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Electric Worlds / Mondes électriques

Creations, Circulations, Tensions, Transitions (19th–21st C.)

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Edited By Alain Beltran, Léonard Laborie, Pierre Lanthier and Stéphanie Le Gallic

What interpretation(s) do today’s historians make of electrification? Electrification is a process which began almost a hundred and fifty years ago but which more than one billion men and women still do not have access to. This book displays the social diversity of the electric worlds and of the approaches to their history. It updates the historical knowledge and shows the renewal of the historiography in both its themes and its approaches. Four questions about the passage to the electrical age are raised: which innovations or combination of innovations made this passage a reality? According to which networks and appropriation? Evolving thanks to which tensions and alliances? And resulting in which transition and accumulation?

Quel(s) regard(s) les historiens d’aujourd’hui portent-ils sur l’électrification, processus engagé il y a près de cent cinquante ans mais auquel plus d’un milliard d’hommes et de femmes restent encore étrangers ? Le présent volume rend compte de la diversité des mondes sociaux électriques et des manières d’enquêter sur leur histoire. Il actualise les connaissances et témoigne du renouvellement de l’historiographie, dans ses objets et ses approches. Quatre points d’interrogation sur le basculement des sociétés dans l’âge électrique jalonnent le volume : moyennant quelles créations ou combinaisons créatrices ? En vertu de quelles circulations et appropriations ? Selon quelles tensions et alliances ? Et produisant quelles transitions et accumulations ?

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Les monuments de la transition énergétique

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Les monuments de la transition énergétique

Fanny LOPEZ

Abstract

This contribution suggests to question the renewal of the energy equipments and their capacity to become a new public urban facilities as a valuation tool of urban policies committed to the energy transition. From the case study of Barcelona (district 22@ and of the Forum), the article is divide in 3 parts: Smart et invisible, De l’abstraction des réseaux à la matérialité de l’infrastructure, Totems énergétiques, quel projet infrastructurel?

Keywords: energy monument, energy totem, infrastructural transition, new power plant, small technical system

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Résumé

Cette contribution propose de questionner le renouveau des équipements énergétiques et leur capacité à devenir les catalyseurs d’une urbanité renouvelée à partir de l’étude de cas du quartier 22@ et du Forum à Barcelone. L’article se divise en 4 parties : Smart et invisible, De l’abstraction des réseaux à la matérialité de l’infrastructure, Totems énergétiques, quel projet infrastructurel ?

Mots clés : Monument énergétique, totem énergétique, transition infrastructurelle, équipement énergétique, nouvelles centrales, micro-systèmes techniques

Introduction

La crise énergétique pose la question de l’évolution ou de la mutation des infrastructures socio-techniques héritées. Expérimentés depuis la fin des années 1960, les systèmes alternatifs aux grands réseaux de service traditionnels se multiplient aujourd’hui en Europe. Au début des années 1990, la mise en oeuvre des « Agendas 21 », puis le lancement des Conférences européennes des villes durables (avec la charte d’Aalborg, formulée en 1994) activent une mobilisation à tous les niveaux institutionnels, donnant un tour plus concret à l’action environnementale urbaine. Les notions d’infrastructure de petite échelle, intermédiaire, ← 497 | 498 → alternative, décentralisée, dispersée, autonome, déconnectée,1 hors réseau ou post-réseau,2 viennent bousculer un ordre énergétique centenaire. Les Small technical systems3 ou micro-systèmes techniques perturbent et se substituent parfois au Large technical systems ou macro-systèmes techniques, ce modèle industriel des grands réseaux4 qui a constitué à l’échelle des villes, puis de plus vastes territoires, le mode de production dominant de nombreux services – eau, assainissement, énergie (gaz, électricité, vapeur) –, apportant d’indéniables améliorations aux conditions de confort et de salubrité des populations.

Ce changement d’échelle associé à l’émergence de nouvelles relations éco-systémiques pose la question de l’aménagement de nouveaux espaces réseaux et modifie toute la chaîne, de la production, jusqu’aux systèmes de gouvernance et de gestion traditionnels.5 L’énergie redevient un élément clé du projet urbain et un outil fondateur du récit de la ville post-Kyoto dont la visibilité se doit d’être affirmée. Les infrastructures inscrivent sur le territoire des imaginaires réalisés de la ville,6 elles sont des outils de valorisation des politiques urbaines engagées dans la transition énergétique. À l’aulne de la reconfiguration des territoires de l’énergie, la centrale électrique apparaît comme un outil de régénération urbaine pour les zones périphériques comme en coeur de ville. À l’échelle européenne, les expérimentations liées à l’action Territoires à Énergie Positive ou 100 % RES Communities en anglais s’accélèrent.7 Dans de nombreux pays, la centrale énergétique se réinvente sur les paradigmes du XXIe siècle, s’affirmant comme un objet iconique et populaire, accessible ← 498 | 499 → et compréhensible, en articulation avec les débats sur la symbiose industrielle et l’utilisation de ressources locales et renouvelables. Il est possible d’aller se restaurer et de danser sur la terrasse du Bunker Energy au coeur du quartier de Wilhelmsburg à Hambourg, bientôt de faire du ski sur l’une des pistes de la centrale Amager à Copenhague ou de déambuler sur le Forum Énergie à Barcelone. Loin d’être anecdotiques, ces nouveaux usages interrogent la mutation symbolique et le devenir des lieux de l’énergie. La centrale en activité n’est plus une infrastructure close et monofonctionnelle, elle est le totem d’une transition énergétique en marche. Offrant l’expérience immédiate du déploiement technique, ces machines énergétiques créent l’image d’une proximité retrouvée à la différence des unités de production des macro-systèmes dont l’éloignement des lieux de consommation est l’une des caractéristiques. Cet éloignement s’explique, notamment en France avec le nucléaire, pour des raisons de sécurité, quoique l’accessibilité reste un enjeu important d’Électricité de France.8 Différemment, la mise en scène de systèmes énergétiques renouvelables de petites échelles témoigne de l’engagement des politiques urbaines dans la transition énergétique. L’approche renouvelée des infrastructures de l’énergie est particulièrement manifeste dans le projet de mutation du quartier 22@ et du Forum à l’extrémité nord-est du port de Barcelone. Dans une tradition historique qui a fait de cette ville le laboratoire d’un urbanisme de réseaux,9 du plan fondateur d’Ildefonso Cerdà à la fin du XIXe en passant par les intégrations urbaines de son système viaire dans les années 1990,10 c’est aujourd’hui l’énergie qui fait l’objet d’une refondation projectuelle. La mise en scène des installations photovoltaïque du port, de la centrale de cogénération du Forum et de la centrale Tanger offre un ensemble manifeste hautement symbolique. À partir d’une étude de terrain et d’entretiens réalisés avec les principaux protagonistes du projet urbain,11 cet article propose de questionner le renouveau des équipements énergétiques et leur capacité à devenir les catalyseurs d’une urbanité renouvelée. Au-delà de l’exemple ← 499 | 500 → barcelonais, il s’agira plus largement de questionner les opportunités spatiales de cette apparente relocalisation. Est-ce que la mise en visibilité de l’infrastructure favorise la compréhension des systèmes et participe à une prise de conscience des limites des ressources ?

