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L'Europe dans le monde du football

Genèse et formation de l’UEFA (1930-1960)

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Philippe Vonnard

Comment expliquer la popularité du football à l’échelle européenne ? Une des pistes pour répondre à cette question est d’étudier le rôle de l’Union des associations européennes de football (UEFA) qui n’a eu de cesse d’agir en vue de renforcer les échanges footballistiques au niveau européen. À partir du dépouillement d’archives inédites, ce livre répond à un vide historiographique en proposant de retracer la genèse et la formation de l’UEFA dans une perspective globale et qui privilégie le long terme. Nous défendons ici la thèse que la mise en place de cette organisation au milieu des années 1950 est un tournant dans l’histoire du football européen.

Trois axes principaux complémentaires sont développés tout au long de cet ouvrage. Le premier traite du rôle de la FIFA (Fédération internationale de football association), puis de l’UEFA dans le développement d’une dynamique européenne du jeu. Le deuxième questionne la possibilité qu’ont les dirigeants du football de créer un organisme qui transcende les barrières de la Guerre froide (à sa fondation, l’UEFA compte une trentaine de pays européens). Finalement, le troisième interroge les raisons de la constitution de l’UEFA durant les années 1950 ainsi que le modèle d’organisation choisi par ses promoteurs.

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Chapitre 4. La création de l’UEFA (1954-1960)

Chapitre 4

La création de l’UEFA (1954-1960)

Introduction du chapitre

Ce chapitre va de 1954 à 1960 et traite spécifiquement de la formation et des premiers développements de l’UEFA. Durant ces six années, les bases en vue de conférer à l’Union le statut d’organe régulateur du football européen vont être posées.

Premièrement, nous décrivons les étapes qui s’opèrent du printemps 1954, moment où ont lieu les premières discussions sur la création d’un Groupement des associations européennes de football au sein de la FIFA, à la fin des années 1950, lorsque l’élite de l’Union envisage la création d’un siège propre et l’engagement d’un secrétaire fixe. Une fois ces jalons posés, nous nous interrogeons sur les frontières de l’organisation, et en ce sens nous focalisons sur le cas de la Turquie et d’Israël. Les décisions prises quant à ces deux fédérations sont importantes car elles déterminent ce qui est considéré comme le territoire européen du football (vision qui va rester en place jusqu’à la fin de la Guerre froide). Si, comme indiqué dans le chapitre précédent, le football européen entre dans une nouvelle phase de développement depuis le début des années 1950, la création de l’UEFA renforce très clairement cette dynamique. C’est en particulier la création de la Coupe des clubs champions européens – lancée lors de la saison 1955-1956 – puis de la Coupe d’Europe des nations – créée en 1958 – qu’il faut souligner ici, même si, pour cette dernière, des grandes associations européennes se montrent résistantes face au projet.

Deuxièmement, nous étudions les conséquences de la création de ce nouvel acteur continental sur la scène footballistique européenne. Tout d’abord, il est nécessaire de comprendre comment son élite dirigeante arrive à faire face au contexte de Guerre froide, car en dépit des tensions régulières qui existent entre l’Est et l’Ouest, l’UEFA se développe rapidement. Ici, son comité exécutif s’appuie sur certaines stratégies développées au sein de la FIFA – tout en les modifiant quelque peu – afin de neutraliser les conflits internes. En outre, durant ses premières années d’existence, l’UEFA se détache de la tutelle de la FIFA. Cette situation ne va pas sans poser des←263 | 264→ problèmes, comme le montre l’exemple de la reprise de l’organisation du tournoi international des juniors par l’UEFA, et implique une médiation entre l’élite dirigeante des deux organisations, qui s’opère finalement à la fin des années 1950 : à l’UEFA la gestion du football européen, à la FIFA celle du football mondial. Cette monopolisation croissante de l’administration du football à l’échelle européenne par l’UEFA confronte rapidement l’organisation à d’autres acteurs qui se montrent intéressés à réaliser des projets continentaux. À l’intérieur du monde footballistique, c’est tout d’abord au Comité international de liaison des ligues, fondé en 1959, que l’UEFA doit faire face. À l’extérieur, l’Union entreprend des discussions avec l’Union européenne de radio qui, par l’entremise de son réseau Eurovision – lancé en 1954 –, souhaite retransmettre des rencontres de la Coupe des champions. Les négociations avec ces deux organismes renforcent la position de l’UEFA et la profilent comme l’organe régulateur du football continental. À noter que son action dépasse largement le cadre footballistique et que l’organisme peut être vu comme un acteur dynamique de la coopération européenne, au sens large du terme. En effet, au travers de ses compétitions, l’UEFA propose des échanges réguliers et officiels entre l’Est et l’Ouest qui lui confèrent assurément une place à part dans ce processus.

En quelques années, l’Union se profile comme la principale confédération continentale de la FIFA. C’est le troisième point que nous abordons dans ce chapitre. En effet, à la suite des décisions prises lors du congrès extraordinaire de 1953 à Paris, des organismes continentaux vont se créer en Europe, mais aussi en Afrique et en Asie. Dans ce cadre, les confédérations du continent américain (Amérique centrale, du Nord et surtout du Sud) sont prises comme modèles par les promoteurs de ces nouvelles entités. Mais le développement de ces organismes implique une redistribution des cartes entre eux et la FIFA. Sous cet angle, l’UEFA joue un rôle central puisqu’elle milite, dans les années 1955-1956, pour l’obtention d’une somme financière de la Fédération internationale sur la recette qu’elle prélève lors des matchs internationaux (requête qui doit permettre d’obtenir les mêmes droits que la Confédération sud-américaine). La décision en ce sens, finalement prise lors du congrès de la FIFA de 1956 – en raison notamment d’alliances tissées de manière informelle entre les élites des confédérations –, permet aux entités continentales de pérenniser leur existence. Dans les dernières années de la décennie, l’UEFA va commencer à se profiler comme la principale confédération continentale, notamment lorsqu’elle porte la requête novatrice de demander une rétrocession sur les recettes perçues par la FIFA lors de la Coupe du monde. En fait, si les autres organismes ne se←264 | 265→ calquent pas forcément sur la même structure que l’UEFA, elles semblent néanmoins grandement influencées par les actions de cette dernière en vue de développer le football européen. Ainsi, en 1959, la Confédération sud-américaine va mettre en place une compétition continentale pour les clubs, qui s’inspire de celle qu’organise son homologue européenne.

4.1. Dynamiser le football européen

La seconde partie des années 1950 marque le début d’un tournant dans le développement du football européen. On constate un renouveau des matchs Est-Ouest, matérialisé par la Coupe du monde de 1954 en Suisse – avec une finale Allemagne de l’Ouest-Hongrie – ainsi que par l’édition, cette même année, du tournoi international des juniors, dont la participation se monte à 18 équipes qui proviennent des deux côtés du Rideau de fer. En parallèle émerge l’idée de compétitions pour les clubs convoquant la majorité des pays européens, telle celle lancée dans les colonnes du journal L’Équipe en décembre 1954. Enfin, et surtout, il y a la fondation d’une organisation européenne en football, qui va largement supporter cette nouvelle phase d’européanisation du jeu.

4.1.1. Un organe faîtier pour le football européen

À la suite de la réorganisation de la FIFA qui a été décidée en novembre 1953 et qui entre formellement en vigueur avec les nouveaux statuts de l’organisation promulgués en février 19541, les associations européennes sont obligées de mettre sur pied une nouvelle réunion entre elles. Le but principal de celle-ci consiste à choisir leurs six représentants (deux vice-présidents et quatre membres) au sein du comité exécutif de la FIFA. Mais il pourrait aussi s’agir de constituer une organisation plus formelle, comme le suggérait déjà Ottorino Barassi au printemps 19522, au sein de laquelle les associations nationales pourraient discuter de différentes thématiques sur le football européen.

Les trois membres de la commission permanente – pour rappel nommés par les associations européennes en mai 1952 à Zurich –, à savoir Ottorino Barassi, José Crahay et Henri Delaunay, entament←265 | 266→ donc des démarches en vue d’organiser cette discussion3. En tant que secrétaire de cette commission, Delaunay prend contact avec la trentaine d’associations considérées comme européennes par la FIFA4. À ce titre, il se demande où s’arrêtent les frontières de l’Europe footballistique et transmet une requête au secrétaire de la Fédération internationale, Kurt Gassmann, en vue de savoir si la Turquie peut participer à la future réunion. En date du 19 mars 1954, le secrétaire général de la FIFA lui indique – après consultations auprès de l’élite de la FIFA – que ce pays est à placer dans le futur groupement de l’Asie, car la Fédération turque a son siège dans la capitale Ankara, ville qui se trouve sur le continent asiatique5. Delaunay n’invite donc pas la Turquie à la réunion entre les associations européennes qui est fixée, par les trois membres de la commission, au 12 avril 1954 à Paris, en marge d’un match entre la France et l’Italie.

Vingt-deux associations sont présentes à Paris6. Par ailleurs, les associations de l’Albanie, de la Bulgarie, de la Grèce, de l’Irlande du Nord, de l’Islande, du Pays de Galles, de la Pologne, de la Roumanie et de l’Union soviétique se sont excusées. Si les dirigeants britanniques (des associations anglaise et écossaise) sont bel et bien présents, signe de leur ralliement progressif à l’idée de créer davantage de synergie entre les associations du Vieux Continent, a contrario les pays du bloc soviétique se montrent toujours globalement réticents à participer aux discussions. Seules la Hongrie et la Tchécoslovaquie participent à celles-ci. Si les deux associations supportent la candidature de Gustav Sebes pour un poste de vice-président de la FIFA, elles se montrent par contre, par la voix du délégué tchèque, Josef Vogl, opposées à la formation d’un groupe européen. Face à cette remarque, Henri Delaunay lui rappelle que cette question a←266 | 267→ déjà été tranchée dans les réunions initiales de Zurich, Paris et Helsinki. Cela n’est toutefois pas totalement correct, puisque, comme nous l’avons vu, les réunions précitées ont certes permis des discussions mais n’ont pas vraiment débouché sur la volonté de nommer des représentants communs au sein du comité exécutif de la FIFA. D’ailleurs, signe que la constitution d’un organisme est sujet à débat, la réunion de Paris ne débouche pas sur un accord en la matière, comme le confirme, quelques jours plus tard, Ernst Thommen dans une lettre à Jules Rimet7. En outre, les délégués n’arrivent pas non plus à se mettre d’accord sur les onze candidatures (issues de onze associations nationales différentes) qui ont été envoyées à Delaunay pour les postes à pourvoir au comité exécutif de la FIFA. Il faut dire que le sujet est délicat, car seules six places sont réservées aux Européens ; en conséquence, cinq candidats ne seront pas choisis. Afin de minimiser le possible impact négatif de cette situation sur les relations entre les associations nationales européennes, Stanley Rous propose de continuer à réfléchir sur la question et de fixer une nouvelle réunion à la veille du prochain congrès de la FIFA, qui doit se dérouler au mois de juin en Suisse. Cette proposition a pour avantage de laisser le temps de mener des discussions informelles sur le sujet, démarche qui pourrait permettre de créer des alliances, voire de trouver des compromis entre les associations nationales du continent, et qui rappelle les manières de faire des dirigeants européens au sein de la FIFA depuis l’entre-deux-guerres. Les délégués acceptent cette proposition.

De plus, en toute fin de réunion, ils acceptent également une autre proposition d’Ottorino Barassi. En effet, ce dernier propose de permettre, à lui-même et à ses deux collègues de la commission permanente José Crahay et Henri Delaunay, d’élaborer le projet de statuts d’une future entité européenne8. L’idée est de le discuter lors de la prochaine assemblée. Il s’agit d’un pas important puisque, par l’entremise de cette décision, les congressistes acceptent l’éventualité de créer dans un futur proche un organisme continental. Afin de déterminer les contours de celui-ci, Henri Delaunay envoie, en date du 24 avril, un questionnaire (voir ci-dessous) à toutes les fédérations européennes9.←267 | 268→

Figure 4. Questionnaire envoyé aux associations européennes en mai 1954

1) Le Groupe européen doit-il se réunir seulement tous les deux ou quatre ans, pour élire deux vice-présidents et quatre membres du comité exécutif de la FIFA ?

2) Le Groupe européen doit-il être une « Entente européenne » ayant un caractère consultatif, se réunissant une ou deux fois par an ?

3) Dans ce cas, les associations européennes doivent-elles élire un bureau comportant un président et un secrétaire ou plusieurs membres ?

4) Les associations doivent-elles fixer un siège social ou seulement se réunir alternativement dans différentes villes ?

5) Le Groupe européen doit-il se constituer sous une forme juridique, avoir des statuts, un budget ?

6) Le Groupe ainsi constitué doit-il élire un comité exécutif chaque année ou toutes les deux années ?

7) Le Groupe, qui pourrait être dénommé « Fédération européenne des associations de football », devrait-il résoudre les questions concernant particulièrement le football en Europe ?

8) Devrait-il étudier les ordres du jour des congrès de la FIFA en vue d’adopter une position collective sur les problèmes qui lui sont soumis ?

9) Dans le cas de la création d’une telle Fédération, seriez-vous d’accord pour demander à la FIFA de ristourner au Groupement 1 % des pourcentages qu’elle prélève sur les matchs internationaux, comme elle le fait pour la Confédération sud-américaine ?

10) Êtes-vous partisan d’une Coupe de l’Europe [des sélections nationales] qu’organiserait le Groupe ou Fédération européenne tous les quatre ans, dans l’intervalle de la Coupe du monde ?

Dans sa lettre d’accompagnement, le secrétaire de la commission permanente indique les trois options qui s’offrent aux dirigeants européens. Premièrement, les associations décident de créer un organisme dont le but principal serait l’élection des membres européens au comité exécutif de la FIFA, comme le préconise l’article 17 des nouveaux statuts de la Fédération internationale. Deuxièmement, les associations souhaitent se montrer plus ambitieuses en mettant sur pied une « “entente” consultative ayant des réunions occasionnelles pour procéder à des échanges de vues et formuler des vœux »10. Troisièmement, les associations décident – il s’agirait de la forme la plus avancée de coopération – de créer un groupement ayant une forme juridique s’inspirant des autres entités continentales déjà existantes. Dans ce dernier cas, Delaunay fait explicitement référence à la←268 | 269→ Confédération sud-américaine. Quelle que soit l’option choisie, il rappelle néanmoins que toutes les actions entreprises devront rester subordonnées à la FIFA.

Constatons que le questionnaire est assidûment rempli puisque le secrétaire reçoit vingt-deux réponses sur ses trente et un envois. Quatre fédérations nationales indiquent qu’elles préfèrent encore attendre avant de donner leur réponse (Allemagne de l’Est, Bulgarie, Islande et Union soviétique) alors que cinq n’accusent tout simplement pas réception du document (Albanie, Hongrie, Pologne, Pays de Galles, Roumanie).

À la suite des réponses, un document de synthèse est établi par la commission permanente, qui doit permettre de dégager les principales tendances sur les différentes questions11. Il ressort de ce travail que la majorité des associations consultées se montrent finalement favorables à créer une entité formelle. Elles optent pour la voie médiane proposée par Delaunay, à savoir un organisme dont la tâche principale sera d’élire ses représentants au sein du comité exécutif de la FIFA et qui pourra également se réunir une fois par année pour discuter de thématiques relatives au football européen. Dans cette perspective, il est préconisé de nommer un organe exécutif et de créer un siège qui serait placé au domicile de son secrétaire général. Les rencontres du comité et les assemblées générales annuelles se dérouleraient alternativement dans différentes villes européennes, stratégie permettant d’impliquer le maximum d’associations. En ce printemps 1954, plusieurs associations nationales européennes décident donc de franchir le Rubicon et de former une entité continentale.

À partir des réponses au questionnaire, la commission permanente poursuit ses démarches et élabore un projet de statuts pour le futur groupement12. En date du 1er juin 1954, Henry Delaunay envoie une nouvelle lettre aux associations nationales contenant cette fois le procès-verbal de la réunion de Paris, une brève synthèse des réponses au questionnaire ainsi qu’un projet de statuts pour le futur Groupement européen. Celui-ci témoigne du caractère souple de la future entité. Ainsi, l’Entente européenne de football, telle qu’elle est nommée, « ne se prévaut←269 | 270→ provisoirement d’aucun caractère officiel »13 et reste subordonné à la FIFA. Dans l’en-tête du document se trouve d’ailleurs l’inscription « FIFA » et le document est envoyé pour information à son comité exécutif14. Ces démarches soulignent que la création d’une entité européenne ne se fait pas contre la Fédération internationale. La future entité s’assigne comme buts de :

a) Résoudre toutes les questions concernant le football en Europe.

b) Étudier les ordres du jour des congrès de la FIFA.

c) Rapprocher les divers points de vue de ses membres au sujet des problèmes figurant à l’ordre du jour des congrès de la FIFA et arrêter, si possible, une attitude commune à leur égard.

d) Procéder à la nomination des deux vice-présidents – sans la participation des associations britanniques ni de l’URSS – et des quatre membres du comité exécutif de la FIFA qui, en vertu de l’article 17 des statuts de cet organisme, sont éligibles par les associations européennes15.

Si le premier point montre que le futur groupement se donne le droit de traiter de plusieurs prérogatives du football européen, les trois autres restent très liés à la FIFA et rappellent que les actions des associations européennes s’opèrent avant tout en réaction aux changements de statuts de la Fédération internationale. Soulignons tout de même que l’éventualité de mettre sur pied un tournoi européen pour les équipes nationales est évoquée à l’article 4. C’est donc le projet d’un organisme aux prérogatives limitées qui est proposé aux associations nationales européennes.

Leur nouvelle assemblée se déroule le 15 juin 1954 à Bâle, avec cette fois la présence de vingt-cinq associations nationales16. Rapidement, les délégués s’accordent sur la création d’un Groupement européen des associations de football. Puis, ils discutent au sujet des élections des←270 | 271→ dirigeants européens qui les représenteront dans le comité exécutif de la FIFA. Le délai demandé par Stanley Rous lors de la réunion du mois d’avril semble avoir porté ses fruits puisque les candidats sont choisis soit comme représentants au sein du comité exécutif de la FIFA, soit au sein de celui du groupement européen. Les dirigeants choisis pour composer ce dernier sont (par ordre alphabétique) : José Crahay, Henri Delaunay, Joseph Gerö, George Graham, Ebbe Schwartz et Gustav Sebes. L’assemblée bâloise, qui se déroule dans « une atmosphère plus satisfaisante que la réunion de Paris [du 12 avril] »17, dixit un dirigeant de l’Union belge de football, officialise donc la création d’une organisation européenne. Celle-ci est officiellement reconnue en date du 21 juin 1954 par le comité exécutif de la FIFA18.

Il s’agit désormais de pérenniser les décisions prises et en particulier que les associations nationales s’accordent sur le projet de statuts présenté par la commission permanente. À ce titre, durant la réunion, décharge a été faite au comité exécutif pour élaborer un projet définitif qui devra être approuvé lors de la première assemblée générale du Groupement européen qui se déroulera en 1955. Une réunion initiale du comité exécutif, qui est organisée dans la foulée du congrès, permet à l’élite de l’UEFA de nommer son président, Ebbe Schwartz, ainsi que son secrétaire général, Henri Delaunay19. De même, un calendrier est établi afin de mener à bien la nouvelle rédaction des statuts. Enfin, les dirigeants présents décident de fixer une future rencontre à la fin octobre 1954 à Copenhague dans le but de continuer les discussions. Durant l’été, Henri Delaunay échange plusieurs courriers avec les associations nationales européennes afin de poursuivre l’élaboration du projet de statuts20. À la suite de ces démarches, le comité exécutif se réunit effectivement les 29 et 30 octobre, dans la capitale danoise.←271 | 272→

À Copenhague, les dirigeants présents rediscutent du projet de statuts et arrêtent des décisions en vue de pérenniser l’existence de l’entité. Tout d’abord, ils lui donnent un nom. La dénomination retenue est celle d’Union des associations européennes de football, dont l’abrégé en anglais – celui choisi – donne : UEFA. À la suite de William Gasparini, insistons sur le terme convoqué21. Le terme d’Union confère deux avantages. Premièrement, par rapport à celui de Groupement, il est juridiquement plus contraignant et permet de renforcer les liens préalablement établis. Deuxièmement, il offre aussi l’opportunité de respecter le principe d’une entité reconnaissant les associations nationales et non d’une organisation dans laquelle les associations délégueraient leur pouvoir à l’autorité centrale. Ce dernier point est important, car il suit les dispositions prises au sein de la FIFA durant les années 1930, à savoir que l’organisme supranational n’intervient pas dans les affaires internes des fédérations nationales22. Toutefois, tous les dirigeants du football européens ainsi que les journalistes de l’époque ne sont pas forcément toujours rigoureux sur l’appellation de l’entité et il est possible de trouver des documents dans lesquels ils emploient le terme « Union européenne de football ». Puis, le comité exécutif ôte la phrase du projet de statuts qui indique que l’organisation « ne se prévaut provisoirement d’aucun caractère officiel » et décide que sa forme juridique sera réalisée « dans le pays où sera fixé le siège social du Groupement »23. Enfin, les dirigeants présents fixent une cotisation annuelle de 250 francs suisses – montant qui se calque sur les cotisations que les associations versent chaque année à la FIFA (260 francs suisses24) – et optent pour l’envoi d’un formulaire d’inscription aux associations. Toutes ces décisions, qui devront être discutées lors de l’assemblée générale de l’UEFA fixée en mars 1955 à Vienne, indiquent que son comité exécutif prend des décisions rapides en vue d’ancrer l’existence de l’entité.

Par ailleurs, l’élite de l’UEFA se montre également proactive et témoigne d’une volonté de développer le football européen. Le comité exécutif décide ainsi d’élaborer le projet d’une compétition européenne pour les équipes nationales. En effet, l’organisation de ce tournoi pourrait←272 | 273→ permettre de légitimer davantage l’existence de l’entité européenne. Par ailleurs, cela aurait aussi comme avantage de supporter les coûts relatifs aux réunions du comité exécutif, voire de participer au financement des voyages et séjours des délégués lors des assemblées générales du Groupement. L’UEFA prélèverait donc une petite somme sur la recette des matchs internationaux, comme le fait la FIFA avec la Coupe du monde.

Si, comme nous l’aborderons plus loin25, les congressistes présents lors de l’assemblée générale de l’UEFA de mars 1955 n’acceptent pas de lancer une compétition pour les équipes nationales, ils soutiennent par contre les volontés affichées par le comité de développer l’organisation. Ainsi, la nouvelle version des statuts proposée par le comité exécutif est acceptée à l’unanimité par les délégués et quasiment sans modification. Par ailleurs, ils décident également d’augmenter le nombre de dirigeants présents dans le comité exécutif, de six à huit. De même, ils acceptent que l’UEFA parraine, en été 1955, un match entre la Grande-Bretagne et le reste de l’Europe dans le but de célébrer les 75 ans de l’association d’Irlande du Nord. Durant les discussions, des sujets divers qui concernent les associations européennes de football – les concours de pronostics, la télédiffusion des matchs ou encore l’éventuel établissement d’un calendrier pour les rencontres internationales – sont également abordés. Le congrès de l’UEFA se profile donc comme un lieu propice de discussions sur différentes thématiques liées au jeu.

