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Electric Worlds / Mondes électriques

Creations, Circulations, Tensions, Transitions (19th–21st C.)

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Edited By Alain Beltran, Léonard Laborie, Pierre Lanthier and Stéphanie Le Gallic

What interpretation(s) do today’s historians make of electrification? Electrification is a process which began almost a hundred and fifty years ago but which more than one billion men and women still do not have access to. This book displays the social diversity of the electric worlds and of the approaches to their history. It updates the historical knowledge and shows the renewal of the historiography in both its themes and its approaches. Four questions about the passage to the electrical age are raised: which innovations or combination of innovations made this passage a reality? According to which networks and appropriation? Evolving thanks to which tensions and alliances? And resulting in which transition and accumulation?

Quel(s) regard(s) les historiens d’aujourd’hui portent-ils sur l’électrification, processus engagé il y a près de cent cinquante ans mais auquel plus d’un milliard d’hommes et de femmes restent encore étrangers ? Le présent volume rend compte de la diversité des mondes sociaux électriques et des manières d’enquêter sur leur histoire. Il actualise les connaissances et témoigne du renouvellement de l’historiographie, dans ses objets et ses approches. Quatre points d’interrogation sur le basculement des sociétés dans l’âge électrique jalonnent le volume : moyennant quelles créations ou combinaisons créatrices ? En vertu de quelles circulations et appropriations ? Selon quelles tensions et alliances ? Et produisant quelles transitions et accumulations ?

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Les quatre phases de l’histoire de l’électricité en Inde, de 1890 à nos jours

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Les quatre phases de l’histoire de l’électricité en Inde, de 1890 à nos jours

Pierre LANTHIER

Abstract

Electricity in India underwent a spectacular but late development. Many have blamed colonialism and the “socialist” policies after Independence for the belated take-off. We would like to bring some nuances to this interpretation through the examination of the four periods which characterized the growth of electricity in India: 1) 1890-1918, a period of slow beginning; 2) 1919-1946, during which electricity spread to the big urban centers; 3) 1947-1990, the years of the first take-off and the consolidation of the electrical industry at the level of the local states; 4) 1991 to today, a time of sustained growth leading to the erection of a national network.

Keywords: Electricity, India, public and private sectors, colonialism, business, national development

Résumé

L’électricité indienne a connu un développement spectaculaire, mais tardif. D’aucuns ont attribué le lent démarrage au colonialisme et aux politiques « socialistes » des gouvernements qui se sont succédé de 1947 à 1990. Nous voulons nuancer cette interprétation en examinant les quatre périodes qui ont marqué le développement de l’électricité en Inde : 1) de 1890 à 1918, une époque de lents débuts ; 2) de 1919 à 1946, alors qu’a lieu une première diffusion de l’électricité dans les grands centres du pays ; 3) de 1947 à 1990, premier take-off et période de consolidations à l’échelle des États ; 4) de 1991 à nos jours, forte croissance et institution d’un réseau national.

Mots clés : Électricité, Inde, secteurs public et privé, colonialisme, entreprises, développement national

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Introduction

En 2012, l’Inde est devenue le troisième producteur mondial d’électricité, avec 1 128 TWh, après la Chine (4 985 TWh) et les États-Unis ← 575 | 576 → (4 271).1 Il s’agit d’une performance d’autant plus remarquable qu’elle est récente. La puissance installée du pays a quadruplé de 72 à 290 GW entre 1990 et 2014.2 On ne manquera pas d’attribuer cette poussée à la libéralisation de l’économie indienne qui s’est effectuée dans les années 1990.3 Pour beaucoup, l’Inde s’est livrée à un véritable rattrapage par suite d’un retard causé d’abord par le colonialisme, qui a peu développé les infrastructures, puis par quatre décennies d’une gestion d’inspiration socialiste marquée par l’inefficacité. Lorsque l’État indien a aboli les barrières bloquant les investissements, l’économie de marché a pu enfin donner sa pleine mesure.

Dans le présent article, nous aimerions examiner ce scénario en résumant les grandes étapes qui ont marqué l’évolution de l’électricité indienne : 1) de 1890 à 1918, une époque de lents débuts ; 2) de 1919 à 1946, alors qu’a lieu une première diffusion de l’électricité dans les grands centres du pays ; 3) de 1947 à 1990, premier take-off et période de consolidations à l’échelle des États ; 4) de 1991 à nos jours, forte croissance et institution d’un réseau national.

Les années 1890-1918 : un démarrage anémique

Les débuts de l’électricité en Inde ne se démarquent guère de celles observées ailleurs dans le monde. L’énergie est produite par de petites installations isolées, c’est-à-dire des génératrices de quelques centaines de kW, installées le plus souvent par des entreprises industrielles ou commerciales. La différence avec l’Occident vient de la difficulté de l’Inde à dépasser ce stade avant la Grande Guerre. Son économie est largement dominée par le capitalisme commercial et familial. Les entreprises de cette période s’inspirent d’une institution britannique, la « managing agency », une entreprise à l’origine commerciale animée par un ou deux individus et destinée à acheter, vendre et surtout exporter des produits aussi variés que du thé, des métaux, du filé et du tissu (le jute et le coton, notamment). Elle croît au XIXe siècle sous l’initiative britannique, mais rapidement s’y insèrent des gens d’affaires indiens. Petit à petit, cette entreprise investit dans la production et dans les infrastructures. Cependant, ses mises de fonds demeurent modestes. Le système bancaire ← 576 | 577 → indien privilégie le placement à court terme, ainsi que le commerce sur l’industrie. Il est donc difficile de mobiliser une masse considérable de capitaux, comme l’exige l’industrie électrique.4

Ajoutons que la consommation de l’électricité est peu diversifiée. Les Indiens de l’époque sont majoritairement des paysans utilisant des techniques destinées à l’économie de subsistance et fonctionnant grâce à l’énergie animale et humaine. Seules quelques grandes exploitations, et notamment les plantations, échappent à cette caractéristique et destinent leur production à l’exportation. Il existe donc deux économies nettement séparées l’une de l’autre : la première orientée vers le commerce extérieur et la seconde vers le monde villageois, les deux ayant assez peu de liens entre elles. Il s’agit là d’une situation typique de l’univers colonial, dont les infrastructures et le secteur public n’existent que pour les besoins du commerce et des relations avec l’empire et le reste du monde. Le secteur public ne peut donc pas compenser les faiblesses du marché.

