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Cote à côte : Berry-au-Bac dans la Première Guerre mondiale

Perspectives franco-allemandes sur les fronts de l’Aisne

by Fabien Théofilakis (Volume editor) Annette Becker (Foreword) Wencke Meteling (Afterword)
©2017 Edited Collection 402 Pages

Summary

La Première Guerre mondiale réserve encore des surprises pour qui veut arpenter les anciens lieux de bataille ou fréquenter les archives exhumées un siècle plus tard. La cote 108, monticule entre l’Aisne et la Marne, verrou oriental du Chemin des Dames, fut un haut lieu de la Première Guerre mondiale, parce que sa valeur stratégique en fit un secteur âprement disputé entre Français et Allemands de septembre 1914 à novembre 1918, parce que la stabilisation du front de l’Aisne poussa à la multiplication des formes d’offensive, parce que les expériences combattantes se chevauchèrent avec les expériences d’occupation des populations civiles des arrière-fronts, et parce que le paysage, encore aujourd’hui, porte les stigmates de cette tragédie quasi oubliée. Voir la cote 108 permet de comprendre comment le conflit fut vécu des deux côtés du front, par les Français et les Allemands, et pourquoi 14–18 est devenu la Grande Guerre, matrice du XXe siècle.
Dix-neuf contributions, chacune écrite par un tandem franco-allemand de sept jeunes historiens, proposent une histoire croisée de la Première Guerre mondiale, à partir d’un lieu qui devient champ de bataille. Ces articles abordent les types de rapport à l’ennemi, comme combattant ou occupant, mais aussi les façons de percevoir la guerre et de la dire. Enfin, cinq archivistes reviennent sur la place des archives dans le renouvellement de la recherche, impulsée par le centenaire de la Première Guerre mondiale. Ils font ainsi comprendre combien sa commémoration varie selon les politiques mémorielles de chaque pays.
L’ouvrage, richement illustré, paraît simultanément en allemand et en français, avec une préface d'Annette Becker et une postface de Wencke Meteling.

