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Recherche littéraire/Literary Research

Fall 2019

Series:

Edited By Marc Maufort

Daniel Acke, Mark Anderson, Eugene L. Arva, Franca Bellarsi, Valérie-Anne Belleflamme, Thomas Buffet, Ipshita Chanda, Mateusz Chmurski, Wiebke Denecke, Christophe Den Tandt, Lieven D’hulst, César Domínguez, Manfred Engel, Dorothy Figueira, John B. Forster, Massimo Fusillo, Gerald Gillespie, Marie Herbillon, S. Satish Kumar, François Lecercle, Ursula Lindqvist, Jocelyn Martin, Jessica Maufort, Marc Maufort, Sam McCracken, Isabelle Meuret, Delphine Munos, Daniel-Henri Pageaux, Danielle Perrot-Corpet, Frank Schulze-Engler, Monica Spiridon, Jüri Talvet, Daria Tunca, Cyril Vettorato, Hein Viljoen, Jenny Webb

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François Lecercle: Eva Kushner, dir. La nouvelle culture (1480–1520). Tome II de la série « L’époque de la Renaissance (1400–1600) » de l’Histoire comparée des littératures de langues européennes. Amsterdam-Philadelphia: Benjamins, 2017. Pp. 544 +viii. ISBN: 9789027234674.

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Eva Kushner, dir. La nouvelle culture (1480–1520). Tome II de la série « L’époque de la Renaissance (1400–1600) » de l’Histoire comparée des littératures de langues européennes. Amsterdam-Philadelphia: Benjamins, 2017. Pp. 544 +viii. ISBN : 9789027234674.

Ce volume est le dernier à paraître des quatre que compte « L’époque de la Renaissance (1400–1600) », seule série chronologique un peu ample de la très ambitieuse Histoire comparée des littératures de langues européennes, lancée il y a un demi-siècle. C’est le deuxième tome d’une série dont la publication a été très échelonnée dans le temps : le premier (« L’avènement de l’esprit nouveau (1400–1480) ») est paru il y a trois décennies (1988), le quatrième douze ans plus tard (« Crises et essors nouveaux (1560–1600) », 2000), le troisième (« Maturations et mutations (1520–1560) ») en 2011.

Les volumes ayant été mis en œuvre à peu près simultanément, la lenteur de la publication est due, au moins en partie, au fait que le comité éditorial s’est amenuisé au fil du temps et des disparitions. Composé au départ de plusieurs membres (Tibor Klaniczay, Eva Kushner et, suivant les volumes, André Stegmann ou Paul Chavy) le comité de direction s’est trouvé réduit à Eva Kushner, restée seule pour mener à bien la publication des volumes 3 et 2. L’entreprise dépassait les forces d’une seule personne car il fallait harmoniser les contributions d’une équipe internationale : pour ce volume, 35 auteurs d’une dizaine de nationalités (ils sont américains, anglais, canadiens, français, hollandais, hongrois, italiens, polonais, tchèques, etc.). On ne peut que se réjouir que la réalisation parvienne à son terme et en être reconnaissant à celle qui n’a pas ménagé ses efforts pour que cette entreprise colossale ne se perde pas en chemin.

