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Recherche littéraire/Literary Research

Fall 2019

Series:

Edited By Marc Maufort

Daniel Acke, Mark Anderson, Eugene L. Arva, Franca Bellarsi, Valérie-Anne Belleflamme, Thomas Buffet, Ipshita Chanda, Mateusz Chmurski, Wiebke Denecke, Christophe Den Tandt, Lieven D’hulst, César Domínguez, Manfred Engel, Dorothy Figueira, John B. Forster, Massimo Fusillo, Gerald Gillespie, Marie Herbillon, S. Satish Kumar, François Lecercle, Ursula Lindqvist, Jocelyn Martin, Jessica Maufort, Marc Maufort, Sam McCracken, Isabelle Meuret, Delphine Munos, Daniel-Henri Pageaux, Danielle Perrot-Corpet, Frank Schulze-Engler, Monica Spiridon, Jüri Talvet, Daria Tunca, Cyril Vettorato, Hein Viljoen, Jenny Webb

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Thomas Buffet: Anne Tomiche, dir. Le Comparatisme comme approche critique / Comparative Literature as a Critical Approach. Tome 1: Affronter l’Ancien/ Facing the Past. Paris : Classiques Garnier, 2017. Pp. 584. ISBN: 9782406065227. Tome 6 : Littérature, science, savoirs et technologie/ Literature, Knowledge, Science and Technology. Paris : Classiques Garnier, 2017. Pp. 621. ISBN : 9782406065371.

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Anne Tomiche, dir. Le Comparatisme comme approche critique / Comparative Literature as a Critical Approach. Tome 1: Affronter l’Ancien/ Facing the Past. Paris : Classiques Garnier, 2017. Pp. 584. ISBN: 9782406065227. Tome 6 : Littérature, science, savoirs et technologie/ Literature, Knowledge, Science and Technology. Paris : Classiques Garnier, 2017. Pp. 621.ISBN : 9782406065371.

En juillet 2013, l’Université Paris-Sorbonne accueillait le vingtième Congrès de l’Association Internationale de Littérature Comparée. Les actes de ce colloque firent l’objet d’une publication ambitieuse en six volumes chez Classiques Garnier. Partant du constat que la mondialisation oblige les comparatistes à redéfinir leur discipline, tant par rapport au marché du livre, qu’au statut du texte, de l’auteur, ou même du lecteur, ainsi que par rapport à la notion même d’altérité, le congrès s’interroge sur différents aspects centraux ou marginaux des études de littérature comparée.

Le premier volume qui se propose d’ « Affronter l’Ancien » se consacre à l’étude de l’Antiquité et entreprend ainsi d’étudier et d’interroger la pertinence des outils comparatistes dans le cadre d’une étude consacrée aux textes anciens. Outre une introduction générale consacrée au congrès et réalisée dans sa version bilingue, soit en français et en anglais, par Anne Tomiche, cet ouvrage, fort bien structuré, comporte trois parties. La première fut intitulée « Antiquité /Modernité : un laboratoire du comparatisme », la deuxième « Le Comparatisme à distance : la Littérature Comparée des Périodes Anciennes (LCPA) ». Par ailleurs, cette deuxième partie rassemble elle-même des contributions réparties en cinq sous-parties : « Réévaluations de quelques figures de l’histoire du ←335 | 336→comparatisme », « Enseignements des textes distants », « Traductions du passé, comparatisme d’aujourd’hui », « Histoire et théorie, analyses du geste comparatiste » et enfin « Théories contemporaines de la fiction, textes anciens ». La troisième et dernière partie s’intitule « Mythes, stéréotypes, topoï et réécritures ». Elle se divise en deux sous-parties : « Mythes et stéréotypes », puis « topoï et réécritures ». Au moment d’aborder chaque partie, le lecteur est agréablement guidé par des articles introductifs qui livrent une réflexion générale sur le sujet. On peut toutefois regretter que la troisième partie ne bénéficie pas d’une telle introduction. Ces avant-propos théoriques livrent une réflexion méthodologique consacrée aux outils d’analyse dont dispose le comparatiste pour entreprendre des recherches dans le domaine envisagé, ce qui permet d’actualiser les pratiques de chacun. Les articles qui suivent servent alors à illustrer cette réflexion méthodologique et théorique. Cette approche introductive très structurée dont on peut certes regretter certaines redites sans doute inévitables doit être d’autant plus saluée que le lecteur déplore son absence dans d’autres volumes, notamment dans le volume 6, consacré au rapport de la littérature aux sciences, sujet certes traditionnellement moins exploré par la recherche. Cette présentation témoigne manifestement d’un appareil critique fort bien outillé mis à l’épreuve par une certaine pratique d’analyse et une mise à distance conceptuelle certaine.

