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Development by Free Trade? Développement à travers le libre-échange?

The Impact of the European Unions’ Neoliberal Agenda on the North African Countries Les enjeux de l’agenda néolibéral de l’Union européenne pour les pays de l’Afrique du Nord

Edited By Gisela Baumgratz, Khaled Chaabane, Werner Ruf and Wilfried Telkämper

One year ago the negotiations between Tunisia and the European Union about a deep and comprehensive free trade agreement (DCFTA) had started in Tunis. Experts from both sides of the Mediterranean accepted to contribute to this book in order to foster the public debate in the North-African countries by informing actors of the civil society about the risks of this new generation of free trade agreements of the EU for the respective countries and their population. In fact, by analyzing the impact of the structural adjustment programs of the World Bank and the International Monetary Fund in Tunisia, Morocco and Algeria since the late 1980s followed up by the EU’s free trade policy, the authors seriously doubt about the positive effects on development and prosperity promised by the promotors of free trade. They underline, on the contrary, that it is the EU which profits from the asymmetric power-relations in order to pursue its economic and especially its security interests related to "illegal migration".

Publié un an après le début des négociations sur l’Accord de libre échange complet et approfondi (ALECA) entre la Tunisie et l’Union européenne, cet ouvrage veut contribuer au débat public dans les pays concernés et alerter les acteurs de la société civile sur les risques que comporte cette nouvelle génération des accords de libre-échange de l’UE. Les experts nord-africains et européens réunis pour débattre des enjeux de la politique économique de l’UE vis-à-vis des pays de l’Afrique du Nord mettent sérieusement en cause la promesse de développement et de prospérité du libre-échange. Analysant l’impact de cette politique entamée par la Banque mondiale et le FMI depuis les années 1980 en Tunisie, en Algérie et au Maroc et poursuivie par l’UE, ils soulignent au contraire que l’UE profite de l’asymétrie des relations de pouvoir pour poursuivre ses intérêts économiques et sécuritaires liés à la « migration illégale ».

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De l’échec du modèle économique et social en Tunisie et de la nécessité d’un modèle alternatif (Abdeljelil Bedoui)

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Abdeljelil Bedoui

De l’échec du modèle économique et social en Tunisie et de la nécessité d’un modèle alternatif

1. Introduction générale

L’objectif de cette contribution s’inscrit parfaitement dans le thème général de ce séminaire dans la mesure où le partenariat avec l’Union européenne représente une composante essentielle du modèle économique et social en vigueur en Tunisie.

Ce modèle, basé sur des choix néolibéraux définis par le fameux consensus de Washington et mis en œuvre et propagé par les institutions internationales de Bretton Woods, a été adopté par la Tunisie en 1986 dans le cadre du programme d’ajustement structurel à la suite d’une grave crise ayant marqué l’économie tunisienne durant la première moitié des années 1980.

L’application de ce modèle a contribué dans un premier temps à redresser la situation en relançant la croissance et en améliorant relativement les équilibres macroéconomiques. Ces résultats, d’ailleurs prévisibles, ont suffi pour que les institutions internationales (Banque mondiale, fonds monétaire international, agences de notation, forum de Davos) ne manquent désormais aucune occasion pour saluer les succès de l’expérience tunisienne et relever les performances multiples en termes de croissance, de revenu par tête, d’amélioration des équilibres macro-économiques (baisse de l’inflation, baisse des déséquilibres budgétaires et de la balance courante, baisse du taux d’endettement public) et de compétitivité, etc.

Toutefois, le cercle de la contestation qui s’élargissait et les mouvements sociaux qui s’amplifiaient particulièrement, depuis le début du siècle actuel, ont non seulement fini par emporter en janvier 2011 le régime politique qui accompagnait ce modèle, mais ils ont surtout apporté un démenti brûlant à la propagande néolibérale en rappelant le bilan catastrophique des choix néolibéraux en termes :

de chômage élevé particulièrement chez les jeunes diplômés

d’élargissement de la précarité de l’emploi

de niveau de pauvreté particulièrement élevé dans les régions de l’intérieur du pays. ← 249 | 250 →

de disparités régionales

d’inégalités sociales

de corruption, d’exclusion et de répression.

