Show Less
Open access

Electric Worlds / Mondes électriques

Creations, Circulations, Tensions, Transitions (19th–21st C.)

Series:

Edited By Alain Beltran, Léonard Laborie, Pierre Lanthier and Stéphanie Le Gallic

What interpretation(s) do today’s historians make of electrification? Electrification is a process which began almost a hundred and fifty years ago but which more than one billion men and women still do not have access to. This book displays the social diversity of the electric worlds and of the approaches to their history. It updates the historical knowledge and shows the renewal of the historiography in both its themes and its approaches. Four questions about the passage to the electrical age are raised: which innovations or combination of innovations made this passage a reality? According to which networks and appropriation? Evolving thanks to which tensions and alliances? And resulting in which transition and accumulation?

Quel(s) regard(s) les historiens d’aujourd’hui portent-ils sur l’électrification, processus engagé il y a près de cent cinquante ans mais auquel plus d’un milliard d’hommes et de femmes restent encore étrangers ? Le présent volume rend compte de la diversité des mondes sociaux électriques et des manières d’enquêter sur leur histoire. Il actualise les connaissances et témoigne du renouvellement de l’historiographie, dans ses objets et ses approches. Quatre points d’interrogation sur le basculement des sociétés dans l’âge électrique jalonnent le volume : moyennant quelles créations ou combinaisons créatrices ? En vertu de quelles circulations et appropriations ? Selon quelles tensions et alliances ? Et produisant quelles transitions et accumulations ?

Show Summary Details
Open access

Origine et perspectives de l’électrification rurale au Cameroun

← 294 | 295 →

Origine et perspectives de l’électrification rurale au Cameroun

Moïse Williams POKAM KAMDEM

Abstract

The electrification of Africa is progressing slowly. The industrial and urban vocation of this project contributed in many countries of the continent to forget the issue of rural electrification. Therefore, this form of energy is often perceived as a facility reserved to towns, although serious constraints regularly hinder access of the majority of the citizens to electricity. Some initiatives are nevertheless taken to bring this fairy in rural areas, as it is the case in Cameroon since 1971. The objective of this paper is to try to trace the historical framework of rural electrification in Cameroon and to understand the interactions between the actors involved, as well as the dynamics around this project. It is based on various administrative, technical and academic sources. In fact, little progress has been made in this area. Furthermore, current developments from the point of view of the diversification of actors, funding and technology options give to this issue a current interest. Moreover, it should be considered seriously in the on-going effort of writing the history of electricity in Africa.

Keywords: Cameroon, rural areas, electricity, renewable energy.

Résumé

L’électrification de l’Afrique progresse lentement. La vocation industrielle et urbaine de ce projet a contribué, dans de nombreux pays du continent, à faire des zones rurales des oubliées de l’électricité. Par conséquent, cette forme d’énergie est souvent perçue comme une « chose de la ville » même si, là aussi, de graves contraintes entravent régulièrement l’accès du plus grand nombre à l’électricité. Quelques initiatives sont néanmoins prises pour apporter cette fée au monde rural, comme c’est le cas au Cameroun depuis 1971. L’objectif de cette contribution est de tenter de retracer la trame historique de l’électrification rurale dans ce pays et de saisir les interactions entre les acteurs impliqués ainsi que les dynamiques qui se constituent autour de ce projet. Elle s’appuie sur des documents administratifs, techniques et académiques épars. Il s’avère en fin de compte que peu de progrès sont enregistrés en la matière. Les développements en cours, du point de vue de la diversification des acteurs, du financement et des options techniques, en font une question d’actualité. Au demeurant, celle-ci devrait être prise en compte ← 295 | 296 → avec sérieux dans l’effort d’écriture de l’histoire de l’électricité sur le continent africain.

Mots clés : Cameroun, monde rural, électricité, énergies renouvelables

*

Introduction

L’histoire de l’électricité en Afrique reste peu étudiée comme le relevait déjà Catherine Coquery-Vidrovitch en 2000.1 Depuis lors, quelques progrès ont été enregistrés dans ce domaine, dans le cadre de la recherche universitaire où quelques expériences nationales ont été explorées, notamment dans l’espace francophone.2 L’un des aspects de cette histoire, à savoir l’électrification rurale, reste encore plus obscur. Elle renvoie à l’ensemble des moyens permettant aux usagers situés en dehors des principales villes d’un pays d’avoir accès à l’électricité.3 Il y a manifestement pour cette question peu d’intérêt scientifique. On pourrait d’ailleurs s’interroger sur la pertinence d’une étude sur l’électrification rurale alors même que de nombreuses localités en zone urbaine sont confrontées à des problèmes criants d’accès à l’électricité.

Pris sous cet angle, l’histoire de l’électrification rurale pourrait sembler moins intéressante que celle de la grande électrification, celle ← 296 | 297 → des villes et des centres d’activité industrielle, si l’on prend en compte les considérations économiques et politiques qui les déterminent et qui donnent si souvent à l’histoire de l’électricité son intérêt. Du point de vue social cependant, l’intérêt peut être inversé : au Cameroun, 57 % de la population résidait en 2004 en zone rurale.4 Ce chiffre à lui seul permet de dire que l’électrification rurale est un problème important dans ce pays. Il serait par conséquent dommage que les sciences humaines et l’histoire en particulier se désintéressent de la question. Dans cette écriture de l’histoire de l’électrification de l’Afrique qui est encouragée, le risque est grand de voir l’électrification rurale ne tenir qu’un rôle mineur, noyé dans les allusions et autres notes explicatives.

L’objet de cette contribution est de tenter d’apporter une réponse à la question : comment s’est faite l’électrification rurale au Cameroun ? Cette question en génère beaucoup d’autres : quelle périodisation affecter à cette initiative ? Qui en sont les acteurs et quelles sont les interactions entre eux ? Comment cette initiative est-elle financée ? Quels choix technologiques sont-ils opérés pour la mettre en oeuvre ?

Ce travail permet de déterminer les étapes du processus d’électrification rurale au Cameroun et d’en établir un premier bilan. Il permet également de relever les interactions entre les acteurs engagés dans cette initiative en s’appuyant sur la remise en cause de la prépondérance de l’État, sur le rôle que pourraient jouer les organisations communales, sur la question de son financement et celle des choix techniques opérés.

De l’électrification à l’électrification rurale

L’électrification rurale est présentée dans de nombreux pays d’Afrique comme postérieure aux décolonisations. Elle a ainsi constitué, depuis les années 1960, une des modalités de l’amélioration du bien-être collectif. Cette initiative ne saurait être étudiée comme une question en marge de l’effort général d’électrification du Cameroun.