Véronique Gély propose une première réflexion générale et introductive à ce volume où elle compare ainsi les apports de la littérature comparée, discipline caractéristique des Lettres Modernes – en particulier de leur agrégation –, aux analyses réalisées par les spécialistes de Lettres Classiques. Si ces dernières, assez récemment, tendent à « défamiliariser » l’Antiquité et à y voir non pas tant la mère fantasmée des civilisations occidentales, comme ce fut longtemps le cas en Europe sous l’influence d’Erich Auerbach, d’Ernst Robert Curtius ou de Leo Spitzer, mais bien plutôt à comprendre l’Antiquité comme un foyer de civilisations dont il convient de mesurer l’altérité, la méthode comparatiste consiste pour sa part à évaluer l’écart qui sépare le texte, voire les textes modernes, de l’hypotexte antique, grâce à la notion de transfert culturel. L’étude du texte antique se voit investie alors d’une dimension heuristique, ironique et éthique propre à déconstruire les préjugés. Cette défamiliarisation remet par conséquent en cause l’eurocentrisme souvent reproché au comparatisme occidental pour ouvrir davantage au monde les études comparatistes.

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Fort de ce constat, la première partie propose une série de contributions en français ou en anglais, propres à illustrer ce propos introductif. Une série d’études s’applique au renouvellement de l’inspiration nationale par le prisme paradoxal de l’Antiquité : l’héritage antique au service de l’identité géorgienne face au monde, l’inspiration antique d’Eschyle comme affirmation du nationalisme albanais face au géant soviétique, le renouvellement de l’inspiration dramaturgique russe à l’âge d’argent (1890–1920) face à l’influence occidentale, et enfin le renouvellement de l’écriture du tombeau par le recours aux mythes égyptiens sous la plume de Mallarmé.

Une autre série d’articles rend justice au modèle antique par les thèmes abordés: l’autorité des anciens par rapport aux modernes dans les textes médicaux du XVIe siècle, le recours polémique à l’Antiquité dans un corpus anglais et français du XVIe et XVIIe siècles, la constitution de ballades britanniques romantiques grâce au transfert d’une lecture fantasmée de chants héroïques romains par un historien allemand et relayée elle-même par un poète anglais, l’hypothèse que les sciences de l’Antiquité constituent un laboratoire du comparatisme, aux confins de la littérature et de la philosophie, le renouvellement de l’approche tragique par Sénèque à l’époque moderne, l’apport de la littérature comparée aux études antiquisantes dans la transmission notamment manuscrite des textes antiques, la lecture que Corneille fait d’Électre dans le but de renouveler l’esthétique tragique en son siècle policé.

