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Histoire des fleuves et Histoire connectée

de Marc Suttor (Auteur)
©2023 Monographies 292 Pages

Résumé

Cet ouvrage résume un itinéraire scientifique fondé sur une thématique originale, l’évolution d’une vallée et des villes riveraines de la Meuse en partant de l’étude du fleuve. Celle-ci repose sur des échelles spatiales et chronologiques à la mesure de la nature, le temps long et de larges espaces. Elle s’appuie sur les données de l’archéologie et de la géographie, afin d’envisager tous les sujets qui touchent à la rivière : le cours d’eau lui-même, les bateaux, les techniques de navigation, les « infrastructures fluviales ».
Ces analyses enrichissent des problématiques plus vastes les pouvoirs, des questions relatives à l’économie ou à la vie sociale. Cet autre regard, sans cloisonnements, cette grande diversité de thématiques s’éclairant l’une l’autre se nomme aujourd’hui « Histoire connectée ». Cela a encouragé l’auteur à élargir l’espace envisagé à l’ensemble des cours d’eau entre les Pyrénées et le Rhin. L’intérêt d’une telle étude réside en effet dans les comparaisons ainsi permises.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • À propos de l’auteur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Table des matières
  • Introduction
  • I. Méthodologie et critique historique
  • Hors du lit, aléas, risques et mémoire: méthodologie pour un répertoire critique des inondations entre Adour et Rhin (origines-XVIIe siècle)
  • Jeux d’échelles et espaces connectés, méthodologie pour une histoire connectée des fleuves et des rivières
  • Le temps long
  • Des espaces comparables
  • Des navigabilités
  • « Hydrosystème » et « anthroposystème »
  • II. Géographie historique
  • De la haute Meuse à la Meuse moyenne: les relations économiques à la lumière de la géographie historique
  • Les relations entre l’homme et son milieu : la Meuse au Moyen Âge
  • III. Histoire de la navigation fluviale
  • La navigation sur la Seine et ses affluents à la fin du Moyen Âge
  • IV. Histoire urbaine
  • Les infrastructures fluviales et l’essor des villes de la Meuse moyenne. Des origines au xviie siècle
  • Localisation des infrastructures
  • Débarcadères
  • Ponts
  • Moulins
  • Rôle dans l’évolution spatiale
  • Débarcadères
  • Ponts
  • Moulins
  • Potentialités des différents sites
  • Débarcadères
  • Ponts
  • Moulins
  • Éléments de synthèse
  • Évolution chronologique
  • Comparaisons entre villes
  • Liens avec le contexte politique et économique
  • V. Pouvoirs
  • Le rôle d’un fleuve comme limite ou frontière au Moyen Âge. La Meuse, de Sedan à Maastricht
  • Définir et rendre visible une frontière fluviale : le cas de la Meuse moyenne du xiiie au xvie siècle
  • Rôle de la Meuse dans l’organisation de l’espace, du XIIIe au XVIe siècle
  • Définition précise de la frontière dans des « records » scabinaux du XIIIe siècle
  • Renforcement de la présence namuroise sur le fleuve par l’intermédiaire d’une enquête ordonnée en 1328
  • Les conflits pour l’usage et le contrôle de l’eau sur les rivières entre Seine et Meuse à la fin du Moyen Âge et au début de l’Époque moderne
  • Les caractéristiques des cours d’eau
  • Le degré de navigabilité
  • Les infrastructures
  • Les conflits
  • La fréquence des conflits et l’intensité du recours à l’eau
  • VI. Histoire des techniques
  • La diversité des moulins mosans et l’usage intensif de l’énergie hydraulique (des origines au XVIe siècle)
  • Conclusions
  • Annexes
  • Sources et bibliographie
  • Index

Introduction

« Histoire des fleuves et Histoire connectée » : voilà un titre étonnant, au sens fort. Il résume pourtant, en quelques mots, un itinéraire scientifique fondé sur une thématique très originale. Notons, dès le départ, le caractère particulier de ce préambule, puisqu’il ne présente pas un problème traité par la suite, mais bien le contenu d’articles déjà publiés. Ceci posé, revenons-en à l’introduction.