Si, en apparence, l’échec du modèle semble faire l’unanimité depuis 2011, il n’en demeure pas moins que, tant, le diagnostic que les solutions constituent l’objet d’un débat et de divergences substantielles :

a) Pour les institutions internationales, les problèmes sociaux soulevés et révélés par les révoltes populaires, bien que réels, ne signifient pas pour autant l’échec du modèle et des politiques néolibérales. Ils résultent fondamentalement d’un décalage entre le politique et l’économique qui a caractérisé le cas tunisien. En effet, la libéralisation économique en Tunisie n’a pas été accompagnée d’une démocratisation de la vie politique, ce qui n’a pas manqué de limiter significativement l’impact attendu de la libéralisation économique. Ce décalage a été à l’origine de l’existence d’une menace sur la propriété privée, d’une restriction de la liberté d’entreprendre, de non-respect des contrats, de la multiplication des situations de rente, etc. Tous ces maux sont en dernière instance, le résultat d’une absence de démocratisation de la vie politique qui s’est traduite par l’absence de séparation des pouvoirs, la non-indépendance de la justice, l’absence des libertés et d’une société civile qui aurait pu constituer un contre-pouvoir, etc. Partant de ce genre de diagnostic, ces institutions internationales se sont précipitées pour saluer ce qu’ils ont appelé « Le printemps arabe » et proposer des projets multiples destinés à élargir et accélérer la libéralisation économique au lieu de soutenir la libéralisation politique printanière. Le programme européen d’un accord de libre-échange complet et approfondi (ALECA), mis en valeur par ses promoteurs et présenté comme un projet généreux, amical et réformateur, s’inscrit parfaitement dans cette logique.

b) Les « bourgeoisies tunisiennes » libérales et conservatrices, particulièrement les franges, qui ont engrangé les dividendes de la libéralisation, reconnaissent aussi, à leur manière, l’échec du modèle. Néanmoins, pour les uns (bourgeoisie libérale), il suffit de procéder à certaines réformes, proposées, d’ailleurs, par les institutions internationales, particulièrement dans le domaine de la gouvernance pour corriger les distorsions et déséquilibres enregistrés et obtenir, ainsi, une amélioration de la situation. Pour les autres (les islamistes) il suffit de créer certaines institutions islamiques pour moraliser le monde des affaires (banques islamiques, assurances islamiques, certificats islamiques), renforcer la solidarité sociale (Zaket, fondation, Habous) et garantir ainsi un développement néolibéral harmonieux et plus juste (sic !).

c) Enfin, les forces démocratiques et progressistes considèrent que l’échec du modèle de développement ne peut pas être attribué, ← 250 | 251 → comme le suggère une analyse réductrice, à un simple décalage entre les dimensions politique et économique ni à des problèmes traditionnels d’éthique et de solidarité ni à de simples problèmes de gouvernance et que le redressement de la situation ne peut, en aucun cas, être obtenu grâce à un élargissement et approfondissement des réformes d’inspiration libérale. Pour ce courant, l’échec ne doit pas être sommairement imputé aux déséquilibres et aux distorsions mais doit être analysé de manière à remonter aux choix essentiels en termes de stratégie et de politique économique ainsi qu’aux conceptions et aux fondements idéologiques qui sont à la base de ces choix.

Aussi présenterons-nous brièvement, dans la seconde partie de cette étude, l’ensemble de ces choix, priorités et conceptions, à notre avis, à l’origine de l’échec du modèle néolibéral pour insister dans la troisième partie sur la nécessité et les conditions du passage à un modèle alternatif.

2. Les causes d’un échec annoncé

Les causes profondes de l’échec du modèle résident, d’une part, dans les choix et les priorités retenus et, d’autre part, dans les conceptions et les fondements sur lesquels est basé ce modèle.