En mai 1955, le comité exécutif poursuit ses démarches en vue de structurer l’UEFA et décide d’ouvrir un compte bancaire à Paris ainsi que de créer un papier à lettres avec les abréviations « UEFA »26. Puis, il s’agit d’organiser la rencontre de l’été 1955. Ce match recèle plusieurs avantages pour l’Union. Premièrement, il lui offre un apport financier puisque l’entité européenne touche un petit pourcentage sur les recettes. Deuxièmement, la rencontre constitue un bon moyen pour renforcer les liens entre les associations nationales, car, sur le modèle des matchs de la FIFA de 1938, 1947 et 1953, il s’agit de mettre sur pied une sélection européenne – le « Reste de l’Europe » – contre une sélection britannique. La rencontre connaît un certain succès avec 58 000 spectateurs et est relayée par plusieurs quotidiens sportifs européens. Sur le terrain, si toutes les associations membres de l’UEFA ne sont pas représentées – sont présents (par ordre alphabétique) : Autriche, Danemark, Belgique,←273 | 274→ France, Italie, Portugal, Suède, Yougoslavie et les quatre associations britanniques –, il semble néanmoins que cette situation ne soit pas due à la volonté du comité exécutif de l’UEFA mais à d’autres circonstances. En effet, un journaliste de L’Équipe écrit que les Britanniques ont été déçus des forfaits qui « se sont produits depuis un mois et regrettent l’absence des Hongrois, surtout des Russes, des Allemands et des Espagnols »27. En convoquant une nouvelle fois les membres de la communauté du football européen, la rencontre permet de continuer les rapprochements entre les pays européens, et la volonté affichée de créer une représentation large témoigne du caractère paneuropéen de l’organisme.

L’année 1956 voit la promulgation des statuts officiels de l’UEFA ainsi que le lancement d’un bulletin trimestriel qui contient, dans les trois langues officielles de l’Union (allemand, anglais et français), autant des résumés des décisions prises par le comité exécutif de l’Union que des résultats des rencontres organisées dans le cadre de compétitions de l’entité. En cette même année, il est également question de professionnaliser le secrétariat de l’UEFA. Suite au décès, en novembre 1955, du premier secrétaire de l’Union, Henri Delaunay28, l’intérim est assuré par son fils, Pierre. Lors de l’assemblée générale de 1956, qui se déroule en été à Lisbonne, les congressistes discutent du poste de secrétaire et, plus largement, de la possibilité de créer un secrétariat permanent. Il faut dire que, jusque-là, l’UEFA est hébergée dans des locaux mis à sa disposition par la Fédération française. Si la majorité des associations membres ne se montrent pas prêtes ni à créer un siège pour l’entité ni à engager un secrétaire rémunéré à plein temps, sur proposition du comité exécutif29, elles confirment Pierre Delaunay à la fonction de secrétaire général, néanmoins en ôtant de la fonction la possibilité de disposer d’un droit de vote au sein du comité exécutif. Ainsi, comme à la FIFA, le secrétaire général supervise le travail mais reste dans une fonction de type administratif. Lorsque nous l’avons interrogé au sujet de sa nomination, Pierre Delaunay s’est montré évasif et nous a simplement indiqué que son père avait « obtenu [qu’il] occupe sa place »30. Delaunay parle et écrit dans plusieurs langues (allemand, anglais et français) et est déjà doté d’une expérience certaine←274 | 275→ en matière d’administration du football puisqu’il est entré au service du Groupement des clubs autorisés (GCA) – organisme qui s’occupe du football professionnel en France – après la Deuxième Guerre mondiale, puis a été embauché à la Fédération française de football. S’il suit les traces de son père en cumulant le poste à l’UEFA avec celui de secrétaire général de la FFF, Pierre Delaunay est toutefois moins reconnu dans les cercles du football européen de l’époque. Or, à l’orée des années 1958-1959, ce cumul de fonctions et la moindre autorité dont fait preuve Pierre Delaunay va amener à des questionnements sur sa place en tant que secrétaire général de l’Union.

Il faut souligner que l’organisation continue en effet sa croissance et compte désormais sept commissions permanentes (commission des finances, commission des juniors, commission d’études des problèmes de la télévision, commission d’organisation de la Coupe des clubs champions européens, commission de la Coupe d’Europe, commission des amateurs, commission d’appel de la Coupe des clubs champions européens)31 auxquelles il faut ajouter le comité exécutif.

Tableau 14. Commissions permanentes de l’UEFA (début 1959)

Commissions

Date de création

Nombre de membres*

Exécutive

1954

9

Coupe des champions

1956

5

Appel

1956

3

Finance

1957

4

Juniors

1957

5

Coupe des nations**

1956

5

Télévision

1958

3

Légende : * : secrétaire général non inclus ; **: une commission provisoire existe déjà depuis 1955.

Le travail de ces commissions implique une tâche de coordination considérable pour le secrétaire général de l’UEFA, et ce d’autant plus qu’afin d’être tenus au courant de l’avancée des travaux, les dirigeants du comité exécutif exigent, à partir d’octobre 1958, qu’un exemplaire du procès-verbal←275 | 276→ de chaque commission leur soit envoyé32. S’ajoute à ce travail le traitement de divers sujets (projet de compétition, établissement d’un calendrier international, questions relatives à l’homogénéisation de l’arbitrage ou encore relations avec les autres confédérations continentales). En outre, le Bulletin de l’UEFA devient plus conséquent et comprend désormais des articles divers sur le football européen, ce qui amplifie encore les tâches du secrétariat. À la veille du congrès de 1958, les dirigeants du comité exécutif cherchent à trouver des solutions en vue de répondre à cette augmentation des tâches du secrétaire général. En l’absence de Delaunay – les dirigeants lui ayant demandé de ne pas assister à la séance33 –, des solutions sont préconisées en particulier par José Crahay – lui-même secrétaire général de l’Union belge et du Comité olympique belge. Ce dernier se montre compréhensif envers la situation du secrétaire général et insiste sur le fait qu’il a besoin d’aide. Selon lui, il est nécessaire que Pierre Delaunay puisse davantage déléguer le travail à un secrétaire administratif qui serait lui-même « assisté du personnel subalterne indispensable à la bonne marche de l’UEFA »34. Durant le congrès qui suit ces discussions, des délégués estiment que le temps est venu d’établir un secrétariat fixe et d’engager un secrétaire employé à 100 % par l’UEFA. En ce sens, il est décidé qu’une discussion devra avoir lieu avec la Fédération française dans la perspective que celle-ci mette à la disposition de l’Union de nouveaux bureaux35. Suivant ces recommandations, le comité exécutif de l’UEFA adresse, dans le courant de l’automne, une demande à la FFF afin qu’elle lui réserve trois bureaux dans ses locaux. Si cette requête est acceptée par la Fédération française, la solution que cette dernière propose ne convient néanmoins pas à l’élite dirigeante de l’Union, car les travaux d’agrandissement des←276 | 277→ locaux sont trop onéreux à son goût36. En date du 5 mars 1959, une sous-commission, composée des membres de la commission des finances de l’UEFA et de son président, Ebbe Schwartz, rencontre le président de la Fédération française, Pierre Pochonnet. Cette réunion est l’occasion pour les dirigeants de l’Union d’indiquer au président de la Fédération française que l’organisation souhaite finalement quitter Paris afin de s’installer dans un siège unique.

Le comité exécutif se met donc en quête d’un nouveau lieu de résidence pour l’UEFA et s’accorde finalement sur l’établissement du siège en Suisse. Ce pays recèle d’indéniables qualités au regard des activités de l’Union. Sa neutralité37 offre des opportunités d’entretenir des relations avec la majeure partie des pays européens. De plus, grâce à son système bancaire développé, il sera possible de gérer au mieux les finances de l’Union. Il semble en effet que l’organisation européenne ait des difficultés avec son compte bancaire à Paris et, dès 1957, l’Union dispose déjà d’un compte en Suisse, situation qui semble faciliter les échanges financiers avec les associations nationales38. Enfin, nous pouvons supposer que la présence de la FIFA, mais aussi d’autres organisations comme l’Union européenne de radio39, sur le sol helvétique plaide également en faveur de ce choix40.

Le déménagement de l’UEFA en Suisse condamne le futur de Delaunay en tant que secrétaire général car, comme il nous l’a indiqué, il n’a pas envie de déménager, en particulier en raison de sa situation familiale (il a←277 | 278→ alors deux enfants en bas âge)41. Dans une discussion sur le sujet, Jacques Ferran nous a précisé que « Pierre Delaunay n’avait pas l’envergure ni le courage de laisser tomber le football français pour aller là-bas, donc on savait à l’avance qu’il dirait [non], qu’il [préférerait] garder [son poste à] la Fédération française »42. Il semble que la nomination d’un nouveau secrétaire entre aussi dans la balance pour le choix de la Suisse. En effet, dès le printemps, le secrétaire adjoint de la FIFA, Hans Bangerter, paraît avoir la cote pour occuper le poste de secrétaire général de l’UEFA. Or ce dernier souhaite rester en Suisse43. Dans son autobiographie, l’influent dirigeant anglais Stanley Rous indique qu’il connaît Bangerter depuis plusieurs années et l’estime beaucoup. Certes, ce dernier souhaite plutôt succéder au secrétaire général de la FIFA, Kurt Gassmann, dont l’âge très avancé laisse présager une retraite prochaine (qui interviendra en 1961). Toutefois, selon Rous, ses chances d’obtenir ce poste sont minces44 : le jeune âge de Bangerter lui cause du tort puisque la plupart de ses prédécesseurs n’ont obtenu ce genre de consécration qu’après une longue carrière dans les organes dirigeants du football. Par contre, Rous comprend que le dynamisme du Bernois peut constituer un sérieux atout pour la jeune UEFA. Du haut de sa trentaine, Bangerter est déjà un administrateur disposant d’une certaine expérience en matière d’administration du sport. Après des études dans une école technique de Berne dans laquelle il est formé à un travail dans l’administration, il a travaillé au centre fédéral de gymnastique de Macolin où il est notamment chargé d’accueillir les visiteurs étrangers ou les participants à des cours. C’est d’ailleurs sur les hauts de la ville de Bienne qu’il a rencontré Stanley Rous. Puis, à partir de 1953, il est engagé comme secrétaire adjoint de la FIFA où il collabore notamment avec l’expérimenté Kurt Gassmann et étoffe ses relations avec les plus influents dirigeants du football européen, tels Barassi ou Thommen. De plus, Hans Bangerter détient trois autres qualités indispensables pour le poste de secrétaire général d’une organisation internationale. Premièrement, sa nationalité suisse plaide pour lui. Faisant partie d’un pays neutre, il sera difficilement possible de le taxer d’avoir des sympathies politiques pour l’un ou l’autre camp. En outre, il ne lui sera pas trop compliqué de se déplacer dans les différents pays européens. Deuxièmement, il a un sens aigu de la diplomatie, disposition clé pour ce type de poste, qu’il a notamment cultivé lors de ses fonctions à Macolin et au sein de la FIFA. Troisièmement, il parle et écrit très aisément plusieurs←278 | 279→ langues et notamment les trois langues officielles de l’Union (allemand, anglais et français).

Durant l’été 1959, l’avenir de l’UEFA s’inscrit loin de Paris et l’engagement définitif de Bangerter au poste de secrétaire général semble s’effectuer à ce moment-là. Par ailleurs, il s’agit de trouver un siège pour l’Union. Après de nombreuses démarches45, Bangerter arrive, avec l’aide d’Ernst Thommen, à réserver une place pour l’UEFA dans la Maison des sports qui se construit dans la banlieue de Berne et qui doit héberger le nouveau siège de l’Association suisse de football.

Afin de ne pas froisser Pierre Delaunay et la Fédération française et d’assurer au mieux la transition avec le nouveau secrétaire, le comité exécutif de l’UEFA envisage d’augmenter d’une place le nombre de dirigeants en son sein, procédé qui donnera « la possibilité d’élire Pierre Delaunay au sein du comité exécutif en qualité de Membre »46. Cette vision est acceptée lors d’un congrès extraordinaire de l’UEFA qui se déroule en décembre 1959. En outre, les délégués acceptent d’établir le siège en Suisse par 16 voix contre 9 et 3 abstentions. Si le procès-verbal de l’assemblée générale ne donne pas davantage de détails sur le résultat du vote, Jacques Ferran précise, dans un article sur le sujet paru dans le journal L’Équipe, que les pays de l’Est, la Grèce et le Portugal ont soutenu le maintien du siège à Paris47. Les griefs contre la décision du comité exécutif sont explicités notamment par le Yougoslave Andrejevic, qui souligne que le sujet n’a pas formellement été débattu entre les associations nationales, mais qu’il est principalement le fruit d’une démarche du comité exécutif. Les décisions prises à Paris en matière d’administration pérennisent davantage l’existence de l’association. De plus, sous l’impulsion de Bangerter, le secrétariat connaît un rapide développement avec l’engagement de trois secrétaires administratives, respectivement Ilse Schmidlin, Suzanne Otth et Ursula Krayenbuehl, qui vont assister le secrétaire général dans ses tâches. Les documents officiels de l’UEFA reflètent cette professionnalisation du secrétariat : ils sont nettement plus formalisés (avec des rubriques précises et numérotées) et comportent désormais systématiquement des dates de rédaction et des signatures.←279 | 280→

Durant ces premières années, l’UEFA se profile donc comme une organisation permettant des échanges sur des thématiques relatives au football européen. Outre le lancement de plusieurs compétitions48, de nombreux sujets sont discutés lors des séances du comité exécutif et des assemblées générales de l’Union, par exemple (liste non exhaustive) :

les concours de pronostics sur les matchs internationaux ;

un calendrier des matchs internationaux ;

un stage pour les entraîneurs ;

la définition d’une catégorie de jeu pour les espoirs ;

la télédiffusion des matchs.

En outre, les congrès annuels de l’Union constituent assurément une plateforme de rencontres pour la soixantaine de dirigeants qui proviennent en moyenne d’une trentaine de pays. Comme lors des congrès de la FIFA, ces assemblées sont le théâtre de moments de sociabilité qui doivent permettre de fortifier les liens entre les dirigeants présents. Par exemple, en mars 1955 à Vienne, tous les congressistes se déplacent sur la tombe du premier vice-président de l’Union, l’Autrichien Joseph Gerö, décédé à la fin de l’année 1954. En outre, il offre l’image d’une organisation européenne unie commémorant ses morts, ce qui ressort fortement de l’allocution faite sur la tombe du défunt49. Enfin, dès ses premières années, l’UEFA commence à avoir comme vocation d’aider les associations nationales à participer aux échanges internationaux. Cette aide peut prendre la forme d’un soutien financier dans le déplacement des équipes, en particulier pour le tournoi international des juniors ou d’un soutien à l’organisation même de la joute, l’Union acceptant de se porter garante en cas de déficit (comme c’est le cas en 1958 où la joute est organisée par le Luxembourg, une petite association qui dispose de ressources limitées)50. Par ailleurs, dans cette volonté de participer aux développements du football en Europe, en←280 | 281→ mars 1960, les dirigeants du comité exécutif de l’UEFA imaginent la mise sur pied d’un cours pour entraîneurs et coachs, qui s’effectuerait sous la direction de Gustav Sebes, membre du comité et ancien sélectionneur de l’équipe nationale de Hongrie51.

Durant ses cinq premières années d’existence, l’UEFA s’affirme donc rapidement comme un acteur majeur du développement du football européen. Par ailleurs, dès ses premières années, elle renforce aussi la délimitation des frontières du territoire européen du jeu.

4.1.2. Quelles sont les frontières du football européen ?

Les qualifications de la Coupe du monde ont, depuis l’entre-deux-guerres, délimité le territoire du football européen. La création du Groupement européen entraîne de nouvelles discussions sur le sujet. La première question qui se pose aux dirigeants est celui du cas de la Turquie car, en 1955, l’Association turque fait part de son souhait d’être incorporée à l’entité européenne.

Cette volonté s’explique par le faible développement du football chez ses voisins asiatiques qui font montre d’un niveau footballistique plutôt faible. Aussi les dirigeants turcs estiment-ils préférable, pour la dynamisation de leur football, de se tourner vers les pays européens. En outre, ce souhait de faire partie de l’UEFA doit également se comprendre en raison des relations historiques que la Turquie entretient en matière de football avec plusieurs pays européens. Affiliée depuis 1923 à la FIFA, la Turquie rencontre régulièrement, durant l’entre-deux-guerres, les pays du Sud-Est du continent et participe à la Coupe des Balkans52. À partir du début des années 1950, l’équipe nationale élargit ses échanges et rencontre des pays plus à l’ouest de l’Europe, comme l’Allemagne de l’Ouest, l’Espagne, la Suède ou encore la Suisse, et participe aux qualifications pour la Coupe du monde de la zone Europe. Notons encore que la sélection turque junior prend en effet part aux tournois internationaux des jeunes de 1953 et 1954. En septembre 1955, Kurt Gassmann fait d’ailleurs le constat que l’équipe nationale turque joue « la plupart [de ses] matchs internationaux←281 | 282→ […] contre des associations européennes »53. Enfin, la structure de l’association turque et les décisions prises par ses dirigeants, en particulier concernant la légalisation de la pratique du football professionnel en 1952, se rapprochent de celles de leurs homologues européennes.

À la vue de ces différents éléments, il est possible de considérer que la Turquie est intégrée dans l’« Europe du football ». Nous souscrivons donc aux propos de Özgehan Senyuva et Tunç Sevecen qui indiquent que faire partie de l’UEFA pour la Turquie paraît alors « une chose naturelle »54. Plus largement, cette participation aux activités footballistiques européennes s’inscrit dans la ligne du gouvernement turc, qui se tourne vers l’Europe en construction. Le pays est membre du Conseil de l’Europe depuis 1949 et vise à terme à participer au développement de l’Europe économique55. L’adhésion de la Turquie à l’entité européenne est formellement discutée lors de son premier congrès officiel qui se déroule à Vienne en 1955.

À la veille de l’assemblée générale, le comité exécutif de l’UEFA engage un débat au sujet de la requête transmise par les dirigeants turcs. Après discussions, l’élite de l’UEFA décide de faire voter la demande d’affiliation au congrès, avec un préavis favorable, « afin que l’Association turque soit provisoirement inscrite dans le Groupement européen, dans l’attente d’une homologation de la FIFA »56. Lors des discussions, l’Islande, la Grèce et la Pologne se joignent préalablement au cortège des associations déjà membres de l’UEFA. Trente et une fédérations sont désormais réunies au sein de l’organisme. Le cas de la Turquie est certes plus épineux mais est plutôt bien accueilli par les associations membres de l’UEFA, ce qui révèle que plusieurs dirigeants considèrent le pays comme étant effectivement intégré dans le territoire footballistique européen. À l’entame de la discussion sur la question de savoir si la Turquie peut être incorporée à l’Union, son président, Ebbe Schwartz, se permet d’appuyer la requête turque et lit une communication signée←282 | 283→ du Yougoslave Miahilo Andrejevic et du Grec Constantin Constantaras, qui plaident en faveur de l’adhésion de la Turquie. Ce support doit se comprendre en raison des liens footballistiques étroits qui unissent ces pays depuis les années 1920. De plus, le contexte géopolitique facilite ces rapprochements, la Turquie ayant signé une alliance politico-économico-militaire avec les deux pays en août 195457. La note des deux délégués insiste sur le fait que l’activité sportive de l’association nationale turque « s’est toujours exercée dans le cadre du continent européen »58. Ce point est l’un des arguments majeurs des dirigeants turcs, qui ajoutent qu’ils n’ont d’ailleurs jamais participé aux activités du football asiatique. Toutes les associations membres de l’UEFA ne semblent toutefois pas être en total accord avec l’adhésion de la Turquie. Dans le livre commémoratif du vingt-cinquième anniversaire de l’UEFA, Sir Stanley Rous revient brièvement sur les débats à ce sujet59. Il est difficile de savoir exactement qui prend position contre la Turquie ainsi que la teneur de ces oppositions. Malgré tout, le cas turc reçoit finalement le soutien de la part de la majorité des dirigeants présents. En effet, le procès-verbal de la réunion indique que l’assemblée a tenu compte des recommandations du comité exécutif et demande donc à la FIFA de procéder à l’affiliation de l’association nationale turque. Quelques mois plus tard, le président de la Fédération turque, Hasan Polat, adresse une lettre à la FIFA pour appuyer la position de son association, soulignant que le congrès de l’UEFA a décidé que « la Fédération turque devrait être considérée comme une Association faisant partie de cette Union »60. C’est donc finalement à la FIFA de trancher sur cette décision. Laisser la décision finale à la FIFA semble un moyen pour les associations membres de UEFA de se délester d’un sujet encombrant, et ce d’autant plus que, parallèlement à la requête turque, une autre association demande à faire partie de l’organisation, la Fédération israélienne61.←283 | 284→

Pour l’élite de l’UEFA, la situation de ce pays paraît néanmoins plus délicate à traiter que celle de la Turquie62. Pourtant, certains arguments des dirigeants israéliens sont les mêmes que ceux de leurs collègues turcs. Le cas israélien diverge toutefois sur trois points. Premièrement, la position d’Israël sur la scène internationale est problématique. En effet, suite à la guerre israélo-arabe de 1948-1949, qui débouche sur l’indépendance israélienne, Israël n’entretient aucune relation diplomatique avec ses voisins arabes et, au contraire, se trouve même en état d’alerte constant, comme le rappellera l’éclatement de la crise de Suez quelques semaines plus tard. Cette situation empêche le pays « d’avoir des relations de sport avec les associations asiatiques les plus proches »63. Ce n’est donc pas uniquement pour des raisons sportives qu’Israël souhaite entamer des échanges avec les pays européens, mais également parce qu’il ne trouve pas d’adversaires dans sa région en raison de problèmes politiques. De plus, des tensions existent aussi avec certains pays européens puisqu’Israël n’entretient aucune relation diplomatique avec certains d’entre eux, en particulier avec l’Allemagne. Par ailleurs, le fait que le pays soit soutenu par les États-Unis64 l’oppose de facto aux pays du bloc de l’Est. C’est pourquoi, comme l’a étudié Haggai Harrif, les deux rencontres jouées dans le cadre des qualifications pour les Jeux olympiques de 1956 entre Israël et l’Union soviétique sont marquées par un fort investissement politique de l’État hébreu65. Dès lors, l’entrée de ce pays dans l’UEFA ne risquerait-elle pas de créer de graves problèmes à l’intérieur même de l’organisation ? Le fait qu’Israël est un pays jeune, créé seulement en 1948, constitue un deuxième élément en défaveur de son adhésion à l’Union. Malgré un positionnement rapide sur la scène internationale sportive66, le pays n’entretient pas de traditions footballistiques fortes avec les associations européennes. Dès lors,←284 | 285→ au contraire de la Turquie, il ne peut compter sur aucun soutien fort au sein de l’UEFA. Troisièmement, Israël peut-il être considéré comme faisant partie de l’Europe ? Certes, les frontières du continent sont discutables et découlent d’une conception formellement établie au XIXe siècle67. Selon celle-ci, Israël n’est pas incorporé au sein du continent européen. Ce sont ces conceptions géographiques que retiennent les dirigeants du comité exécutif de l’UEFA. Par exemple, la Turquie peut être intégrée dans le continent européen puisqu’une (petite) partie de son territoire y est rattaché, à savoir la ville d’Istanbul. Au contraire, le territoire israélien n’a que peu d’attaches directes avec le Vieux Continent et doit donc être considéré comme un territoire du Proche-Orient. Le contexte politique, le peu de traditions footballistiques du pays avec les associations européennes ainsi que la représentation géographique du continent de l’élite de l’UEFA sont différents du cas de la Turquie et ont pour conséquence de limiter fortement la probabilité d’une adhésion d’Israël à l’Union.