Dès mon mémoire de licence en Histoire puis ma thèse, je désire décrire l’évolution d’une vallée et des villes riveraines en partant de l’étude du fleuve qui les baigne. C’est l’objet d’un livre consacré à la navigation mosane des origines à 16501. Il s’agit là d’un angle d’analyse très singulier, qui repose tout d’abord sur des échelles spatiales et chronologiques à la mesure non de l’homme, mais de la nature. Car l’histoire d’un cours d’eau s’inscrit dans le temps long et elle se développe dans des espaces larges2. Il convient ensuite de s’appuyer sur les données et la méthodologie d’autres disciplines, l’archéologie et la géographie surtout, pour préciser certaines notions et établir une démarche rationnelle3. Il importe enfin d’envisager tous les sujets qui touchent à la rivière, à savoir le cours d’eau lui-même, les bateaux et les techniques de navigation ainsi que les « infrastructures fluviales »4. Dans un deuxième temps, je constate que ces diverses analyses permettent d’aborder autrement des problématiques plus vastes et de les enrichir de manière originale. C’est le cas de tout ce qui concerne les pouvoirs, comme le contrôle de la rivière5. Il en va de même pour des questions relatives à l’économie, tel le trafic des différentes denrées et marchandises, ou encore d’ordre social, à propos des hommes dont les activités paraissent liées au cours d’eau6. Le résultat de ces recherches peut encore contribuer à développer d’autres points de vue, aussi bien en matière d’histoire urbaine que d’histoire rurale, car, bien entendu, les fleuves traversent les villes comme les campagnes7. Tout cet ensemble constitue une monographie sur la Meuse, publiée en 20068. À ce moment, je qualifie cet autre regard, cet affranchissement de tous les cloisonnements, cette très large diversité des thématiques par les mots « Histoire totale » ou « globale », que l’on nomme aujourd’hui « Histoire connectée »9.

La conviction que ce nouvel angle d’étude et que ces problématiques variées s’éclairant l’une l’autre contribuent à compléter la connaissance d’un cours d’eau et de son voisinage m’encourage à pousser plus loin cette enquête et cette logique dans ma dissertation d’habilitation. J’élargis donc l’espace analysé à l’ensemble des fleuves et des rivières situées entre les Pyrénées et le Rhin10. Toutes les questions concernant la navigation (cours d’eau, bâtiments, techniques de navigation, infrastructures fluviales) sont envisagées. Sur une base documentaire beaucoup plus riche, je peux tout d’abord confirmer que ces quatre éléments restent toujours en parfaite corrélation. Cela m’autorise aussi à peaufiner mes interprétations. Ainsi, les caractéristiques de chaque rivière, voire d’une section de celle-ci, son régime, sa pente, son débit, ses rythmes saisonniers, agissent d’une manière contraignante sur la morphologie des bateaux qui y naviguent, et les infrastructures épousent les particularités des cours d’eau et des bâtiments. Il existe donc des rapports dynamiques entre les bateaux, les rivières et leurs aménagements, qui forment un « hydrosystème », un « paysage fluvial ». C’est l’ensemble de ces sujets en interaction qu’il s’agit de scruter11. Mais, comme à propos de la Meuse, on constate que les aspects techniques et les pouvoirs, l’économie et les questions d’ordre politique, les éléments techniques et économiques, l’histoire urbaine, l’histoire rurale sont en interconnexion. Je tente dès lors de préciser toutes les corrélations ouvertes par de telles études12. Puis j’entreprends l’exploration de certaines pistes par l’analyse des enjeux que représentent les cours d’eau pour les pouvoirs au travers des conflits. Ainsi, en matière économique et sociologique, il existe souvent deux logiques qui rivalisent, qui engendrent des litiges, révélateurs de l’importance d’une rivière dans la vie économique d’une région donnée13. J’examine également les rapports entre la religion et les cours d’eau14. Mais les recherches doivent se poursuivre. Tout cela nécessite le recours à des pratiques interdisciplinaires, qui viennent étoffer les problématiques traditionnelles15.