2.1. Dans ce modèle, la priorité a été accordée à la croissance aux dépens du développement

Si la croissance renvoie au quantitatif et au marchand, le développement se définit plutôt comme l’ensemble des transformations des structures économiques, sociales, mentales et démographiques qui accompagnent la croissance, la rendent durable et permettent l’amélioration des conditions de vie de la population. De F. Perroux à A. Sen, la dimension humaine est retenue comme la finalité du développement. Ce but n’apparaît pas de façon explicite dans la définition que F. Perroux a donnée du développement en 1961 : « Le développement est la combinaison des changements mentaux et sociaux d’une population qui la rendent apte à faire croître, cumulativement et durablement, son produit réel global » (Perroux 1969). Par la suite, F. Perroux place l’homme au centre du processus de développement, défini comme « le changement naturel de l’appareil de production et de la population au service de cette dernière » (Perroux 1972). Dans son ouvrage « Pour une philosophie du nouveau développement » (Perroux 1981) publié en 1981, F. Perroux précise les caractéristiques du « nouveau développement » qui serait global, intégré et endogène. « Global » désigne une vue de l’ensemble des dimensions d’un tout humain et de la diversité des aspects dans leurs relations. « Endogène » évoque les capacités et ressources intérieures d’une nation en fonction de la création d’une nouvelle valeur ← 251 | 252 → cohérente. Le développement intégré a deux sens. Il peut « signifier soit l’intégration inter-régionale, soit la meilleure cohésion des secteurs, régions et classes sociales ».

Pour A. Sen, le développement peut être appréhendé « comme un processus d’expansion des libertés réelles dont jouissent les individus, défini comme suit : « De cette façon l’expansion des libertés constitue à la fois, la fin première et le moyen principal du développement, ce que j’appelle, respectivement, le rôle constitutif et le rôle instrumental de la liberté dans le développement » (Sen 2000).

Ces quelques brefs rappels des analyses de deux illustres penseurs dans le domaine du développement montrent le caractère global, complexe et profond de la signification du développement économique et la différence notoire qui existe entre cette notion et la croissance.

En plus de la priorité accordée à la croissance, cette dernière s’est déroulée dans le contexte d’une économie mondialisée générant de nouvelles contraintes et des règles de jeu asymétriques à la suite de l’abandon des accords préférentiels et de l’adoption du principe de la réciprocité qui va être mis en œuvre concrètement dans le cadre de l’accord de partenariat entre la Tunisie et l’UE conclu en 1995. Le changement de ces règles du jeu s’est traduit par un autre renoncement, celui de la logique de rattrapage et son remplacement par une logique de convergence qui constitue la base idéologique de la mondialisation néolibérale.

Par ailleurs, la liberté de circulation des biens, des services, des capitaux, la mobilité des entreprises, parallèlement à la restriction de la liberté de circulation de la main-d’œuvre, a fini par aboutir à deux phénomènes pervers au Nord comme au Sud :

o Au Nord, le capital international a augmenté ses pressions sur les États pour réaliser plus de flexibilité de l’emploi, obtenir plus d’avantages fiscaux et plus de recul des acquis sociaux, et ce en utilisant la menace de la délocalisation des activités du Nord vers le Sud.

o Au Sud, nous avons assisté à une compétition et une surenchère entre pays du Sud, chacun voulant offrir plus d’avantages en termes fiscaux, financiers et sociaux pour attirer les investissements directs étrangers (IDE). Cette concurrence acharnée a conduit à l’adoption de différentes politiques de dumping (commercial, social, financier, monétaire et environnemental).

Ces contraintes mondiales, ces règles asymétriques et déséquilibrées ont fini par générer plutôt une dynamique de divergence à la place de la convergence promise par l’idéologie néolibérale en aggravant les déséquilibres de départ :

o Déséquilibre entre le capital et le travail

o Déséquilibre entre les catégories sociales à l’intérieur de chaque pays du Nord comme du Sud. ← 252 | 253 →

o Déséquilibre entre le Nord et le Sud globalement et à l’intérieur du Sud particulièrement (pays émergents, pays en panne de développement, pays pauvres).