Le 14 août 1955, le comité exécutif de l’UEFA statue finalement sur la question de ce pays et indique qu’il « n’est pas d’avis de retenir [la candidature d’Israël], mais décide, avant de se prononcer définitivement, de recueillir l’avis de la FIFA »68. Aucun argument n’est avancé dans le procès-verbal, mais les discussions qui s’opèrent, dans les mois qui suivent, entre la FIFA et l’UEFA, éclairent ce positionnement. C’est lors des sessions du comité exécutif de la FIFA, qui se déroulent les 17 et 18 septembre 1955, que les dirigeants de la Fédération internationale délibèrent sur les demandes d’Israël, de la Turquie (et aussi de Chypre qui a également posé sa candidature pour entrer dans l’UEFA). Dans son commentaire relatif à l’ordre du jour, Kurt Gassmann note qu’il est temps pour le comité exécutif de la FIFA de prendre une décision sur ces points. Pour lui, la question est sans équivoque, ces associations sont « géographiquement et politiquement parlant, des associations appartenant de facto et de jure au continent asiatique. Les deux fédérations ont leur siège dans la capitale de leur pays. Vouloir les considérer comme des associations européennes serait nier l’évidence69. »←285 | 286→

Par « géographiquement », le secrétaire général veut souligner le fait que le siège de la fédération nationale se trouve en dehors du continent européen. À cette date, la Fédération turque est effectivement basée à Ankara, c’est-à-dire sur un territoire considéré comme asiatique. Par contre, qu’entend-il par « politiquement parlant » ? Un indice pourrait être qu’il considère que le gouvernement turc siégeant également à Ankara, donc sur territoire asiatique, le pays est « politiquant parlant » en Asie. C’est du moins ce que le secrétaire Gassmann avait déjà signalé en avril 1954 à Henri Delaunay, lorsque ce dernier lui avait demandé si la Turquie pouvait être invitée aux discussions sur la création du Groupement européen70. En outre, des arguments footballistiques, que Gassmann ne mentionne pas, peuvent expliquer sa position. En effet, une organisation asiatique existe désormais. De fait, la participation des associations turques et israéliennes, qui se montrent particulièrement dynamiques dans l’établissement d’échanges footballistiques internationaux, est peut-être perçue comme une aubaine par la FIFA en vue de développer les relations à l’intérieur de la Confédération asiatique. De fait, dépouiller cette dernière des fédérations turques et israéliennes paraît contraire à l’idée de dynamiser le jeu au Proche et au Moyen-Orient. Toutefois, la porte de l’UEFA ne leur est pas totalement fermée, le secrétaire général de la FIFA mentionnant que si l’Union le souhaite, elle pourra permettre aux associations turques et israéliennes de disputer ses compétitions. De plus, des autorisations exceptionnelles peuvent être délivrées par la FIFA, comme pour le tournoi international des juniors, vu qu’une telle épreuve n’existe pas sur le continent asiatique. Gassmann rappelle aussi que, concernant la Coupe du monde, la répartition des groupes de qualification ne dépend pas uniquement de l’aspect géographique mais aussi des considérations économiques et sportives, ce qui sous-entend qu’il pourrait arriver que ces pays soient intégrés dans les groupes de la zone européenne.

Le comité exécutif de la FIFA suit les principes développés par le secrétaire général Gassmann et décide ne pas « donner suite à ces demandes vu qu’indubitablement les pays de ces trois associations géographiquement-politiquement font partie du continent asiatique »71. En date du 20 septembre 1955, les trois associations concernées reçoivent←286 | 287→ un courrier leur indiquant que, sans doute possible, leur fédération nationale appartient au continent asiatique72.

Réuni le 18 mars 1956, le comité exécutif de l’UEFA prend note de cette décision. Si l’élite dirigeante de l’Union se conforme à celle-ci pour ce qui est d’Israël, elle n’est par contre pas en accord avec la vision de la Fédération internationale vis-à-vis des requêtes chypriote et turque. Dès lors, elle souhaite donc porter cette question devant le prochain congrès de la FIFA afin que la Fédération internationale statue « clairement sur la situation de ces pays vis-à-vis de l’Union européenne »73. Cette requête confirme qu’au sein de l’UEFA, le cas turc est traité différemment du cas israélien. Lors du congrès de l’UEFA de 1956, le délégué portugais Figueira insiste – considération qui semble suivie par la grande majorité des autres dirigeants – sur la différenciation qui doit être faite entre la Turquie et les deux autres pays. Pour lui, l’association turque devrait pouvoir s’affilier à la confédération de son choix, car son territoire chevauche deux continents. Suivant ce raisonnement, le président et le secrétaire général de l’UEFA font « la proposition que soit confirmée la reconnaissance de l’Association nationale de la Turquie dans le cadre de l’Union européenne, étant entendu que l’attention de la FIFA sera fortement attirée en vue d’obtenir que cette fédération puisse jouir de tous ses droits comme membre affilié à l’UEFA »74. Malgré cette motion, la Fédération internationale décide de ne pas revoir sa politique sur le sujet.

Afin de la contourner, la Turquie va être, au fil des mois, de plus en plus intégrée aux actions de l’UEFA, l’association nationale turque prenant régulièrement part à ses assemblées générales et le vainqueur de son championnat national participant, dès l’année 1958-1959, à la Coupe des clubs champions créée en 1955. De même, l’équipe nationale turque fait partie des dix-sept équipes qui participent à la première édition de la Coupe d’Europe des nations qui est organisée en 1958. Enfin, une année plus tard, le comité exécutif de la FIFA accepte la requête de la Fédération turque d’être placée dans le groupe qualificatif de la zone Europe en vue de←287 | 288→ la Coupe du monde de 196275. Au regard de ces différentes démarches, il est possible de considérer le pays comme un « membre virtuel » de l’UEFA, pour reprendre l’expression de Peter Beck sur la position des associations britanniques vis-à-vis de la FIFA dans les années 1930.

Selon Senyuva et Tunç, le principal lobbyiste contre l’adhésion de la Turquie au sein de l’UEFA est le secrétaire général de la FIFA, Kurt Gassmann76. Certes, ce dernier s’est effectivement montré réticent, toutefois, au regard de nos analyses, ce n’est pas un argument de type personnel qui semble être décisif mais plutôt celui qui a trait à la vision géographique du comité exécutif de la FIFA. En effet, la fédération turque est finalement autorisée à être incorporée au sein de l’UEFA lorsqu’elle déplace son siège d’Ankara à Istanbul en 196277. En revanche, le cas israélien ne connaît pas d’avancement. En 1958, le comité exécutif de la FIFA refuse d’entrer en matière sur une nouvelle requête de la Fédération israélienne, la demande étant arrivée après le délai stipulé dans les statuts pour être traitée lors du congrès. Dès lors, le pays reste considéré comme faisant partie du continent asiatique. Deux ans plus tard, ce sont les dirigeants du comité exécutif de l’UEFA qui refusent la participation du champion israélien à la Coupe des champions, invoquant, à nouveau, la « situation géographique »78 du pays pour motiver leur refus.

Les demandes d’Israël et de la Turquie79 sont intéressantes à étudier car elles permettent de dessiner la conception du territoire européen chez les dirigeants de l’UEFA. Pour eux, les frontières de « l’Europe du football » correspondent au territoire géographique européen tel qu’il a été défini par les géographes dès le XIXe siècle80. Or, si la Turquie peut intégrer cet ensemble, il paraît nettement plus difficile pour eux d’imaginer qu’Israël puisse être véritablement considéré comme un pays européen. C’est donc dans le cadre de ce territoire que le football européen va se développer et←288 | 289→ que l’UEFA va commencer à administrer des compétitions, et en premier lieu un tournoi pour les clubs : la Coupe des clubs champions européens.

4.1.3. Le succès de l’Europe des clubs

Dans un texte paru en 1998, le secrétaire général adjoint de l’UEFA, Markus Studer, mentionnait que l’Union a été créée pour organiser des compétitions81. En fait, la mise sur pied d’une organisation internationale sportive n’implique pas forcément la création de compétitions. Rappelons que la FIFA a par exemple attendu près de vingt-cinq ans avant d’organiser la première édition de son propre tournoi. De même, dans le projet de statuts qui est présenté aux délégués présents lors de la première assemblée générale de l’UEFA à Vienne, sur les six buts de l’Union, un seul traite explicitement de l’aspect compétitif en indiquant qu’elle se réserve le droit « d’organiser à sa convenance et au moins tous les quatre ans un Championnat d’Europe dont elle sera seule compétente pour fixer les règlements et conditions »82. De plus, durant ce congrès, créer une compétition ne paraît pas être une priorité des congressistes puisqu’ils ne soutiennent pas le projet de Coupe d’Europe des nations qui leur est présenté. Pour autant, il faut concéder à Markus Studer que, très rapidement, l’organisation de compétitions va devenir la tâche principale de l’UEFA. Dès lors, comment expliquer ce retournement ?

Il faut tout d’abord mentionner que de nombreuses compétitions européennes sont imaginées pour différents sports dans la seconde moitié du XXe siècle. En effet, si, depuis l’entre-deux-guerres, des championnats européens d’athlétisme et de boxe existent déjà, au milieu des années 1950, de nouveaux projets de compétitions européennes sont évoqués comme celui d’une coupe intervilles de basket83. Dans le domaine footballistique, plusieurs acteurs du jeu (dirigeants des associations nationales, dirigeants de clubs ou encore journalistes) souhaitent désormais créer des compétitions d’envergure, notamment pour les clubs. Au milieu des années 1950, deux ambitieux projets sont ainsi lancés quasiment de manière parallèle. ←289 | 290→

Le premier émane du trio Barassi, Rous et Thommen et consiste en la création d’un tournoi joué entre des équipes de villes (« scratch team ») qui organisent de grandes foires internationales84. Par ce biais, il s’agirait de créer de nouvelles synergies entre des acteurs du football européen et des acteurs économiques. Dans ses mémoires, Stanley Rous note également que, dans ces décennies d’après-guerre, cette épreuve est aussi l’occasion de concrétiser un nouvel esprit de coopération au travers du football, médium permettant de dépasser les anciennes rivalités et de créer de nouvelles amitiés85. L’épreuve est officiellement lancée le 4 juin 1955 avec la première rencontre qui se joue entre Bâle XI et Londres XI. Les équipes suivantes s’inscrivent (par ordre alphabétique) : Bâle XI, FC Barcelone, Birmingham City, Cologne XI, Francfort XI, Leipzig XI, Londres XI, FC Lausanne-sport, Inter Milan, Staevnet, Vienne XI et Zagreb XI86. Malgré les difficultés pour fixer les matchs, la première épreuve se déroulant jusqu’en 1958, le tournoi connaît un certain succès87. Par ailleurs, signe de son importance, son assemblée générale annuelle réunit de nombreux dirigeants d’associations nationales ou de clubs influents dans le football européen. Connaissant bien l’organisation du football, les trois dirigeants ont pris le soin de ne pas affronter les organisations garantes du football européen, en premier lieu la FIFA mais aussi la jeune UEFA. En effet, les équipes de villes ne sont pas des entités officielles en tant que telles et n’ont donc pas à se référer aux organismes officiels du football (associations nationales et internationales). Cette précaution n’a pas été prise par les promoteurs d’un autre projet, beaucoup plus ambitieux au regard du nombre d’équipes envisagées : la Coupe d’Europe des journalistes de L’Équipe. Projet désormais bien étudié dans l’histoire du football88, cette idée est lancée par l’un des journalistes piliers de la rubrique football,←290 | 291→ Gabriel Hanot, en date du 15 décembre 195489. Il s’agirait de créer une coupe disputée à l’échelle européenne entre seize clubs issus de seize pays différents. Ce projet tient compte des nouvelles possibilités offertes par le transport aérien et par le début de l’éclairage dans les stades, qui permet une pratique hivernale du football les jours de semaine. Il tient également compte de la recherche constante de gains des dirigeants de clubs pour financer le football professionnel mais aussi des journaux sportifs toujours avides de nouvelles informations90. En ce sens, il obtient rapidement plusieurs supports de la part de présidents de grands clubs européens ainsi que de journaux sportifs influents (Bola au Portugal, La Gazzetta dello Sport en Italie, Les Sports en Belgique, Marca en Espagne).

Après l’élaboration d’un premier règlement, deux journalistes de L’Équipe, Jacques Ferran et Gabriel Hanot, viennent plaider la cause du projet lors de l’assemblée générale de l’UEFA de mars 1955. Cependant, comme pour la Coupe des nations, les délégués présents ne vont pas soutenir l’idée. Non découragés par ce refus, les journalistes convoquent une assemblée à Paris au mois d’avril à laquelle quinze grands clubs européens – qu’ils ont préalablement sélectionnés en raison de leur prestige – sont représentés91. Des deux jours de discussion il ressort l’élaboration d’un règlement pour une compétition inter-clubs qui se déroulera dès le mois de septembre ainsi que la nomination d’un comité exécutif de l’épreuve, avec à sa tête l’Espagnol Santiago Bernabeu (président du Real Madrid) et le Hongrois Gustav Sebes (représentant des deux clubs de Budapest : Honved et Voros Lobogos)92. Dans le but de concrétiser définitivement le lancement de l’épreuve, les délégués fixent les matchs du premier tour. Ainsi, l’UEFA se voit mise devant le fait accompli et, selon son secrétaire général, Henri Delaunay, va devoir réagir puisque, comme il le note dans une lettre au nouveau président de la FIFA, Rodolphe Seeldrayers :←291 | 292→

« Si des clubs, des journaux, éventuellement des Ligues nationales ou professionnelles peuvent ainsi passer outre au contrôle et à l’autorité des associations nationales, de la FIFA et éventuellement des groupes statutaires (Europe) qu’elle a institués, la vie même des associations nationales peut être mise en péril, surtout lorsqu’il s’agit d’un tel titre et d’une telle épreuve93. »

En mai 1955, le comité exécutif de l’Union transmet une motion à son homologue de la FIFA afin de pouvoir récupérer l’organisation de l’épreuve. De même, il lui demande que « le titre “Europe” soit réservé à l’UEFA »94. Cette requête constitue un geste fort en vue de l’affirmation du monopole de l’Union sur le football à l’échelle européenne puisque celle-ci souhaite se réapproprier, pour elle seule, le droit de nommer un tournoi portant le terme « Europe ». Le comité exécutif de la FIFA va suivre cette demande et émet trois conditions à respecter en vue de l’organisation de l’épreuve. Premièrement, les clubs engagés doivent avoir le consentement de leur association nationale. Deuxièmement, le nom « Europe » ne doit être utilisé que pour des joutes concernant les sélections nationales95. Troisièmement, il est décidé que la compétition doit être gérée par l’UEFA. Ce point est très important, car il ôte l’autorité de l’épreuve au comité d’organisation déjà constitué, et donc aux clubs et aux journalistes.

La passation de témoin entre le comité créé par les clubs et les journalistes et l’UEFA s’effectue au mois de juin 1955. Le comité exécutif de l’Union assoit de suite son autorité sur l’épreuve et décide de renommer le tournoi sous l’appellation de Coupe des clubs champions européens. En outre, si, pour la première édition, ce sont les clubs choisis par les journalistes de L’Équipe qui sont conservés – le court laps de temps avant le début de l’épreuve ne permettant pas de convoquer d’autres équipes –, il est décidé qu’à l’avenir l’épreuve opposera les champions de tous les championnats nationaux des associations membres de l’UEFA.

La création de cette épreuve, dont le premier match se déroule en septembre 1955, est cruciale dans le développement de l’UEFA. Premièrement, la Coupe des champions confère de facto une nouvelle prérogative à l’UEFA, avec l’organisation d’un premier tournoi européen. Lors de sa séance des 17 et 18 septembre 1955, le comité exécutif de←292 | 293→ la FIFA accepte le règlement de la Coupe des champions transmis par l’UEFA. L’élite dirigeante de la Fédération internationale confie aussi le soin à l’Union de s’occuper de la Coupe des villes de foires dont la première édition bat dorénavant son plein96. Cette décision montre que l’entité européenne devient progressivement la référence en ce qui concerne l’organisation de compétitions à l’échelle continentale. L’organisation de la Coupe des champions confère donc du poids aux dirigeants du comité exécutif de l’UEFA, comme José Crahay, Henri Delaunay ou Ebbe Schwartz, qui militent pour que l’Union organise des compétitions (et en particulier la Coupe d’Europe des nations). En outre, l’épreuve offre une légitimité supplémentaire à l’UEFA auprès de ses associations membres. Ainsi, des associations qui n’avaient pas été invitées par les journalistes parisiens initiateurs de la Coupe se manifestent très rapidement afin de participer à l’épreuve. C’est le cas du CDNA Sofia (Bulgarie), de Dudelange (Luxembourg), de Gwardia Varsovie (Pologne), du Dinamo Bucarest (Roumanie), du Spartak Sokolovo Prague (Tchécoslovaquie) et de la formation turque de Galatasaray Istanbul97.

Deuxièmement, le tournoi – dont le succès de la première édition assure sa reconduction l’année suivante – permet aussi de financer les activités de l’UEFA. En effet, dans le règlement de la Coupe, établi formellement pour la deuxième édition qui se déroule en 1956-1957, il est indiqué que l’Union reçoit 1 % de la recette brute de chaque match. Elle touche également 5 % de la recette sur la finale98. Dans son rapport pour les années 1954-1955, le secrétaire de l’UEFA indique avec satisfaction que plus de 800 000 spectateurs ont assisté aux vingt-neuf matchs de la Coupe des champions, soit une moyenne de 28 000 spectateurs par rencontre99. L’engouement pour les grands matchs dépasse largement la capacité des stades, comme le montre l’exemple de la rencontre qui oppose le CDNA Sofia à l’Étoile Rouge de Belgrade pour les quarts de finale de l’édition 1956-1957. En effet, 400 000 demandes de billets sont soumises au club←293 | 294→ de la capitale bulgare alors que son stade ne compte que 40 000 places100. Selon un article de France football du 5 juillet 1960, plus de deux millions de spectateurs se rendent dans les stades pour la saison 1959-1960, soit une moyenne de près de 41 000 personnes par match. L’auteur de l’article ajoute que seulement six matchs se sont déroulés devant moins de 10 000 spectateurs et indique que « partout, maintenant, [la Coupe des champions] est connue et convoitée. Partout, elle aimante les foules »101. En conséquence, ces fonds supplémentaires vont permettre à l’UEFA de développer ses activités, notamment en organisant, à partir de la fin des années 1950, différents cours et formations (pour arbitres ou entraîneurs).

Troisièmement, le tournoi participe à la structuration de l’Union. En effet, après une première édition gérée par son comité exécutif, dès la deuxième édition de 1956-1957, une commission permanente est mise sur pied pour l’organisation de la Coupe des champions. C’est l’un des premiers organes permanents de l’UEFA à être créé. Il est intéressant de souligner que cette commission est composée de dirigeants très actifs en matière de développement de l’Union, à savoir José Crahay, Sir George Graham et Augustin Pujol. La commission joue un rôle avant tout technique et administratif, effectuant les tirages au sort, discutant du calendrier, des dates et lieux des finales ou encore répondant aux questions provenant des clubs. Parallèlement à la mise sur pied de cet organe, le règlement initial de l’épreuve est largement remodelé. Désormais, il compte 16 articles qui traitent des droits et obligations des participants, des bornes saisonnières de la compétition et qui donnent des indications concernant l’arbitrage des rencontres.

La création de la Coupe des champions conforte donc l’existence de l’UEFA, mais plus largement, marque un tournant dans l’histoire du football européen, car il s’agit de la première épreuve véritablement européenne pour les clubs. Certes des tournois supranationaux d’importance existent dès l’entre-deux-guerres, telle par exemple la Mitropa Cup. Mais trois différences majeures sont à relever entre cette épreuve et la Coupe des champions. En premier lieu, la Coupe des champions convoque beaucoup plus de pays. Si seize équipes provenant de seize pays différents prennent part à la première édition en 1955-1956, vingt-deux clubs – cette fois, tous des champions nationaux – participent à l’épreuve lors de la saison 1956-1957 et une trentaine de formations s’inscrivent au tournoi à la fin de la décennie.←294 | 295→ Cette participation implique un nombre de matchs conséquent et amorce de nouveaux échanges entre les associations de football en Europe. Alors qu’au pic de sa popularité, au milieu des années 1930, la Mitropa Cup était le théâtre de trente-deux matchs102, durant la saison 1958-1959, 55 matchs sont disputés dans le cadre de la Coupe des champions. En second lieu, la Coupe des champions se dispute tout au long de l’année footballistique, ce qui n’était pas le cas de la Mitropa Cup qui se jouait au plus durant quatre à cinq mois. Ainsi, le tournoi se superpose aux championnats nationaux, ce qui constitue assurément une nouveauté. De cette manière, la Coupe des champions permet de dynamiser les épreuves nationales puisque, désormais, la première place au championnat national équivaut à une qualification pour cette « Coupe d’Europe » dont les journaux sont de plus en plus friands. Au fil des années, des rubriques spéciales sont créées pour traiter de cette actualité et aussi aborder les matchs quelques semaines en amont. Il s’agit par exemple de jauger l’adversaire d’un des clubs du pays et les journalistes n’hésitent pas à considérer les matchs de championnat précédant l’affrontement européen comme des rencontres de préparation à la Coupe103. En troisième lieu, en convoquant uniquement les champions nationaux, ce sont rarement les mêmes équipes qui participent à la Coupe. Lors de la saison 1958-1959, seules 7 équipes sur les 26 engagées ont déjà pris part au tournoi préalablement. Cette hétérogénéité permet d’établir de nouveaux contacts entre tous les acteurs de la communauté footballistique européenne, et ce pour deux raisons principales. En premier lieu, lorsqu’une équipe se déplace, la délégation n’est pas seulement composée de joueurs, mais aussi de dirigeants du club, de membres de la fédération nationale et de journalistes de la presse locale et nationale. Par exemple, lors du crash aérien qui touche l’équipe de Manchester à son retour d’un match joué à Belgrade en février 1958, ce sont des joueurs et des dirigeants du club, mais aussi une dizaine de journalistes anglais (de la presse locale et nationale). En deuxième lieu, les voyages à l’étranger sont l’occasion pour les clubs de conclure des matchs internationaux supplémentaires. Par exemple, lorsque l’équipe hongroise de Voros Lobogos se déplace en France, en décembre 1955, pour joueur contre le Stade de Reims, ses dirigeants concluent trois matchs amicaux. Les deux premiers seront joués à Grenoble et Nice dans la foulée de la rencontre disputée contre l’équipe champenoise. La troisième se disputera au début janvier à Lyon et nécessitera donc un nouveau voyage d’une délégation←295 | 296→ hongroise dans l’Hexagone104. Au vu de tous ces éléments, la Coupe des champions fait rupture avec les tournois supranationaux organisés par le passé et engage une nouvelle phase de l’histoire des compétitions européennes. Par ailleurs, en offrant la possibilité aux clubs de disputer une compétition supplémentaire, elle dynamise encore plus la lutte pour le titre de champion national. Ainsi, l’échelle géographique européenne influe sur le développement du jeu à l’échelon national.

Inspirés par le succès de la Coupe des champions, des acteurs du football européen voient cette épreuve comme un premier pas vers l’établissement d’autres compétitions continentales. Le 18 mars 1956, le comité exécutif de l’UEFA « prend connaissance d’une proposition du Dr Frey, tendant à doubler la Coupe des champions européens par une épreuve similaire jouée entre les vainqueurs des Coupes nationales »105. Aucune décision n’est prise en la matière, mais cette proposition crée un débat sur la question. En marge du congrès annuel qui se déroule au mois de juin à Lisbonne, le journaliste français Gabriel Hanot s’enthousiasme pour l’idée et n’hésite pas à écrire que « L’Équipe” provoquera [les dirigeants de l’Union à ce sujet], comme elle l’a déjà fait pour la Coupe des clubs »106. Cette pression de L’Équipe en vue de la réalisation du projet n’est pas à négliger puisque ce journal a fortement contribué au développement de la Coupe des champions. De plus, en octobre de la même année, des journalistes de sa rubrique « Basket » participent activement à la création d’une compétition européenne de clubs pour ce sport107, ce qui révèle la volonté du journal de développer les échanges sportifs à l’échelle continentale mais aussi le réseau dont il dispose au sein du monde sportif.