Le mouvement général d’électrification du Cameroun

L’électrification du Cameroun a d’abord été rendue possible par l’effort colonial. Au cours de cette période, l’électricité s’est presque toujours manifestée comme un élément d’une culture urbaine, fortement influencée par la présence d’une population européenne. Elle a néanmoins connu un développement précurseur dans les plantations, au point où on pourrait considérer qu’elle y a fait son apparition avant de s’étendre aux villes naissantes. En 1925, les propriétaires de la concession agricole d’Ekona, au sud-ouest du Cameroun, avaient par exemple proposé d’étendre à la ← 297 | 298 → ville de Buéa les lignes électriques alimentant leurs plantations situées à quelques kilomètres de ce centre administratif.5 Une proposition similaire a été faite en 1930 par les responsables de la plantation de Mukonje aux mêmes fins, sans que l’administration coloniale britannique y donne un avis favorable.6

La ville de Douala a néanmoins été le véritable champ d’expérimentation du développement de l’électricité au Cameroun. Deux facteurs suffisent à expliquer cette position : par son port qui en fait le principal accès maritime, cette ville a, d’une part, accueilli de nombreux Européens résidant au Cameroun pendant la colonisation. D’autre part, l’essentiel de l’activité économique du territoire était concentré autour d’elle ou, tout au moins, les produits de cette activité transitaient par son port. On sait par ailleurs qu’au cours de cette période, c’est la présence d’une population européenne suffisamment nombreuse qui conditionne l’électrification des agglomérations, justifiant l’installation de l’éclairage public utile à son bien-être et à sa sécurité ainsi que de la force motrice nécessaire à ses activités.7 L’électrification du Cameroun a donc été véritablement engagée en 1931 avec la construction d’une centrale thermique de 50 kVa à Douala-Koumassi et la construction par la Compagnie coloniale de distribution d’énergie électrique (CCDEE) du premier réseau urbain de distribution publique de l’énergie électrique.

Après la Seconde Guerre mondiale, en s’appuyant sur le Plan d’équipement financé en partie par le Fonds d’investissement pour le développement économique et social (FIDES), l’administration coloniale française élabore un programme général qui permet l’électrification de la ville de Yaoundé, capitale politique du territoire, en 1951, et de quatorze autres centres administratifs dont Nkongsamba en 1951, Maroua en 1952, mais aussi Dschang, Edéa, Garoua, Kribi, Foumban, Ebolowa, Ngaoundéré, Eséka, Mbalmayo, Bertoua, Bafang et Bétaré-Oya.8 Dans la partie britannique, le Cameroun étant soumis à une double administration franco-britannique entre 1916 et 1960 après une administration allemande entre 1884 et 1916, la planification engagée après la Seconde Guerre mondiale consacre le rôle social et industriel de l’électrification. ← 298 | 299 → L’électrification des hôpitaux est particulièrement encouragée9 de même que celle des plantations de la Cameroon Development Corporation (CDC) à Kumba, Bota, Ekona et Tiko ainsi que des centres urbains de Victoria (rebaptisé Limbe en 1983) et de Buea.10

La construction du barrage et de la centrale hydroélectrique d’Edéa entre 1949 et 1953 marque une étape importante du processus d’électrification : à la mission de modernisation des centres administratifs, elle rajoutait à l’électricité celle de la promotion de l’industrialisation. La production initiale d’Edéa était d’environ 22 millions de kWh ; elle a dépassé le milliard de kWh à la fin des travaux d’extension de la centrale en 1975. Cette disponibilité de l’énergie électrique a permis d’envisager de nombreuses possibilités d’utilisation industrielle, la quantité d’énergie produite étant jugée trop importante pour servir la seule cause de l’électrification de Douala et des localités avoisinantes. C’est en fin de compte l’implantation à Edéa de la première usine de production d’aluminium en Afrique noire qui est retenue pour « absorber le surplus » d’électricité.11 À la vérité, l’histoire de la centrale hydroélectrique d’Edéa et même de tout le système électrique dans la partie sud du Cameroun après la Seconde Guerre mondiale a toujours été conditionnée par celle de la compagnie Aluminium du Cameroun (ALUCAM), alors filiale du groupe français Pechiney-Ugine.

Après la décolonisation, la construction de la centrale de Song-loulou entre 1976 et 1982, et la mise en eau des barrages-réservoirs de Mbakaou en 1969, de Bamendjin en 1974 et de la Mapé en 1987 continuent de servir le fonctionnement et le développement d’ALUCAM.12 Certains des projets d’aménagement hydroélectrique en cours sont eux aussi dédiés à l’extension de cette industrie électrométallurgique, à l’instar des barrages de Nachtigal, Song-Mbengue, Grand-Ngodi et Kikot. L’histoire de l’électricité au Cameroun est par conséquent intimement liée au développement de cette industrie et à celle d’autres projets du même type comme l’implantation échouée de la société Cellulose du Cameroun (CELLUCAM) entre 1976 et 1982. L’effort d’électrification du pays après l’indépendance a ainsi gardé les orientations fixées dans le Plan ← 299 | 300 → FIDES : modernisation des centres administratifs et industrialisation. Si l’énergie électrique cesse d’être dans l’imaginaire populaire « la chose de l’homme blanc » du fait de la décolonisation, elle devient pour les ruraux « la chose de la ville », à l’exception de quelques travailleurs de plantations industrielles qui bénéficient de cette commodité dans les camps d’ouvriers.

Par ailleurs, c’est une logique d’unification des équipements électriques qui est perceptible depuis le milieu des années 1960, avec le décloisonnement des réseaux urbains construits durant la colonisation et l’érection de réseaux nationaux interconnectés.13 Ce processus conduit à l’extension du territoire de l’électricité (cf. graphique 1).

Graphique 1. Indicateurs du niveau d’électrification au Cameroun (1976-2002)

img109

Sources : Ministère des Mines, de l’Eau et de l’Énergie (MINMEE), Plan énergétique national ; monographie énergétique : l’électricité. (1990), 27 et 62 ; divers Comptes rendus de gestion de la Société nationale d’électricité (SONEL) ; Modeste Nkutchet. L’énergie au Cameroun (Paris : L’Harmattan, 2004), 363-366.

Les statistiques de production connaissent au Cameroun un accroissement régulier. Elles sont passées de 1 335 GWh en 1976 à 3 430 GWh en 2002 ; il faut y rajouter l’effort des producteurs autonomes, distinct de celui de la société nationale d’électricité et qui est passé de 261 GWh en 1982 à 401 GWh en 2002. S’agissant de la consommation, elle a progressé de 1 298 à 2 598 GWh entre 1976 et 2002. Les indicateurs de l’impact social de l’électricité sont plus mesurés : si le nombre d’abonnés a été multiplié par six au cours de cette période, passant de 70 947 en 1976 à 455 265 en 2002, pour une population estimée à plus ← 300 | 301 → de seize millions d’habitants, le taux d’accès à l’électricité au Cameroun n’est que de 35,01 % en 2002.14 C’est un résultat décevant pour un pays dont le potentiel de production électrique est avéré.

En raison de l’entame tardive du processus d’électrification rurale par rapport à l’électrification générale du Cameroun, les indicateurs d’accès des populations rurales à l’électricité et des usages qu’elles en font sont plus modestes encore.

