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Intermédiations politiques

Les reconfigurations des modes d’exercice de la domination politique

de Lorenzo Barrault-Stella (Éditeur de volume) Sébastien Michon (Éditeur de volume)
©2024 Collections 398 Pages
Série: La Fabrique du politique, Volume 9

Résumé

Cet ouvrage collectif pose à nouveaux frais la question des modes d’exercice du pouvoir politique. La différenciation croissante des sociétés contemporaines implique que les gouvernants prennent appui sur diverses formes d’intermédiation leur permettant, avec un succès jamais acquis par avance et sans cesse susceptibles d’être remis en cause, de s’assurer de l’obéissance au moins relative des gouvernés. C’est aux reconfigurations contemporaines de ces intermédiations du pouvoir politique qu’est consacré ce livre. Par la mise en relation de treize enquêtes relatives à des sociétés contrastées, il donne à voir la grande variabilité des modes d’exercice du pouvoir politique et tente, en creux, de dégager quelques régularités quant à l’allongement contemporain et à l’invisibilisation des chaines de domination politique.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • À propos de l’auteur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Sommaire
  • Introduction : Comment s’exerce la domination politique ? Pour une analyse relationnelle des intermédiations entre les espaces politiques et les espaces sociaux qu’ ils prétendent réguler (LORENZO BARRAULT-STELLA, SÉBASTIEN MICHON)
  • Partie 1 : L’action publique comme intermédiation politique
  • Chapitre 1 : La Cour des comptes et le « passant de la rue Cambon ». Comment une juridiction devient un intermédiaire de l’action publique (THOMAS LÉPINAY)
  • Chapitre 2 : Une redéfinition du rôle des agents municipaux au péril des médiations sociales et de l’autonomie politique : les services urbains de Vaulx-en-Velin et des problèmes de transport des années 1970 à aujourd’hui (ANTOINE LEVEQUE)
  • Chapitre 3 : Genre et gouvernement du social : les femmes intermédiaires dans la Turquie de l’AKP (PRUNELLE AYMÉ)
  • Partie 2 : Mort et résurrection des médiations participationnistes
  • Chapitre 4 : De l’intermédiaire au représentant : se forger un rôle en tant que conseillère ou conseiller citoyenne (VIRGINIE DUTOYA)
  • Chapitre 5 : Défendre des intérêts ‘citoyens’ au-delà du lien représentatif: les ressorts d’une intermédiation symbolique à Madrid et à Liège (JESSY BAILLY)
  • Chapitre 6 : La civic tech en France : une activité d’intermédiation politique ? (TATIANA DE FERAUDY)
  • Partie 3 : L’intermédiation par l’action collective ou le salut par les mouvements sociaux ?
  • Chapitre 7 : Les community organizers, des intermédiaires politiques invisibles ? (CLÉMENT PETITJEAN)
  • Chapitre 8 : Un syndicalisme décloisonné. Quand des syndicalistes états-uniens étendent les groupes représentés et (s’)investissent en politique (ÉMILIEN JULLIARD)
  • Chapitre 9 : Les réseaux lyonnais de sensibilisation éco-citoyenne en position d’intermédiaire. Entre mobilisation militante et cadrage institutionnel (GABRIEL MONTRIEUX)
  • Partie 4. Des intermédiaires de l’institution électorale
  • Chapitre 10 : Les intermédiaires de l’autoritarisme : les leaders religieux comme courtiers du régime en Tanzanie (CYRIELLE MAINGRAUD-MARTINAUD)
  • Chapitre 11 : Des intermédiaires politiques aux positions incertaines. Les stratégies des dirigeantes et dirigeants de quartiers au Costa Rica pour maintenir leur accès aux ressources publiques … (CAMILLE FLODERER)
  • Chapitre 12 : « Je n’avais plus de vie ! » Les coûts de l’intermédiation politique à Nice en milieux populaires (LAURA GIRAUD)
  • Chapitre 13 : Genèse des « trois points non-négociables ». La construction de la conscience électorale des catholiques par une mobilisation en réseau (France. 2002-2007) (YANN RAISON DU CLEUZIOU)
  • Conclusion : Invisibiliser l’emprise du politique pour la rendre acceptable ? (LORENZO BARRAULT-STELLA, SÉBASTIEN MICHON)
  • Les auteur·e·s

