • Conclusion
  • Chapitre 5 : Parcours d’incorporation socioprofessionnelle reconfigurés : repositionnement et précarité
  • 1. Parcours de repositionnement
  • 1.1. Un double déplacement professionnel : Flávio
  • 1.2. Inflexion professionnelle et mobilité géographique
  • Migration interprovinciale : Gabriel, Renato, Nicole
  • Remigration: Miriam et Gilberto
  • 1.3. Réorientation professionnelle : Saulo et Roberto
  • 2. Parcours précaires
  • 2.1. Déclassement prolongé avec sortie : Eustáquio et Nanda
  • 2.2. Déclassement durable sans issue : Andresa et Edson
  • 3. Une question de genre ?
  • Conclusion
  • Conclusion
  • 1. Le processus migratoire
  • 2. L’incorporation socioprofessionnelle
  • Limites et nouvelles pistes de recherche
  • Annexe I: Caractéristiques sociodémographiques des informateurs principaux*
  • Annexe II: Portraits des informateurs principaux
  • Bibliographie
  • Titres de la collection

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Préface

Préface par Deirdre Meintel

Professeure titulaire, département d’anthropologie, Université de Montréal

Du Brésil à Montréal présente une étude approfondie de migrants brésiliens à Montréal. Tous sont des professionnels qualifiés en technologies de l’information et des communications (TIC) ou en ingénierie. Ces travailleurs hautement qualifiés (THQ) correspondent aux « middling migrants », des migrants de classe moyenne dans leur pays d’origine. Il s’agit d’un type de migrant de plus en plus important dans l’économie mondiale et plus particulièrement au Québec, compte tenu de la carence de main d’œuvre dans divers secteurs professionnels.

L’auteure, Monica Schlobach, cherche à comprendre le sens de l’expérience migratoire pour ces Brésiliens tout en privilégiant trois aspects : l’émigration du Brésil, l’immigration au Québec et leur incorporation dans un nouveau marché du travail. Bien qu’une telle approche lui permette de saisir l’agentivité des participants à l’étude, cela ne l’empêche pas de prendre en compte les dimensions structurelles macrosociales telles que la politique migratoire, le marché de travail segmenté, ainsi que les facteurs méso-sociaux tels que les réseaux sociaux et les espaces de sociabilité. En même temps, cette étude évite l’obsession centrée sur l’individu ou le groupe d’origine. Elle permet au contraire d’apercevoir la complexité de l’entrecroisement entre les opportunités et les contraintes présentes dans la société-hôte et les ressources, les qualités personnelles et l’agentivité des migrants.

La méthodologie multisite et diversifiée de l’enquête, exposée dans le chapitre 1, mérite une mention particulière. La chercheuse a mené des entrevues avec 55 personnes, à Montréal et au Brésil, dont les principaux participants (23) ont été interviewés deux ou même trois fois. Elle a aussi consulté des ressources virtuelles comme LinkedIn et les réseaux brésiliens en ligne. En fait, elle a effectué un véritable terrain ethnographique, puisque ses connaissances linguistiques et culturelles ←13 | 14→lui ont facilité les rapports avec les participants, lui permettant souvent d’entrer dans leur espace domestique, de partager des repas familiaux et de les accompagner dans leurs activités quotidiennes. Sans surprise, elle n’a pas rencontré, sauf exception, d’incompréhension, de silence et de refus à la demande de récits de vie qui sont évoqués par d’autres chercheurs. Comme il arrive souvent dans les terrains des femmes anthropologues, les entretiens avec les femmes coulent plus facilement qu’avec les hommes et englobent davantage la vie personnelle, tandis que les entrevues menées au domicile des participants sont plus riches que celles conduites ailleurs.

L’auteure fait montre toutefois d’une saine réflexivité par rapport à son statut de Brésilienne et particulièrement à la tentation de projeter ses propres émotions et perceptions sur ses interlocuteurs. En même temps, elle arrive à présenter les expériences des participants de façon rétrospective et donc forcément réflexive. C’est cette dimension rétrospective des propos de ses interlocuteurs qui lui permet de remettre en question la notion courante d’hypermobilité chez les migrants hautement qualifiés. En effet, bien que les projets des participants à l’étude apparaissent très fluides au début du processus, éventuellement, la grande majorité aspire à la sédentarité.