Après un premier temps de latence, c’est la Fédération espagnole qui reprend le flambeau en vue de l’établissement d’une compétition pour les vainqueurs des coupes nationales. En novembre 1957, Augustin Pujol détaille devant ses collègues du comité exécutif de l’Union un projet de tournoi qui convoquerait les vainqueurs des coupes nationales. Selon←296 | 297→ lui, « cette épreuve pourrait intéresser dès cette année les vainqueurs de Coupe d’Angleterre, d’Espagne, de France et du Portugal »108. Quelques heures avant le début du congrès annuel de 1958, Pujol transmet un projet remanié au comité exécutif. Ceux-ci se montrent réceptifs et décident « de former une commission chargée d’élaborer le règlement, composée de MM. Crahay, Graham, Frey, Pujol, qui sera soumis, s’il y a lieu, au prochain Congrès, en vue d’une réalisation pour la saison 1959-1960 »109.

En raison du temps restreint, le projet n’est finalement pas présenté lors du congrès de l’UEFA en 1958 et les dirigeants du comité exécutif entament une autre démarche avec la consultation de toutes les associations membres de l’UEFA. Il est convenu « de donner suite à l’étude de cette question, si, au moins, dix d’entre elles se déclarent intéressées par ce projet »110. Les résultats de la consultation sont discutés en mars 1959 par les dirigeants du comité exécutif. Ils se présentent comme suit :

Associations qui refusent de participer : Albanie, Allemagne (Ouest), Angleterre, Danemark, Belgique, Espagne, Islande, Pays-Bas, Suède, Suisse et Union soviétique.

Associations qui réservent encore leur réponse : France, Italie, Irlande du Nord et Luxembourg.

Associations qui acceptent de participer : Allemagne (Est), Autriche, Écosse, Irlande, Roumanie et Turquie.

Sur les trente et une associations membres, vingt et une ont répondu, ce qui souligne que les communications transmises par l’UEFA sont prises au sérieux par la majorité des associations nationales européennes. Cependant, le soutien pour la compétition est en deçà des espérances de l’élite de l’Union puisque onze associations ne souhaitent pas inscrire d’équipes dans la future compétition. Comme il avait été décidé qu’il fallait a minima dix associations favorables pour concrétiser le projet, le comité exécutif ne donne pas suite à l’idée.←297 | 298→

Le projet de la Coupe des coupes est intéressant à étudier puisqu’il souligne la croissance des activités de l’Union. Néanmoins, si son comité exécutif souhaite dynamiser les échanges footballistiques en Europe par le biais de la Coupe des champions, une partie des associations membres de l’UEFA se montrent encore résistantes face à une trop grande extension de ce processus. Cette posture se perçoit dans les difficultés qui entourent le projet de Coupe d’Europe des nations.

4.1.4. La difficile émergence de l’Europe des nations

Dans un texte se focalisant sur le développement du football européen des années 1950, Fabien Archambault souligne que celui-ci est marqué par le sceau de la difficulté111. Les propos développés dans les lignes précédentes nous amènent à plus de nuances, car nous avons vu que l’UEFA développe rapidement de nombreuses activités. Cependant, l’argument d’Archambault s’accole bien au projet de Coupe d’Europe des nations.

Suite au refus de l’assemblée générale de 1955 de soutenir le projet de compétition pour les équipes nationales européennes, de nouvelles discussions ont lieu sur le sujet au sein d’une commission spéciale du comité exécutif112. Malgré ces avancées, les délégués réunis lors de l’assemblée générale de l’UEFA à Lisbonne en 1956 rejettent la création d’une telle compétition113. Paul Dietschy résume bien les principaux griefs qui sont alors portés au projet, à savoir « les divergences de vue sur la dimension géographique que doit revêtir l’internationalisme du ballon rond [et] les turbulences de la géopolitique européenne [ainsi] que les rivalités divisant le cercle des dirigeants du football européen »114. Ses promoteurs réussissent néanmoins à préserver le travail de la commission d’étude sur le projet, qui est reconduite et même renforcée puisqu’elle passe de trois à cinq membres.←298 | 299→

Cet élargissement doit permettre de fédérer davantage les opinions des différentes forces existantes au sein de l’Union autour du projet et, à terme, de trouver des solutions de compromis permettant de créer la compétition. Parmi les nouveaux dirigeants qui y officient, il faut mentionner la présence du Polonais Lyzek Rylski. Ainsi, deux dirigeants du bloc soviétique – le Polonais rejoint le Hongrois Gustav Sebes – participent aux travaux. Cette situation témoigne du rapprochement Est-Ouest qui est en train de se produire. Sur la scène politique internationale, le rapport Khrouchtchev de février 1956, dans lequel le premier secrétaire du parti communiste soviétique reconnaît les crimes commis sous le règne de Staline115, permet d’entrevoir de nouvelles coopérations. Dans un texte d’un livre consacré à l’année 1956 qui serait, selon ses coordinateurs, « une date européenne », René Rémond note que le contexte est alors marqué par le début de discussions significatives entre des dirigeants politiques des deux camps116. Autre dirigeant coopté dans la commission d’étude pour l’organisation de la Coupe d’Europe, l’Espagnol Augustin Pujol. Ce dirigeant s’est montré favorable au développement de l’UEFA puisque, lors du congrès de 1956, il défend l’idée de la création d’un poste fixe de secrétaire117 et que, comme signalé, il soutient le projet d’une Coupe des vainqueurs de coupes, démarche à laquelle a également participé l’Autrichien Alfred Frey, qui est lui aussi choisi pour siéger dans la commission. Enfin, la représentation est complétée par le Grec Constantin Constantaras.

Ainsi, les délégués présents ont choisi des représentants des différentes forces existant au sein de l’UEFA, et ce afin de pouvoir faire avancer au mieux les discussions. Mais ils ont aussi opté pour des dirigeants issus d’associations nationales favorables au développement de l’Union. Sous cet aspect, il est intéressant de relever que les pays dont ils proviennent sont globalement absents des organisations européennes qui ont émergé depuis le début des années 1950. Or Juan Antonio Simón a par exemple montré que, dès la seconde partie des années 1950, le régime franquiste←299 | 300→ déploie un activisme grandissant sur la scène internationale, en investissant en particulier le basket-ball et le football118. Sous cet angle, le football peut-il constituer un moyen pour les gouvernements franquistes et soviétiques de ne pas être totalement exclus des entreprises de coopération européennes119 ?

À côté de ces décisions prises au sein de l’UEFA, des acteurs influents du football continental militent désormais activement en faveur de la création d’un tournoi pour les équipes nationales européennes et tentent désormais de mettre une certaine pression sur l’élite de l’UEFA afin qu’elle statue définitivement sur la question. Nous retrouvons ici notamment les journalistes de L’Équipe. Ainsi, Gabriel Hanot, envoyé spécial au congrès de Lisbonne de 1956, écrit que l’assemblée a décidé de créer une Coupe d’Europe des nations120, alors que, comme nous l’avons indiqué, les congressistes n’ont en fait pas pris de décision à ce sujet. Quelques mois plus tard, c’est Jacques Ferran qui prend la plume – il écrit depuis plusieurs mois sur le sujet en espérant que les choses bougent121 – et n’hésite pas à marteler que l’absence d’une épreuve européenne regroupant les nations nuit au prestige du football européen. Il ajoute que « les idées les plus simples, les plus évidentes, se heurtent à mille obstacles inattendus lorsqu’elles sont confrontées avec les hommes chargés de les mettre en pratique. Depuis 1954, l’Union européenne a louvoyé, tergiversé, tourné autour du pot122. » Ce commentaire est bien entendu intéressé, une compétition supplémentaire signifiant pour le journal davantage d’informations et donc potentiellement plus de ventes. Mais les propos de Ferran doivent sans doute aussi servir à appuyer les actions de Pierre Delaunay qui, au sein de l’UEFA, a repris le flambeau de son père et se←300 | 301→ démène pour réaliser le tournoi. En date du 25 avril 1957, après de nouvelles discussions au sein de la commission d’étude, une nouvelle mouture du projet de tournoi est envoyée aux associations nationales. Dans sa lettre d’accompagnement, le secrétaire général explique que les membres de la commission ont tenté de répondre aux éventuelles critiques, notamment en réduisant « au maximum le nombre de matchs susceptibles d’être joués par les pays engagés, afin de ne pas nuire à l’établissement de leur propre calendrier international »123. Par ailleurs, le projet comprend aussi davantage de détails sur la répartition financière des gains de la compétition.

Calendrier limité, répartition des recettes entre les différentes instances du jeu (UEFA, FIFA, associations nationales) et indépendance de l’épreuve vis-à-vis de la Coupe du monde ; la commission a donc répondu aux principaux griefs qui leur étaient adressés depuis deux ans. En outre, quelques heures avant l’ouverture du congrès de l’UEFA de 1957, le comité exécutif de l’Union ajoute à l’article 1 du projet de compétition un amendement stipulant que celle-ci se disputera « sous réserve d’approbation du comité exécutif de la FIFA »124 afin de répondre à une ultime remarque des dirigeants européens de la Fédération internationale125. Les promoteurs du tournoi ont donc fait preuve de mesure et, comme de coutume, recherchent le compromis et le dialogue. Malgré ces avancées, des résistances persistent, en particulier de la part des membres du comité exécutif de la FIFA, notamment Barassi et Rous, qui émettent de sérieuses réserves et soulignent soit que l’UEFA souhaite aller trop rapidement en besogne, soit qu’il y a déjà trop de compétitions existantes et que la Coupe des nations est de trop. Ils affirment même qu’elle pourrait risquer de nuire aux rencontres amicales, alors très importantes pour les finances des fédérations nationales126.

Malgré ces réticences, le projet de tournoi européen est finalement accepté : quinze associations s’expriment en faveur du projet, sept s’y←301 | 302→ opposent et quatre s’abstiennent127. Une majorité de fédérations souhaite donc que l’étude en vue de l’organisation du tournoi se poursuive et soit rediscutée à la prochaine assemblée générale, en vue, cette fois, d’une acceptation définitive. Dans l’année qui suit, si les promoteurs du tournoi continuent à réfléchir au projet, leur but principal est d’essayer de convaincre un maximum d’associations de participer à la future épreuve. Ainsi, le congrès de 1958 s’apparente pour eux à une heure de vérité : soit le projet est accepté par une majorité d’associations et, dans la foulée, la compétition peut démarrer, soit il est rejeté et l’idée du tournoi sera abandonnée.

Les discussions de 1958 sur la question sont âpres, mais vont finalement déboucher sur la création de l’organisation, d’autant que grâce aux actions des membres de la commission d’étude dix-sept associations indiquent désormais qu’elles sont prêtes à participer à la future épreuve. Toutefois, les plus farouches opposants à la création de l’épreuve, et en premier lieu le trio Barassi, Rous, Thommen, continuent dans leur tactique visant à, une nouvelle fois, la repousser, argumentant qu’il est nécessaire de continuer à réfléchir sur la question. En ce sens, ils n’hésitent pas à souligner que l’UEFA s’approprie un droit détenu par les associations nationales, celui de pouvoir choisir son adversaire pour les matchs internationaux. Ces tentatives d’obstruction n’aboutissent pas et le projet de tournoi européen est finalement accepté par l’assemblée de l’UEFA. Il faut dire que le bloc soviétique s’est désormais totalement rallié à l’idée de cette compétition. La doctrine défendue par l’Union soviétique sur la scène internationale, la « coexistence pacifique », semble se refléter dans le football. En effet, sa nouvelle politique ne consiste plus à faire chuter de manière frontale le capitalisme, mais à le dépasser dans tous les domaines. Sous cet angle, une participation active aux grandes joutes sportives et aux travaux des organisations internationales sportives est dorénavant activement promue par les dirigeants de l’URSS. Sous cet angle, Jenifer Parks souligne que, désormais, les délégués soviétiques qui officient dans les organisations internationales sportives doivent étudier les langues étrangères afin de participer plus activement aux débats128. La Coupe d’Europe des nations s’offre comme une opportunité pour conduire cette politique, car elle permettrait de rencontrer des pays du bloc capitaliste. Désormais sûr de←302 | 303→ la valeur footballistique de son équipe – l’équipe soviétique est médaille d’or au tournoi de football des Jeux olympiques de 1956 et atteint les quarts de finale de la Coupe du monde de 1958 –, le régime soviétique pourrait, par l’entremise des rencontres de l’équipe nationale organisées dans le cadre du tournoi, montrer la vigueur du système communiste129.

Alors que le congrès accepte finalement le lancement de l’épreuve, le tirage au sort est organisé déjà quelques heures après la fin du congrès. Cette rapidité d’exécution s’explique autant au regard des délais impartis, la compétition devant débuter dès le mois suivant, que pour éviter un possible retour en arrière, voire de nouvelles tensions au sein de l’UEFA. Dix-sept pays prennent part à la première épreuve (par ordre alphabétique) : Allemagne de l’Est, Autriche, Bulgarie, Danemark, Espagne, France, Grèce, Hongrie, Irlande, Norvège, Pologne, Portugal, Roumanie, Tchécoslovaquie, Turquie, Union soviétique, Yougoslavie. Constatons que les fédérations anglaises, ouest-allemandes et italiennes, qui se sont farouchement opposées à la mise en place de la compétition, manquent donc à l’appel. De même, de petites nations influentes dans le domaine du ballon rond européen comme la Belgique, le Pays de Galles, la Suède et la Suisse refusent d’y participer. Par contre, l’Espagne, qui a fortement soutenu le projet, la France – d’où vient le secrétaire de l’UEFA – et le Danemark – d’où provient le président – s’engagent dans l’épreuve. Dès lors, sans l’inscription de tous les pays du bloc soviétique (ils sont huit en comptant la Yougoslavie), le tournoi n’aurait pas vu le jour.

L’épreuve va permettre de continuer l’accroissement des échanges à l’échelle européenne depuis l’entre-deux-guerres. En effet, les premiers tours de l’édition inaugurale de la Coupe d’Europe des nations proposent des confrontations tout à fait inédites. Ainsi, l’Espagne rencontre notamment la Pologne. Outre le fait que cette rencontre oppose deux régimes politiquement divisés, à savoir le régime franquiste et un pays sous obédience communiste, c’est aussi une nouveauté sur le plan footballistique, car les deux associations nationales ne se sont jamais rencontrées par le passé. Un constat analogue peut être fait au sujet de la partie entre l’Allemagne de l’Est et le Portugal. Par ailleurs, la Tchécoslovaquie est opposée à l’Irlande, contre laquelle elle n’a joué qu’une seule fois jusqu’alors. Cette remarque est aussi valable pour le match Autriche-Norvège.

Le tournoi final (demi-finale et finale), organisé en France, ne connaît toutefois qu’un engouement relatif. Il a lieu au début juillet, sous l’insistance, semble-t-il, des pays du bloc soviétique, c’est-à-dire au même←303 | 304→ moment qu’une autre compétition extrêmement populaire, le Tour de France. Par ailleurs, la date n’est que peu favorable, car elle fait suite à la saison de plus en plus longue des championnats nationaux, qui se terminent à la mi-juin et qui est encore suivie de matchs amicaux de clubs. Cette situation perturbe la préparation des équipes dont certaines ne peuvent pas compter sur leurs meilleurs joueurs130. Ces deux éléments pénalisent indéniablement le succès populaire de la joute. Ainsi, si respectivement 30 000 et 28 000 spectateurs assistent aux demi-finales, seulement 18 000 personnes bravent la pluie pour assister à la finale entre l’Union soviétique et la Yougoslavie qui se déroule au Parc des Princes à Paris131. Constatons néanmoins qu’au début des années 1960, l’organisation de compétitions à l’échelle européenne paraît de plus en plus acceptée par les membres de la communauté footballistique européenne, et en particulier par les dirigeants des associations nationales qui s’étaient opposées à leur développement. Ainsi s’ajoute à l’indéniable succès de la Coupe des champions la création d’une Coupe des vainqueurs de coupes européennes en 1961. De même, pour la seconde édition de la Coupe d’Europe des nations, la très grande majorité des associations membres de l’UEFA prennent part à l’épreuve. Enfin, la Coupe des villes de foires – qui reste encore en dehors du giron de l’Union – voit son nombre de participants largement augmenter et des discussions commencent au sein de l’UEFA pour savoir si l’organisation ne devrait pas reprendre son organisation132.

Ces compétitions permettent donc de fortifier l’existence de l’UEFA et renforcent les échanges au sein de la communauté du football européen. Elles confortent également ses dirigeants du comité exécutif dans leur volonté de développer un cadre footballistique continental.

4.2. Un nouvel acteur européen

Lors de notre entretien avec Hans Bangerter, celui-ci nous a indiqué que, dans les années 1960, il dut faire face à de gros problèmes qui←304 | 305→ découlaient de la Guerre froide, en insistant en particulier sur l’obtention de visas pour les joueurs de l’Allemagne de l’Est133. L’UEFA, composée de pays issus des deux blocs, paraît en effet particulièrement exposée à ce que le contexte politique international rejaillisse en son sein. Pour éviter cela, les promoteurs de l’Union vont reprendre, mais aussi adapter, les stratégies créées au sein de la FIFA durant les années 1930.

4.2.1. L’ombre de la Guerre froide

Lors du congrès constitutif de l’UEFA – entité qui, pour rappel, s’appelle alors, le Groupement européen –, le 15 juin 1954 à Bâle, l’assemblée est composée d’associations qui proviennent des deux côtés du Rideau de fer, comme le montre la carte ci-dessous.

Figure 5. Pays présents lors de l’assemblée constitutive du Groupement européen

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Légende : en gris, associations nationales présentes.←305 | 306→

Ces associations s’accordent rapidement sur la création d’un organisme paneuropéen, ce qui contraste avec la majorité des organisations européennes créés dans d’autres domaines dès le début des années 1950, aux niveaux économique – la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA)134 et l’Association européenne de libre échange (AELE)135 –, culturel – le Centre européen de la culture établi à Genève, la Communauté européenne des écrivains (COMES)136 ou encore la Société européenne de culture (SEC)137 –, technique – l’Union européenne de radio (UER)138, la Conférence européenne des administrations des postes et des télécommunications (CEPT)139 – et scientifique – la Communauté européenne de recherche nucléaire (CERN)140. Or ce processus, que l’historien Robert Frank a nommé « l’Europe-organisation »141, concerne avant tout le bloc de l’Ouest et ne transcende jamais le Rideau de fer.

Cette coexistence Est-Ouest au sein de l’UEFA, qui témoigne d’une ambition portée par plusieurs dirigeants du football européens de trouver une entente commune en vue de développer le football continental, ne va toutefois pas sans poser problème. Tout d’abord, elle met aux prises des délégués qui défendent des conceptions du football différentes142 ainsi que des associations nationales qui proviennent de pays farouchement opposés sur la scène internationale et qui, parfois, n’entretiennent aucune relation footballistique. C’est notamment le cas entre l’Espagne, le Portugal et les pays du bloc soviétique ; de même que des deux Allemagne. Pour faire face à cette situation, des dirigeants expérimentés qui participent à la réunion←306 | 307→ constitutive du groupement européen, tels Ottorino Barassi, José Crahay, Henri Delaunay, Karel Lotsy, Stanley Rous, Ebbe Schwartz ou Ernst Thommen, vont essayer de pallier les difficultés liées à cette situation. Tout d’abord, des discours visent à célébrer l’« Europe unie »143, comme dans l’allocation du Suisse Ernst Thommen qui ouvre les débats du congrès. De même, il s’agit de tenir compte de la particularité de l’assemblée, comme le suggère Ottorino Barassi – qui préside les débats – lors de la discussion sur la représentation des associations nationales absentes par une autre fédération.

N’ayant pu venir en raison de la non-attribution des visas à ses représentants par la légation suisse présente à Bucarest, l’association roumaine demande officiellement à l’assemblée d’être représentée par la Tchécoslovaquie. Barassi rappelle que, selon les statuts de la FIFA, une telle représentation n’est pas possible. Il se déclare néanmoins personnellement favorable à la demande, sans toutefois accorder le droit d’un report des votes de la délégation roumaine en faveur d’une autre association pour les élections des membres européens au comité exécutif de la FIFA. Après une assez longue discussion, la représentation de la Roumanie par la Tchécoslovaquie est mise au vote. Par 14 voix contre 10 et 2 abstentions, les délégués acceptent de suivre la proposition du président de séance. Le vote est serré et il est difficile de connaître la position de chaque pays puisque nous n’avons pas le détail du scrutin. Nous pouvons cependant penser que les suffrages suivent les lignes de fracture imposées par la Guerre froide. Les discussions sur un autre cas traité dans la foulée, celui de la représentation du Pays de Galles, tendent à confirmer cette hypothèse. En effet, Stanley Rous mentionne que cette association, également absente, lui a demandé de la représenter. Cette requête est appuyée par Ernst Thommen et Ottorino Barassi, qui la considèrent comme analogue à celle de la Roumanie. Ils sentent que le sujet peut être une source de conflit et essaient dès lors de limiter son impact. Les dirigeants du bloc de l’Est objectent toutefois contre cette proposition. Sans doute s’agit-il ici d’une réponse aux dix associations qui ont rejeté l’idée de conférer une représentation à la Roumanie. Selon le représentant soviétique, les deux cas ne sont pas analogues, le Pays de Galles n’ayant pas fait parvenir – au contraire de l’association roumaine – une demande officielle en la matière. Malgré cette requête et sans doute pour respecter une certaine égalité de traitement qui permet d’éviter que le conflit ne s’étende, Barassi décide←307 | 308→ de faire également voter la proposition. Celle-ci est acceptée par 12 voix contre 9 et 4 abstentions. Là encore, le résultat du vote témoigne bien des rapports de force Est-Ouest qui existent au sein de l’assemblée et qui risquent de compliquer la bonne entente au sein du Groupement. Face à cette situation, des dirigeants expérimentés comme Barassi, Rous ou encore Thommen se rendent sans doute compte qu’il est nécessaire de prendre quelques libertés face aux règlements de la FIFA et de les adapter au regard du contexte politique particulier dans lequel se trouve le continent européen.

Cet aspect se perçoit également dans la discussion concernant les élections au comité exécutif de la FIFA, qui constituent l’une des principales tâches du nouvel organisme et donc un des moments forts de l’assemblée. Tout d’abord, les congressistes décident d’élire Ernst Thommen et Karel Lotsy aux postes de vice-présidents de la Fédération internationale. Dans ce cas, les délégués ont privilégié la continuité puisque Lotsy et Thommen occupaient déjà ce poste depuis plusieurs années – depuis 1934 pour le premier et 1950 pour le second – et sont, en outre, très bien insérés dans l’élite qui dirige la FIFA. En ce sens, ils sont perçus comme étant les mieux à même de porter les intérêts du Groupement européen sur la scène internationale. De plus, pour ces postes importants, les représentants du congrès ont choisi des dirigeants provenant de petits pays. Ce procédé a l’avantage de neutraliser le possible poids des plus fortes associations footballistiques et est une tactique souvent utilisée sur la scène internationale. En effet, comme l’a souligné Antoine Fleury, les petits États européens comme la Belgique, la Suisse et les Pays-Bas ont souvent servi de tampon pour modérer les ambitions des grandes puissances144. En ce qui concerne les quatre membres du comité exécutif, sont élus : le Yougoslave Andrejevic (20 voix), l’Italien Barassi (18 voix), le Suédois Lange (15 voix). Le Français Lafarge vient compléter l’effectif après un second tour de scrutin remporté au détriment du Hongrois Sebes. Comme pour les deux postes de vice-présidents, les congressistes optent pour la continuité puisque Barassi est déjà membre du comité exécutif de la FIFA depuis 1952 et qu’Andrejevic a déjà occupé ce poste par le passé entre 1938 à 1948. Par ailleurs, les représentations régionales ont été respectées puisqu’un←308 | 309→ Scandinave, un représentant des pays latins et un délégué pouvant être considéré comme proche des pays du bloc balkaniques sont élus145.

