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Electric Worlds / Mondes électriques

Creations, Circulations, Tensions, Transitions (19th–21st C.)

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Edited By Alain Beltran, Léonard Laborie, Pierre Lanthier and Stéphanie Le Gallic

What interpretation(s) do today’s historians make of electrification? Electrification is a process which began almost a hundred and fifty years ago but which more than one billion men and women still do not have access to. This book displays the social diversity of the electric worlds and of the approaches to their history. It updates the historical knowledge and shows the renewal of the historiography in both its themes and its approaches. Four questions about the passage to the electrical age are raised: which innovations or combination of innovations made this passage a reality? According to which networks and appropriation? Evolving thanks to which tensions and alliances? And resulting in which transition and accumulation?

Quel(s) regard(s) les historiens d’aujourd’hui portent-ils sur l’électrification, processus engagé il y a près de cent cinquante ans mais auquel plus d’un milliard d’hommes et de femmes restent encore étrangers ? Le présent volume rend compte de la diversité des mondes sociaux électriques et des manières d’enquêter sur leur histoire. Il actualise les connaissances et témoigne du renouvellement de l’historiographie, dans ses objets et ses approches. Quatre points d’interrogation sur le basculement des sociétés dans l’âge électrique jalonnent le volume : moyennant quelles créations ou combinaisons créatrices ? En vertu de quelles circulations et appropriations ? Selon quelles tensions et alliances ? Et produisant quelles transitions et accumulations ?

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Le développement des technologies de l’information et de la communication en Côte d’Ivoire face aux contraintes d’énergie électrique

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Le développement des technologies de l’information et de la communication en Côte d’Ivoire face aux contraintes d’énergie électrique

Alain François LOUKOU

Abstract

The widespread access to electricity is an important condition for the development of a country. Yet in Ivory Coast many areas of the country do not have access to this energy. In this sense, we can talk about electrical divide in the same way that we talk more commonly about digital divide to describe the unequal access to information and communication technologies (ICTs). Faced with this situation, a fair energy policy must fulfill two objectives: ensure the widest possible access for citizens to electricity and improve the ICTs Development Index (IDI) that is an indicator to characterize ICTs development in each country. Indeed, users’ many digital devices require power supply for optimal use. Electricity is therefore a prerequisite for the popularization of ICTs and the development of information society under construction. Unfortunately the current electricity supply constraints in Côte d’Ivoire are likely to hinder such an achievement.

This study analyzes the juxtaposition of these two types of divides and their different implications in terms of socioeconomic development.

Keywords: electricity, selective power cut, electrical divide, digital divide, development

Résumé

L’accès généralisé à l’énergie électrique est une condition importante pour le développement d’un pays. Pourtant en Côte d’Ivoire de nombreuses zones du pays n’ont pas accès à cette énergie. Dans ce sens, l’on peut parler de fracture électrique au même titre que l’on parle plus couramment de fracture numérique pour désigner l’inégal accès aux technologies de l’information et de la communication (TIC). Face à cette situation, une politique énergétique équitable doit remplir deux objectifs : garantir aux citoyens l’accès le plus large possible à l’électricité et améliorer l’indice de développement des TIC. En effet, les nombreux terminaux numériques dont disposent les usagers nécessitent une alimentation électrique pour une utilisation optimale. L’électricité constitue donc un préalable à la vulgarisation des TIC et au développement de la société de ← 343 | 344 → l’information en construction. Malheureusement les contraintes actuelles en matière de fourniture électrique en Côte d’Ivoire sont de nature à entraver une telle réalisation.

Cette étude analyse la juxtaposition de ces deux types de fractures ainsi que leurs différentes implications en termes de développement socioéconomique.

Mots clés : Électricité, délestage, fracture électrique, fracture numérique, développement

*

Introduction

D’une façon générale, la plupart des pays africains souffrent d’un déficit chronique en production d’énergie électrique, d’où l’initiative Power Africa du président américain Barack Obama, lancée en 2013, visant à améliorer la fourniture en électricité des entreprises et foyers africains. Toutefois, en comparaison avec ceux de nombreux pays africains au sud du Sahara, le secteur de l’électricité en Côte d’Ivoire apparaît globalement satisfaisant. La Côte d’Ivoire exporte même de l’électricité vers plusieurs pays de l’Afrique de l’Ouest (Bénin, Burkina Faso, Ghana, Mali et Togo). Pour autant, il convient d’admettre que le secteur de l’énergie est en proie à des difficultés structurelles et systémiques qui en limitent les performances. Selon une étude1 de la Banque africaine de développement, le secteur est handicapé par l’insuffisance des moyens de production. Quoiqu’elle soit exportatrice d’énergie électrique, la Côte d’Ivoire enregistre en effet un déficit énergétique et ne parvient donc pas à satisfaire ses propres besoins domestiques. Ce paradoxe s’explique justement par le fait qu’une partie de sa production est exportée ; les exportations étant économiquement plus rentables. Par ailleurs, le coût élevé de l’électricité ne permet qu’un accès limité des populations, surtout celles vivant dans les zones rurales.2 Même dans les grandes villes, la fourniture de l’électricité est parfois discriminée selon le statut des quartiers : les quartiers précaires et les milieux périurbains sont largement défavorisés en période de délestage accentué. À cet égard, l’on peut parler de fracture électrique comme l’on parle communément de fracture numérique pour stigmatiser l’inégal accès aux ressources en technologies de l’information et de la ← 344 | 345 → communication.3 Ce faisant, on enregistre la juxtaposition de deux types de fractures : la fracture électrique et la fracture numérique. La présente étude a précisément pour objet de montrer que la fracture numérique est en grande partie liée au faible niveau d’accès des populations à l’énergie électrique, même s’il existe d’autres facteurs explicatifs. Aussi, réduire le déficit énergétique et le coût final aux usagers en Côte d’Ivoire est-il une manière de contribuer à l’émergence du pays sur tous les plans. L’enjeu est double : d’une part, favoriser l’accès équilibré à l’électricité pour tous en vue de réduire la fracture électrique au niveau territorial, et de l’autre, réduire la fracture numérique en vue de favoriser le développement de la société de l’information qui détermine de plus en plus le mode de vie des sociétés du XXIe siècle. En effet, le sentiment de sécurité et de confort de vie que procure l’électricité va désormais de pair avec celui du bonheur de pouvoir communiquer et de s’informer facilement, rapidement et en tous lieux.