Du fait de privilégier l’expérience des migrants, l’analyse aborde la migration comme un processus et non pas comme un événement. Elle accorde aussi une place importante à l’émigration, ce qui nous permet d’apercevoir des différences importantes par rapport aux migrants moins qualifiés grâce au recrutement ciblé du gouvernement du Québec, la préparation effectuée par les migrants potentiels comme l’apprentissage linguistique ou le type de réseautage. En ce qui concerne l’établissement initial à Montréal, la difficulté de communiquer en français « québécois » est évoquée par plusieurs, ainsi que des difficultés émotionnelles de s’adapter à une nouvelle réalité sociale. Rétrospectivement, la plupart des participants considèrent cela chose du passé. De plus, leur réseau intime est composé presque uniquement de Brésiliens et ce dans la durée. Certains racontent avoir essayé, sans succès, d’initier des contacts amicaux avec des personnes issues de la majorité sociale. Les relations avec des immigrants d’autres origines sont qualifiées de positives, mais elles se limitent, pour la plupart, au milieu du travail. Cependant, ces migrants brésiliens valorisent la pluriethnicité montréalaise, ce que l’on remarque aussi chez des migrants d’autres origines. De plus, ils y trouvent un milieu d’appartenance qui présente l’avantage supplémentaire d’être plus sécuritaire que les grandes villes brésiliennes.

←14 | 15→La puissance de l’approche multi-niveaux de Monica Schlobach devient particulièrement évidente dans son exposition des parcours très variés qui se dessinent dans les deux sous-groupes occupationnels, les ingénieurs (profession réglementée) et les professionnels des TIC (domaine non réglementé). Contrairement à l’hypothèse initiale de l’auteure, il apparaît que les différences de parcours sont plus marquées à l’intérieur des sous-groupes qu’entre les deux. Le lecteur est frappé par la résilience manifeste de la grande majorité des participants et par la variété des parcours des personnes étudiées, bien qu’au début du processus migratoire, elles partagent une même appartenance de classe et de niveau de formation. Une grossesse inattendue par un jeune couple, un capital faible au départ, une formation où les migrants se trouvent ghettoïsés, un manque de marge de manœuvre au moment de l’installation initiale – toute sorte d’aléas peut amener à une précarité à court ou à long terme. À cet égard, l’auteure apporte une distinction peu connue des non-spécialistes et fort pertinente : la déqualification versus le déclassement. Un migrant hautement qualifié peut accepter une déqualification comme stratégie d’avancement éventuel. Le déclassement, par contre, concerne une perte de statut à long terme, d’où on sort difficilement. Dans les cas racontés dans la deuxième partie du chapitre 5, on assiste à une spirale descendante d’instabilité où la précarité d’emploi amène à des ruptures conjugales, à des changements de métiers et des formations et à des stages répétés. Certains d’entre eux racontent avoir vécu de la discrimination basée sur leur origine, leur genre ou leur âge. Notons également que plusieurs des tenants de parcours plus réussis témoignent aussi d’expériences de discrimination liée à leur genre, leur statut d’immigrant ou leur orientation sexuelle. Quand la discrimination s’est arrimée au blocage professionnel, plusieurs se sont repositionnés professionnellement ou géographiquement. Le lecteur finit par réaliser à quel point l’étude en profondeur de cas individuels, tels que ceux présentés dans ce livre, est essentielle pour saisir l’interaction entre les facteurs individuels et contextuels qui sont à l’œuvre dans la précarité des migrants et pour comprendre comment celle-ci se vit. Les deux cas qui illustrent le déclassement sans issue sont parlants : l’un concerne une femme qui, séparée de son mari deux ans après l’arrivée, s’est trouvée en situation de grande vulnérabilité sociale et économique. Elle a dû demander de l’aide à sa sœur au Brésil et a vécu une succession d’échecs au niveau du travail. Néanmoins, elle considère sa situation comme un défi et une opportunité d’évoluer sur le plan personnel, lui permetant de ←15 | 16→devenir plus autonome. Dans l’autre cas, l’homme en question a caché l’échec professionnel ainsi que sa séparation de couple à sa famille au Brésil ; il n’exprime pas d’amertume, mais un certain fatalisme, attribuant ses échecs à son âge ou à la discrimination vécue ; chaque nouvel échec semble l’éloigner davantage du marché de travail dans son domaine.