Introduction :
Comment s’exerce la domination politique ? Pour une analyse relationnelle des intermédiations entre les espaces politiques et les espaces sociaux qu’ils prétendent réguler

LORENZO BARRAULT-STELLA (CNRS-CRESPPA-CSU), SÉBASTIEN MICHON (CNRS-SAGE)

« Avant quand y’avait une question, j’allais sur place [à la CAF] et on s’arrangeait. Maintenant il n’y a plus moyen et c’est la faute de personne il paraît. Je vais voir Marie [la maire se son village isolé d’une centaine d’habitants] qui me dit « j’y peux rien moi, tu vois avec eux directement » (…) T’appelles, tu te bouges, tu peux faire ce que tu veux, y’a personne maintenant. Pourtant, pour te dire « faut faire ci », « il manque le papier là », « vous avez oublié ça », y’en a des lettres et des relances… Et après on te demande d’aller sur Internet sinon on te coupe [tes prestations sociales], pareil pour payer tes amendes, tu te démerdes sur Internet, sauf si tu paies pas, là on vient te chercher. C’est jamais la faute de personne hein…Nous on est les cons qui se font avoir à chaque fois, on n’a pas de syndicat pour aller pleurer (…) Celui qu’on voit le plus finalement, c’est Macron à la télé. »

Jacques, 58 ans, non diplômé, vivant des prestations sociales et de travail agricole non déclaré, dans un village isolé des Alpes du Sud le 3 mai 2022

Les sociétés contemporaines apparaissent à une échelle globale de plus en plus différenciées (par exemple Luhmann, 1982 ; Scott, Meyer, 1991). Une des implications de cet état de fait a trait à la spécialisation, voire dans bien des cas à l’autonomisation, d’un espace d’activités ayant trait à l’exercice de la domination politique (Bourdieu, 1976). Si l’on suit Emile Durkheim, tout groupe politique repose en effet sur « l’opposition de gouvernants et de gouvernés, de l’autorité et de ceux qui lui sont soumis » (Durkheim, 2020, p. 97). Dans la période actuelle et en dépit des singularités de chaque société, cet espace politique donne la plupart du temps accès à un certain pouvoir sur l’État qui constitue l’entreprise de domination à caractère institutionnel (Weber, 1920, p. 97-100) la plus répandue aujourd’hui. Pour autant, les modes concrets d’exercice de cette domination politique conservent une part de mystère. La complexification des sociétés, c’est-à-dire la démultiplication quasi-continuelle d’espaces sociaux de plus en plus divers et potentiellement autonomes, rend l’emprise du politique sur ces espaces de moins en moins évidente, a fortiori dans une conjoncture historique où, en Occident au moins, les structures économiques capitalistes sont parfois présentées comme de plus en plus centrales (Schmidt, 2009). Poser la question des modalités d’exercice de la domination politique (à l’instar de Erdinc, Gourisse, 2022 dans le cas de la Turquie) amène à interroger les mécanismes assurant la diffusion de normes de structuration des conduites depuis les espaces politiques vers l’ensemble des espaces sociaux qu’ils prétendent gouverner, et in fine la portée sociale de ces prétentions. L’étude de ces mécanismes constitue une question classique des sciences sociales, et la différenciation croissante des systèmes sociaux implique que les détenteurs et détentrices du pouvoir politique prennent appui sur diverses formes d’intermédiation leur permettant, avec un succès incertain, de s’assurer de l’obéissance au moins relative des gouverné·es de chacun des espaces sociaux considérés. C’est aux reconfigurations contemporaines de ces intermédiations du pouvoir politique – dans un contexte historique de réagencements des équilibres entre l’économique et le politique, d’accentuation des inégalités internes aux sociétés comme entre les pays, d’incertitudes croissantes à l’échelle internationale, de réformes tous azimuts des structures publiques et étatiques – qu’est consacré ce livre de sociologie politique comparative. Par la mise en relation de treize enquêtes originales, menées dans des sociétés caractérisées par des états contrastés de différenciation structurale comme d’autonomisation du politique, il donne à voir concrètement la grande variabilité situationnelle des modes d’exercice de la domination politique.