L’article se divise en 4 parties : Smart et invisible, De l’abstraction des réseaux à la matérialité de l’infrastructure, Totems énergétiques et régénération urbaine : quel projet infrastructurel ?

Smart et invisible

Les grands réseaux de services ont pour particularité d’être couplés avec des technologies de l’information et de la communication qui permettent à chaque instant de définir l’état et les limites du système.12 Le réseau-intelligent ou Smart grid, consacre un projet technologique qui trouve ces origines au début du siècle. Au moment de l’électrification de l’URSS dans les années 1920, Mikhaïl Okhitovitch, proche des désurbanistes russes, anticipe : « Le réseau supplantera le centre. Ce ne sont pas tant les centres d’énergie eux-mêmes qui sont importants que l’interconnexion des centres de moindre importance en un seul et unique réseau d’énergie. Le passage de l’utilisation des centres d’énergie à celle d’un réseau bouleverse totalement le problème de l’épuisement des sources d’énergie dans le monde ».13 Son enthousiasme résume le projet d’interconnexion de la modernité. Le principal argument de cette volonté d’interdépendance énergétique est la quête de stabilité et de support mutuel en cas de panne ou de problème, au-delà des potentiels de gains en termes économiques. Il s’agit de passer de l’efficacité des centres d’énergie à leur mise en relation par le réseau qui permet dès lors à la puissance électrique de s’acheminer n’importe où. Le grand réseau marque à la fois l’avènement de la délocalisation des centres de production énergétiques et d’une certaine façon, la fin de l’infrastructure de proximité. Les centres de production deviennent secondaires pour les territoires qu’ils alimentent.

Dans les années 1920, les réseaux électriques nationaux se structurent et les interconnexions régionales se mettent en place. Dans « Inventing Electrical Europe : Interdependencies, Borders, Vulnerabilities »,14 les auteurs livrent, cartes à l’appui, une généalogie des ambitions ← 500 | 501 → d’interconnexion transfrontalières de quelques pays d’Europe. Dans les années 1930, les interconnexions internationales, notamment européennes, sont imaginées et défendues par l’ingénieur suisse Ernst Schönholzer ainsi que par l’ingénieur français et directeur de la Compagnie électrique de la Loire et du Centre, George Viel.15 Dans ces anticipations, l’Europe électrique s’étend à l’Est jusqu’à Moscou mais pas au Sud. En 1938, le colonialiste Herman Sörgel sera le premier à intégrer l’Afrique du Nord dans la « supergrid ».16 L’inventeur américain Richard Buckminster Fuller ira encore plus loin dans l’échelle du réseau. L’auteur de la plus célèbre maison autonome du XXe siècle, la Dymaxion House (1928) – déconnectée de tout réseau de service – pense parallèlement avec le World Game, le premier réseau intelligent. Prémonitoire et enthousiaste, il anticipe qu’il ne sera pas nécessaire d’aller en Russie pour consommer de l’électricité produite par leurs puissants barrages hydroélectriques. Fuller développe le World Game dans les années 1960 comme un outil de gestion du stock énergétique planétaire, il s’agit de rendre optimisable ce qui existe, de créer un système de partage en temps réel. L’interconnexion se pense à l’échelle du monde, grâce à « un programme informaticiel qui sous la pression populaire des participants pourrait progressivement forcer la politique mondiale à se soumettre à des programmes générés par ordinateur et mutuellement bénéfiques ».17 Il écrit dans son manuscrit L’économie de mouvement et les économies de contact que son projet va permettre une « optimisation progressive de l’énergie et des ressources pour atteindre une efficacité sans précédent, ainsi qu’une série de rationalisation des économies locales de contacts dans un Commonwealth mondial de l’énergie qui remplacerait les souverainetés nationales ».18

L’abondance, la solidarité et l’entraide énergétique sont au coeur de la vision de Fuller. « Comment transporter de l’énergie d’un point à un autre, de manière à s’aider les uns les autres ? […] Je me suis rendu compte qu’en raccordant ces différents réseaux pour produire un maillage ← 501 | 502 → énergétique global, nous pourrions faire coïncider le jour et la nuit et doubler instantanément le potentiel énergétique mondial ».19 Dans un monde électrique à plusieurs vitesses, inventer l’internationalisme électrique20 au lendemain des conflits mondiaux est annoncé comme un moyen de relier les nations et de maintenir la paix, parallèlement au déploiement d’une énergie nécessaire au développement de l’économie du XXe siècle. Ce World Game, dont la notion de jeu résume la volonté d’accessibilité, est un projet conceptuel, une vision logistique du réseau qui s’appuie sur réflexion sociétale. Une vingtaine d’années avant l’alerte du club de Rome, Fuller invente un réseau intelligent participatif ou un jeu en réseau qui rassemble à l’échelle monde un catalogue des ressources (naturelle, humaine) ; des données (météorologique, climatique, productive) ; des besoins, etc. Dans une perspective environnementale et humaniste, il imagine que les joueurs puissent prévoir et piloter la régulation et la juste répartition de cet ensemble disponible à l’échelle terre. Au-delà du caractère pédagogique, les effets de cet outil sur le réel et la gouvernance restent difficilement mesurables. Il n’y a pas dans la vision de Fuller de critique de la « mégamachine » ou « système technicien » dont l’appareil théorique se structure.21 Dans une tradition saint-simonienne, progressiste et technophile, la pensée réseau domine au détriment des centres de production qui ne sont qu’une partie secondaire du système au regard de la possibilité de leur mise à distance.