Comme dans les autres volumes de la série, le propos se veut global et synthétique. Il ne s’agit pas de suivre le développement chronologique des littératures nationales entre 1480 et 1520 mais d’analyser les ←155 | 156→bouleversements opérés dans l’Europe entière, même si les différentes aires culturelles ne reçoivent pas toutes la même attention. Cela n’a rien d’étonnant : pour une telle période, il est normal que l’Italie, et plus généralement l’Europe de l’Ouest, soient plus attentivement scrutées que l’Europe du Nord ou de l’Est. Mais celles-ci sont loin d’être ignorées : différentes sections abordent ces aires, comme celle où Jan Malarczyk analyse les nouvelles législations en Bohème, Hongrie et Pologne (70–78). L’ambition de couvrir toutes les littératures européennes a néanmoins rencontré d’inévitables limites, car les spécialistes ont rarement des compétences européennes. Les chapitres sont donc composés de sections qui couvrent des aires très inégales. Ainsi, dans le chapitre 8, « Découverte et recherche de la nature », les sections sur « astrologie et astronomie », « les grandes découvertes maritimes », « la naissance de la magie naturelle » s’efforcent de couvrir des aires larges tandis que celle portant sur « les inventions techniques » ne traite que de l’Italie et la section finale, la seule portant sur des textes littéraires au sens actuel, affiche un domaine restreint, italo-franco-espagnol (John F. Winter, « Exaltation de la nature dans la littérature de l’Italie, de la France et de l’Espagne », 435–43, qui évoque aussi brièvement le Portugal).

Autre caractéristique marquante de l’entreprise : la volonté de replacer la « littérature » dans son contexte culturel, au sens le plus large, en faisant une notable place non seulement aux systèmes de pensées mais aussi aux bouleversements artistiques, politiques et sociaux. Cette « Histoire des littératures » élargit donc notablement ses limites : c’est d’histoire culturelle qu’il s’agit, car les contributions ne se penchent pas seulement sur les formes considérées aujourd’hui comme « littéraires » mais interrogent, par exemple, les modalités d’écriture du droit, de la théorie politique ou de la théologie. Un tel élargissement s’impose d’autant plus que la « littérature » au sens où nous l’entendons aujourd’hui, n’existe pas à l’époque. On ne peut, assurément, que se louer de cette volonté de ne pas s’en tenir à notre conception actuelle de la littérature, tout en regrettant un peu que la question ne soit pas vraiment abordée et que l’introduction manie les notions de « littérature » et de « littéraire » sans expliciter ce qu’on peut entendre par là et sans s’interroger sur les catégories qui, à l’époque, régissaient la distribution des régimes discursifs.

Une des principales difficultés, pour une telle entreprise, est la périodisation, car les différents domaines de la culture et les aires culturelles ne se développent pas au même rythme. Curieusement, le choix des bornes chronologiques n’est pas expliqué : si le terminus ad ←156 | 157→quem de 1520 se passe de commentaire (c’est manifestement le schisme religieux), le terminus a quo de 1480 est moins évident et il est étonnant que ces bornes ne soient pas justifiées : si elles l’ont été dans le premier volume, il eût été bon de faire un rappel ou un renvoi.

Il était assurément indispensable de découper des tranches chronologiques. Mais il est sain que ces limites ne soient pas fétichisées et que, à l’occasion, certaines sections les débordent. C’est le cas dès la première, qui porte sur « ‘concordance’ et différences religieuses » : Matteo Soranzo en traite dans la longue durée ; il remonte à la culture judaïque et gréco-romaine, ainsi qu’aux débuts du christianisme, et il les met en perspective avec le schisme à venir, pour déborder ensuite largement l’année 1520 en évoquant des penseurs qui, comme Las Casas, relèvent chronologiquement du tome III. Pareil débordement ne présente aucun inconvénient, puisqu’il permet de mieux resituer la question traitée dans une diachronie plus large.