S’ajoutent à cette délégation du Groupement européen les deux vice-présidents désignés respectivement par les quatre associations britanniques et par l’organe central du sport soviétique. S’ils sont élus de manière différente, ces deux dirigeants, en l’occurrence Arthur Drewry et Valentin Granatkine, entretiennent toutefois des liens étroits – surtout pour le premier nommé – avec leurs collègues européens. Dès lors, il est possible que, sur certains sujets, ils pourront s’accorder avec leurs collègues élus par le Groupement européen et ainsi porter également la voix de l’Europe au sein de la FIFA.

Tableau 15. Représentants du Groupement européen élus à la FIFA

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Légende : * dirigeant non élu par le Groupement européen (Drewry est choisi par les quatre associations britanniques ; Granatkine est désigné par l’organe central qui dirige le sport en URSS) ; * dirigeant d’un pays ne faisant pas partie d’un bloc régional.

Mais un problème se pose à la suite de ces élections, à savoir que la non-élection des quatre autres candidats qui s’étaient aussi présentés aux élections crée des tensions entre les associations nationales européennes. C’est pourquoi Stanley Rous défend une solution de compromis qui←309 | 310→ pourrait permettre de les minimiser. Il propose à l’assemblée de ne pas procéder à des élections, mais de nommer les quatre dirigeants non élus aux places du comité exécutif de la FIFA, à savoir l’Allemand Bauwens, l’Autrichien Gerö, l’Espagnol Munoz Calero et le Hongrois Sebes, dans le comité exécutif du Groupement européen. Pour les accompagner dans cette tâche, Rous ajoute les noms des deux autres membres de la commission permanente, à savoir le Belge José Crahay et le Français Henri Delaunay, présence qui paraît logique vu leur important travail préliminaire. Pour finir, il mentionne le Danois Ebbe Schwartz et l’Écossais George Graham146, deux dirigeants ayant participé aux travaux de réforme de la FIFA. Composée de dirigeants expérimentés qui ont leur entrée au sein de la FIFA et qui entretiennent des liens autant avec les représentants européens qui viennent d’être choisis au sein de son comité exécutif qu’avec des dirigeants sud-américains, cette représentation permettra de défendre au mieux les intérêts du Groupement. En outre, là encore, les différentes forces du football européen sont convoquées. La désignation de ces dirigeants peut donc servir à neutraliser les possibles conflits au sein du Groupement européen, contexte d’autant plus nécessaire que l’entité est très jeune et donc peu solide. En ce sens, les dirigeants ont suivi les pratiques existant au sein de la FIFA depuis l’entre-deux-guerres.

La proposition de l’Anglais convient aux autres congressistes. Toutefois pour que celle-ci soit effective, il est nécessaire de s’arrêter sur une modification dans le projet de statut. En effet, celui-ci prévoit que le comité exécutif de l’organisation continentale soit composé uniquement de six membres147, or le dirigeant anglais en a proposé huit. Ce changement n’est toutefois pas nécessaire, Bauwens et Munoz Calero déclarant ne pas être candidats. Nous pouvons supposer que leur refus s’explique par leur déception de ne pas avoir été élus comme représentants dans le comité exécutif de la FIFA, considérant sans doute que la meilleure manière de défendre les intérêts de leur association était d’être nommés au sein du comité exécutif de la Fédération internationale et non pas au Groupement européen148.←310 | 311→

Réunis le lendemain du congrès, les membres du comité exécutif du Groupement européen choisissent d’élire Ebbe Schwartz comme président. Nous avons interrogé Hans Bangerter – secrétaire de l’UEFA de 1969 à 1989 – sur les raisons de la nomination du dirigeant danois. Il nous a tout d’abord donné un argument de type social, à savoir qu’Ebbe Schwartz était quelqu’un d’agréable qui était bien accepté par ses collègues. Mais, dans la suite de l’entretien, Hans Bangerter a ajouté un autre point qui nous paraît crucial dans ce choix : « Il y avait aussi peut-être, je ne sais pas, entre les grandes personnalités que nous avons citées tout à l’heure [Barassi, Rous et Thommen en particulier], ils ne voulaient pas qu’un pays puisse avoir trop d’influence […]. C’est la raison pour laquelle, je pense, ils ont choisi un président d’un petit pays149. » Provenant d’un pays modérément influent sur la scène footballistique et qui oscille politiquement parlant entre neutralisme et proximité avec le camp capitaliste – un « Western neutral » selon le concept développé par Jussi Hänhimaki150 –, la nomination de Schwartz offre la possibilité de minimiser les conflits à l’intérieur du Groupement européen. Les dirigeants ont donc choisi un dirigeant qui symbolise le consensus. Autre élément plaidant pour le Danois : les connexions qu’il entretient avec d’autres acteurs influents du football européen, et en particulier Sir Stanley Rous151. Enfin, Schwartz a activement participé à la récente réforme de la FIFA et a donc eu de nombreux échanges avec les acteurs majeurs du comité exécutif de la Fédération internationale, mais aussi avec les dirigeants sud-américains. Sous cet angle, il apparaît donc comme un interlocuteur précieux pour l’entité continentale sur la scène footballistique internationale. Par ailleurs, les six dirigeants décident de confier la responsabilité du secrétariat à Henri Delaunay152. Cette nomination paraît logique, car c’est lui qui tenait déjà ce poste au sein de la commission permanente. De plus, Delaunay est aguerri au rôle d’administrateur, car il officie en tant que secrétaire de←311 | 312→ la Fédération française depuis 1919 ainsi que de la commission des Lois du jeu de la FIFA. C’est donc un acteur reconnu et expérimenté et qui connaît la majeure partie des principaux dirigeants du football continental en raison des démarches de consultation des associations européennes préalablement entamées depuis 1952.

Dans les années qui suivent, la représentation des différentes forces au sein du comité exécutif de ce qui est désormais appelé l’UEFA va être consolidée. En 1955, l’organe est élargi avec l’entrée de l’Allemand Bauwens et du Grec Constantaras. Cette élection, qui s’effectue lors de la première assemblée générale de l’Union au mois de mars 1955, permet de compter sur un représentant des pays balkaniques au sein du comité exécutif et de confier une tâche à la grande fédération d’Allemagne de l’Ouest. De plus, l’Autrichien Frey remplace son compatriote, Gerö, décédé quelques semaines plus tôt. Lors de ces élections complémentaires, les candidatures de l’Espagnol Pujol et du Tchèque Vogl sont par contre rejetées. Sebes étant déjà membre du comité exécutif, les pays de l’Est auraient disposé de deux membres sur cinq si Vogl avait été élu, et auraient ainsi été surreprésentés par rapport aux autres forces régionales au sein de l’Union. De même, les congressistes ont cherché à consolider l’entente de l’organisation et, à ce titre, la présence de l’Espagnol Pujol, en raison de la position encore délicate du franquisme sur la scène internationale, aurait pu être une source de tensions au sein de la jeune UEFA.

En 1958, une nouvelle réorganisation du comité exécutif est nécessaire en raison de l’augmentation progressive des tâches de l’Union. L’organe est désormais composé de neuf dirigeants représentant toujours les différentes forces au sein de l’Union (bloc britannique, bloc scandinave et bloc soviétique ainsi que des représentants des pays du Benelux et des pays latins) qui accompagnent le secrétaire général. Cette fois, le dirigeant espagnol, Pujol, est choisi, avec toutefois une contrebalance puisqu’un deuxième représentant du bloc soviétique est également élu.

Tableau 16. Membres du comité exécutif de l’UEFA en 1958

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Cette volonté de minimiser l’impact du conflit Est-Ouest sur l’UEFA se révèle aussi au travers des lieux choisis pour les congrès annuels de l’organisation. Sur les six assemblées générales qui se déroulent entre 1955 et 1960, trois (1956, 1958 et 1960) sont organisées dans les mêmes villes que les congrès de la FIFA, ce qui a pour avantage que les associations nationales de l’UEFA n’ont pas à discuter du choix du lieu. De plus, ce type de procédé devrait garantir aux ressortissants des pays de l’Est, et en particulier de la RDA153, d’obtenir plus facilement des visas. En outre, la réunion de 1955 est organisée à Vienne. Cité phare du football européen de l’entre-deux-guerres154, la capitale autrichienne a l’avantage d’être géographiquement au centre de l’Europe du continent, mais aussi d’occuper une place à part puisqu’elle est à cette époque un reliquat de la « grande alliance » qui a prévalu durant la Deuxième Guerre mondiale155. Deux ans lus tard, c’est le pays du président de l’UEFA, en l’occurrence le Danemark, qui accueille la manifestation tandis que le congrès extraordinaire de 1959 est organisé dans le pays du secrétaire, à savoir la France.

Le souci de permettre un dialogue entre les blocs de l’Est et de l’Ouest est illustré non seulement pas le choix des pays d’accueil des congrès mais également par l’élection à l’interne de personnalités à même de favoriser←313 | 314→ un tel dialogue. Au début des années 1960, le Bulgare Michel Daphinov est ainsi engagé au poste de secrétaire adjoint. De même, une des toutes premières secrétaires, Ursula Krayenbuehl, est capable de dialoguer dans différentes langues slaves156.

Trois autres éléments témoignent de cette volonté de l’élite de l’UEFA de faire face au mieux au contexte de la Guerre froide. Premièrement, comme nous l’avons explicité dans une recherche conduite en compagnie de Jürgen Mittag, les rapports annuels tenus par le secrétaire général ainsi que les articles du Bulletin de l’UEFA insistent non seulement sur les réalisations de l’organisation, mais aussi sur l’harmonie entre ses associations membres tout en passant sous silence, ou en minimisant, les possibles conflits en son sein157. Cette manière de faire a l’avantage de montrer à ses associations membres mais aussi aux autres acteurs du football européen (en particulier la presse) le visage d’une organisation unie, qui se soucie de créer une harmonie entre ses membres. Deuxièmement, l’UEFA va appliquer une règle informelle qui existe au sein de la FIFA depuis l’entre-deux-guerres : ne pas intervenir dans les affaires des associations nationales. C’est notamment le cas lors de la Révolution hongroise de 1956 qui se déroule au début de l’existence de l’UEFA. Cet événement implique le départ de Hongrie de nouveaux joueurs, cas qui sont dénoncés par la Fédération hongroise auprès de la FIFA dès janvier 1956158. Si les Hongrois se tournent vers la Fédération internationale, le sujet est également discuté au sein du comité exécutif de l’UEFA. Celui-ci prend une décision à la veille du congrès de l’UEFA de 1956 et indique se déclarer incompétent en la matière. De fait, il transmet « l’étude de cette affaire à la FIFA en la priant de bien vouloir apporter toute son attention sur l’attitude de ce joueur, afin de répondre utilement à la question posée »159. Lors de l’assemblée générale de l’Union, suite à une demande de clarification d’un délégué norvégien, la parole est donnée au Yougoslave Andrejevic qui, en tant que représentant de la FIFA, donne des précisions sur le sujet160.←314 | 315→ Ainsi, les dirigeants de l’UEFA estiment ne pas être compétents pour traiter de cette affaire, une manière pour eux d’éluder une question d’ordre politique. À ce titre, renvoyer la question à la Fédération internationale semble être une solution adéquate pour éviter le déclenchement d’un problème interne. Mais les événements de Hongrie valent également au pays d’être mis au ban de la scène internationale par plusieurs pays européens qui condamnent l’intervention soviétique et le nouveau régime politique hongrois et acceptent sur leur territoire des milliers de réfugiés. Dans le domaine sportif, des échanges avec la Hongrie sont remis en question, comme le montre le boycott des Jeux olympiques de Melbourne en novembre 1956. Ainsi, l’Espagne franquiste refuse de se rendre en Australie pour protester sur la situation en Hongrie tandis que la Suisse, après de multiples tergiversations au sein des différentes associations sportives pour savoir s’il faut, ou non, participer à ces Jeux, ne peut finalement y prendre part161. Suivant la position de leur gouvernement, des équipes nationales refusent de jouer contre la Hongrie. Le délégué hongrois du comité exécutif de l’UEFA, Gustav Sebes, demande donc à ses collègues si l’UEFA peut intervenir face à cette situation. Cependant, ceux-ci ne s’estiment, là encore, pas compétents pour juger du cas et suggèrent que la Fédération hongroise transmette la requête à la FIFA162.

Troisièmement, les dirigeants du comité exécutif de l’UEFA vont s’atteler à faire respecter leurs statuts lorsque la Guerre froide perturbe le bon déroulement des activités de l’organisation. Ce procédé leur permet de se baser sur des arguments qui ne peuvent être considérés comme arbitraires par les parties lésées. C’est notamment le cas lors de la Coupe d’Europe des nations de 1960, quand l’Espagne décide de renoncer à affronter l’Union soviétique lors des quarts de finale. En effet, les deux pays n’entretiennent toujours pas de relations diplomatiques sur la scène internationale. Or, deux ans auparavant, le régime franquiste avait interdit à la section de basket-ball du Real Madrid de faire le déplacement de Riga dans le cadre de la Coupe d’Europe des clubs. Pour les autorités franquistes, la seule possibilité de rencontrer les Soviétiques consiste à disputer le←315 | 316→ match sur terrain neutre, une requête rejetée par ces derniers163. Conscient des difficultés inhérentes à l’organisation de cette opposition, le comité exécutif de l’UEFA prend des mesures quelques semaines avant la partie. Il est décidé que le président de l’Union, Ebbe Schwartz, la représentera officiellement durant le premier match qui doit se dérouler à Moscou164. Cette présence doit favoriser le bon déroulement de la rencontre et empêcher de possibles attitudes négatives de la part des dirigeants espagnols et soviétiques. En outre, c’est un geste fort qui doit permettre de montrer que l’UEFA réussit là où d’autres organisations échouent, à savoir dans le rapprochement Est-Ouest. Mais en dépit de ces tentatives d’apaisement, le match est finalement annulé, l’Espagne franquiste refusant de se rendre, au dernier moment, en Union soviétique. Face à cette décision, le comité exécutif de l’Union joue la voie de l’apolitisme sportif. Après avoir entendu des responsables espagnols et soviétiques, l’UEFA applique à la lettre le règlement de l’épreuve et décide que la Fédération espagnole est fautive, car elle s’est retirée de la compétition sans motif valable. Dès lors, elle devra verser un dédommagement financier à son homologue soviétique afin de combler le préjudice subi. Par ailleurs, l’Union demande que les deux équipes jouent prochainement un match amical « pour démontrer leur bonne volonté »165.

Face au contexte de la Guerre froide, les principaux dirigeants du comité exécutif de l’UEFA, en particulier Schwartz, Crahay et le secrétaire Delaunay, poursuivent une politique de l’apolitisme en reprenant, modifiant ou adaptant les stratégies employées au sein de la FIFA pour ce qui est de la gestion des conflits. Parfois, lorsque le cas semble trop compliqué, ils n’hésitent pas à le transmettre à la Fédération internationale. Cependant, l’harmonie n’est pas totale entre les deux entités et le rapide développement de l’UEFA suscite certaines oppositions, notamment de la part des représentants élus par l’Union dans le comité exécutif de la FIFA.←316 | 317→

4.2.2. « Accord et désaccord »166 avec la FIFA

Entre 1955 et 1960, l’élite de l’UEFA prend différentes décisions qui permettent de dynamiser le football européen. Progressivement, l’Union se profile comme l’organe principal du football européen, ce qui crée des tensions avec les dirigeants européens du comité exécutif de la Fédération internationale de football. En effet, si ceux-ci ont œuvré à la création de l’entité européenne, ils estiment que si elle peut se développer, l’organisation doit néanmoins rester subordonnée à la FIFA. Or, dans les années 1956 et 1957, des décisions prises par le comité exécutif de l’UEFA remettent en cause ce statut supérieur de la Fédération internationale, ce qui attise les tensions entre l’élite dirigeante des deux organisations.

Dès la création du groupement européen, ses dirigeants prennent une décision qui peut créer, à terme, une distance entre cette organisation et la FIFA : ils introduisent une clause dans les statuts qui stipule que les dirigeants élus au comité exécutif de la FIFA ne peuvent siéger au bureau du Groupement européen167. En conséquence, deux groupes de dirigeants représentent désormais les intérêts du football continental, comme le montre le schéma ci-dessous. D’une part, ceux élus par le Groupement au comité exécutif de la FIFA, dont la tâche principale est de représenter les intérêts de l’Europe dans la Fédération internationale ; d’autre part, les dirigeants du comité exécutif de l’organisation européenne qui auront pour but de développer l’organisation et surtout de s’occuper du football européen. Comme nous l’avons vu dans le cas de la création de la Coupe des champions ou avec la question de la délimitation du territoire géographique de l’UEFA168, tous ces dirigeants arrivent à s’accorder.←317 | 318→

Figure 6. Instances footballistiques du football européen en juin 1954

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Légende : ASF (Association suisse de football), DFB (Deutsche Fussball Bund), URBSFSA (Union royale belge des sociétés de football association)

Des premiers désaccords surgissent néanmoins à partir de 1955, qui concernent, en premier lieu, la reprise de l’organisation du tournoi international des juniors par l’UEFA, gérée par la FIFA depuis 1949. Au milieu des années 1950, l’idée est émise de confier la responsabilité de cette joute aux entités continentales. Plusieurs raisons expliquent cette volonté. En raison du fait qu’aucune commission spécifique aux tournois juniors n’existe au sein de la Fédération internationale, c’est le secrétariat qui doit s’occuper de la gestion du tournoi, en coopération avec le comité d’organisation du pays qui accueille la manifestation. Outre le travail fastidieux que cela représente, des difficultés se font sentir dans le suivi de l’épreuve, ce qui agace le secrétaire Gassmann. Ainsi, en septembre 1955, il écrit : « Une fois de plus, nous avons dû rappeler à plusieurs reprises aux associations de nous adresser leurs remarques et suggestions. Douze des dix-neuf ont donné suite à notre invitation. C’est avec regret que nous constatons cette carence et ce manque de collaboration169. » Au regard du contexte politique tendu entre l’Est et l’Ouest en Europe, la mise en←318 | 319→ place du tournoi nécessite un fort engagement de la part de la FIFA, que son secrétariat n’a ni le temps ni l’énergie d’investir. Par exemple, pour l’édition de 1955, la Fédération internationale est prise à partie quant au forfait de l’association d’Allemagne de l’Est, qui n’a pu obtenir les visas à temps de la part du gouvernement italien. Cette intrusion de la politique dans les affaires footballistiques soulève un véritable tollé, le secrétariat de la FIFA accusant réception de près de quatre-vingts télégrammes et lettres de protestation de la part de divers acteurs du football européen. Enfin, le souhait des dirigeants sud-américains de développer leur propre tournoi renforce la nécessité de confier l’épreuve aux nouvelles organisations continentales170.

En raison de ces différents éléments, dès septembre de la même année, il est acté que l’organisation des tournois internationaux des juniors sera donnée aux confédérations continentales concernées. Toutefois, pour la Fédération internationale, la transmission de cette tâche ne s’apparente pas à une perte d’autorité totale sur les tournois juniors. En effet, le comité exécutif de la FIFA précise :

« Ces tournois devront être mis sur pied conformément aux décisions prises et aux dispositions générales édictées par le comité exécutif et contenues dans un règlement, valables pour tous les tournois des juniors. Le comité exécutif exercera la haute surveillance et le contrôle sur ces tournois et déléguera, selon les nécessités, un ou plusieurs membres pour surveiller l’application des dispositions réglementaires générales171. »

Le 5 janvier 1956, Kurt Gassmann contacte le secrétaire général de l’UEFA, Pierre Delaunay, pour lui demander si l’Union serait disposée à se charger dès 1957 de l’organisation de la joute en Europe. Dans le courrier, il précise qu’il ne s’agirait que d’une délégation de la Fédération internationale à l’UEFA. En conséquence, « le comité exécutif [de l’UEFA] ne s’occuperait dans ce cas que du règlement général régissant ce tournoi et qui en constituerait la base. Il devra être le même pour tous les tournois de juniors, n’importe où ils auront lieu172. » Delaunay lui répond rapidement←319 | 320→ et lui indique qu’il portera la question à l’ordre du jour de la prochaine réunion du comité exécutif de l’UEFA, prévue au mois de mars173.

La reprise de l’épreuve par l’UEFA se précise au printemps 1956. En effet, dans son rapport pour les années 1954-1955, qui paraît au mois de mars 1956, le secrétaire général de la FIFA mentionne qu’« à l’avenir – c’est-à-dire à partir de 1957 – le tournoi en Europe devra être mis sur pied par l’Union des associations européennes de football »174. Il rappelle toutefois qu’il faudra que l’UEFA respecte le règlement établi par la Fédération internationale et précise que le tournoi reste sous le contrôle du comité exécutif de la FIFA. En date du 18 mars 1956, l’affaire semble conclue puisque son homologue de l’UEFA décide de donner son approbation à cette proposition175, provocant la satisfaction de l’élite de la FIFA.

