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Rithy Panh

La remise en récit du génocide cambodgien

by Bruno Lessard (Author)
©2026 Monographs VIII, 130 Pages
Series: Film Cultures, Volume 16

Summary

Le cinéaste et écrivain franco-cambodgien Rithy Panh fuit le Cambodge à la fin des années 1970, un pays dévasté à la suite des actes génocidaires des Khmers rouges. Ce livre se penche sur les ouvrages de Rithy Panh en lien avec ses films documentaires. La mise en récit initiale dans les films et la remise en récit dans les ouvrages soulèvent des questions fondamentales : pourquoi un cinéaste au succès retentissant comme Rithy Panh s’est-il tourné vers l’écriture pour remettre en récit le génocide cambodgien et approfondir le processus du deuil ? Quel rôle jouent les publications de Rithy Panh dans son « œuvre de sépulture » et dans la construction de la figure du témoin-survivant qui lui est propre ? L’auteur montre que les écrits de Panh supplémentent ses films documentaires en remettant en récit le génocide cambodgien de façon novatrice et inattendue, tout en permettant d’exercer un travail de mémoire unique dans la littérature testimoniale contemporaine.

Table Of Contents

  • Couverture
  • Page de titre
  • Page de copyright
  • Tables des matières
  • Remerciements
  • Introduction
  • Une proposition littéraire
  • Le triple effacement du génocide cambodgien
  • La survivance et le traumatisme (baksbat) au Cambodge
  • Chapitre I Deuil et répétition
  • Faire œuvre de sépulture
  • De la parole filmée à la parole écrite : la littérature testimoniale et le cas Panh
  • Du travail du deuil à l’œuvre de sépulture
  • Pourquoi se répéter ? Les modes d’existence de la répétition
  • Kamtech : la reprise de la langue khmère
  • Chapitre II Après S21
  • Les limites du pardon et de la réconciliation
  • Survol de l’ouvrage
  • Vann Nath : le peintre alter ego
  • Le pardon impossible
  • De la réconciliation forcée à l’acceptation de l’histoire
  • Chapitre III Face à Duch
  • La mémoire, l’histoire, la culpabilité
  • Les origines d’un livre
  • Un autre comme soi-même : les enjeux d’une collaboration
  • Souvenirs d’enfance : du corps affamé à la biopolitique kampuchéenne
  • Die Schuldfrage, version cambodgienne
  • La culpabilité morale du tortionnaire
  • « Je n’accepte pas » : justice réparatrice ou corrective ?
  • Chapitre IV La reconstitution mémorielle
  • L’image manquante et la voix retrouvée
  • Le partage de l’image
  • La parole lue : le « devenir-poème » d’un commentaire
  • Manquante et retrouvée, la voix
  • Une répétition-création
  • Chapitre V L’écriture de la paix
  • Par-delà le déni et la négation
  • L’absence de rituels funéraires
  • Pensée négationniste et éthique
  • Vers une justice post-karmique
  • Conclusion
  • Notes
  • Bibliographie
  • Index

Remerciements

Au cours des dernières années, j’ai eu l’occasion de partager mes réflexions sur le cinéma et les œuvres littéraires de Rithy Panh avec de nombreuses personnes envers qui j’aimerais exprimer ma reconnaissance.

D’abord, je tiens à remercier les membres de l’auditoire qui, lors de colloques en Pologne, en France et en République tchèque, se sont montrés réceptifs à l’approche critique proposée et m’ont permis de la peaufiner à la suite de leurs questions judicieuses.

Je désire également souligner l’apport de mes étudiants de deuxième cycle, à l’Université Toronto Metropolitan, ceux-ci ayant grandement contribué à raffiner ma compréhension des enjeux au cœur de l’œuvre de Rithy Panh lors de séminaires sur le cinéma documentaire. Je tiens à remercier cette même université de m’avoir accordé un congé sabbatique pendant lequel j’ai rédigé la première version du manuscrit de ce livre.

Un grand merci à mon éditeur chez Peter Lang, Anthony Mason, dont la disponibilité, la patience et le discernement m’ont apporté la paix d’esprit nécessaire pour mener cette publication à bon port.

Enfin, la contribution de mon épouse, Joëlle, restera toujours inestimable à mes yeux. Je suis très reconnaissant envers elle pour l’attention portée à la relecture du manuscrit. Sans son support indéfectible, le processus d’écriture et de révision aurait été une chose longue et ardue.

