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Electric Worlds / Mondes électriques

Creations, Circulations, Tensions, Transitions (19th–21st C.)

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Edited By Alain Beltran, Léonard Laborie, Pierre Lanthier and Stéphanie Le Gallic

What interpretation(s) do today’s historians make of electrification? Electrification is a process which began almost a hundred and fifty years ago but which more than one billion men and women still do not have access to. This book displays the social diversity of the electric worlds and of the approaches to their history. It updates the historical knowledge and shows the renewal of the historiography in both its themes and its approaches. Four questions about the passage to the electrical age are raised: which innovations or combination of innovations made this passage a reality? According to which networks and appropriation? Evolving thanks to which tensions and alliances? And resulting in which transition and accumulation?

Quel(s) regard(s) les historiens d’aujourd’hui portent-ils sur l’électrification, processus engagé il y a près de cent cinquante ans mais auquel plus d’un milliard d’hommes et de femmes restent encore étrangers ? Le présent volume rend compte de la diversité des mondes sociaux électriques et des manières d’enquêter sur leur histoire. Il actualise les connaissances et témoigne du renouvellement de l’historiographie, dans ses objets et ses approches. Quatre points d’interrogation sur le basculement des sociétés dans l’âge électrique jalonnent le volume : moyennant quelles créations ou combinaisons créatrices ? En vertu de quelles circulations et appropriations ? Selon quelles tensions et alliances ? Et produisant quelles transitions et accumulations ?

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La part des capitaux français dans les sociétés électrotechniques tchécoslovaques durant l’entre-deux-guerres et au début de la guerre froide

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La part des capitaux français dans les sociétés électrotechniques tchécoslovaques durant l’entre-deux-guerres et au début de la guerre froide

Marcela EFMERTOVá et Jan MIKEš

Abstract

After the First World War Czechoslovakia was established as a state of Czechs and Slovaks, but in actual fact it was a multinational state, from its early days weighed down by nationalist problems, which shaped the formation of the Czechoslovak economy. In economic terms, Czechoslovakia was the strongest successor state of Austro-Hungary with 21% of the territory of the former monarchy (140,000 square kms), with 25% of its inhabitants (13.6 million), and with 70% of the entire industrial production of the erstwhile monarchy. In other respects, the country ranked among smaller Central European states. The capacity of its market accounted for roughly one third of that of the former monarchy. Industrial production, formerly focused on the markets of the entire monarchy, now faced keen competition. Czechoslovakia was poor in raw materials, which had to be imported. That was why the country had to seek new markets for its products. Thanks to the Treaty of Versailles, Czechoslovakia was politically oriented on France, economically on the successor states of Austro-Hungary, and starting in 1921 on the countries of the Little Entente (Romania, Bulgaria, Yugoslavia), and in some areas also on Russia and Greece. Proceeding from this basis, the study is aimed at highlighting cooperation between the company Schneider Cie Creusot with the Czech company Škoda Plzeň (and in connection with Živnobanka bank), laying accent on electrical engineering production, both in the interwar period and at the times of communist rule in Czechoslovakia when foreign companies were forced to terminate their business and leave the country without any financial compensation.

Keywords: History of electrotechnology, Czechoslovakia, France, Industrial lobbying, Company Schneider Cie Creusot, Company Škoda Plzeň, 1918-1950

Résumé

Pour la période de l’entre-deux-guerres et au début de la guerre froide dans le domaine de l’industrie électrotechnique tchécoslovaque, il faut parler de lobbying positif lorsque le domaine industriel de la nouvelle Tchécoslovaquie ← 181 | 182 → chercha le soutien des sociétés étrangères qui créèrent d’importantes filiales ou instaurèrent la coopération dans la production sur le territoire tchécoslovaque (parmi les sociétés françaises par ex. Schneider et Cie, Creusot, Chaudoir), et des groupes financiers tels que par ex. l’Union européenne industrielle et financière. Ce lobbying positif des États étrangers fut soutenu en Tchécoslovaquie par les différents représentants de l’Union électrotechnique tchécoslovaque (ESČ) et notamment en France avec son aide à la conclusion du contrat pour l’exploitation des brevets et licences étrangers, pour l’utilisation des pièces pour la production électrotechnique sur le territoire de la Tchécoslovaquie, pour l’obtention des débouchées pour les produits électrotechniques tchécoslovaques, etc.

Mots clés : Histoire d’électricité, Schneider et Cie, Creusot, Škoda Plzeň, Tchécoslovaquie, France, l’entre-deux-guerres, la guerre froide

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Introduction

La Tchécoslovaquie est née après la Première Guerre mondiale « en tant qu’État des Tchèques et des Slovaques », mais elle demeura un État multinational, grevée dès ses débuts par sa position géopolitique et stratégique en Europe centrale ainsi que par les problèmes qui influèrent sur la formation de l’économie tchécoslovaque. La Tchécoslovaquie était économiquement le plus puissant des États issus de l’Empire austro-hongrois1 avec 21 % du territoire de l’ex-monarchie (140 000 km2), 25 % de sa population (13,6 millions d’habitants) et 70 % de sa production industrielle globale. Elle appartenait au groupe des petits États d’Europe centrale. Son marché représentait un tiers de celui de la monarchie. La production industrielle, orientée initialement sur les marchés de la monarchie, se heurta à une forte concurrence et à la nécessité d’adapter la production de l’ex-monarchie aux besoins, à la taille et aux possibilités d’exportation du nouvel État tchécoslovaque. Grâce au Traité de Versailles, la Tchécoslovaquie s’orienta politiquement vers la France2 et du point de vue économique vers les pays successeurs de l’Empire austro-hongrois, c’est-à-dire à partir de 1921 vers les pays de la Petite Entente (Roumanie, Bulgarie, Yougoslavie)3 et dans certains domaines vers l’outre-mer, la Russie et la Grèce. ← 182 | 183 →

Après la création de la République tchécoslovaque indépendante, le pouvoir politique revint à la bourgeoisie tchèque4 qui agit main dans la main avec la nouvelle bourgeoisie slovaque, partenaire plus faible du nouvel État. Dans le domaine économique, la bourgeoisie tchèque dut s’émanciper de l’influence traditionnelle exercée par la bourgeoisie et la noblesse allemande et hongroise. Outre les sociétés traditionnelles, de nouvelles sociétés électroniques furent fondées, telles que Elektra à Prague-Vysočany, Telegrafia à Roztoky u Prahy et Pardubice – une entreprise de production d’équipements de télégraphie et téléphonie, Asta – l’usine de batteries de Prague, l’usine de câbles de Prague et de Kladno, et de nombreuses filiales de sociétés étrangères (Osram, Phillips à Prague-Holešovice, Siemens, Standard Electric Co., A.E.G., Brown, Boveri et Cie, etc.).5 Concernant les capitaux étrangers, notons la forte intervention en électrotechnique des capitaux allemands, anglais, belges, hollandais, français, suédois, suisses et américains,6 et le début des activités en Tchécoslovaquie des banques étrangères – traditionnellement surtout les banques allemandes, autrichiennes, anglaises et françaises.7 De façon générale, disons qu’en 1937, la part des capitaux étrangers par rapport aux capitaux globaux des sociétés anonymes en Tchécoslovaquie était de 27 %, dont 32 % dans les sociétés industrielles, 9 % dans le commerce, 15 % dans les banques et 20 % dans les compagnies d’assurances. Dans les cartels internationaux, les sociétés allemandes étaient les partenaires les plus fréquents, mais au niveau des investissements en capitaux directs, la part allemande ne représentait que 7 % des apports étrangers, contre plus de 50 % des capitaux britanniques et français.8