Si, pour les dirigeants de la Fédération internationale, la reprise de l’organisation du tournoi par l’Union est considérée comme un simple passage de témoin, pour leurs homologues de l’UEFA, elle implique au contraire de rediscuter le règlement de l’épreuve. Le comité exécutif de l’entité européenne souhaite en particulier revenir sur le manque d’esprit compétitif. En effet, depuis l’édition de 1955 qui s’était déroulée en Italie, le tournoi ne désigne plus de vainqueur. Cette décision avait été prise sous l’impulsion d’Ottorino Barassi, président du comité d’organisation de l’épreuve. Il faut souligner qu’une année plus tôt, le Néerlandais Karel Lotsy s’était montré très critique face au développement du tournoi, l’esprit de fraternité de la joute étant, selon lui, sur le déclin176. En conséquence, la décision de ne plus désigner de vainqueur a été prise afin de renforcer l’aspect de convivialité de la manifestation qui, par ailleurs, compte dans son programme d’autres activités culturelles que le tournoi de football. La proposition des dirigeants de l’UEFA, qui vise à réinstaurer la désignation d’un vainqueur, est donc mal reçue par les dirigeants du comité exécutif de la FIFA et surtout par ceux élus par l’UEFA qui ont, dans un passé récent, œuvré aux modifications du règlement de la joute.←320 | 321→

Afin d’assurer au mieux cette transmission, lors de l’assemblée générale de l’UEFA de 1956, les congressistes acceptent la création d’une commission pour discuter du football des juniors, qui soit composée de dirigeants expérimentés dans ce domaine. Ainsi, il est envisagé que le futur organe compte dans ses rangs177 : l’Anglais Stanley Rous, initiateur du premier tournoi de 1948 et grand défenseur du football junior ; l’Allemand Karl Zimmermann, qui a été particulièrement actif lors de l’édition du tournoi de 1953 en Allemagne ; le Français Louis Pelletier, qui dirige la commission des juniors de la Fédération française ; le Tchèque Joseph Vogl, également actif dans le football junior dans son pays. Le représentant du comité exécutif de l’UEFA dans cette commission est José Crahay, un fervent partisan du développement des compétitions au sein de l’Union. La commission est donc composée de dirigeants expérimentés et souhaitant développer le football chez les jeunes. De plus, elle a l’avantage de représenter les différentes forces actives au sein de l’Union. Si nous exceptons les associations scandinaves, les blocs britanniques et soviétiques ainsi que les pays du Benelux et les pays latins (avec la présence du Français Pelletier) sont en effet tous représentés. La création de cette commission va permettre de rendre effective la reprise de l’organisation du tournoi par l’UEFA. Dès l’été 1956, des correspondances ont lieu sur le sujet entre les secrétariats de la FIFA et de l’UEFA. Le 6 juillet, Gassmann se permet de rappeler à Delaunay dans quelle perspective le comité exécutif de la Fédération internationale a confié l’organisation du tournoi en Europe à l’Union178. Afin de le guider, il lui fait parvenir de la documentation et se montre même disponible pour un éventuel entretien. Cette démarche constitue autant une aide qu’un moyen de contrôle du secrétaire de la FIFA sur celui de l’UEFA. En réponse, Pierre Delaunay indique à Gassmann que toutes les dispositions ont été prévues par le Comité exécutif de l’Union179. Quelques semaines plus tard, Delaunay informe par courrier Gassmann de l’avancée de l’organisation du tournoi. Il lui indique que la commission de l’UEFA, créée pour gérer le tournoi, se réunira les 28 et 29 septembre et que cette réunion sera suivie d’une discussion au←321 | 322→ sein du comité d’urgence de l’Union sur la compétition. En outre, il ajoute que des changements de règlement sont à envisager puisque les dirigeants s’occupant de la question au sein de l’UEFA n’ont globalement pas « la même opinion sur les conditions d’organisation du tournoi junior »180 que leurs collègues de la FIFA. Il s’agit ici d’un premier tournant, face auquel Gassmann réagit rapidement. En effet, quelques jours plus tard, il rappelle à son homologue de l’UEFA que « le tournoi doit être organisé selon les lignes directrices établies par le comité exécutif de la FIFA »181. De fait, l’organisation européenne n’a pas pour mission de modifier les règles du tournoi. Sentant que la FIFA est en train de perdre de l’influence vis-à-vis des actions de l’Union, Gassmann écrit parallèlement au nouveau président de la Fédération internationale, Arthur Drewry – élu lors du congrès de 1956 en remplacement de Rodolphe Seeldrayers, décédé en cours de mandat – pour lui faire part de la situation. Ce dernier espère contrer les possibles réformes grâce à la présence de Stanley Rous, qui partage des idées proches des dirigeants européens du comité exécutif de la FIFA, dans la commission des juniors de l’UEFA. Cette tentative s’avère cependant infructueuse, Rous étant minoritaire au sein de la commission182.

Constatant que l’UEFA organise la compétition sans tenir compte des décisions et des recommandations de la Fédération internationale, son comité exécutif comprend qu’il ne pourra plus faire plier les dirigeants de l’organisation européenne. Afin de marquer sa désapprobation sur la nouvelle manière de gérer l’épreuve par l’UEFA, la FIFA refuse la requête de l’Union de pouvoir utiliser le trophée des tournois précédents. L’argument avancé se base certes sur un aspect géographique, la Coupe « n’étant pas destinée pour le tournoi des juniors d’un seul continent »183. Cependant, ce refus doit être perçu comme un symbole du mécontentement des dirigeants du comité exécutif de la Fédération internationale vis-à-vis de leurs collègues de l’UEFA.←322 | 323→

En avril 1957, soit quelques semaines après la première édition de l’épreuve sous l’égide de l’UEFA, José Crahay souligne que les modifications apportées au règlement de l’épreuve ont été réalisées en vue d’« augmenter le succès [du tournoi] tant au point de vue du sport que du spectacle »184. Le principal changement tient dans le renforcement de l’aspect compétitif avec la réinstauration d’un vainqueur de l’épreuve. En effet, même si les membres de la commission pour le tournoi considèrent que l’idée de minimiser l’esprit de compétition était une bonne initiative de la FIFA, ils constatent que, dans les faits, les équipes cherchent tout de même à jouer les premières places. L’épisode de la reprise du tournoi des juniors se clôt finalement en juin 1957, le comité exécutif de la FIFA prenant définitivement acte « du fait que l’organisation de ce tournoi a entièrement passé dans les mains de l’Union des associations européennes de football »185. Outre la prise d’indépendance progressive de l’UEFA vis-à-vis de la tutelle de la FIFA, la manière dont s’opère la transition de l’organisation du tournoi des juniors entre la FIFA et l’UEFA souligne la différence de conception dans la gestion des affaires footballistiques qui existent entre leurs dirigeants européens du comité exécutif de la Fédération internationale, Barassi, Lotsy ou encore Thommen, et leurs homologues de l’UEFA. Cette différence ne constitue pas une rupture totale mais plutôt, comme le note Kevin Marston, un hybride entre une poursuite des objectifs plus fraternels du football souhaitée par les dirigeants de la FIFA et une accentuation de l’aspect compétitif du jeu du côté de l’UEFA186. Pourtant, au premier abord, le profil sociologique des dirigeants du comité exécutif de l’UEFA ne semble pas très différent de celui de leurs collègues européens qui officient à la FIFA187. S’il a été difficile d’obtenir des informations à leur sujet, nous pouvons néanmoins remarquer qu’ils ont eux aussi une longue trajectoire dans les arcanes footballistiques, tout d’abord à l’échelle nationale. De plus, les nombreux congrès de la FIFA auxquels ils ont participé leur offrent l’opportunité d’être aguerris à l’échelle internationale ainsi que la possibilité de découvrir plusieurs villes du Vieux Continent. De même, ils disposent d’un capital cosmopolite développé car, en raison de leurs fonctions préalables dans le football, ils voyagent énormément depuis de nombreuses années. Souvent, en qualité de secrétaire ou de président de leur fédération nationale, ils ont←323 | 324→ accompagné les équipes nationales dans leurs voyages à l’étranger. Enfin, la plupart officient dans des professions de type libéral et semblent venir de la petite et moyenne bourgeoisie. Nous ne pouvons pas connaître avec certitude leurs niveaux d’études, mais nous pouvons supposer, au regard de leurs activités professionnelles respectives, qu’ils disposent, pour la plupart, d’une formation d’études supérieures. Leur capital culturel n’est donc pas très différent de celui de leurs collègues de la FIFA. La majorité d’entre eux sont capables de parler ou d’écrire dans deux ou trois langues européennes. Certains ont aussi vécu dans un pays étranger par le passé. C’est le cas de Delaunay qui a vécu à Londres lorsqu’il était âgé d’une vingtaine d’années. De même, Sebes a séjourné plusieurs années en France pendant les années 1930.

Si le profil et le parcours des dirigeants du Groupement européen et de la FIFA sont similaires sur certains aspects, des différences de taille existent néanmoins. En effet, les individus à la tête de l’UEFA incarnent une nouvelle tendance chez les dirigeants du football européen avec le fait de n’avoir pas forcément été joueurs ou arbitres de haut niveau – sauf quelques exceptions comme Gustav Sebes qui a eu une brève carrière de joueur en France188 et a entraîné l’équipe de Hongrie lors de la Coupe du monde de 1954, et comme Henry Delaunay qui est un ancien arbitre de niveau national. A contrario, les autres dirigeants ont joué au football dans leur jeunesse mais n’ont jamais pratiqué ce sport à un haut niveau. Sans doute que cette situation change quelque peu leur rapport au jeu. Autre distinction, trois des six membres du comité exécutif de l’UEFA, à savoir Crahay, Delaunay et Graham (puis, dès 1958, Stanley Rous qui peut être perçu comme le remplaçant de Graham), officient comme secrétaire de leur association nationale. Or les statuts de la Fédération internationale n’autorisent pas la présence de dirigeants rémunérés pour leurs activités dans le football au sein de son comité exécutif189. Ainsi, la nomination de ces acteurs montre que, dès la création de l’UEFA, les dirigeants du football européen souhaitent se détacher quelque peu des us et coutumes de la FIFA et créer leur propre Sonderweg. La présence de secrétaires d’associations nationales dans l’élite de l’UEFA est importante, car leurs profils d’administrateur du jeu les placent plus du côté technocratique que du côté des idéaux, défendus en général par les présidents. En ce←324 | 325→ sens, ils peuvent être amenés à favoriser davantage le développement du football, et en particulier du football professionnel, au détriment d’idéaux plus généraux – comme l’utilité sociale du football – qui concernent plutôt le football amateur. Cette présence des secrétaires témoigne de la professionnalisation progressive du football sur le Vieux Continent. En effet, l’intensification des échanges et l’accroissement des tâches en matière de football à l’échelle européenne nécessitent d’avoir des dirigeants capables de répondre de manière administrative à ces développements.

Parallèlement aux discussions sur le mode d’organisation du tournoi des juniors, l’UEFA adresse également une requête financière à la FIFA en vue de récupérer un pourcentage sur la recette brute des matchs internationaux disputés entre les équipes nationales européennes. Pour le comité exécutif de l’Union, il s’agit ici de suivre le modèle de la Confédération sud-américaine. Cette action, qui se concrétise finalement en 1956190, marque un nouveau pas dans la distinction qui se crée entre les dirigeants du comité exécutif de la FIFA et le comité exécutif de l’UEFA. Deux ans plus tard, une nouvelle demande financière, qui touche les rencontres disputées dans le cadre de la Coupe du monde, amplifie encore les tensions. L’apport financier finalement octroyé à l’UEFA par la FIFA est très important pour l’Union, car il lui permet de continuer à développer ses activités ainsi que de se réserver une autonomie sur la scène internationale. Enfin, il confirme que l’entité se détache de la tutelle de la FIFA, comme le confirme la décision prise, en octobre 1958, par les dirigeants de son comité exécutif d’ôter de leur en-tête de correspondance la mention « FIFA » encore présente dans l’imprimé des statuts de l’Union191.

Mais, à terme, cette situation risque de porter préjudice aux Européens, qui en raison de l’internationalisation continue de la FIFA se retrouvent désormais en position minoritaire. Ainsi, au début de l’année 1959, les dirigeants européens du comité exécutif et l’élite de la FIFA souhaitent recréer un climat plus favorable. Peut-être que l’élection de Stanley Rous, proche de Barassi et Thommen, au comité exécutif de l’UEFA permet-elle de favoriser ce dialogue. En tout cas, le 5 mars 1959, le président de l’Union Ebbe Schwartz note avec satisfaction que les rapports entre les deux organisations s’améliorent192. Dans le but de créer une meilleure←325 | 326→ synergie entre les dirigeants du comité exécutif de la FIFA d’une part et celui de l’UEFA d’autre part, Ernst Thommen propose, en décembre de la même année, la création d’une commission consultative FIFA-UEFA. Après la première réunion de cette commission, qui a lieu à Paris, le dirigeant helvétique se montre très satisfait de cette manière de procéder et indique, dans une lettre adressée au comité exécutif de l’UEFA, qu’il s’agit d’un pas important en vue d’une bonne entente entre la FIFA et l’UEFA193. Signe de ce rapprochement, et surtout d’une meilleure acceptation des tâches respectives de chaque entité, le comité d’urgence de la FIFA indique à l’association d’Union soviétique, en mai 1960, qu’il ne rentre pas en matière sur le forfait de l’équipe d’Espagne dans le cadre de la Coupe d’Europe des nations. Pour cet organe, il s’agit d’un match d’une compétition organisée par l’Union et « par conséquent le comité exécutif de l’UEFA est compétent pour décider du litige »194.

Les premières années de l’Union sont donc marquées par une prise d’indépendance vis-à-vis de la FIFA, qui lui permet de se réserver progressivement un monopole en matière d’organisation du football européen. Parallèlement, l’UEFA se montre également attentive aux actions d’autres acteurs du domaine footballistique qui pourraient éventuellement remettre en question ce monopole naissant.

4.2.3. Neutraliser les concurrences

Comme nous l’avons déjà évoqué à plusieurs reprises dans cet ouvrage, de multiples acteurs souhaitent développer les échanges footballistiques européens, notamment en créant des compétitions continentales. C’est notamment le cas des journalistes de L’Équipe avec le projet de compétition inter-clubs qu’ils développent dans la première partie de l’année 1954195. Les dirigeants du comité exécutif de l’UEFA vont devoir s’atteler à neutraliser ces possibles concurrences, démarche qui va in fine renforcer le monopole de l’Union en matière d’administration du jeu à l’échelle européenne.

Tout d’abord, il faut bien souligner à nouveau le tournant qu’implique la création de la Coupe des champions ainsi que de la Coupe des villes de foires sur le football européen. En effet, ces épreuves concurrencent←326 | 327→ les tournois régionaux comme la Coupe des Grasshopper, la Coupe latine ou la Mitropa Cup – relancée en 1955. Si la dernière subsiste, les deux premières sont finalement abandonnées en 1957196. Malgré cette situation, qui tend à renforcer l’attractivité de la Coupe des champions, l’UEFA n’a pas le monopole en matière d’organisation de compétitions continentales. En effet, même si le comité exécutif de la FIFA émet le souhait, dès septembre 1955, que l’UEFA s’empare de l’organisation de la Coupe des villes de foires197, celle-ci reste gérée par un comité privé. En 1958, une deuxième édition de l’épreuve est lancée. L’épreuve se veut désormais plus ambitieuse et voit s’opposer seize équipes sous la forme d’une coupe en match aller et retour. Les formations qui participent à ce second tournoi sont :

Bâle XI (Suisse), FC Barcelone (Espagne) ; Belgrade XI (Yougoslavie) ; Birmingham City (Angleterre) ; Cologne XI (Allemagne) ; Copenhague XI (Danemark), Chelsea (Angleterre) ; Ujpesti Dozsa (Hongrie) ; Hanovre 96 (Allemagne) ; Lausanne-sports (Suisse) ; Leipzig XI (Allemagne) ; Olympique Lyonnais (France) ; Inter Milan (Italie) ; AS Roma (Italie) ; Union St-Gilloise (Belgique) ; Zagreb XI (Yougoslavie).

Le format de l’épreuve est donc modifié afin de la dynamiser et se calque désormais sur celui de la Coupe des champions. Avec cette nouvelle formule, la compétition devient plus attractive et se profile comme une sérieuse concurrence à l’épreuve phare de l’UEFA, et ce d’autant qu’une différenciation entre les deux tournois n’est pas forcément établie. Par exemple lors de la saison 1959-1960, le FC Barcelone dispute simultanément la Coupe des champions et la Coupe des foires. Dans sa volonté de s’approprier davantage de prérogatives en matière de football européen, le comité exécutif de l’UEFA émet le souhait de contrôler davantage la Coupe des foires et, plus largement, les tournois se disputant à l’échelle européenne.←327 | 328→

En date du 4 juin 1958, l’élite de l’organisation européenne décide d’introduire « dans [ses] statuts un alinéa identique en tous points à celui figurant dans les règlements de la FIFA, rendant nécessaire l’approbation de l’UEFA pour les tournois de plus de trois équipes »198. Toutefois, après discussions lors du congrès annuel qui se déroule quelques heures plus tard, cette idée est abandonnée. En effet, pour une majorité des dirigeants présents, une telle mesure paraît trop contraignante pour les associations nationales. Le comité exécutif poursuit néanmoins ses démarches en vue d’avoir davantage de contrôle sur l’organisation des compétitions européennes et, quelques mois plus tard, soumet une requête aux fédérations membres de l’UEFA dans le but d’établir un formulaire de demande d’autorisation pour l’organisation de compétitions européennes. La procédure serait la suivante. Les organisateurs de telles compétitions devraient transmettre au secrétariat de l’UEFA « les noms des membres de leur Comité, la liste des équipes prenant part à la compétition, ainsi que le règlement de cette dernière »199. Les demandes seraient ensuite étudiées par le comité exécutif qui donnerait son aval, ou non, à l’organisation du tournoi. Selon l’élite de l’UEFA, cette disposition permettrait de coordonner les différentes actions entreprises à l’échelle européenne et de limiter ainsi le nombre de matchs. De nombreux projets de compétition sont effectivement en latence, le journaliste Jacques Ferran n’hésitant pas à titrer dans France football « Il pleut des idées »200, en évoquant différents projets de compétitions européennes en cours. Nous pouvons faire l’hypothèse que cette mesure permettrait également au comité exécutif de l’UEFA d’avoir plus de contrôle sur le football continental et d’éviter de possibles concurrences.

Quelques mois plus tard, le comité exécutif de l’UEFA émet un autre souhait, à savoir qu’un questionnaire soit envoyé aux associations nationales avec pour objectif « d’établir un tableau complet des compétitions »201 prévues en Europe. Cette demande n’émane pas uniquement de l’élite de l’UEFA mais aussi de quelques associations membres de l’Union,←328 | 329→ qui demandent à ce que l’entité intervienne afin de régulariser certaines situations. Par exemple, en mars 1959, Stanley Rous transmet au comité exécutif une lettre de la Fédération espagnole au sujet de la Coupe des villes de foires. Le courrier dénonce en particulier le côté arbitraire de la sélection des équipes participantes et le fait qu’aucun représentant espagnol ne figure au sein du comité d’organisation. Enfin, la Fédération espagnole souligne que, pour elle, les rencontres de la compétition relèvent d’un caractère amical puisque, pour être officielle, « cette coupe devrait de toute nécessité être organisée sous l’égide de l’UEFA et non pas par un Comité échappant à l’autorité et à la discipline de cette dernière »202. Le comité exécutif de l’Union se montre en accord avec les remarques de la Fédération ibérique. S’il ne s’agit pas de reprendre formellement l’organisation de la compétition, l’UEFA souhaite que, dorénavant, les engagements des clubs dans la Coupe des villes de foires devront recevoir l’accord de leur fédération nationale. Cette décision n’est pas anodine car elle relie davantage les participants du tournoi aux associations nationales et permet in fine un meilleur contrôle de l’UEFA sur le déroulement de l’épreuve.

À la fin des années 1950, l’Union commence donc à s’enquérir des compétitions organisées, ou en projet, à l’échelle européenne. Dans les années qui suivent, elle va prendre d’autres mesures, d’une part en s’octroyant le seul droit d’organiser des épreuves englobant tous les pays européens, d’autre part en n’autorisant pas les clubs participant à ses épreuves à disputer, en parallèle, des compétitions non administrées par l’UEFA.

Leurs réactions face à la création d’un Comité international de liaison des ligues confirment la volonté de l’élite de l’UEFA d’affirmer leur monopole sur la gestion du football à l’échelle européenne. En avril 1959, le procès-verbal d’une réunion du comité exécutif de la FIFA fait état de l’organisation prochaine d’une conférence entre des dirigeants provenant de plusieurs ligues nationales203. Celle-ci se déroule effectivement en date du 4 mai dans la capitale française et concerne des représentants des ligues professionnelles de football anglaise, française et italienne. Si ces entités, dont certaines ont été créées durant l’entre-deux-guerres, reconnaissent la suprématie de leur fédération nationale sur le football←329 | 330→ de leur pays, elles ont néanmoins l’autonomie nécessaire pour gérer les catégories professionnelles du championnat national. Dorénavant, les ligues professionnelles projettent de créer des tournois supranationaux, comme en témoigne l’organisation, dès 1958, de la Coupe d’amitié franco-italienne. Cette épreuve réunit une quinzaine de clubs de première et deuxième division qui s’affrontent sur trois dimanches au mois de juin dans une rencontre aller et retour. À la fin de tous les matchs, un classement est établi204 et le pays qui totalise le plus de points est désigné vainqueur. Il semble qu’après la deuxième édition, des discussions ont lieu entre les organismes français et italiens pour ouvrir l’épreuve aux équipes anglaises et suisses205. C’est dans ce même esprit de créer davantage de synergies à l’échelle européenne que les représentants de ligues professionnelles se rencontrent. Deux buts principaux sont recherchés par les promoteurs de ces échanges. Premièrement, il s’agit de défendre davantage leurs intérêts, notamment face aux fédérations nationales. En effet, certains clubs voient d’un mauvais œil la multiplication des rencontres des équipes nationales, car ils mettent gratuitement leurs joueurs à la disposition des fédérations avec le risque que ceux-ci reviennent fatigués, voire blessés206. Deuxièmement, l’idée est de créer de nouvelles compétitions entre clubs de manière à augmenter le nombre de rencontres internationales afin de réaliser un gain supplémentaire leur permettant de financer un professionnalisme qui coûte de plus en plus cher. Ces perspectives peuvent donc constituer une sérieuse menace contre le pouvoir des associations nationales et, in fine, de l’UEFA.

À la suite de la première réunion des ligues professionnelles en mai 1959, un secrétaire est désigné en la personne de l’Italien Luigi Scarambone, déjà secrétaire de la Ligue italienne de football. Celui-ci contacte plusieurs fédérations qui n’ont pas participé à la première réunion afin de les convier à une nouvelle assemblée. Il semble qu’à cette période, les échanges soient établis uniquement avec les pays disposant de ligues professionnelles ou semi-professionnelles, ce qui exclut de fait les pays scandinaves et soviétiques, où le football est officiellement considéré comme amateur207. Dans certains cas, comme celui de l’Espagne où il n’existe pas←330 | 331→ d’organisme spécifique gérant le football professionnel, Scarambone prend directement contact avec la Fédération nationale208, car c’est elle qui gère le championnat d’élite. Cela permet à l’UEFA d’être tenue au courant des actions du comité des ligues, la Fédération espagnole faisant part au secrétaire, Pierre Delaunay, des actions entreprises par Scarambone. Les Espagnols en profitent aussi pour indiquer au secrétaire général de l’UEFA leur non-participation aux discussions car ils estiment que celui-ci va à l’encontre des actions de l’UEFA. Si la Fédération espagnole refuse de s’engager dans le mouvement, le Comité des ligues poursuit ses démarches initiales et une nouvelle réunion est finalement agencée à Londres, le 26 octobre 1959.

Lors de cette réunion, le Comité international de liaisons des ligues est fondé officiellement. Signe de l’élargissement envisagé envers des ligues semi-professionnelles, des dirigeants autrichiens et suisses participent également aux débats, mais en qualité d’observateurs. Selon Jacques Ferran, ce changement de cap s’explique par le fait que ces démarches sont suivies avec « attention par des pays comme la Grèce, la Suède, la Hollande, la Belgique, voire l’Espagne où pourtant les clubs professionnels ne disposent d’aucune organisation autonome. Il semble même que les pays de l’Est regardent avec intérêt du côté de ce nouvel organisme209. » Ce commentaire souligne bien l’hétérogénéité des acteurs qui agissent dans le football européen, car même en Espagne des dirigeants de grands clubs, tels ceux du Real Madrid ou du FC Barcelone, peuvent se montrer intéressés par ce type de démarche. Quelques jours après la réunion de Londres, le secrétaire de l’UEFA reçoit les statuts du Comité des ligues de la part de son secrétaire, Luigi Scarambone210. Cet organisme se donne trois buts. Il s’agit premièrement d’étudier les problèmes relatifs aux ligues professionnelles ; deuxièmement, « de faciliter les relations entre les Ligues et les Clubs qui en font partie dans le cadre de leur fédération respective←331 | 332→ et de la FIFA »211; troisièmement, de soutenir activement et de défendre les accords pris en son sein. Les objectifs du nouvel organisme restent donc modestes et il n’est pas fait mention dans ses statuts de créer des compétitions.