Introduction

Né à Phnom Penh en 1964, le cinéaste et écrivain franco-cambodgien Rithy Panh vit en France depuis 1980. Il fuit le Cambodge un an plus tôt, un pays dévasté à la suite des actes génocidaires des Khmers rouges entre 1975 et 1979. Le 17 avril 1975, après des années d’instabilité politique, Pol Pot et les Khmers rouges prennent le pouvoir et déclarent la fondation de l’état communiste et de la dictature totalitaire du Kampuchéa démocratique, envahissant la capitale, Phnom Penh, et forçant ses citoyens à l’exil dans les campagnes du nord-ouest. Une fois la machine khmère rouge en marche, les membres du « nouveau peuple », c’est-à-dire les citadins de classe moyenne et supérieure soupçonnés d’entretenir des pensées antirévolutionnaires, font face à un régime de terreur et une entreprise de déracinement qui aboutira à la déportation des villes vers la campagne, à la persécution des « ennemis du régime » et à leur rééducation, au travail forcé, à la famine et à l’extermination de près de deux millions de personnes, soit près de 25 pour cent de la population cambodgienne à l’époque. Quatre années tragiques pendant lesquelles Panh perdit plusieurs membres de sa famille.

Après l’invasion vietnamienne de décembre 1978, le jeune Panh profite de la confusion générale pour s’enfuir vers la frontière thaïlandaise où il passera du temps dans un camp de réfugiés cambodgiens à Mairut, en Thaïlande. À la suite d’une demande de regroupement familial, il se dirige vers la France à l’âge de quinze ans, où il rejoint deux de ses frères à Grenoble. Il dut apprendre le français, une langue drastiquement différente de sa langue maternelle, le khmer1, tout en poursuivant des études de cinéma à l’Institut des hautes études cinématographiques de Paris (IDHEC). Il retourna au Cambodge seulement une décennie plus tard, en 1989, pour réaliser son premier film, Site 2, un documentaire tourné dans un des camps de la United Nations Border Relief Operation. En 1994, sa première œuvre de fiction, Les Gens de la rizière, signale au public international un jeune talent prometteur. Premier film sur le génocide cambodgien en langue khmère, Bophana, une tragédie cambodgienne (1996) joua un rôle crucial en mettant en scène une figure centrale dans l’œuvre de Panh, Hout Bophana, détenue et torturée à la prison S21 et exécutée en 19772. Depuis, des films comme La Terre des âmes errantes (2000), S21 : la machine de mort khmère rouge (2003), Le Papier ne peut pas envelopper la braise (2007), Un Barrage contre le Pacifique (2008), Duch, le maître des forges de l’enfer (2011), L’Image manquante (2013), La France est notre patrie (2015), Exil (2016), Les Tombeaux sans noms (2018), Irradiés (2020), Everything Will Be OK (2022), Rendez-vous avec Pol Pot (2024) et Nous sommes les fruits de la forêt (2025) ont remporté de nombreux prix dans les festivals du film les plus prestigieux.

Panh passera sa vie d’adulte à témoigner du génocide cambodgien et à tenter de comprendre ce qui créa un cycle infernal de déshumanisation et d’extermination dont les « champs de la mort » (killing fields) cambodgiens furent le symbole en Occident3. Ses ouvrages et ses longs métrages reflètent ce souci pour les âmes errantes des membres de sa famille et de ses compatriotes qui ne reçurent pas les rituels funéraires appropriés, interdits par les Khmers rouges à l’époque. Ce cinéaste-écrivain n’a de cesse de poursuivre un travail mémoriel sans précédent au Cambodge. Se décrivant comme un « arpenteur de mémoires4 », Panh est à la recherche de bribes d’information, des « mémoires en miettes5 » comme il dit, qui pourront peut-être expliquer pourquoi le Cambodge connut des épisodes si tragiques qui le poussèrent à l’exil.