Table Of Contents

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • Sur l’auteur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Table des matières
  • Préface (Annette Becker)
  • Vorwort (Annette Becker)
  • Introduction (Fabien Théofilakis)
  • Einleitung (Fabien Théofilakis)
  • 1. Comment naissent les histoires sur les bords de l’Aisne : des sources aux récits (Pierre Le Dauphin / Julia Knechtle)
  • I. Berry-au-Bac, de l’Aisne au front
  • 2. Pourquoi la butte au sud-ouest de Berry-au-Bac devint-elle la cote 108 ? (Amaury Bernard / Stefan Schubert)
  • 3. Quelles unités ont combattu à Berry-au-Bac ? (Pierre Le Dauphin / Pedro Barroso Pereira / Stefan Schubert)
  • II. Combattre à Berry-au-Bac
  • 4. La guerre de tranchées à Berry-au-Bac : une « période de stationnement » de près de quatre ans (Camille Laurent / Julia Knechtle)
  • 5. Combattre sous terre : la guerre des mines, une guerre dans la Grande Guerre (Pierre Le Dauphin / Stefan Schubert)
  • 6. De la cote 108 à la plaine de Berry-au-Bac : la bataille des chars du 16 avril 1917 ou comment retrouver l’offensive en plaine ? (Amaury Bernard / Stefan Schubert)
  • 7. En mission au-dessus du front de l’Aisne : la guerre dans les airs (Camille Laurent / David Pfeffer)
  • 8. L’autorité à l’épreuve de la Grande Guerre à Berry-au-Bac : le rôle de l’officier dans une guerre nouvelle ? (Pedro Pereira Barroso / David Pfeffer)
  • 9. Retrouver le front dans l’Aisne en 1915 (Camille Laurent / Stefan Schubert)
  • III. Vivre la guerre, dire la guerre, raconter la guerre
  • 10. Boches et Franzmann : affrontements linguistiques de la cote 108 aux fronts domestiques (Amaury Bernard / Julia Knechtle)
  • 11. Guerre et correspondance : ces mots venus du front… (Camille Laurent / David Pfeffer)
  • 12. Sur le front du renseignement dans l’Aisne : prisonniers, déserteurs, espions aux sources de l’information (Amaury Bernard / Julia Knechtle)
  • 13. La Grande Guerre de Dorgelès sur le front de l’Aisne : du soldat à l’auteur des Croix de bois (Camille Laurent)
  • IV. Occupation et coexistence à Berry-au-Bac
  • 14. L’Aisne à Berry-au-Bac, 1914 – 1918 : quand un fleuve entre en guerre (Pedro Pereira Barroso / David Pfeffer)
  • 15. Envahir, occuper, coexister : des expériences croisées de guerre dans l’Aisne (Camille Laurent / Julia Knechtle)
  • 16. La Gazette des Ardennes sous occupation, une tentative de démobilisation culturelle par la presse (Pedro Pereira Barroso / Stefan Schubert)
  • 17. Le ravitaillement du front de l’Aisne aux fronts domestiques (Amaury Bernard / Julia Knechtle)
  • V. Retours d’expérience
  • 18. Retrouver le « mont Calvaire » ou comment on devient historien : le projet franco-allemand sur la cote 108 et le village de Berry-au-Bac dans la Grande Guerre (Pierre Le Dauphin)
  • 19. À la recherche du vent de l’histoire… (Stefan Schubert)
  • VI. La Grande Guerre cent ans plus tard : paroles d’archivistes
  • 20. Interview de Michèle Conchon et Roseline Salmon, Archives nationales, Pierrefitte-sur-Seine, réalisée le 27 janvier 2014 par Pierre Le Dauphin
  • 21. Interview de Sylvie Le Ray-Burimi, musée de l’Armée, Hôtel national des Invalides, réalisée le 14 avril 2015 par Amaury Bernard
  • 22. Interview de Wolfgang Mährle, archiviste en chef aux archives régionales du Bade-Wurtemberg, section des archives publiques centrales, Stuttgart, réalisée par David Pfeffer le 7 novembre 2014
  • 23. Interview réalisée avec Christian Westerhoff, directeur de la Bibliothek für Zeitgeschichte dans la bibliothèque régionale du Wurtemberg, par Stefan Schubert le 7 novembre 2014
  • 24. Interview de Mélanie Morin-Pelletier, Musée canadien de la guerre, Ottawa, réalisée par Camille Laurent le 24 avril 2014
  • 25. Histoire – Passion – Transmission par l’association « Correspondance.Côte108 » (Caroline Guerner)
  • Le Centenaire, cent ans de Première Guerre mondiale en Allemagne et en France. Une postface (Wencke Meteling)
  • Das Centenaire – hundert Jahre Erster Weltkrieg in Deutschland und Frankreich. Ein Nachwort (Wencke Meteling)
  • Remerciements et soutiens institutionnels
  • Index des lieux
  • Index des personnes et des institutions
  • Table des documents
  • Crédits photographiques
  • Bibliographie indicative
  • Présentation des auteurs
  • Titres de la collection

Fabien THÉOFILAKIS (éd.)

Cote à côte :
Berry-au-Bac dans la Première Guerre mondiale

Perspectives franco-allemandes sur les fronts de l’Aisne

L’Allemagne dans les relations internationales
Vol. 11

Nous remercions les institutions suivantes pour leur soutien à la publication de cet ouvrage : l’Office franco-allemand de la Jeunesse / Deutsch-französisches Jugendwerk ; le LabEx « Écrire une histoire nouvelle de l’Europe » (Sorbonne Universités) ; le Centre d’histoire sociale du XXe siècle ; le Centre interdisciplinaire d’études et de recherches sur l’Allemagne ; la Mission du centenaire de la Première Guerre mondiale ; le Conseil Général de l’Aisne ; la Mairie de Berry-au-Bac ; l’Université de Paris Nanterre ; l’Albert-Ludwigs-Universität Freiburg ; l’Institut d’histoire du temps présent ; le Centre national de la recherche scientifique ; l’Institut français (Allemagne).

L’ouvrage est publié en allemand chez le même éditeur sous le titre Die Höhe 108 bei Berry-au-Bac im Ersten Weltkrieg : Die Fronten an der Aisne aus deutscher und französischer Sicht, ISBN 978-2-8076-0556-5.