En adoptant la formule croissance égale développement, on a donné la priorité aux exportations en tant que moteur de cette croissance aux dépens de la demande intérieure et du marché local.

Cette priorité, qui a été réalisée dans le cadre de la sous-traitance et des activités off-shore, a entraîné à son tour un changement au niveau de la place et du rôle de l’emploi et des salaires dans la dynamique du modèle de croissance (Bedoui 2013). De déterminants de la demande intérieure dans une économie protégée et régulée par l’État et tirée par le marché intérieur, l’emploi et le salaire sont devenus des variables d’ajustement impliquant plus de flexibilité depuis l’application du plan d’ajustement structurel (PAS) en 1986.

Le désengagement de l’État et adoption d’une régulation marchande sur la base de l’application du principe néolibéral de la neutralité de l’État sont les nouvelles règles du jeu qui régissent la politique économique et sociale inspirée du modèle néolibéral :

Ce désengagement s’est réalisé à travers la privatisation de nombreuses entreprises publiques, la libéralisation des prix, du commerce extérieur (accord de partenariat avec l’UE), de l’investissement, la réduction de l’importance de la compensation dans le PIB, la marchandisation partielle des principales composantes de la sphère non marchande (santé, éducation, formation professionnelle, culture, loisirs, etc.). Il s’est traduit par une réduction de la taille de l’État, perceptible à travers la baisse de la part des dépenses publiques globales dans le produit intérieur brut (PIB), l’abaissement de la contribution des investissements publics et des dépenses d’éducation, de formation et de santé aux dépenses publiques globales. Il en a résulté une tendance croissante à la marchandisation de toutes les dimensions de la vie sociale (Bedoui 2003), parallèlement à une transformation du mode et des pratiques de consommation et un accroissement du coût de la vie conjuguée à une prise en charge d’une partie sans cesse croissante des dépenses de consommation par les ménages, dont le corollaire est un accroissement accéléré de l’endettement de ces derniers et une détérioration générale des conditions de vie de nombreuses catégories sociales.

L’ensemble des mutations indiquées ont fini par donner lieu à une dynamique de croissance de type extensif, basée sur l’utilisation élargie des facteurs de production et non sur l’intensification de cet usage.

Ce modèle a pu fonctionner selon une logique de compétitivité-prix qui a entraîné, en l’absence de gains suffisants de productivité, un recours élargi et croissant à des politiques de dumping multiformes (dumping commercial, social, fiscal, financier, monétaire et même environnemental) au fur et à mesure de l’essoufflement de ce modèle. ← 253 | 254 →

La priorité accordée à l’amélioration des équilibres financiers macro-économiques aux dépens des équilibres réels est une autre caractéristique du néolibéralisme :

la logique néolibérale considère que l’amélioration des équilibres macroéconomiques rend l’avenir du pays, plus visible et plus stable et plus attrayant, qu’elle est en mesure de réduire les risques et d’encourager l’initiative privée et l’investissement, ce qui contribuerait à l’accélération de la croissance et à l’amélioration automatique des équilibres réels. Mais la relative amélioration des équilibres macroéconomiques (baisse des déficits internes et externes, baisse de l’endettement étranger et public, baisse de l’inflation) ne s’est accompagnée :

o ni d’une augmentation des investissements.

o ni du passage à un autre palier de croissance.

o ni d’une amélioration de l’emploi et des équilibres sociaux et régionaux.

La priorité accordée à l’insertion internationale aux dépens de l’intégration nationale sur le plan économique, sectoriel et spatial présente des risques certains : cette insertion internationale a contribué à une plus grande fragilisation et à un éclatement du tissu productif.

Cette insertion internationale s’est déroulée dans le cadre d’une division internationale de travail (DIT), basée quasi exclusivement sur l’exploitation des avantages comparatifs de type statique (exploitation des ressources naturelles telles que le phosphate, le pétrole, le soleil et la plage, etc. et l’exploitation d’une main-d’œuvre non qualifiée et mal payée), ce qui n’a pas manqué d’aggraver la fragilité du système productif et du tissu social.