C’est ce qui explique que l’industrie électrique indienne tarde tant à dépasser le stade des installations isolées. En règle normale, l’électricité se répand d’abord avec des entreprises ou des services municipaux qui s’alimentent en énergie avec une petite génératrice. Lorsque, dans une région ou dans un quartier urbain, les consommateurs d’électricité sont suffisamment nombreux, il devient avantageux d’ériger une centrale avec un réseau approprié. Et plus tard, ces centrales sont elles-mêmes remplacées par des unités plus puissantes et dont le rayon d’action déborde la région pour devenir national, voire international. L’Inde, à la veille de la Première Guerre mondiale, en est encore au tout premier stade et ← 577 | 578 → entame à peine le deuxième. Une brochure datant de 19125 fournit une liste minimale6 de 121 entreprises privées ou publiques produisant de l’électricité en Inde. Parmi elles, une vingtaine seulement s’occupent de production et de distribution d’énergie, une quinzaine sont rattachées à un réseau de transport en commun (tramways le plus souvent), alors que les autres produisent l’électricité pour leurs propres besoins, avec des installations thermiques isolées. Il s’agit en grande partie d’entreprises textiles et minières. Madras et surtout Calcutta et Bombay cumulent à elles seules plus de la moitié de ces entreprises, les autres villes se contentant d’une petite unité de production, et parfois de deux ou trois. L’éclairage public et la consommation domestique d’électricité restent sous-développés. Dans la plupart des cas, les producteurs d’électricité financent leurs immobilisations ; quelques-uns reçoivent l’aide de banques (telles que la People’s Bank à Lahore) ou des équipementiers (comme Crompton & Co. à Nagpur).

Sur le plan légal, l’électricité indienne ne fera spécifiquement l’objet d’une loi qu’en 1910, une loi qui tire son inspiration de l’Electrical Lighting Act de 1888 en Grande-Bretagne. Cette loi a pour objectif de faciliter la tâche des institutions et des entreprises privées qui veulent se doter d’une génératrice pour leurs propres fins ou pour distribuer l’énergie dans le voisinage. Les entreprises n’ont qu’à obtenir un permis de leur gouvernement local. La loi ne prévoit aucune disposition particulière pour assurer le développement de l’électricité à l’échelle nationale ni même régionale. Les autorités publiques se sont montrées fort discrètes avant 1914 dans le domaine de l’électricité.7

En 1915, l’Inde ne dispose que d’une capacité installée de 107 286 kW, fruit, comme on l’a vu, de multiples installations isolées alimentant les usines de leurs propriétaires. Les génératrices de ces entreprises fonctionnent pour la plupart avec du diesel.8 On peut avoir quelquefois des centrales de plus grande envergure, comme celle de 3 000 kW à Mussoorie dans l’Uttar Pradesh ou celle du gouvernement indien d’une puissance de 1 000 kW à Nilgiri Hills. Et cependant, des projets d’une plus grande puissance commencent à prendre forme. En 1902 est inaugurée une ← 578 | 579 → centrale hydroélectrique à Cauvery Falls, avec un réseau de transport de 314 km desservant Mysore, Bangalore et divers établissements industriels et miniers. À la veille de la guerre, après plusieurs agrandissements, cette centrale dispose d’une puissance de 15 000 kW.9

Deux projets de plus grande envergure voient toutefois le jour, le premier à Calcutta et le second à Bombay. En 1897, Kilburn & Co., associé à Crompton & Co. et concessionnaire de l’éclairage à Calcutta, crée à Londres la Calcutta Electric Supply Corp. Ltd. (CESC), au capital de 1 000 £, qui sera porté à 100 000 £ l’année suivante. L’homme derrière ce projet est le colonel Rookes Evelyn Bell Crompton (1845-1940), un ingénieur issu d’une famille aisée et passionné d’électricité. En 1899, il inaugure une petite centrale de 850 kW à Emambagh Lane à Calcutta. Dans les années qui suivent, il en ajoute trois autres de petite taille, lui permettant de desservir 6 000 abonnés en 1912, pour ensuite les remplacer toutes par une centrale plus puissante à Cossipore. Le projet est financé et exploité par des intérêts exclusivement britanniques et mus par un sentiment impérialiste fort.10 Mais à la même époque, un projet encore plus ambitieux se matérialise dans la région de Bombay, animé cette fois-ci par des capitalistes indiens désireux d’affirmer le caractère swadeshi (nationaliste) de leur action. Jamsetji Nusserwanji Tata (1839-1904), un homme d’affaires d’origine parsi, a fait fortune dans le commerce du coton. Proche du National Congress, il est favorable à l’établissement d’un gouvernement responsable en Inde, à l’instar de ceux de l’Australie, du Canada et de la Nouvelle-Zélande. Il préconise également une plus grande place pour les entrepreneurs indiens dans l’économie nationale et, dans cette perspective, il jette les bases de deux grandes aventures industrielles : une aciérie et une centrale hydroélectrique. Sa mort prématurée l’empêche de voir ses rêves devenir réalité. Cependant, ses fils ont pris la suite et inaugurent en 1907 Tata Iron & Steel Co. Ltd. (TISCO), avec une usine à Jamshedpur, et en 1910 Tata Hydro-Electric Power & Supply Co. Ltd., au capital de 20 millions de roupies (1,33 million £). Les deux projets ont été financés avec du capital indien. La centrale de Tata Hydro a été érigée à environ 80 km de Bombay, à ← 579 | 580 → Khopoli ; elle s’alimente en eau provenant de trois vastes réservoirs liés entre eux et remplis chaque année grâce à la mousson. Elle est ouverte en 1915, fournissant une puissance de 37 250 kW. Elle destine sa production d’énergie à 36 usines de coton de Bombay. Mais rapidement, la demande s’accroît, si bien que dès 1916, Tata lance une deuxième entreprise, l’Andhra Valley Power Supply Co. Ltd., qui allait inaugurer une centrale de 44 750 kW à Bhivpuri six ans plus tard.11

On voit ici l’importance de la vie politique dans les grands projets d’électrification à leur étape initiale. Cette polarisation des nationalismes allait toutefois s’atténuer par la suite.

1919-1946 : l’électrification des municipalités

Au lendemain de la guerre et pour la première fois, les autorités publiques ont mené une enquête à l’échelle de tout le sous-continent afin d’en déterminer le potentiel hydroélectrique. Il en est sorti que l’Inde pourrait développer une puissance entre 6 et 13 millions de kW, ce qui lui assurerait une croissance économique adéquate.12 En effet, les besoins énergétiques, comme ailleurs dans le monde, se diversifient : à la consommation industrielle s’ajoutent l’éclairage public, l’électrification des tramways dans les grandes villes, des hôtels, des salles de spectacle, des hôpitaux et d’autres institutions publiques, sans compter que les classes privilégiées, britanniques comme indiennes, introduisent l’électricité dans leurs demeures.13

D’ailleurs, les autorités publiques prennent une part de plus en plus active dans ce secteur. Bien des gouvernements locaux, comme ceux de Jammu et Kashmir, du Punjab ou de Madras entreprennent la construction de centrales dans l’entre-deux-guerres. En même temps, l’électricité peut fournir une source supplémentaire de revenus. En 1932, par exemple, le gouvernement de Bombay a institué une taxe de 0,5 anna (un seizième de roupie) par kWh afin de pallier les effets de la crise.14 ← 580 | 581 →