Une réflexion sur les intermédiaires politiques, qui mettent en relation les espaces politiques et ceux qu’ils prétendent structurer (dans les domaines de la culture, voir Roueff, 2013 ; Hauchecorne, 2019), revient à contribuer à nouveaux frais à la question classique des rapports entre « pouvoir politique » et « société » (Lagroye, 1973 ; Gaxie, Lehingue, 19841), aux frontières labiles et évolutives des espaces politiques2, en adoptant un point de vue à la fois structural (les relations entre les champs) et interactionniste (l’activité d’intermédiation elle-même). À quelle énigme sociologique ce livre envisage-t-il de répondre ? Quels sont les travaux ayant déjà abordé ces questions et comment les faire dialoguer ? En quoi la perspective sociologique proposée en termes d’intermédiation se singularise-t-elle et quelles sont ses implications ? Telles sont les questions abordées dans ce chapitre introductif. Celui-ci se conclut par une succincte présentation des études de cas réunies pour y répondre : ensemble, elles donnent à penser l’espace de variation comme les régularités des intermédiations rendant possible l’exercice de la domination politique dans différentes configurations3.

Autonomisation croissante du politique et transformations des chaines d’intermédiation

La coupure entre gouvernants et gouverné·es a ces dernières décennies induit dans un grand nombre de pays, notamment occidentaux, une professionnalisation accrue du champ politique (Bourdieu, 1981 ; Gaxie, 2003)4 et un relatif entre soi de ses acteurs et actrices. Les travaux de science politique convergent en effet vers le constat d’une accélération de la professionnalisation politique au cours des dernières décennies dans de nombreuses démocraties (Borchert et Zeiss, 2003 ; Offerlé, 2017), que ce soit en France (Boelaert et al., 2017), en Grande-Bretagne (Cairney, 2007 ; Cowley, 2016), Suisse (Pilotti, Mach, Mazzoleni, 2010), Pologne (Zalewski, 2005), Norvège (Narud, 2011), au Brésil (Bologneso et al., 2016), ou encore au Québec (Mévellec, Tremblay, 2016). La politique est toujours plus une affaire de professionnel·les, le marché des emplois rémunérés en lien avec les activités politiques tendant à s’étendre (Dulong, 2010). Ce processus s’appuie généralement sur une croissance de positions électives et de collaborateurs politiques (Demazière, Le Lidec, 2014 ; Beauvallet, Michon, 2017 ; Boelaert et al., 2017) et une augmentation des indemnités de mandats et de secrétariat (Phélippeau, 2005 ; Michon, 2014), multipliant les manières de vivre de la politique (Demazière, Le Saout, 2021 ; Lefebvre, 2021). En France par exemple, le nombre de mandats politiques a fortement augmenté en l’espace d’un demi-siècle : dans les deux chambres, mais aussi et surtout à l’échelon local suite aux lois de décentralisation et aux lois sur les regroupements communaux. Le développement des conseils régionaux et des intercommunalités a contribué à accroître le nombre de positions rémunérées ; on compte 1758 conseillers régionaux et plusieurs dizaines de milliers de conseillers intercommunaux. La croissance du nombre de personnes vivant de la politique est également due à l’augmentation du nombre de postes de collaborateurs politiques dans les parlements (près de 3000 collaborateurs à l’Assemblée nationale et au Sénat) et dans les exécutifs locaux (plus de 10 000 personnes) (Beauvallet, Michon, 2017). La croissance du nombre de personnes rémunérées pour exercer une activité politique a en outre multiplié les manières de vivre de la politique. Autre processus souligné par la littérature : la rétractation des milieux et réseaux partisans. Toujours en France, Rémi Lefebvre et Frédéric Sawicki (2006) ont mis en évidence les liens distendus depuis les années 1980 du Parti socialiste avec les univers militants autrefois proches (les associations affiliées à la Ligue de l’enseignement, la Fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE), des syndicats enseignants, l’obédience maçonnique du Grand Orient de France, des réseaux mutualistes ou encore des coopératives), et ses conséquences : le Parti socialiste s’est coupé de sa base, et les réseaux d’influence se sont progressivement étiolés. En France comme dans d’autres démocraties occidentales, l’accélération de la professionnalisation comme le renforcement d’une sur-sélection sociale des acteurs et actrices politiques ces dernières décennies ont sans doute particulièrement accentué l’autonomisation du champ politique. Les études sociographiques du personnel politique, qui se sont beaucoup développées au cours des dernières années, permettent d’appréhender la morphologie des élites politiques à différents échelons et dans différents pays (voir supra), et leurs éventuelles variations dans le temps comme dans l’espace. Les activités politiques ne présentent par exemple pas le même degré de professionnalisation et d’autonomisation selon les formes de différenciation du système social et selon les trajectoires historiques des États concernés (voir par exemple concernant l’Afghanistan, Dorronsoro, 2021). Si ces travaux éclairent les logiques endogènes des espaces politiques et leurs articulations avec la structure sociale du point de vue du recrutement des actrices et acteurs du champ, ils ne portent le plus souvent pas sur les modalités par lesquelles les biens politiques circulent (ou non) vers d’autres espaces et laissent dans l’ombre les intermédiations entre espaces sociaux qui rendent possibles (ou non) la subordination structurale de nombreux domaines d’activité au champ politique.