Nous assistons à une divergence prononcée entre dynamique productive, d’une part, et éducative et de formation, d’autre part : le système productif s’élargit sur la base de l’extension de l’emploi non qualifié alors que le système éducatif et de formation ne cesse de produire un nombre croissant de diplômés du supérieur. Il en résulte une aggravation continue sur le marché de travail et une panne du principal ascenseur social que constitue l’éducation.

La littoralisation de l’activité économique et l’aggravation des disparités régionales avec des différences prononcées au niveau du chômage, de la pauvreté, du niveau d’éducation, de l’infrastructure est aussi l’une des conséquences du néolibéralisme.

Le tissu productif est fragile, peu diversifié, peu intégré et éclaté : off shore / on shore ; informel / formel, littoral / intérieur, rural / urbain.

Le désengagement de l’État ne s’est pas traduit par un engagement renforcé du secteur privé :

le taux d’investissement global de ce secteur est inférieur à 25 % alors qu’il faut atteindre au moins 30 % pour passer à un autre palier de ← 254 | 255 → croissance, supérieur à 7 % afin de pouvoir améliorer les équilibres réels.

Ces résultats sont en deçà de ceux enregistrés dans d’autres pays (Maroc, Turquie, pays asiatiques, etc. (Bedoui 2015).

Ces résultats sont obtenus grâce à un énorme soutien de l’État au secteur privé qui s’est traduit, entre autres, par un déficit fiscal pour la collectivité (Bedoui 2006).

À côté de l’aspect quantitatif, il faut relever la faiblesse, voire l’absence de diversification et de densification (filière) du système productif.

Enfin, on enregistre une très faible présence de l’investissement privé local et étranger à l’intérieur du pays

Le modèle est maintenu grâce à des politiques de dumping multiformes qui ont épuisé tous les acteurs. L’État manque de revenus fiscaux, les entreprises ont une faible rentabilité et on y voit la dégradation de la qualité et des services. Les banques sont accablées par un niveau élevé de créances douteuses, les travailleurs assistent à l’augmentation des emplois précaires et à la détérioration de leurs conditions de travail et de vie. Les petits paysans sont victimes de la réduction des subventions et du soutien de l’État, de l’accroissement des coûts de production et de la domination des intermédiaires et des spéculateurs. Les petits commerçants sont victimes de la concurrence des supermarchés et d’un secteur informel envahissant. Les jeunes doivent faire face à un chômage persistant et élevé surtout chez les diplômés. Les consommateurs sont victimes de la perte de la valeur du dinar et de l’inflation importée en particulier, etc.

3. Nécessité et conditions de passage à un modèle alternatif

Cette nécessité s’impose pour différentes raisons :

le modèle actuel est incapable de relever les nombreux défis

le modèle actuel ne peut pas permettre de traduire les acquis constitutionnels en réalité vécue : ces acquis nécessitent un partage du pouvoir et des richesses alors que le modèle actuel aggrave la concentration, tant du pouvoir que des richesses.

la transition démocratique reste menacée en l’absence d’un modèle de développement durable équitable, intensif et inclusif.

Les conditions de la transition vers un modèle alternatif :

un modèle alternatif doit corriger les déséquilibres analysés plus haut.

cette correction nécessite la remise en cause des choix néolibéraux et des concepts et dogmes à l’origine de ces choix. Dans cette perspective, nous devons abandonner ou repenser les dogmes pour ← 255 | 256 → réfléchir sur un modèle alternatif sur la base des recommandations suivantes :

o Remettre le principe de la neutralité de l’État en question en renouant avec des politiques sectorielles actives (politique industrielle, politique agricole et de service) et des politiques de redistribution avancées et bien définies.

o Ne pas se contenter d’exploiter les avantages comparatifs de type statique en cherchant activement la construction d’avantages comparatifs de type dynamique, afin de diversifier le tissu productif et d’améliorer son intégration par la construction de filières.