Il faudra toutefois attendre les années 199522 pour que l’interconnexion européenne se concrétise et la libéralisation du marché de l’énergie en Europe au début des années 2000 pour que la régulation via le smart marque une nouvelle étape dans le déploiement et l’abstraction du macro-système technique électricité. Si depuis le milieu des années 1980, on assiste à une dynamique d’enfouissement du réseau électrique,23 la fulgurante évolution des technologies de l’information et de la communication ajoute à ce processus de disparition physique historique, une abstraction supplémentaire. Mis au service de la modernisation du système électrique, l’outil informatique permet de faciliter l’intégration des nouvelles sources ← 502 | 503 → d’énergies renouvelables et de mieux contrôler les consommations en temps réel. La gestion des réseaux électriques sera demain répartie et bidirectionnelle alors qu’elle était jusqu’à présent centralisée et unidirectionnelle, allant de la production à la consommation. Les unités productives peuvent approvisionner le réseau ou s’en effacer aux heures de forte charge.24 « Nous sommes dévoués au réseau, nous sommes un soutien », assument ainsi les gestionnaires français de Kergrid. Commandé par le Syndicat départemental d’énergies du Morbihan, ce bâtiment tertiaire intelligent a été couronné par le Smart Award en 2013. La production d’électricité est assurée par 850 m2 de panneaux photovoltaïques de 126 kWc en toiture et par 2 mini éoliennes de 2,5 kWc chacune. Le coeur de l’expérimentation est la solution Power Management System (PMS) développée par Schneider Electric qui associe onduleurs, automatismes, superviseur, ainsi qu’une plateforme de mesure (StruxureWare Energy Operation) du suivi des consommations énergétiques en temps réel. L’autonomie productive de certaines unités ou mini-réseaux autonomes devient la condition de survie du réseau. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, c’est la déconnexion ou la possibilité de la déconnexion qui assurera demain le maintien du macro-système technique électricité.

Illustration 1. Le bâtiment Kergrid, commandé par le Syndicat départemental d’énergies du Morbihan, 2013

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Autorisation de publication libre de droits par le Syndicat départemental d’énergies du Morbihan. ← 503 | 504 →

Illustration 2. Système énergétique de Kergrid, 2013

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Le terme « smart » vient réenchanter une situation technique de crise des réseaux, dont l’obsolescence et les limites ont été soulignées.25 Ce buzzword s’est associé au réseau comme à la ville. Renvoyant au cyberspace,26 le Smart grid se présente comme une nouvelle figure de l’utopie technologique réticulaire qui pacifie, optimise et modernise comme par magie toute la chaîne électrique. Cette invisibilité renvoie au « territoire magique » théorisé par Dominique Rouillard à partir de la vision réticulaire des architectes radicaux dès la fin des années 1960, qui ont anticipé l’utilisation du Smart grid et du « tout électrique » avec la prise universelle ou computer city.27 Mais chez le groupe d’architectes italiens Archizoom, comme chez la majorité des mégastructuralistes on ne voit jamais une centrale. Pareillement, l’optimisme connecté des Anglais d’Archigram ne se préoccupe ni des ressources ni des sites de productions (à la rare différence d’un Cédric Price qui met sur roulette ← 504 | 505 → gazomètres et centrales thermiques).28 Ces architectes radicaux anticipent et accompagnent la montée des technologies de la télécommunication et de l’information, popularisant le sans fil et le pilotage à distance. Ils concrétisent dans leurs visions le projet de connexion énergétique de la modernité, oubliant toutefois son socle productif et renforçant de fait l’opacité du système.

En 1987, Gabriel Dupuy dans son article Les réseaux techniques sont-ils des réseaux territoriaux ? soulignait l’opposition entre la matérialité et la fixité des infrastructures techniques et la souplesse du réseau qui pour les sciences humaines et sociales, renvoie à un mode d’organisation « souple, diversifié, riche de possibilités, éminemment évolutif ».29 Il démontrait que la technique vient modifier le réseau idéal en lui imposant différentes contraintes technologiques, économiques et politiques, d’où un écart, voire une opposition, entre le réseau technique d’infrastructure (transport de personnes, de matière, d’eau, d’énergie, d’information) et le réseau territorial qui correspond à « son idéalité ». Il identifiait la révolution informationnelle comme un outil pour réduire cet écart et rapprocher les réseaux techniques des désirs des territoires. La révolution informationnelle, avec cette possibilité de transmettre et de traiter très rapidement des masses considérables de données, a été identifiée par différents auteurs (d’Alain Gras à Jérémy Rifkin)30 comme l’outil permettant de donner à cette notion de réseau tout son sens : les conditions d’une révolution technologique étant réunies quand un système énergétique rencontre un système de communication. La ville intelligente concrétise l’ultime aboutissement de la ville des réseaux, c’est le réseau électrique augmenté. Les Large technical systems ou macro systèmes techniques nouvelle génération deviennent, d’une certaine façon, infinis. Mais à la complexification du traitement des données s’ajoute un nouveau stade d’effacement technologique. Même si l’équipement informatique et communicationnel est positionné à des points précis, des data center aux multiples capteurs et compteurs, l’invisibilité constitue un attribut de la ville intelligente. Le Smart grid est un outil facilitateur de gestion, de lisibilité, d’instantanéité mais qui n’a pas vocation à être matérialisé. ← 505 | 506 →

De l’abstraction des réseaux à la matérialité de l’infrastructure

À la célèbre exclamation « Trop de fils et de réseaux ! » d’Albert Robida,31 on pourrait ajouter aujourd’hui « pas assez d’infrastructure ! » Le réseau demeure pourtant un lien de lieux, il relie des pôles, des entités productives – quid de ces pôles au-delà de la nouvelle intelligence qui les lit ? Les centres d’énergies, les centrales électriques et autres ont une épaisseur architecturale et sociale. Ce sont des « nodosités territoriales »,32 des lieux de référence qui ont des modes de fonctionnements propres, divers et variés, comme l’a révélé Gilbert Simondon.33 Dans Du mode d’existence des objets techniques, il prête aux machines une certaine individualité rappelant celle des êtres humains. Il appelle à prendre conscience des milieux et des modalités d’existence et de fonctionnement des machines afin de mieux saisir la société des objets techniques et la marge d’indétermination qui en fait des machines ouvertes, à la différence de l’automation maximum. L’homme est l’organisateur permanent, le « régleur » d’une société d’objets techniques qui fonctionnent par familles, générations, espèces. Simondon n’évoque pas les objets de l’énergie ni les gestionnaires de réseaux, mais la figure de cet organisateur et régleur fait écho à notre contemporanéité et se trouve aujourd’hui bien difficilement incarnée. Il très difficile de saisir le mécanisme opératoire des entités qui composent le réseau électrique. Il est quasiment impossible de faire fonctionner de façon autonome l’une des unités du système, elles ont tendance à disparaître et à s’opacifier dans un continuum réticulaire. Alain Gras, en 1993, dans sa communication faite au colloque international de l’UNESCO Énergie et société, insistait sur ce rapport au visible.