Dans son introduction à la deuxième partie « Le Comparatisme à distance », consacrée à la littérature comparée des périodes anciennes (LCPA), Françoise Lavocat invite à un renouvellement méthodologique et à une approche réflexive de la discipline. Elle insiste tout d’abord sur les différentes difficultés que rencontre la LCPA : tout d’abord, il s’avère difficile d’établir des découpages chronologiques entre différentes aires culturelles. Puis l’immense ouverture synchronique aux littératures du monde a nui à l’approche diachronique. La disparition progressive des langues anciennes parmi les compétences communément partagées constitue par ailleurs dans cette approche un problème évident. En outre, les sensibilités chauvines qui consistent à croire en l’impossibilité de comparer les grandes périodes littéraires d’un pays avec celles d’un autre nuisent à toute forme de comparatisme. Face à ce constat, l’auteur réaffirme avec force la pertinence de la LCPA et met l’accent sur les notions de familiarisation et de défamiliarisation propres à relancer ←337 | 338→la recherche en la matière. Ce faisant, elle réhabilite un principe de recherche hérité du formalisme russe : la familiarisation qui consiste à « construire du commun » et son antagonisme la défamiliarisation qui cherche à mettre à distance un objet d’études que, peut-être à tort, on croit connaître en éprouvant cette prétendue connaissance par un examen notamment historicisant de ses conséquences sur nos idées. Il convient alors de considérer tant la connaissance du texte ancien que le point de vue contemporain à partir duquel on l’étudie. Il sera peut-être permis ici d’exercer quelque esprit critique à l’égard de cet outil d’analyse et du renouvellement méthodologique annoncé : si cette réhabilitation conceptuelle a le mérite de théoriser une pratique comparatiste, elle ne fait en somme que rappeler et réaffirmer une pratique aussi ancienne que la littérature comparée, et en particulier que ses études de réception. D’ailleurs l’auteure se réfère elle-même, outre au formalisme russe, au penseur allemand Schleiermacher du XIXe siècle et n’hésite pas à y reconnaître la résurgence d’un certain humanisme qui a pu susciter une certaine défiance. Mais il n’en reste pas moins vrai que cette démarche conceptuelle encourage à poursuivre la LCPA, précisément au nom de la distance temporelle qui nous sépare de son objet d’étude. D’un point de vue strictement rhétorique, le lecteur peut toutefois regretter que cet effort de définition conceptuelle n’apparaisse que dans l’introduction du deuxième volet, dans la mesure où la notion même de défamiliarisation fait l’objet d’une mention spécifique dès l’introduction du premier volet, sans pour autant bénéficier au préalable d’une définition aussi précise. Il convient sans doute de voir dans cet agencement un approfondissement pédagogique des concepts et des démarches analytiques propres à la LCPA.

Cette approche méthodologique et épistémologique introduit une nouvelle série de contributions qui ont pour objet d’étude la démarche comparatiste des romanistes allemands : la lecture biographique que Piero Camporesi propose de Pétrarque, la complémentarité du corps et de l’esprit dans la pensée de l’art à la Renaissance, la lecture du théâtre moderne à partir des théories contemporaines, le comparatisme des théoriciens de l’âge classique face à la distance historique qui les sépare de l’Antiquité, la notion d’immersion fictionnelle appliquée aux romans du XVIe et du XVIIIe siècles, la distance culturelle des traductions de tragédies antiques réalisées aux XVIIe et XVIIIe siècles, l’auto-traduction chez Thomas More comprise entre la pratique de la Renaissance et la critique contemporaine, la satire ménippée étudiée d’un point de vue ←338 | 339→comparatiste nécessaire à la saisie de son caractère polymorphe, le renouvellement épistémologique des approches historicisantes pratiquées tant en France qu’aux États-Unis, l’élargissement du champ d’analyse comparatiste des périodes anciennes à partir de l’exemple chinois, et la déconstruction d’une conception proprement européenne de la fiction à partir de l’exemple japonais.

Dans la troisième et dernière partie, les contributions s’intègrent davantage aux études d’anthropologie et de gender studies en se concentrant sur la dimension universelle et anthropologique du mythe, celui d’Œdipe ou celui de la déesse matriarcale, la question des stéréotypes et l’approche méthodologique qu’elle suppose, la construction de la vertu et de l’autorité féminines et enfin les discours transgenres des premières dynasties chinoises.