L’approche analytique de Monica Schlobach fait en sorte que le lecteur ne peut s’empêcher de sentir de l’empathie et souvent de l’admiration pour la résilience et la débrouillardise des personnes dont les récits sont présentés dans ce livre. On finit par vouloir avoir de leurs nouvelles : comment ont-ils vécu la pandémie, comment ont évolué leurs parcours professionnels et leurs vies? J’espère que la lecture du livre Du Brésil à Montréal permettra aux lecteurs spécialistes de la migration de nuancer bien d’idées courantes dans notre domaine et aux lecteurs non spécialistes d’être une occasion d’entrer dans les souliers des immigrants, tel que Malinowski concevait le but de l’anthropologue.

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Introduction

Ce livre vise à comprendre et à caractériser les parcours migratoires et socioprofessionnels de couples brésiliens ayant migré à Montréal entre 2004 et 2013 et dont un des membres travaillait au Brésil comme professionnel en ingénierie ou dans le domaine des technologies de l’information et des communications (TIC).

Quatre raisons ont présidé au choix de ce sujet de recherche : (1) l’importance de la mondialisation et de la migration des travailleurs hautement qualifiés (THQ) dans le flux des migrations internationales ; (2) la formation d’une nouvelle vague migratoire de Brésiliens qualifiés arrivés à Montréal à partir du milieu des années 2000 ; (3) la nouvelle politique migratoire sélective du Québec priorisant le Brésil et (4) une volonté de porter un nouveau regard sur l’expérience migratoire des THQ, afin de comprendre leur expérience et cheminement à partir de leur point de vue.

Mondialisation et migration de travailleurs hautement qualifiés

Depuis les années 1990, la nature et la géographie de la migration se sont transformées en lien avec la globalisation des marchés, l’internationalisation des entreprises, l’expansion de l’économie du savoir et la compétition des talents (Faist et al. 2013). Le développement mondialisé des communications et du commerce des biens a accéléré la circulation des capitaux et des personnes. De plus, ces réseaux de circulation de marchandises, d’informations et de personnes s’étendent au-delà des limites des États-Nation et de leurs institutions.

Cette nouvelle économie mondialisée se définit, selon Castells (2000), par trois traits principaux : elle est informationnelle, elle est globalisée et elle est constituée de réseaux1. L’économie mondialisée ←17 | 18→serait aussi marquée par des connexions flexibles entre technologies, ressources, travail et capital à l’intérieur d’un système de production et de consommation décentralisé. Pour Sassen (2013), se redessine avec la mondialisation une nouvelle géographie de l’économie, structurée autour de nouveaux pôles, les métropoles mondiales qui bousculent les traditionnelles lignes de partage entre pays du Nord et pays du Sud. La post-industrialisation de l’économie et la mondialisation du capitalisme ont entraîné l’apparition et la croissance de cités globales nouvelles, engins de la nouvelle croissance économique mondiale où New York, Tokyo, Londres, São Paulo et même Montréal apparaissent comme des archétypes. L’économie se résumerait, d’après Veltz (2014), de plus en plus, en un dialogue entre les grandes villes productrices, dynamiques et structurellement en croissance.

À la suite de la mondialisation, apparaît une accélération de la migration. Pour plusieurs, dont Arango (2000), la migration internationale est entrée dans une nouvelle ère. En faisant référence aux mouvements internationaux des populations dans le monde moderne, Castels et Miller (2009) parlent d’un âge de la migration, où plus de gens participent aux flux migratoires dans diverses régions du monde et où l’on retrouve une plus grande diversité de formes de migration qu’auparavant. La migration internationale constitue, selon les mêmes auteurs, un des facteurs les plus importants qui intervient dans le changement de la composition sociale et culturelle de nos sociétés et poserait de nouveaux défis pour un vivre ensemble dans la diversité. La mondialisation des marchés et la mobilité des travailleurs font en sorte que l’immigration internationale intervient comme force de transformation sociale. La mobilité migratoire affecte non seulement l’immigrant lui-même mais les sociétés de départ et d’arrivée. Pour ces auteurs, l’immigration internationale participe d’une révolution transnationale qui reconfigure en profondeur les sociétés et les politiques à travers le monde (p. 5).