Après avoir indiqué, dans une première étape, l’intérêt scientifique du sujet et le mode de mobilisation des connaissances nécessaires à la conduite de cette étude, nous verrons dans une seconde étape comment les deux types de fractures se superposent ou se juxtaposent. La compréhension de l’évolution des rapports de causalité entre « fracture électrique » et « fracture numérique » conduit à une troisième étape qui consiste en l’analyse des incidences de la fracture électrique sur le développement de la société de l’information et du savoir. Enfin, l’examen des mesures étatiques visant à favoriser un accès élargi à l’électricité fera l’objet de la quatrième partie.

Intérêt scientifique du sujet et mode de collecte des données

Intérêt scientifique du sujet

Cette étude vise principalement à rechercher et analyser les effets de la disparité de fourniture en électricité sur le développement de la société de l’information et du savoir. Avec le développement fulgurant de l’électronique et du numérique, les sociétés et les économies ont basculé dans une configuration sociotechnique nouvelle caractérisée par un recours ← 345 | 346 → croissant aux technologies de l’information et de la communication (TIC). Quels que soient les lieux où elles habitent (dans les zones rurales comme dans les zones urbaines), les populations contemporaines ont un besoin sans précédent de communiquer ou de s’informer.4 Or les moyens disponibles (téléphones, ordinateurs, télévisions, tablettes, etc.) ont besoin d’être alimentés régulièrement en énergie électrique pour fonctionner de façon optimale. L’électricité est avant tout un service d’intérêt économique et social général.

Si dans les pays industrialisés et émergents l’accès à l’électricité relève d’un service universel5 presque banal, dans de nombreux pays en développement, en revanche, il en va tout autrement encore. Parfois plus de la moitié des foyers n’a pas accès à cette énergie. En Côte d’Ivoire, selon le ministère des Mines, de l’Énergie et du Pétrole,6 seulement 1,1 million de ménages sur 4 millions recensés (soit 28 % de la population) disposent d’un abonnement électrique. Si la consommation d’énergie électrique est en relation avec le niveau de développement d’un pays, elle influe également sur l’indice de développement des TIC qui sert à suivre et à comparer les progrès accomplis en matière de TIC dans différents pays. Dans ces conditions, il nous est apparu important, en tant que chercheur sur le rôle des TIC dans le développement, de chercher à comprendre les incidences de l’insuffisance en fourniture électrique sur la généralisation des TIC en Côte d’Ivoire. Cette motivation a orienté la technique de mobilisation des données que nous décrivons ci-dessous.

Mode de collecte des données

Trois techniques ont été utilisées pour acquérir les données nécessaires à l’analyse : a) la recherche d’informations par le Web ; b) l’observation participante ; c) les entretiens avec certains responsables de la Compagnie ivoirienne d’électricité (CIE) mais aussi avec certains usagers.

L’Internet et les moteurs de recherche constituent des moyens indispensables dans l’arsenal de la recherche scientifique contemporaine surtout dans le contexte africain où les bibliothèques physiques font souvent défaut. Dans cette optique, nous avons adopté la démarche ← 346 | 347 → méthodologique préconisée par Kuhlthau.7 Cette démarche met en évidence le sentiment d’incertitude qui caractérise le chercheur d’information, particulièrement au début de sa recherche. Elle permet toutefois d’orienter la recherche à travers différentes étapes. L’application de cette technique de recherche nous a ainsi permis d’acquérir, via le moteur de recherche Google, des connaissances d’ordre général sur le secteur de l’électricité ainsi que sur les inégalités de fourniture de cette énergie dans différents pays y compris du monde développé. Elle nous a également permis de hiérarchiser l’information pour nous focaliser sur celle qui était fondamentalement utile à notre étude.

Au total, on notera que par la puissance de récolte et de stockage des informations (textes, statistiques, cartes, images, etc.) sans commune mesure avec les moyens conventionnels, l’Internet et le Web se sont avérés des sources d’information déterminantes contribuant ainsi pour une large part à la formalisation et à la compréhension de ce sujet de recherche. Toutefois, les informations recueillies par ce canal n’étant pas suffisantes, il a fallu les combiner avec d’autres sources d’information. Cette préoccupation nous a amené à recourir à deux autres techniques d’acquisition de données : l’observation participante et les entretiens.