1971 : les prémisses de l’électrification du monde rural

Catherine Coquery-Vidrovitch soutient que les premiers projets d’électrification rurale ont été lancés par les pays africains après l’indépendance, dans un mouvement souvent tardif.15 Le rythme n’est d’ailleurs pas le même pour tous les pays. On peut se rallier à ce point de vue dans la mesure où, au Cameroun, les premières initiatives d’électrification rurale datent de 1971. Elles consistent, cette année-là, au raccordement par la société électricité du Cameroun (EDC) des villages Manjo, Nlohe, Loum, Penja et Jombé à la ligne de 30 kV en construction entre Nkongsamba et Mbanga.16

Le département du Mungo devenait ainsi le précurseur de ce mouvement. Comme dans de nombreux cas, l’électrification rurale s’est réalisée par extension d’une portion du réseau interconnecté en construction. Si le choix du Mungo comme terrain d’expérimentation est, en l’absence de sources, difficile à élucider, on peut au moins remarquer que l’électrification de cette zone, où prospérait une intense colonisation agricole, était rendue facile par la linéarité de ces localités, toutes jouxtant la route nationale et le tracé du chemin de fer. À la même date, l’extension des installations électriques de la ville de Bafoussam a permis le raccordement à cette exploitation des localités de Foumbot et de Mbouda.17

Il s’agit pourtant d’initiatives isolées : jusqu’au début des années 1980 en effet, l’électrification rurale expérimentée par EDC n’a pas été retenue parmi les préoccupations des pouvoirs publics et de ceux de la Société ← 301 | 302 → nationale d’électricité (SONEL) née en 1974 de la fusion d’EDC et des deux autres sociétés d’électricité opérant alors au Cameroun à savoir la West Cameroon Electricity Corporation (POWERCAM) et la société Énergie électrique du Cameroun (ENELCAM). Aucun autre projet d’électrification rurale n’a été réalisé par la SONEL dont la vocation était pourtant de travailler à l’électrification de l’ensemble du pays. Ni la crise pétrolière de 1973, ni la déforestation, facteurs qui dans d’autres contextes ont impulsé le mouvement d’électrification des campagnes,18 n’ont modifié cette tendance. Dans le cas du Cameroun, jusqu’en 1981, le développement de l’électricité n’a pour finalité que la poursuite du processus d’industrialisation lourde entamé avec l’implantation d’ALUCAM et l’électrification des grandes villes (Douala, Yaoundé) ainsi que des centres secondaires (Maroua, Garoua, Dschang, Bafoussam, Bamenda, Buea et quelques autres localités). Comment expliquer ce choix ?

Après les indépendances, de nombreux gouvernements ont adopté des politiques interventionnistes. L’idée était alors que l’apport d’investissements conséquents dans la réalisation des infrastructures et dans les secteurs les plus productifs de l’économie susciterait rapidement des bénéfices qui, à leur tour, pourraient être redirigés vers l’amélioration du bien-être collectif.19 Jusqu’en 1981, toutes les initiatives de développement de l’industrie électrique se sont par conséquent rapportées à la promotion de l’industrialisation et à la modernisation des centres secondaires. L’électrification rurale, en tant que question sociale, relève donc d’un mouvement tardif au Cameroun, qui n’est véritablement engagé qu’au début des années 1980.

1981-1988 : l’idée d’électrification rurale progresse

L’élaboration du Cinquième plan quinquennal de développement (1981-1986) marque le début d’une autre étape de l’électrification rurale au Cameroun qui s’achève avec l’application des programmes d’ajustement structurel (PAS). Au cours de cette période, l’État fait de l’électrification rurale un moyen pour combattre l’exode rural et une nouvelle modalité de promotion du développement rural. Mais cet intérêt tardif se solde par des résultats peu satisfaisants. On aboutit même dans certains cas à des situations insolites. Le géographe André Franqueville s’interrogeait ainsi en 1987 : « Comment ne pas s’étonner que la ligne ← 302 | 303 → électrique Edéa-Yaoundé « survole » les villages du Pays bassa sans que ceux-ci puissent l’utiliser ? »20

Il n’est pas rare de voir des localités proches des centrales électriques dépourvues d’installation de distribution publique d’électricité. La centrale d’Edéa en particulier, élément névralgique du dispositif de production et de distribution d’électricité au Cameroun, est implantée dans le Département de la Sanaga-maritime, en pays bassa. Quelques localités riveraines de la centrale n’étaient pas, il y a quelques années encore, connectées au réseau national d’électricité. Avec la multiplication des projets d’aménagement hydroélectrique et thermique, il faut espérer qu’une « clause de proximité » voire de responsabilité sociale impose aux concessionnaires l’électrification des localités riveraines.

Signe de l’intérêt tardif des pouvoirs publics, l’électrification rurale n’entre dans le lexique directif de la planification alors mise en oeuvre au Cameroun qu’à partir du Cinquième plan sous la référence d’« études à mener ». Elle vient concurrencer la notion d’« électricité urbaine » incorporée au Quatrième plan (1976-1981) et qui indiquait bien que la production d’électricité, en plus de ses usages industriels, était consubstantielle à l’existence de centres urbains. C’est dans le Sixième plan cependant, publié en 1986, que la finalité des programmes d’électrification rurale est indiquée : il s’agit pour les pouvoirs publics de créer un équilibre entre les villes et les campagnes à travers l’amélioration des conditions de vie dans ces dernières afin de contenir l’exode rural.

Depuis 1988 : entraves et opportunités issues de la crise

Avec l’entrée du Cameroun en crise économique en 1987, les réformes économiques, sociales et administratives se multiplient. Sous la pression des institutions financières internationales, le pays se lance dans l’application de programmes d’ajustement structurel (PAS) entre 1988 et 2003. Leur objectif est de faciliter la fin des monopoles, notamment publics, et des contraintes au développement de l’activité économique, mais aussi de garantir la concurrence dans les différents secteurs de l’économie. Le rôle entrepreneurial de l’État est profondément remis en cause. L’une des conséquences de ces programmes est alors la fin de la planification du développement dès le premier PAS en 1988.

La troisième période de l’électrification rurale au Cameroun est ainsi marquée par le recul du Gouvernement dans le contrôle des initiatives d’électrification rurale. L’application des PAS a mis à mal les programmes de développement rural et, par conséquent, d’électrification ← 303 | 304 → rurale du fait de la diminution des crédits. L’inauguration des installations d’électrification rurale de la région du nord-ouest au mois de mars 1990 par le prince Charles de la Couronne d’Angleterre se révèle ainsi être le dénouement tardif d’un projet engagé depuis 1982. Les projets s’inscrivant dans ce cadre s’amenuisent au cours des années 1990.

Au cours de cette période surtout, les déboires de l’économie nationale et du secteur de l’électricité en particulier ont ouvert la voie à la libéralisation qui débouche, elle, sur la réforme du secteur de l’électricité en 1998. Celle-ci consacre la libéralisation du secteur électrique et la privatisation de la SONEL en 2001, mais également la création d’une Agence de l’électrification rurale (AER). Malgré l’option de déréglementation choisie, l’État continue d’exercer un contrôle tacite sur le développement de ce secteur. La loi sur l’électricité de 1998 dispose ainsi que : « L’État assure la promotion et le développement de l’électrification rurale sur l’ensemble du territoire national ». C’est dans cet esprit qu’ont été conçus le Plan directeur d’électrification rurale en 2001, le Plan d’action national Énergie pour la réduction de la pauvreté en 2005 et le Plan de développement à long terme du secteur de l’électricité horizon 2030 entre autres. La multiplication des programmes d’électrification des campagnes est le signe qu’une nouvelle phase de ce processus est sur le point de débuter.