Branché par le fil du rasoir sur l’usine électrique, branché par la pompe à essence sur le puits du Koweït, branché sur le monde par CNN et le satellite dans l’espace (…) Cet homme entouré d’objets techniques ne voit la technique que sous sa forme la plus naïve et la moins dangereuse. […] Il ne sait rien de la manière dont sont dirigés les grands systèmes techniques qui se cachent sous la surface du réel quotidien et qui telles des pieuvres déploient leurs tentacules pour les faire ressortir en des points précis de la surface de la société. Le corps de la pieuvre, en effet, n’apparaît qu’en des moments dramatiques où remonte à la surface la réalité souterraine : ce n’est que lorsque des accidents se produisent qu’on voit le barrage ou la centrale, le champ pétrolier ou le satellite.34 ← 506 | 507 →

Le socio-anthropologue, dont les réflexions se situent dans le prolongement de celles de Jacques Ellul, a montré que plus la technique devient macro-systémique, plus elle s’amplifie et se complexifie, plus elle s’opacifie et s’invisibilise. Le Smart grid permet d’introduire de plus en plus de diversité énergétique (éolien, solaire, nucléaire) dans le réseau électrique, mais cet outil participe paradoxalement à lisser les genres technologiques et les spécificités locales. Si historiquement tout réseau matériel est complété d’un réseau immatériel de gestion, de financement,35 le Smart grid se présente comme l’outil paroxysmique de la dématérialisation, sauf à oublier la matérialité de l’infrastructure des réseaux eux-mêmes, de communication36 et d’énergie. Est-ce qu’il ne faudrait pas revenir à l’intelligence un peu plus solitaire des objets techniques pour requestionner la bonne échelle de la ville intelligente et de ses interconnexions ? L’hypothèse est que le processus de fabrication de la ville intelligente qui suppose une approche systémique et décloisonnée empêche des expérimentations de plus petite échelle, des tentatives d’autonomisation locale du réseau autour de ses centralités productives. Dans ce cas, un retour sur l’objet infrastructurel pourrait être un levier pour repenser l’autonomisation locale du réseau et la constitution de nouvelles solidarités métropolitaine ou territoriale. Reste à savoir si la relocalisation de l’objet technique participe à une juste redéfinition des limites d’un territoire ressource, autrement dit, à la bonne échelle de la ville intelligente et de ses interconnexions.

Dans la compétition internationale des villes, la « centrale énergétique » semble aujourd’hui devenir un programme aussi populaire que celui du musée qui a participé à la régénération urbaine d’une grande quantité de villes au milieu des années 1990, Bilbao en tête. Du flagship culturel au flagship énergétique, la crise environnementale a précipité les politiques urbaines à faire de l’énergie un nouvel outil de marketing urbain,37 symbole visible d’une transition énergétique en marche. Dans une dynamique d’économie foncière et territoriale, le passage de l’infrastructure « tuyaux » à une infrastructure « espace public » s’accélère. Ce End of Pipe Engineering, est un élément fondateur du Landscape infrastructure ← 507 | 508 → américain porté, entre autres, par Pierre Bélanger qui analyse la mutation des grands équipements techniques territoriaux sous l’angle de l’ingénierie et du paysage.38 L’espace condamné des flux et des fluides devient valorisable, porteur d’un discours sur la ville, son usage et ses consommations. L’infrastructure dans le champ architectural est l’objet de recherche du LIAT39 qui interroge depuis 1989 les contextes (villes, territoires, paysages) marqués par les aménagements d’infrastructures socio-techniques. Un certain nombre de publications ont souligné le rôle précurseur de Barcelone40 dans l’intégration des espaces du transport motorisé (le Mol de la Fusta, la Ronda de Dalt, le parc Nus de la Trinidat, etc.). Si c’est le système viaire qui a historiquement travaillé cette métamorphose (dans une généalogie qui part du boulevard planté du XVIIe aux échangeurs-parcs emblématiques barcelonais,41 la transition énergétique semble faire apparaître les objets de l’énergie comme de nouveaux prétendants à l’espace public. Quels sont les modalités et les effets de l’inscription architecturale et urbaine de l’infrastructure énergétique dans la ville ?

En 2000, Claude Prélorenzo et Dominique Rouillard concluaient l’ouvrage Infrastructures Villes et Territoires en affirmant qu’une infrastructure esthétique serait avant tout une infrastructure propre.42 Entendons propre, au sens de la salubrité, soit d’une bonne gestion des déchets et rejets, d’une efficacité énergétique et d’un bilan carbone en règle, permettant une proximité et une accessibilité. En Europe un ← 508 | 509 → nouvel urbanisme des réseaux se cherche. Sa réorganisation questionne aujourd’hui le passage du mode de production à celui des interfaces productives plus propres et conviviales. La transition énergétique participe à la fabrication d’un nouvel imaginaire technique et urbain.

À Copenhague, la centrale Amager réalisée par l’agence d’architecture danoise Big a installé sur sa toiture un petit domaine skiable qui offrira, dès livraison du bâtiment en 2016, une remarquable vue sur le détroit de l’Øresund. Au sommet des pistes, un dispositif met en scène les émissions de Co2. Les 250 kg de dioxyde de carbone rejeté dans l’atmosphère pour chaque cycle de combustion des déchets sont représentés par un anneau de fumée de 25 m de diamètre et de 5 mètres de haut. Par temps clair, ce message sera diffusé dans toute la ville. Environ 2,4 millions anaux chaque année se succéderont. La mise en visibilité de ce flot ininterrompu d’émissions de Co2 dans l’atmosphère donne à voir et à compter un élément clé de la conversion des déchets en énergie.

Illustration 3. La centrale Amager, agence d’architecture danoise Big, Copenhague

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Autorisation de publication libre de droits par l’agence Big.

Un certain nombre de chercheurs du Laboratoire technique territoire et société (LATTS) et du Centre d’étude des techniques des connaissances et des pratiques (CETCOPRA), de l’Université Paris I travaillent sur la corrélation entre changement énergétique et changement social. Dans Énergie & Société, Sciences, gouvernances et usages, Laurence Raineau a montré que les énergies renouvelables fabriquent un imaginaire technique différent et « ne renvoient pas au même représentation du monde, de la ← 509 | 510 → nature et du social »43 que les énergies fossiles. Elle soutient par ailleurs que seule une relocalisation de la production et de la consommation des énergies renouvelables via des systèmes techniques plus autonomes leur garantiront une place significative dans le système énergétique. Ce développement de micro-grid locale, n’allant pas à l’encontre de l’intégration d’énergies renouvelables dans le grand réseau. Dans ce même ouvrage, Laure Dobigny a étudié les effets de la relocalisation des énergies renouvelables sur le comportement des usagers via l’analyse de communes rurales autonomes en France, en Allemagne et en Autriche.44 Elle affirme que les micro-systèmes techniques totalement ou partiellement autonomes modifient les usages et favorisent la sobriété énergétique par une réduction des consommations. Ce « dévoilement » de l’énergie au sens Heidegerien du terme induit un nouveau rapport entre les usagers et l’énergie.