Le volume 6 se propose d’explorer les rapports de la littérature aux sciences, ce qui nécessite une approche comparatiste et épistémologique, propre à interroger le caractère heuristique de la littérature. Ce rapprochement des sciences et de la littérature suppose ainsi une réflexion proprement philosophique sur la littérature. Le volume est introduit, outre par la longue préface bilingue d’Anne Tomiche qui présente les enjeux du congrès, par une conférence de Jean-Pierre Changeux, neurobiologiste à l’Institut Pasteur et au Collège de France, membre de l’Académie des sciences. Remaniée en essai par Suzanne Nalbantian, cette conférence intitulée « A Neurobiological Theory of Aesthetic Experience and Creativity » rapproche les sciences biologiques et les sciences humaines, présentant ainsi dans ses grandes lignes la recherche que le savant mène depuis plusieurs années pour établir une théorie neurobiologique de l’expérience artistique. À partir de quelques œuvres de Dalí, Léonard de Vinci ou encore Matisse, il explique les mécanismes électriques et chimiques observés lors de la création ou la contemplation artistique.

Ce volume se divise en trois parties. La première est intitulée « Science et littérature ». La deuxième, « Littérature, savoirs et émotions », se présente elle-même en trois sous-parties consacrées respectivement à la « Littérature et [aux] paradigmes scientifiques », à « La littérature et [au] vivant », et à la « Littérature et [aux] émotions ». Enfin la troisième partie consacrée aux « Humanités numériques » comprend trois sous-parties aux sous-titres anglais : «Digital Aesthetics and Reading Strategies », « Games and Narrative », « Local Vs. Global Frames ». Le volume contient une bibliographie générale relative au Congrès – dotée d’une partie consacrée à la littérature et aux sciences et d’une autre axée sur le « comparatisme et les ←339 | 340→humanités numériques » –, un index des noms propres valable pour les six volumes, et les résumés de chaque contribution publiée dans ce même volume 6. Malgré cette structure claire et précise, le lecteur pourrait regretter que la deuxième partie ne fasse pas l’objet d’une introduction ou d’une présentation en bonne et due forme, comme c’est le cas de la première et de la troisième partie. Seule la deuxième sous-partie de cette deuxième partie bénéficie d’une introduction, et il peut en ressortir une impression quelque peu confuse. La comparaison avec le premier volume, doté lui-même de toute une série d’introductions, fait en effet d’autant plus ressentir cette lacune. Sans doute peut-on la mettre sur le compte de l’originalité thématique que suppose le rapprochement des sciences et de la littérature. Consacrant leur premier volume à l’étude de la Littérature Comparée des Périodes Anciennes (LCPA), ses auteurs étaient sans doute scientifiquement mieux armés pour aborder leur objet d’études. À l’inverse, pour étudier le rapprochement des sciences et de la littérature, les responsables du volume 6 ont pu manquer d’un certain appareillage conceptuel et davantage surtout d’une tradition scientifique. Par ailleurs, si les subdivisions des parties II et III permettent d’établir une réelle cohérence dans la série des contributions, c’est moins le cas pour la première partie qui laisse le lecteur envisager lui-même la cohérence de ces premières contributions.