Un bilan des premiers programmes d’électrification rurale : esquisse d’histoire sociale

L’électrification rurale s’avère être au Cameroun une succession d’étapes qui n’ont abouti, pour le moment, qu’à de faibles résultats. Leur avancée est entravée par des problèmes aussi bien sociaux, techniques que politiques. Le sujet demeure malgré cela potentiellement important pour les historiens.

Des résultats très modestes

En 1990, seulement 24 % du territoire était électrifié dont seulement 4,2 % des zones rurales.21 En 2006, le taux d’accès à l’électricité était ← 304 | 305 → de 45 % en zone urbaine et de 10 % dans les campagnes.22 Ces chiffres sont trop faibles pour avoir un impact significatif sur la modification des habitudes et des activités du monde rural. Si l’on se réfère aux usages de l’électricité en basse tension au Cameroun, on constate que la consommation d’électricité est consacrée majoritairement à l’éclairage (69,58 %), puis à des usages industriels (21,60 %), à la climatisation et la réfrigération (5,79 %) ainsi qu’à d’autres usages comme le repassage et la ventilation (3,03 %).23 Ces chiffres nationaux pourraient donner une indication de la situation dans le monde rural.

L’évaluation de l’électrification au Cameroun se fait le plus souvent sur une base administrative (cf. tableau 1).

Tableau 1. Évolution de l’électrification au Cameroun de 1980 à 1997 (en nombre de localités électrifiées)

img110

Source : Ministère du Plan et de l’Aménagement du territoire (MINPAT), Cinquième plan quinquennal de développement économique, social et culturel (Yaoundé : SOPECAM, 1981), 126 ; ministère des Mines, de l’Eau et de l’Énergie (MINMEE) et Agence canadienne de développement international, Projet de politique et de plan énergétiques pour le Cameroun (Yaoundé/Montréal : Direction de l’énergie/Lavalin International Inc., 1990), 129.

Ces statistiques traduisent bien l’intérêt porté en priorité à l’électrification des centres secondaires et tertiaires, chefs-lieux d’unités administratives. On note aussi une mauvaise connaissance de la situation dans les autres localités où les progrès sont constants, mais peu significatifs si on les rapporte au fait que le Cameroun compte près de 13 000 localités. D’un point de vue spatial (cf. carte 1), il est par ailleurs intéressant d’observer la faiblesse du niveau d’électrification rurale, et plus encore les fortes disparités régionales entre le nord et le sud. ← 305 | 306 →

Illustration 1. Une vue régionale du niveau d’électrification rurale au Cameroun (1997)

img72

Source : Société nationale d’électricité (SONEL), Statistiques de gestion de 1973 à 1997 (1998) cité par Pépin Tchouate Heteu, « Contribution des énergies renouvelables au développement durable du secteur électrique : le cas du Cameroun » (Thèse de Doctorat, Université catholique de Louvain, 2003).

Les très faibles taux enregistrés au nord s’expliquent en partie par les retards accusés en matière de développement régional mais surtout de construction d’infrastructures de production d’énergie électrique. Alors même que l’essentiel des ouvrages de production alimentant le sud ont été construits entre 1949 et 1982 (Edéa et Song-loulou), il a fallu attendre 1983 pour voir la mise en service de la centrale de Lagdo qui alimente les régions au nord. L’explication la plus souvent retenue consiste à constater l’abandon voire l’inexistence d’initiative de promotion du monde rural depuis la colonisation allemande, qui avait privilégié les investissements ← 306 | 307 → au sud, du fait notamment de la continentalité de la zone septentrionale.24 Il s’agit là de facteurs régionaux ; mais il existe de nombreux autres facteurs qui expliquent les résultats peu satisfaisants de l’électrification rurale au Cameroun.

La lenteur des progrès

Les raisons qui expliquent les faibles taux d’électrification rurale au Cameroun sont connues de longue date. La plupart d’entre elles sont recensées dans le Sixième plan quinquennal de développement élaboré en 1986. Elles sont à la fois sociales, techniques et politiques. Du point de vue social d’abord, les substantiels bénéfices théoriques de l’électrification rurale (augmentation de la production, amélioration des conditions de vie, frein à l’exode rural et à la déforestation) sont souvent gâchés dans des usages non productifs tels que l’éclairage et l’utilisation des postes de radiodiffusion ainsi que de télévision ; peu de progrès sont par exemple enregistrés dans la mécanisation agricole et dans la modernisation de l’artisanat au Cameroun. Par ailleurs, l’électrification rurale reste entravée par de faibles densités de population et la forte dispersion de l’habitat en milieu rural qui rendent coûteux et difficile le raccordement aux réseaux nationaux.25

Du point de vue technique ensuite, on peut évoquer un certain nombre de problèmes : il y a évidemment le fait que le rythme de l’électrification rurale suit celui de l’électrification générale du pays, lui aussi faible. Les stations électriques implantées dans des zones reculées ont également fait la preuve de leur gestion déficitaire. L’interconnexion aux réseaux nationaux n’est souvent pas une meilleure solution. Les investissements requis, quoique durables, sont importants, ce qui entraîne un prix de revient du kWh assez élevé26 sans que les mécanismes de solidarité nationale ne rendent plus abordable pour les ruraux le prix de l’électricité.27 Le Gouvernement reconnaissait lui-même que les campagnes de branchements étaient intermittentes. Par ailleurs, dans le cas des électrifications nouvelles, les crédits de branchement à tarifs réduits accordés aux clients des zones rurales avaient l’inconvénient d’être remboursables à brève échéance… Les remises pratiquées dans les anciens centres étaient également très faibles.28 ← 307 | 308 →

Enfin, les entraves politiques ne doivent pas être ignorées. L’intérêt des pouvoirs publics pour le développement rural et pour l’électrification du monde rural spécifiquement a été tardif. Les pays qui ont réussi à relever de façon substantielle le taux d’électrification dans leurs zones rurales ont, pour cette cause, défini une politique distincte de celle du développement du secteur électrique national. Ceci n’est pas le cas du Cameroun, tout au moins jusqu’à une date récente. L’une des conséquences de ce désintérêt est l’insuffisance d’incitations nécessaires à la promotion de l’électricité dans les zones rurales comme déjà indiqué. L’électrification rurale a pourtant besoin d’une impulsion politique nécessaire notamment à la mise en oeuvre de mécanismes financiers de solidarité nationale.29 Il est par conséquent important que la réflexion sur l’électrification rurale intègre l’analyse des acteurs. Il convient en effet de comprendre comment leurs comportements individuels et/ou collectifs influent sur l’électrification rurale. Cela devrait, tout au moins, s’imposer comme l’une des pistes de la recherche historique.

