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D’étranges « envahisseurs »

La Catalogne face aux compagnies de routiers au XIVe siècle

de Flocel Sabaté (Auteur)
©2025 Monographies 1048 Pages

Résumé

Entre 1361 et 1410, la Catalogne subit des agressions répétées de la part de compagnies armées venues de France. Les agresseurs ne sont pas seulement des troupes oisives dans le contexte de la guerre de Cent Ans, mais des personnages importants, comme les comtes d’Armagnac, qui maintiennent une influence honorable dans la politique française grâce aux profits obtenus moyennant le pillage de la Catalogne. Les agressions mettent en évidence la faiblesse de la Catalogne : les châteaux de la frontière ne peuvent pas empêcher les invasions, le souverain éprouve de sérieuses difficultés à rassembler une armée, le peuple est fatigué par les exigences fiscales. Le roi doit implorer les États pour obtenir une aide pour la défense; les villes doivent assumer de gros coûts pour construire des murs protecteurs; et les menaces – soudaines, provoquées ou imaginées – sont si répétées qu’elles se mêlent à des conflits internes et externes et à des manœuvres politiques. Tout cela n’empêche pas d’énormes dégâts qui laissent un long souvenir de terreur dans la population.

Table des matières

  • Couverture
  • Page de faux-titre
  • Page de titre
  • Page de droits d'auteur
  • Page de dédicace
  • Table des matières
  • Abréviations
  • Préface
  • 1. Introduction
  • 2. France et Catalogne, deux contextes et un carrefour
  • 3. Typologie des invasions
  • 4. Rumeurs, espions et craintes : la gestion de l’information comme point de départ
  • 5. Envahisseurs et défenseurs
  • 6. Perception de l’autre
  • 7. Ville et région : la défense imposée
  • 8. Villes et bourgs ceinturés de murailles
  • 9. Financer la réponse armée. Roi, municipalités et États généraux
  • 10. Ravages, déprédations et extorsions
  • 11. L’expulsion des envahisseurs
  • 12. Les invasions dans les manœuvres politiques
  • 13. Les invasions dans la formation institutionnelle de la Catalogne
  • 14. Conclusions
  • Index des noms

Abréviations

ABEV. ACF, Arxiu i Biblioteca Episcopal de Vic. Arxiu de la Cúria Fumada

ABEV. AVV, Arxiu i Biblioteca Episcopal de Vic. Arxiu del Veguer

ACA, Arxiu de la Corona d’Aragó (Barcelone)

ACAC, Arxiu Comarcal de l’Alt Camp (Valls)

ACAN, Arxiu Comarcal de l’Anoia (Igualada)

ACAP, Arxiu Comarcal de l’Alt Penedès (Vilafranca del Penedès)

ACB, Arxiu Capitular de Barcelona

ACBC, Arxiu Comarcal del Baix Camp (Reus)

ACBE, Arxiu Comarcal del Baix Empordà (La Bisbal d’Empordà)

ACBEB, Arxiu Comarcal del Baix Ebre (Tortosa)

ACBG, Arxiu Comarcal del Bages (Manresa)

ACBR, Arxiu Comarcal del Berguedà (Berga)

ACCE, Arxiu Comarcal de la Cerdanya (Puigcerdà)

ACGX, Arxiu Comarcal de la Garrotxa (Olot)

ACSG, Arxiu Comarcal de la Segarra (Cervera)

ACP, Archives Communales de Perpignan

ACN, Arxiu Comarcal de la Noguera (Balaguer)

ACUR, Arxiu Comarcal d’Urgell (Tàrrega)

ADG, Arxiu Diocesà de Girona

ADPO, Archives Départementales des Pyrénées Orientales (Perpignan)

AES, Arxiu Eclesiàstic de Solsona

AGA, Archiu Generau d’Aran

AHCB, Arxiu Històric de la Ciutat de Barcelona

AHCG, Arxiu Històric de la Ciutat de Girona

AHMG, Arxiu Històric Municipal de Granollers

AHMV, Arxiu Històric Municipal de Vic

AHN, Archivo Histórico Nacional (Madrid)

AHG, Arxiu Històric de Girona

AHPB, Arxiu Històric de Protocols de Barcelona

AHT, Arxiu Històric de Tarragona

AMC, Arxiu Municipal de Camprodon

AMTDM, Arxiu Municipal de Torroella de Montgrí

AML, Arxiu Municipal de Lleida

AMSJA, Arxiu del Monestir de Sant Joan de les Abadesses

AMV, Arxiu Municipal de València

AMZ, Archivo Municipal de Zaragoza

APCR, Arxiu Particular dels Comtes de Rius

BC, Arxiu de la Biblioteca de Catalunya (Barcelone)

BnF, Bibliothèque nationale de France (Paris)

Préface

Ce livre traite d’un sujet essentiel pour comprendre l’histoire de la Catalogne, qui, étonnamment, n’a pas encore fait l’objet d’une attention particulière, au-delà de quelques références presque anecdotiques au niveau local. Comme dans toute communauté intellectuelle, les dynamiques qui animent les historiens se nourrissent entre elles, souvent en contact étroit avec les stimuli de l’ensemble de la société et en tenant compte de l’évolution des axes centraux de la pensée dominante. Il est ainsi inévitable que chaque génération centre son attention sur des sujets considerés comme primordiaux, tandis que d’autres restent en marge. Au fil du temps, une vision plus équilibrée se met en place. Certes, la distance avec laquelle sont passées en revue les étapes de l’histoire donne davantage de perspectives. Mais, il s’agit avant tout d’une focalisation, qui permet de mieux régler l’objectif sur l’impact réel des faits sur les hommes et les femmes qui nous ont précédés. Et de détecter les événements devenus, dans la pratique, des axes de structuration et de formation de la société.

Tels ont bien été les effets du passage des compagnies de routiers dans la Catalogne de la seconde moitié du XIVe siècle : d’une part, elles ont eu un impact très direct sur les peurs et la vie de nombreuses personnes et, d’autre part, elles ont transformé la société. L’émergence soudaine de ces compagnies a mis à l’épreuve les rouages de tous les aspects de la société catalane : défense, gestion administrative, réseaux de villes-capitales sur le territoire, économie, fiscalité et jeux politiques.

L’historiographie, au cours des dernières décennies, a ouvert de nouvelles perspectives d’étude de l’incidence des compagnies dans la France des XIVe et XVe siècles, à une époque marquée par les bouleversements de la guerre dite de Cent Ans et les tensions internes qu’elle a engendrées. Le cas de la Catalogne, peu étudié jusqu’à présent, revêt une dimension particulière, car les compagnies s’y sont adonnées au pillage d’un territoire étranger aux exigences juridictionnelles de tous les protagonistes du contexte français en conflit. Ce faisant, elles ont provoqué des réactions spécifiques de défense et de protection de la part des personnes agressées – une situation qui, en réalité, a mis en évidence les faiblesses institutionnelles de la Catalogne. La capacité d’intégrer ces menaces dans les dynamiques sociales, telles qu’elles sont perçues à travers les conspirations politiques et les rumeurs populaires, confirme l’impact accablant de ces événements sur la formation de la Catalogne du bas Moyen Âge.

L’impact des invasions de compagnies de routiers a été si fort sur la Catalogne que de nombreuses sources en témoignent, disséminées dans tout le pays. Les caractéristiques mêmes des événements nous ont cependant conduit à rechercher les sources enfouies derrière les documents ou interposées souvent entre leurs lignes. À partir de ce vaste corpus documentaire, recueilli dans toute la Catalogne, notre livre propose une vision innovante et globale. Écrire l’histoire, c’est un peu comme dessiner une carte. Nous devons choisir l’échelle au niveau approprié à chaque occasion. Comme il s’agit du premier développement général consacré à ce sujet en Catalogne, notre intention, en tant qu’auteur, a été de placer l’échelle à un niveau qui permette d’en saisir tous les aspects, afin de démontrer l’importance du sujet pour la compréhension de l’histoire de la Catalogne. Et d’encourager ainsi de futurs travaux s’inspirant des facteurs mis en lumière ici.