Cela dit, pendant les dernières décennies du Raj, l’électrification de l’Inde ne dépasse pas les limites des grandes villes ou de régions regroupant plusieurs petites villes. Alors qu’en Occident, l’interconnexion rend possible l’élaboration d’une politique nationale de production et de distribution d’énergie électrique, en Inde se multiplient de nombreux petits réseaux, municipaux ou, tout au plus, régionaux. En 1945, la puissance installée indienne n’est que de 1,32 million de kW, ce qui, en regard des 6 à 13 millions de kWh hydroélectriques proposés par l’enquête faite au sortir de la Première Guerre mondiale, est nettement insuffisant.15 Mis à part quelques exceptions, ce sont de petites génératrices qui se multiplient sur l’ensemble du territoire indien. Les grandes villes ont été privilégiées par l’électrification dans l’entre-deux-guerres. À Calcutta, la CESC a construit une deuxième grande centrale à Garden Reach en 1926 et une troisième à Mulajore en 1940. Elle a également acquis les actifs de la Bhatpara Power Co. Ltd. en 1934. Si bien qu’au début des années 1950, la compagnie jouissait d’une puissance installée de 432 259 kW. À l’indépendance, avec un capital souscrit de 6,2 millions £, cette société était toujours exclusivement britannique.16 À Bombay, le groupe Tata poursuit son expansion dans l’électricité, mais plus encore dans d’autres secteurs, notamment dans le ciment, la chimie et l’aviation. En 1919, voit le jour la Tata Power Co. Ltd., dont l’objectif est d’ériger une centrale de 111 855 kW à Nila-Mula. Jusqu’à la fin des années 1920, Tata Power est sous contrôle indien, bien que les aspects techniques relèvent de la responsabilité d’ingénieurs britanniques et américains. Tata Sons est le « managing agent » des trois entreprises électriques du groupe, Tata Hydro, Andhra Valley et Tata Power. Les entreprises Tata jouissent alors d’une puissance installée de près de 200 MW. Toutefois, en 1929, Tata Sons est remplacée à la tête de ces entreprises par Tata Hydro-Electric Agencies Ltd., dont 50 % des actions sont détenues par l’American and Foreign Power Co. (AFP), elle-même une filiale d’Electric Bond & Share, proche du groupe américain General Electric. La direction des sociétés d’électricité demeure avant tout indienne, avec cependant un représentant du groupe américain. L’association avec AFP va durer jusqu’en 1951.

Ce qui caractérise la période n’est pas toutefois le développement de telles entreprises. Municipalités et gouvernements se munissent de petites centrales thermiques fonctionnant au charbon et destinées à l’éclairage des artères ainsi que des places et des édifices publics. Certaines distribuent de l’énergie à des entreprises industrielles ou commerciales. Dans le secteur privé, on assiste également à la multiplication de petites sociétés, avec un capital inférieur à un million de roupies et dotées de ← 581 | 582 → centrales de faible puissance (3 500 kW en moyenne en 1945) alimentant l’industrie, l’éclairage public, les tramways et les familles les plus fortunées. Ces sociétés comptent en moyenne quelque 3 000 abonnés. Elles ont été lancées par des managing agencies principalement dans les années 1920 et 1930. Quelques-unes sont indiennes, comme Chari and Chari Ltd. et Chandrie & Co. Ltd., dans le sud de l’Inde. Certaines se sont transformées en véritables holdings à la tête de plusieurs filiales électriques, parfois une dizaine. Trois d’entre elles prédominent et leur capital est à la fois britannique et indien. Il s’agit de Killick Nixon & Co. Ltd., de Bombay, de Martin & Co., de Calcutta, et d’Octavius Steel & Co. Ltd., également de Calcutta.

Contentons-nous de l’exemple de Killick Nixon & Co. Ltd., lancé en 1857 par Charles Killick et Robert Preston Nixon. L’agence, après 1900, s’intéresse au commerce, aux chemins de fer, au ciment, au textile, aux métaux et à l’électricité. Dans ce dernier secteur, elle appuie trois entreprises appelées à prendre de l’importance : Ahmedabad Electricity Co. Ltd., The Bombay Suburban Electric Supply Ltd., et The Surat Electric Co. Ltd. La première est la plus importante des trois : elle est apparue en 1913 avec un capital de 1,5 million de roupies, qu’elle augmente à plusieurs reprises dans l’entre-deux-guerres, pour le porter à 50 millions en 1946. L’entreprise, codirigée par des entrepreneurs britanniques et indiens, dessert plus de 35 000 abonnés à la veille de l’indépendance. L’agence est animée par des ingénieurs britanniques comme A.L. Guilford, G.L. Rhodes et V.F. Noel Paton. Cependant, les filiales de l’agence comptent beaucoup d’entrepreneurs indiens de grand renom tels que sir Purshotamdas Thakurdas et Kasturbhai Lalbhai.17

Bref, l’industrie électrique indienne entre 1919 et 1947 est désormais administrée aussi bien par des Indiens que par des Britanniques qui siègent souvent dans les mêmes conseils d’administration, exception faite des grandes entreprises Tata et CESC. Et encore, Tata à cette époque collabore avec l’American and Foreign Power. Il est par ailleurs à noter que l’interconnexion entre compagnies demeure encore limitée. On la rencontre en particulier dans la région de Bombay, entre les filiales du groupe Tata et celles de Killick Nixon.

Cette interconnexion rudimentaire n’est pas sans inquiéter les milieux d’affaires indiens. Plusieurs veulent d’ailleurs que le sous-continent s’inspire du « grid » britannique installé en 1926. Ces milieux émettent, dans les dernières années de l’ère britannique, d’importantes réflexions sur le développement économique indien, réflexions au sein desquelles l’électricité prend une place de premier plan. L’offre d’énergie ne suffit ← 582 | 583 → plus, en effet, à la croissance de la demande. Bien des gouvernements provinciaux, comme ceux du Punjab et de Madras, ont entrepris d’ériger des centrales plus puissantes dans les années 1930. Bombay parle de rationaliser la production d’énergie en éliminant les petites centrales inefficaces. Les provinces militent pour que Delhi puisse les autoriser à ériger des offices d’électricité (« electricity boards »). Pendant la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement central crée une Commission d’électricité afin de réglementer l’industrie électrique et de mieux la mobiliser dans l’effort de guerre. Après la guerre, il instaure un Office technique central d’énergie (« Central Technical Power Board ») dans le but de gérer de nouveaux projets.18

De plus en plus, on prend conscience des lacunes de l’industrie électrique indienne. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, sort un document intitulé A Plan of Economic Development for India, encore connu sous le titre de Bombay Plan. D’éminents industriels comme J.D.R. Tata, G.D. Birla et P. Thakurdas ont participé à sa rédaction. En gros, ce document expose le retard accumulé par l’Inde et la nécessité d’allier le secteur public au secteur privé pour lancer de vastes projets nécessaires au rattrapage, et même de donner au premier le leadership afin d’accroître l’autonomie industrielle et agricole du pays. Il faut investir de vastes montants, de l’ordre de 100 milliards de roupies. Dans cette perspective, des secteurs de base comme la production d’électricité reçoivent la priorité. Le Bombay Plan inspirera grandement les politiques économiques indiennes après l’indépendance.19