Sources et problématiques d’histoire

Si le propos de cette contribution n’est pas de faire une histoire de l’histoire de l’électrification rurale au Cameroun, il est cependant nécessaire d’évoquer les sources et les orientations thématiques sur lesquelles ce chantier pourrait être bâti. L’histoire de l’électrification au Cameroun s’appuie sur une grande diversité de sources. Si l’on surmonte les obstacles d’accès aux archives et de classification des dossiers, on se retrouve face à une masse impressionnante de documents. Il n’en est pas de même pour l’électrification rurale. Récentes, ses sources sont encore inaccessibles dans les services publics d’archives. Ce qui inquiète cependant est la difficulté d’accéder à des données sur les premières initiatives.

Le Cameroun fait aujourd’hui face à une situation grave en matière d’accès aux sources historiques : alors que le système public d’archivage est en panne, grevé par l’inertie des mécanismes de versement, les organismes publics et privés rechignent à ouvrir leurs archives (qu’elles soient historiques ou courantes) aux chercheurs, surtout nationaux. La situation générale est par ailleurs rendue difficile par le contexte national de lutte contre la corruption et les détournements de deniers publics qui fait de chaque personne en quête insistante d’information un potentiel enquêteur des services de la police ou de la justice, et par conséquent ← 308 | 309 → un invité indésirable. Malgré ce constat, la situation n’est pas partout la même, il faut le souligner.

Les documents mis à la disposition du chercheur se résument souvent à des prospectus ; la compétence en matière de gestion des ressources documentaires n’est pas clairement partagée entre les différents responsables ; aux archives de la SONEL, entreprise dépositaire de la mémoire électrique du Cameroun, on apprend avec stupéfaction que celles-ci ont en grande partie brûlé au début des années 2000, dans le contexte de la privatisation de l’entreprise et que ce qui subsiste du fonds est inaccessible. L’accès aux archives du ministère en charge de l’énergie est également verrouillé depuis quelques années, malgré les autorisations qui y donnent droit, en raison, y apprend-on, d’un engorgement que les agents peinent à résorber.

C’est, par ailleurs, une préoccupation qu’on doit garder à l’esprit : l’électrification rurale ne doit pas être considérée comme un luxe pour le monde rural, mais comme une question sociale d’intérêt majeur. Si les contrées africaines étaient en majorité urbanisées, la question ne se poserait pas ; ou, pas de la même manière. Si l’on considère l’électricité comme un facteur de bien-être collectif, alors, de par son importance démographique, on ne saurait ignorer le monde rural voire les zones péri-urbaines. Du point de vue de l’histoire sociale d’ailleurs, comme le suggère Catherine Coquery-Vidrovitch, on doit par exemple s’interroger sur les incidences de l’électrification sur la vie quotidienne et les changements de mentalités, sur « l’action de la culture matérielle sur le consommateur ».30 Cela pourrait constituer l’une des pistes les plus prometteuses de l’histoire de l’électrification rurale. Également, la prise en compte du jeu des acteurs pourrait permettre de s’intéresser aux comportements des parties prenantes ainsi qu’à leur recherche de la stratégie gagnante, à la fois pour faire avancer durablement le projet d’électrification rurale et pour s’imposer comme acteur incontournable de ce processus.

Sur les interactions entre acteurs de l’électrification rurale

En matière d’électrification rurale au Cameroun, on observe une dualité des acteurs. Au début du processus en effet, la puissance publique et la société nationale d’électricité étaient les seules parties prenantes. Après la décolonisation, six sociétés d’électricité se sont ainsi succédé au Cameroun, avec des statuts juridiques différents : de 1962 à 1974 ce sont la West Cameroon Electricity Corporation (POWERCAM), la société Énergie électrique du Cameroun (ENELCAM) et la société Électricité ← 309 | 310 → du Cameroun (EDC) qui étaient les opérateurs du secteur. Entre 1974 et 2001, la SONEL en assure une gestion en monopole verticalement intégré. De 2001 à 2013, l’américain AES reprend les actifs de la SONEL et crée la société AES SONEL. Celle-ci est cédée au fonds d’investissement britannique Actis en 2013 et devient Eneo. Depuis quelques années, ces acteurs classiques ont été rejoints dans la conduite de ce projet par des agences gouvernementales, mais surtout par des organisations non gouvernementales (ONG), de petites et moyennes entreprises (PME) ainsi que des opérateurs privés. Il s’agit dans cette partie de relever le rôle de ces acteurs en l’illustrant par les questions du financement et de la décentralisation des solutions techniques.

La contestation du rôle de l’État

L’intervention de l’État dans le développement du secteur de l’électricité a été présentée, avant le triomphe néo-libéral de la fin des années 1980, comme le moyen privilégié de rendre cette énergie accessible au plus grand nombre et donc, la condition pour en maximiser les bénéfices sociaux. De plus, dès l’indépendance, les pouvoirs publics au Cameroun ont monopolisé l’initiative de la planification du développement, notamment du développement rural. Par ce biais, ils ont acquis une maîtrise entière de la question de la fourniture aux zones rurales de l’énergie électrique lorsque celle-ci s’est posée. Durant cette période, c’est de l’État que dépend aussi bien la planification de cette initiative que son financement. C’est en effet au niveau central que sont conçus et discutés les programmes d’investissement destinés à l’électrification rurale. Les sociétés d’électricité sont quant à elles chargées de l’exécution matérielle des travaux d’électrification. Du reste, « beaucoup de compagnies d’électricité des pays en développement sont réticentes à s’engager dans de nouveaux projets d’électrification rurale, toujours déficitaires et préfèrent consacrer leurs ressources limitées à la satisfaction des besoins des abonnés urbains et à la consolidation du réseau rural existant ».31 Il est par conséquent évident que l’électrification rurale soit considérée comme le principal échec de l’action de la SONEL au cours de cette période.

Les développements déjà relevés au cours des années 1990 avaient pour but de réduire le rôle de la puissance publique dans l’initiative d’électrification rurale. En effet, les directives imposées par les institutions financières internationales ont encouragé une déréglementation du secteur de l’électricité et par conséquent, sa libéralisation progressive. Plus encore, la contestation du rôle économique de l’État s’est développée, bien que dans le même temps le besoin de régulation se soit imposé ← 310 | 311 → pour clarifier le rôle des nouveaux acteurs. Quoiqu’ils gardent une place importante en matière de financement, notamment par des contributions sur le budget public d’investissement et l’aval apporté aux emprunts destinés à la réalisation des projets d’électrification, les pouvoirs publics n’ont désormais qu’une relative maîtrise de la conception, du choix et de la programmation des projets d’électrification rurale. Ces responsabilités sont dorénavant assumées par les agences gouvernementales constituées dans le cadre de la libéralisation : l’Agence de régulation du secteur de l’électricité (ARSEL) et l’Agence d’électrification rurale (AER) en 1998, le Fonds d’électrification rurale en 2009 chargés respectivement de la régulation du secteur de l’électricité, de la promotion de l’électrification rurale et de son financement.

Les sociétés d’électricité, elles également, ont perdu la maîtrise de la procédure d’exécution de ces projets du fait évidemment de la libéralisation et de l’entrée sur le marché d’entreprises privées. Les ONG, les PME et les autres intervenants privés de ce processus font prévaloir leur capacité à décentraliser la conception et la réalisation des projets d’électrification rurale : de nombreuses ONG sont ainsi porteuses de projets d’électrification en s’associant parfois à des investisseurs étrangers. C’est le cas à Nganha, localité de la région de l’Adamaoua où l’ONG Global Village Cameroon a contribué avec la Banque mondiale à la construction d’une microcentrale photovoltaïque en 2008. Aux côtés des ONG, on a vu se constituer ces dernières années des initiatives de communautés locales.