L’objectif de l’article sera de montrer la coopération entre la société Schneider Creusot et Cie et la société Škoda Plzeň (et en union avec ← 183 | 184 → Živnobanka), en mettant l’accent sur la production électrotechnique,9 et ce dans la période de l’entre-deux-guerres et dans la période communiste où les sociétés étrangères en Tchécoslovaquie durent mettre fin à leurs activités et quitter le pays suite à la nouvelle orientation politique.

Les usines Škoda et Schneider Creusot et Cie

En Tchécoslovaquie, deux usines traditionnelles jouèrent un rôle économique important en matière de mécanique et d’électrotechnique dans l’entre-deux-guerres : les usines Škoda de Plzeň10 et Českomoravská-Kolben-Daněk (ČKD) de Prague.11 À la fois concurrentes et complémentaires l’une de l’autre, elles reflètent l’évolution politique et économique de la République tchécoslovaque.

Les usines Škoda restaient la principale entreprise de mécanique et d’armement des Pays tchèques et notamment de la Tchécoslovaquie. Elles avaient été créées en 1869 lors de l’achat des usines de mécanique Valdstein par Émile Škoda (1839-1900).12 Pendant la Première république, elles furent étroitement liées au consortium français Schneider Creusot et Cie et pendant un certain temps à Živnobanka de Prague. Karel Škoda (1878-1929),13 fils d’Émile Škoda, directeur général dans les années 1909-1917, céda la société à des spécialistes.

Le succès des usines Škoda pendant l’entre-deux-guerres fut également l’oeuvre de leur directeur général, le juriste Karel Loevenstein (1885-1938).14 Le 1er janvier 1919, ce membre très instruit et doué de l’élite sociale de Prague, jusqu’alors fonctionnaire de la succursale de Prague de Wiener Bankverein et de la Centrale d’approvisionnement de l’administration autonome de Prague, déposa une demande de réception aux usines Škoda. Son travail à l’administration militaire de Plzeň durant la Première Guerre mondiale avait été remarqué par l’un des meilleurs managers des usines ← 184 | 185 → Škoda, Josef Šimonek (1862-1934).15 Lorsque ce dernier devint président du conseil d’administration, il nomma Loevenstein secrétaire du directeur général. L’entrée de ce juriste de 44 ans dans une entreprise d’armement qui perdait de nombreuses commandes après la guerre pouvait paraître anecdotique au premier abord et n’attira pas l’attention. Mais l’arrivée de Loevenstein fut déterminante, ce que nombre de personnes confirmèrent ultérieurement. En effet, outre la jonction des usines Škoda avec la société Schneider, l’accord du prêt anglais de juin 1923, libérant le consortium de sa dépendance envers les capitaux locaux et notamment de Živnobanka, figure parmi ses principaux succès puisque celui-ci apporta d’importants moyens d’exploitation et permit de réaliser de grands investissements en vue de la conversion au programme de production civile. Il permit aussi à Karel Loevenstein de devenir directeur général du consortium le 13 décembre 1923. Il devint par la suite président du conseil d’administration en 1934, suite au décès du président Josef Šimonek.

La recette du succès de Loevenstein reposait sur trois piliers. Tout d’abord, il orienta les usines Škoda vers la production civile dans les domaines mécanique et électrotechnique. La seconde tâche fut de transformer les usines Škoda en un puissant complexe industriel. C’est dans ce but que le directeur général Loevenstein négocia d’importantes fusions et acquisitions. La troisième tâche fut la plus difficile : il s’agissait d’assurer pour les usines Škoda l’écoulement de la production sur les marchés étrangers. Conformément à la politique du ministre des Affaires étrangères, Edvard Beneš, Loevenstein exportait les marchandises militaires, en particulier chez les alliés roumains et yougoslaves, en Pologne et dans les pays baltes. Quant aux produits civils, ils partaient pour l’Amérique du Sud, l’Asie et l’Australie. Lors de cette période d’expansion, non seulement Loevenstein lutta contre la concurrence des usines d’armement allemandes Krupp et celle de Vickers de Grande-Bretagne, mais il participa également à l’arrivée de la société Schneider & Cie aux usines Škoda.

Les usines Škoda (1866/1869) devinrent une société anonyme en 1899 et étaient considérées à la fin du XIXe siècle comme un grand complexe d’usines métallurgiques et de mécanique.16 Elles étaient connues à travers le monde pour la qualité de l’acier fabriqué et leur production d’armement.17 À la fin de la Première Guerre mondiale, l’intérêt pour ← 185 | 186 → les produits de l’armement déclina et la société Škoda dut réorienter ses activités.18 Elle choisit les turbines à vapeur et hydrauliques, les machines d’usinage, les locomotives, les compresseurs, les ponts roulants, les grues et surtout les équipements pour les sucreries, les distilleries, les mines et les ateliers de laminage. Ces produits exigeaient la production progressive des composants et pièces électrotechniques.19

Les usines Škoda achetaient leurs produits électrotechniques à l’étranger car elles ne disposaient pas d’usine pour ce type de production. Suite à l’électrification de la Tchécoslovaquie, conformément à la Loi 438 du 22 juillet 1919,20 la production de marchandises électrotechniques devint un enjeu important, également vis-à-vis de la concurrence. C’est la raison pour laquelle la direction des usines Škoda s’intéressa à partir de 1919 à l’introduction de la production électrotechnique. Elle n’était pas la seule. Cette voie fut suivie également par Spojené strojírny a.s. (ex-Škoda, Ruston, Broumovský et Ringhofer) qui orienta sa production de manière identique, en particulier dans les entreprises de Prague-Smíchov et à Hradec Králové en Bohême orientale.

À la fin de la guerre, les usines Škoda et Spojené strojírny étaient dominées par les capitaux de Karel Škoda et c’est pourquoi elles coopérèrent jusqu’à la fusion en 1921 et la création du consortium Škoda.21 Celui-ci souhaitait introduire la production électrotechnique et la développer dans les nouveaux bâtiments construits sur les terrains de l’ex-briqueterie de Plzeň-Doudlevce.

