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Electric Worlds / Mondes électriques

Creations, Circulations, Tensions, Transitions (19th–21st C.)

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Edited By Alain Beltran, Léonard Laborie, Pierre Lanthier and Stéphanie Le Gallic

What interpretation(s) do today’s historians make of electrification? Electrification is a process which began almost a hundred and fifty years ago but which more than one billion men and women still do not have access to. This book displays the social diversity of the electric worlds and of the approaches to their history. It updates the historical knowledge and shows the renewal of the historiography in both its themes and its approaches. Four questions about the passage to the electrical age are raised: which innovations or combination of innovations made this passage a reality? According to which networks and appropriation? Evolving thanks to which tensions and alliances? And resulting in which transition and accumulation?

Quel(s) regard(s) les historiens d’aujourd’hui portent-ils sur l’électrification, processus engagé il y a près de cent cinquante ans mais auquel plus d’un milliard d’hommes et de femmes restent encore étrangers ? Le présent volume rend compte de la diversité des mondes sociaux électriques et des manières d’enquêter sur leur histoire. Il actualise les connaissances et témoigne du renouvellement de l’historiographie, dans ses objets et ses approches. Quatre points d’interrogation sur le basculement des sociétés dans l’âge électrique jalonnent le volume : moyennant quelles créations ou combinaisons créatrices ? En vertu de quelles circulations et appropriations ? Selon quelles tensions et alliances ? Et produisant quelles transitions et accumulations ?

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Introduction

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Introduction

Pourquoi donc mettre au pluriel le monde électrique dans lequel nous vivons ? Serait-ce une coquetterie académique ? Certainement pas. La pluralité des voies de pénétration et des modes d’utilisation de l’énergie électrique à travers le temps et à travers l’espace impose la prise en compte des effets de temporalités et de localités, en somme des contextes – politiques, culturels, économiques, sociaux – par tout analyste de ce phénomène puissant qu’est l’électrification de la planète. Si l’électricité est portée par la globalisation et en est devenue un ressort, elle n’est pas synonyme d’uniformité. La simple question de l’accès reflète immédiatement cette diversité des situations. La précarité énergétique dans les pays industrialisés et émergents, les coupures et l’absence pure et simple d’accès dans les pays les moins avancés, creusent les écarts plus qu’ils ne les gomment, tant l’énergie électrique dans sa production et sa consommation se révèle structurante pour le quotidien des individus et des sociétés.

« La Fée électricité ne visite pas tous les lieux équitablement », écrivait récemment l’ancien président de la République du Sénégal, Abdou Diouf.1 Ce sont aujourd’hui un milliard de personnes qui vivent sans électricité, dont la majeure partie en Afrique subsaharienne, en particulier dans les zones périphériques et rurales. Des programmes importants d’électrification de l’Afrique coalisent des acteurs très divers, qui placent leurs espoirs dans la fée pour réaliser le conte du développement. Mais en dépit des progrès techniques et des investissements, la résistible électrification de l’Afrique interroge. « Ce qui fait donc défaut, dans tous ces domaines, poursuivait Diouf, ce ne sont ni les financements ni les moyens techniques : ce sont d’une part les cadres institutionnels et économiques adaptés à la variété des situations sociales et culturelles des zones rurales, d’autre part les agents convenablement formés. »2 Où l’on en revient à la nécessité, opérationnelle même et non seulement intellectuelle, du pluriel. Et de conclure : « l’électricité est au coeur des défis africains. Mais, une fois encore, c’est l’homme qui est au coeur des défis de l’électricité. »3 ← 13 | 14 →

Les historiens de l’électricité ont depuis longtemps mis en avant la dimension globale de l’histoire de cette énergie, dès lors notamment qu’ils en ont étudié les vecteurs de diffusion, c’est-à-dire en premier lieu les entreprises de construction et d’exploitation des centrales et réseaux électriques.4 L’Association pour l’histoire de l’électricité en France, dont le Comité d’histoire de l’électricité et de l’énergie a depuis repris et élargi les missions, organisa dès 1986 un colloque dont l’horizon était mondial.5 Hormis une communication sur le Japon, la vision proposée était toutefois centrée sur l’Europe (plutôt de l’Ouest) et l’Amérique du Nord. Quatre ans plus tard, un nouveau colloque approfondissait ces problématiques et s’ouvrait à de nouvelles aires géographiques, en particulier l’Amérique latine.6 S’il abordait aussi les multinationales et les phénomènes de coopération internationale, c’était encore à la marge. Plus nombreuses étaient les contributions où les cadres nationaux ou locaux étaient considérés a priori, sans être interrogés, donnant l’impression au total d’une juxtaposition de cas, séparés les uns des autres, au mieux à comparer. Lorsque nous avons décidé d’organiser en décembre 2014 à Paris un colloque renouant avec cette large perspective mondiale7, notre ambition était de privilégier les études tenant ensemble les effets de circulations et de localités, à travers des approches transnationales, connectées, globales voire impériales qui avaient depuis deux décennies renouvelé l’historiographie de manière générale.