Or, c’est justement parce que les activités politiques apparaissent aujourd’hui dans différents contextes de plus en plus autonomes que l’on doit s’interroger sur les implications de ces processus sur les manières d’exercer le pouvoir politique au-delà même des frontières du champ. Dans la plupart des démocraties occidentales, la rétraction des réseaux partisans apparaît croissante tout comme l’abstention électorale et la défiance politique affichée par nombre de citoyens (Bengtsson, Mattila, 2009). La période ouverte en 2017 en France par exemple par l’élection d’E. Macron, protagoniste soucieux de mettre en avant un style de gouvernement « sans corps intermédiaire » (Dolez et al., 2022), les mobilisations des gilets jaunes qui ont suivi ou encore les mouvements de contestation de la gestion politique de la pandémie de Covid-19 témoignent entre autres de l’acuité politique de ces questions. En d’autres termes, l’autonomisation croissante des espaces politiques conduit à s’interroger sur les modalités concrètes d’exercice du pouvoir politique dans les sociétés contemporaines et, plus précisément, sur les intermédiations qui rendent ou non possibles l’exercice concret du pouvoir politique au sein d’autres espaces sociaux. L’intermédiation est ici entendue dans un sens élargi d’activité de mise en relation entre des espaces sociaux. Elle peut relever de processus symboliques médiatisés (par exemple lorsque le Président de la République adresse par les médias une injonction directe aux citoyens en les assignant à résidence lors de la pandémie de 2020), mais elle est souvent prise en charge par des intermédiaires en tant qu’« agents de liaison » dont les déclinaisons empiriques sont potentiellement très variées5. Il se peut que ces intermédiations soient plurielles, voire concurrentielles, et impliquent une chaine de médiations entre divers groupes et espaces sociaux. Dans tous les cas, ces intermédiations sont politiques au sens où, d’un point de vue structurel, elles assurent des liens entre les gouvernants politiques et les gouverné·es peuplant différents espaces sociaux. On fait l’hypothèse générale que l’autonomisation croissante des activités politiques dans la conjoncture historique contemporaine conduit au sein de divers systèmes sociaux différenciés à d’importantes reconfigurations des intermédiations nécessaires à l’exercice du pouvoir politique, aussi bien sur les plans quantitatif (l’hypothèse d’un allongement des chaines de médiations dans certaines situations) et qualitatif (l’hypothèse d’une transformation des agents et processus de liaison eux-mêmes). Les travaux réunis dans cet ouvrage portent très généralement sur des conjonctures routinières, mais il n’y a aucune raison de penser que les conjonctures fluides ne soient pas aussi caractérisées par des formes d’intermédiations politiques6.

Démultiplier les concepts ? La mise en relation des travaux relatifs au clientélisme, aux réseaux partisans et électoraux, et aux médiations de l’action publique

De nombreux travaux ont déjà abordé les processus d’intermédiation politique, sans nécessairement les qualifier de la sorte. Ils se déclinent en objets et approches situés dans au moins trois champs de recherche de la science politique que l’on ne peut ici qu’aborder à grands traits : les analyses sur le clientélisme, certains travaux sur les organisations politiques, les campagnes et le vote, ainsi que des approches relatives à l’action publique.