C’est donc par la conscience du système technique – parce qu’il est proche et que l’on y participe – que se modifie la consommation d’énergie. La visibilité de la production fait sens, elle rend conscient de l’énergie mise en oeuvre ainsi que de l’acte de consommation, et acquiert donc une valeur. Cette valeur conférée à l’énergie sort alors du cadre de l’habitat : s’instaure chez les acteurs une réflexion énergétique systématique pour tous leurs choix quotidiens de biens de consommation.45

La proximité des lieux de production, en rendant visible la source participerait à une prise de conscience des conditions de production et induirait une baisse des consommations, mais est-ce que l’on retrouve ces mêmes dynamiques en zone urbaine ? La densité, la puissance énergétique appelée et les modes de gouvernance peuvent constituer autant de freins, limitant finalement les opportunités. Un certain nombre de travaux sur les éco-quartiers et l’évolution des modes de vie ont pointé la difficile implication des habitants et les problèmes rencontrés en termes de gestion de service et d’usage.46 Malgré ces difficultés ou résistances, ← 510 | 511 → et même si les modalités technique, spatiale, sociale et politique restent à définir, les objets de l’énergie sont au coeur de la mutation énergétique et économique des territoires, des périphéries urbaines au centre-ville. La régénération d’anciennes zones productives et la création de nouvelles unités complémentaires se multiplient, en fonction des choix énergétiques des pays, notamment vis-à-vis du nucléaire.

La mise en visibilité des infrastructures s’appréhende comme un nouvel outil pédagogique nécessaire à la compréhension du cycle : production-consommation. L’imposition de ces objets techniques comme outil de quantification directe des besoins de la communauté favoriserait une prise de conscience de l’ampleur de l’empreinte technique de nos consommations qui pourrait servir la décroissance. Cette nouvelle valeur symbolique favoriserait les économies d’énergie. Mais la visibilité suffit-elle ? Est-ce qu’un minimum d’implication ou de participation n’est pas nécessaire à une modification des comportements ?

Ces questions sont au coeur de la mutation du quartier 22@ et Forum de Barcelone. L’infrastructure énergétique est un moteur efficace de régénération et de tourisme.

Totems énergétiques, quel projet infrastructurel ?

En 2011, Barcelone est la première ville du monde à recevoir le titre de « Biosphère World Class Destination ». Cette certification, attribuée par l’institut du tourisme responsable (ITR) affilié à l’UNESCO et à l’organisation mondiale du tourisme (UNWTO), reconnaît la ville de Barcelone comme une destination touristique durable.47 Barcelone prend donc la tête d’un réseau global de grandes villes labellisées « haute qualité environnementale, novatrice et responsable », valeur touristique ajoutée indiscutable… Après l’impulsion urbaine et la reconquête du front de mer engagée par l’accueil des JO en 1992, au tournant des années 2000, c’est la zone nord-est du port de Barcelone qui devient un territoire d’expérimentation architecturale et urbaine, porté par les architectes urbanistes Oriol Boygas et Josep Anton Accebillo.48 Au lendemain de l’ouverture de l’avenue Diagonal en 1999, s’engage le renouvellement des 115 îlots de la trame de Cerdà situés dans l’ancien quartier industriel de la ville appelé le secteur 22a ou Poble Nou. Ce quartier, historiquement ← 511 | 512 → marqué dans son tissu par les révolutions industrielles successives (vapeur, pétrole, électricité), a toujours été une zone de production énergétique. Aujourd’hui disparu, le premier gazomètre d’Espagne y fut installé ainsi que trois infrastructures récemment régénérées : une centrale thermique, une station d’épuration et une station d’incinération des déchets. La cohabitation du paysage balnéaire et industriel est accentuée par la présence près des plages des trois tours de la centrale thermique voisine de Badalona-Sant Adrià du Besós construite dans les années 1970.

L’aménagement du quartier de Poble Nou et du Forum a marqué l’entrée de Barcelone dans la compétition internationale des villes durables. En 2004 a lieu le 1er Forum universel des cultures, visant à promouvoir le dialogue mondial sur des défis humains contemporains. Pour l’occasion, un immense panneau solaire est inauguré à l’entrée de la Marina. Situé dans la prolongation de l’Esplanade du Forum vers la mer, il est présenté comme « un monument à l’engagement écologique » de la ville.49 Ce totem énergétique réalisé par les architectes José Antonio Martínez Lapeña et Elías Torres est composé de quatre piliers de béton armé supportant une surface oblique de 4 500 m2 de panneaux photovoltaïques (cellules mono-cristallines de silicium) exposés au sud. Ce panneau solaire dont la puissance maximale est de 1 100 kWp est connecté au grand réseau électrique. À quelques mètres, une école de voile s’offre une structure recouverte de panneaux solaires révélant l’ambition de créer non pas des infrastructures solitaires, mais bien un ensemble énergétique en front de mer. Fortement marqué par Kyoto en 1989, c’est notamment Josep Anton Acebillo50 qui a fait de l’énergie un élément symbolique fondateur du renouveau de cette section urbaine reliant une série d’unités productives (installations photovoltaïques, centrale de cogénération, centrale de refroidissement et de chaleur) avec le front de mer. Mais au-delà du Forum (où la mise en scène d’un espace énergétiquement conscient est la plus manifeste) c’est l’entièreté du quartier de Poble Nou qui se veut précurseur. Dans cette zone de friches, au tissu économique délité, trois personnalités ont fondé 22@ : Ramon Sagarra (ingénieur infrastructure), Ramon Garcia Bragado (avocat et politique) et Oriol Clos (architecte urbaniste en chef de la ville de 2006 à 2011). Alors que les propriétaires fonciers ont exercé une certaine pression pour faire de cette zone un quartier à dominante résidentielle à l’image ← 512 | 513 → du village olympique,51 l’équipe défend un projet maintenant la capacité productive du quartier et accompagnant son passage vers l’économie du XXIe siècle : le secteur 22a devient le quartier 22@.