1947-1990 : Consolidations à l’échelle des États

L’Inde obtient son indépendance le 15 août 1947. Le nouveau pays hérite des institutions et des lois des anciennes autorités coloniales. L’électricité ne fait pas exception. La loi de 1910 et ses amendements continuent d’être appliqués. On aurait pu s’attendre, comme cela s’est ← 583 | 584 → produit en Grande-Bretagne ou en France, à ce que l’électricité soit nationalisée. Or, ce n’est pas le cas. Il y a certes eu des nationalisations à l’échelle des États locaux. Le gouvernement de Madras, au début des années 1950, a pris le contrôle de sept entreprises. D’autres firmes ont pour leur part été municipalisées. C’est le cas de Bombay Electric Supply & Tramways Co. Ltd. (BEST), dont la création remonte à 1903 et qui s’occupe à la fois de distribution d’énergie et de transport en commun. En 1947, une semaine avant l’indépendance nationale, elle est reprise par le gouvernement de Bombay.20 Plusieurs raisons militent pour l’absence de nationalisation. Tout d’abord, dans l’esprit du Bombay Plan, il doit y avoir collaboration entre les secteurs public et privé, et non pas la substitution de l’un par l’autre. Ensuite, l’Inde dépend fortement de la technologie étrangère en matière d’électricité ; il faut éviter de rompre avec le savoir-faire occidental. Enfin, et c’est sans doute la raison la plus déterminante, il n’y a pas grand-chose à nationaliser : l’équipement existant est le plus souvent de petite taille, quand il n’est pas vétuste.

L’important, à l’époque de l’indépendance, n’est pas de récupérer les infrastructures laissées par les Britanniques, mais de se lancer dans un programme massif d’électrification à l’échelle nationale. Il faut donc du matériel neuf et des projets de grande taille.

Dans cette perspective, le gouvernement central vote l’Electricity (Supply) Act en 1948. Cette loi a pour but de fixer l’organisation de l’industrie électrique indienne. Dans ce but, elle crée deux organismes : la Central Electricity Authority (CEA), dont l’envergure est nationale, et les State Electricity Boards (SEB), qui agissent à l’intérieur de chaque État indien. La CEA a pour mission de concevoir une politique nationale en coordonnant les activités des SEB et en fournissant toute l’information pertinente sur l’électricité et les projets en cours. De leur côté, les SEB organisent la production et la distribution de l’électricité dans leurs États respectifs ; il est de leur responsabilité de s’assurer qu’il y a suffisamment d’énergie pour les besoins de chacun, ce qui signifie qu’ils peuvent lancer des projets ou prendre le contrôle de toute centrale nécessaire à leurs objectifs. Les SEB ont également une priorité : diffuser l’électricité dans les campagnes. Donc, sans nécessairement recourir à la nationalisation, les SEB exercent une autorité décisive sur les producteurs d’énergie, publics comme privés.21 Il n’est pas obligatoire pour les États indiens, ← 584 | 585 → de créer des SEB. Cependant, ils finissent graduellement par le faire. En 1961, 13 États sur 20 en avaient ; en 1990, ils sont 18 sur 25.22

Idéalement, la CEA doit fédérer les SEB afin de lancer un réseau national. Toutefois, cet objectif n’a pas été atteint. Une raison possible à cela : le coût élevé des investissements. Il a fallu privilégier la construction de vastes centrales sur celle d’un réseau national, car les centrales existantes, pour la plupart trop petites, ne suffisent pas aux besoins du jeune État.

L’électrification est un processus qui exige une conception aussi rationnelle que possible. Elle se prête donc bien à son intégration dans les plans quinquennaux indiens, dont le premier est mis en application en 1951. À chaque plan, d’importants investissements publics sont consacrés à l’industrie électrique. Par exemple, le premier plan (1951-55) a prévu d’octroyer 2,6 milliards de roupies, le deuxième (1956-60) 4,27 milliards et le troisième (1960-65) 10,12 milliards.23 Le gouvernement indien va de la sorte faire des emprunts massifs et aider les SEB à élaborer de vastes projets.

Ces projets se rangent sous trois catégories : les barrages hydrauliques aux objectifs multiples, de grosses centrales thermiques et le nucléaire. La première catégorie a été la plus mise en évidence par la littérature : il s’agit de barrages hydrauliques de grande dimension destinés non seulement à fournir de l’énergie, mais aussi à assurer l’irrigation des terres, à réguler le cours des rivières afin de prévenir les inondations dévastatrices et, là où c’est possible, à rendre les voies navigables. Cinq projets ont été mis en chantier dans les années suivant l’indépendance : Damodar (dans le West Bengal), Hirakud (Orissa), Bhakra et Nangal (dans le Punjab et l’Haryana), Kosi (Northern Bihar et Népal) et Tungabhadra (Andhra Pradesh et Mysore). Pour la conception de ces projets, on s’est largement inspiré de l’expérience américaine de la Tennessee Valley Authority (TVA). Le gouvernement a d’ailleurs eu recours aux services d’un ingénieur de la TVA, William L. Voorduin, dans la préparation d’un de ces projets, celui de la rivière Damodar, où l’on a construit cinq barrages et une centrale de 144 MW. Certains jettent un regard critique sur ces projets, qui s’en prenaient à l’environnement et déplaçaient des populations entières.24 Il n’en reste pas moins que l’urgence d’un développement soutenu justifiait amplement, aux yeux des contemporains, de tels projets.

Il ne faut toutefois pas exagérer la portée de l’hydroélectricité à cette époque. Les centrales thermiques assument une plus grande part ← 585 | 586 → de la puissance installée indienne. Tout d’abord, les gouvernements ont répandu un nombre élevé de petites génératrices au diesel dans les villages ne pouvant pas être connectés aux grandes centrales. En 1952, on compte 405 de ces génératrices dans le pays. Plus important encore, l’Inde a érigé des centrales thermiques de grande taille, comme celle d’Ennore (340 MW) ou encore celle de Neyveli (600 MW), inaugurées dans les années 1960-70 dans la région de Madras. Ces centrales tirent profit des ressources en charbon du pays. Dans le cas de la centrale de Neyveli, il est intéressant de noter que l’Inde a fait appel à l’expertise soviétique dès la fin des années 1950. Pour sa part, le groupe Tata a investi 213,5 millions de roupies (dont 90 millions provenant d’un prêt de la Banque mondiale) dans la construction d’une centrale de 150 MW à Trombay, en banlieue de Bombay au milieu des années 1950 ; la décennie suivante, le groupe a porté la puissance de cette centrale à 330 MW.25