Dans certaines recherches, l’expérience de terrain est indispensable pour appréhender de visu et vivre in situ la réalité, l’expérimenter et l’explorer afin d’identifier des situations ou des caractéristiques renfermant un potentiel d’informations utiles. En l’occurrence, nous avons décidé de séjourner dans deux zones rurales non électrifiées de plusieurs centaines d’habitants pour comprendre comment les populations parviennent à alimenter principalement leurs téléphones portables et à regarder la télévision. Notre choix s’est porté sur les localités agricoles de Loukoukro (située sur l’axe routier Yamoussoukro-Sinfra) et de Kramokro (située à environ 9 km au nord de la ville de Sinfra mais dépendant administrativement de la sous-préfecture de Bonon située à environ 35 km au nord-ouest) (voir Illustration 1, ci-dessous). ← 347 | 348 →

Illustration 1. Localisation des zones d’étude

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Le choix de ces deux localités non électrifiées n’est pas fortuit. Le cas de la première localité relève d’un certain paradoxe. Située à une dizaine de kilomètres seulement de la capitale politique Yamoussoukro, et de surcroît en bordure d’une route nationale bitumée, elle ne bénéficie pourtant pas encore des bienfaits de l’électricité. Le second cas signale l’isolement géographique d’un site non électrifié, avec toutes les conséquences imaginables (absence de bien-être social, difficultés d’accès à l’information, etc.). L’immersion dans ces deux univers ruraux a permis la récolte d’informations significatives qui ont aidé à progresser vers une meilleure compréhension des difficultés qu’éprouvent les populations face à l’absence d’électricité. En effet, rencontrer les populations concernées là où elles vivent, partager temporairement leur quotidien, recueillir directement leurs sentiments a été une expérience très enrichissante du point de vue scientifique car véritablement utile pour la description et l’analyse. Cela constitue la preuve de ce que rien ne ← 348 | 349 → remplace l’expérience. Des photographies ont été prises pour illustrer les difficultés des populations.

Des entretiens avec diverses catégories de personnes ont été nécessaires pour compléter les ressources documentaires et la visite de terrain. Étant entendu que la fourniture d’électricité relève d’un service universel, nous avons d’abord cherché à discuter avec certains responsables de la compagnie nationale d’électricité pour comprendre les raisons de la discrimination territoriale dans la connexion électrique. Quoique la démarche fût parfois laborieuse (obligation de recourir à une chaîne administrative hautement hiérarchisée, complexe et lente), nous avons néanmoins pu obtenir d’utiles informations auprès de ceux qui ont bien voulu nous renseigner et nous orienter. Nous avons par la suite aléatoirement interrogé, à Bouaké, une cinquantaine d’usagers (notamment des étudiants et collègues enseignant-chercheurs) quant à l’incidence de l’électricité sur leurs usages au quotidien des TIC. Le choix de ces deux catégories d’usagers obéit au fait que ces derniers sont par vocation scientifique de grands utilisateurs potentiels ou réels des TIC. Aussi, des difficultés en matière d’accès à l’électricité ou des coupures récurrentes pourraient considérablement affecter l’utilisation de leurs terminaux. Enfin, avec la bienveillance de différents gérants de cybercafés et de cabines téléphoniques cellulaires, nous avons recueilli d’autres données importantes. Les unes se rapportent aux incidences de l’électricité sur le fonctionnement de leurs activités ; les autres, plutôt sur le quotidien de leurs clients. Concernant les enquêtes auprès des gérants de cybercafés, nous nous sommes appuyés sur les statistiques les plus récentes de l’Autorité de régulation des télécommunications en Côte d’Ivoire (ARTCI). Ainsi à Bouaké où nous avons enquêté, on comptait au 31 décembre 2014 soixante-huit cybercafés régulièrement enregistrés. Il convient de signaler que la décision de l’État ivoirien de formaliser et de contrôler ce secteur qui est devenu un véritable foyer de cybercriminalité amène les gérants à être prudents et peu coopératifs en matière d’enquêtes. De ce fait, nous n’avons pu enquêter qu’auprès de 20 gérants, soit environ 30 % d’entre eux.

Une fois l’essentiel des informations recueilli, il était plus aisé d’aborder l’aspect analytique proprement dit de la recherche, comme il suit.

La superposition de deux types de fractures : approche socio-spatiale des fractures électrique et numérique

Avec l’avènement de la société de l’information, une nouvelle forme d’inégalité est apparue, générant une sorte de superposition de fractures : la fracture électrique (qui existait déjà) et la fracture numérique. Cette section analyse, tour à tour, ces deux types de fractures. ← 349 | 350 →

Le paradoxe ivoirien : un pays exportateur d’électricité mais qui souffre de profondes difficultés et inégalités en matière d’accès à l’électricité

La Compagnie ivoirienne d’électricité (CIE) est devenue en l’espace de deux décennies un leader africain du secteur de l’électricité, faisant de la Côte d’Ivoire un exportateur de cette énergie. Mais si la Côte d’Ivoire a produit 1 600 mégawatts d’électricité en 2013, cette production électrique est onze fois inférieure à celle d’un petit pays (en termes de superficie et de population) comme la Belgique. Quant à la consommation moyenne annuelle d’électricité d’un Ivoirien, elle n’était que de 290 kWh en 2012, à comparer aux 4 604 kWh d’un Sud-Africain (2011), aux 6 847 kWh d’un Français et aux 13 246 kWh d’un Américain.8 Notons toutefois que la moyenne en Afrique subsaharienne (Afrique du Sud exclue) était seulement d’environ 130 kWh selon une étude de la Banque mondiale.9