L’ouvrage se développe en neuf chapitres. Le premier pose les bases idéologiques, sous l’égide des « visions du monde », avec des sections consacrées aux différences religieuses, à l’aristotélisme, au platonisme, au lullisme et à l’ésotérisme. Le second porte sur les « transformations politiques », avec des sections sur les formes du pouvoir, les législations et la théorie politique. Le troisième examine les transformations culturelles (académie et mécénat, rôle de l’Eglise, expansion de l’imprimé, renouveau universitaire). Le quatrième se penche sur « le renouveau des bonnes lettres », dans les études bibliques, dans les poétiques savantes, dans les pratiques épistolaires, dans la pratique oratoire et ses usages politiques. Le cinquième est consacré au « combat contre les ‘hommes obscurs’ » : ceux des humanistes (dans une section qui envisage une longue série de cas, de Pétrarque à Luther, en passant par Reuchlin et Erasme), la critique du cléricalisme, l’expression artistique et littéraire de ce combat dans une série d’œuvres célèbres de Brant, Geiler, Murner et Erasme, et, pour finir, les polémiques entre poètes et théologiens. Le sixième chapitre traite de la « civilité nouvelle », en commençant par ses « fondements », c’est-à-dire les ouvrages qui, comme le Courtisan de Castiglione, ont contribué à définir de nouvelles normes de comportement et un nouvel idéal de vie en commun, pour explorer ensuite le paragone et le débat sur les arts, avant d’étudier les manifestations concrètes de cette nouvelle civilité dans les fêtes, tant princières qu’ecclésiastiques, au théâtre (édition, traduction et adaptation du théâtre antique et leur exploitation scénique) et dans la musique (tant la création musicale que la théorie de la musique). Le ←157 | 158→chapitre suivant réunit sous le titre « Exaltation esthétique de la vie » un ensemble un peu plus composite de sections consacrées à l’hédonisme philosophique (essentiellement la postérité de l’épicurisme), l’hédonisme poétique (l’adjectif est un peu trompeur, car on croise à nouveau Castiglione et l’épicurisme), l’art de bien vieillir, les mutations de la lyrique courtoise (chez les pétrarquisants) et « l’héroïsation des passions humaines » dans Amadis, La Célestine, chez Boiardo et l’Arioste. Le huitième chapitre porte sur les découvertes et l’exploration de la nature ; comme je l’ai dit, il examine successivement l’astronomie et l’astrologie, les découvertes maritimes, les inventions techniques et la magie naturelle, pour finir sur la littérature à proprement parler. L’ouvrage se clôt sur un chapitre consacré aux « mythes d’une parfaite harmonie » qui aborde les « rêves d’une église rénovée » (avec Erasme, Thomas More et Luther), l’utopie sociale et politique, ainsi que la philosophie de l’amour (en Italie, mais aussi en France et en Espagne). Le chapitre s’achève par une section au titre un peu énigmatique – « la théorisation finale » – qui, à propos de l’idée d’harmonie universelle, envisage successivement le Cusain, Ficin, Pic de la Mirandole, Francesco Giorgio pour donner le mot de la fin à Léonard de Vinci.

Cet ensemble est impressionnant à tous égards. Même si toutes les sections sont loin de couvrir la totalité de l’Europe, c’est bien un tableau de la culture européenne que le volume brosse. Si bien qu’il intéressera aussi bien les spécialistes, qui auront l’occasion d’élargir leur horizon culturel en découvrant des aires qu’ils ne maîtrisent pas pleinement, que le public cultivé, qui y trouvera une information sûre, puisée aux meilleures sources.

Dans une entreprise d’une telle envergure, il est inévitable qu’il y ait quelques recoupements. Ainsi le Narrenschiff de Brant est évoqué au chapitre V, à propos de l’expression artistique et littéraire du « combat contre les hommes obscurs » (215–18) et au chapitre IX, à propos des utopies sociales et politiques (463). De même, l’astrologie, qui est examinée dans une section qui lui est largement consacrée (« Astronomie et astrologie : entre tradition et rénovation », de Sylviane Bokdam, 381–403), est à nouveau abordée par Cesare Vasoli, dans sa section sur la magie naturelle (notamment, 424–26). Ces reprises, heureusement, ne sont pas très gênantes car la maîtresse d’œuvre a visiblement veillé à les limiter.