Illustration 4. Le panneau solaire du Forum, Barcelone, 2015

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Libre de droits Photo. Fanny Lopez

L’infrastructure est le socle du projet urbain. En 2000, un plan spécial d’infrastructure52 est mis en place pour remédier à la précarité des réseaux de service urbain. 35 km de rue deviennent le support structurel du projet de rénovation. Cinq grands systèmes infrastructurels fondent 22@ : le cycle hydraulique (adduction, assainissement) ; l’énergie (électricité, chaleur/refroidissement, gaz) ; les déchets (système pneumatique et d’incinération) ; les télécommunications et enfin la mobilité. Sur la totalité du secteur, six sites stratégiques ont été déterminés comme catalyseur pour la dynamique d’ensemble. « Nous voulions que cette zone de Barcelone soit la meilleure du point de vue des infrastructures. C’est la première fois que la ville repense et refait l’infrastructure à cette échelle, avec cette ambition » assume Ramon Sagarra.53

Le nouveau plan d’infrastructure est organisé à partir d’un réseau principal de services sous la chaussée et d’un réseau de galeries de service secondaire (connecté au réseau principal) dans le périmètre des îlots, qui distribuent des salles techniques accessibles depuis chaque bâtiment. Le ← 513 | 514 → principe de ces salles et galeries souterraines permet une accessibilité simplifiée, par bâtiment, aux réseaux de services. Ils peuvent être ainsi réparés ou améliorés sans créer de nuisance sur la voirie. Chaque îlot a un plan spécifique de galeries, chacune permettant de travailler la connexion de l’îlot. L’espace public est d’une certaine façon libéré des réseaux, puisque l’espace de connexion est situé dans une sorte de « privé commun ou d’espace communautaire ». Ce sont des « espaces de servitude privés mais accessibles au public, au gestionnaire du réseau ».54

Élément clé du plan de Poble Nou, le plan infrastructurel assure une réversibilité et rend plus faciles l’entretien et les futures modifications du réseau. Le plan prévoyait un niveau très élevé de service disponible pour chaque construction. Une maille structurante a été planifiée dans les rues principales afin de pouvoir raccorder rapidement les îlots aux quartiers. Le coût de la globalité du plan des infrastructures a été calculé, puis divisé entre la quantité de m2 maximum potentiel à construire afin que chaque propriétaire paye l’aménagement infrastructurel. Mais les changements politiques ont ralenti la dynamique du projet et la totalité de l’aménagement des 35 km de services sous-chaussée n’a pas encore été réalisée. Ainsi, l’entreprise Districlima qui a mis en place et gère le micro-réseau de chaleur et de froid à l’échelle du quartier (et qui s’est fortement développé depuis 2003) n’a pas toujours pu s’insérer dans les galeries prévues à cet effet. Le temps du projet urbain n’est pas toujours celui des opérateurs… Les deux centrales de Districlima (Tanger et Forum) ont cependant été projetées, dès l’origine, comme des marqueurs urbains forts participant à valoriser une maille locale. Au-delà des aléas politiques, techniques et temporels de mise en oeuvre, ce sont aussi différentes visions énergétiques qui se confrontent et ralentissent aujourd’hui la poursuite des travaux. Vicente Guallart, nouvel architecte en chef de la ville depuis 2015 défend l’autonomie énergétique de la ville pour 2060. À Barcelone comme ailleurs, deux idéologies s’affrontent. D’un côté, les défenseurs du réseau historique prônent l’intégration des énergies renouvelables dans le système technique existant via le Smart grid dans une continuité technologique et culturelle macro-infrastructurelle. De l’autre côté, les protagonistes de l’autonomie appellent à un changement de paradigme, à une rupture technologique et sociale par l’expérimentation de nouveaux systèmes techniques, le plus autonome possible des grands réseaux existants. Rappelant que le terme même d’urbanisme a été inventé par Cerda, l’architecte en chef de la ville, défend la tradition d’innovation de Barcelone, et fait du développement de l’autonomie un axe majeur ← 514 | 515 → de sa politique urbaine. Dans La ciudad autosuficiente en red,55 Guallart explicite par le biais de diagrammes détaillés la notion « d’autosuffisance en réseau ou connecté » autrement appelé Energrid. Différemment du Smart grid qui pense l’effacement ou l’autonomie de certaines parties du système comme variable d’ajustement du grand réseau, l’Energrid fait de l’optimisation de l’îlot ou d’un ensemble d’îlots la priorité d’un système dont l’échelle varie. L’optimisation se fait du bâtiment, à l’îlot, du quartier, à la ville. Dans une vision Rifkinienne, chaque unité doit maximiser ses capacités productives et optimiser sa gestion afin d’assurer son autonomie de fonctionnement et redistribuer l’excèdent dans la maille énergétique locale ou nationale : « nous voulons être autonomes mais connectés » précise Guallart.56 La mutualisation et la solidarité urbaine restent les clés du système. L’innovation en termes de forme architecturale est également défendue et expérimentée par l’Institut d’architecture avancée de Catalogne (fondé et dirigé par Guallart) dont les travaux sont tournés depuis sa création vers l’autonomie énergétique.57 La question de la visibilité et du degré de participation des habitants est aussi questionnée. Au-delà des totems énergétiques, Guallart fait de l’unité de production énergétique domestique de la collectivité habitante un élément aussi important pour l’architecture du XXIe siècle que la cuisine collective du Narkomfim de Moscou réalisée par Moisei Ginzburg en 1928. Ce retour dans l’enceinte domestique marque un besoin d’appropriation au-delà du symbolisme spectaculaire de quelques grands objets urbains. Fortement débattue, soutenue et un temps envisagée, l’expérimentation d’un îlot autonome dans le quartier 22@ a toutefois finalement été suspendue dans le contexte des élections municipales du printemps 2015.

L’infrastructure comme monument technique est un outil récurrent de l’identité urbaine et territoriale depuis la fin du XIXe siècle. « Le monument de la modernité est technique » avait déjà remarqué Alexis Toqueville58 en observant quelques ouvrages de la société américaine : le pont de Brooklyn, les ascenseurs, les silos ou les centrales fumantes.59 ← 515 | 516 → L’infrastructure reste aujourd’hui un puissant marqueur de la société. À l’heure où la transition énergétique place le monde urbain devant d’immenses défis, ces monuments énergétiques constituent un support de communication idéal pour les politiques urbaines. Ces nouveaux équipements publics sont peut-être la première étape d’une prise de conscience du mode d’existence des objets techniques. Ces totems énergétiques ne doivent toutefois pas nous faire oublier leur potentialité sociale et leur capacité à transformer les modes de vie et la gestion de services dont les modalités de gouvernance restent à inventer. La transition énergétique apparaît comme une opportunité de replacer la technique au centre de la culture urbaine, architecturale et domestique, participant à une meilleure connaissance des machines et du monde qu’elles contribuent à rendre habitable.


1 Fanny Lopez, Le Rêve d’une déconnexion, de la maison autonome à la cité auto-énergétique (Paris : La Villette, 2014). Ouvrage tiré d’une thèse soutenue en juillet 2010, Université Paris I Panthéon-Sorbonne sous la direction de Dominique Rouillard).