Les entretiens que nous avons eus avec certains responsables de la compagnie d’électricité nous situent sur les facteurs qui expliquent cette situation : il s’agit principalement de l’insuffisance des investissements sur le réseau de transport et de distribution ainsi que sur l’appareil de production. En effet, quoique le secteur de l’électricité en Côte d’Ivoire apparaisse globalement satisfaisant au regard des standards africains, il convient d’admettre qu’il est en proie à de nombreuses difficultés structurelles et systémiques qui font que certaines zones géographiques ainsi qu’une proportion importante de leurs populations n’ont pas accès à cette énergie. Le secteur est handicapé par l’insuffisance des moyens de production et de distribution malgré les efforts récents fournis par l’État. Cette situation pourrait être à l’origine des coupures fréquentes et des délestages occasionnels ainsi que de la qualité peu appréciée par les Ivoiriens de l’énergie fournie. Au demeurant, sur son site Internet, la Compagnie ivoirienne d’électricité (CIE) fournit des informations utiles sur l’évolution de son temps moyen de coupure (TMC) par client, indicateur qui caractérise la qualité de la desserte électrique : le temps ← 350 | 351 →

moyen de coupure globale du réseau à la fin du mois de décembre 2010, hors délestage, était de 55 h 51 mn, en hausse de 3 h 30 mn (+7 %) par rapport au TMC réalisé en 2009 qui était de 52 h 21 mn.10 En comparaison, en France le TMC par client (toutes causes confondues) était de 1 h 59 mn en 2010 contre 3 h 18 mn en 2009 soit une baisse significative d’environ 40 %.11

Le tableau ci-dessous recense les principaux indicateurs de performance en électricité en Côte d’Ivoire, en 2012.

Tableau 1. Principaux indicateurs de performance en électricité en Côte d’Ivoire en 2012

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Source : Banque africaine de Développement, Rapport d’évaluation du projet d’interconnexion des réseaux électriques Côte d’Ivoire – Guinée – Libéria – Sierra Leone (BAD, Département ONEC, 2013).

Le taux d’électrification du pays est relativement faible (34 %), dans la mesure où moins de la moitié de la population a accès à l’électricité. Notons que le taux d’électrification correspond à la population ayant effectivement accès à l’électricité par rapport à la population totale du pays. Le temps moyen de coupure (TMC) qui est de 55 heures par an et par habitant traduit quant à lui la mauvaise qualité de la desserte électrique. Indépendamment de ces faiblesses structurelles, le coût élevé du branchement et de la distribution ne permet qu’un accès limité aux populations, surtout pour celles vivant dans les zones rurales et dans les quartiers précaires. ← 351 | 352 →

Illustration 2. Le réseau électrique ivoirien en 2014

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La carte (Illustration 2) montre que les régions nord, nord-est et nord-ouest, principalement, sont assez mal desservies par rapport aux autres régions du pays. Parce qu’il regroupe la majeure partie de la population et des unités de production industrielle, le sud du pays bénéficie ainsi d’un meilleur niveau en matière de fourniture d’électricité. Ces disparités se traduisent également entre territoires urbains et territoires ruraux sur l’ensemble du pays : la plupart des villes sont relativement bien connectées au réseau électrique national au contraire de milliers de villages et autres localités rurales de plusieurs centaines voire milliers d’habitants. Même dans les grandes villes, la fourniture de l’électricité est parfois discriminée selon le statut des quartiers. Les quartiers précaires tels que Gobelet et Boribana à Abidjan, ou Gbintou à Bouaké, déjà mal desservis en temps normal et où prolifèrent les branchements anarchiques et dangereux, sont généralement plus défavorisés en périodes de délestages. Un publireportage régulièrement diffusé au cours de l’année 2014 sur la première chaîne de la télévision nationale (RTI1) résume bien la situation de l’électricité : « En Côte d’Ivoire, l’accès à l’électricité n’est pas une réalité pour tous. Certains quartiers et villages n’ont jamais vu la lumière ». Dans ce publireportage, un usager stigmatise la mauvaise qualité de l’électricité fournie en parlant de courant bana-bana12 servi ← 352 | 353 → dans les quartiers précaires. À l’évidence, les Ivoiriens ne sont pas tous égaux devant la fourniture en électricité. La localisation géographique et le statut social des populations constituent des facteurs discriminants dans l’accès à cette forme d’énergie.

D’un point de vue géographique, de fortes disparités spatiales (sud/nord ; territoires urbains/territoires ruraux ; quartiers aisés/quartiers précaires) existent donc, à tel point qu’on peut parler d’une « fracture électrique ». À cette discrimination initiale s’en est ajoutée une nouvelle : la fracture numérique. La sous-section qui suit analyse cette nouvelle forme de fracture en vue d’en comprendre, plus loin, les incidences sur le développement global du pays.

La fracture numérique vient se superposer à la fracture électrique existante

La fracture numérique désigne les disparités entre individus, foyers, entreprises et aires géographiques en termes d’accès aux TIC (Internet, ordinateurs, télévision, etc.). Sur la base de cette définition, on note qu’il existe une réelle fracture numérique en Côte d’Ivoire que les problèmes d’électricité peuvent contribuer à aggraver.