Un nouveau créneau pour les communes

L’omniprésence de l’État et de la SONEL dans l’initiative d’extension aux zones rurales des réseaux électriques interconnectés a longtemps fait de celle-ci une opération déclenchée au sommet de l’État et par conséquent aux visées plus politiques que sociales et économiques. À la différence de pays comme la France où l’existence d’une institution communale forte dès le XIXe siècle a facilité l’électrification des zones rurales,32 l’électrification au Cameroun est restée, pendant de nombreuses années, dépendante du pouvoir central. Toutes les initiatives communautaires allant dans ce sens ont été annihilées. Néanmoins, jusqu’à la fin des années 1980, le désir d’électrification des communautés s’exprimait à travers les requêtes d’électrification non inscrites aux programmes de la SONEL déposées auprès du ministère en charge de l’énergie. Témoignage d’une ← 311 | 312 → forte demande sociale, celles-ci sont passées de 120 en 1984 à 310 en 1989.33

Guillaume Bouvier indique du reste que « ce sont les collectivités locales, regroupées dans des syndicats intercommunaux à l’échelle de petits « pays » ou de cantons, et les agriculteurs, regroupés en coopératives d’électricité, qui se sont engagés les premiers afin d’apporter l’électricité aux villages et aux habitations isolées ».34 Avec l’amoindrissement de l’État, les communes font au Cameroun l’apprentissage d’un nouveau rôle.

Si les progrès en matière d’électrification rurale sont liés à l’existence de telles organisations intercommunales, on comprend alors les résultats décevants enregistrés au Cameroun. Le Syndicat de communes des Hauts-Plateaux (SIHPLATEAUX), l’un des premiers syndicats de communes du pays, n’a été créé qu’en 2012 par quatre collectivités locales de ce département de la région de l’Ouest : Bamendjou, Batié, Bangou et Baham. Celles-ci ont choisi de se réunir pour porter un projet commun de densification de l’électrification rurale (DER-Hauts-Plateaux). Ceci constitue ainsi une approche originale au Cameroun, favorisée par la reconnaissance des bienfaits et des opportunités de l’intercommunalité. Il introduit des éléments de comparaison avec l’expérience de la France puisque le principal partenaire de ce syndicat est la commune de Saint-Germain-au-Mont-D’or. On comprend alors que ce projet s’inspire des réalisations du Syndicat intercommunal de gestion des énergies de la région lyonnaise (SYGERLY), dont est membre cette commune.

Les collectivités locales tendent donc à s’imposer au Cameroun comme des acteurs incontournables de l’initiative d’électrification rurale, aux côtés des ONG notamment. La nature de ces organisations, dans un contexte marqué par la lutte contre la pauvreté et par la décentralisation administrative, pousse instinctivement ces nouveaux acteurs à défendre l’option d’un financement et de solutions techniques d’électrification du monde rural décentralisés.

L’évolution de la question du financement

La question du financement est sans doute l’une des plus cruciales en matière d’électrification rurale. Dans de nombreux cas, en effet, l’exploitation des installations est déficitaire, freinant les investissements. La puissance publique finit par occuper une place prépondérante dans ce cadre. Le schéma couramment employé au Cameroun jusqu’à la fin des années 1980 a consacré un financement de l’État à hauteur de 80 % des ← 312 | 313 → investissements. La SONEL complétait ces investissements sur ses fonds propres, soit près de 20 % des capitaux mobilisés.

L’une des évolutions majeures de la question du financement de l’électrification rurale est intervenue à la fin des années 1970, même si ses effets n’ont été palpables au Cameroun qu’au milieu de la décennie suivante. L’électrification rurale cesse d’être une simple question de développement régional pour devenir un enjeu international : l’intérêt de la Banque mondiale, des agences onusiennes, des donateurs et investisseurs étrangers se développe. Cette évolution de la question de l’électrification rurale a pour effet d’attirer les capitaux extérieurs pour le financement des projets d’extension au monde rural des lignes électriques. À de nombreuses occasions, le Cameroun a fait jouer ses relations bilatérales pour glaner des aides et des emprunts auprès de ses partenaires, à l’instar du Canada et de la Grande-Bretagne, pour financer des projets. On a ainsi noté l’implication de la Canadian International Development Agency (CIDA) et de la Society for the Expansion of Exportations (SEE) dans le projet d’électrification des régions Centre-Sud-Littoral, conduit en trois phases pour la construction de lignes moyenne tension triphasées. Elles ont apporté 41 et 25 % respectivement des 11,2 milliards de francs CFA mobilisés pour la deuxième phase dudit projet.35 La Grande-Bretagne quant à elle, l’une des anciennes puissances tutélaires du Cameroun, a contribué au financement de l’électrification de la région du nord-ouest à hauteur de 4,4 milliards de francs CFA, soit plus de 57 % des investissements.36

L’essentiel de ces investissements était en réalité soutenu par la puissance publique. Elle garantissait d’une part les crédits contractés auprès des bailleurs de fonds et autres partenaires internationaux et accordait d’autre part des incitations nécessaires à la SONEL pour qu’elle remplisse son rôle sans que sa trésorerie n’en soit trop affectée. Il était ainsi par exemple indiqué dans le rapport du conseil d’administration de cette entreprise en 1983 que « le programme d’équipement inscrit au Ve plan et à l’issue duquel l’électrification en profondeur du pays sera réalisée ne pourra être entièrement exécuté que si les mesures d’accompagnement et d’incitation envisagées par le Gouvernement sont vigoureusement appliquées ».37 L’une de ces mesures a consisté à permettre des hausses ← 313 | 314 → de tarifs de l’électricité. Les montants dégagés ont été en partie injectés dans le financement de l’électrification rurale.38

La volonté de contrôle par l’État de l’électrification rurale est perceptible dans la Loi de l’électricité de 1998, malgré la libéralisation que celle-ci consacre et l’orientation de l’action publique vers la régulation : les subventions de l’État y constituent encore une part importante des ressources de l’Agence de l’électrification rurale. L’État du Cameroun semble alors ignorer toutes les possibilités non étatiques qui se développent alors. Cette prise en compte ne s’est faite que par la suite, notamment dans le décret de 2009 qui crée et organise le Fonds d’énergie rurale. De nombreux autres acteurs sont aujourd’hui impliqués dans l’électrification rurale au Cameroun, notamment dans son financement. C’est le cas de la Banque islamique de développement, de la Banque africaine de développement, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Cette diversification des options de financement de l’électrification rurale est donc d’un intérêt évident. Elle représente aujourd’hui l’une des questions discutées entre les acteurs impliqués ; il en est de même des choix techniques.