Au bout du compte, les textes issus de ce colloque et réunis dans ce volume ne relèvent pas tous étroitement de ces différentes approches, car celles-ci ne sont pas, loin s’en faut, les seules pratiquées par les historiens qui travaillent sur l’électricité à travers le monde. Aussi présentons-nous ici comme une photographie de la recherche au milieu des années 2010 qui, autour d’un objet commun, révèle la variété des méthodes et des approches engagées. Cette photographie est-elle pour autant représentative ? La question n’est pas de savoir si nous traitons de tout, ce qui n’est évidemment pas possible, mais si nous reflétons les principales directions de la recherche. En ce sens, nous pensons pouvoir répondre par l’affirmative, même si, pour ← 14 | 15 → s’en tenir aux aires géographiques, le volume ne fait peut-être pas justice à l’ensemble des travaux qui peuvent avoir lieu sur l’espace asiatique. Inversement, le volume semble faire la part belle à l’Afrique, du fait sans doute de relations mieux établies avec les communautés académiques des pays concernés, et d’un tropisme francophone. Mais de ce point de vue nous pourrions dire que nous reflétons aussi un printemps historiographique africain, qui accompagne manifestement les efforts d’électrification contemporains présentés plus haut.

Le sommaire de l’ouvrage a été composé en suivant quatre points d’interrogation. Depuis bientôt cent cinquante ans, moyennant quelles créations et destructions les sociétés humaines ont-elles construit ces mondes électriques, ont-elles basculé dans un âge, on pourrait l’oublier à l’heure où le numérique est sur toutes les lèvres, où l’électricité est devenue un fluide absolument essentiel ou désiré, sans lequel le numérique n’existerait pas, et que l’existence de ce numérique rend peut-être encore plus crucial que jamais ? En vertu de quelles circulations et appropriations ? De quelles tensions et alliances ? Et de quelles transitions et accumulations ?

Dans la première partie, la question classique de la création et des dynamiques d’innovation qui caractérisent les systèmes et les cultures électriques, laisse la place à des contributions montrant combien l’électricité a concouru et concourt à la création d’un univers architectural, urbain, artistique nouveau. Car la lumière électrique ne fait pas qu’éclairer : elle permet de lire et de penser différemment la ville.

Les circulations des hommes, des savoirs, des techniques électriques à travers les espaces politiques sont intenses depuis les débuts de l’électricité industrielle, prenant la forme de communications savantes, de visites, de comparaisons. La deuxième partie examine les vecteurs, les plateformes et les effets de ces échanges.

La troisième partie rend compte du caractère à la fois technique et politique de l’électricité, en traitant des tensions que celle-ci génère immanquablement. Spatialement dévorantes, les infrastructures électriques posent sans discontinuer la question du rôle des citoyens et des consommateurs dans le processus de décision.

Enfin, consacrée aux transitions, la quatrième partie inscrit les dynamiques de l’électricité dans une histoire plus large des énergies. Aborder les transitions à travers la focale de l’électricité montre qu’il est nécessaire de les aborder moins comme des substitutions que comme des superpositions ou additions. Quoi qu’il en soit, il n’est plus concevable de jauger comme jadis le niveau de prospérité d’un pays à son standard de consommation d’électricité. Les sociétés les plus consommatrices ne sont pas seulement devenues post-industrielles mais « énergie-mature », ce qui implique des défis nouveaux pour le vecteur électrique. ← 15 | 16 →


1 Abdou Diouf, « Préface » à Christine Heuraux, La formation au coeur du développement : réussir l’électrification rurale en Afrique (Paris : L’Harmattan, 2011), 9-11, 9.

2 Ibid., 10.

3 Ibid.

4 Albert Broder, « La multinationalisation de l’industrie électrique française, 1880-1931. Causes et pratiques d’une dépendance », Annales ESC 39/5 (1984) : 1020-1043 ; Pierre Lanthier, « Les constructions électriques en France : financement et stratégies de six groupes industriels internationaux de 1880 à 1940 » (Ph.D. Diss., Université Paris 10, 1988) ; William J. Hausman, Peter Hertner, Mira Wilkins, Global Electrification. Multinational Enterprise and International Finance in the History of Light and Power 1878-2007 (New York : Cambridge University Press, 2008).

5 AHEF, Un Siècle d’électricité dans le monde, 1880-1980 (Paris : PUF, 1987).

6 AHEF, Électricité et électrification dans le monde, 1880-1980 (Paris : PUF, 1992).

7 Mondes électriques / Electric Worlds. Créations, circulations, tensions, transitions (19e-21e siècles), Espace Fondation EDF, Paris, les 18 et 19 décembre 2014.