L’intérêt d’une étude aussi vaste réside également dans les comparaisons que l’on peut réaliser entre les différentes rivières. Cette dimension supplémentaire ouverte par « l’ Histoire connectée » se révèle très fructueuse. Toutefois, il importe avant tout de définir quelques concepts. En effet, on ne peut comparer que ce qui est comparable, à savoir les sections de cours d’eau qui répondent au même type de régime, sans quoi il s’avère impossible d’établir des connexions valides. Il faut aussi préciser à cette fin ce que l’on entend par « navigabilité », proposer des critères d’analyse rigoureux et opératoires. Seules les réponses à ces questions permettent de déterminer quels sont les espaces pertinents pour les comparaisons. Ainsi, je retiens les fleuves et rivières navigables de régime « pluvial océanique », c’est-à-dire la plupart des cours d’eau de la plaine du nord-ouest et du nord de l’Europe, en excluant les sections fluvio- maritimes et les deltas, aux caractéristiques hydrologiques très différentes, et les sections des rivières flottables ou qui ne sont ouvertes qu’à une navigation avalante16.

Mais, parmi mes articles, lesquels sélectionner pour illustrer cet itinéraire de recherches ? Choisir une dizaine de textes parmi une centaine s’avère délicat et, parfois, douloureux17. Voici les critères retenus : leur importance dans mes investigations et leur place dans les thématiques développées ou encore la difficulté de consulter certains d’entre eux, parus dans des volumes de colloques et de Mélanges. La présentation de ces articles doit aussi faire l’objet d’un choix. Un ordre chronologique paraît sans intérêt et manque de pertinence. Un regroupement au sein des sujets précisés ci-dessus se révèle beaucoup plus cohérent et fécond. La sélection des problématiques et l’ordre de leur exposition me semblent s’imposer : en priorité la critique historique, la méthodologie et les définitions, ensuite la géographie historique, qui permettent les descriptions de la navigation sur divers cours d’eau, enfin les principales thématiques enrichies sous cet angle d’analyse nouveau: l’histoire urbaine, les pouvoirs et l’histoire des techniques. On m’autorisera une dernière remarque : la logique commande de respecter le contenu de ces textes tels que publiés, au prix de quelques répétitions.

Bien entendu, il faut encore répondre aux normes d’édition – la limitation du nombre de signes, les notes en numérotation continue et la constitution d’un index. Je dois aussi opérer une harmonisation au sein de cette publication et alléger les notes infrapaginales par l’utilisation de citations bibliographiques courtes, mais précises, puisqu’elles renvoient aux sources et à la bibliographie en fin de volume, celles-ci étant réduites aux titres mentionnés. Malgré ces imposés, j’espère que ce livre répondra à l’attente des éditeurs et des lecteurs.


1 La navigation sur la Meuse moyenne des origines à 1650.

2 Cette dernière question donne lieu à une autre enquête : la délimitation de la Meuse moyenne et du « pays mosan » : « De la haute Meuse à la Meuse moyenne : les relations économiques à la lumière de la géographie historique ».

3 « L’intérêt des recherches en « géographie historique appliquée » »; « Lit mineur, lit majeur : les caractéristiques hydrographiques de la Meuse, leurs modifications, leurs conséquences ».

4 « La diversité des moulins mosans et l’usage intensif de l’énergie hydraulique (des origines au XVIe siècle) ».

5 « L’affermissement du pouvoir des évêques de Liège dans la vallée de la Meuse moyenne », « Le contrôle du trafic fluvial: la Meuse, des origines à 1600 », « Seigneurs et seigneuries dans la vallée de la Meuse moyenne du Xe au XVIe siècle », « Métrologie et pouvoirs souverains dans la vallée de la Meuse à la fin du Moyen Âge », « Les principautés mosanes au sein des Pays-Bas, du XVe au XVIIe siècle », « Le rôle d’un fleuve comme limite ou frontière au Moyen Âge. La Meuse, de Sedan à Maastricht », « Les infrastructures fluviales et les pouvoirs dans la vallée de la Meuse, des origines à la fin du XVIe siècle », « Vues de la Meuse à Liège et à Leuth au XVIe siècle ».

6 « La Meuse et l’essor du « pays mosan » aux Xe et XIe siècles » ; « L’organisation religieuse et la vie sociale des bateliers mosans, des origines au XVIIe siècle ».