Enfin, l’Inde s’est lancée dans l’énergie nucléaire. Dès 1948, le pays a institué une Atomic Energy Commission, sous la direction de Homi J. Bhabha. En 1957, voit le jour le premier réacteur nucléaire indien, voire asiatique (sans l’URSS), Apsara. Quelques années plus tard, dans le cadre du plan Colombo, on inaugure le réacteur de recherche Canada-India à Trombay, d’une puissance de 40 MW. L’Inde va par la suite s’équiper d’autres réacteurs de recherche. Ces premiers réacteurs vont mener à la construction, dans la seconde moitié des années 1960, d’une centrale de type CANDU de plus de 400 MW à Tarapur, dans le Maharashtra. Cette centrale est le fruit d’une collaboration indo-canadienne.26

La présence technique et financière de l’étranger dans ces projets est notable. Elle relève moins de firmes multinationales que d’une collaboration entre États. Cette nuance mérite attention, car, compte tenu de l’ampleur et de l’urgence des investissements, le secteur public a fini par s’imposer sur le secteur privé comme moteur du développement de l’électricité en Inde. En 1968, plus des trois quarts de la puissance installée électrique étaient le fruit des SEB. Les petites entreprises privées et même les municipalités n’ont pas pu suivre le mouvement.27 D’ailleurs, plusieurs managing agencies indo-britanniques de l’entre-deux-guerres sont devenues majoritairement ou exclusivement indiennes à partir des années 1950, tout en conservant leur dénomination anglaise. C’est le cas de Killick Nixon, qui, après bien des vicissitudes, est racheté par la famille Kapadia en 1968. Même la très britannique Calcutta Electric ← 586 | 587 → Supply Corporation tombe entre les mains du groupe RPG, contrôlé par la famille Goenka, à la fin des années 1980.28

Le recul des entreprises privées a eu des conséquences qui ne sont pas sans rappeler certaines formes de nationalisation. L’industrie électrique, en effet, est de plus en plus liée aux politiques économiques du gouvernement en place, parmi lesquelles prédomine l’autosuffisance alimentaire. Deux raisons concourent au renforcement de cette politique. Tout d’abord, l’Inde, à l’époque coloniale, a souffert d’importantes famines ayant causé la mort de plusieurs millions de personnes. Celles de 1896-1900 sur l’ensemble du sous-continent et celle de 1943 au Bengale ont été d’autant plus meurtrières qu’elles ont été accompagnées par d’importantes épidémies. On a pu argumenter, souvent avec raison, que ces famines n’étaient pas toujours dues au manque de ressources alimentaires, il n’empêche que les autorités coloniales ne s’étaient pas dotées des moyens pour pallier la situation.29 Après l’Indépendance, on fera en sorte de prévenir de tels désastres. Ensuite, l’Inde a vu sa population passer de 361 millions en 1951 et à 1,28 milliard de nos jours.30 Pareille croissance exige un soutien alimentaire que ne saurait garantir le seul recours à l’aide internationale. D’importantes politiques agricoles ont été mises en place pour suivre la croissance démographique. Certaines ont abouti à ce que l’on a appelé la révolution verte, qui avait pour but d’accroître la productivité agricole. Dans cette perspective, on a accordé une importante place à l’électrification rurale, que l’on intégrait à d’autres projets comme l’irrigation des terres.31 De 1951 à 1957, le nombre de villages électrifiés passe de 3 500 à 58 000 et poursuit sa croissance jusqu’à nos jours.32

Toutefois, les SEB sont soumises aux exigences des gouvernements régionaux. C’est ainsi que les États du Nord et de l’Est ne pourront pas exporter leur énergie dans les États voisins, entraînant du coup une surconsommation de charbon. Par ailleurs, l’accès à l’électricité devenant un ← 587 | 588 → enjeu électoral, les États imposent des tarifs ruineux et une tolérance au vol d’énergie qui prend son essor dans les villages pour ensuite essaimer dans les villes et en particulier dans les bidonvilles. Cela suscite d’importantes pertes financières pour les entreprises et le problème persiste encore de nos jours.33 Les SEB deviennent de plus en plus paralysés. On a cherché à contourner le problème en créant des institutions se comportant comme des entreprises nationales, telles que la Rural Electrification Corporation en 1969, la National Thermal Power Corporation en 1975 ou la Power Grid Corporation of India en 1989. Ces tentatives vont s’avérer fructueuses, mais dans le long terme seulement. Dans l’immédiat, on en vient à blâmer le poids excessif du gouvernement dans le monde des affaires. L’administration d’Indira Gandhi, en particulier, fera l’objet de nombreuses critiques de la part d’économistes. Il n’empêche que la puissance installée de l’électricité en Inde est passée de 1,8 GW en 1951 à 71,7 GW quarante ans plus tard, soit un doublement toutes les décennies.34 Résultat d’autant plus éloquent que le secteur privé, sous le Raj, s’était montré fort peu dynamique. Mais il est certain que le système doit être amélioré, ne serait-ce que pour satisfaire les besoins d’une population dont la croissance s’accélère.

1991-2014 : vers le réseau national

À partir de 1991, afin de pallier les effets d’une crise de la dette extérieure, le gouvernement indien a entamé une série de réformes économiques destinées à libéraliser le marché. Parmi les mesures adoptées, signalons celles stimulant les investissements privés et internationaux dans l’électricité et celles donnant plus d’autonomie aux centres régionaux de distribution d’électricité par rapport aux politiciens. D’un État à l’autre, les résultats sont variables. En 1996, le gouvernement de l’Orissa, après s’être fait refuser un emprunt par la Banque mondiale, a divisé son SEB en trois compagnies, à savoir la production, le transport et la distribution et il a vendu la distribution à des intérêts privés. Pour sa part, l’État du Maharashtra a cherché la participation de firmes multinationales. C’est ainsi qu’il a donné le feu vert à la Dabhol Power Corporation, filiale du groupe américain Enron, en vue de construire une centrale alimentée au gaz naturel liquéfié, qu’il fallait importer. Les coûts exorbitants du projet ont mené à une crise politique et le gouvernement a dû lui mettre fin en ← 588 | 589 → 2001. L’expérience a donné mauvaise publicité à l’Inde et a ralenti les investissements internationaux.35 Mais surtout, l’absence de règles claires et uniformes sur l’ensemble du territoire indien a contribué à ralentir les efforts. De 1991 à 2000, la puissance installée indienne n’est passée que de 71,7 à 108,1 GW, alors que la Chine voit la sienne croître de 126,6 à 299,1 GW.36