Ayant fixé ces paramètres, je me suis engagé dans un long parcours de recherche. Tout a commencé à la fin des années 1980. À cette époque, j’entamai des recherches dans les archives de Catalogne pour une thèse de doctorat, dirigée par le professeur Antoni Riera, portant sur l’agressivité dans la société du XIVe siècle. Mon objectif était de prendre en compte tous les types de violences reçues ou perpétrées, afin d’obtenir un portrait précis et équilibré de la Catalogne dans son ensemble. J’ai consulté les différentes archives existantes sur l’ensemble du territoire, à la recherche d’informations judiciaires, municipales et gouvernementales qui permettraient de saisir les multiples expressions de la violence, les réactions provoquées et les réponses appliquées. La consultation des archives catalanes m’a fait prendre conscience de l’impact considérable qu’ont eu, dans une société aussi bouleversée que celle de la seconde moitié du XIVe siècle, les agressions produites contre la population par les invasions venues du nord, tant pour les dommages infligés que, peut-être plus encore, pour la peur qu’elles ont instillée dans tout le pays et pour leur insertion dans le jeu politique. Ce sujet n’était pas inconnu de l’historiographie. Celle-ci a toujours prétendu que la troupe oisive de la guerre de Cent Ans avait marché sur les terres méridionales et que le roi Pierre le Cérémonieux avait eu recours à l’aide des compagnies armées françaises lors de la guerre contre la Castille. Personne n’avait toutefois remarqué qu’en réalité ont eu lieu une série d’invasions quasi permanentes en quatre décennies — sur des terres simultanément frappées par des pandémies, de mauvaises récoltes, des ravages naturels tels que des tremblements de terre, mais aussi par les guerres entretenues par la Couronne d’Aragon à la frontière péninsulaire avec la Castille et dans l’expansion méditerranéenne — et que ces divers fléaux ont eu des effets concrets sur la population en même temps qu’ils ont testé la réactivité de la structure institutionnelle catalane contemporaine, fondée sur la tension entre le souverain et les états.

Je me suis dès lors rendu compte que l’invasion de compagnies de routiers dans la Catalogne de la seconde moitié du XIVe siècle n’était pas une question anecdotique (des moments d’arrêt de la guerre de Cent Ans et de la guerre avec la Castille) mais constituait une question centrale, car elle traversait tous les aspects qui ont façonné la politique et les institutions de la Catalogne et ont mis en évidence les potentialités et les limites de tous les participants aux jeux du pouvoir. Les compagnies fonctionnaient ainsi comme un révélateur de ce qu’était réellement la Catalogne. En adoptant cette approche et en recueillant des témoignages inédits et très frappants, repérés dans des archives de Barcelone, Gérone, Perpignan et Vic, j’ai mis par écrit en décembre 1990 mon engagement personnel à consacrer des recherches spécifiques à ce sujet.

Après avoir soutenu ma thèse de doctorat à l’Université de Barcelone en 1993, centrée sur la personne et la gestion du viguier – l’officier royal chargé de l’application de la juridiction royale dans les différentes vigueries articulant le territoire catalan du bas Moyen Âge –, j’ai maintenu une ligne de recherche centrée sur la présence et l’action des compagnies de routiers en Catalogne, en me focalisant sur les effets que les invasions ont eus sur la population et sa gestion politique. C’est l’une des recherches qui m’ont occupé à l’Université de Lleida, que j’avais rejointe en 1991 et où je travaille comme professeur depuis 2002.

Disposant ainsi d’un excellent cadre pour présenter les premières conclusions de ma recherche, j’ai été contacté par les professeurs de l’Université d’Alicante, José Vicente Cabezuelo et Juan Antonio Barrio Barrio, qui m’ont invité avec beaucoup de gentillesse à participer au V° Seminario Internacional de Historia Medieval La Nucia, consacré aux Conflictos bélicos y violencia en la Europa bajomedieval. Ce séminaire s’est tenu à La Nucia du 30 novembre au 2 décembre 2006. C’est à dessein que l’exposé que j’ai développé dans cette réunion scientifique a adopté comme titre l’une des expressions populaires qui a défini les faits des compagnies de routiers au XIVe siècle : « Companyies estranyes d’armes qui eren entrades en lo Principat (Cataluña, segunda mitad del siglo XIV) ». L’expression estranyes permet de jouer avec la perception de l’envahisseur comme étant à la fois « étranger » et « étrange » – en termes de provenance et d’action armée. Alors que l’ensemble des contributions de ce séminaire avaient été très riches et suggestives, les actes n’ont pas été publiés. C’est pour cette raison que les travaux présentés sont restés inédits, parmi lesquels figurait la première tentative d’explication globale de l’impact des compagnies sur la Catalogne d’alors et de la réponse sociale et politique qu’elles ont suscitée.

Durant la même année universitaire 2006-2007, j’ai remporté le concours pour l’obtention d’un poste de professeur invité à l’Université de Poitiers. J’y ai intégré le Centre d’Études Supérieures de Civilisation Médiévale (CESCM). Je tiens à remercier Martin Aurell de ses efforts pour concrétiser ce séjour et l’accueil chaleureux qu’il nous a réservé ainsi que tous les enseignants du centre, en particulier le directeur de l’époque, Éric Palazzo, et les autres collègues, Cécile Treffort, Thomas Deswarte, Charles Garcia, Stéphane Boissellier et Luc Bourgeois, de même que Catalina Girbea. Le séjour en Poitou convenait parfaitement pour nous plonger dans le contexte des routiers. J’ai ainsi résolument orienté mes recherches au CESCM sur le contexte de la France des routiers à l’époque où ceux-ci envahissaient la Catalogne. Il ne fait aucun doute que ce livre est, dans une large mesure, le résultat scientifique de mon séjour au CESCM, qui bénéficia de l’excellente bibliothèque de ce centre, du reste des bibliothèques de l’Université de Poitiers ainsi que de la médiathèque François Mitterrand, dont je remercie les collaborateurs pour les facilités qui m’ont été accordées.

Ce contact avec l’abondante bibliographie française sur les compagnies de routiers, que j’ai tenue à jour, m’a conforté dans l’idée que, plutôt que d’apporter de nouvelles descriptions de ce que l’on sait déjà sur les routiers, même dans un cadre jusqu’ici peu lié au contexte de la Catalogne, il fallait avant tout ouvrir une nouvelle perspective centrée non pas tant sur les compagnies elles-mêmes et leurs effets les plus évidents que sur leur impact dans une société politique aussi différente de la société française que l’était la société catalane du bas Moyen Âge. Certes, il s’agit incontestablement de sociétés pratiquement identiques les unes aux autres si l’on considère les codes de valeurs et les comportements quotidiens avec lesquels l’ensemble de la population se comportait dans ses différentes couches. Par ailleurs, le contact mutuel était permanent dans une continuité séculaire. On peut imaginer la Catalogne comme l’une des filles de la Francia Occidentalis carolingienne et, surtout au XIVe siècle, on se souvient de la relation étroite entre les couronnes des deux pays, en particulier lorsque Jean Ier d’Aragon a pris la cour de France comme modèle, et en tenant aussi compte des contacts économiques et culturels contemporains. Au-delà de cette relation, le modèle institutionnel de la Couronne d’Aragon, et tout particulièrement de la Catalogne, a apporté avec lui la faiblesse inhérente d’un roi sans juridiction ni revenus suffisants, tant pour dépendre des états que pour leur être confronté. Le contexte de la Catalogne dans la seconde moitié du XIVe siècle se caractérise par une monarchie faible, des élites urbaines puissantes et une forte fragmentation juridictionnelle qui transforme le pays en une mosaïque de juridictions qui ne collaborent pas les unes avec les autres. L’impact réitéré des armées d’assaillants a eu, dans ce contexte, des conséquences politiques et sociales très particulières qui sont étonnamment peu étudiées.