La première partie s’intéresse en particulier à la perception des sciences par la littérature. Il s’agit d’une approche unilatérale. Les contributions sont rassemblées et présentées par Christine Baron qui s’interroge dans une sorte de préface sur « ce que savoir en littérature veut dire ». Cette introduction présente les enjeux épistémologiques de ce rapprochement. Tiraillée entre les exigences d’un savoir rigoureux et sa réalité artistique, la littérature soulève certaines polémiques lorsqu’elle prétend se rapprocher des sciences. Cette contribution évoque ainsi le courant philosophique très controversé qui prétend mettre sur un pied d’égalité la science et la création artistique. Puis Christine Baron mentionne les études sociologiques de la littérature, assez bien développées. La génétique textuelle prétend également appliquer au texte littéraire la méthode d’analyse des sciences naturelles en considérant le texte comme un véritable organisme vivant. Remarquant enfin que la littérature ne se présente pas comme un véhicule de contenus cognitifs, Christine Baron précise que la littérature contextualise les contenus en leur donnant une interprétation, qu’elle les historicise, qu’elle relie un savoir à un état de choses politique, ←340 | 341→économique, ou encore existentiel, par la métaphorisation. Interrogeant l’usage fait de ces savoirs véhiculés par la littérature, l’auteur précise que la littérature reconfigure le monde que nous habitons. L’apport de la psychanalyse n’est pas oublié. Cette jeune science permet en effet de reconfigurer en particulier les personnages de fiction littéraire. S’il convient de saluer l’effort de l’auteur à balayer les différents champs du savoir scientifique explorés par la littérature, le lecteur peut toutefois regretter que cette introduction à la première partie ne présente pas de manière plus exhaustive les mérites de chaque contribution contenue dans la première partie pour les rattacher à la problématique initiale. L’auteur le fait pour certains articles, et souvent de manière allusive, mais pas de manière systématique.

Cette première introduction est alors suivie de sa série de contributions. Gisèle Séginger interroge la notion de paradigme pour explorer les rapports de la littérature et de la science. Elle compare notamment les approches universitaires des deux disciplines pour mettre en valeur la particularité de chacune. Elle approfondit les aspects sociologiques, philosophiques, historicisants. L’exemple de Flaubert permet alors de conclure que la notion de paradigme scientifique peut structurer un texte littéraire, qu’elle rend éventuellement compte d’un réseau intellectuel complexe et enfin que le texte littéraire peut explorer la connaissance scientifique.

Trois premières contributions s’intéressent au dialogue de la littérature avec les sciences : Marie Cazaban-Mazerolles compare deux œuvres qui favorisent ce dialogue : le Brave New World d’Aldous Huxley et La Possibilité d’une île de Michel Houellebecq. Elle y étudie en particulier les défis posés par la première à la seconde. Nicholas Manning interroge pour sa part les mythes et les malentendus des modèles littéraires et biologiques de l’affect. Et Sébastien Olson-Niel s’intéresse aux transferts épistémologiques chez Herman Melville, Émile Zola, Romain Gary et Michael Cunningham. Il y examine les spectres de la science et les transferts scientifiques.

Deux autres articles interrogent la dimension pédagogique de la littérature dans le domaine scientifique : Carine Goutaland analyse ainsi les métaphores de l’ingestion du savoir dans la littérature naturaliste. Et un article rédigé à six mains par Silvia Aymerich-Lemos, Hélène Beaulieu et Joseph-Joan Centelles étudie le néologisme « LabLit », la fiction destinée à favoriser l’apprentissage des sciences par les jeunes.

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Carolina Ferrer et Laurence Dahan-Gaida explorent dans deux articles différents la représentation littéraire d’une idée scientifique : la première approfondit la théorie du chaos dans les sciences humaines et sociales et la seconde compare chez Paul Valéry et Robert Musil la réflexion sur le temps et ses représentations avec une approche essentiellement philosophique.

La deuxième partie débute par une sous-partie consacrée aux rapports de la littérature aux savoirs et aux émotions. Deux articles se confrontent à la question que posent ces rapports : Kathleen L. Komar analyse la manière dont les technologies électroniques appréhendent la littérature et interroge à l’inverse la façon dont la littérature envisage l’espace cybernétique. Patrizia Piredda pour sa part étudie comment Heidegger et Pirandello donnent au savoir une dimension technique. L’intérêt de cet article réside notamment dans le rapprochement d’un philosophe et d’un écrivain dans l’exploration prométhéenne des savoirs scientifiques.