Après la fusion, la construction et l’équipement de l’usine électrotechnique de Doudlevce (ETD)22 fut l’affaire de l’usine de Plzeň. La production électrotechnique jouissait de bonnes conditions dans les usines Škoda, tant au niveau de l’organisation que des équipements de production des ateliers. ETD disposait dans les usines Škoda de deux centrales électriques, d’un poste de transformation de 50 kW, d’une usine à gaz, d’une société de distribution d’eau et d’autres exploitations auxiliaires. C’est pourquoi la maintenance et les ateliers de réparation avaient des expériences en matière d’exploitation et de maintenance des grandes machines électriques, transformateurs, commutateurs et moteurs électriques. Un cadre d’employés de la maintenance électrique s’occupa de la production électrotechnique. En outre, les usines Škoda produisaient dans leurs sections métallurgiques et dans leurs ateliers d’usinage de grandes pièces moulées et forgées nécessaires à la fabrication des ← 186 | 187 → machines électriques. Celles-ci étaient utilisées dans presque toutes les usines électrotechniques européennes.

On envisagea la production sous licence de machines et de produits électrotechniques.23 Les négociations sur les licences commencèrent début 1920 avec la société française Schneider et Cie à Paris.24 Celles-ci avaient été préparées lors des négociations politiques de la conférence de paix en France (1919-1920), car on souhaitait éliminer l’influence des capitaux allemands, hongrois et autrichiens en Tchécoslovaquie. Par l’intermédiaire de Beneš, Šimonek et Loevenstein, les entrepreneurs français devaient remplacer dans les entreprises tchécoslovaques l’influence de ces actionnaires allemands et autrichiens. À ce moment, le lobbying pour l’entrée de la société Schneider Creusot et Cie dans les usines Škoda suivait son cours. Josef Šimonek, Victor Champigneul, représentant de la société Schneider, et les directeurs de la Banque parisienne préparèrent le terrain pour des négociations au plus haut niveau. Eduard Beneš qui séjournait à Paris à la conférence de paix participa activement aux négociations avec les ministres français des Affaires étrangères et des Finances et le représentant de la société Schneider. Au même moment, Živnobanka intervint, avec l’accord du gouvernement tchécoslovaque, comme intermédiaire entre Eugène Schneider et Karel Škoda aux négociations de Vienne pour le rachat de ses actions, où le siège de la société avait été transféré de Prague en 1904 par le directeur de l’époque, Jiří Günther. Les négociations avec Karel Škoda durèrent d’août à septembre 1919. Il séjournait alors le plus souvent à Genève.

Un mois après la signature des accords de Vienne, E. Beneš, ministre tchécoslovaque des Affaires étrangères, annonça à Živnobanka et aux usines Škoda qu’il était parvenu à un accord avec l’ingénieur Victor Champigneul (1859-1924),25 et qu’il fallait convoquer à Plzeň une assemblée générale relative à l’entrée des capitaux français dans les usines Škoda. La séance de l’assemblée générale fut convoquée ← 187 | 188 → pour le 25 septembre 1919.26 Le siège de la société fut transféré de Vienne à Prague.27 Les membres allemands et autrichiens du conseil d’administration des usines Škoda démissionnèrent. Un nouveau conseil d’administration fut élu28 avec en tête le président Josef Šimonek, Eugène Schneider et Jaroslav premier et second vice-président. Parmi les 19 autres entreprises que Schneider contrôlait, c’était la première fois que le titre de vice-président du conseil d’administration lui était confié.

Illustration 1. Archives régionales d’État de Plzeň, Couvent de Nepomuk – Archives d’entreprise des usines Škoda. Fonds GŘ, carton 586, photographie F0834. Josef Šimonek est assis à la première rangée, quatrième en partant de la gauche. Karel Loevenstein est debout derrière lui.

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Par la vente des actions, l’entreprise conservait uniquement le nom de la célèbre famille Škoda. 225 000 actions furent cédées à la société Schneider et Cie à Paris si bien que le consortium de Schneider détenait ← 188 | 189 → 325 000 des 450 000 actions, soit 73 % des capitaux des usines Škoda.29 La société Schneider détenait ainsi non seulement la majorité, mais aussi l’influence décisive dans les usines Škoda qui durent se soumettre à ses intérêts de production. La nouvelle raison sociale fût Société anonyme, ex-usines Škoda de Plzeň.

Ce procédé convenait aux politiques français et renforça l’influence des cercles gouvernementaux en Tchécoslovaquie regroupés autour du président T.G. Masaryk et du ministre des Affaires étrangères Edvard Beneš. Cette influence fut également soutenue par la mission militaire française auprès de l’État tchécoslovaque. Il est important de rappeler que la société Schneider obtint par ce biais une très bonne position en Europe centrale. Elle lui permit d’ailleurs son expansion ultérieure en Europe du Sud-Est, voire en Europe de l’Est. L’Allemagne était consciente que cette transaction était une intervention contre ses intérêts, tant au niveau industriel que territorial. Les observateurs tchécoslovaques observèrent de leur côté les efforts de la société Schneider en vue d’obtenir la production d’armement globale en Europe centrale, y compris celle des usines Škoda.

La soumission aux intérêts de production de la société Schneider fut bénéfique aux usines Škoda. Dans les années 1921 et 1922, des techniciens et ouvriers sélectionnés partirent se former dans les usines françaises de la société Schneider. Ces expériences acquises furent utiles en 1923 lors de la construction de petits et moyens moteurs asynchrones et en 1924 pour la production de turboalternateurs, de transformateurs, de moteurs à traction, d’appareils et de répartiteurs. Après la mise en service de l’usine électrotechnique de Doudlevce (ETD), les usines Škoda commencèrent à concurrencer les fabricants nationaux et étrangers de l’industrie électrotechnique. Les consortiums allemands et suisses ne voulaient pas se résigner à cette nouvelle compétitivité des usines Škoda dans le secteur de l’électrotechnique où était également présent un autre consortium de mécanique et d’électrotechnique tchécoslovaque – Českomoravská Kolben-Daněk (ČKD).30 On peut interpréter la lutte électrotechnique entre les usines Škoda et ČKD, comme une bataille pour la répartition des sphères d’influence européennes entre deux consortiums multinationaux américains. Dans le premier cas, il s’agissait de la connexion entre General Electric Co. (USA) et Alsthom en France et entre A.E.G en Allemagne et la société Křižík-Chaudoir de Prague et ← 189 | 190 → les usines Škoda de Plzeň.31 La seconde ligne passait par Westinghouse Electric Co. (USA) et Siemens-Halske (Allemagne) vers les sociétés sous influence de Siemens en Tchécoslovaquie (Elektrotechna Praha et Siemens Praha et ČKD Praha).32 Le problème fut résolu par la formation d’un cartel en 1935 mais les groupes furent conservés.33 Du point de vue des banques, les sociétés Křižík-Chaudoir et les usines Škoda étaient étroitement liées au niveau des capitaux avec la Banque anglo-tchécoslovaque et la Banque de crédit de Prague.34