À mes yeux, il n’y avait par conséquent aucun doute sur le fait qu’il ne s’agissait pas d’apporter la description fournie par de nombreuses archives catalanes de la longue anecdote des événements qui se sont déroulés autour des assauts, des sièges et autres pillages, mais de profiter de cette situation pour en faire un miroir à travers lequel le système politique et institutionnel catalan pouvait être dépeint. Mes recherches sur les institutions et, surtout, sur l’état du pouvoir en Catalogne à la fin du Moyen Âge, qui ont été en partie publiées ces dernières années, n’ont donc pas été une déviation, mais ont esquissé le cadre à partir duquel l’étude des routiers en Catalogne pourrait devenir plus fructueuse. À ce raisonnement s’ajoute la stimulation inhérente à la responsabilité de diriger, de 2019 à 2022, le projet de recherche El poder vivido en la baja edad media: percepción, representación y expresividad en la gestión y la recepción del poder (PID2019-104085GB-I00), financé par le ministère espagnol de la Recherche. Toutes les circonstances entourant les actions des routiers en Catalogne dans la seconde moitié du XIVe siècle permettent précisément d’analyser le pouvoir vécu, sous ses deux facettes de pouvoir exercé et de pouvoir subi. À ce stade, je me dois de remercier la Fondation ICREA qui, en me renouvelant sa confiance et en me décernant le prix de recherche ICREA Acadèmia pour la deuxième fois en 2020, a accordé une attribution préférentielle du temps à la recherche pendant cinq ans, qui voit le jour dans ces pages.

À ce stade, je ne peux pas manquer de mentionner Tamas Ölbei, doctorant aux Universités de Lorraine et de Debrecen, qui a demandé un séjour dans notre groupe de recherche à l’Université de Lleida sous ma direction, afin d’approfondir sa thèse de doctorat sur les routiers en France. Son intégration à l’Université de Lleida durant l’année universitaire 2019-2020, grâce au programme Erasmus, a été un stimulant et a conduit à un enrichissement de la recherche mutuelle. Nous lui sommes redevable de son aide dans des aspects tels que l’identification de certains capitaines.

Nous ne pouvons pas non plus clore ce livre sans remercier les informateurs anonymes qui ont évalué le livre chez Peter Lang. Le travail sur la langue réalisé par Antoni Comes, qui a traduit sous mon contrôle les originaux en catalan, a été remarquable. Je remercie également mon collègue et ami Aymat Catafau qui, en se prêtant à la relecture du manuscrit, a fourni des commentaires enrichissants et André Tourneux qui a corrigé le texte.

Un ouvrage fondé sur l’analyse de documents inédits conservés dans une trentaine d’archives en Catalogne doit beaucoup à la bienveillance des archivistes. Le principal dépouillement des sources a été effectué dans les deux dernières décennies du XXe siècle. Dans plusieurs de ces lieux de conservation, j’ai consacré des séjours plus courts, trente ans plus tard, afin d’examiner certains aspects de la documentation analysée. Dans de nombreux cas, il a été difficile de retrouver la documentation, car elle a été soumise à une nouvelle classification, et à certaines occasions, les notes écrites trente ans plus tôt ont servi de guide pour donner caution à l’existence de la documentation et la repérer de nouveau. Par conséquent, tout au long du livre, dans certaines notes, je cite la documentation en donnant les deux références, l’ancienne et la nouvelle ; dans beaucoup d’autres notes, j’ai adopté la citation actuelle et là où il semble qu’il n’y ait pas de confusion pour localiser la source dans les archives, j’ai conservé celle existante à la fin du XXe siècle. L’ouvrage a donc bénéficié de l’aide de deux générations d’archivistes, qui sont, certes, substantiellement différents dans la connaissance et la gestion de la documentation, mais sont tous des professionnels dévoués à leur travail et désireux d’aider les chercheurs. Je leur suis extrêmement reconnaissant. Seules la limite logique de cette préface et la crainte d’oublier des noms me retiennent de mentionner chacun des quelque soixante-dix archivistes envers qui je suis extrêmement reconnaissant. De même, j’exprime également ma gratitude aux différents amis et amies qui ont contribué à démêler des situations complexes dans l’accès à la documentation.1

Le confinement dû à la pandémie de Covid-19 m’a permis de me « confiner » dans la rédaction et l’impulsion finale de cet ouvrage, en vue d’harmoniser toutes ses pièces. Comme à d’autres occasions, mes prévisions ont été dépassées par la réalité, et la rédaction finale m’a occupé pendant près de quatre ans, de mars 2020 à juillet 2024, avec bien sûr les parenthèses consacrées aux exigences inévitables de la vie universitaire. L’abandon d’autres sujets de travail et la qualité de concentration requise ont finalement permis d’aboutir, dans les meilleures conditions, à la réalisation de cet ouvrage.

1 Introduction

L’objectif de ce livre est d’analyser des épisodes connus mais peu étudiés de l’histoire de la Catalogne et de les saisir dans l’impact qu’ils ont réellement eu : la répercussion des invasions de compagnies de routiers venues de France en territoire catalan dans la seconde moitié du XIVe siècle. Une attention particulière est accordée à la façon dont ces invasions ont affecté la vie et la politique catalanes. Cette question manque d’études suffisantes, surtout effectuées à partir de la documentation qui témoigne de la vie quotidienne et de la relation entre celle-ci et les différentes affirmations de force et de pouvoir.

Notons d’emblée le grand intérêt de la recherche sur ces invasions. Notamment, parce qu’elle permet d’analyser la manière dont la société catalane est parvenue à apporter de nouvelles réponses à une situation initialement difficile à résoudre, car elle ne correspondait ni à l’ancienne violence féodale ni aux nouveaux schémas de monarchies souveraines et de solidarités nationales imposés au bas Moyen Âge.

Certes, avant le bas Moyen Âge, aux XIe et XIIe siècles, la violence était incorporée dans le langage de la féodalité. Il ne s’agissait pas d’agressions arbitraires, comme il a souvent été dit, ni d’actions mimétiques de la classe dominante contre la classe dominée, comme cela fut aussi répété sans esprit critique, mais plutôt d’expressions violentes adaptées à des objectifs spécifiques. Pour cette raison, la violence féodale présente des phases chronologiques différentes selon qu’elle s’adapte tant à des formes et expressions qu’au rôle des agresseurs et des agressés2. La violence trouve ainsi sa place dans le langage du pouvoir seigneurial qui se dessine explicitement au début du XIIIe siècle3. En effet, la réglementation de la féodalité permet de réguler la violence dans l’ordonnance prévue par les formules de solidarité féodale. Jacques Ier en a fait l’expérience tout au long du XIIIe siècle, lorsqu’à ses efforts pour affirmer son propre pouvoir la noblesse a répondu par une série d’affrontements, de représailles, de griefs, de défis, de trêves et d’accords, tous tout à fait prévisibles et proportionnés selon le but visé dans le jeu politique4. L’héritage de ce comportement des barons et des nobles survit dans le siècle suivant sous l’affirmation que « los cavallers han privilegi o usança de guerrejar los uns ab los altres »5. Le contexte dans lequel cette expression a été formulée au XIVe siècle vise à contrecarrer l’action de la justice ordinaire, promue précisément depuis la sphère royale dans une Catalogne extrêmement fragmentée au niveau juridictionnel6. Au niveau urbain, la perception populaire se méfie également des actions de la justice ordinaire et montre une plus grande confiance dans la solidarité des factions auxquelles la majorité de la population se sent liée, d’une manière ou d’une autre, qui fracturent les bourgs et les villes par l’usage d’une violence en général tout à fait calculée et imprégnée d’une forte composante d’intimidation7.