Il fallait apporter des mesures supplémentaires. En 1998, le gouvernement central adopte l’Electricity Regulatory Act destiné à coordonner les activités des SEB, lancer une politique énergétique nationale et dépolitiser les tarifs. Dans ce but, on crée des institutions à la fois centrales et locales destinées à fixer les tarifs et à autonomiser le transport de l’énergie par rapport aux intérêts locaux. En fait, cette loi ne fait que préparer l’industrie électrique à une loi encore plus ambitieuse, l’Electricity Act de 2003, qui remplace les lois de 1910 et de 1948. L’hydroélectricité et le nucléaire mis à part, la nouvelle loi affranchit la production d’électricité des SEB et autorise les producteurs-consommateurs d’énergie à vendre leur surplus. Elle n’empêche cependant pas les États d’investir dans l’énergie. Pour leur part, le transport et la distribution doivent toujours obtenir une licence d’exploitation, mais au lieu d’être sous la supervision des SEB, elles sont sous celle de nouveaux organismes, la Central transmission utility et la State transmission utility. Les réseaux doivent être ouverts à la concurrence et être intégrés à des réseaux plus vastes. La loi rend également obligatoire l’institution de compteurs afin d’éradiquer le vol d’énergie.37 Elle précise les règles et les institutions chargées de fixer les tarifs. À la suite de l’adoption de la loi de 2003, 14 États ont restructuré leurs SEB. Si certains, comme Delhi et Orissa, ont privatisé le transport, la majorité l’a remis à leur SEB. Donc, la nouvelle loi n’encourage pas la privatisation en soi. Elle permet la création de nouveaux projets sans passer par les SEB, lesquels deviennent en quelque sorte des entreprises publiques concurrentes des sociétés privées. La loi vise avant tout l’accroissement de l’efficacité, et la concurrence apparaît comme le moyen le plus sûr de l’obtenir.38

La nouvelle loi donne des résultats positifs. La puissance installée indienne passe de 108,1 GK en 2001 à 143,8 GW en 2006, 210,9 GW ← 589 | 590 → en 2012 et à 255 GW en 2014.39 En 2012, la production indienne est de 1 128 TWH, ce qui en fait le troisième producteur mondial. On notera que le secteur public prime encore en 2014 : il cumule une puissance installée de 164 GW, alors que le privé en compte 91 GW. Le charbon reste la source prédominante d’électricité, avec 154 GW ;40 l’hydroélectricité vient en deuxième place avec 41 GW, suivie du gaz (23 GW) et de l’éolien (21 GW). Le nucléaire n’occupe qu’une place bien secondaire. En 2013, la Nuclear Power Corporation, une société d’État, ouvre une centrale de 2 000 MW à Kudankulam, dans le sud de l’Inde ; il s’agit d’un projet fait en collaboration avec la Russie.41 Néanmoins, la tendance lourde, dans les inaugurations récentes, se trouve dans les centrales thermiques de très grande puissance.

C’est le cas de la National Thermal Power Corporation, une société contrôlée à 84,5 % par le gouvernement indien en 2012. À elle seule, elle gère 22 centrales thermiques cumulant 32,7 GW. Parmi ces centrales, on en compte 10 ayant une puissance inférieure à 1 000 MW, 2 entre 1 000 et 1 999, 8 avec 2 000 MW et plus. La plus petite se trouve dans le sud de l’Inde : il s’agit de la centrale Rajiv Gandhi CCP, d’une puissance de 360 MW ; et la plus grosse est celle de Vindhyachal, dans l’Uttar Pradesh, avec une puissance de 3 260 MW.42

Le secteur privé n’est pas de reste. Par exemple, le groupe Adani, lancé en 1988 pour se consacrer au commerce international, prend vite un intérêt soutenu dans l’importation du charbon en Inde, en provenance de l’Indonésie principalement. Cela l’amène à lancer des centrales thermiques. En 2013-2014, il exploite une centrale de 4 620 MW à Mundra, une deuxième de 2 640 MW à Tiroda et une troisième de 1 320 MW à Kawri. La centrale de Mundra est la plus puissante centrale thermique de l’Inde et la cinquième au monde. Il poursuit d’autres projets électriques, et notamment la construction de plus de 2 000 km de lignes de transport reliant ses centrales au Rajasthan et au Maharashtra.43 Pour sa part, Tata Power demeure la plus grande entreprise privée d’électricité en Inde, avec une puissance installée totale de 8 608 MW en 2014, dont 4 000 à ← 590 | 591 → Mundra, 1 580 à Trombay et 1 050 à Maithon. Cette société entend développer un autre 8 270 MW en thermique et 595 MW en hydroélectricité.44

La puissance de ces centrales suppose la mise en place d’un vaste réseau de transport et de distribution. Dans les années 1960, on commence à rassembler les réseaux de plusieurs États limitrophes dans des entités régionales. Toutefois, c’est trois décennies plus tard que les efforts les plus décisifs sont accomplis. L’Inde électrique est alors divisée en cinq régions : Nord, Nord-Est, Est, Ouest et Sud. Chaque région doit atteindre l’autosuffisance et, dans ce but, s’équipe d’un « Regional Load Despatch Centre » qui coordonne les « State Load Despatch Centres ». En décembre 1998, Delhi octroie à Powergrid le statut de « Central Transmission Utility » et la mission de réaliser l’intégration nationale. Déjà, en 1991, les régions de l’Est et du Nord-Est sont connectées. En 2003, l’Ouest se joint aux précédentes. En 2006, c’est au tour du Nord. Enfin, en 2013, le Sud intègre le réseau national avec la ligne Raichur-Solapur. Désormais, le slogan « One Nation – One Grid – One Frequency » est devenu réalité. Powergrid gère 116 625 km de ligne à haute tension, avec un « National Load Despatch Centre » à New Delhi et 196 sous-stations.45

Conclusion

Il ne fait pas de doute que le développement de l’électricité indienne a été spectaculaire ces dernières années. Faut-il cependant l’attribuer aux seules réformes des années 1990 ? Certes, l’Inde n’a pas pu suivre la croissance électrique des pays occidentaux pendant de nombreuses décennies. Cela ne tient cependant pas à un quelconque repli sur soi. Depuis les tous débuts, l’Inde s’est montrée ouverte aux techniques et aux capitaux étrangers. Elle a depuis entretenu une collaboration efficace avec les firmes multinationales et les gouvernements étrangers. Avant 1940, elle a fait appel à la participation de la Grande-Bretagne, des États-Unis et de l’Allemagne. Après l’indépendance, s’ajoutent des pays comme l’URSS et le Canada. L’Inde et les entreprises indiennes ont recouru régulièrement aux emprunts de grandes banques internationales, comme le FMI et la Banque mondiale, pour financer leurs projets.

On pourra reprocher à l’Inde de ne pas avoir appliqué une politique d’envergure nationale, comme celle de la Grande-Bretagne dans les années 1920. Toutefois, avec une superficie de 3 268 000 km2, l’État ← 591 | 592 → indien aurait eu beaucoup de difficulté à imiter les nations de plus petite taille. Elle a dû, à l’instar d’autres grands pays comme les États-Unis, traverser une phase plus longue dans son développement régional avant de passer à l’étape nationale. C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre sa préférence pour des modèles régionaux comme la Tennessee Valley Authority sur des modèles nationaux comme ceux retenus par les Européens. Soulignons cependant que l’Inde a quand même imposé une politique nationale à son industrie électrique : la révolution verte et, dans son sillage, l’érection de barrages hydrauliques et l’électrification rurale.