À l’exception du cas de la téléphonie mobile cellulaire où les taux de couverture géographique nationale sont globalement satisfaisants (en dépit d’inégalités ici et là), l’essentiel de l’outil national de télécommunications est généralement concentré à Abidjan. Certes, depuis quelques années on constate une sensible amélioration de la situation : généralisation de la technologie Wimax et surtout de l’Internet mobile rapidement devenu le principal mode de connexion des particuliers à l’Internet. Pour autant, il convient de noter que les disparités entre Abidjan et le reste du pays ; entre le Nord et le Sud ; entre les villes et les campagnes ainsi qu’entre les riches et les pauvres demeurent toujours flagrantes. Ainsi, les conditions d’accès au téléphone mobile cellulaire sont relativement plus aisées dans le sud et le centre du pays qu’ailleurs (Illustration 3). Cette discrimination spatiale s’observe surtout au niveau de l’Internet (accès via Wimax ou via clés mobiles, Illustration 4). À l’instar de l’accès à l’électricité, la localisation géographique et le statut social des populations semblent donc être des déterminants significatifs dans l’accès aux technologies numériques de communication. ← 353 | 354 →

Illustration 3. Réseau téléphonique mobile cellulaire de l’opérateur MOOV en 2014

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Illustration 4. Réseau Internet Wimax de l’opérateur MTN en 2012

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On observe que les réseaux de téléphonie mobile cellulaire (Illustration 3) et d’Internet Wimax (Illustration 4) s’apparentent pratiquement à la topologie du réseau électrique (Illustration 2). Qu’il s’agisse d’électricité ou de TIC, les régions nord du pays sont jusqu’ici nettement moins bien irriguées par rapport aux autres. Certes, la logique de rentabilité économique des opérateurs de réseaux de TIC les pousse à investir là où les populations ont les moyens financiers de s’abonner aux différents services proposés. Toutefois, leur logique est aussi guidée par la disponibilité en ressources électriques des zones d’investissement, nécessaires pour alimenter les terminaux des ménages et des entreprises ainsi que les propres éléments d’infrastructures de leurs réseaux (antennes relais de téléphonie mobile, bornes wimax, etc.). ← 355 | 356 →

Si les difficultés d’accès à l’Internet et au téléphone constituent les principales facettes de la fracture numérique en Côte d’Ivoire, elles sont cependant loin de caractériser la dimension d’ensemble du phénomène. La fracture numérique nationale se traduit également en termes d’accès aux médias audiovisuels nationaux et internationaux. Les nombreuses zones dépourvues de courant électrique indispensable pour alimenter les postes de télévision et les décodeurs des antennes paraboliques des chaînes satellitaires ne peuvent pas bénéficier des programmes de télévision. Il existe donc une inégalité entre les populations capables de disposer des ressources électriques et celles qui en sont dépourvues.

Les différentes formes de fracture numérique qui viennent d’être décrites ne sont pas nécessairement liées à un déficit électrique. Des difficultés internes à l’environnement du secteur des TIC sont à incriminer également. Entre autres, on note le sous-dimensionnement des réseaux numériques, consécutif au coût parfois très élevé des investissements. Cependant, à certains égards, les difficultés d’accès à l’électricité peuvent contribuer à accroître la fracture numérique et affecter significativement le quotidien des populations et leurs activités. La section qui suit analyse les incidences de l’inégalité d’accès à l’électricité sur le développement de la société numérique en Côte d’Ivoire.

Incidences de la fracture électrique sur le développement de la société de l’information

La fracture électrique affecte considérablement la vie numérique des Ivoiriens

Bien qu’on n’y prête pas souvent attention, notre société moderne est fortement dépendante de l’électricité dans divers contextes de la vie quotidienne. L’électricité est indispensable pour s’éclairer, faire fonctionner de nombreux outils domestiques, les industries, les services, etc. Rarement une source d’énergie a eu des répercussions aussi importantes sur la qualité de vie des populations et sur le bon fonctionnement de leurs activités. En Côte d’Ivoire où les indicateurs de performance en matière de fourniture d’électricité ne sont pas toujours satisfaisants, les populations, à des degrés divers et en fonction de leur lieu d’habitation, souffrent fréquemment de problèmes liés au manque ou aux pannes d’électricité : absence d’éclairage domestique et public avec l’insécurité découlant de l’obscurité ; impossibilité de faire fonctionner les différents appareils électroménagers ; obligation pour les écoliers de nombreux foyers ruraux d’étudier encore à la lampe tempête, etc. À ces égards, on peut considérer que l’électricité est l’un des services les plus importants pour améliorer le bien-être des individus. ← 356 | 357 →

Au-delà, il apparaît que l’électricité est indispensable pour le bon fonctionnement des sociétés et économies contemporaines caractérisées par l’omniprésence des TIC dans le quotidien des populations. L’univers numérique comporte une variété d’appareils dont le fonctionnement nécessite l’électricité. De ce fait, le manque d’électricité a généré une nouvelle forme de désagréments : incapacité à regarder la télévision, à alimenter convenablement les ordinateurs, à faire fonctionner les serveurs et décodeurs Internet, à faire des opérations bancaires dans les guichets automatiques, etc. Ces désagréments engendrent des perturbations dans le fonctionnement de la société de l’information. Le fonctionnement optimum d’une telle société nécessite en effet des ressources électriques adéquates pour alimenter la machinerie des outils numériques qui envahissent de plus en plus nos maisons et nos bureaux. Malheureusement, en Côte d’Ivoire, les faiblesses structurelles en termes de fourniture d’électricité contrarient fortement ce projet dans certains endroits.

Parce que le téléviseur reste le premier média de consommation nécessitant une alimentation électrique à partir d’un réseau de distribution publique, les désagréments et frustrations que suscite l’impossibilité d’y accéder par suite de coupures, de délestages ou par absence totale sont considérables sur les populations. Cet appareil de divertissement et d’information est aussi un puissant moyen de sensibilisation sur les problématiques lourdes actuelles telles que la fièvre hémorragique à virus Ebola, le VIH SIDA, ou encore la réconciliation nationale. Il associe images et sons permettant une pédagogie unique dans les politiques de sensibilisation. Il est donc dommageable que faute de courant électrique, une grande partie de la population ne puisse pas bénéficier correctement des bienfaits des campagnes de sensibilisation que le gouvernement fait régulièrement passer par ce média.