Ces expressions de violence doivent, en réalité, s’inscrire dans les formules de solidarité dans lesquelles l’être humain était compris durant le bas Moyen Âge. Certes, le cadre social et humain qui marquera les derniers siècles médiévaux est en train de se dessiner dans l’Europe du XIIIe siècle. À cette époque, le renouveau juridique et philosophique incluait une vision sociale de l’être humain typique de l’aristotélisme reçu dans un cadre chrétien, qui, par ailleurs, se montrait réceptif aux nouveaux stimuli économiques. Par conséquent, l’être humain n’est compris que comme une partie étroitement liée au corps social, organisé sous la direction idéologique chrétienne condensée dans l’invocation du bonum comune et de la communis utilitas8. Ce corps social, c’est identiquement la société de l’économie de marché chrétienne, selon l’approche économico-sociale9, ou du corps mystique qui mêle la définition métaphysique de l’être humain et l’action commune de la communauté sous son chef, selon l’approche politico-sociale10. La cohésion de chaque société se marque à travers l’adoption du concept de nation, qui désigne la population qui partage une série de traits culturels communs, à commencer par la langue11. Chaque collectivité nationale se trouve à la base des pyramides que les monarchies veulent présider, selon l’appui reçu des juristes romanistes12. À partir de sa position, le souverain assume le devoir de promouvoir le bien et la prospérité des sujets placés sous son règne13. Celui-ci, selon ces paramètres, ne peut être rien d’autre qu’un regimen, qui oblige à rechercher un accord entre le souverain et les différents détenteurs du pouvoir14. La relation étant toujours fondée sur les forces respectives, on voit dans chaque pays se développer, sous des degrés et des formes différents, une dualité entre le roi et les élites qui se tiennent devant lui pour veiller à leurs propres intérêts, bien qu’en général elles se présentent comme des représentants de groupes à leurs différents niveaux, du niveau local à celui des États (universitas, communitas, populus, commune, corpus)15, ce qui justifie de parler d’un modèle politique de souveraineté partagée16.

En assumant ces traits, l’Europe émerge progressivement comme un emboîtement de monarchies souveraines, comme l’indique le fameux adage latin stabilisé par Baldo degli Ubaldi au XIVe siècle : rex in regno suo est imperator regni sui17. Le pape Clément V l’a assumé implicitement dès 131318. Chaque monarque ne cherche pas à homogénéiser les langues et les cultures de ses sujets, mais surtout à présider divers peuples et nations en cohésion avec eux-mêmes19. Le sentiment d’appartenance au groupe guide la fidélité au souverain respectif. Ainsi, lorsqu’en 1285, le roi Philippe III le Hardi envahit le Roussillon catalan, il reçoit l’aide inconditionnelle de quatre moines qui résidaient dans un monastère près d’Argelès-sur-Mer, mais qui, étant nés sur des terres sous la domination du roi de France, se sentaient le devoir de l’assister, comme l’abbé l’explique clairement au roi : Senyor, jo e aquests altres monges som naturals de vostra terra e naturals vostres20. Ce schéma se répète partout, de façon plus généralisée. En 1296, lorsque le roi Jacques II d’Aragon envahit le royaume de Murcie, un territoire qui, trente ans plus tôt, avait été repeuplé par les Castillans et les Catalans, et qui était demeuré sous la suzeraineté du roi de Castille, le comportement de la population vis-à-vis des envahisseurs répondra à leur provenance d’une manière tout à fait significative : ceux d’origine catalane et leurs descendants se rangeront sans la moindre hésitation du côté du roi qui s’identifie à leur lignée, comme l’indique la chronique du roi Ferdinand IV de Castille : E en este tienpo mesmo mouio el rey de Aragon con su hueste e fue al reyno de Murçia. E por consejo de los de la tierra, que eran catalanes, dieronsele todas las villas e los castillos, saluo ende Lorca, que morauan castellanos, e otrosi Alcala e Mula21.

Le monde du bas Moyen Âge peut donc être compris comme une somme de nations en concurrence sous tous les rapports. Les conseillers de Barcelone en 1422 expliquent au roi qu’une politique économique inadéquate profitera à d’autres nations, étant donné le cadre d’une concurrence permanente : los guanys e profits se’n porten altres nacions22. La prospérité de certaines nations conduit au recul d’autres, comme l’indiquent en 1471 les députés qui tentent de justifier la guerre civile catalane comme le résultat de l’agression de gents e nacions rancunières parce qu’elles ont souffert dans le passé de la puissance catalane23. Mais, cela a aussi un coût. L’un des signataires de ce document, l’évêque Margarit, avait proclamé quelques décennies plus tôt au Parlement catalan que l’expansion réalisée par le monarque de la Couronne d’Aragon en Méditerranée est fondée sur l’effort fidèle de la nation catalane : aquesta és aquella ja benaventurada, gloriosa e fidelíssima nació de Catalunya qui per lo passat era temuda per les terres e les mars; aquella qui ab sa feel e valent espasa ha dilatat l’imperi e senyoria de la casa d’Aragó. Par conséquent, les privilèges dont jouit la Catalogne sont une juste compensation de la part de certains monarques qui ont étendu leurs domaines grâce à l’effusion de sang offerte par la nation catalane : ni es deu algú meravellar si aquesta dita fael nació, ultra totes altres, crida la conservació de sos privilegis, així com aquella qui els ha guanyat ab sa fidelíssima aspersió de sang e en aquesta sua Inmaculada fidelitat24.

Il importe de signaler que les nations habitent une terre précise. Le concept de « terre » est en effet pleinement ancré dans le discours de justification dans des régions comme la Catalogne25, où les gouvernements municipaux prennent des décisions au profit de la terre et où les représentants des domaines s’adressent au souverain au nom de la terre26. La terre et la patrie sont très explicitement identifiées : lorsqu’en 1340, la chancellerie royale envoie un appel aux armes en différents endroits, elle précise que cela se fait ad patrie defensionem, ce que la traduction diffusée en catalan exprime dans les termes en defensió del regne e terra del senyor27.

Cette action, apparemment synchronisée entre le pouvoir du monarque et la nation dans son ensemble, insuffle un sens spécifique à la délimitation physique des terres occupées par les habitants, c’est-à-dire aux frontières. Le traité de Corbeil qui, en 1258, fixe les domaines de Louis IX et de Jacques Ier, ne trace aucune ligne de démarcation entre les deux, mais parle de territoires sur lesquels ils retiennent leurs droits ou y renoncent28. Néanmoins, les délimitations établies montrent que la perméabilité féodale se dirige vers une frontière linéaire29 et que les frontières séparent des collectifs cohérents autour d’eux-mêmes, comme des nations. La diplomatie et la politique incluent le préjudice causé à la nation adverse sous tous les rapports, y compris économique, par l’utilisation de la frontière. De manière très significative, la politique de Philippe IV le Bel en faveur de la laine française et l’évolution diplomatique des relations avec la Couronne d’Aragon et, plus directement, avec le Royaume de Majorque (qui contrôle les comtés de Roussillon et de Cerdagne, ainsi que la ville de Montpellier), se traduit par des mesures précises de blocage de la circulation de produits tels que des toiles, des tissus semi-élaborés et même des troupeaux ovins30, de même que par d’autres mesures plus directes comme le blocage de l’accès maritime à Montpellier afin de favoriser la fonction commerciale et fiscale d’Aigues-Mortes31.

