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Le discours choral

Essai sur l’œuvre romanesque d'Édouard Glissant

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Christian Uwe

L’œuvre romanesque d’Édouard Glissant, élaborée sur près d’un demi-siècle, se caractérise par une grande cohérence notamment du fait d'un personnel romanesque récurrent qui conduit collectivement la narration. Résolument ancrée dans une vision de la parole partagée, la fiction de Glissant révèle et illustre les enjeux poétique, anthropologique et politique de la narration. La polyphonie particulière qui s’y déploie est qualifiée ici de discours choral ; le dispositif énonciatif mis en place par le roman glissantien contribue en effet à éclairer les problèmes fondamentaux que pose cette œuvre : l’histoire raturée dont les personnages éprouvent somatiquement le manque, la violence d’un discours ou d’un silence imposés, les implications des choix poétiques tels que la caractérisation des narrateurs, la forme (unie ou fragmentaire) du récit ou encore la répétition, sous plusieurs angles, des « mêmes » épisodes narratifs. À travers ces différents aspects, l’œuvre de Glissant apparaît comme une exigeante affirmation de la Vie contre les hégémonies et leurs expressions littéraires.

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5. Unicité et Histoire

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L’oubli, et je dirai même l’erreur historique, sont un facteur essentiel de la création d’une nation, et c’est ainsi que le progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un danger.

Ernest Renan, « Qu’est-ce qu’une nation ? »

Lorsque, en 1848, le gouverneur de la Martinique eut à s’adresser aux esclaves qui s’étaient soulevés et octroyé la liberté avant l’arrivée des décrets abolissant l’esclavage, il tint un langage étonnant :

Citoyens de la Martinique, je recommande à chacun l’oubli du passé ; je confie le maintien de l’ordre, le respect de la propriété, la réorganisation si nécessaire du travail, à tous les bons citoyens ; les perturbateurs, s’il en existait, seraient désormais réputés ennemis de la République et, comme tels, traités avec toute la rigueur des lois1.

Ce n’était pas la première fois que la République abolissait l’esclavage et le seul fait qu’elle se fût dédite par le passé pouvait justifier qu’on se méfiât2. Et il est bien connu que la méfiance est impossible sans une forme ou une autre de mémoire. Plus révélateur cependant est le caractère nécessaire postulé dans la relation que l’oubli du passé entretient avec « l’ordre ». C’est cette relation qui fonde la distinction entre les « bons citoyens » et les « perturbateurs ». À l’ordre ancien qui reposait sur une distinction entre « maîtres » et « esclaves », l’orateur entend substituer...

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