Les intérêts français du consortium français définissaient les traits fondamentaux de la politique commerciale et financière des usines Škoda. Cette influence de la société Schneider n’était pas due uniquement à sa part sociale majoritaire dans les usines Škoda. Elle devait également aux liens personnels et aux réseaux des structures contractuelles et financières. Le nombre absolu d’actions détenues par le holding Union européenne industrielle et financière de Schneider ne changea pas pendant toute la durée de la participation française, mais la part des actionnaires français baissa relativement lors de chaque augmentation du capital global. Cela se fit lors de l’extension du consortium, lorsque les usines Škoda obtinrent par fusions d’autres entreprises.35 La société Schneider suivait sans cesse l’évolution des usines Škoda et les incitait à la création d’un monopole de mécanique horizontal en Tchécoslovaquie. Ce projet intéressait également Loevenstein car il lui permettrait d’intervenir dans la production des secteurs électrotechniques et de participer de manière significative à l’organisation commerciale Omnipol. C’est la raison pour laquelle fut signé en 1935 un accord de cartel sur le marché local avec l’entreprise ČKD. Ainsi, le cartel de mécanique en Tchécoslovaquie fut presque complet.36

L’expansion du consortium des usines Škoda se réalisait au niveau national et international, et ce après la création de la Petite Entente, notamment vers l’Europe centrale et du Sud-Est. Cette expansion se ← 190 | 191 → poursuivit entre 1921 et 1938, avec une pause au moment de la crise, notamment en 1933. Ainsi, le consortium Schneider eut de l’influence dans ces pays. En 1937, juste avant la signature du Traité de Munich, la participation majoritaire française fut réduite à 46,49 %,37 sans que son influence sur les décisions ne soit diminuée car les autres actionnaires ne pouvaient égaliser le paquet d’actions des investissements français.

La production électrotechnique dans les usines Škoda à Plzeň-Doudlevce

L’usine électrotechnique de Doudlevce fut créée le 21 mai 1914 par l’accord de Karlovy Vary entre les usines Škoda de Plzeň et Pražská akciová strojírna, ex-Ruston, Bromovský et Ringhoffer de Prague-Smíchov. Les représentants des usines Škoda pensaient que la production de l’usine se concentrerait sur la métallurgie et l’armement et ils vendirent à Pražská akciová strojírna les usines mécaniques, l’atelier de chaudronnerie et la cidrerie de Plzeň, mais sans bâtiment et terrain. Selon les termes de l’accord, Pražská strojírna changea sa raison sociale en Spojené strojírny, s.a., ex-Škoda, Ruston, Bromovský et Ringhoffer. L’accord mentionnait également que Spojené strojírny devait d’ici 1921 transférer la production des usines mécaniques, de l’atelier de chaudronnerie et de la cidrerie de Plzeň aux nouveaux sites qui seraient construits sur les terrains achetés de l’ex-briqueterie privée de Karel Škoda dans la commune de Doudlevce près de Plzeň.38

Dans les années 1914-1918, Spojené strojírny construisit sur les terrains de l’ex-briqueterie les bâtiments de la cidrerie et de l’atelier de tôlerie et la production débuta. Les usines de Škoda et celles de Spojené strojírny mirent leurs procédés en commun lors de la création d’une nouvelle unité de production dans le domaine de l’électronique.

L’usine de Doudlevce39 ne partit pas de rien. Elle s’appuyait notamment sur la section de maintenance électrique et des réparations du département énergétique des usines Škoda, alors bien équipées et organisées à l’époque. En 1920, le département de maintenance électrique et des réparations fut ← 191 | 192 → transféré à la section électrotechnique. Celle-ci disposait également de deux centrales électriques, d’une station de transformateurs de 50 kV, d’une station de gaz, d’une société de distribution de l’eau et d’autres unités auxiliaires. L’exploitation était moderne. Elle utilisait la centrale électrique de Nýřany qui l’alimentait par une ligne de 100 kV (bien que seulement 50 kV étaient utilisés) vers Plzeň et des turboalternateurs de la société allemande Siemens-Schuckert-Werke de Berlin. La section avait également de l’expérience en matière d’exploitation des grandes machines électriques, des transformateurs, des commutateurs, des moteurs électriques, des équipements de laminage et des fours électriques. Le 1er août 1920 fut créé dans l’atelier de bobinage, un bureau de construction pour les appareils électriques, les commutateurs, les fusibles et les sectionneurs, indispensables pour la propre production de la section. La section de l’armement des usines Škoda disposait également de petits ateliers spéciaux d’électrotechnique. On y fabriquait des équipements électriques pour les canons, notamment l’éclairage électrique des viseurs. Ces ateliers furent transférés à la Section électrotechnique le 10 mars 1920.

Parmi les employés de la section électrotechnique, un groupe, dirigé par l’ingénieur Václav Hykeš, fut recruté au 1er juillet 1921. Ce groupe fut constitué en 1922 après la fusion des usines Škoda et de Spojené strojírny et devint la base de l’usine électrotechnique de Plzeň-Doudlevce. Les électrotechniciens de Spojené strojírny rejoignirent ce groupe de Hykeš et s’occupèrent des projets d’équipements électriques pour compléter les livraisons. La production devait se réaliser sur licence de la société Schneider Creusot et Cie – machines électriques rotatives et transformateurs. C’est ainsi que fut préparée la future production de l’ETD qui devait atteindre un rendement annuel de 800 machines électriques avec environ 450 employés,40 dont 12 spécialistes travaillant au bureau de construction. Afin d’assurer le lancement sans problème de sa production, l’usine disposa du bâtiment de la nouvelle usine mécanique de Doudlevce et la finition d’autres locaux fut envisagée.

En quelques années, ETD fabriqua sans licence ses propres produits électrotechniques – des petits et moyens moteurs asynchrones, des turboalternateurs, des alternateurs, des transformateurs, des convertisseurs, des moteurs à traction et leurs appareils et des distributeurs. Elle réussit également dans la production des équipements électrotechniques pour les sucreries, les brasseries, les cimenteries et autres exploitations, et ce notamment sur commandes de l’étranger. Quatre bâtiments furent progressivement aménagés pour la production et la construction de l’ETD. ← 192 | 193 →

Les bureaux de son atelier d’essais et son laboratoire de recherche (calculs et constructions) apparurent dans les années 1922-1923. ETD et son laboratoire obtenaient uniquement des spécialistes électrotechniques tchèques bien préparés,41 formés au sein de la société anonyme elle-même ou dans les sociétés A.E.G de Berlin et de Vienne, à Siemens-Schuckert-Werke de Berlin et de Vienne, à Brown-Boveri Co. de Baden-Baden et Vienne ou à Schneider Creusot Cie des Mèvres et Champagne-sur-Seine.