o Se débarrasser d’une conception abstraite du marché et de la suprématie de la régulation marchande qui oublie que le marché n’est une institution qui tombe du ciel mais une création humaine qu’il faut instrumentaliser et orienter pour servir le développement et l’homme. Dans tous les cas, il faut éviter de confier le destin du pays à une régulation marchande destructrice et veiller à chercher des combinaisons novatrices entre État et marché qui seraient au service de l’homme et du progrès.

o Éviter le recours à une flexibilité qui ne tient compte que des intérêts à court terme des entreprises et sacrifie la sécurité de l’emploi des travailleurs. Certains pays ont cherché à concilier la sécurité et la flexibilité en mettant en place un système dit de flexicurity. Il y a lieu de s’en inspirer.

o Éviter l’adoption d’une façon aveugle des clichés simplistes et dangereux pour la démocratie tels que la règle d’or budgétaire et le principe de l’indépendance de la banque centrale.

o Dépasser la conception mercantile de la sécurité alimentaire qui se contente de réaliser un équilibre de la balance commerciale alimentaire au lieu de maîtriser la production des biens alimentaires qui sont conformes à la tradition nationale en matière de consommation.

3.3. Existence des conditions favorables à la mise en place d’un modèle alternatif

Il y a de nombreuses expériences latino-américaines encourageantes qui ont su transcender les contraintes internationales et qui convergent vers l’adoption de politiques de régulation basée sur :

le rejet du néolibéralisme

l’adoption de politiques sectorielles actives

l’adoption de politiques actives de redistribution des revenus

le développement de formes de démocratie participative et citoyenne ← 256 | 257 →

la récupération des ressources naturelles et énergétiques (avec parfois des nationalisations)

la mise en place de programmes sociaux d’envergure dans les domaines de la santé, de l’éducation, de la lutte contre la pauvreté

la construction d’une intégration régionale (Mercosur) en dehors de la dépendance américaine

un soutien à ces expériences, apporté par les mouvements sociaux qui gardent leur indépendance par rapport aux gouvernements.

Il existe une marge de manœuvre au sein de la constitution tunisienne comparativement au Maroc et au traité de Maastricht qui ont presque constitutionnalisé certains dogmes néolibéraux tels que la règle d’or budgétaire (limitation du déficit budgétaire à 3 %, de l’endettement public à 60 %, du taux d’inflation à 2 %) et le principe de l’indépendance de la banque centrale.

Conclusion générale

L’Union européenne, à travers le partenariat et sans être l’unique responsable de la mise en place du modèle actuel de croissance et de son fonctionnement, a néanmoins, très largement contribué à déterminer son profil, son contenu, ses modalités de fonctionnement ainsi que ses limites et son échec.

Avec le projet de l’ALECA, l’Union européenne veut aller encore plus loin dans l’extension et l’approfondissement de la logique marchande qui sert ses intérêts à court terme et les intérêts d’une minorité locale constituée de rentiers, de sous-traitants subalternes et d’affairistes avides de profits rapides et faciles et qui jouent plutôt un rôle parasitaire et contraire aux exigences d’un développement durable et équitable. Toutefois, à moyen et long terme, cette logique est non seulement destructrice pour la Tunisie (Bedoui 2005) mais elle aura aussi des incidences menaçantes pour la paix et la sécurité tant en Méditerranée qu’en Europe avec la montée inéluctable de l’extrémisme, de la radicalisation, du terrorisme, la multiplication des réseaux mafieux de tout genre, l’accroissement des flux migratoires.

En outre, il faut signaler que la transition à un modèle alternatif, qui soit à la hauteur des attentes populaires et des défis nombreux et qui soit conforme aux acquis constitutionnels, apparaît impérative et urgente. Néanmoins, sa mise en œuvre sera difficile et douloureuse. Contrairement à la transition politique, qui a été réalisée sur la base d’un consensus pénible, la transition économique va nécessiter plus qu’un consensus. En effet, la transition politique a nécessité des concessions impliquant un assouplissement des positions de départ des différents acteurs en présence concernant leur conception du pouvoir, de son organisation, des libertés, ← 257 | 258 → des droits, de l’égalité homme/femme, de l’identité, de la nature du régime politique qu’il faut adopter et de la loi électorale qu’il faut utiliser.