Illustration de couverture : © Service historique de la Défense, CHA, Vincennes, 2 K 60/772.

Cette publication a fait l’objet d’une évaluation par les pairs.
Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’éditeur ou de ses ayants droit, est illicite. Tous droits réservés.


© P.I.E. PETER LANG S.A.
    Éditions scientifiques internationales
    Bruxelles, 2017
    1 avenue Maurice, B-1050 Bruxelles, Belgique
    www.peterlang.com ; brussels@peterlang.com

ISSN 2034-4929
ISBN 978-2-8076-0350-9
ePDF 978-2-8076-0351-6
ePub 978-2-8076-0352-3
Mobi 978-2-8076-0353-0
DOI 10.3726/b12345
D/2017/5678/77

Information bibliographique publiée par « Die Deutsche Bibliothek »
« Die Deutsche Bibliothek » répertorie cette publication dans la « Deutsche National-bibliografie » ; les données bibliographiques détaillées sont disponibles sur le site <http://dnb.ddb.de>.

Sur l’auteur

Agrégé d’histoire, Fabien Théofilakis est maître de conférences à l’université de Paris 1 Panthéon Sorbonne. Spécialiste des rapports francoallemands, il a été, entre 2014 et 2016, le concepteur et le directeur scientifique du projet « La cote 108 à Berry-au-Bac : fronts militaires et fronts domestiques entre histoires nationales et mémoire européenne », dont est issu le présent ouvrage.

À propos du livre

La Première Guerre mondiale réserve encore des surprises pour qui veut arpenter les anciens lieux de bataille ou fréquenter les archives exhumées un siècle plus tard. La cote 108, monticule entre l’Aisne et la Marne, verrou oriental du Chemin des Dames, fut un haut lieu de la Première Guerre mondiale, parce que sa valeur stratégique en fit un secteur âprement disputé entre Français et Allemands de septembre 1914 à novembre 1918, parce que la stabilisation du front de l’Aisne poussa à la multiplication des formes d’offensive, parce que les expériences combattantes se chevauchèrent avec les expériences d’occupation des populations civiles des arrière-fronts, et parce que le paysage, encore aujourd’hui, porte les stigmates de cette tragédie quasi oubliée. Voir la cote 108 permet de comprendre comment le conflit fut vécu des deux côtés du front, par les Français et les Allemands, et pourquoi 14-18 est devenu la Grande Guerre, matrice du XXe siècle.

Dix-neuf contributions, chacune écrite par un tandem franco-allemand de sept jeunes historiens, proposent une histoire croisée de la Première Guerre mondiale, à partir d’un lieu qui devient champ de bataille. Ces articles abordent les types de rapport à l’ennemi, comme combattant ou occupant, mais aussi les façons de percevoir la guerre et de la dire. Enfin, cinq archivistes reviennent sur la place des archives dans le renouvel le ment de la recherche, impulsée par le centenaire de la Première Guerre mondiale. Ils font ainsi comprendre combien sa commémoration varie selon les politiques mémorielles de chaque pays.

L’ouvrage, richement illustré, paraît simultanément en allemand et en français, avec une préface d’Annette Becker et une postface de Wencke Meteling.

Pour référencer cet eBook

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1.  Comment naissent les histoires sur les bords de l’Aisne : des sources aux récits

Au commencement était la source

Le métier d’historien se distingue de celui de l’écrivain ou du conteur par sa méthode qui consiste à adopter une démarche rationnelle et critique dans l’établissement des faits qui ont eu lieu. Et ainsi tenter de saisir au mieux le passé. Pour lancer notre recherche sur l’histoire de la cote 108, notre première démarche a donc été de localiser puis de consulter des sources qui pouvaient nous dévoiler ce passé encore méconnu. Outre les documents communs à presque toutes les époques, tels les rapports officiels, les échanges épistolaires, la presse…, le XXe siècle a produit de nouveaux supports, en particulier l’image : la photographie qui existe depuis le XIXe siècle, plus récemment la vidéo. Elles constituent autant de nouvelles sources – pour peu que l’on veuille les considérer comme telles – qui ont invité à renouveler l’approche du phénomène guerrier que nous avons étudié1.