En 1927, la société Donátova elektrotechnická firma fusionna avec ETD. J. Donát devint membre du conseil d’administration des usines Škoda. Juste avant la Seconde Guerre mondiale, ETD comprenait 1 000 employés, dont 250 techniciens, administratifs et chercheurs. Le programme de production d’ETD avant l’occupation visait à compléter la production des usines de mécanique des usines Škoda, et ce en équipement électrotechnique et pour l’énergie, les transports, les mines, les usines métallurgiques et le laminage, les machines d’usinage, les stations de compresseurs, les sucreries, les distilleries, les brasseries et les cimenteries. Parmi les principaux programmes de production mentionnons :42

  1. Les machines synchrones de tous types et tailles (alternateurs, turbo-alternateurs et alternateurs hydro-électriques, moteurs synchrones, alternateurs pour machines diesel, alternateurs haute fréquence, etc.).
  2. Les machines à courant continu (dynamos, excitateurs, moteurs, convertisseurs, freins électrodynamiques pour ateliers d’essais, etc.).
  3. Les moteurs asynchrones de toute puissance, pour la traction de différentes machines de travail, ateliers de laminage, etc. avec réglage de la vitesse et compensation du facteur de puissance, avec commutation du nombre de pôles, etc.
  4. Les moteurs commutateurs à courant alternatif, de régulation, de type Schrage et autres moteurs pour traction des machines du textile, du papier, de tissage, des chaudières et autres machines.
  5. Les transformateurs refroidis à l’air et à l’huile de 5 kVA à la plus grande puissance et haute tension, avec réglage de la tension lors de la charge, les bobines à induction d’inductance et réacteurs, les transformateurs de fours, les transformateurs de mesure à partir de 60 kV, les régulateurs d’induction, etc.
  6. Les appareils basse tension, haute tension et très haute tension, y compris les commutateurs de puissance, les sectionneurs, les équipements de grues et de télécabines, d’excavateurs et autres machines spéciales, les répartiteurs, les stations de distribution, etc. ← 193 | 194 →
  7. Les locomotives électriques pour les Chemins de fer tchécoslovaques (ČSD) et l’industrie, l’équipement des véhicules électriques diesel, les tramways, les trolleybus, les voitures électriques, les stations de convertisseurs à traction, lignes et distribution.

Peu après sa création, ETD se rangeait parmi le groupe dirigeant des usines électrotechniques européennes dont elle était concurrente au niveau des marchés nationaux et étrangers.

Durant la Première république tchécoslovaque, ETD bénéficia d’une priorité liée dans une certaine mesure à son programme de production. Il s’agissait de la section de la Recherche en physique,43 aménagée dans les usines Škoda dans les années 1930 et reliée à l’Institut de spectroscopie de l’Université Charles de Prague. Bien que les usines Škoda et ČKD abritaient des ateliers d’étude, de construction et des laboratoires, la section de la Recherche en physique fut le premier lieu de travail du consortium de mécanique et d’électrotechnique, destiné à la recherche et aux tâches ne concernant pas directement la production, la qualité des marchandises ou des matériaux. Ce nouveau lieu de travail était focalisé sur les tâches scientifiques de base découlant du processus de production. C’est Vítězslav Havlíček, constructeur en chef des transformateurs d’ETD, qui déposa le projet de sa création.

La mise en place de cette section de Recherche dura presque deux ans, dans les années 1932-1934, ce qui est logique vu la crise qui culmina alors en Tchécoslovaquie. La direction des usines Škoda souhaitait que la section de la recherche soit créée dans le cadre du lieu de travail universitaire physique déjà existant, afin d’éviter les coûts supplémentaires liés à l’achat de nouveaux locaux de travail et de l’équipement tout en assurant une direction méthodique et spécialisée dès le début, avec un niveau scientifique élevé. Cette exigence fut accomplie en coopération avec le professeur de physique expérimentale, Václav Dolejšek, qui dirigea l’Institut de spectroscopie de l’Université Charles. Dolejšek signa le 29 novembre 1934 une convention avec le directeur général des usines Škoda, Karel Loevenstein.44 L’Institut de spectroscopie de l’Université Charles accueillit la section de recherche appelée Recherche en physique des usines Škoda qui reçut annuellement 100 000 CZK.

Les travaux de l’institut commencèrent début 1935 sous la direction de V. Havlíček,45 représenté par M. Tayerl. Durant les deux premières années d’existence, la Recherche en physique siégea dans les locaux de ← 194 | 195 → l’Institut de physique et chimie de l’Université Charles, dirigé par Jaroslav Heyrovský,46 car il y avait ses laboratoires et l’Institut de spectroscopie dont faisait partie la Recherche en physique. En 1936, il déménagea à l’Institut de physique et chimie de l’Université Charles jusqu’à la fermeture des écoles supérieures tchèques par les occupants allemands le 17 novembre 1939. La Recherche en physique avait alors 25 employés.47 Après la fermeture des écoles supérieures tchèques, la direction des usines Škoda obtint que la Recherche en physique poursuive ses travaux scientifiques. Son nouveau poste de travail fut aménagé dans un ancien garage automobile de Prague-Smíchov.

Les tâches de la Recherche en physique furent très intéressantes pendant les années 1930. Elles s’orientèrent dans deux directions. La première fut initiée par V. Dolejšek et concernait la technique du vide, l’étude de la structure des matériaux à l’aide des rayons X. Un second groupe de travail, conduit par V. Havlíček, s’intéressait, lui, au passage du gaz sous pression de plusieurs milliers d’atmosphères et au débranchement du courant électrique HT et haute intensité. D’autres questions s’ajoutèrent et concernaient la défectoscopie magnétique, l’électroacoustique, l’électronique et les technologies, notamment de matières très propres. La croissance du nombre de tâches scientifiques fut accompagnée de celle des employés, 120 en 1943.48 La Recherche en physique, qui créa des postes de travail détachés dans les environs de Prague et à Příbram durant la Seconde Guerre mondiale, accueillit des spécialistes tchèques des écoles supérieures fermées. Cela leur permettait d’échapper aux travaux forcés du Reich tout en poursuivant leurs recherches. Après 1945, une grande partie des employés de la Recherche en physique occupa des postes dirigeants dans les écoles supérieures, la recherche et l’industrie. La Recherche en physique fut transférée à la Direction centrale des usines tchécoslovaques de métallurgie et de mécanique, en 1949, un des sept instituts centraux de la Centrale de la recherche scientifique et, en 1953, vers la nouvelle Académie des sciences tchécoslovaque.