7 « L’infrastructure fluviale et le développement des villes de la Meuse des origines à 1400 », « Les ports de la Meuse moyenne (Mézières, Dinant, Namur, Huy, Liège et Maastricht) », « Les infrastructures fluviales et l’essor des villes de la Meuse moyenne. Des origines au XVIe siècle ». – « Un usage intensif de l’énergie hydraulique: les moulins mosans du XIIIe au XVIIIe siècle », « Les évolutions des moulins sidérurgiques dans le bassin mosan au bas Moyen Âge et à l’Époque moderne », « Un grand exportateur de bois de marine vers les chantiers navals des Pays-Bas : la vallée mosane, du XIIIe au XVIIe siècle », « Prospection, commerce et transport du bassin mosan aux Pays-Bas (XIIIe-XVIIe siècles) ».

8 Vie et dynamique d’un fleuve. La Meuse de Sedan à Maastricht (des origines à 1600).

9 « Jeux d’échelles et espaces connectés, méthodologie pour une histoire connectée des fleuves et des rivières ».

10 Fleuves et rivières de l’ouest européen, à paraître.

11 « Hors du lit, aléas, risques et mémoire : méthodologie pour un répertoire critique des inondations entre Adour et Rhin (origines-XVIIe siècle) », « La navigation sur l’Escaut, des origines au XVIIe siècle », « La navigation sur la Seine et ses affluents à la fin du Moyen Âge ».

12 « Jeux d’échelles et espaces connectés ».

13 « Les conflits pour l’usage et le contrôle de l’eau sur les rivières entre Seine et Meuse à la fin du Moyen Âge et au début de l’Époque moderne ».

14 « La place de la religion dans le paysage fluvial et dans la vie sur la rivière : l’exemple de la Meuse et de quelques cours d’eau de la France médiévale ».

15 « Jeux d’échelles et espaces connectés ».

16 Ibid. – Nécessité aussi de préciser quelques définitions : « Hors du lit, aléas, risques et mémoire ».

17 Les plus importants sont cités en bibliographie.

Hors du lit, aléas, risques et mémoire: méthodologie pour un répertoire critique des inondations entre Adour et Rhin (origines-XVIIe siècle)

(Hors du lit : aléas, risques et mémoires, 12es rencontres internationales de Liessies, éd. J. Heude, F. Guizard et C. Beck, Lille, 2011 (Revue du Nord, coll. Art et Archéologie, hors-série, n° 16), p. 99–105).

À l’occasion de longues recherches menées dans un cadre spatial et chronologique très étendu – les fleuves et rivières entre Adour et Rhin depuis les tout premiers témoignages jusqu’au XVIIe siècle – la récolte d’informations sur les aléas hydro-climatiques a fait apparaître d’importants problèmes d’ordre critique. À propos des inondations, on mettra tout d’abord en garde contre certaines publications qui établissent des listes fantaisistes de ces événements hydrologiques. Puis il faudra proposer une méthodologie pour tenter d’éviter de telles erreurs. Enfin, on précisera les limites et les apports de cette enquête historique.