Nous avons, en effet, dépouillé un grand nombre de fonds de ces archives iconographiques en France comme en Allemagne qui ont nourri les pages qui suivent. Or, la méthode de l’historien réside aussi dans sa capacité à « faire parler » les documents, en les interrogeant, en en retenant des détails comme autant d’indices dans sa recherche ← 45 | 46 →

Document 1 Une photo, deux légendes, des histoires (1)

img1

Source : BDIC, Paris, Val 028 112

du passé. C’est en suivant cette démarche que notre regard a été accroché, alors que nous feuilletions un album produit par la Section photographique de l’armée, par une photographie représentant la maison d’un éclusier sur le bord d’un canal devant la cote 1082. La légende, sommaire, indiquait : « Berry-au-Bac. 22 août 1915 ». Août 1915, le conflit s’est enlisé : Berry-au-Bac est cerné de tranchées ; la guerre des mines creuse des entonnoirs grands comme des tombeaux ; la Grande Guerre a bouleversé hommes et paysage. Une photographie de taille carte postale – 13 sur 18 cm –, parmi tant d’autres, de ces ruines si souvent reproduites. Nous tournons la page… ← 46 | 47 →

Document 2 Une photo, deux légendes, des histoires (2)

img2

Source : BDIC, Paris, M 325

Hasard de la recherche, la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine qui conserve l’album possède également un jeu de ces photographies sous forme de tirages isolés. Nous retrouvons les bords de l’Aisne mais, en retournant le cliché, nous découvrons un autre paysage : non parce que nous sommes trois semaines plus tard et que la photographie a été visée par la censure militaire, mais parce que la légende avait changé. Nous lisons désormais : « La cote 108 et la maison franco-allemande (les Français et les Allemands tiennent la même maison) ».

Ce déclic du verso sortait cette photographie de l’ordinaire : alors que le recto donnait des informations que l’on pouvait trouver ailleurs sur les destructions de la guerre, son verso, lui, nous plongeait dans l’inconnu. Comment des soldats participant au conflit le plus meurtrier de leur histoire avaient-ils pu cohabiter dans une même maison avec – peut-on imaginer – un simple mur pour les séparer ? Plus que notre curiosité, c’est notre volonté de comprendre – comprendre ce paradoxe au cœur du champ de bataille, comprendre les mécanismes de la violence de guerre – qui nous a alors poussé à réviser notre questionnement et relancé notre enquête : cette maison a-t-elle bien ← 47 | 48 → existé ? A-t-elle abrité sous son toit, à moins d’un mètre d’écart, des personnes qui, quelques mètres plus loin, s’entretuaient, depuis un an déjà, pour le contrôle de la cote 108 ? Que disait cette photographie de la guerre et de sa représentation ?

Cette image, ou plutôt cette seconde légende, avait comme troublé notre vision du conflit : avions-nous un début de preuve que l’attitude des soldats dans les deux armées obéissait à des règles de la nature humaine que la guerre industrielle ne serait pas parvenue à complètement bousculer3 ? C’est alors que commence à naître dans nos esprits un désir de recherche, faire l’histoire de la violence du conflit, de la « brutalisation » des sociétés mais par sa limite, c’est-à-dire comprendre la violence en comprenant comment elle peut parfois se suspendre. Nous décidons donc d’en savoir plus sur cette maison franco-allemande dans le secteur de Berry-au-Bac et de rechercher des cas similaires pouvant nourrir notre questionnement.

La maison franco-allemande, un cas paradoxal parmi d’autres ?

Débuta une seconde étape dans notre enquête. Nous avions une archive qui nous interpelle et une hypothèse selon laquelle la « brutalisation » ne serait pas un processus aussi continu ni radical que nous pouvions le penser. Le combattant, même dans ces moments de violence extrême que représente le combat dans les tranchées à Berry-au-Bac pendant la Grande Guerre, parviendrait à se ménager des espaces d’échanges, et ce, peut-être même avec l’ennemi. Cependant, en tant qu’historiens, nous ne pouvions nous contenter de supputations : pour étayer notre propos, il fallait prouver que notre interprétation avait bien pris place dans cette maison et que ce genre d’entente cordiale avait pu se produire ailleurs. Et de partir à la recherche de cas similaires constituant d’autres paradoxes dans notre perception de la violence de guerre. En redéfinissant notre cadre de recherche, nous avons fini par trouver trois autres cas.