Une réponse doit donc être préparée lorsque l’agression provient d’un seigneur voisin qui peut être suivi par l’ensemble de la population qui s’identifie à son domaine. Dans le cas de la Catalogne, les usages du comté de Barcelone prévoient, très spécifiquement, que tous les sujets doivent aider le souverain lorsque sa terre est envahie par un autre souverain, mettant ainsi en avant les deux éléments premiers : la terre et le souverain. Les sujets doivent leur prêter assistance : Princeps namque si quolibet casu obsessus fuerit, vel ipse idem suos inimicos obsessos tenuerit vel audierit quemlibet regem vel principem contra se venire ad debellandum et terram suam ad succurrendum sibi monuerit32. Ainsi, la protection du prince souverain et de la terre qui lui est confiée doit être une revendication supérieure aux fortes contraintes caractéristiques de la Catalogne du bas Moyen Âge, où les états ont des intérêts qui, souvent, ne coïncident pas avec ceux du monarque et où il est maintes fois nécessaire de discuter de leurs capacités juridictionnelles respectives sur le territoire33.

Au Moyen Âge, l’être humain n’est jamais seul. Chaque personne fait partie d’un groupe de solidarité spécifique, auprès duquel elle espère trouver du soutien, comme l’appartenance féodale ou la faction urbaine34. La société pourrait être définie comme une concaténation de cercles d’appartenance. Ainsi, à l’intérieur de chaque bourg, les membres d’une faction se battent avec les factions opposées. Pourtant, simultanément, les deux participent à la même solidarité urbaine pour faire face à un adversaire extérieur, comme un bourg adverse, et alors, ces mêmes adversaires partagent également une identité commune de nature nationale35. Ce jeu de cercles identitaires et solidaires culmine dans la participation commune des nations européennes à la chrétienté, confrontées à l’altérité non chrétienne qui menace et entoure en particulier l’Europe36. C’est pourquoi il y a toujours un appel à une défense commune en invoquant la défense de la religion contre l’ennemi infidèle. En 1340, le roi Pierre le Cérémonieux de la Couronne d’Aragon, appelant aux armes face au danger d’une invasion mérinide, explique qu’il s’affronte aux ennemis de la foi chrétienne : ad exaltaciorum fidei catolice et ad patrie defensionem contra perfidos sarracenos37.

Le bas Moyen Âge a donc établi une Europe des souverains sur leurs territoires respectifs qui, en cas d’affrontement, entraînent la solidarité d’une collectivité nationale (au sens médiéval du terme nation, bien sûr38) et peuvent même dans certains cas invoquer des références de solidarité supérieures, comme la religion. L’historiographie du XIXe siècle a affirmé que cette confrontation guerrière des nations a été grandement profitable pour créer la cohésion des sociétés respectives sous la référence nationale, comme Jules Michelet l’a interprété dans le cas de la France, avec des mots39 qui reflètent en grande partie la recherche de la cohésion nationale au XIXe siècle40, plutôt que la réalité médiévale, comme Seignobos le précise à propos de l’une des figures les plus emblématiques de la mythologie nationale : Jeanne d’Arc, si admirable que nous paraisse sa conduite, appartenait au parti des Armagnacs en guerre contre le parti Bourguignon allié aux Anglais ; son loyalisme s’adressait au roi de son parti plutôt qu’au roi de la nation française41. Il est vrai, cependant, que la guerre dite de Cent Ans s’inscrit dans un nouveau contexte. Effectivement, à partir du milieu du XIVe siècle, il ne s’agit plus d’un conflit féodal, mais d’une collision entre des pays, devenus ennemis, impliquant émotionnellement leur population respective, telle qu’elle a été définie par Claude Gauvard : un conflit national où les protagonistes ne sont plus seulement des adversaires, mais des ennemis. La guerre est alors le choc de deux gouvernements, et bientôt de deux peuples42.

Ainsi, au bas Moyen Âge, pour ce qui nous occupe maintenant, deux modèles de rupture forcée de l’ordre se sont consolidés : les conflits entre les factions au sein de la collectivité elle-même, que l’on pourrait qualifier de « nationaux », et l’affrontement entre souverains, notamment lorsqu’un prince profite de circonstances qu’il juge favorables pour attaquer des territoires appartenant à un autre souverain, toujours protégé par une revendication légalement étayée. Par exemple, la faiblesse déduite de la minorité du roi de Castille Alphonse XI, à la fin du XIIIe siècle, encourage autant le roi du Portugal à l’ouest que celui d’Aragon à l’est à envahir ses domaines, comme l’indique sa chronique de 1296 : commo desafiaron al rey de Castilla el rey de Aragon e de Portugal e don Alfonso, que se llamaua rey de Castilla, e entraron todos en Castilla43.

L’invocation nationale est de plus en plus utilisée pour justifier certains de ces conflits. Elle est clairement présente dans le soulèvement que promeut le juge d’Arborée, depuis le milieu du XIVe siècle, contre le roi d’Aragon, et qu’il ne présente pas comme une lutte entre deux seigneurs, mais comme un combat entre deux nations : la nation sarde qui se défend et celle des Catalans qui a envahi l’île44. L’ensemble du récit produit au cours du demi-siècle suivant présente, d’une part, l’hostilité des insulaires contre la nation catalane45morgen sos catalanos46 — et, d’autre part, la volonté du roi catalano-aragonais d’aniquilar i abatre la detestable i fàtua rebel·lió de la nació sarda47.

D’une manière ou d’une autre, le bas Moyen Âge établit des scénarios d’affrontements armés, soit entre des factions puissantes à l’intérieur de pays fortement divisés, comme la France des Armagnacs et des Bourguignons48, soit entre des souverains qui entraînent, avec l’appui d’un discours justificatif et motivant, leur collectif national respectif d’après leurs critères contemporains de la solidarité collective. Sans aucun doute, l’affrontement entre la France et l’Angleterre, avec toute la rhétorique qu’elle a entraînée à l’aube du XVe siècle, est le cas le plus paradigmatique.

Mais, comment réagir quand l’invasion n’obéit à aucun de ces éléments, quand les troupes envahissent le pays dans le seul but de piller et non pas en invoquant un autre seigneur, d’autres terres ou même des motivations religieuses, mais pour le simple bénéfice du pillage ? Le fait que des compagnies de routiers forment une troupe qui envahit la Catalogne brise les schémas que le bas Moyen Âge consolide progressivement autour des souverains et des groupes nationaux. Ces violences ne proviennent pas non plus d’anciennes solidarités féodales ou d’expressions des factions du bas Moyen Âge. La population agressée considère les envahisseurs comme un collectif armé — ce sont toujours des companyies — et s’interroge aussitôt sur leur nation. Cependant, celle-ci reste souvent indéterminée dans sa nature étrangère, presque confuse, et c’est pourquoi les envahisseurs sont perçus comme des gents d’stranya nació que són entrades al present en gran nombre e multituts dins lo Principat de Catalunya49. Il ne s’agit pas d’un fait isolé, bien au contraire : plus de douze fois en moins d’un demi-siècle, des armées du nord franchissent la frontière et causent des dommages à la Principauté de Catalogne, sans aucunement invoquer des droits justificatifs de la part d’un seigneur qui aurait été à l’origine de leur invasion ou sans que, tout simplement, la nationalité des envahisseurs ait eu une quelconque importance.

