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L'Europe dans le monde du football

Genèse et formation de l’UEFA (1930-1960)

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Philippe Vonnard

Comment expliquer la popularité du football à l’échelle européenne ? Une des pistes pour répondre à cette question est d’étudier le rôle de l’Union des associations européennes de football (UEFA) qui n’a eu de cesse d’agir en vue de renforcer les échanges footballistiques au niveau européen. À partir du dépouillement d’archives inédites, ce livre répond à un vide historiographique en proposant de retracer la genèse et la formation de l’UEFA dans une perspective globale et qui privilégie le long terme. Nous défendons ici la thèse que la mise en place de cette organisation au milieu des années 1950 est un tournant dans l’histoire du football européen.

Trois axes principaux complémentaires sont développés tout au long de cet ouvrage. Le premier traite du rôle de la FIFA (Fédération internationale de football association), puis de l’UEFA dans le développement d’une dynamique européenne du jeu. Le deuxième questionne la possibilité qu’ont les dirigeants du football de créer un organisme qui transcende les barrières de la Guerre froide (à sa fondation, l’UEFA compte une trentaine de pays européens). Finalement, le troisième interroge les raisons de la constitution de l’UEFA durant les années 1950 ainsi que le modèle d’organisation choisi par ses promoteurs.

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Préface

L’histoire de la construction européenne a largement privilégié l’étude de la genèse et des développements ultérieurs de l’Europe communautaire. Elle en a fixé les rythmes, à travers une succession de crises et de relances bien connue. Si cette historiographie a dominé la production académique, progressivement des histoires sectorielles des coopérations existantes en Europe ont permis d’affiner un processus d’européanisation qui s’est accéléré depuis la Seconde Guerre mondiale. Les milieux économiques, leurs interactions ont par exemple été étudiés dans leurs rapports à l’Europe. Ces travaux ont montré combien ces coopérations et ces hommes d’affaires ont non seulement influencé les projets politiques européens, mais également combien ils avaient conscience d’une nécessité d’Europe face à d’autres parties de la planète.

Ces coopérations existent également avec le même impact dans d’autres secteurs, ce qui fait qu’il faut parler d’Europes plurielles : une Europe de la technologie, une Europe de la culture, une Europe du syndicalisme. Depuis maintenant trois décennies, l’histoire du sport a, à son tour, approché l’Europe à travers les coopérations entre ses acteurs. Philippe Vonnard s’inscrit avec cet ouvrage dans cette dynamique impulsée par les travaux pionniers d’Alfred Wahl, de Pierre Lanfranchi ou plus récemment d’un Paul Dietschy. Il se penche sur « l’Europe dans le monde du football » des années 1930 aux années 1960, une période charnière pour l’affirmation de l’Europe footballistique.

Le travail est riche par les convergences qu’il met en exergue. La première phase, avant la Deuxième Guerre mondiale, est marquée par une double évolution : la structuration du football est internationale d’un côté, et l’émergence par touches d’affirmation d’une coopération européenne se fait de l’autre. Si la FIFA domine l’organisation internationale du football, s’affiche comme organisatrice du spectacle sportif, des initiatives européennes existent. Ces dernières, si elles sont infrarégionales en matière de compétition, n’en intéressent pas moins un public plus large que celui des seuls participants, comme le montrent les rencontres de la Mittel Europa Cup. Mais cela ne débouche pas sur une institutionnalisation européenne du football. Contexte et organisation de la FIFA l’expliquent pour une large part. À l’époque des nationalismes agressifs, dans le sport comme ailleurs, des organisations européennes avaient peu de chances de voir le←17 | 18→ jour. Mais surtout, l’internationalisme se confond avec l’européanisme, tant les organisations internationales gouvernementales ou non sont dominées par les Européens. C’est également le cas du mouvement sportif dans son ensemble, et du football en particulier.

L’immédiat après-guerre offre une fenêtre d’opportunité. L’Europe n’est plus le centre du monde, mais surtout n’est plus libre de son destin. La guerre froide le rappelle, et dès lors les milieux européens réfléchissent à d’autres structurations du continent. Mais il faut aussi faire face à d’autres régionalismes plus affirmés. Sur le plan politique la Conférence panaméricaine est largement antérieure à des organisations paneuropéennes. Dans le domaine du football, les élites latino-américaines sont les premières à faire émerger une fédération régionale du football et à contester la domination européenne au sein de l’instance internationale. Davantage encore, il y a des opportunités nouvelles qui s’offrent progressivement. Les miracles économiques conditionnent le développement des transports, la construction des stades, leur équipement et la diffusion de l’information relative au football. Ils favorisent l’émergence d’un espace public européen du football. C’est dans ce contexte que naît l’UEFA.

Philippe Vonnard en présente la genèse dans une perspective de longue durée, montrant par là qu’à travers la construction d’une Europe du football, on traverse les grandes problématiques de l’histoire des constructions européennes. Cela lui permet à l’évidence de souligner également les traits originaux de l’Europe du football. Les dirigeants du football choisissent la grande Europe, englobant la Russie et la Turquie, enjambant le rideau de fer. Ils se démarquent d’autres régionalismes, comme celui du continent sud-américain, pour continuer à peser sur le football international, comme d’autres réseaux et acteurs européens essaient, à travers leur coopération sectorielle d’exister à l’échelle internationale. L’Europe est ainsi le nouveau vecteur de l’influence internationale pour des élites, y compris les élites du football. L’introduction de l’échelon européen dans l’organisation et la diffusion du football complexifie les relations au sein de l’espace footballistique. Il faut faire coexister les acteurs locaux (clubs, fédérations régionales), les acteurs nationaux, l’acteur européen et l’organisation internationale. Un jeu multi-scalaire se met ainsi en place, comme pour d’autres sports, ou encore d’autres domaines d’activités en Europe.

C’est donc à la mise en place d’une organisation politique internationale que nous invite Philippe Vonnard. Politique, elle l’est car elle tente de neutraliser les conflits entre ses membres ; car elle occupe un espace public de plus en plus vaste ; car elle mobilise des moyens étatiques pour l’organisation d’un spectacle privé. Politique, elle l’est par la diplomatie←18 | 19→ interétatique qu’elle permet ; par les opinions publiques qu’elle mobilise. Mais elle est également lieu d’hybridation pour des élites qui viennent d’autres mondes : mondes économiques, monde des médias (dont le nouveau vecteur contemporain de l’UEFA : la télévision), monde du journalisme, supporters, etc.

Le mérite de Philippe Vonnard c’est d’avoir mis en scène, grâce à l’emploi d’une importante et inédite documentation, cette Europe du football, riche de sa diversité, à travers le récit de sa genèse. Une genèse inscrite de plein pied dans les débats européens d’alors ! Un pari réussi !

Sylvain Schirmann←19 | 20→ ←20 | 21→