2 Olivier Coutard et Jonathan Rutherford, « Villes “post-réseaux” : infrastructures, innovation sociotechnique et transition urbaine en Europe », in L’Innovation face aux défis environnementaux de la ville contemporaine, ed. Joëlle Forest et Abdelillah Hamdouch (Lausanne : Presses polytechniques universitaires romandes, à paraître).

3 Voir sur ce point la recherche menée par Fanny Lopez et Alexandre Bouton, « Small technical systems : new infrastructure of daily life ? », LIAT, IFPEN, Fondation Tuck Research Program Future of Energy : Leading the Change (mai 2015-janvier 2016).

4 Bernward Joerges, « Large Technical Systems : Concepts and Issues », in The Development of Large Technical Systems, ed. Thomas P. Hugues, Renate Mayntz (Frankfurt : Campus Verlag 1988) ; Alain Gras, Grandeur et dépendance, sociologie des macro-systèmes techniques (Paris : PUF, 1993).

5 Van Vliet Bas, Heather Chappells and Élizabeth Shove, Infrastructures of Consumption : Environmental Innovation in the Utility Industries (Londres : Earthscan, 2005).

6 Dominique Rouillard (dir.), Imaginaires d’infrastructure (Paris : L’Harmattan, 2009), 7.

7 Sur les RES Communities : https://ec.europa.eu/energy/intelligent/projects/en/projects/100-res-communities (consulté le 20 juillet 2015).

8 Fanny Lopez, « Les Touristes du nucléaire : l’enjeu de l’accessibilité des sites de production EDF, 1974-1991 », Annales historiques de l’électricité 12 (2015) : 65-75.

9 Gabriel Dupuy, L’Urbanisme des réseaux, théorie et méthode (Paris : Armand Colin, 1991).

10 Éric Alonzo, « Le Laboratoire barcelonais : l’infrastructure comme objet de l’architecture », in Objets risqués : Le pari des infrastructures intégratives, ed. Inès Lamnunière (Lausanne : Presses polytechniques et universitaires romandes, 2015).

11 Visites de sites et entretiens réalisés entre le 14 et le 18 juin 2015 avec les acteurs de 22@ : Oriol Clos (architecte en chef de la ville), Aurora López Corduente (coordinatrice du projet urbain), Garcia Bragadio (juriste) et Ramon Sagarra (ingénieur réseau) dans le cadre de la recherche Fanny Lopez et Alexandre Bouton, Small Technical Systems, qui donnera lieu à une publication : L’Architecture des réseaux (Genève : Métis Press, 2016).

12 Alain Gras, Dépendance des grands systèmes techniques et choix énergétique : Puissance ou délire du rationnel, communication au colloque international Énergie et société, 13 et 17 décembre 1993, Paris, UNESCO unesdoc.unesco.org/images/0009/000965/096568fb.pdf.

13 Mikhaïl Okhitovitch, « Remarque sur la théorie du peuplement », L’Architecture contemporaine 1-2 (1930).

14 Vincent Lagendijk and Erik van der Vleuten, « Inventing Electrical Europe : Interdependencies, Borders, vulnerabilities », in The Making of Europe’s Critical Infrastructure : Common Connections and Shared Vulnerabilities, eds. Per Högselius, Anique Hommels, Kaijser, Erik van der Vleuten (London : Palgrave, 2013), 62-94.

15 Vincent Lagendijk, « Histoire de l’idée d’un système européen de l’électricité : projet, progrès, persistance », Annales historique de l’électricité 6 (2008) : 57-79.

16 Fanny Lopez et Florian Hertweck, « D’Atlantropa à Desertec : macro-projeter le continent ressource du XXe siècle », in Afriques, architectures, infrastructures et territoires en devenir, ed. Dominique Rouillard (Paris : Beaux-arts, novembre 2015).

17 Richard Buckminster Fuller, « How It Came About (World Game) », in 50 years of the Design Science révolution and the world game (Southern Illinois University, 1969), 116.

18 Marl Wigley, « Planetary Homeboy », ANY magazine 17 (January 1997) : 16, 23. Cité par Richard Buckminster Fuller, Gene Youngblood et Medard Gabel, E3 – Energy, Earth and Everyone. Une stratégie énergétique globale pour le vaisseau spatial terre ? World game, 1969-1977 (Paris : Éditions B2, 2012).

19 Buckminster Fuller, Scénario pour une autobiographie, ed. Robert Snyder (Paris, Éd. Images modernes, 2004 ; traduit de l’original américain, 1980), 180-182.

20 Scientific American 110 (1914) : 119.

21 Gras, Grandeur et dépendance. Jacques Ellul, Le Système technicien (Paris : Calman Lévy, 1966).

22 Erik Van der Vleuten and Arne Kaijser, Networking Europe. Transnational Infrastructures and the Shaping of Europe, 1850-2000 (Sagamore Beach : Science History Publications, 2006).

23 « EDF, Enfouissement des lignes électriques en France », Deuxième sommet pour la terre 26 août – 4 septembre 2002. Consulté le 10 mai 2015. http://webcache.googleusercontent.com/search?q=cache:sDWWiY19IUkJ:prestataires-nucleaire.edf.com/html/. Voir également http://www.senat.fr/rap/a98-0673/a98-06735.html.

24 Fanny Lopez, interview avec Édouard Céreuil, 18 janvier 2015.

25 Gabriel Dupuy, « Fracture et dépendance : l’enfer des réseaux ? », Flux 83 (2011) : 6-23. Olivier Coutard, « Services urbains : la fin des grands réseaux ? », in Écologies urbaines, ed. Olivier Coutard et Jean-Pierre Lévy (Paris : Economica, 2010), 102-129.

26 Pierre Musso « Le Cyberespace, figure de l’utopie technologique réticulaire », Sociologie et sociétés 32/2 (2000) : 31-56.

27 Dominique Rouillard, « Territoire magique », in Superarchitecture. Le futur de l’architecture 1950-1970, ed. Dominique Rouillard (Paris : La Villette, 2004), 377-414.

28 Cedric Price, City of the Future (1965), dessins publiés dans Stanley Mathews, From Agit-Prop to free Space : The architecture of Cedric Price (London : Black Dog Publishing, 2006), 72.

29 Gabriel Dupuy, « Les réseaux techniques sont-ils des réseaux territoriaux ? », Espace géographique 16/3 (1987) : 175-184.

30 Gras, Dépendance des grands systèmes techniques et choix énergétique ; Jeremy Rifkin, La Troisième Révolution industrielle (Paris : Les liens qui libèrent, 2012).