Le départ des capitaux étrangers (français) de Tchécoslovaquie et des usines Škoda

Il convient de mentionner que Charles Schneider, fils d’Eugène II Schneider, devint en 1918 codirecteur de la société Schneider Creusot et ← 195 | 196 → Cie.49 En 1923, son père lui retira ce poste qu’il retrouva à la mort de son père, en 1942. La Seconde Guerre mondiale marqua la fin de l’expansion du consortium Schneider dans les usines Škoda en Tchécoslovaquie.

En décembre 1938, trois mois après les événements de Munich et la cession des régions frontalières tchécoslovaques aux Allemands, la Holding Schneider vendit sa part dans les usines Škoda, de sa propre initiative et dans des conditions avantageuses, au consortium des banques tchèques, avec Zbrojovka Brno. Les capitaux tchèques n’étaient pas assez forts pour faire face à l’influence allemande. En outre, le ministère tchécoslovaque de la Défense nationale communiqua à la direction des usines Škoda qu’il ne reflétait pas les commandes d’armement en cours. Ainsi furent créées les conditions pour l’introduction des usines Škoda dans la sphère d’intérêt du troisième Reich. Une banque allemande (négociateurs Pohl, Kehrl) et la banque de Dresde (représentant Rasche) s’intéressaient au consortium, mais finalement, ce fut Hermann Göring Werke qui obtint la participation au consortium. Malgré le nombre important d’employés germanophones, l’organisation du consortium fut peu modifiée à l’exception de son contrôle par le commandant militaire. La position économique et commerciale après l’occupation allemande et la création du Protectorat de Bohême et de Moravie compliquèrent la situation. Les usines Škoda devinrent la base de la holding Waffen-Union et étaient administrées par le consortium d’État allemand des usines Göring (RWHG). Elles s’orientèrent alors vers la production des armes.50 À la fin de la Seconde Guerre mondiale, les usines Škoda furent pratiquement détruites par des raids des alliés les 17 et 25 avril 1945.51

Après 1945, la situation des usines Škoda ne fut pas plus facile.52 La nouvelle désignation vit le jour le 22 décembre 1951. Les usines de Plzeň avaient 12 000 employés (sur les 44 000 d’origine) et 70 % des sites d’usine furent détruits.53 L’entreprise fut soumise au Programme gouvernemental de Košice, proclamé sur le territoire libéré de la république le 5 avril 1945 à Košice,54 qui visait déjà la prise du pouvoir par les communistes. La production fut destinée à la restauration économique de l’État.

En mars 1948, les communistes nationalisèrent les entreprises de plus de 50 employés, soit 95 % de l’industrie. Ils divisèrent les fermes ← 196 | 197 → de plus de 50 ha, publièrent une loi sur l’assurance maladie générale et mirent en oeuvre la réforme de l’enseignement. La seconde grande vague d’émigration fut enregistrée après 1948 (la première dans les années 1936-1938). La Tchécoslovaquie fut renommée par les communistes République démocratique populaire et le président Dr Edvard Beneš, malade, réagit en abdiquant. Klement Gottwald, qui avait séjourné en Union soviétique pendant la Seconde Guerre mondiale, devint président.

En septembre furent approuvées les lois sur les camps de travaux forcés et sur la protection de la république démocratique et populaire. Les premiers camps furent créés à proximité des mines d’uranium (Rovnost et Svornost près de Jáchymov, Vojna et Bytíz près de Příbram) pour les individus considérés sans fiabilité politique (critiques du régime communiste, aviateurs et résistants qui opérèrent en Europe occidentale ou aux États-Unis, etc.). La grande majorité fut condamnée dans les années 1950 au cours de procès politiques. Quelque 22 000 personnes auraient séjourné dans les camps. Des Bataillons techniques auxiliaires (PTP) furent créés auprès de l’Armée populaire tchécoslovaque pour les personnes « non fiables » et les opposants au régime qui souhaitait liquider ses opposants politiques, les représentants pro-occidentaux et les intellectuels non communistes. Il s’efforçait également de limiter l’enseignement supérieur aux individus politiquement fiables. De nouvelles associations destinées à l’éducation de la jeunesse furent créées. Le régime voulait ainsi former ses successeurs. Il s’agissait en partie de nouvelles associations créées par le régime.

Les institutions initiales telles que Junák, Sokol ou Skaut étaient considérées comme bourgeoises et furent interdites. Les années qui suivirent le coup d’État furent marquées par des procès construits de toute pièce (avec le général Heliodor Píka, la députée Mme Milada Horáková, le communiste Rudolf Slánský, etc.), dont l’objectif était de se défaire des opposants et des élites et d’effrayer fortement ceux qui voulaient intervenir contre le régime. L’économie connut également de grands changements et fut édifiée sur le modèle central de l’Union soviétique. L’accent fut porté sur l’industrie lourde et notamment l’armement. L’industrialisation forcée de la Slovaquie commença. La loi sur le Premier plan quinquennal (1. PLP) fut promulguée et portait sur l’industrie lourde au détriment de l’industrie de consommation édifiée durant la Première république. On promulgua aussi une loi sur les coopératives agricoles uniques et la collectivisation forcée de l’agriculture commença. Dans cette situation, il était impossible d’envisager le retour des capitaux étrangers (occidentaux) dans les entreprises industrielles tchécoslovaques.

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, le consortium Schneider dut faire face aux problèmes liés au passage à la production civile, mais ← 197 | 198 → le besoin de reconstruction de la France d’après-guerre facilita cette situation. Le nouveau directeur de la Société, Charles Schneider, se concentra sur la réduction progressive de la production d’armement au bénéfice de la production civile. Elle fut réorganisée en 1949. Le décès soudain de Charles Schneider en 1960 provoqua une crise de succession. Le consortium connaissait alors la baisse des secteurs clés – l’acier et les bateaux. La holding Schneider-Empain fut créée en 1969, le directeur général fut le baron Édouard-Jean Empain. Il ne réussit pas pleinement la diversification du consortium.

Conclusion

Après la Seconde Guerre mondiale et après sa fondation, la Tchécoslovaquie s’orienta du point de vue politique vers la France et du point de vue économique vers les pays successeurs de l’Empire austro-hongrois, notamment à partir de 1921 vers les pays de la Petite Entente (Roumanie, Bulgarie, Yougoslavie). À cette liste s’ajoutait, dans certains domaines économiques, l’outre-mer, la Russie et la Grèce.

Après la création de la République tchécoslovaque indépendante, le pouvoir politique revint à la bourgeoisie tchèque qui agit main dans la main avec la nouvelle bourgeoisie slovaque, partenaire plus faible du nouvel État. Dans le domaine économique, la bourgeoisie tchèque dut trouver de nouveaux circuits pour écouler ses produits après le démantèlement de la Monarchie austro-hongroise.