Le sujet des inondations n’a que très rarement été abordé de manière approfondie par les historiens18. Récemment encore, des géographes et des historiens ont inséré dans leurs études des listes fondées sur des compilations qui multiplient jusqu’à l’absurde les données inexactes relatives au climat, en additionnant de nombreuses erreurs, dues à une méconnaissance de la critique des témoignages ou des usages chronologiques anciens, au recopiage d’ouvrages antérieurs contenant déjà des renseignements fautifs, mais aussi à l’oubli de quantité d’occurrences originales19. Ainsi, Jean-Pierre Leguay, auteur de quelques pages très intéressantes sur ce sujet, mentionne une seule crue pour la Sambre, un affluent de la Meuse, en 1314, que l’on ne trouve pas dans les sources, mais il oublie celles de 1056, 1156, 1315, 1375 et 1408, toutefois bien attestées20. À propos des inondations de la Seine au IXe siècle, plusieurs références données par Jean-Pierre Leguay s’avèrent soit inexactes, soit invérifiables. Pour l’Yonne, cet historien cite des débordements que l’on ne peut retenir, telle cette « inondation des cours d’eau », survenue en décembre 1177 selon la « Chronique du Mont-Saint-Michel », mention beaucoup trop générale et trop éloignée. De même, on ignore l’origine des témoignages au sujet des crues de 1125, 1156, 1194, 1258, 1345, 1368, 1382, 1407 et 1424 sur la Seine, de 1258, 1330 et 1394–1395 sur l’Yonne, de 1394–1395 et 1418 sur la Marne, de 1258, 1330 et 1348 sur l’Oise, de 1175 sur l’Aisne, de 1298, 1382, 1399, 1408, 1413 et 1414 sur la Garonne, de 1356 et 1405 sur la Saône, alors que Jean-Pierre Leguay oublie les débordements de 1174, 1237 et 1379 pour l’Oise, de 1174 pour l’Aisne et de 1422 pour la Saône21. En ce qui concerne les inondations survenues sur la Loire, on dispose de listes établies par différents auteurs qui ne citent pas leurs sources. David-H. Jones présente ces débordements sous forme de tableau, avec la légende : « dates des crues de la Loire, compilées par Jean Guilbaud, d’après Célestin Port », auteur d’un ouvrage publié en 1884. Monique Dacharry mentionne les inondations que l’on connaît « avec certitude ». Enfin, Yves Babonaux répertorie les « grandes crues connues » de la Loire. Mais ces divers « inventaires » ne coïncident entre eux que de manière très partielle. Jusqu’à 1600, sur 81 mentions, seules 4 sont communes à ces trois auteurs, 15 à deux d’entre eux, 32 proviennent d’un seul. Même en cas de concordance, cela n’offre pas davantage d’assurance quant à l’information enregistrée. En effet, moins de la moitié des phénomènes mentionnés correspondent à des débordements attestés par les témoins anciens. C’est le cas pour seulement 35 mentions. Il reste dès lors 46 inondations dont on ne connaît l’existence que dans l’une de ces listes, sans que l’on sache d’où provient l’information. C’est aussi le cas pour les crues de 1029 et 1030–1033 citées par Jean-Pierre Leguay22.

On constate également une confusion assez courante, qui consiste à donner deux millésimes successifs à propos d’un même « accident » survenu en hiver, soit que l’on confonde le début et la fin de celui-ci, soit que l’on ignore les styles utilisés par les sources23.

On observe enfin de nombreuses erreurs de localisation. Ainsi, Jean-Pierre Devroey et Chantal Zoller affirment que le vicus de Liège a été partiellement détruit par la Meuse en 85824. Le témoin écrit : tanta subito pluviarum inundatio effusa est, ut domos et muros lapideos seu quaecumque aedificia cum hominibus […] usque ad […] ecclesiam sancti […] Landberti […] in Mosam fluvium praecipitaverit. Lorsque l’on connaît la configuration des lieux, on en déduit qu’il s’agit en fait d’un débordement de la Legia, petit affluent du fleuve25. Jean-Pierre Leguay cite comme inondation de la Seine une crue survenue en mai 1348 sur un petit ruisseau nommé Austreberthe, à 15 km au nord-ouest de Rouen. Il commet d’autres confusions de ce type, comme à propos du débordement de 1223 observé à Irancy, village situé sur un affluent de l’Yonne26.

De telles erreurs ont été dénoncées, de manière remarquable, par Pierre Alexandre dans son livre sur le climat en Europe au Moyen Âge27. Pour la période 1000–1426, on dispose là d’un remarquable instrument de travail, reposant sur des centaines de sources narratives, passées au crible de la critique, plus quelques documents diplomatiques, qui posent moins de problèmes. L’auteur a opéré un tri sévère dans les nombreuses mentions d’événements climatiques et effectué les corrections chronologiques indispensables (style, passage au calendrier grégorien). Sur la base de cet ouvrage, on peut répertorier les phénomènes qui nous intéressent28. Il ne faut cependant pas perdre de vue que, si les documents retenus par Alexandre couvrent toutes les régions dans lesquelles coulent les fleuves et les rivières étudiés, il n’en demeure pas moins que les informations disponibles restent incomplètes. Ainsi, on ne rencontre aucun témoignage à propos de la Somme, ce qui ne signifie pas, évidemment, que celle-ci n’a connu aucune inondation. En outre, le plus souvent, les sources donnent des renseignements pour un endroit particulier, et, dès lors, la description de l’événement climatique ne vaut que pour une section déterminée d’un cours d’eau. Rares sont les témoignages qui se complètent de sorte que l’on puisse définir l’extension géographique de ces phénomènes.