Ces facteurs ont fini par donner beaucoup de poids aux institutions locales. Déjà, à l’époque coloniale, l’Inde était divisée en protectorats dirigés par des maharajas (hindous) et des nizams (musulmans), et en presidencies administrées directement par un gouverneur britannique. Après l’indépendance, ces régions sont remplacées par des États dotés d’une grande autonomie sur le plan économique, jouissant du droit de percevoir des taxes sur tout échange entre eux. Pour la circulation de l’énergie, cette décentralisation aura pu compliquer la constitution d’un véritable réseau national d’électricité. En revanche, la décentralisation aura permis dans un pays aussi vaste la consolidation de nombreuses unités locales de production et de distribution de l’énergie électrique.

On a par ailleurs déploré le caractère « socialiste » des politiques d’électrification pendant les premières décennies après l’indépendance. C’est oublier que la période coloniale n’a guère été favorable au développement de l’énergie électrique. En 1947, année où l’Inde acquiert son indépendance, la production et la distribution de l’électricité étaient sous-développées en dehors de grands centres urbains comme Bombay et Calcutta. On remarquera toutefois que l’Inde n’a pas nationalisé son industrie électrique, ce qui est pour le moins surprenant pour une économie « socialiste ». Beaucoup plus que du socialisme, ce sont des intérêts politiques locaux qu’a souffert l’électricité indienne. Et la création après 1960 d’entreprises d’État autonomes par rapport aux régions a mené, bien des années plus tard, à l’émergence d’une croissance plus soutenue et d’une politique nationale digne de ce nom stimulant le développement parallèle, voire la collaboration, des secteurs public et privé.

D’une certaine manière, donc, la poussée récente de l’électricité indienne est grandement redevable aux politiques antérieures et pas simplement à l’adoption de nouvelles règles et lois. Il est intéressant de noter que cette poussée repose tout autant sur une meilleure efficience du secteur public que sur le retour du privé, avec préséance du premier sur le second. D’une certaine manière, la loi de 2003 concrétise les objectifs de celle de 1948 ! La part du secteur public a été et reste primordiale. L’ampleur et l’urgence des investissements sont certainement les facteurs expliquant ← 592 | 593 → cette mixité. C’est en tout cas ce que nous aimerions vérifier dans une recherche plus étendue. Il conviendra d’examiner les stratégies d’investissement des entreprises publiques et privées à cet effet. Par ailleurs, il faudra porter une plus grande attention aux comportements multiples des consommateurs, depuis les classes aisées jusque dans les bidonvilles. Per capita, la consommation indienne en 2012 n’est que de 760 kWh, ce qui est peu comparé à celles de la France (7 367) et des États-Unis (12 947).46 L’Inde a encore un long chemin à parcourir. ← 593 | 594 →


1 International Energy Agency, Key World Energy Statistics (Paris : OECD, 2014), 27.

2 International Energy Agency, India Energy Outlook (Paris : OECD, 2015).

3 Sur l’impact de cette libéralisation, on pourra consulter : Gurcharan Das, India Unbound. From Independence to the Global Information Age (New Delhi : Penguin Books, 2002) ; Kaushik Basu (ed.), India’s Emerging Economy. Performance and Prospects in the 1990s and Beyond (New Delhi : Oxford University Press, 2004) ; et Dietmar Rothermund, India. The Rise of an Asian Giant (New Haven and London : Yale University Press, 2008).

4 Amiya Kumar Bagghi, Private Investment in India, 1900-1939 (Bombay : Orient Longman in association with Cambridge University Press, 1975), 20-1, 48, 60-2 ; Neil Charlesworth, British Rule and the Indian Economy, 1800 to 1914 (London : MacMillan, 1982), 36-9 ; B.R. Tomlinson, The Political Economy of the Raj, 1914-1947 : The Economics of Decolonization in India (London : MacMillan, 1979), 23 ; Dietmar Rothermund, An Economic History of India. From Pre-colonial Times to 1991 (London and New York : Routledge, 1993 [2e ed.]), 30, 42-4 ; Morris David Morris, « The Growth of Large-Scale Industry to 1947, » in The Cambridge Economic History of India, vol. 2 : c. 1757-c. 1970, ed. Dharma Kumar (Delhi : Orient Longman in association with Cambridge University Press, 1984), 557, 574-581 et 616 ; Arabinda Gosh, « Industrial Concentration by the Managing Agency System in India, 1948-1968, » Economic and Political Weekly, 8/23 (June 1973), 57-63 ; V. Cirvante, The Indian Capital Market (London : Geoffrey Cumberledge/Oxford University Press, 1956) 74 sq. ; Geoffrey G. Jones, Merchants to Multinationals : British Trading Companies in the Nineteenth and Twentieth Centuries (Oxford : Oxford University Press, 2000), 65-68 ; Omkar Goswami, « From Bazaar to Industry », in The Oxford India Anthology of Business History, ed. Medha. M. Kudaisya (New Delhi : Oxford University Press, 2011), 235-257.

5 S.M. Rutnagur (ed.), Electricity in India, being a History of the Tata Hydro-electric Project with notes on the Mill Industry in Bombay and the Progress of Electric Drive in Indian Factories (Bombay : brochure publiée par le Indian Textile Journal, 1912) (disponible à la Gokhale Institute of Politics & Economics, Université de Poona).

6 Selon son auteur, cette liste n’inclut pas les très petites unités de production qu’il a été impossible de recenser.

7 The Indian Year Book & Who’s Who, vol. 33 (Bombay and Calcutta : The Times of India Offices, 1947), 351.

8 Fakirjee E. Bharucha, Motive Power in India : Its Cost and Selection (Poona : Scottish Mission Industries Company Limited, 1918), 54.

9 Élizabeth Whitcombe, « Irrigation », in The Cambridge Economic History of India, vol. II : c. 1757-c. 1970, ed. Dharma Kumar (Delhi : Orient Longman, in association with Cambridge University Press, 1984), 731-734 ; Chaturbhuj Mamoria, Organisation and Financing of Industries in India (Allahbad : Kitab Mahal, 1965), 172 ; Rutnagur, Electricity in India, 4-5 ; Palamadai S. Lokanathan, Industrial Organisation in India (London : George Allen & Unwin Ltd., 1935), 66.

10 Sukanta Chaudhuri (ed.), Calcutta, the Living City (Calcutta : Oxford University Press, 1990), vol. 1, The Past, 229-237, 253-4 et vol. 2, The Present and Future, 128-131 ; Arunabha Dasgupta, Colonel Crompton’s India (Bombay : Tata Press Ltd., 1990) 25-27 ; http://cesc.co.in/cesc/web/customer/aboutus/history.html [consulté le 2 août 2013].