En Tchécoslovaquie, deux usines traditionnelles jouèrent un rôle économique important en matière de mécanique et d’électrotechnique pendant l’entre-deux-guerres. Il s’agit des usines Škoda de Plzeň et de Českomoravská-Kolben-Daněk (ČKD) de Prague, concurrentes au niveau de l’évolution et de l’économie. Ces deux usines reflètent l’évolution politique et économique de la République tchécoslovaque de l’entre-deux-guerres.

Les usines Škoda constituaient la principale entreprise de mécanique et d’armement des Pays tchèques et en particulier de la Tchécoslovaquie. Elles furent créées en 1869 lors de l’achat des usines de mécanique Valdstein par Émile Škoda (1839-1900) et furent étroitement liées au consortium français Schneider Creusot et Cie pendant la Première république. Elles se rapprochèrent également un certain temps de Živnobanka de Prague.

La société Schneider Creusot et Cie devint actionnaire majoritaire des usines Škoda à l’automne 1919, après un mois de négociations en présence de personnalités politiques tchécoslovaques (le ministre des Affaires étrangères Edvard Beneš) et de représentants des deux groupes (Josef Šimonek et Karel Loevenstein pour les usines Škoda et Eugène Schneider, ← 198 | 199 → ing. Victor Champigneul pour la société Schneider et le directeur de la Banque parisienne). La transaction fut signée le 25 septembre 1919.

Ce procédé convenait à la fois à la diplomatie française et à la société Schneider. Il permit en outre de renforcer l’influence des cercles gouvernementaux en Tchécoslovaquie regroupés autour du président T.G. Masaryk et du ministre des Affaires étrangères Edvard Beneš. Cette influence fut également soutenue par la mission militaire française auprès de l’État tchécoslovaque. Il est important de rappeler que la société Schneider obtint ainsi une très bonne position en Europe centrale, entretenue dans l’entre-deux-guerres, qui permit son expansion ultérieure en Europe du sud-est et éventuellement en Europe de l’est.

L’Allemagne savait que cette transaction était une intervention contre ses intérêts. La société Schneider suivit sans cesse l’évolution des usines Škoda et la dirigea en vue de la création d’un monopole horizontal de mécanique en Tchécoslovaquie. Ce projet intéressait le directeur général Karel Loevenstein car il permettait d’intervenir dans la production des secteurs électrotechniques et de participer de façon significative à l’organisation commerciale Omnipol. C’est la raison pour laquelle un accord de cartel fut signé en 1935 pour le marché local avec la société ČKD et le cartel de mécanique fut presque complet en Tchécoslovaquie.

Le développement des usines Škoda durant cette période apparaît notamment dans l’expansion de la production à l’ETD et la création de la Recherche en physique des usines Škoda en coopération avec l’institut de l’Université Charles de Prague et d’éminents physiciens et chimistes (Václav Dolejšek et Jaroslav Heyrovský).

L’expansion du consortium des usines Škoda se déroula dans l’environnement local et international, et ce après la fondation de la Petite Entente, notamment en Europe centrale et du Sud-Est. Cette expansion se poursuivit entre 1921 et 1938, avec une pause au moment de la crise, notamment en 1933. Le consortium Schneider développa son influence dans ces pays. En 1937, juste avant la signature du Traité de Munich, bien que la participation majoritaire française fut réduite à 46,49 %,55 cela n’entama pas sa capacité à influencer sur les décisions puisque les autres actionnaires étaient dans l’incapacité d’égaliser le paquet d’actions des investissements français. La société Schneider quitta les usines Škoda en décembre 1939 en vendant ses actions aux banques locales ce qui ouvrit la voie à l’entrée en scène des entrepreneurs allemands. ← 199 | 200 →

Pendant la Seconde Guerre mondiale, les usines Škoda s’orientèrent vers la production de guerre et l’armement. À la fin de la guerre, elles furent bombardées par les alliés du 17 au 25 avril 1945 et 70 % des sites de production furent détruits. Dans cette situation et après la prise du pouvoir par les communistes en février 1948, il fut impossible d’envisager le retour de la société Schneider aux usines Škoda car la société Schneider participa à la reconstruction d’après-guerre de la France et connut elle-même une restructuration.


1 Jan Opočenský, La Fin de la Monarchie austro-hongroise (Prague : Nakladatelství Čin a Orbis, 1928).

2 Antonín Klimek, Comment se fait la paix 1919 : La Tchécoslovaquie à la conférence de Versailles (Prague : Melantrich, 1989).

3 Jindřich Dejmek, František Kolář (eds.), La Politique étrangère tchécoslovaque et la création de la Petite Entente 1920-1921 (Prague : Institut des relations internationales, Karolinum, 2004-2005), 703 pp. et 585 pp.

4 Josef Harna et al., Dossiers sur l’histoire politique, économique et sociale de la Tchécoslovaquie dans les années 1918-1929 (Prague : Institut historique, 1981), 73-135 [L’arrivée au pouvoir de la bourgeoisie tchèque].

5 Marcela Efmertová, L’électrotechnique dans les Pays tchèques et en Tchécoslovaquie jusqu’à la moitié du XXe siècle : étude sur l’évolution des secteurs électrotechniques (Prague : LIBRI, 1999), 60-72.

6 Alice Teichová, Les Capitaux étrangers et la Tchécoslovaquie dans les années 1918-1938 (Prague : Karolinum, 1994), 141.

7 Jiří Novotný, Jiří Šouša, « Les crédits bancaires à l’industrie tchécoslovaque dans l’entre-deux-guerres. La Tchécoslovaquie et l’Europe centrale dans l’entre-deux-guerres », Acta Universitatis Carolinae, Philosophica et Historica, 3 (1994) : 93-106.

8 Václav Průcha, « Vue de Alice Teichová sur les capitaux et les cartels internationaux dans la Tchécoslovaquie d’avant Munich. La Tchécoslovaquie et l’Europe centrale dans l’entre-deux-guerres », Acta Universitatis Carolinae, Philosophica et Historica, 3 (1994) : 217.

9 Voir notamment Vladimír Karlický et al., Le monde de la flèche ailée. Le consortium Škoda Plzeň 1918-1945 (Plzeň : Škoda, 1999), 19-29, 251-255. Václav Jíša, Les usines Škoda 1859-1965 (Prague : Práce, 1969), 137-146.

10 Václav Jíša, Alois Vaněk, Usines de Škoda 1918-1938 (Praha, 1962).

11 Chapitres sur l’industrie de la région de Prague (Prague, 1925). Cinquante ans de l’usine Kolben 1896-1946 (Prague, 1946). Josef Petráň, Vilém Fuchs, 90 ans de travail et de luttes. Aperçu succinct de l’histoire de ČKD Sokolovo (Prague : Usine n.p. ČKD, 1961). Jindřich Kolben et al., L’Histoire de la famille Kolben. Histoire de ČKD (Prague : ČKD, 2000).