Des options techniques qui se diversifient

À côté des options de financement, d’organisation et de régulation qui font objet de discussion entre les acteurs étatiques et non gouvernementaux, la recherche ainsi que la promotion de la meilleure solution technique constituent un autre noeud de l’électrification rurale. Deux tendances sont opposées : ce sont l’électrification rurale par extension des réseaux et l’électrification rurale décentralisée (ERD). Mais, pour cette question aussi, on observe un glissement vers des solutions décentralisées sans que l’existence des réseaux nationaux interconnectés ne soit définitivement remise en cause.

De manière générale, les sociétés nationales d’électricité considèrent ce moyen comme le moins coûteux et le plus efficace. Les investissements nécessaires sont certes importants mais ont l’intérêt d’être durables.39 À l’opposé, elles expriment des réticences quant aux coûts élevés du fonctionnement des centrales autonomes, aux difficultés de maintenance et de recouvrement des factures entre autres pour l’exploitation de ces centrales.40 L’extension des réseaux interconnectés en construction aux localités des zones rurales a ainsi constitué le principal moyen de l’électrification rurale au Cameroun. Jusqu’à présent, les projets ← 314 | 315 → d’électrification rurale conduits au Cameroun par les sociétés d’électricité le sont par ce biais.

Des indices laissaient cependant penser en 1997 que, des 7 307 localités rurales non électrifiées, seules 2 252 pouvaient être connectées aux réseaux nationaux soit à peine 31 % d’entre elles ;41 les autres étant trop éloignées de ces réseaux pour qu’une interconnexion soit envisagée. Dans ces cas, l’intérêt des solutions décentralisées est manifeste.

De plus, une dynamique sensible de remise en cause des réseaux est en cours à travers le monde. Elle se révèle être une modalité de contestation de la centralisation administrative et décisionnelle de même que de l’omnipotence de l’État dans l’économie et les questions de gouvernance locale. La vulgarisation des options techniques décentralisées pour le développement de l’électricité en général et l’électrification rurale en particulier semble se rapporter à ce mouvement. On voit donc se développer des projets de construction de centrales diesel, de centrales solaires photovoltaïques, de micro et de pico-centrales hydrauliques. Depuis les crises pétrolières de 1973 et 1979, le recours aux énergies renouvelables est présenté comme le moyen d’améliorer l’accès des populations à l’électricité. Mais, cette possibilité n’a été que tardivement explorée au Cameroun : le Plan énergétique national de 1990 n’y faisait référence qu’en termes de potentialités et la législation nationale ne l’incorpore qu’en 1998 dans la Loi sur l’électricité.

On considère désormais que les projets d’électrification rurale ont de meilleures chances d’aboutir en recourant aux ressources locales, qu’il s’agisse de ressources énergétiques, financières ou en compétence d’exploitation pour le fonctionnement et la maintenance des équipements nécessaires.42 De ce point de vue, les ressources d’énergies renouvelables sont nombreuses au Cameroun : la biomasse, l’énergie solaire, l’énergie éolienne et surtout la petite hydraulique. Le Cameroun est ainsi considéré comme ayant le plus grand potentiel forestier dans le bassin du Congo, quoiqu’inégalement réparti entre le nord et le sud. Les ressources hydroélectriques sont également importantes : le pays dispose de près de 20 GW de potentiel hydroélectrique utilisable, pour un productible de 115 TWH/an. Cependant, la compétence nécessaire à la maintenance des installations autonomes et souvent isolées de production et de distribution est souvent inexistante pour prendre en charge des technologies nouvelles.43 ← 315 | 316 →

Depuis le milieu des années 1990, des ONG et la Banque mondiale travaillent néanmoins à la promotion et à l’expérimentation de ces techniques. En 1997 par exemple, un programme expérimental de l’Energy Sector Management Assistance Program (ESMAP) du Groupe Banque mondiale a permis l’installation de pico-centrales hydroélectriques à Bamoungoum et à Ebié. En 2013, l’entreprise Schneider Electric s’est appuyée sur un groupement communautaire pour implanter une mini-centrale photovoltaïque dans la localité de Pitti-Gare, non loin de Douala. L’Agence de l’électrification rurale développe également le projet Rumpi-ERD pour l’électrification rurale des départements de la Meme et du Ndian dans la région du sud-ouest, signe sans doute que les potentialités de l’électrification rurale décentralisée sont prises en compte au Cameroun.

Conclusion

Le début du processus d’électrification rurale au Cameroun en 1971 a été suivi d’une longue période d’inactivité de la société nationale d’électricité. Les considérations politiques ne se prêtaient pas encore, à ce moment-là, à la réalisation d’un tel projet. C’est au cours de la décennie suivante que des efforts sont faits dans le sens d’étendre aux zones rurales les lignes des réseaux interconnectés qui les traversaient jusqu’alors. Il faut distinguer trois phases dans ce processus au Cameroun : les prémisses marquées par l’électrification de certaines campagnes du Mungo mais suivies d’une décennie d’inaction ; une phase de relance qui s’appuyait sur la planification du développement entre 1981 et 1987 ; une phase entamée depuis 1988 et marquée par la crise économique, les réformes libérales et un recul de l’État.

Ces étapes permettent d’apprécier le rôle timide de la puissance publique et sa contestation qui aboutit à une multiplication des acteurs ; les collectivités locales et les ONG occupent ainsi un peu plus de place dans la planification des projets. Il s’avère malgré tout que le niveau de l’électrification rurale au Cameroun est encore faible. Alors que le processus semble relancé depuis le milieu des années 2000, deux questions sont aujourd’hui discutées, à savoir le financement d’une part et les choix techniques appropriés d’autre part. Les options décentralisées tendent à s’imposer : le financement public est complété par des apports extérieurs plus importants ; le développement des énergies renouvelables décentralisées s’intensifie. Ces changements pourraient permettre une augmentation sensible du taux d’accès des ruraux à l’électricité, à condition de s’inscrire dans la durée. Il reste par ailleurs à espérer que les efforts d’écriture de l’histoire de l’électricité en Afrique prendront en compte cette préoccupation.


1 Catherine Coquery-Vidrovitch, « La politique de réseaux d’électrification en Afrique. Comparaison Afrique de l’Ouest, Afrique du Sud. Ou comment faire de l’histoire sociale à partir de sources économiques », in L’électrification outre-mer de la fin du XIXe siècle aux premières décolonisations, eds. Dominique Barjot et al. (Paris : Publications de la Société française d’histoire d’outre-mer, 2002), 71.

2 On peut retenir parmi ces travaux ceux de Céline Boileau, « La vocation industrielle de l’électricité en Afrique du Sud (1880-1980) » (mémoire de DEA, Université de Paris IV, 2000) ; Stéphanie Robert, « L’électrification du Burkina Faso et ses implications socio-économiques depuis les années 1970 » (mémoire de Maîtrise, Université de Paris VII, 2001) ; Aurélie Engilberge, « L’électrification de l’Oubangui-Chari (1945-1960). Planification et réalités de l’électrification d’un territoire d’outre-mer » (mémoire de Maîtrise, Université d’Aix-Marseille, 2002) ; Chantal Chanson-Jabeur, Catherine Coquery-Vidrovitch et Odile Goerg (eds.), Politiques d’équipement et services urbains dans les villes du Sud. Étude comparée (Paris : L’Harmattan, 2004) ; Stéphane William Mehyong, « La genèse de l’électrification de l’Afrique-Équatoriale française de 1910 à 1959 » (Thèse de Doctorat, Université de Bordeaux III, 2008) ; Rodrigue Lekoulekissa, « Équipement électrique et développement économique : le cas du Gabon de 1928 à 1964 » (mémoire de DEA, Université d’Aix-Marseille, 2004) ; Rodrigue Lekoulekissa, « L’électrification du Gabon, 1935-1985. Stratégies, mutations et limites » (Thèse de Doctorat, Université d’Aix-Marseille, 2009 (publiée en 2011 chez L’Harmattan).