La deuxième sous-partie se consacre aux rapports de la littérature au vivant. Si nous avons pu regretter que la deuxième partie ne soit pas introduite en bonne et due forme, cette deuxième sous-partie fait l’objet d’une introduction par Haun Saussy qui insiste sur la comparaison de la structure notamment métaphorique de la littérature avec celle d’un organisme vivant constitué par tout un réseau de cellules. Par ailleurs, le véritable point de comparaison entre la littérature et cet organisme vivant serait l’idée de créer de la vie à partir d’éléments qui eux ne sont pas vivants. La comparaison d’une œuvre littéraire et d’un organisme vivant s’appuie sur la théorie formaliste de l’altération du genre développée par Chklovski et Tynianov.

Dans cette deuxième subdivision, Carlos Rojas compare la circulation de microbes mortels à la diffusion du savoir dans le roman Ruyan@SARS.come de Hu Fayun qui utilise l’image ironique d’une censure étatique, métaphorisée en organisme dont le système immunitaire élimine les microbes, c’est-à-dire les œuvres jugées malsaines. Dans le même registre, Mirian Carballo observe dans les romans de Margaret Atwood Oryx and Crake (2003) et The Year of the Flood (2010), ainsi que dans le film de James Cameron Avatar de 2009 la dissolution des frontières entre les espèces humaines et le domaine naturel que suppose notamment la dimension en 3D du support filmique.

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La troisième sous-partie qui se propose d’étudier les rapports de la littérature aux émotions comprend trois articles : dans la tradition de la philosophie idéaliste allemande, Joëlle Prungnaud établit un rapport entre les émotions provoquées par l’architecture et la littérature comparée. Puis Róbert Gáfrik explore le lien qui peut exister entre les recherches actuelles menées sur les émotions et la poétique sanskrite en particulier et comparatiste en général. Enfin, Silvia Ulrich s’intéresse à la nouvelle de Stefan Zweig Brûlant secret pour y explorer les relations entre les émotions et l’hôtel, soit l’espace dans lequel elles peuvent évoluer avec les personnages.

La troisième partie consacrée aux humanités numériques est introduite par H-J. Backe qui, prudent, laisse entrevoir quelque inquiétude sur l’avenir des humanités traditionnelles. L’auteur remarque que la littérature numérique demeure un vaste champ d’investigation inexploité et propose une série de problématiques sur la pertinence et l’efficacité des outils d’analyse comparatiste, sur le statut de l’auteur, celui du texte ou même celui de la littérature.

Deux articles illustrent la problématique des stratégies de lecture dans le domaine des esthétiques numériques : Alckmar Luiz Dos Santos dresse un état des lieux de la littérature numérique contemporaine du Brésil. Et Matti Kangaskoski étudie le poème numérique de Young-Hae Chang Heavy Industries « Dakota ».

Deux autres articles explorent les liens de la narration et des jeux vidéos. H. J. Backe adopte une démarche « défamiliarisante » des innovations artistiques dans les jeux vidéo à partir des outils d’analyse de la sémiologie. Solvejg Nitzke étudie quant à elle le savoir conditionné tant par la fiction que par les sciences.

Enfin, dans une dernière sous-partie qui analyse les liens dialectiques entre l’échelle mondialisée et locale de l’ère numérique, Isabelle Krzywkowksi pose les questions soulevées par les littératures numériques dans un contexte de mondialisation, et ce faisant, elle compare les littératures numériques d’Allemagne et de France, toutes deux faiblement développées sur des modes différents et insiste plus sur l’aspect révolutionnaire d’internet que sur celui de l’usage informatique. Puis Amelia Sanz, Miriam Llamas, Begoña Regueiro analysent les conséquences de la révolution numérique mondialisée sur l’écriture, tant ←343 | 344→dans sa production, que sa diffusion et sa consommation, concluant sur l’importance de ce vaste champ d’études encore aujourd’hui largement inexploité.

 

Thomas Buffet

thomas.buffet@dbmail.com

Centre de Recherche en Littérature Comparée (CRLC-EA 4510)

Université Paris-Sorbonne