12 Marcela Efmertová, Les Personnalités de l’électrotechnique tchécoslovaque (Prague : ČVUT, 1998), 119-123.

13 Voir http://www.evida.cz/mikota/skoda/osoby/hist5.htm [consulté le 10 juin 2015].

14 Radek Diestler, Histoire d’un industriel oublié : la vie et la période de Karel Loevenstein, directeur général des usines Škoda (Prague : Grada, 2010), 127.

15 Lucie Durcová, « Josef Šimonek – président des usines Škoda » (Ph.D. diss., Faculté de lettres de l’Université Masaryk de Brno, 2009), 94.

16 Zdeněk Kárník, Les Pays tchèques durant l’ère de la Première république (1918-1938). La fondation, l’édification et l’âge d’or de la république 1918-1929 (Prague : LIBRI, 2003).

17 Karlický, Le Monde, 31-36, 209-222.

18 Karlický, Le Monde, 31-36.

19 Efmertová, Les Personnalités, 119-123.

20 Efmertová, L’Électrotechnique, 77-82.

21 Karlický, Le Monde, 57-68.

22 Jíša, Les Usines, notamment 161.

23 Au début uniquement des machines rotatives électriques et des transformateurs.

24 Karlický, Le Monde, 25-48.

25 Né à Paris, diplômé des Arts et Métiers (Angers, promotion 1874), Victor Champigneul est industriel, constructeur mécanicien spécialisé dans les presses et outils hydrauliques. En 1899, ses boucliers percent les tunnels de la première ligne du métropolitain de Paris ; en 1915, le ministère de l’Armement lui demande de coordonner la production des grandes sociétés d’armement ; en 1917, il vend ses établissements Champigneul à Schneider pour le compte de qui il négocie après-guerre en Tchécoslovaquie le rachat des usines Škoda, plus puissant groupe métallurgique d’Europe centrale, dont il devient administrateur. En 1920, il aide à la formation de la SITA dont il est président jusqu’à sa mort en 1924. Il est également administrateur des taxis Citroën, de la SOMUA, de l’Union européenne industrielle et financière et président (1924) de la Société des ingénieurs Arts et Métiers.

26 Archives régionales d’État de Plzeň, Couvent de Nepomuk – Archives d’entreprise des usines Škoda. Fonds de la direction générale – carton 5, inventaire n° 30 a – Procès-verbal de l’assemblée générale ordinaire, 25.9.1919. L’entrée des capitaux du consortium et Cie à Creusot.

27 Le § 20 de la Loi économique stipule que « Toutes les sociétés anonymes, les sociétés à responsabilité limitée et les sociétés en commandite, dont les usines se situent pleinement ou en partie dans le royaume tchèque, doivent avoir leur siège dans un des lieux de ce royaume ». Voir : Archives de la Banque nationale tchèque, NB-PXXX-1/6.

28 Les membres furent Josef Šimonek, ing. František Hanuš – directeur général à Prague, ing. Victor Champigneul, ing., dr. František Kovařík, dr. Jaroslav Preiss – directeur général de Živnostenská banka, Eugène Schneider (intermédiaire Cheysson), Henri Weyl-colonel à Paris, dr. Josef Schneier – chef de la communauté des Sokols et député du parti national-démocrate, l’ouvrier Luděk Pik – alors maire de la ville de Plzeň. Voir : Jíša, Les Usines, 119-120.

29 Alice Teichová, Les Capitaux étrangers et la Tchécoslovaquie dans les années 1918-1938 (Prague : Karolinum, 1994), 129.

30 Hynek Stříteský (ed.), Le phénomène ČKD : contribution à l’histoire du consortium de mécanique de Prague Českomoravská-Kolben-Daněk (Prague : Mladá fronta, 2014), 326.

31 Teichová, Les Capitaux, 140.

32 Ibid.

33 Ibid.

34 Ibid.

35 Pražské strojírny Ruston, les docks de Komárno en Slovaquie, Adamovské strojírny près de Brno, Železárny Hrádek près de Rokycany, une part minoritaire des usines Škoda resta à Zbrojovka Brno et Kablo Kladno. L’apothéose fut la fusion avec l’usine automobile de Mladá Boleslav Laurin & Klement en 1925 et la création de la nouvelle entreprise Avia qui fabriquait de la technique aéronautique, etc. Voir : Karlický, Le Monde, 89-121.

36 Archives régionales d’État de Plzeň. Couvent de Nepomuk – Archives d’entreprise des usines Škoda. Fonds de la direction générale – 3. Rapport de direction du 9 décembre 1935.

37 Archives régionales d’État de Plzeň. Couvent de Nepomuk – Archives d’entreprise des usines Škoda. Fonds de la direction générale – 267. Séance de l’assemblée générale – procès-verbal en date du 29 janvier 1937.

38 Karel Havelka, Vojtěch Kulda, sen., Contribution à l’histoire la création, la construction et les débuts de la production électrotechnique dans l’entreprise actuelle Škoda de Plzeň Doudlevce. Minulost Západočeského kraje (Plzeň : Stráž, 1974), 49-61.

39 Archives régionales d’État de Plzeň. Couvent de Nepomuk – Archives d’entreprise des usines Škoda. HA ETD Plzeň, Fonds AD 1-26, RD 1-34, T 1-46. Les Archives historiques AYD ne sont pas complètes suite aux bombardements d’avril 1945.

40 Havelka et Kulda, Contribution, 5.

41 Archives régionales d’État de Plzeň. Couvent de Nepomuk – Archives d’entreprise des usines Škoda. HA ETD Plzeň, Fonds RD 16.

42 Ibid.

43 Miroslav Rozsíval, “La création de la Recherche en physique aux usines Škoda,” Travaux de l’histoire des sciences naturelles, 4 (Prague : Institut de l’histoire, 1973), 153-164.

44 Ibid.

45 Ibid.

46 Ibid.

47 Rozsíval, La Création, 153-160.

48 Ibid.

49 Évolution de la société Schneider en France. Voir : Agnes d’Angio, Schneider et Cie et les travaux publics 1895-1949 (Paris : École des Chartes, 1995).

50 Karlický, Le Monde, 251-365.

51 Jíša, Les Usines, 233.

52 Ibid., 237-308.

53 Ibid., 237.

54 Programme de la révolution. Sur la fondation du Programme gouvernemental de Košice (Prague : Svoboda, 1975), 316.

55 Archives d’État de Plzeň, Couvent de Nepomuk – Archives d’entreprise des usines Škoda. Fonds Direction générale – 267. Séance de l’assemblée générale – procès-verbal du 29 janvier 1937.