Pour sa part, la transition économique va nécessiter beaucoup plus. Elle nécessitera un abandon de certaines positions de rente, de certains privilèges et avantages légalement ou illégalement acquis. Bref, la transition économique posera des problèmes complexes de production et de responsabilité sociale et environnementale des entreprises, de partage et de redistribution des richesses et ne manquera pas d’entraîner des résistances, des conflits, des luttes et des manipulations d’acteurs locaux et étrangers qui risquent de retarder et de compliquer cette transition. D’un autre côté, le mariage entre la politique et l’argent et l’irruption du monde des affaires et des affairistes dans le champ politique (partis, associations, parlement et gouvernement) va compliquer encore davantage cette transition.

Enfin, contrairement aux allégations formulées par ceux qui arrivent difficilement à cacher leur aliénation, adhésion ou proximité dans leur rapport avec la pensée néolibérale et leur hostilité à tout projet alternatif et affirment qu’un projet alternatif demande des années pour être élaboré alors que la situation économique ne permet pas d’attendre, il faut souligner que l’élaboration d’un tel projet est moins difficile que la rédaction et la fabrication d’un ouvrage qui nécessite beaucoup de temps car un tel projet procède plutôt d’une volonté politique visant à rectifier les choix stratégiques à partir d’une démarche pragmatique débarrassée des dogmes néolibéraux soulignés plus haut. De son côté, l’application d’un tel projet passe par des réformes qui traduisent les nouveaux choix et non par des réformes qui consacrent et reproduisent le modèle actuel, comme c’est le cas aujourd’hui.

Les événements de décembre 2010/janvier 2011, en permettant la récupération de précieuses libertés et l’éclosion de nombreux espaces de débats citoyens ont profondément modifié l’horizon des possibles. C’est aux citoyens que revient la tâche de ne pas manquer cette occasion historique et d’exploiter toutes les marges de manœuvre disponibles afin d’ouvrir des nouvelles perspectives pour un développement durable, démocratique, inclusif et équitable. Dans ces conditions, la société civile sera encore une nouvelle fois appelée à peser de toutes ses forces dans la dynamique de cette transition économique.

Bibliographie

Bedoui, Abdeljalil (2003) : « Les inégalités et la question sociale dans le contexte de la transition libérale en Tunisie », in : Pensée sociale critique pour le XXIe siècle, ouvrage collectif, mélanges en l’honneur de Samir Amin, Forum du tiers monde, Paris, L’Harmattan.

Bedoui, Abdeljalil (2005) : « Le partenariat Euro-Med : dix ans après », conférence d’ouverture du Forum social syndical. ← 258 | 259 →

Bedoui, Abdeljalil (2006) : « La question de la frontière et du rapport public / privé en Tunisie », in : Recherches internationales, 3, n° 77, Paris.

Bedoui, Abdeljalil (2013) : « Le défi de l’emploi et la nécessité de repenser le modèle développement », publié par le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES) à l’occasion du forum social mondial tenu à Tunis, mars 2013.

Bedoui, Abdeljalil (2015) : « Les défis économiques et sociaux dans le contexte de la transition démocratique en Tunisie : pour un modèle alternatif de développement », contribution à un ouvrage collectif en arabe publié par le centre arabe pour les droits de l’homme, Le Caire 2016.

Perroux, François (1969) : L’économie du vingtième siècle, Paris, PUF.

Perroux, François (1972) : « Savoirs économiques mathématisés et théorie englobante », in : Cahiers de l’ISEA, n° 8.

Perroux, François (1981) : Pour une philosophie du nouveau développement, Paris, Aubier-Montaigne, Presses de l’UNESCO.

Sen, Amartya (2000) : Un nouveau modèle économique. Développement, justice, liberté, Paris, Odile Jacob.