Premièrement, sans doute est-ce aux études relatives au clientélisme que l’on pense le plus immédiatement dès lors que l’on évoque la question des intermédiaires. La mise en perspective la plus récente et la plus stimulante quant à ce champ de recherche, non seulement en France, mais aussi et surtout à l’échelle internationale dans une optique comparative, est proposée par Hélène Combes et Gabriel Vommaro (2015, p. 36). Les intermédiaires constituent une « figure clé » de cette littérature hétérogène sous le rapport des qualificatifs mobilisés pour désigner de tels acteurs. Toutefois, dans tous les cas, ces brokers permettent concrètement l’exercice territorialisé des relations de clientèles entre les « boss » à la tête des « machines politiques7 » et les « clients » qui ont longtemps constitué le parent pauvre des travaux sur ces questions. Les nombreux travaux sur les « machines », qui ont donné lieu à des débats sur leur rôle positif – les « fonctions latentes » qu’elles rempliraient comme par exemple l’intégration des immigrés (Merton, 1965) – ou négatif – elles ne favoriseraient pas une conscience de classe (Scott, 1969)8 –, ne portent pas seulement sur les États-Unis, mais aussi sur le Japon (voir Combes et Vommaro, 2015, p. 30-32), l’Inde (Bailey, 1971) ou la France, avec entre autres les terrains niçois (Garrigou, 1992) et marseillais (Mattina, 2004, 2016). Au centre d’études sur les mobilisations électorales (Briquet, 1997 ; Hachemaoui, 2014), les politiques de développement (Biershenk et al., 2000) ou encore la distribution municipale de divers biens publics (Mattina, 2016), ces brokers ou courtiers se déploient sur une base territoriale pour « s’ériger en relais essentiels auprès des populations » (Mattina, 2004, p. 131). Ces travaux relatifs à différents systèmes politiques ont souligné que de telles relations clientélaires, rendues possibles par ces intermédiaires, n’avaient rien de pathologique ou de dysfonctionnel, mais participaient, dans bien des cas et y compris en Occident (Briquet, Sawicki, 1998), du fonctionnement routinier des affaires politiques et de l’État (Blundo, Olivier de Sardan, 2007). Ces travaux relatifs au clientélisme, qui font généralement de la dimension territorialisée de ces médiations un aspect définitionnel central des brokers ou autre catégorie équivalente (dans une perspective le plus souvent tacitement interactionniste), se focalisent sur une part singulière des échanges politiques (Bierschenk, 2021) : ceux liés aux intermédiations requises pour la distribution de biens publics, le plus souvent matériels, et aux contreparties électorales attendues. En complément de cette foisonnante littérature, la perspective explorée par ce livre se veut plus large que la seule étude des relations clientélaires fondées sur des intermédiations territorialisées : tout en prenant en compte ces aspects, il s’agit de les considérer comme un type singulier (fut-il différencié selon les cas évidemment) d’intermédiation entre les espaces politiques et d’autres espaces sociaux.