Mais l’étude d’Alexandre, malgré ses qualités, ne peut suffire. Ainsi, la mention d’une crue du Rhin qui s’est probablement produite en 1013 provient de Thietmar de Mersebourg, bien éloigné du fleuve, et n’est corroborée par aucune source locale. En 1109, pour la Loire, il est question de pluies abondantes et continuelles, pas de débordement29. Au-delà de cette base de données, il convient donc de retourner aux témoignages et de les interroger à propos de ce phénomène particulier que constitue la crue. Il s’agit d’un énorme travail et toutes les vérifications n’ont pas encore été faites. Dans un premier temps, il importe de préciser ce que l’on entend par « inondation ». Or, aujourd’hui encore, la définition de ces « accidents » pose toujours problème. À partir de quand peut-on estimer qu’une inondation survient? Nombre d’historiens et de géographes emploient plus volontiers le mot « crue » pour désigner ce phénomène, dans le sens d’« inondation importante », alors que ce mot signifie « élévation des eaux »30. Roche précise que « la notion d’inondation a un caractère subjectif; au cours d’une crue, on dit qu’il y a inondation lorsque les eaux envahissent des zones habituellement hors d’eau pour une crue moyenne; selon une acception hydrologiquement plus stricte, on considère qu’il y a inondation lorsque le cours d’eau quitte son chenal le plus profond, généralement appelé lit mineur, pour se répandre dans le lit majeur »31. Pour notre part, nous préférons des éléments de définition plus précis : une inondation se produit lorsqu’il y a « débordement » des eaux par rapport au lit ordinaire, c’est-à-dire l’espace entre berges. Pour désigner ce phénomène, les chroniqueurs médiévaux utilisent les substantifs inundatio, rarement exundatio, les verbes inundare, exundare, egredi ou praetergredi, submergere, excrescere, subjicere32. Il faut ensuite préciser la portée des « accidents » climatiques, afin de rejeter d’une part ceux qui ne concernent qu’un affluent, d’autre part les mentions trop générales. On ne retiendra que les débordements qui se rapportent, de manière explicite, à la rivière étudiée, grâce à des précisions d’ordre géographique. En effet, il nous semble que lorsqu’un témoin, avide de rapporter des catastrophes naturelles, se contente de noter une « inondation » sans ajouter le moindre détail, cette information doit se rapporter plutôt à des incidents mineurs survenus sur un affluent qu’à une crue dévastatrice du fleuve lui-même. À l’inverse, il se produit bien entendu un débordement lorsque civitas Parisiensis nequiret a parte Sancti-Dionysii absque navigio ingredi33. On doit aussi vérifier si le phénomène correspond bien à la définition géographique de l’inondation. On trouve parfois dans les sources de telles informations: ultra solitum Rhenus plurimum exundavit, Rhenum crevit ultra statum debitum, flumina alveum proprium exeuntes, extra canalia, alveos suos egressi, suos ultra modum terminos et liger suas metas34.

Résumé des informations

Pages
292
Année
2023
ISBN (PDF)
9782875748355
ISBN (ePUB)
9782875748362
ISBN (Broché)
9782875748348
DOI
10.3726/b21203
Langue
français
Date de parution
2024 (Janvier)
Mots clés
l’évolution d’une vallée et des villes riveraines de la Meuse Histoire des fleuves Critique historique Navigation Techniques Infrastructures
Published
Bruxelles, Berlin, Chennai, Lausanne, New York, Oxford, 2023. 292 p., 11 ill. n/b.

Notes biographiques

Marc Suttor (Auteur)

Marc Suttor, Agrégé d’Histoire et Docteur en Philosophie et Lettres de l’université de Liège, a été Assistant du professeur A. Joris (1984-1991. Il est Professeur des Universités (2012) et Directeur adjoint du CREHS (2014-2019) à l’université d’Artois.

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Titre: Histoire des fleuves et Histoire connectée