Il ne s’agit cependant pas d’une singularité, car un autre élément traduit les mutations sociales : la nécessaire professionnalisation des armées. L’ensemble du cadre qui, au bas Moyen Âge, entremêle des éléments divers tels que les souverains qui se renforcent, les puissantes sociétés urbaines, l’appartenance à des groupes municipaux et nationaux utilisés dans le jeu politique et la force socio-économique, met souvent en évidence les faiblesses des systèmes armés et défensifs traditionnels. Organiser une armée en tenant compte des obligations militaires inhérentes à la possession de tenures par ceux qui occupent les différents niveaux de la pyramide féodale est lent et conduit à de nombreuses situations confuses. L’ajout des osts municipaux implique une population d’habitude mal préparée et mal motivée dans son ensemble. Engager des professionnels devient alors une option qui corrige d’autres lacunes, bien que cela implique d’avoir le numéraire nécessaire à leur paiement et qu’en fin de compte cela conduise à la perte du contrôle de ces troupes à la fin du contrat. Gustave Schlumberger l’exposait déjà au début du XXe siècle en expliquant l’action des Almogavares catalans en Orient, où ils se rendent initialement pour aider l’empereur byzantin en qualité de routiers : la paix de Calatabellota [sic], en 1302, laisse sans emploi, donc sans pain, les vieilles bandes des guerres de Sicile, connues sous le nom des « Compagnies catalanes », raison pour laquelle ils sont devenus des routiers catalans en Orient50.

En tout état de cause, l’action prédatrice que les envahisseurs vont mener dans ces circonstances s’inscrit dans un cadre en partie différent de celui perçu au nord du massif des Corbières. Dans le sud, ils ne sont pas considérés comme appartenant à une faction adverse et cela n’a aucun sens qu’ils s’installent pour longtemps sur le territoire. En effet, ils sont toujours perçus comme d’étranges gens hostiles qui ne sont guidés par aucun autre but que de vivre de rapine. Finalement, on sait pouvoir s’attendre à une action limitée dans le temps et à un retour vers le nord, malgré les dommages infligés entre-temps. À plusieurs reprises, on établit facilement des concomitances significatives entre les envahisseurs et les intérêts politiques que connaît la Couronne d’Aragon. Il est donc évident qu’il existe encore une proximité, une relation et, en fin de compte, des cadres politiques qui peuvent être ajustés avec une certaine facilité.

À vrai dire, la situation vécue à la suite de ces invasions met en question, avant tout et même au-delà des dommages subis, la réalité sociale et politique de la Catalogne. Surtout, parce qu’il va falloir commencer par chercher la bonne réponse en fonction de la situation réelle du pouvoir, c’est-à-dire avec un monarque vulnérable, des états puissants et une forte fragmentation des juridictions. Face au défi qui doit être relevé, toutes les forces politiques, sociales et économiques doivent être mises en rapport au regard de leurs intérêts respectifs. Inévitablement, un véritable effet catalyseur est produit sur l’évolution du pays sous tous ses rapports. Les forces et les faiblesses de l’exercice et de la structuration du pouvoir sont évidentes, fournissant un portrait précis du véritable équilibre du pouvoir existant.

Une telle mise en question permet de renouveler la vision habituelle de ces événements – une vision qui a été jusqu’à présent très partiale ou biaisée. D’une manière générale, la bibliographie a jusqu’à présent très peu puisé dans les sources documentaires pour traiter de ce sujet, mais s’est essentiellement référée à la documentation parlementaire dans laquelle ce sujet devait être discuté51, et aux références fournies par les ouvrages classiques, à commencer par Froissart lorsqu’il expose le passage des troupes donnant lieu à l’affrontement castillan52 ou les diverses références qu’au XVIe siècle le chroniqueur aragonais Jerónimo Zurita fournit pour expliquer ce qui s’est passé deux siècles auparavant53. Ces bases ne permettaient pas de développer une vision d’ensemble, d’autant que leur épicentre était situé en France et qu’elles adoptaient le point de vue des compagnies françaises participant à la guerre civile en Castille54, en l’analysant du point de vue du conflit anglo-français55. Ces analyses étaient ponctuellement complétées par la prise en compte de contextes historiographiques locaux et d’autres invasions liées à des conflits dynastiques au sein de la Couronne d’Aragon, en relation avec l’absorption du Royaume de Majorque56 ou avec la succession de Jean Ier, mort sans descendance mâle en 139657.

En réalité, la présence de troupes étrangères dans la Catalogne du XIVe siècle a été si importante qu’elle est devenue un vecteur transversal de tous les autres indicateurs. C’est pourquoi la présence de ces envahisseurs et les conséquences de leurs invasions sont apparues dans les différents secteurs de renouveau historiographique qui se sont développés ces dernières années dans des domaines très différents, tels que la fiscalité – en raison de l’urgence de s’approprier de ressources pour la défense58 –, l’aménagement du territoire – avec l’adéquation de démarcations spécifiques autour des capitaineries59 –, le ravitaillement urbain en période de pénurie céréalière60, ou encore les liens entre les invasions et les conspirations politiques, en particulier lorsque le danger des compagnies de routiers est tellement intégré que l’adversaire peut ouvertement être accusé d’être en relation avec des compagnies pour envahir le pays, comme l’envisagent manifestement les villes de Barcelone et de Valence lorsqu’en 1396 elles affrontent les personnages qui composent l’environnement de la curie royale61. Tous ces secteurs de recherche pointent, ces dernières années, vers l’action des compagnies. Il reste cependant à lier entre eux ces secteurs et à se montrer attentif à d’autres aspects d’une influence capitale, comme surtout étudier l’empreinte que les compagnies ont eu sur la population et le territoire, tant pour les dommages subis par les hommes et les femmes qui en ont été victimes que pour les conséquences économiques auxquelles ont dû faire face les bourgs et les villes qui ont assumé eux-mêmes les coûts élevés qu’a représentés la construction de murailles d’enceinte.

De toute évidence, le grand nombre de sources documentaires inédites conservées en Catalogne, provenant de différents niveaux de l’administration, de la structure des états et de l’activité économique62, nous a encouragé à suivre ces lignes de recherche afin d’approfondir la connaissance, l’étude et le croisement des données fournies par des canaux différents et, par conséquent, complémentaires. C’est le défi que ce livre se propose de relever à travers un renouvellement ordonné des perspectives.

Il faudra donc tout d’abord revoir le contexte qui, au XIVe siècle, a rapproché et simultanément singularisé les situations en France et en Catalogne au point de favoriser ces invasions armées. La comparaison des deux sociétés met en lumière des circonstances qui ont abouti à des modèles différents d’articulation du pouvoir et d’adéquation des différents groupes sociaux. En outre, elle nous oblige aussi à saisir la singularité du sud du royaume de France. Les régions que nous regroupons aujourd’hui sous le nom de Midi avaient été intégrées sous la domination du souverain français il y avait à peine un siècle, et restaient même en dehors de l’orbite vitale de ce dernier, apportant leur propre langue et leurs propres traits culturels ainsi qu’un passé récent très dense et tendu. La relation entre la France et la Catalogne se fait à travers ces terres, ce qui procure, en plus, un élément qui permet de dépeindre la réalité des sociétés en contact.