Urry (2005) présente, quant à lui, la société moderne à partir de la nouvelle réalité des mobilités, ce qui entraîne le fait que les sociétés occidentales ne peuvent plus être comprises et définies à partir d’une structure sédentaire caractérisée par la stabilité dans l’emploi ou la résidence et par la position dans l’espace des classes sociales. De plus, on ←18 | 19→serait, selon Appadurai, dans un monde caractérisé par la fluidité : “it has now become something of a truism that we are functioning in a world fundamentally characterized by objects in motion. These objects include ideas and ideologies, people and goods, images and messages, technologies and techniques.” Appadurai (2000 : 5). Ces mouvements entraînent la formation d’identités plus fluides et déterritorialisées. Pour Abelès, ce qui définit le monde contemporain c’est davantage « la circulation, bien plus que les structures et les organisations stables. » (Abélès 2008 : 37).

Plusieurs études abordant la mondialisation s’intéressent principalement à la mobilité du capital et la circulation des marchandises. Cependant, la mondialisation est aussi le transfert international des savoirs et des personnes, autant que celui des biens et des capitaux. La mobilité internationale des compétences et des talents dont les professionnels qualifiés s’inscrit dans une réorganisation profonde des systèmes économiques et de l’interdépendance croissante des économies internationales2. Les dynamiques migratoires s’inscrivent à l’intérieur de nouvelles formes d’organisation et de division du travail à l’échelle de la planète. Dans cette nouvelle géographie de la mondialisation, la révolution de l’information et des technologies de communication a induit une augmentation de la demande de professionnels qualifiés dont l’expertise s’avère stratégique pour les pays développés.

Les détenteurs d’un diplôme universitaire et d’une expérience spécialisée sur le marché du travail occupent une position de plus en plus importante dans l’agenda public de différents pays industrialisés, car le transfert des savoirs et des talents est perçu comme un facteur clé ou déterminant de la compétitivité ou de la croissance des entreprises. Attirer et retenir les professionnels migrants devient ainsi prioritaire dans les politiques migratoires de plusieurs pays afin d’augmenter la compétitivité de leur économie, car les professionnels migrants seraient porteurs d’une forte valeur ajoutée3. La migration des professionnels migrants devient un enjeu, autant au niveau académique que des décideurs publics, en ←19 | 20→particulier dans l’évaluation des politiques d’immigration, qui cherchent à attirer cette main d’œuvre hautement qualifiée, enjeu que certains qualifient de « guerre des talents » (Basri et al. 2008, Cerna 2014).

Avec la notion de talents humains est véhiculée l’idée de la capacité d’individus dotés de compétences hautement spécialisées de développer des idées et des objectifs qui présentent un haut rendement économique. Ces talents présentent aussi une plus forte valeur ajoutée ; leur mobilité augmente avec la mondialisation et le développement de nouvelles technologies. De plus, les travailleurs qualifiés sont plus mobiles internationalement que les travailleurs non qualifiés et sont aussi fortement sollicités par les pays industrialisés ou développés qui vivent des pénuries de main d’œuvre liées aux changements démographiques. De plus, les politiques d’immigration s’avèrent plus ouvertes pour ce type de professionnel.

Docquier et Marfouk (2006 : 18) ont calculé qu’en 1990 les personnes avec un diplôme universitaire représentaient 29,8 % du stock migratoire dans les pays de l’OCDE, ce pourcentage atteignant 34,6 % en 2000. Ils ont aussi constaté que le taux de migration des travailleurs plus instruits était 32 fois plus élevé que le taux des migrations totales et ce pour l’ensemble des pays, soit une moyenne de 5,5 %, comparativement à 1,7 % en 1990. Docquier et Rapoport (2005) ont estimé que le taux mondial d’émigration était de 0,94 % pour les faiblement qualifiés, de 1,64 % pour les moyennement qualifiés et de 5,47 % pour les hautement qualifiés. Pour la décennie 2000-2010, on retrouve près de 31,5 millions de migrants ayant une formation universitaire dans les pays de l’OCDE, une augmentation chiffrée de 70 % en seulement dix ans. Cette augmentation est particulièrement sensible chez les migrants ayant une formation scientifique et dans le domaine de l’ingénierie (Feld 2021). Selon Artuç et al. (2013), le nombre de migrants qualifiés4 autour du monde a crû de 16,3 millions en 1990 à 28,8 millions en 2000, soit une croissance de 77 %.