31 Albert Robida, Le Vingtième Siècle. La Vie électrique (1890) (rééd. Boston : Adamant Media Corporation, 2006), 129.

32 Dupuy, « Les réseaux techniques sont-ils des réseaux territoriaux ? », 177.

33 Gilbert Simondon, Du mode d’existence des objets techniques (Paris : Aubier, 1958).

34 Gras, Dépendance des grands systèmes techniques et choix énergétique, 1.

35 Pierre Musso, « La Distinction saint-simonienne entre réseaux “matériels” et “spirituels” », Quaderni 39 (1999). Transport matériel et immatériel, 55-76.

36 Robert De Pascal, « Critique de la dématérialisation », Communication et langages 140 (2004) : 55-68 ; « Les Autoroutes de l’information au miroir de la problématique des macro-systèmes-techniques », Terminal 71-72 (1996) : 33-70 ; « Vers une déstabilisation des macro-systèmes-techniques ? Le Travail des technologies de l’information et de la communication », Flux 36-37 (1999) : 16-22 ; « La typologie des MST au miroir des TIC », Flux 55 (2004) : 53-58.

37 Dominique Rouillard, « Le futur au travail », in Imaginaire d’infrastructure (Paris : L’Harmattan, 2009), 56-67.

38 Pierre Belanger, « Landscape Infrastructure : Urbanism beyond Engineering », in Infrastructure Sustainability & Design, ed. Spiro N. Pollalis, Daniel Schodek, Andreas Georgoulias and Stephen J. Ramos (London : Routledge, 2012) et « Redefining Infrastructure », in Ecological Urbanism, ed. Mohsen Mostafavi and Gareth Doherty (Baden : Lars Müller Publishers, 2010), 332-349.

39 Le LIAT (Laboratoire Infrastructure Architecture Territoire) trouve son origine dans le Groupe de Recherche Architecture et Infrastructure (GRAI), créé en 1989 à l’École nationale supérieure d’architecture de Versailles. Il est transféré à l’ENSA de Paris-Malaquais en 2008.

40 Rachel Rodrigues Malta, « Villes d’Espagne en régénération urbaine. Les exemples de Barcelone, Bilbao et Madrid », Les Annales de géographie 608 (1999) : 397-419 ; « Esthétique des infrastructures et régénération urbaine », in Mobilité et esthétique, deux dimensions des infrastructures territoriales, éd. Claude Prélorenzo et Dominique Rouillard (Paris : L’Hamattan, 2000), 124-134. Ann Caroll Werquin, « L’Art de l’espace public et des voiries », in Échelle et dimension, ville architecture, territoire, éd. Dominique Rouillard et Claude Prélorenzo (Paris : L’Hamattan 2003), 169-177. Voir également Éric Alonzo, « Le laboratoire barcelonais : l’infrastructure comme objet de l’architecture », in Objets risqués, ed. Inès Lamunière.

41 Éric Alonzo, L’Architecture de la voie : histoire et théories (thèse de doctorat, Université Paris-Est, 2013), à paraître (Marseille : Parenthèses, 2016).

42 Claude Prélorenzo et Dominique Rouillard ed., Infrastructures, villes et territoires (Paris : L’Harmattan 2000), 125.

43 Laurence Raineau, « L’Imaginaire des énergies renouvelables », in Énergie & Société : Sciences, gouvernances et usages, éd. Marie-Jo Menozzi, Fabrice Flipo, Dominique Pécaud (Aix-en-Provence : Sud, 2009), 205-213.

44 Laure Dobigny, « Absence de représentations ou représentation d’une absence ? Pour une socio-anthropologie de l’énergie », in Pour une socio-anthropologie de l’environnement, éd. Sophie Poirot-Delpech, Laurence Raineau (Paris : L’Harmattan, 2012), 149-164 et « L’Autonomie énergétique : acteurs, processus et usages. De l’individuel au local en Allemagne, Autriche, France », in Consommer autrement. La réforme écologique des modes de vie, éd. Michelle Dobré, Salvador Juan (Paris : L’Harmattan, 2009), 245-252.

45 Laure Dobigny, « Changement énergétique et rapport au monde », in Énergie & Société, ed. Menozzi 218.

46 Isabelle Grudet, « La Concertation citoyenne dans les projets d’écoquartiers en France : évaluation constructive et mise en perspective européenne », programme cde 2009-2012, J. Zetlaoui-Leger (dir.), Laboratoires Lab-Urba Pres Paris Est et Let – Lavue Umr Cnrs 7218.

47 « Catalunya Bioshere destination » : http://www.biospheretourism.com/es/medios/230-catalunya-inicia-proceso-como-destino-turistico-sostenible (consulté le 22 juillet 2015). Barcelone a accueilli, en décembre 2014, le troisième sommet mondial sur le tourisme urbain.

48 Tim Marshall, Transforming Barcelona (London : Routledge, 2004).

49 Ajuntament de Barcelona, « Forum Solar Photovoltaic Installation, an icon of local environmental friendly policies » : http://www.slideshare.net/barcelonabusiness/barcelona-smart-city-tour (consulté le 22 mars 2015).

50 Josept Acebillo, A New Urban Metabolism, Barcelona / Lugano. Cases Studies (Barcelone : Actar, 2013).

51 Fanny Lopez et Alexandre Bouton, entretien avec Aurora López Corduente, le 15 juillet 2015 à Barcelone.

52 Fanny Lopez et Alexandre Bouton, entretien avec Ramon Sagarra, le 16 juillet 2015 à Barcelone.

53 Ibid.

54 Fanny Lopez et Alexandre Bouton, entretien avec Ramon Garcia Bragado, le 16 juillet 2015 à Barcelone.

55 Vicente Guallart, La Ciudad autosuficiente en red : habitar en la sociedad de la información (Barcelona : RBA, 2012) et The Self-Sufficient City : Internet has changed our lives but it hasn’t changed our cities (Barcelone : Actar, 2014).

56 Vicente Guallart, « The Self Sufficient City, Barcelona 5.0 », conférence à l’école d’architecture de l’Université de Miami, 2014.

57 Lucas Capelli, Self-sufficient-City : Envisioning the Habitat of the Future (Barcelona : Actar, 2010).

58 Alexis de Toqueville, « Pourquoi les Américains élèvent en même temps de si petits et de si grands monuments », chapitre XII : De la démocratie en Amérique (Paris : Gallimard, 1961 (1840)), 79-81.

59 Dominique Rouillard, « L’Amérique n’a pas de monument », in Américanisme et modernité : l’idéal américain dans l’architecture, ed. Jean Louis Cohen et Hubert Damish (Paris : Flammarion, EHESS, 1992) et « Le monument, la démocratie, l’objet », Cahiers du CCI 3 (1985) : 25-28.