3 Institut de l’énergie des pays ayant en commun l’usage du français (IEPF). Guide de l’énergie (Paris : ministère de la Coopération et du Développement, 1988), 409. L’IEPF est devenu l’Institut de la francophonie pour le développement durable (IFDD) en 2013.

4 Modeste Nkutchet, L’Énergie au Cameroun (Paris : L’Harmattan, 2004), 334.

5 Mémorandum n° 789/1380/1925, 17 juin 1925, Rj 1925 1, Archives nationales de Buéa (ANB).

6 Mémorandum n° 2143/83/1930, 25 novembre 1930, Rj 1925 1, ANB.

7 Catherine Coquery-Vidrovitch, « La politique de réseaux d’électrification en Afrique », 50-51.

8 Rapport des travaux publics, relatif au plan d’adduction d’eau et d’électrification des principaux centres du territoire, 1945-1950, 1AC730, Archives nationales de Yaoundé (ANY).

9 Appendix B3 of the Advisory Committee on Economic Development and Social Welfare, Cameroons Provincial Committee ; Electricity Development, Rj 1944/1, ANB.

10 Annual Report 1947. Cameroons Provinces, ANB.

11 Rapport annuel du gouvernement français à l’Assemblée générale des Nations Unies sur l’administration du Cameroun placé sous tutelle de la France, année 1951, ANY.

12 Maurice Laparra, « Enelcam-Alucam : l’énergie hydroélectrique du Cameroun à la rencontre de l’aluminium », in L’Électrification outre-mer de la fin du XIXe siècle aux premières décolonisations, eds. Dominique Barjot et al. (Paris : Publications de la Société française d’histoire d’outre-mer, 2002), 177-200.

13 Jules Kouosseu et Moïse Williams Pokam Kamdem, « L’électricité et le fédéralisme au Cameroun : la West Cameroon Electricity Corporation (POWERCAM), 1962-1975 », Journal gabonais d’histoire économique et sociale (JGHES), 1 (2013) : 37-39.

14 Nkutchet, L’énergie au Cameroun, 56. La Banque mondiale estime à 53,7 % le taux d’accès à l’électricité au Cameroun au cours de la période 2010-2014. Cet indicateur est de 37 % pour l’Angola, 55,8 % pour la Côte d’Ivoire, 89,3 % pour le Gabon, 64,1 % pour le Ghana et 55,6 % pour le Nigeria par exemple. « Accès à l’électricité (% de la population) », Banque mondiale, consulté le 27 juin 2014, donnees.banquemondiale.org/indicateur/EG.ELC.ACCS.ZS.

15 Coquery-Vidrovitch, « La politique de réseaux d’électrification en Afrique », 82-83.

16 Électricité du Cameroun, Rapport de l’Assemblée générale ordinaire du 15 décembre 1971, Boîte 925891, Archives EDF.

17 Ibid.

18 Cas du Ghana : Coquery-Vidrovitch, « La politique de réseaux d’électrification en Afrique », 83.

19 Domoina Randriamiarina, « Les grandes tendances des politiques d’aide dans le secteur de l’électrification dans les PED, en particulier en Afrique » (mémoire de Master professionnel, Université d’Auvergne, 2008), 4.

20 André Franqueville, Une Afrique entre le village et la ville : les migrations dans le sud du Cameroun (Paris : Éditions de l’ORSTOM, 1987), 601.

21 Ministère de l’Eau et de l’Énergie (MINEE) et Agence canadienne de développement international, Projet de politique et de plan énergétiques pour le Cameroun (Yaoundé/Montréal : Direction de l’énergie/Lavalin International Inc., 1990), 44. Il faut s’inquiéter de ce que les rapports et documents statistiques ne précisent pas souvent le sens des indicateurs de l’électrification qu’ils présentent. Dans l’absolu, il faut distinguer le taux de desserte (rapport entre le nombre de ménages connectés et le nombre de ménages du pays), du taux d’électrification (rapport entre le nombre de ménages du pays pouvant accéder à l’électricité et le nombre de ménages du pays), du taux de couverture géographique (rapport entre la surface totale des zones électrifiées et la surface du pays) et du taux d’accès (rapport entre l’effectif de la population vivant dans les localités électrifiées et la population totale du pays) par exemple.

22 Assistance au ministère de l’Eau et de l’Énergie dans l’élaboration du Plan de développement à long terme du secteur de l’électricité horizon 2030 : rapport final, vol. 2 : étude économique-demande (MINEE, 2006), 59.

23 Nkutchet, L’énergie au Cameroun, 93.

24 Jean Boutrais, « Une histoire régionale du développement rural : le nord du Cameroun », Amira 42 (1982) : 100.

25 MINMEE, Projet de politique, 44.

26 IEPF, Guide de l’énergie, 414-417.

27 Franqueville, Une Afrique entre le village et la ville, 601.

28 MINPAT, Cinquième plan, 155.

29 Guillaume Bouvier, « Les collectivités locales et l’électricité. Territoires, acteurs et enjeux autour du service public local de l’électricité en France » (Thèse de Doctorat, Université Paris VIII Vincennes-Saint Denis, 2005), 39.

30 Coquery-Vidrovitch, « La politique de réseaux d’électrification en Afrique », 73.

31 IEPF, Guide de l’énergie, 417.

32 René Massé, Comment se sont-ils électrifiés ? Deux études de cas de politique nationale d’électrification : France, États-Unis (Paris : Éditions du GRET, Collection études et travaux, série en ligne n° 3, 2004) : 18.

33 MINMEE, Projet de politique, 44.

34 Bouvier, « Les collectivités locales », 39.

35 Cabinet civil de la Présidence de la République du Cameroun, Cameroun 1982-1992, des faits et des chiffres. Le bilan de la décennie Biya (Yaoundé : Imprimerie Saint Paul, 1992), 147.

36 Ibid., 148.

37 SONEL, Compte rendu de gestion, exercice 1982-1983 (Monaco : Paul Bory S.A.), 23.

38 Nkutchet, L’Énergie au Cameroun, 201.

39 IEPF, Guide de l’énergie, 414.

40 Ibid., 419.

41 Tchouate Heteu, « Contribution des énergies renouvelables ».

42 IEPF, Guide de l’énergie, 418 ; Hisham Zerriffi, Rural Electrification. Strategies for Distributed Generation (Londres : Springer, 2011), 19.

43 Tekounengning, « Contribution au développement des micros centrales hydroélectriques dans la région de l’ouest Cameroun » (Thèse de Doctorat, Université de Dschang, 2010), 86 et 100.