Dans les environs immédiats de Berry-au-Bac, à Saint-Thierry, J. Haugeard, du 75e RI, rapporta, au conditionnel, un cas de fraternisation lors des fêtes de Noël de 1914 entre combattants français et allemands : « Il s´est passé hier aux tranchées quelque chose ← 48 | 49 → d´extraordinaire. (…) Vers 7 heures du matin, les boches, seraient dans certains points sortis de leurs tranchées, sans armes, les français aussi, ils se seraient serrés la main, et même embrassés, auraient échangé des cigares, et des journaux, et chanté ensemble la Marseillaise et l´Internationale »4. Exemple qui rappelle les cas de fraternisation, à la même époque, entre soldats principalement britanniques et allemands qui se mirent d’accord sur un armistice mutuel5.

En travaillant sur les journaux des marches et d’opérations des régiments, notamment ceux des compagnies du génie sur la cote 108, nous saisissons, au détour d’annotations, que, dans le labyrinthe constitué par les galeries sous terre, il était arrivé que sapeurs français et Pioniere allemands se croisassent de loin dans les souterrains et qu’au lieu d’engager le combat comme leur enjoignaient les instructions, ils choisirent de s’ignorer, c’est-à-dire de ne pas se tuer, de ne pas se faire la guerre. Enfin, en consultant les fonds photographiques de l’Etablissement de Communication et de Production Audiovisuelle de la Défense, nous sommes tombés sur une photographie intitulée « Cimetière franco-allemand sous les eaux » : un champ de croix de bois se reflétant dans une mare s’étendant du premier au dernier plan6. Si ces informations semblent confirmer notre hypothèse, elles ne disaient néanmoins rien de la réalité de la maison franco-allemande.

D’autant que lors de nos quatre séminaires à Berry-au-Bac, nous ne parvenions pas à localiser précisément la mystérieuse maison : aucune des écluses du village ne semblait correspondre parfaitement à l’image que nous avions. Sollicité, Jacques Bahin, ancien maire du village pendant plus de 30 ans et fin connaisseur de son histoire, nous aida à la localiser, mais il n’avait pas souvenir d’une telle cohabitation. Notre recherche, aux Archives nationales, dans les dossiers du contentieux relatifs à la batellerie sur l’Aisne, s’avéra tout aussi peu concluante7. Un détour par l’Établissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense qui conserve, au fort d’Ivry-sur-Seine, les archives du le Service photographique des armées (SPA), indique que derrière l’opérateur M 325 œuvrait le photographe Albert Moreau. Entre juillet 1915 et juillet 1919, il a effectué 327 reportages pour ← 49 | 50 → le SPA, dont celui auquel notre cliché appartient : un parmi les 50 qui constituaient la série réalisée sur le front de l’Aisne. Entre le 21 et le 22 juillet 1915, il est alors dans les environs de Craonne. A-t-il-pour autant visité la maison franco-allemande ? Nous butions sur l’administration de la preuve, étape critique de la démonstration de l’historien. Face aux manques de preuves – le « veto des sources » dont parle l’historien allemand Koselleck8 –, nous avons pris le parti de vous faire part de notre cheminement réflexif plutôt que de vous présenter cette découverte comme une vérité que nous ne serions pas en mesure de vous prouver.

Il était une fois des maisons franco-allemandes : des historiens pour quelle histoire…