Si avec l’avènement des clés mobiles de connexion, l’usage de l’Internet tend à se généraliser avec une relative rapidité en Côte d’Ivoire, la fracture numérique entre les différentes régions du pays demeure une réalité indéniable. Le faible aménagement numérique du territoire national ne suffit pas à expliquer cette fracture au niveau de l’Internet. Les difficultés d’accès à l’électricité dans de nombreuses régions du pays en sont aussi grandement responsables. De par la nature de leurs métiers, de nombreux fonctionnaires (instituteurs, infirmiers, etc.) résident dans des zones reculées du pays totalement dépourvues d’électricité. Cette situation empêche l’accomplissement sur place de certaines téléprocédures que commande de plus en plus l’administration électronique instaurée depuis peu par le ministère de la Fonction publique. En cas de nécessité administrative, ces fonctionnaires sont obligés de parcourir de grandes distances sur des routes parfois impraticables pour se rendre dans une ville disposant de l’accès à l’Internet. Or, en raison de la fracture numérique, ← 357 | 358 → de nombreuses villes de province ne sont pas connectées au réseau Internet. La fracture numérique se superposant à la fracture électrique, la vie sociale de ces fonctionnaires devient très pénible dans ces endroits isolés ou marginalisés qu’ils ont hâte de quitter.

Même dans les villes, les coupures intempestives longues ou les microcoupures de courant, les délestages, les baisses récurrentes de tension affectent de diverses autres manières la vie économique et sociale des populations. Beaucoup de modalités et processus de la vie moderne ont tendance à se réaliser électroniquement et donc par le canal d’instruments qui nécessitent d’être alimentés en énergie électrique pour fonctionner correctement. Les procédures désormais obligatoires telles que l’inscription en ligne des élèves et étudiants sont souvent fortement contrariées par les pannes récurrentes d’électricité. De même, les activités bancaires en ligne (guichets automatiques, guichets de caisses), les innombrables petites entreprises de transfert électronique d’argent, les agences de voyage ou d’autres types d’activités en réseau sont souvent paralysées quand surviennent les pannes d’électricité. La conjonction des pannes récurrentes d’électricité et de celles des réseaux numériques cause beaucoup de désagréments au niveau des activités économiques et sociales générant parfois des frustrations et des colères chez certains usagers des deux types de systèmes.

Afin de mieux apprécier les incidences de l’inégalité d’accès à l’électricité à l’ère du numérique, nous avons décidé de faire une étude de cas portant sur une localité rurale non connectée au réseau électrique national.

L’absence d’électricité affecte plus sévèrement les populations rurales : le cas de la localité de Kramokro

Kramokro est une localité rurale de plusieurs centaines d’habitants, située à neuf kilomètres environ de piste rurale au nord de la sous-préfecture de Sinfra (centre ouest ivoirien). Ici, afin de ne pas totalement rester en marge de la révolution informationnelle et des bienfaits13 qui en découlent, deux paysans ont acquis, l’un, un petit groupe électrogène alimenté à l’essence, et l’autre, une petite installation d’énergie solaire. Ces deux générateurs électriques permettent aux nombreux habitants de ← 358 | 359 → ladite localité de regarder occasionnellement la télévision, notamment lors de grands événements sportifs, à partir de deux postes téléviseurs. Ils permettent surtout aux habitants disposant de téléphones portables cellulaires de charger leurs batteries (voir Illustrations ci-dessous).

Illustration 5. Photographies illustrant des séances de charge des téléphones portables dans des zones rurales non électrifiées (à partir d’une installation d’énergie solaire et d’un groupe électrogène)

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Clichés de l’auteur, août 2014 ← 359 | 360 →

Chaque jour, à heure fixe, les usagers nécessiteux viennent déposer leurs téléphones chez le propriétaire de l’installation solaire ou de celui du groupe électrogène pour la séance de mise en charge. Les photographies ci-dessus (Illustration 5) montrent de jeunes gens en train de vérifier le niveau de charge de certains de ces téléphones. Le coût de la mise en charge revient à 100 F CFA (0,152 €) par téléphone. Certains résidents suffisamment proches des habitations des propriétaires de ces engins peuvent solliciter d’obtenir l’éclairage chez eux (une seule ampoule cependant par maison) moyennant la somme mensuelle de 1 000 F CFA (1,52 €) qui fait office de facture électrique.

Quand surviennent simultanément des pannes techniques sérieuses empêchant le fonctionnement des deux dispositifs électriques (ce qui est malheureusement assez fréquent selon nos enquêtes), par solidarité, une personne se rendant en ville accepte volontiers de rassembler tous les téléphones déchargés afin de les y recharger et les ramener le soir. Pendant ce temps, il n’existe aucune possibilité pour les concernés d’émettre ou de recevoir des appels. Sur place, nous avons pu constater que l’éloignement géographique de la localité par rapport aux antennes relais des opérateurs téléphoniques mobiles ne permet pas une réception optimale des signaux. De sorte que les communications téléphoniques cellulaires y sont particulièrement difficiles.