En automne 1959, c’est donc un nouvel organisme du football qui est créé à l’échelle européenne. Celui-ci est par ailleurs déjà relativement bien structuré : il dispose d’un bureau – formé du Français Jean-Bernard Dancausse, de l’Anglais Joseph Richard, de l’Italien Giuseppe Pasquale et d’un dirigeant écossais qui n’est pas encore désigné à cette période –, organise une assemblée générale annuelle et dispose d’un petit budget composé, dans un premier temps, des cotisations de ses membres. Dès lors, si le Comité des ligues indique qu’il agit en conformité avec les règlements de la FIFA, de l’UEFA et des fédérations nationales qui y sont affiliées, cet organisme constitue tout de même une possible menace pour le monopole que s’est récemment construit et réservé l’UEFA en matière de gestion du football européen. Dans un premier temps, son comité exécutif accepte l’existence du Comité des ligues et ce tant qu’il « ne contrariera d’aucune manière l’autorité et la compétence de l’UEFA »212. Cette position d’attente correspond à celle prise préalablement par la FIFA. En effet, son « comité exécutif a pris connaissance du projet de statuts des Ligues et estime qu’aussi longtemps qu’elles respectent leurs associations nationales respectives comme étant la seule et suprême autorité pour les relations internationales et aussi longtemps qu’elles observent les statuts et règlements de leurs associations nationales ainsi que ceux de la FIFA, il n’est pas nécessaire d’intervenir »213.

Le Comité des ligues va toutefois se montrer rapidement actif, notamment en créant des compétitions, telle la Coupe des Alpes qui réunit, dès l’été 1960, des sélections de joueurs nationaux suisses et italiennes. Cette activité va entraîner une réaction des dirigeants de l’UEFA. Au mois d’août, son comité exécutif discute du fait « que certaines ligues nationales, membres du Comité international de liaison des ligues de football essayent←332 | 333→ de s’emparer des devoirs et droits des associations nationales »214. Afin de faire la lumière sur cette affaire, les dirigeants présents décident de créer une commission composée de Bauwens, Crahay, Schwartz et Pujol (suppléant) dans le but d’obtenir des éclairages sur la question. En fait, à partir de cette période, l’UEFA commence à surveiller étroitement les actions du Comité des ligues. Après une nouvelle discussion au sein du comité exécutif de la FIFA, Ernst Thommen souligne aussi qu’il a pris contact avec le nouvel organisme, « l’invitant à se mettre en rapport avec l’UEFA et de ne pas aller trop loin en ne respectant pas les intérêts des fédérations internationales »215. Finalement, à la suite de nouvelles discussions, l’UEFA intervient et il sera même décidé d’incorporer le Comité des ligues au sein de l’Union216.

Au début des années 1960, l’UEFA prend progressivement la place de garante organisationnelle du football à l’échelle continentale en Europe et limite, voire annihile, les actions d’autres acteurs du football. Mais l’intérêt pour le jeu ne provient pas uniquement d’acteurs du domaine footballistique. En effet, en raison de sa popularité, le football intéresse également d’autres organisations européennes, dont les prérogatives se développent en même temps que celles de l’UEFA. C’est en particulier le cas de l’Union européenne de radio, qui s’intéresse rapidement au football.

4.2.4. Interagir avec d’autres organisations européennes

Créée au début des années 1950 sur les ruines de l’Union internationale de radio (UIR), l’Union européenne de radio (UER) se veut une organisation de défense des intérêts des chaînes de télévision nationales ainsi qu’un forum de discussion sur les problèmes ou enjeux liés à la télévision217. Avec l’accroissement constant du nombre de ventes←333 | 334→ de récepteurs, la télévision, qui a fait ses premiers pas dans les années 1930, se profile comme un média important218. Pour la développer, ses promoteurs ont l’ambition de s’emparer de nombreux sujets sociétaux, dont le football, qui recèle plusieurs avantages. Outre sa popularité et le contenu relativement limité de son message politique219, le jeu est bien adapté à une diffusion télévisuelle. En effet, contrairement à d’autres sports (comme le base-ball par exemple), le terrain peut aisément être capté avec une ou deux caméras postées en haut du stade. Par ailleurs, par rapport au basket-ball ou au hockey sur glace, le football est moins rapide et plus facile à filmer. Enfin, la régularité des rencontres et les nombreux échanges internationaux offrent un terreau favorable pour réaliser le miracle de la télédiffusion. Dès 1953, les téléspectateurs britanniques – plus de deux millions de récepteurs sont alors en circulation au Royaume-Uni – ont l’occasion d’assister en direct à la première finale de la Coupe d’Angleterre220. Au niveau international, la rencontre entre la France et l’Allemagne de 1952 peut également être vue en direct. Ce premier match entre les deux pays depuis la fin de la guerre suscita un grand intérêt du public. Il semble même qu’il permit la vente de plusieurs milliers de récepteurs de télévision peu avant la rencontre.

En matière d’échanges de programmes internationaux de télévision – idée émise dès 1951 par l’un des promoteurs de l’UER, le Suisse Marcel Bezençon –, une avancée se produit avec le couronnement de la reine Élisabeth II au printemps 1953, retransmis simultanément en Allemagne, Belgique, France, Italie, Pays-Bas et Suisse. À la suite de ce premier test, l’UER envisage, dès juillet de la même année, la mise sur pied d’un programme de coopération pour l’été 1954. Dans le cadre du lancement de ce qui sera renommé a posteriori Eurovision, la Coupe du monde de 1954 apparaît comme une thématique phare de ces échanges221. Ce positionnement est confirmé quelques mois plus tard puisque la toute nouvelle commission des programmes de l’UER confère une place importante au tournoi dans←334 | 335→ une « Saison d’été d’échanges européens de télévision »222. Sept pays choisissent de diffuser dix rencontres et en particulier les demi-finales et les finales de la compétition223, ce qui implique que près d’un tiers des matchs sont retransmis en direct. Notons que le football n’est pas le seul sport à connaître un tel engouement télévisuel international. Le cyclisme, par exemple, fait l’objet de programmes en Eurovision durant l’été 1954, avec des reportages durant le Tour de France224. Au sortir de la Coupe du monde de 1954, le président de la commission des programmes de l’UER, Marcel Bezençon, insiste cependant sur l’importance de l’événement footballistique dans le cadre des échanges télévisuels internationaux. Il indique en effet que si le mois « de juin fut choisi, ce fut [en] raison des matchs de la Coupe du monde de football qui se jouaient alors en Suisse, et qui constituaient, on le devine, des spectacles populaires du plus vif intérêt »225. Mais Bezençon souligne aussi les difficultés rencontrées dans l’entreprise : les problèmes techniques liés à la transmission de l’information et du son ou encore les différences d’expériences entre les télévisions nationales participant à l’aventure. En outre, il s’est avéré que les négociations entre l’UER et la FIFA étaient également délicates.

En effet, les organes footballistiques se montrent alors réticents à une trop grande télédiffusion des matchs et portent deux griefs principaux au petit écran. Premièrement, la télévision risque de provoquer une désaffection du public et notamment en cas de mauvais temps ou de période d’hiver, les amateurs de football pouvant préférer regarder le match chez eux plutôt que de se rendre au stade. Deuxièmement, elle risque de créer « une fâcheuse concurrence pour les matchs de compétitions nationales, lorsqu’il s’agit de la retransmission d’une rencontre internationale dans un autre pays, ou de la finale d’une Coupe nationale »226. C’est pourquoi les dirigeants du football n’hésitent pas à interdire, ou du moins à limiter fortement, les retransmissions des rencontres. Un autre aspect peut également être ajouté : la télévision pourrait inciter les jeunes à devenir←335 | 336→ plus spectateurs qu’acteurs du sport227. Cette inquiétude est notamment formulée par Ottorino Barrasi et confirme que certains acteurs du football recherchent aussi, par l’entremise de cette pratique, à promouvoir des objectifs moraux. Ce sont donc des aspects commerciaux mais aussi moraux qui sont évoqués par les dirigeants pour limiter, en partie, les retransmissions des matchs à la télévision. Lors de l’assemblée générale de l’UEFA de 1955, le cas de la télévision retient fortement l’attention des congressistes. Après une assez longue discussion, un consensus est trouvé parmi les délégués dans le but de limiter la concurrence induite par la télévision. Les trois principes suivants sont édictés au sujet de la retransmission des matchs par la télévision :

Une association nationale ne pourra permettre la [retransmission] d’un match international que si elle a l’autorisation de l’association qu’elle reçoit.

L’association nationale organisatrice devra s’assurer que la retransmission de la rencontre n’est [diffusée] qu’à l’intérieur des frontières de son pays.

Elle ne pourra notamment permettre la [retransmission] du match dans un autre pays qu’avec le consentement de l’association nationale de ce dernier228.

Ces décisions, nommées par le comité exécutif de l’UEFA les « Accords de Vienne », confirment que l’organisation est bien un forum de discussion entre les associations nationales. Toutefois, l’une des limites de l’Union réside dans le fait qu’elle n’a pas la possibilité de contraindre ses associations membres à appliquer les dispositions prises et les décisions que prend son comité exécutif ne font office que de recommandations229. Malgré cela, il semble que les mesures préconisées par l’UEFA au sujet de la télévision sont globalement suivies par les associations nationales. En effet, le président de l’Union peut se féliciter durant l’assemblée générale de 1956 des « grands services rendus par la bonne application [des décisions prises]←336 | 337→ à Vienne »230. Cette remarque signale que l’UEFA jouit d’une certaine reconnaissance auprès de ses associations membres.

Jusqu’à l’hiver 1956, la thématique de la télévision concerne surtout le rapport entre les associations nationales et les organismes de télévision de leur pays. Mais, à partir de cette même année, une nouvelle problématique en matière de télévision interpelle les dirigeants de l’UEFA, qui sont contactés par les dirigeants de l’UER et de la télévision. En effet, ces derniers souhaitent pouvoir retransmettre des matchs de la Coupe des champions européens. Il faut souligner ici la rapidité d’action de l’UER, signe que les membres de sa commission des programmes sont attentifs au développement du football. Trois enjeux expliquent la démarche entreprise par l’UER. Premièrement, ses dirigeants souhaitent poursuivre, et pérenniser, le développement du réseau Eurovision. En effet, ce type d’échanges a comme avantage de pouvoir proposer des programmes aux télévisions qui disposent de peu de moyens et donc de limiter les coûts. Sous cet angle, les promoteurs de ces échanges envisagent de retransmettre des programmes sportifs231, comme les parties de la Coupe des champions, qui en raison de leur popularité constituent indéniablement une possibilité de toucher un grand public. Deuxièmement, il s’agit aussi pour les dirigeants de l’UER de défendre les intérêts de leur organisme. En effet, l’édition de janvier et février 1956 du Bulletin de l’UER souligne la nécessité de s’intéresser « aux tentatives que semblent vouloir développer certains organismes privés pour s’assurer l’exclusivité des droits de télévision de certaines manifestations sportives de caractère international »232. En d’autres termes, l’organe directeur de l’UER souhaite consolider le droit de retransmission sur les joutes sportives à l’échelle européenne. Pour répondre à ce défi, il s’agit pour eux de prendre contact avec les organismes sportifs internationaux. Troisièmement, les principaux dirigeants de la commission des programmes de l’Union de radio, et en premier lieu son président, le Suisse Marcel Bezençon, ne sont pas insensibles à l’idée d’établir des liens plus fermes entre les peuples au travers des échanges télévisuels internationaux. Ainsi, nous pouvons émettre l’hypothèse que←337 | 338→ retransmettre des parties de la Coupe des champions est un bon vecteur de cette ambition politique de leur point de vue.

En date du 19 mars 1956, une délégation composée de dirigeants importants de l’organisme de télévision – en particulier Bezençon et le conseiller technique du réseau Eurovision, Georges Straschnov – rencontre le comité exécutif de l’UEFA. Après discussions, les dirigeants présents s’entendent sur l’idée d’une collaboration entre les deux entités « compte tenu de leurs intérêts respectifs »233. Il est notamment décidé que l’Union de football tiendra au courant l’UER au sujet des rencontres des équipes nationales qui pourraient l’intéresser, mais que sur ce point celle-ci devra ensuite s’entendre directement avec les associations nationales concernées. En outre, le sujet sur lequel les deux organisations semblent pouvoir engager une véritable collaboration est la Coupe des champions. Une procédure est arrêtée, l’UER s’engageant à informer l’Union de football de l’intérêt sur les rencontres et c’est l’UEFA, en sa qualité d’organisatrice, qui traitera ensuite de la question avec les associations-membres concernées. La mise en œuvre de cet accord de principe semble néanmoins délicate. Dans le Bulletin de l’UER des mois de mai et juin, Marcel Bezençon note que l’Eurovision a encore passablement de soucis, en particulier dans les discussions avec les dirigeants du football « avec [lesquels] on peut arriver petit à petit à une bonne entente. Cela sera lent. Mais pourquoi vouloir brûler les étapes ? »234. En outre, lors du congrès de l’UEFA de 1956 certains délégués présents indiquent que le petit écran est assurément un bon moyen de publicité, et les accords de Vienne sont reconduits235. En ce qui concerne la Coupe des champions, il est alors décidé que les organismes de télévision devront payer un dédommagement en raison de l’éventuel manque à gagner dû à la perte de spectateurs. Une répartition est arrêtée : deux tiers du montant versés par la télévision seront répartis entre les clubs participant au match et un tiers ira dans les caisses de l’UEFA. En ce sens, les dirigeants de l’Union prennent conscience que la télédiffusion des rencontres peut aussi servir à soutenir les activités de leur organisme.

Quelques jours après le congrès de l’UEFA, la retransmission de la finale de la première édition de la Coupe des champions, qui se dispute←338 | 339→ à Paris entre Reims et Real Madrid, donne un bon aperçu du rôle que pourrait jouer la télévision dans les années suivantes. L’événement est en effet retransmis par le réseau Eurovision dans plusieurs pays (en intégralité en France, la seconde mi-temps en Allemagne et en Suisse). Dans l’Hexagone, près de deux millions de téléspectateurs assistent à la diffusion de la rencontre236, ce qui enthousiasme des journalistes comme Marcel Leclerc, directeur de Télé-programme magazine, qui écrit : « En un mot, la télévision a eu ce soir-là droit de cité. Répétons-le : plusieurs millions de personnes ont applaudi à la fois aux vainqueurs et, inconsciemment peut-être, à l’incroyable magie, à la puissance démesurée de la télévision237. » Malgré cet engouement et cette première diffusion à succès, la proposition de dédommagement financier présentée par l’UEFA n’est pas acceptée par l’UER, son Bulletin des mois de juillet-août 1956 indiquant qu’aucun accord n’a été trouvé avec l’Union de football. En fait, s’ajoutent à ces considérations financières, des problèmes techniques dans la télédiffusion des matchs. Pendant plusieurs mois, les deux organisations n’entretiennent plus véritablement d’échanges. Cette distance ne signifie toutefois pas la non-diffusion des rencontres de la Coupe des champions sur les télévisions nationales puisque jusqu’à la finale, les clubs peuvent – en accord avec leur fédération nationale – conclure des contrats avec la télévision. C’est pourquoi le règlement du tournoi pour l’année 1957-1958 prend en compte la possible télédiffusion des rencontres dans sa partie financière et suit les dispositions prises à Lisbonne quelques mois plus tôt238.

Comme en 1954, c’est la Coupe du monde qui va donner une nouvelle impulsion à la thématique de la télévision. En effet, après d’âpres négociations FIFA-UER, l’épreuve de 1958 qui se joue en Suède est retransmise sur le réseau Eurovision. Cette retransmission n’est pas sans poser des problèmes, car un relais est placé au Danemark, pays qui n’est pas qualifié pour l’épreuve finale. Sa fédération de football a dès lors refusé que des matchs de la compétition soient retransmis sur son territoire afin de ne pas concurrencer les parties amicales disputées à la même période par son équipe nationale. Le cas de la télédiffusion des matchs de football est réexaminé durant l’assemblée générale de l’UEFA qui est organisée à Stockholm pendant le tournoi mondial. Après une longue discussion sur la question, les dirigeants prennent deux décisions majeures. Premièrement,←339 | 340→ estimant que les éventuels fonds issus de la télévision peuvent soutenir les activités de l’Union, ils décident de créer un fond financier pour supporter les déplacements des équipes lors du tournoi international des juniors organisés annuellement par l’UEFA239. Deuxièmement, ils décident d’officialiser la mise sur pied d’une « commission d’étude pour les problèmes de la télévision »240. Celle-ci est composée de dirigeants expérimentés, à savoir le Belge José Crahay, l’Anglais Stanley Rous, accompagnés du secrétaire général, Pierre Delaunay. L’organe est créé afin de représenter au mieux les intérêts de l’UEFA auprès des organisations de télévision. Cette situation s’inscrit elle-même dans la volonté générale de structurer l’UEFA. Ces dispositions non seulement favorisent le suivi de possibles négociations avec les organes de télévision, mais montrent également que l’Union se profile comme le référent du football européen vis-à-vis d’acteurs extérieurs à ce sport.

Dans le même temps, les dirigeants de l’UER font également des démarches visant à améliorer les liens avec les organismes sportifs. À cet effet, des juristes sont interrogés sur la question d’offrir une rémunération financière aux organismes sportifs pour les retransmissions des compétitions dont elles sont les dépositaires. Selon ceux-ci, il semblerait qu’une telle compensation, lorsque l’événement est organisé dans un endroit fermé et avec le paiement d’un ticket pour assister au spectacle, se justifie241. De plus, en 1959, la commission des programmes demande au Britannique Peter Dimmock, qui œuvre au sein de l’UER quasiment depuis ses débuts, de bien vouloir endosser le costume de « conseiller sportif »242. Alors que le réseau Eurovision est désormais bien établi avec un peu moins de 300 programmes pour l’année 1959243, l’UER paraît mieux armée pour discuter avec l’élite de l’UEFA.←340 | 341→

En cette fin des années 1950, les deux entités semblent désormais prêtes à trouver un terrain d’entente sur la télédiffusion des rencontres européennes de football. À ce titre, l’édition 1959-1960 de la Coupe des champions témoigne de cette situation puisque douze matchs sur les cinquante-deux du tournoi sont retransmis en direct244. Après la télédiffusion à succès de la finale du tournoi de 1960, notamment en Allemagne, en Belgique et en France245, un premier accord UEFA-UER est finalement signé en 1961 en vue de la retransmission des finales246.

Comme l’avaient déjà suggéré Jürgen Mittag et Jörg-Uwe Nieland dans un article retraçant les grandes étapes de la collaboration l’entre l’UEFA et l’UER des années 1950 aux années 1990247, les discussions entre les deux organisations soulignent que les actions de l’Union dépassent le cadre footballistique et s’inscrivent plus globalement dans le cadre de la coopération européenne. En administrant un domaine très populaire, marqué par des échanges réguliers et étendus géographiquement – notamment transcendant le Rideau de fer –, l’UEFA se profile rapidement comme un acteur des relations entre les pays européens.

4.2.5. Un acteur « atypique » de la coopération européenne

Dans un texte paru en 2010 et qui résume les apports de sa thèse de doctorat, Gabriel Bernasconi souligne que, depuis 1945, le Comité international olympique est devenu un acteur « atypique »248 des relations internationales, notamment parce qu’il a la capacité de susciter des discussions avec les États et de créer des conditions de rencontre entre des pays politiquement divisés. Dans les lignes qui suivent, nous souhaitons reprendre à notre compte cette idée et l’accoler au cas de l’UEFA. Nous affirmons que l’Union, en particulier par l’entremise de la Coupe des champions, a aussi pu tenir ce rôle et se profiler ainsi comme un acteur atypique de la coopération européenne.←341 | 342→

Dès son lancement par les journalistes de L’Équipe, la Coupe des champions est pensée comme une épreuve devant dépasser les clivages Est-Ouest. En effet, outre les objectifs économiques (cette nouvelle information devant permettre une augmentation du nombre de ventes) et footballistiques (en particulier l’amélioration du niveau du football français grâce aux confrontations avec des clubs étrangers) visés par les journalistes, nous pouvons aussi émettre l’hypothèse qu’ils ne sont pas dénués d’intérêts plus politiques. Le football pourrait ainsi permettre de rapprocher les peuples européens divisés. Mentionnons qu’a posteriori, Jacques Goddet et Jacques de Ryswick reviennent, dans leur autobiographie respective, sur cet aspect249. De plus, lors des différents échanges que nous avons eus avec lui, Jacques Ferran a également insisté sur ce point. Cette hypothèse est également émise par Antoine Maumon de Longevialle, qui a eu l’occasion de rencontrer Jacques Ferran250. Dans le premier projet de statuts de la Coupe datant de février 1955, des pays issus des quatre coins de l’Europe et des deux blocs se côtoient251.

Cette volonté de dépasser le clivage Est-Ouest au travers de la compétition est poursuivie par le comité exécutif de l’UEFA qui, comme nous l’avons indiqué, reprend l’organisation de l’épreuve dès le mois de juin 1955252. En effet, les participants présélectionnés par le journal parisien sont reconduits, avec seulement quelques changements dus principalement à des forfaits de dernière minute.

Le tout premier match de l’épreuve, qui se joue en septembre 1955, témoigne de cette possibilité offerte par le tournoi de créer des←342 | 343→ connexions entre des pays européens divisés sur la scène internationale puisqu’il oppose Partizan Belgrade au Sporting du Portugal. Or le Portugal, dirigé par le dictateur Salazar, prône traditionnellement une politique résolument anticommuniste253, et la Yougoslavie du maréchal Tito considère les régimes ibériques espagnols et portugais comme fascistes. Au premier abord, l’organisation de la rencontre risque de s’avérer délicate. Toutefois, en ce milieu des années 1950, un accord entre les deux pays ne semble pas impossible. Déjà en janvier 1951, lorsque le délégué yougoslave Andrejevic n’avait pu se rendre à la réunion de la commission de réorganisation de la FIFA qui devait se dérouler à Madrid – en raison d’une interdiction de son gouvernement de séjourner en Espagne –, il avait suggéré que le lieu de la rencontre soit déplacé à Lisbonne254. Il faut dire que le Portugal salazariste n’est pas isolé internationalement parlant et prend une part active aux travaux des organisations internationales et européennes (il intègre l’OTAN puis, en 1958, fait partie des membres fondateurs de l’AELE). De plus, sous un angle footballistique, Yves Léonard indique que l’essor du football n’est pas un véritable enjeu pour Salazar et qu’il se réalise à contrecœur des volontés du régime255. Dès lors, si une victoire est toujours bonne à prendre en termes de propagande politique, le club du Sporting Lisbonne ne peut toutefois pas être considéré par le régime salazariste comme un porte-parole ni comme un emblème représentant la force du régime256. Signe de ce contexte, cette première confrontation n’a pas été décidée par tirage au sort, mais par consentement entre les représentants des deux équipes lors de la réunion d’avril 1955 organisée à Paris entre les journalistes de L’Équipe dans le but de créer l’épreuve257. Cette double←343 | 344→ confrontation permet donc à l’Union de confirmer son statut de forum entre les associations nationales de football européennes, voire de se poser en véritable promotrice du rapprochement Est-Ouest.