La connaissance de ces régions permet de nuancer et de préciser la douzaine d’invasions produites. Lorsque l’on parle de compagnies armées, la littérature nous a habitués à les considérer comme des troupes démobilisées de la guerre de Cent Ans, ce qui nécessite en fait une contextualisation adéquate afin d’enquêter sur les circonstances et les situations qui favorisent leurs actions. Nous devons spécifier s’il s’agit de débordements plus ou moins spontanés d’une troupe habituée à vivre sous les armes ou si, à vrai dire, il y a une expansion du modèle par l’implication de circonstances politiques différentes, ce qui conduit proprement à une internationalisation des conflits et des rayons d’influence. Ici, les prétentions du comté de Comminges sur le Val d’Aran63 jouent parfois un rôle, mais, plus singulièrement, la position des maisons qui ont vécu de part et d’autre des Pyrénées, comme les comtes de Foix et vicomtes de Béarn, doit être mise en relief64. La figure des Armagnacs prend aussi une grande importance, combinant leur consolidation comme figures axiales dans la gouvernabilité de la France avec le fait d’agir simultanément comme prédateurs de la Catalogne. En 1389, le comte Jean III d’Armagnac et son frère, le futur Bernard VII, connétable de France, dissimulent leur intervention en Catalogne en invoquant de prétendus droits sur le royaume de Majorque. Certes, les revendications dynastiques jouent également un rôle spécifique dans les invasions de compagnies de routiers en Catalogne. Notamment deux fois. Tout d’abord, l’entrée des compagnies en 1374 est, à proprement parler, une revendication tardive, ou peut-être une vengeance, pour le royaume de Majorque que Pierre le Cérémonieux avait réintégré par les armes à la Couronne d’Aragon en 1344 ; et l’entrée en 1397 réclame le trône catalano-aragonais pour la fille du roi défunt, Jean Ier, épouse du comte de Foix. Nous devons comparer dans quelle mesure le traitement et les conséquences concordent ou divergent dans cette typologie diverse d’invasions septentrionales.

Ces éclaircissements nous obligent à préciser ce que sont et à quoi ressemblent les armées d’invasion, ce qui nous renvoie aussitôt à l’analyse de leurs adversaires et à la mise en exergue de la faiblesse du système de défense des frontières et de l’incapacité institutionnelle de la Couronne d’Aragon à articuler rapidement une défense armée. La situation explique la peur dans laquelle vit quotidiennement la population. En ce sens, nous pouvons appréhender tout un aspect de la perception de la crainte et de l’altérité de la part de la population, perspective qui ouvre une nouvelle fenêtre pour l’étude de la société.

Dans la recherche des réactions appropriées, des mesures très répétées sont adoptées, telles que le renforcement des défenses dans les bourgs et les villes, à commencer par les murailles. L’incapacité du souverain à articuler un pouvoir fort pour protéger ses sujets transfère l’action à la prévention assumée par les habitants eux-mêmes. Le pouvoir royal s’attache ainsi à souligner que tous les bourgs et toutes les villes entrent dans une dynamique forte qui vise à s’entourer de murailles, ce qui implique un sacrifice économique élevé pour la population et qui transforme le paysage urbain et vital du pays.

Cette action, en effet, est directement liée au plus profond de l’articulation sociale et territoriale de la Catalogne de ce temps, entre les capitales urbaines et leurs régions d’influence. C’est là que la singularité des problèmes apportés par les invasions ébranle les coutures sociales et territoriales existantes, mettant en lumière les problèmes plus ou moins enfouis. La menace que font peser les compagnies de routiers déclenche des tensions entre les capitales urbaines et les régions concernées, en raison des exigences que l’on veut imposer à la population rurale, surtout au nom de sa défense contre les envahisseurs.

Quoi qu’il en soit, l’impunité avec laquelle les compagnies parcourent le territoire, s’emparent des biens, soumettent la population à des séquestrations et à des rançons et transforment souvent le paysage en une pluie de cendres, souligne la faiblesse des monarques et dépeint la réalité d’un pays fortement fragmenté sur le plan juridictionnel. Le passage violent des compagnies est source de problèmes intériorisés par la population touchée, tels que la gestion de la peur et l’articulation d’une mémoire spécifique de la souffrance et de la terreur vécues.

Il n’est donc pas surprenant que les invasions des compagnies aient un impact immédiat sur les relations politiques, non seulement parce qu’il a fallu trouver une solution à de nouveaux problèmes, mais parce que les complots en useront facilement et que les invasions s’inscriront dans une tension renouvelée dans les différends entre le souverain et les états. Les dernières décennies du XIVe siècle sont marquées, dans la Couronne d’Aragon et surtout en Catalogne, par une très forte charge conspiratrice autour de la cour royale, qui se mêle au climat créé par les invasions et touche directement les monarques : les invasions des Armagnacs sont compatibles avec des rapprochements diplomatiques si étroits que la première épouse de l’héritier de la couronne, le prince Jean, est Mathe d’Armagnac, fille et sœur des titulaires du comté, de 1373 à sa mort en 1378.

Dans ce contexte, non seulement les actions des compagnies, mais encore leur invocation sont pleinement intégrées dans le jeu politique de la Couronne d’Aragon. Les compagnies venues du nord, par les dommages qu’elles causent, la crainte qu’elles inspirent ou la méfiance à les mêler à des conspirations politiques, sont complètement immergées dans le jeu politique des dernières années du XIVe siècle. Leur inclusion dans le jeu politique est si complète que, parfois, les prétendues menaces des compagnies apparaissent comme des inventions suspectes tandis que d’autres reflètent de sombres contacts servant d’excipient aux manœuvres de prestige ou de discrédit du monarque, ou de mortier dans les liens établis par la politique nationale ou internationale. On pourrait trouver là les raisons pour lesquelles les invasions des compagnies de routiers, au-delà de l’anecdote et de l’impact, ont fini par être le ressort et le miroir du modèle politique avec lequel la Catalogne s’est façonnée au bas Moyen Âge et en constitueront en partie l’héritage au cours des siècles postérieurs : un pays de capitales urbaines et de régions sur lequel se construit un modèle politique fondé sur la force des états face à la faiblesse du monarque.

Tous ces événements peuvent être approchés et explorés grâce à l’excellente et riche documentation conservée en Catalogne. Il est facilement possible de combiner les informations provenant de diverses archives municipales, judiciaires, notariales et d’institutions juridictionnelles, territoriales et locales (viguiers et baillis), qui proposent une perspective très proche de l’expérience vécue sur le territoire, ce qui permet une bonne combinaison avec la documentation de la chancellerie royale. Les archives épiscopales complètent le tableau avec des données sur les édifices religieux qui ont dû être réparés ou sur les hommes et les femmes qui se sont vus contraints à mendier après avoir tout perdu lors d’exactions des compagnies.

À vrai dire, l’étude de l’action des compagnies de routiers en Catalogne s’aventure sur des terrains inexplorés du point de vue historiographique et apporte une nouvelle axialité qui traverse tous les aspects concernés par l’analyse sociale. Elle devient ainsi un moyen de découvrir la Catalogne du bas Moyen Âge sous un jour réellement nouveau, à la lumière de ce qui a : celle apportée par ceux qui ont ébranlé ses coutures sociales et politiques en envahissant, à plusieurs reprises, la Catalogne dans la seconde moitié du XIVe siècle.

Dans le même temps, ce défi apporte, surtout si on le considère du côté français, une nouvelle perspective qui s’ajoute aux méthodes traditionnelles et actuelles d’analyse du sujet. Certes, il s’agit d’un sujet qui a été l’objet de recherches depuis longtemps. Après les premières approches littéraires de l’époque romantique, Ernest de Fréville, dans les années 1840, a signalé l’importance historique du sujet65. À vrai dire, il a vite fait l’objet d’études diverses, notamment d’historiographie locale et régionale dans la seconde moitié du XIXe siècle et les premières décennies du XXe siècle. Ces analyses perdent souvent la vision d’ensemble, mais fournissent des données significatives, s’agissant par exemple de la biographie de capitaines marquants ou mettant en relief les dommages subis dans des lieux précis. Une longue série d’auteurs y ont contribué, apportant des travaux inégaux, même si presque tous continuent de nous intéresser, surtout pour les données qu’ils fournissent. Citons ici les noms de Julien-Bernard Alart66, Paul Allut67, Ferdinand André68, Robert André-Michel69, Marcellin Boudet70, Maurice Chanson71, Anatole de Charmasse72, Aimé Cherest73, Henri Denifle74, Paul Durrieu75, Jules Finot76, Firmin Galabert77, Roger Grand78, Georges Guigue79, Léon-Henri Labande80, Émile Labroue81, Eugène-Gabriel Ledos82, Siméon Luce83, Jean Maubourguet84, Léon Mirot85, Émile Molinier86, Jacques Monicat87, Henri Moranvillé88, Claude Perroud89, Ernst-Rudolf Reuss90, Joseph Rouquette91 ou, bien que centrés sur le XVe siècle, Marcel Canat de Chizy (Chisy)92 et Gustave Clément-Simon93. Ajoutons des auteurs britanniques contemporains attirés par certains des protagonistes anglais comme Joseph C. Bridge94, et des auteurs attirés par la figure de Bertrand du Guesclin, comme l’Américain Jamison, qui analyse dans sa biographie le comportement des free companies95.