Il est inévitable aussi qu’il y ait des disparates. Des choix ont été faits, qui tiennent aux concepteurs de l’ouvrage mais aussi à la disponibilité ←158 | 159→des spécialistes. Ainsi, dans le premier chapitre sur les nouvelles visions du monde, aristotélisme et platonisme sont examinés successivement, mais dans une optique curieusement déséquilibrée. La section sur l’aristotélisme met fort bien en valeur la diversité des aristotélismes à la Renaissance qui sont loin de cette philosophie arriérée que les historiens de la philosophie se sont longtemps plu à dénoncer (Cassirer, entre autres). Elle est flanquée d’une section, par le même spécialiste, qui ne porte pas sur le développement du platonisme mais se focalise sur la fortune des hymnes platoniciens et leur influence sur la spiritualité chrétienne. D’un côté, un point de vue assez large sur l’aristotélisme ; de l’autre, un aperçu assez particulier sur le platonisme. Que les deux soient éclairants et convaincants n’empêche pas un certain flottement dans l’approche, qui va du très synthétique au très particulier.

Si vaste qu’elle soit, une telle entreprise est forcée de laisser quelques aspects de côté. On peut donc regretter, par exemple, que le volume consacre une section à la magie naturelle mais fasse silence sur le développement de la démonologie et la question de la sorcellerie, à l’époque de la publication du Malleus Maleficarum (1487). Mais la richesse de l’ensemble est telle que de pareils regrets sont de peu de poids. On peut aussi noter certaines absences, dans la table des matières, mais elles peuvent être trompeuses. Ainsi, on peut être surpris de ne pas trouver, dans un volume qui prend 1520 comme terminus ad quem, de section sur les prodromes de la Réforme, quand le premier tome de la série leur consacrait des sections entières (une sur le « hussitisme », une autre sur « l’appel à la Réforme »). Mais ces prodromes ne sont pas ignorés, car on en retrouve les éléments dans différentes sections. Outre la section la plus explicite à cet égard (« Les rêves d’une église rénovée » de Marco Cavarzere, 447–60) on en retrouve certains éléments dans une section sur la satire ecclésiale (« Critique du cléricalisme » de Daniela Solfaroli Camillocci, 209–14).

La présentation matérielle de l’ensemble est excellente. Par rapport à d’autres volumes de la même série, quelques changements ont été opérés ; ainsi, les bibliographies, au lieu de figurer après chaque section, ont été rejetées à la fin du volume. On ne peut déplorer que de rares inconvénients : certains auteurs ne datent pas les textes dont ils parlent et n’en signalent en bibliographie que des éditions modernes, ce qui oblige le lecteur à chercher l’information ailleurs s’il veut les situer plus précisément dans le temps. Plus délicat est le fait que les renvois de l’index ne sont pas toujours justes ce qui, dans un ouvrage de ce gabarit, ne rend ←159 | 160→pas la tâche du lecteur très facile. La longueur de la gestation du volume fait que les textes ont été rédigés à des dates sensiblement différentes (certains des auteurs sont disparus depuis longtemps, d’autres sont des chercheurs encore jeunes). Pour limiter les disparités, les bibliographies ont été généralement mises à jour, sans empêcher l’omission de livres importants (comme le Perpetuum mobile de M. Jeanneret, pourtant paru en 1997, aussi éclairant pour les visions du monde que pour les conceptions esthétiques).

D’une manière générale, le volume tend à mettre l’accent sur les « progrès ». On peut le comprendre, mais non sans regretter que le revers du tableau soit moins visible. Certes, les lourdeurs et les résistances (surtout ecclésiales) ne sont pas ignorées mais certains ferments négatifs sont passés sous silence, comme l’amorce des crises sorcières. Du coup, le volume donne de la période une vision qui peut paraître un peu trop euphorique car, à gommer les zones d’ombre, on risque d’affadir les lumières. On y est peut-être plus sensible aujourd’hui, à l’époque où de vieux démons se réveillent et où l’Europe semble marcher à reculons. Mais peut-être cette volonté de gommer les ombres est-elle à prendre comme un signal à saisir ou une raison d’espérer.

 

François Lecercle

francois.lecercle75@gmail.com

Sorbonne Université