Un deuxième ensemble de travaux, pour partie lié au premier, aborde les questions de l’intermédiation politique sans nécessairement utiliser le terme d’intermédiaire. Il s’agit des études relatives aux organisations politiques, à leurs réseaux (Sawicki, 1997 ; Faury, 2021), aux campagnes électorales (voir récemment Laurison, 2022) et au vote qui, chacune à leur manière, reviennent sur la question de l’autonomie relative du politique et les frontières mouvantes du champ. En prônant un « usage souple du concept de réseau pour une meilleure prise en compte de l’histoire du changement social quelque peu négligée par les tenants de l’analyse structurale » (Sawicki, 1997, p. 25), Frédéric Sawicki propose par exemple la notion de « milieu partisan » pour désigner « l’ensemble des relations consolidées entre des groupes dont les membres n’ont pas forcément comme finalité principale de participer à la construction du parti quoiqu’ils y contribuent en fait par leurs activités » (Sawicki, 1997, p. 24). Un des intérêts de cette perspective est de penser les relations entre les groupes et les espaces sociaux sans les réduire aux intentions des acteurs pour porter l’attention sur leurs activités effectives de médiation entre les espaces partisans, les champs politiques et les groupes sociaux. Cette manière relationnelle d’appréhender les liens entre les milieux politiques et divers espaces sociaux a été prolongée par plusieurs travaux, en France (Desrumaux, Lefebvre, 2016) comme dans d’autres contextes où les activités politiques présentent des formes d’autonomisation moindres (Baamara et al., 2016), relatifs aux campagnes et à la mobilisation des électeurs (Bonnet, 2010). Mais dans ce champ de recherche, la démobilisation électorale croissante et de plus en plus inégalitaire dans diverses démocraties occidentales (Braconnier, Dormagen, 2007), y compris pour les scrutins locaux pourtant considérés comme plus proches des électeurs et électrices (Le Bart, Lefebvre, 2005), interroge du point de vue des transformations historiques de l’emprise des organisations partisanes (Barrault-Stella, 2022). Des études documentent aujourd’hui une rétraction tendancielle des réseaux partisans (Lévêque, Taiclet, 2018) pour faire le lien entre les champs politiques et les autres espaces sociaux. C’est une des raisons pour lesquelles Philippe Aldrin et Marie Vannetzel, dans une enquête relative à deux petites villes françaises, invitent à étudier et à éclairer les « lisières » du champ politique local, notamment ce qu’ils nomment les « acteurs secondaires du politique » (mandataires d’associations, militants sans parti, travailleurs sociaux, etc.) (Aldrin, Vannetzel, 2019). Séduisante, cette perspective ne correspond néanmoins pas tout à fait au programme de recherche d’une sociologie des intermédiations ici défendu. De facto, d’une part, elle adopte un regard qui part des positionnements des « acteurs secondaires » du point de vue du champ politique9 et non de leurs activités d’intermédiation comme l’y invite la perspective à la fois structurale et interactionniste au cœur de cet ouvrage10. D’autre part, cette réflexion demeure cantonnée à l’institution électorale, laissant ainsi dans l’ombre bien des dimensions de l’exercice du pouvoir politique, à commencer par l’action publique et ses médiations. De ce point de vue, l’ouvrage se situe plutôt dans la veine de travaux récents qui soulignent combien « la sociologie des intermédiaires gagne à être élargie au-delà des institutions politiquement différenciées et du travail de campagne sur lesquelles les analyses électorales tendent à se focaliser » afin de mener une analyse relationnelle « de toutes les médiations non déployées spécifiquement en conjoncture électorale et qui empruntent des formes officieuses, « anodines », « ordinaires » parce qu’elles s’appuient sur des structures sociales routinières, à l’image des relations au sein des groupes d’appartenance » (Barrault-Stella, Lehingue, 2020, p. 8). L’entrée par les intermédiations politiques dans leur diversité (spécialisées ou non, formelles ou informelles, symboliques ou prises en charge par des acteurs) inscrit alors l’analyse du vote dans l’étude des chaines assurant de fait le lien entre les groupes sociaux dans leurs inégalités et le champ politique, c’est-à-dire dans une sociologie générale relationnelle attentive aux articulations entre l’ordre politique et l’ordre social11. De manière complémentaire, le projet est ici d’étendre une telle approche à l’étude d’une classe d’objet : l’ensemble des biens politiques et non seulement ceux électoraux.

Résumé des informations

Pages
398
Année
2024
ISBN (PDF)
9783034348850
ISBN (ePUB)
9783034348867
ISBN (Broché)
9783034348843
DOI
10.3726/b21690
Langue
français
Date de parution
2024 (Juin)
Mots clés
Science politique sociologie inégalités domination politique pouvoir institutions intermédiaires courtiers actions publiques administrations
Published
Bruxelles, Berlin, Chennai, Lausanne, New York, Oxford, 2024. 398 pp.

Notes biographiques

Lorenzo Barrault-Stella (Éditeur de volume) Sébastien Michon (Éditeur de volume)

Lorenzo Barrault-Stella est chercheur en Sciences sociales du politique au CNRS. Ses travaux portent sur les transformations de la condition de gouverné en lien avec les reconfigurations de l’État et des modes d’exercice du pouvoir politique dans les sociétés contemporaines.

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Titre: Intermédiations politiques