Les routiers gagnent ainsi une place dans la vision historiographique largement diffusée, souvent traités comme l’un des fléaux qui nuisent au pays (« le lamentable récit des calamités que ces bandes d’aventuriers firent peser sur notre patrie », écrit Allut, par exemple96) ou comme agents de l’Angleterre dans le contexte de la guerre de Cent Ans, analysé par Bossuat pour le XVe siècle97. L’ensemble souligne l’importance du phénomène des compagnies armées, mais configure également une somme de visions partielles, presque en forme d’anecdotes, sur les histoires politiques régionales, avec un impact particulier sur les territoires centraux et méridionaux de la France. Sous ces caractéristiques, et comme l’ont récemment souligné Frédéric Boutoulle et Guilhem Pépin, les routiers et leurs effets n’ont pas trouvé leur place dans les nouveaux courants de renouveau historiographique ouverts dans le deuxième tiers du XXe siècle98.

Dans les années qui suivirent, les appels ne manquèrent pas quant à la nécessité de reprendre une étude sérieuse des grandes compagnies, comme le proposait, par exemple, Samaran en 195199. Dès le dernier tiers du siècle, l’exigence de nouvelles perspectives régionales facilite les contributions, comme celles de Christian Desplat100 et de Pierre Tucoo-Chala101. L’élargissement des domaines de recherche, notamment dans le renouveau de l’histoire militaire française de Philippe Contamine102, auquel s’ajoutent les recherches de Michael Edward Mallet sur les mercenaires en Italie103, a encore plus d’impact. Cela va dans le sens d’une reprise de l’histoire militaire, à partir de perspectives d’intégration en termes de contexte politique et social, comme le soulignent d’autres auteurs, surtout britanniques, à l’instar de Christopher Allmand à propos du contexte de guerre de la France des compagnies104. Cette sensibilité renouvelée de l’historiographie pour les armées, la guerre et la violence a ouvert de bonnes brèches pour reprendre le sujet des compagnies et des routiers. Philippe Contamine ouvre justement, en 1975, une perspective scientifique et universitaire pour étudier les « compagnies d’aventure »105, bientôt suivie par d’autres contributions concrètes106. Un intérêt pour l’analyse de la violence dans la société du XIVe siècle est ainsi entretenu, qui met sur le même plan d’attention les différentes expressions de l’agressivité, qu’il s’agisse de la guerre ou des actions des routiers, comme on peut le constater dans des congrès spécifiques à la fin du XXe siècle107. Parallèlement, le renouvellement des perspectives d’études affecte également la connaissance des personnages historiques, comme c’est surtout le cas de Bertrand du Guesclin108. Toutes ces lignes d’études conduisent à des contributions très significatives telles que les recherches de Kenneth Fowler sur l’action des grandes compagnies109 et la monumentale révision de Jonathan Sumption sur la guerre de Cent Ans110.

Depuis ces dernières années, l’historiographie a connu des contributions remarquables tant sur les mercenaires111 que directement sur les routiers, tout en bénéficiant également d’un renouveau de l’historiographie française, qui intègre plus normalement les perspectives régionales. Tout cela a conduit à inclure le sujet dans les formations universitaires112 et, en somme, a façonné le contexte de contributions telles que celles de Max Aussel113, Germain Butaud114, William Caferro115, Geoffrey Grill116, Frédéric Morvan117, Nicolas Savy118 ou Valérie Toureille119, qui peuvent s’ajouter à d’autres moins académiques et plus instructives comme celles de Tony Bostock,120 André Davy121, Bernard Descroix122, Jacques Faugeras123, Alain Mourgue124 et Claude-Yovenn Roussel125. L’ensemble fait preuve d’une maturité suffisante pour susciter des rencontres scientifiques intéressantes comme celle qui s’est tenue en 2013126, entretenir et raviver l’intérêt pour la figure de Bertrand du Guesclin127 et rester ouvert aux contributions d’auteurs encore plus récents tels que Tamás Ölbei128.

Cet ouvrage prend à son compte toutes ces contributions, même s’il se situe dans un cadre complètement différent. En effet, ce qu’il s’agit d’analyser, c’est l’effet que les routiers ont eu sur les personnes, les institutions et même le jeu politique en influençant, pendant près d’un demi-siècle, un pays comme la Catalogne, étranger à la couronne française et dans lequel les compagnies intervenaient rarement sous la forme de mercenaires appelés par les seigneurs locaux, comme ce fut le cas en Italie. Dans le cas de la Catalogne, les compagnies représentaient une menace, parfois réelle, parfois simplement invoquée dans le jeu politique, qui a ébranlé les coutures institutionnelles et est devenue l’élément qui a mis en évidence les faiblesses politiques et fiscales de la couronne, et qui a eu un dur impact sur les hommes et les femmes des campagnes et sur l’ensemble de la population, car leur invocation est devenue synonyme de pression fiscale et d’efforts pour murer les bourgs et les villes, tout en dépeignant, d’une manière ou d’une autre, la réalité du pouvoir en Catalogne, entre le monarque, les élites urbaines et les nobles et les barons. Ses effets, tant réels sur le territoire et sur la population que conceptuels sur le jeu politique, ont entraîné des conséquences dans l’esquisse institutionnelle, économique, sociale et politique de la Catalogne bien plus importantes que l’historiographie ne l’avait soupçonné, et c’est ce que nous avons l’intention de mettre en relief à travers le présent travail. Cela n’épuise pas le sujet, mais offre au contraire la vue d’ensemble nécessaire pour pouvoir saisir un effet qui, sans aucun doute, doit servir de germe à de nouvelles façons d’observer et d’analyser l’histoire de la Catalogne du bas Moyen Âge et, à partir de là, de la Couronne d’Aragon.

Résumé des informations

Pages
1048
Année de publication
2025
ISBN (PDF)
9783631939727
ISBN (ePUB)
9783631939734
ISBN (Broché)
9783631939697
DOI
10.3726/b23116
Langue
français
Date de parution
2026 (Février)
Mots Clés (Keywords)
Histoire médiévale Histoire militaire Histoire urbaine Catalogne Couronne d’Aragon Castille France Occitanie Provence Guerre Violence Méditerranée médiévale Frontière Pyrénées Murailles Ville fermée Fiscalité médiévale Armes Représentativité États Étranger Altérité
Publié
Berlin, Bruxelles, Chennai, Lausanne, New York, Oxford, 2026. 1048 p., 1 ill. n/b, 1 tabl.
Sécurité des produits
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Notes biographiques

Flocel Sabaté (Auteur)

Flocel Sabaté est professeur d’histoire médiévale à l’Université de Lleida (Catalogne), chercheur à l’Institut Catalan de recherche et d’études Avancées (ICREA) et docteur honoris causa de l’Universidad Nacional de Cuyo (Argentine). Il est l’auteur de nombreuses œuvres sur la société catalane médiévale, comme The Death Penalty in Late-medieval Catalonia (2020).

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Titre: D’étranges « envahisseurs »