Les pannes éventuelles des deux générateurs d’électricité ont aussi pour conséquences fâcheuses de priver les habitants des émissions de la télévision. Cette privation est surtout mal vécue en période d’événements sportifs majeurs comme la coupe d’Afrique des nations de football ou la coupe du monde de football. Dans ces conditions, certains jeunes adultes se rassemblent et partent à la ville la plus proche, distante de neuf kilomètres, soit à pieds soit à bicyclette, pour suivre les matchs télévisés chez des connaissances avant de revenir. Il est évident que si cette localité était reliée au réseau électrique public, les jeunes n’auraient pas besoin de faire ces déplacements nocturnes longs, pénibles et parfois dangereux du fait des brigands, des reptiles et des intempéries. Cette description souligne à quel point l’électricité conditionne le développement de la société informationnelle qui elle-même influe désormais sur les habitudes et modes de vie des populations. Le problème est que des milliers de villages de Côte d’Ivoire sont concernés par cette situation. Ce qui signifie que des millions d’Ivoiriens continuent de vivre dans de telles difficultés. C’est pour quoi des mesures politiques fortes sont indispensables pour favoriser un accès plus large des populations à l’électricité. Justement, la section qui suit décrit les dispositions prises par l’État dans cette perspective. ← 360 | 361 →

Mesures étatiques visant à favoriser un accès élargi à l’électricité

Pour accroître le taux d’accès des populations à l’électricité, l’État ivoirien a pris deux dispositions majeures : l’adoption d’un code de l’électricité pour dynamiser le secteur et la réduction du coût de branchement à l’électricité.

Adoption d’un nouveau code de l’électricité

Adopté en février 2014 par les parlementaires ivoiriens, le nouveau code régissant désormais le secteur de l’électricité en Côte d’Ivoire propose une plus grande souplesse dans les possibilités d’organisation et de gestion du secteur. Dorénavant celui-ci ne constitue plus un monopole d’État. Ainsi, des segments du secteur sont susceptibles d’être concédés, le cas échéant, à un ou plusieurs opérateurs privés. Le nouveau code permet la prise en compte des énergies nouvelles et renouvelables ainsi que la maîtrise de l’énergie, le renforcement du dispositif de répression des fraudes et actes délictueux préjudiciables au secteur de l’électricité. Le code prévoit aussi l’institution d’un organe de régulation indépendant, doté des pouvoirs nécessaires à l’accomplissement de sa mission. Entre autres effets, selon le ministère des Mines, de l’Énergie et du Pétrole, cette disposition vise à connecter, d’ici 2020, plus de 2100 localités au réseau électrique national. Au-delà de ces mesures réglementaires, la réduction du coût du branchement reste un facteur capital dans la politique de réduction des inégalités d’accès à l’électricité.

Réduction du coût du branchement à l’électricité

Le branchement est l’opération technique qui consiste à relier au réseau électrique un local qui n’a jamais été alimenté en électricité.14 Dès lors, il se distingue de l’abonnement qui est un contrat de fourniture d’électricité signé entre un fournisseur et une personne physique ou morale qui devient un client. On parle d’abonnement, lorsqu’il existe déjà un branchement et que le client demande pour la première fois la pose d’un compteur.

Par rapport au salaire minimum moyen de l’Ivoirien, qui est de 60 000 F CFA (environ 91,50 €), le coût du branchement électrique (150 000 F CFA, soit 229 €) était trop élevé et représentait de ce fait un véritable frein à l’accès à l’électricité pour la majorité des Ivoiriens. Considérant que le niveau du coût d’accès à l’électricité est un critère important pour accroître le taux d’abonnés, les autorités politiques ivoiriennes ont pris ← 361 | 362 → la mesure de réduire ce coût. Avec cette mesure, le coût du branchement a été considérablement abaissé, passant désormais à 1 000 F CFA (1,52 €) seulement. Le paiement du reste du coût est étalé sur une période de dix ans à raison de 2 000 F CFA (3,04 €) obligatoires tous les deux mois sur chaque facture. Ce paiement échelonné vise à permettre de passer de 50 000 abonnés par an (en 2014) à environ 200 000 dans les prochaines années. La décision constitue une opportunité pour les populations économiquement faibles d’avoir leurs propres compteurs et ainsi d’abandonner le recours aux branchements illicites et artisanaux qui les exposent aux dangers permanents des courts-circuits aux nombreuses conséquences (électrocutions, incendies, etc.). La mesure est aussi une solution pour réduire l’important manque à gagner que ces pratiques frauduleuses causent à la compagnie d’électricité.

Au total, ces mesures, tout en permettant à un plus grand nombre de personnes d’accéder à l’électricité dans des conditions plus commodes et décentes, apparaissent aussi comme un moyen indirect de réduire la fracture numérique qui, avec l’avènement de la société de l’information, s’est greffée sur la fracture électrique existante.

Conclusion

C’est une chance pour toute société de pouvoir recourir aux nombreuses applications fonctionnelles de l’électricité et utiliser tous les avantages qu’elle offre. Notre monde moderne est très dépendant de cette énergie. Pour s’en convaincre, il suffit d’imaginer ce que seraient, faute d’électricité, une nuit sans lumière électrique dans les rues de nos villes ; des maisons et des bureaux sans ventilateurs ou climatiseurs (dans les pays chauds tels que la Côte d’Ivoire) ; des immeubles sans ascenseurs ; des ménages sans réfrigérateur ni télévision. Il suffit également de s’immerger quelques moments dans un village totalement privé de cette énergie. Par ailleurs, dans cette ère du numérique en pleine expansion, il est davantage impossible aux individus d’envisager une vie sociale commode, et aux entreprises de prétendre à un développement dynamique sans des services électriques adéquats pour faire fonctionner les différents types d’appareils informatiques et électroniques qui peuplent nos univers de vie et de travail.