La migration de la main-d’œuvre qualifiée suscite depuis plus de cinquante ans des débats chez les économistes du développement et à ←20 | 21→l’intérieur d’organismes internationaux comme l’OCDE ou la Banque Mondiale quant aux impacts sur le développement économique des pays de départ, en particulier les pays du Sud, qui vivent un exode de leurs compétences spécialisées vers les pays du Nord5 (Rapoport 2010 ; World Bank 2005 et 2019 ; Dumont et Lemaître 2005 ; Katseli et al. 2006 ; Ratha et al. 2019 ; Bhagwati et Hanson 2009 ; Keeley 2007). Cette question des liens entre migration et développement est aussi devenue un enjeu politique international significatif (Meyer 2008 ; De Wenden 2015). Certains à cet égard parlent de paradigmes différents d’analyses (Gaillard et Gaillard 1999), d’autres de controverses idéologiques (Feld 2021). Les recherches empiriques arrivent cependant à tracer un portrait plus nuancé des liens migration – développement.

Le questionnement sur les conséquences économiques de la migration internationale des THQ a évolué de façon significative passant d’une perspective plus pessimiste identifiée au drainage ou fuite des cerveaux (brain drain) à une perspective plus optimiste centrée sur la circulation les compétences (brain gain) (De Haas 2010).

Le terme de brain drain ou de drainage de cerveaux est apparu dans les années 1960 dans une publication de la Royal Society (Balmer et al. 2009 ; Cervantes et Guellec 2002) pour stigmatiser les migrations de scientifiques canadiens et britanniques vers les États-Unis sans compensation pour leur départ. Ce terme s’est élargi au flux unilatéral migratoire du capital humain qualifié des pays du Sud vers les pays du Nord.

Cette fuite des cerveaux constitue une perte sèche pour les pays de départ qui ont investi pour assurer l’éducation et la formation des migrants diplômés. Cet investissement dans le capital humain profite aux pays d’arrivée, qui n’ont pas eu à contribuer pour leur formation. De plus, l’émigration des talents prive les pays de départ de ressources importantes car les émigrants ne contribuent plus, par leurs impôts, au financement nécessaire au développement d’infrastructures primordiales à la croissance de ces pays. On se trouve alors devant un jeu à somme ←21 | 22→nulle, où les gains des pays d’accueil du Nord se traduisent par une perte correspondante pour les pays d’origine du Sud : les uns s’enrichissant aux dépens des autres. Ces pertes cumulatives constituent un facteur important empêchant ceux-ci de sortir de leur situation de sous-développement. De plus, cette migration des compétences accentuerait leur inégale distribution. La situation est jugée d’autant plus préoccupante que l’on note une augmentation de l’immigration des travailleurs hautement qualifiés des pays du Sud vers les pays du Nord (Feld 2021).

Résumé des informations

Pages
324
ISBN (PDF)
9782875747075
ISBN (ePUB)
9782875747082
ISBN (Broché)
9782875747068
DOI
10.3726/b20178
Langue
français
Date de parution
2023 (Janvier)
Published
Bruxelles, Berlin, Bern, New York, Oxford, Warszawa, Wien, 2023. 324 p., 1 ill. n/b, 3 tabl.

Notes biographiques

Monica Schlobach (Auteur)

Monica Schlobach, anthropologue, est chercheure à l’Institut de recherche sur l’immigration et sur les pratiques interculturelles et inclusives - IRIPII. Elle mène des recherches sur le transfert et la reconnaissance des compétences, les obstacles et les exigences pour l’employabilité des migrants et sur la famille transnationale.

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Titre: Migrer et travailler à Montréal
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