11 Pierre Lanthier, « L’Électrification de Bombay avant 1920. Le projet de Jamsetji N. Tata », in L’Électrification outre-mer de la fin du XIXe siècle aux premières décolonisations, ed. Dominique Barjot, Danielle Lefeuvre, Arnaud Berthonnet et Sophie Coeuré (Paris : Publications de la Société française d’histoire d’outre-mer/La Fondation EDF, 2002), 211-233.

12 The Indian Year Book & Who’s Who, vol. 33 (Bombay et Calcutta : The Times of India Offices, 1947), 351.

13 Encore que l’importante domesticité dans ces milieux ait retardé l’introduction d’appareils électroménagers, et cela devait perdurer pendant bien des décennies, y compris après l’indépendance.

14 India Reference Manual, 1953 (Delhi, Ministry of Information and Broadcasting, Government of India), 210 ; Shripad Narayan Pendsay, The B.E.S.T. Story (Bombay : Bombay Electric Supply and Transport Undertaking, 1997), 34.

15 India Reference Manual, 207.

16 Sukanta Chaudhuri, Calcutta, the Living City, vol. 2, 128-131.

17 Investor’s Encyclopedia, 1951 (15e année, Madras, Kothari & Sons) 277-278 ; Investor’s Encyclopedia, 1954 (18e année, Madras, Kothari & Sons), 891-2.

18 India Reference Manual (1953), 212-3.

19 Bimal Jalan (dir.), The Indian Economy. Problems and Prospects (New Delhi : Penguin Books, 1992), 19 sq. ; Ramachandra Guha, India After Gandhi. The History of the World’s Largest Democracy (London : Pîcador, 2007), 205-6 ; Dietmar Rothermund, An Economic History of India From Pre-Colonial Times to 1991 (London : Routledge, 1993), 124-126 ; Forum of Free Enterprise, The Bombay Plan and Other Essays : the Second A.D. Schroff Memorial Lectures (Bombay : Lalvani Publishing House, 1968), 7 ; Arun Kumar, Indian Economy Since Independence : Persisting Colonial Disruption (New Delhi : Vision Books, 2013), 71 ; Tarun Das, « Industry : From Regulation to Liberalization », in Independent India : the First Fifty Years, ed. Hiranmay Karlekar (Delhi : Oxford University Press / India Council for Cultural Relations, 1998), 169-170 ; Vivek Chibber, Locked in Place : State-Building and Late Industrialization in India (Princeton, NJ : Princeton University Press, 2006).

20 Pendsay, The B.E.S.T. Story, 48-61 et 136 ; Investor’s Encyclopedia, 1954, 919.

21 India a Reference Manual (1953), 212-5 ; Second Year of Freedom (August 1948-August 1949) (New Delhi : An India National Congress Publication, 1949), 92 ; India 1980, a Reference Manual (New Delhi : MIB, Government of India, 1980), 280.

22 India 1990, A Reference Manual (New Delhi : MIB, Government of India, 1990), 488.

23 Francine R. Frankel, India’s Political Economy, 1947-1977 : the Gradual Revolution (Delhi : Oxford University Press, 1978), 132, 152 et 188.

24 C’est le cas, notamment, de Daniel Klingensmith, One Valley and a Thousand : Dams, Nationalism, and Development (New Delhi: Oxford University Press, 2007).

25 The Hindu Survey of Indian Industry, 1960, 1965 et 1970.

26 Ibid.

27 India 1970 : a Reference Manual, 298.

28 Dilip Thakore, « The battle for Killick Nixon », Business India, 18-31 août 1980, 39 ; Chaudhuri, Calcutta, the Living City, vol. 2, 128-131 ; http://www.rp-sg.in/aboutus.php [Consulté le 12 mars 2016].

29 S. R. Osmani, « Famines », in The Oxford Companion to Economics in India, ed. Kaushik Basu (New Delhi : Oxford University Press, 2007), 166-170 ; Jean Drèze, « Famine Prevention in India », in The Political Economy of Hunger, vol. 2, ed. Jean Drèze and Amartya Sen (Oxford : Clarendon Press, 1990), 13-122.

30 Pravin Visaria, « Population », in The Indian Economy. Problems and Prospects, ed. Bimal Jalan (New Delhi : Penguin Books, 1992), 274 ; http://www.indiaonlinepages.com/population/india-current-population.html [consulté le 3 juin 2015].

31 Ashok K. Mitra et S. W. Muranjan, Economic Benefits of Rural Electrification in Maharashtra – A Study of Four Districts (Pune : Gokhale Institute of Politics and Economics, 1980).

32 The Hindu Survey of Indian Industry (1960). En décembre 2015, 367 862 villages sont en tout ou en partie électrifiés (http://www.ddupjy.in).

33 Pierre Lanthier, « Appropriating Modernity : Electricity in Mumbai’s Slums before the financial crisis of 2008 », Entreprises et Histoire 70/1 (2013): 92-105.

34 Pierre Lanthier, « Regulation redefined : the case of the electrical industry in Brazil and India from the 1990s to today », in The Economic and Social Regulation of Public Utilities : An International History, ed. Judith Clifton and Harm Schröter (London: Routledge, (2013): 103-122.

35 Rahul Tongia, « The political economy of Indian power sector reforms », in The Political Economy of Power Sector Reform. The Experience of Five Major Developing Countries, ed. David Victor and Thomas C. Heller (Cambridge : Cambridge University Press, 2007), 111 et 140-1 ; Abhay Mehta, Power Play. A Study of the Enron Project (Hyderabad : Orient Longman, 1999).

36 Selon les données fournies par l’International Energy Agency (OECD).

37 À Delhi, le vol d’électricité pouvait affecter jusqu’à 40 % de la production.

38 Raj Singh Niranjan, Guide to Electricity Laws in India, Based on the Electricity Act 2003 (New Delhi : Universal Law Publishing Co. Pvt. Ltd., 2004).

39 International Energy Agency, années concernées.

40 En 2013, l’Inde a produit 613 millions de tonnes de charbon et en a importé 178 millions (IEA).

41 Matham Ramesh, « Kudankulam power in 15 days », The Hindu, 14 juillet 2013, section « Business Line » 1.

42 NTPC, rapport annuel de 2011-2012.

43 Adani, corporate presentation (2015), tiré du site http://www.adanipower.com ; rapport annuel pour l’exercice 2013-2014.

44 The Tata Power Company Limited, mai 2014, brochure tirée du site http://www.tatapower.com.

45 Powergrid India : http://www.powergridindia.com [consulté le 30 juillet 2015] ; Priya Sreedharan, et al., Electricity grid evolution in India. A scoping study on the technical and planning needs to support the National Action Plan (San Francisco : Energy and Environmental Economics, 2011).

46 International Energy Agency (OECD).