Malheureusement, toutes les sociétés, tous les territoires n’ont pas cette chance. Cela pose la problématique du défi énergétique dans un pays comme la Côte d’Ivoire qui enregistre de profondes inégalités dans l’accès à l’électricité quoiqu’elle soit exportatrice de cette forme d’énergie. Au-delà des contraintes traditionnelles qui en découlent, cette situation est de nature à renforcer la fracture numérique qui, depuis une vingtaine d’années, est venue se superposer à la fracture électrique. Les ← 362 | 363 → thermodynamiciens affirment que l’être vivant ne subsiste que grâce à un flux constant de matière, d’énergie et d’information. Au-delà de son sens biologique, cette affirmation souligne aussi à quel point la combinaison de l’électricité et de l’information est importante pour l’être humain et par extension pour le fonctionnement de ses activités. Dans cette perspective, l’étude a montré, exemples et illustrations à l’appui, que combinée aux contraintes électriques, la fracture numérique est de nature à freiner le développement en Côte d’Ivoire. En effet, à une époque où de nombreuses pratiques économiques et sociales sont profondément affectées par l’électronique, le numérique et le multimédia, les difficultés d’accès à l’électricité sont de nature à élargir la fracture numérique, à ralentir l’expansion de la société de l’information et par ricochet à freiner le développement socioéconomique du pays. Dans ces conditions, travailler à réduire la fracture électrique en Côte d’Ivoire n’est pas seulement une manière de diminuer la précarité que connaissent les populations des zones rurales et des quartiers déshérités des grandes villes en leur offrant un meilleur confort de vie. C’est aussi une solution indirecte à la réduction de la fracture numérique. ← 363 | 364 →


1 Banque africaine de développement, Rapport d’évaluation du projet d’interconnexion des réseaux électriques Côte d’Ivoire – Guinée – Libéria – Sierra Leone, BAD, Département ONEC, 2013.

2 Atta Koffi, Gogbé Téré et Tano Kouamé « L’impact de l’électrification en milieu rural dans la région de l’Agneby », European Scientific Journal 9 (December 2013) : 105-125, page consultée le 22 octobre 2014, http://eujournal.org/index.php/esj/article/download/2187.

3 Bernard Conte, « La fracture numérique en Afrique », http://conte.u-bordeaux4.fr/Publica/conte_dt65.pdf; Olivier Sagna, « La lutte contre la fracture numérique en Afrique : aller au-delà de l’accès aux infrastructures », (2006), page consultée le 23 septembre 2015, http://documents.irevues.inist.fr/bitstream/handle/2042/24030/HERMES_2006.pdf;jsessionid=94A798B121FEF3AB07273D37BE5D6EE1?sequence=1, ; Alain François Loukou « La fracture numérique dans un univers numérique : cas de la Côte d’Ivoire », (2013), communication au colloque Interrogating Inequality : Linking Micro and Macro, 108th American Sociological Association annual meeting (New York, 2013) ASA 2013 proceedings, http://convention2.allacademic.com/one/asa/asa/index.php?click_key=4&PHPSESSID=e4p7d7a1t7li75hl3ut1hnt9j7.

4 Henry Bakis, Les réseaux et leurs enjeux sociaux (Paris: PUF 1993) ; Annie Cheneau-Loquay, Mondialisation et technologie de la communication en Afrique (Paris: Karthala, 2004).

5 Le service universel vise à garantir l’accès pour tous les consommateurs, à des prix abordables (où qu’ils se situent sur le territoire national) à certains services jugés essentiels (eau, électricité, gaz, télécommunications, transports, etc.).

6 Ministère des Mines, du Pétrole et de l’Énergie, Plan Stratégique de Développement 2011-2030 de la République de Côte d’Ivoire (2014), page consultée le 24 septembre 2015, http://energie.gouv.ci/images/pdf/Plan-Strategique-de-Developpement-Lintegrale.

7 Sur cette méthode, voir Brigitte Simonnot, De la pertinence à l’utilité en recherche d’information : le cas du Web, (2002), page consultée le 22 septembre 2014, http://archivesic.ccsd.cnrs.fr/docs/00/06/26/04/PDF/sic_00001410.pdf.

8 Statistiques mondiales (2013), page consultée le 2 septembre 2014, http://www.statistiques-mondiales.com/onsommation_electricite.

9 Banque mondiale, « Consommation d’électricité (KWh par habitant) », (2013), page consultée le 11 novembre 2014, http://donnees.banquemondiale.org/indicateur/EG.USE.ELEC.KH.PC.

10 Compagnie ivoirienne d’électricité (CIE), page consultée le 3 août 2014, http://www.cienet.net/index.php.

11 Le Figaro.fr, « Peu de coupures de courant l’an dernier en France », (sans date), page consulté le 2 septembre 2014, http://www.lefigaro.fr/conso/2013/01/17/05007-20130117ARTFIG00345-peu-de-coupures-de-courant-l-an-dernier-en-france.

12 Employé comme adjectif qualificatif, cet idiotisme péjoratif du langage populaire ivoirien sert à désigner tout ce qui est de médiocre qualité.

13 Selon les deux paysans, leurs décisions respectives d’acquérir le groupe électrogène et l’installation solaire obéissent plus au besoin de pouvoir regarder la télévision et de charger les batteries de leurs téléphones portables qu’à un autre besoin tel que l’éclairage ou tout autre bienfait lié à l’électricité, dont ils savent davantage se passer. Quand on connaît la passion des Ivoiriens (ruraux comme urbains) pour les grands événements sportifs télévisés (football notamment) et leur relation quasi compulsive au téléphone portable, on ne peut pas être étonné du sens de ces décisions.

14 Définition de la Compagnie ivoirienne d’électricité (CIE), page consultée le 26 octobre 2015, source : http://www.cienet.net/nos_services/branchement.