Même si cette recherche sur les cas paradoxaux de la violence de la Grande Guerre à Berry-au-Bac est finalement restée au stade de l’hypothèse, l’engouement qui a pu être le nôtre renseigne, dans une certaine mesure, sur les historiens que nous sommes. Effectivement, l’histoire est fille de son temps : même si l’objet d’étude reste le même, à savoir la Grande Guerre dans le secteur de Berry-au-Bac, les historiens ne lisent pas les sources de la même façon en fonction de l’époque à laquelle ils appartiennent. Cette même photographie de la maison franco-allemande avec la même légende à son verso aurait pu être expliquée d’au moins trois manières selon les différentes générations d’historiens qui ont proposé une interprétation de la Grande Guerre depuis le conflit9. Une première génération, anciens combattants à l’image de l’historien Pierre Renouvin (1893-1974)10, n’aurait sans doute pas vu cette photo, tant leur focale d’analyse était centrée sur les Etats, acteurs exclusifs des relations internationales, et s’appuyait sur des archives officielles, déniant aux simples soldats et à leurs témoignages une quelconque valeur explicative. À la rigueur, cette génération aurait vu dans la maison franco-allemande un cas de fraternisation avec l’ennemi, remarquable en que ces soldats enfreignaient les logiques nationales de la guerre. ← 50 | 51 →

Une seconde génération d’historiens qui aurait étudié cette photo dans les années 1960-1970 aurait pu voir, au contraire, cette maison comme un espace de résistance à la domination de l’État. Fortement influencés par le marxisme, ces historiens, qui appréhendaient la société au prisme de la lutte des classes entre dominants et dominés, auraient probablement vu dans cette bâtisse une réaction, face à la violence guerrière extrême, des simples soldats français et allemands capables de se créer un espace pour échapper à l’affrontement national voulu par les classes dirigeantes de leur État.

Enfin, une troisième génération, la nôtre, ne verrait pas la photographie dans une perspective étatique ni au prisme de la lutte des classes, mais partirait davantage de l’individu et de ses représentations pour donner un sens à cette maison franco-allemande. Cette troisième génération d’historiens rendrait au document sa logique propre et aux acteurs de la Grande Guerre une marge de manœuvre permettant de comprendre comment, dans le quotidien du conflit, des combattants auraient pu se ménager des espaces de coexistence, comment une telle photographie a pu être légendée deux fois différemment. La maison franco-allemande deviendrait alors ce lieu où l’homme au combat se préserve un espace non pas pour trahir ou faire la révolution, mais simplement pour prendre un peu de distance vis-à-vis de son quotidien meurtrier, la guerre et, peut-être ainsi, continuer à la faire. Toute notre enquête sur Berry-au-Bac et la cote 108 a cherché à explorer, à partir d’un haut lieu de la Grande Guerre, à hauteur d’homme, des deux côtés du front, comment nous pouvions la percevoir dans les archives et à comprendre comment tout cela a pu être possible, cent ans après.

Pierre Le Dauphin, École des hautes études en sciences sociales

Julia Knechtle, Albert-Ludwigs-Universität Freiburg ← 51 | 52 →


1 Sur la question, voir notamment Becker, Annette, Voir la Grande Guerre. Un autre récit (1914-2014), Paris, Armand Colin ; Gervereau, Laurent et al. (dir.), Voir / Ne pas voir la guerre. Histoire des représentations photographiques de la guerre, Paris, BDIC / Somogy, 2001 ; Véray, Laurent, La Grande Guerre au cinéma. De la gloire à la mémoire, Paris, Ramsay, 2008 ; Paul, Gerhard, Bilder des Krieges – Krieg der Bilder. Die Visualisierung des modernen Krieges, Paderborn, Schöningh, 2004.

Details

Pages
402
Publication Year
2017
ISBN (Softcover)
9782807603509
ISBN (PDF)
9782807603516
ISBN (ePUB)
9782807603523
ISBN (MOBI)
9782807603530
DOI
10.3726/b12345
Language
French
Publication date
2017 (November)
Published
Bruxelles, Bern, Berlin, Frankfurt am Main, New York, Oxford, Wien, 2017. 402 p., 41 ill. n/b, 4 tabl.
Product Safety
Peter Lang Group AG

Biographical notes

Fabien Théofilakis (Volume editor) Annette Becker (Foreword) Wencke Meteling (Afterword)

Agrégé d’histoire, Fabien Théofilakis est maître de conférences à l’université de Paris 1 Panthéon Sorbonne. Spécialiste des rapports franco-allemands, il a été, entre 2014 et 2016, le concepteur et le directeur scientifique du projet « La cote 108 à Berry-au-Bac : fronts militaires et fronts domestiques entre histoires nationales et mémoire européenne », dont est issu le présent ouvrage.

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