Dans les travaux sur Rithy Panh, on n’a pas assez souligné l’impact que l’exil a lorsqu’il est vécu dans l’enfance. Georges-Arthur Goldschmidt note qu’il « produit un effet de sidération définitif qui délite, dépèce la trame intime du soi. Cette sidération se manifeste par la précision des images et la fixation concomitante de leur durée, c’est la mise en réserve d’un film dont le déroulé est toujours le même, inentamable comme l’exil lui-même6. » Ce qui caractérise l’exil et le deuil de la terre natale, par ailleurs, est la perte. L’absence marque autant la perte du lieu géographique que la perte de l’être cher. L’exil et le deuil provoquent donc la désorientation chez le sujet qui, dans l’enfance de surcroît, peine à s’acclimater à un nouvel environnement et à vivre sans la présence familiale. Dans le cas de Panh et de son exil du Cambodge, il s’agit d’une double perte : celle de sa patrie et celle des membres de sa famille qui périrent dans le génocide. D’aucuns nieront la dimension politique d’une telle situation : « L’exil est, en effet, politique au premier chef, il est expulsion, menace de mort, il marque à tout jamais qui en fut frappé pendant l’enfance, à la fois dans son aperception sensorielle de lui-même et dans sa constitution morale. Coupable d’être né, menacé d’effacement, il est à la fois illégitime et au comble de la conscience, comme si l’exil impliquait le défi d’exister7. » Dans un entretien donné au sujet de son installation photographique, Exils, Panh a discouru sur la condition d’exilé : « Une fois qu’on est exilé, apatride, réfugié, une fois qu’on a eu ce genre de statut, on le porte toute sa vie. On se sent bien partout et mal partout. L’exil n’est pas un choix heureux […] Exiler, c’est arracher, couper les racines. Même si trente ans plus tard vous pouvez revenir, les racines ne reprennent pas. On perd beaucoup. Notre temps d’exilé est un temps suspendu. Nous sommes toujours en décalage par rapport au temps présent, au temps qui continue dans le pays que vous quittez8. » Les ouvrages de Panh illustrent de façon mémorable ces différentes dimensions de l’exil à la suite du génocide cambodgien.

Les stratégies de mise en récit alliant la parole, l’écriture et le visuel restent à élucider dans l’œuvre de Panh. Autant dans ses films que dans ses ouvrages, les témoignages fonctionnent comme des récits : à travers une multitude de faits et d’événements reliés au génocide cambodgien, une sélection est effectuée et un ordre séquentiel établi, des choix stylistiques cohabitant avec des emphases tonales indéniables. Plusieurs interrogations demeurent : pourquoi un cinéaste au succès retentissant comme celui de Panh s’est-il tourné vers l’écriture pour remettre en récit le génocide cambodgien qui le força à l’exil dans les années 1970 ? Quel rôle jouent les publications de Panh dans son œuvre et dans la construction de la figure du témoin-survivant qui lui est propre ? Sont-elles de simples compléments aux œuvres cinématographiques ou forment-elles une contribution originale que seule l’écriture peut communiquer ? La mise en récit initiale dans les films, et la remise en récit dans les ouvrages, pose donc le problème de la réorganisation du témoignage et du partage, ce dernier étant au centre des questions reliées au témoignage et à sa réception. La remise en récit pose donc le problème de la présentation et de la re-présentation à soi-même et aux autres, et des modalités pour le faire.

Une réponse à ces questions préliminaires peut être que l’écriture pour ce cinéaste permette de « ressentir des affects non éprouvés en leur temps9 », comme l’a si bien dit Janine Altounian. Une certaine distance entre l’événement traumatique et l’écriture s’avère nécessaire dans ce contexte pour permettre de traduire de tels affects et mettre la recomposition psychique en œuvre. On montrera à quel point l’écriture a joué un rôle primordial à cet égard dans la pratique de Panh grâce à la médiation et à la distance qu’elle procure pour créer ce corps dont Altounian a dit qu’il est « constitué à l’extérieur d’une matrice informe où s’est inscrite la trace de corps absents, violentés ou en détresse, donc à offrir aussi un lieu d’inhumation aux corps des morts restés sans sépulture.10 »

Details

Pages
VIII, 130
Publication Year
2026
ISBN (PDF)
9783034360722
ISBN (ePUB)
9783034360739
ISBN (Hardcover)
9783034360715
DOI
10.3726/b23064
Language
English
Publication date
2026 (January)
Keywords
Rithy Panh documentary Cambodia genocide mourning French literature autobiography testimony
Published
New York, Berlin, Bruxelles, Chennai, Lausanne, Oxford, 2025. VIII, 130 pp.
Product Safety
Peter Lang Group AG

Biographical notes

Bruno Lessard (Author)

Bruno Lessard est professeur titulaire à l’Université Toronto Metropolitan où il enseigne les études cinématographiques. Entre autres publications, il a codirigé un ouvrage collectif, Critical Distance in Documentary Media (2018), et il est l’auteur d’une monographie sur le documentaire chinois : The Cinema of Wang Bing: Chinese Documentary between History and Labor (2023).

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