Ce positionnement se confirme quelques semaines plus tard, et de manière beaucoup plus nette, car cette fois le Partizan doit affronter le Real Madrid dans le cadre des quarts de finale. Cette opposition met aux prises l’équipe phare du régime de Tito à une formation madrilène pouvant être considérée comme l’emblème du franquisme258. Jacques Ferran, qui a effectué le tirage au sort, n’hésite pas à écrire qu’il s’agit là « d’un match explosif et un peu inquiétant »259. En effet, le football est utilisé par le régime franquiste comme un lieu symbolique pour mener la lutte contre le communisme car, comme nous l’avons déjà indiqué, plusieurs joueurs ayant fui les régimes communistes au début des années 1950 ont trouvé refuge en Espagne. Signe de la position du gouvernement ibérique vis-à-vis des pays du bloc soviétique, l’équipe nationale espagnole n’a encore jamais affronté une équipe provenant de l’autre côté du Rideau de fer. En ce milieu des années 1950, le climat entre l’Espagne et la Yougoslavie n’est donc que peu propice à la réalisation d’échanges footballistiques et les deux pays n’entretiennent aucune relation diplomatique sur la scène internationale. Au moment du tirage au sort, il n’est donc pas possible de savoir si la partie va se dérouler correctement. Afin que la partie puisse s’organiser, l’Union s’active auprès des deux associations nationales. Le secrétaire général de l’UEFA, Pierre Delaunay, propose notamment aux délégués du Real de venir à Paris lors du match France-Yougoslavie qui doit se disputer le 11 novembre 1955 afin qu’ils entrent en relation avec Andrejevic260. Cette rencontre sert autant à déterminer les dates des deux parties – il n’y avait pas assez de dirigeants présents lors du tirage au sort du 4 novembre à Paris pour entamer des discussions à ce sujet – que de discuter du bon déroulement de la rencontre. Finalement – les sources nous manquent pour étayer le propos –, un terrain d’entente semble être trouvé entre les dirigeants des deux pays.←344 | 345→

L’un des principaux problèmes consiste dans l’obtention des visas pour les membres des deux clubs. Finalement, une solution est trouvée : il s’agira de passer par les légations des deux pays à Paris. Suite à cet accord, le journaliste de L’Équipe, Jean-Philippe Réthacker n’hésite pas à écrire : « On se réjouira, dans le monde entier, d’apprendre que le sport a réussi là où tout le monde avait échoué261. » La double confrontation se déroule sans encombre et permet même à des dirigeants politiques des deux pays de se rencontrer. Un journaliste de France football relate ainsi, à la suite du premier match : « Dans l’euphorie de la discussion, le président yougoslave alla même jusqu’à dire au représentant espagnol : “Je crois même qu’il y a un consulat de Yougoslavie à Madrid, mais depuis le temps qu’il est inutilisé il faudra bien prévoir sa réfection”262. » Si ce commentaire est à prendre avec des précautions, il confirme, comme l’ont déjà montré de nombreux auteurs, que l’arène sportive est un endroit propice aux discussions d’ordre politique263. Le match retour à Belgrade est l’occasion de poursuivre ces échanges. En effet, après négociations, les autorités yougoslaves acceptent de recevoir l’importante délégation espagnole qui est composée des joueurs et d’une soixante de membres du Real présentés par la presse sportive française comme des supporters du onze madrilène264.

Dans les années qui suivent, plusieurs autres confrontations Est-Ouest vont se dérouler lors des épreuves continentales de clubs. Le tournoi confirme la large étendue du territoire des échanges footballistiques, comme le montre la carte ci-dessous relative aux clubs participant à sa deuxième édition. De 1955 à 1960, soixante-sept matchs sur un total de deux cent vingt-huit opposent des équipes de l’Est et de l’Ouest, soit un peu moins d’un tiers des rencontres. Une véritable habitude est donc prise de jouer contre des équipes de l’autre bloc. En outre, des lieux paraissent particulièrement à la pointe de ces échanges Est-Ouest, comme Belgrade ou Budapest, qui accueillent respectivement neuf et six rencontres. Ces deux villes disposent de plusieurs clubs de haut niveau qui se relaient d’une année à l’autre dans ces premières années de compétitions.←345 | 346→

Dans un texte sur le trésorier du Real Madrid et pilier de la Fédération internationale de basket-ball Raimundo Saporta, Juan Antonio Simón indique que lors du premier match de l’histoire du Real Madrid à Moscou en 1962 – ce qui constitue alors la première visite officielle d’une délégation espagnole en Union soviétique –, Saporta écrit un rapport au gouvernement franquiste sur les conditions de vie en Union soviétique265. Nous pouvons supposer que, dans le cadre des nombreux échanges Est-Ouest qui s’opèrent au travers de la Coupe des champions, d’autres démarches de ce type ont été conduites.

Figure 7. Clubs participant à la deuxième édition de la Coupe des champions266

image

←346 | 347→

En outre, ces nombreux échanges permettent d’offrir des lieux officiels de rencontre à des pays n’ayant pas de relations diplomatiques sur la scène internationale. Autour de ces matchs, des discussions informelles se déroulent durant les festivités (visites, dîner) qui sont organisées autour des rencontres. En ce sens, la Coupe des champions doit être évaluée à l’aune du renouvellement de l’historiographie de la Guerre froide qui s’opère depuis quelques années et tend à montrer que les « deux blocs étaient certes divisés, mais pas déconnectés »267. En d’autres termes, il s’agit de scruter les coopérations (encore largement sous-estimées) qui ont existé entre les deux blocs tout au long de la Guerre froide. À l’échelle européenne, l’UEFA semble être à la pointe de ces échanges. En effet, la Coupe des champions – suivie ensuite par les autres compétitions de l’UEFA – offre un terrain d’échanges régulier entre l’Est et l’Ouest.

Durant ces cinq premières années d’existence, l’UEFA connaît un élargissement croissant de ses tâches, dont la rapidité n’avait sans doute pas été imaginée au départ par ses principaux promoteurs. En ce sens, elle va rapidement se profiler comme un modèle à suivre pour les autres confédérations continentales de la FIFA.

4.3 Un modèle pour les autres groupements continentaux ?

À la suite des décisions prises en matière de décentralisation de la FIFA lors du congrès extraordinaire de Paris en novembre 1953, les associations nationales des continents africain et asiatique entreprennent – comme les associations européennes – des démarches en vue de créer une organisation continentale. Ainsi, dans la seconde partie des années 1950, ce que nous pouvons nommer la continentalisation de la FIFA devient effective. Cette situation n’est pas sans conséquence pour le comité exécutif de la Fédération internationale car elle influe sur sa manière de gérer l’organisation. En effet, les confédérations continentales vont présenter des demandes afin que la FIFA soutienne leur développement, démarche qui remet in fine en cause la position dominante de cette entité sur le football mondial.←347 | 348→

4.3.1. La continentalisation effective de la FIFA

À la veille du congrès de 1954, l’élite de la FIFA fait le point sur la réforme de l’organisation. Si, lors du congrès extraordinaire de Paris de novembre 1953, sa recomposition a été discutée, les actions entreprises par les associations asiatiques et européennes donnent à penser que, sur ces deux continents, des confédérations continentales vont être créées. Ainsi, elles viendraient compléter celles déjà existantes dans les Amériques (Confédération d’Amérique centrale, du Nord et du Sud).

En ce qui concerne l’Europe, le comité exécutif de la FIFA estime qu’il existe désormais un groupe des associations européennes, se basant « sur la lecture du procès-verbal de l’assemblée du 12 avril à Paris de cet organisme »268. Pourtant, comme nous l’avons indiqué269, aucun groupement européen n’existe encore formellement, même s’il est vrai qu’un projet de statuts est en cours d’élaboration et qu’une nouvelle réunion est agendée deux jours plus tard, soit le 15 juin 1954. Par contre, au sujet des démarches entreprises par des associations asiatiques, l’élite de la FIFA se montre plus réservée. Selon les informations reçues par son secrétariat, une réunion a en effet eu lieu à Manille en mai 1955 entre 12 des 24 associations asiatiques affiliées à la FIFA. Cependant, l’assemblée qui s’est tenue dans la capitale des Philippines n’a pas concerné toutes les associations du continent membres de la FIFA. Par ailleurs, le comité exécutif note qu’aucune action ne semble avoir été entreprise par les associations africaines. En fait, la discussion reflète plus globalement des réserves chez les dirigeants du comité exécutif quant aux places à attribuer aux associations asiatiques et africaines dans l’élite de la FIFA et témoigne encore et toujours de leur vision européocentrée270. De plus, il semble que les associations de l’Amérique du Sud remettent en question la manière dont les discussions du congrès extraordinaire de Paris ont été relatées dans le procès-verbal, en particulier « par rapport à la nomination des membres du comité exécutif pour l’Afrique et pour l’Asie »271, comme le note le secrétaire général dans son commentaire relatif à l’ordre du jour de la réunion.←348 | 349→

Les discussions sur le nouvel agencement du comité exécutif de la FIFA vont alimenter les débats lors de son congrès qui se déroule le 21 juin 1954. Tout d’abord, à l’occasion de la dernière allocution de sa carrière en tant que président de la FIFA, le président Rimet met, une dernière fois, ses collègues en garde en indiquant qu’il est indispensable de conserver l’unité de la FIFA afin d’assurer son développement, et que la briser serait une grave erreur. À la suite de ce discours, une discussion s’engage sur la tonalité à donner aux décisions prises lors du congrès extraordinaire de 1953. Seeldrayers tente de s’expliquer sur ce fait. Effectivement, il concède qu’après coup, le comité exécutif a décidé d’interpréter le compromis proposé par Thommen un peu différemment de ce qui avait été décidé à Paris. Sans véritablement le dire comme tel, il indique que pour bénéficier de places au sein du comité exécutif, il faut dorénavant disposer d’une organisation continentale. En conséquence, il s’agit pour le congrès de 1954 de statuer sur l’existence, ou non, d’une organisation continentale en Afrique et en Asie. Dans l’esprit du comité exécutif de la FIFA, tant que ce ne sera pas le cas, ce sera toujours l’assemblée générale qui élira leurs deux membres. La discussion en reste là mais reprend au moment des élections. En fait, le seul poste pour lequel les congressistes doivent voter est celui de président. Ils font le choix de la continuité puisqu’ils élisent Rodolphe Seeldarayers, qui officie depuis les années 1920 au sein du comité exécutif, en remplacement de Jules Rimet. Puis, l’assemblée enregistre le choix des représentants proposés pour les postes de vice-présidents par les associations britanniques (1 représentant), l’Union soviétique (1), la Confédération sud-américaine (1) et les associations européennes (2 représentants). Pour les membres, les Confédérations d’Amérique du Nord, centrale et du Sud proposent chacune un représentant, de même que les associations européennes, qui ont élu leurs quatre membres lors du congrès constitutif du Groupement européen tenu quelques jours plus tôt. C’est à ce moment que le débat sur les places attribuées aux associations africaines et asiatiques reprend de plus belle. Le délégué du Soudan, Halim, reconnaît qu’aucune organisation n’existe en Afrique, mais il affirme que « le moment est venu pour que les associations africaines et asiatiques désignent elles-mêmes leurs propres représentants »272. Ses propos sont appuyés par son collègue égyptien, Salem, ainsi que par le Yougoslave Andrejevic. Il y a très clairement un clivage qui se dessine entre d’une part les Européens (du bloc de l’Ouest) et les Sud-Américains, qui soulignent qu’au regard des statuts, les associations africaines et asiatiques doivent d’abord constituer←349 | 350→ des organisations avant d’obtenir leur place au sein du comité exécutif ; d’autre part les délégués de ces deux continents, appuyés par ceux du bloc soviétique, qui militent en faveur de davantage de reconnaissance au sein de l’organisation. Pour sortir de l’impasse, un vote est finalement organisé.

Les congressistes décident de ne pas suivre les recommandations du comité exécutif et se prononcent affirmativement, par 23 voix contre 17, en faveur de la requête des délégués africains. Ceux-ci sont donc aptes à choisir leur représentant. Dans la foulée, l’organisme créé en mai à Manille en avril 1954 est officiellement reconnu et un représentant asiatique entre également au comité exécutif. Un délégué chinois proteste, estimant que l’organisation asiatique ne concerne pas toutes les associations de ce continent, sa propre fédération n’ayant pas participé aux débats. Rimet clôt la discussion, indiquant que cette affaire n’est pas du ressort de la FIFA, mais doit être discutée au sein même de la Confédération asiatique. Il s’aligne ainsi sur la stratégie qui consiste dans la non-intervention de la Fédération internationale dans les affaires internes des associations.

Les décisions prises par le congrès de 1954 confirment donc l’internationalisation croissante de l’organisation. En effet, sur les cinquante-deux associations présentes, près de la moitié ne proviennent pas d’Europe. Cette situation est perçue lors du vote, où les associations européennes du bloc de l’Ouest ont été placées en minorité. Ainsi, l’hégémonie du Vieux Continent commence à être véritablement remise en question au sein de la Fédération internationale, et ce malgré le fait que les associations européennes disposent encore du plus grand nombre de représentants dans le comité exécutif.

Tableau 17. Nouvelle composition du comité exécutif de la FIFA selon les statuts de 1954

Fonctions

Organe électeur

Président

Congrès

Vice-président

URSS

Vice-président

4 associations britanniques

Vice-président (2)

Associations européennes

Vice-président (1)

Confédération sud-américaine

Membre (4)

Associations européennes

Membre (1)

Confédération sud-américaine

Membre (1)

Confédération d’Amérique centrale←350 | 351→

Membre (1)

Confédération d’Amérique du Nord

Membre (1)

Associations africaines

Membre (1)

Associations asiatiques

Dans les mois qui suivent, les associations nationales africaines, asiatiques et européennes entreprennent des démarches en vue de créer formellement leurs organismes continentaux et transmettent des statuts provisoires à la FIFA273. À partir de 1956, les congrès de la Fédération internationale sont donc aussi le théâtre de réunions préliminaires entre ces différentes organisations continentales. Ces assemblées permettent de discuter autant des questions relatives à l’organisation que de préparer l’ordre du jour du congrès de la FIFA. La structure de ces organismes continentaux se calque à la fois sur celle de la FIFA et sur celle de la Confédération sud-américaine. À noter que, comme cette dernière, les nouvelles entités imaginent rapidement la création d’une compétition pour les nations. Sur le continent africain, un premier tournoi est d’ailleurs organisé au Soudan en février 1957274.

Issus de pays récemment décolonisés et gouvernés par des dirigeants souhaitant discuter la géopolitique mondiale, les leaders des associations nationales de ces continents sont très souvent politisés. En conséquence, ces confédérations continentales vont placer le curseur sur des questions d’ordre politique au sein de la FIFA. Un cas révèle bien cette posture : celui de l’Afrique du Sud. En effet, la Fédération sud-africaine exclut les joueurs noirs de son association et, en conséquence, deux fédérations coexistent dans le pays. Face à cette situation, les dirigeants asiatiques et africains demandent à la FIFA d’agir en excluant l’Afrique du Sud tant qu’elle n’accepte pas d’incorporer les joueurs de couleur. Contrairement aux Européens, il ne s’agit pas de botter en touche, en attendant que la←351 | 352→ situation interne se règle. Au contraire, il s’agit que la FIFA pèse de tout son poids sur l’association sud-africaine afin que la situation évolue en faveur de l’égalité entre Blancs et Noirs. À la fin des années 1950, aucune décision n’est toutefois prise par l’élite de la FIFA sur le sujet275.

Mais les organismes continentaux se profilent également comme des acteurs pouvant dynamiser le football dans leur région. À ce titre, elles demandent du soutien logistique et financier à la FIFA. Par exemple, en octobre 1957, le délégué asiatique au sein du comité exécutif de la Fédération, Skinner, fait part de son souhait d’organiser un cours d’arbitrage lors des 3es Jeux asiatiques organisés du 20 mai au 1er juin 1958 à Tokyo. Ses collègues acceptent la requête en allouant un crédit pour les frais de voyage et pour le séjour de Stanley Rous, qui officiera comme directeur du cours276. Requête plus importante, celle portée sur la rétrocession d’une partie des pourcentages que touche la FIFA sur la recette brute des rencontres internationales de football. Cette demande se calque sur le statut privilégié dont dispose la Confédération sud-américaine. En effet, l’article 31, alinéa 5, des statuts de la FIFA stipule que les associations affiliées à la Confédération sud-américaine « ne paient que 1 % [sur la recette brute du match] à la FIFA pour les matchs joués entre elles tandis que l’autre 1 % revient à [leur entité continentale] »277. Ce vœu est en particulier ardemment porté par l’élite de l’UEFA et, dès 1955, celle-ci envisage de « demander à la Fédération internationale de Football Association de porter à l’ordre du jour de son prochain Congrès une proposition tendant à obtenir qu’il ne soit versé à la FIFA qu’un pourcentage de 1 % sur la recette brute des matchs inter-nations joués entre pays européens ; l’autre 1 % étant versé à l’Union européenne »278. Toutefois, les principaux dirigeants européens du comité exécutif de la Fédération internationale, en premier lieu Barassi et Thommen, ne se montrent guère enchantés par la requête de leurs homologues européens de l’UEFA. Lors de la réunion du 3 décembre←352 | 353→ 1955 du comité d’urgence de la FIFA – composé de Drewry, Lotsy et Thommen –, il est signalé qu’« une diminution de ce pourcentage serait d’un effet désastreux pour la situation financière de la FIFA »279. Il faut effectivement souligner que, pour l’année 1954, les pourcentages reçus s’élèvent à 158 878,28 francs suisses, soit près de 71 % des recettes totales de la FIFA (sans compter les recettes de la Coupe du monde)280. Si le détail des paiements ne nous est pas connu, nous pouvons tout de même indiquer que les rencontres entre les associations nationales européennes représentent une grande partie de ce pourcentage. Dès lors, le fait de rétrocéder une partie du pourcentage perçu sur la recette des matchs internationaux risque de largement impacter les finances de la Fédération internationale. Conscients néanmoins qu’il est nécessaire de soutenir l’UEFA – et plus largement les confédérations continentales – d’un point de vue financier, les trois membres du comité d’urgence envisagent quelques solutions (comme celle d’abolir le privilège des associations britanniques qui, depuis leur retour à la FIFA en 1946, sont exonérées du paiement des pourcentages sur les rencontres annuelles des championnats britannique), toutefois sans succès. Cette position d’attente ne fait pas reculer le comité exécutif de l’UEFA dans ses démarches, et ce d’autant plus qu’il semble que sa volonté soit désormais également officiellement soutenue par d’autres confédérations continentales. En effet, dans son projet de statuts qui est envoyé à la FIFA au début de l’année 1956, la Confédération africaine de football (CAF) envisage pour se financer « de partager avec la FIFA la recette des matchs internationaux joués entre les membres de la Confédération africaine de football »281. Par ailleurs, nous pouvons supposer que l’élite de l’UEFA estime que la FIFA peut produire un effort financier car elle connaît une situation comptable de plus en plus favorable, comme l’illustre la création de son siège sur les hauts de Zurich, qui ne correspond pas avec l’image d’une organisation ayant des difficultés financières. Enfin, les dirigeants de l’UEFA sont sans doute déçus du peu de soutien de la part des dirigeants européens du comité exécutif de la FIFA qui sont censés représenter, voire défendre, les intérêts de l’UEFA au sein de celui-ci. C’est pourquoi, au mois de←353 | 354→ mars 1956, l’élite de l’Union décide de maintenir ses propositions en vue d’une discussion lors du prochain congrès de la FIFA282.

Dans les semaines qui suivent, plusieurs démarches sont entreprises afin de régler le problème. José Crahay et Pierre Delaunay font une visite officieuse au secrétaire de la FIFA afin de discuter avec lui de plusieurs points de l’ordre du jour du futur congrès de la FIFA, et donc en particulier de la requête supportée par l’UEFA en vue d’une rétrocession d’une partie du pourcentage sur les rencontres internationales283. En outre, Ernst Thommen propose une médiation. Lors d’une séance du comité exécutif de la FIFA qui se déroule à Lisbonne quelques jours avant le congrès de la FIFA de 1956, durant lequel doit avoir lieu une discussion sur le sujet, le dirigeant suisse propose d’augmenter d’une manière générale le pourcentage des recettes perçues par la FIFA à 2 %. Sur ce pourcentage, 1,5 % lui reviendrait et 0,5 % irait à la confédération continentale concernée par la rencontre. Afin de convaincre les entités continentales d’accepter cette proposition, il recommande que les dirigeants du comité exécutif soient actifs et entreprennent des pourparlers avec chacune d’entre elles. Mais cette proposition ne fait pas l’unanimité au sein de l’élite de la FIFA puisque les représentants africains, asiatiques et sud-américains se rallient à la proposition de l’UEFA. Durant les discussions, Jack Skinner, le membre élu par la Confédération asiatique, souligne que son entité continentale soutient la demande de l’organisme européen284. Parallèlement, lors de la réunion préparatoire qui précède le congrès de l’UEFA de 1956 – qui doit se dérouler quelques jours avant celui de la FIFA –, le comité exécutif de l’Union reçoit la visite du nouveau président de la Confédération sud-américaine, Carlos Dittborn. Ce dernier vient apporter l’appui de l’Amérique du Sud sur différents sujets, notamment la question des pourcentages sur les matchs internationaux. Quelques heures plus tard, le congrès de l’UEFA décide à l’unanimité de maintenir la proposition préalablement faite par la Fédération française – déposée au nom de l’UEFA – au congrès de la FIFA sur cette question285. Lors←354 | 355→ de l’assemblée générale de la Fédération internationale, le soutien à la requête de l’UEFA de la part des autres confédérations continentales est confirmé par la décision des congressistes, à « une grande majorité »286, d’opter pour la proposition qui consiste à modifier les articles des statuts de la Fédération internationale au sujet des pourcentages prélevés par la FIFA. Désormais, les confédérations continentales toucheront la moitié du pourcentage perçu par la FIFA (soit 2 %) sur les rencontres internationales qui concernent leur continent. À noter que les matchs qui se jouent dans le cadre de la Coupe du monde ne sont pas touchés par cette mesure. Les décisions prises dans la capitale portugaise constituent une étape en vue d’une indépendance des confédérations continentales vis-à-vis de l’autorité de la FIFA. Tout en leur assurant une assise financière, ces décisions montrent que les confédérations sont capables de porter des sujets au sein de la FIFA, voire de créer des alliances entre elles.

Tous ces éléments rendent la gestion de la FIFA plus délicate et compliquent, en particulier, les relations entre les dirigeantes qui officient au sein de son comité exécutif. En effet, ces derniers risquent de faire passer les intérêts de leurs continents avant ceux de la FIFA et de remettre ainsi en question la collégialité à la tête de l’organisation, si importante pour les plus anciens dirigeants qui officient dans l’élite de la FIFA. En date du 22 juillet 1957, Karel Losty, membre très expérimenté du comité exécutif dans lequel il est actif depuis les années 1930, rappelle que, lors des congrès, les dirigeants doivent parler au nom du comité exécutif et donc tenir une position commune287. Cependant, sans doute conscients que trop de divergences existent sur certains sujets, il est finalement décidé de réaliser un compromis en acceptant, quelques mois plus tard, que « le président pourra [autoriser un dirigeant] du comité exécutif de parler au nom de la minorité »288.

Cette prise d’importance des confédérations donne l’idée à leur élite dirigeante qu’il faudrait demander qu’elles puissent être considérées comme des membres à part entière de la FIFA. Ce procédé aurait pour avantage←355 | 356→ qu’elles pourraient présenter elles-mêmes des modifications de statuts de la Fédération internationale. Une première idée de ce type est discutée au sein du comité exécutif de l’UEFA à la veille du congrès de la FIFA de 1956, sans toutefois que la proposition soit portée devant l’assemblée. À la fin de la décennie, c’est cette fois le président de la Confédération sud-américaine de football, Ramon De Freitas, qui se fait le porte-parole de plusieurs de ses collègues sud-américains289. Afin de traiter ce sujet qui risque de revenir à l’avenir, le comité exécutif de la FIFA décide finalement de créer une commission spéciale qui traitera de la question qui sera traitée lors d’un nouveau congrès extraordinaire de la FIFA en 1961.

Les confédérations continentales prennent donc rapidement d’importantes prérogatives. Si, jusqu’au milieu de la décennie, c’était surtout la Confédération sud-américaine qui faisait office de modèle à suivre, le dynamisme de l’UEFA fait d’elle la principale confédération continentale à la fin des années 1950. Désormais, ce sont également les Sud-Américains qui peuvent s’inspirer, voire copier, les Européens.