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Recherche littéraire / Literary Research

Automne / Fall 2020

Series:

Edited By Marc Maufort

Julie K. Allen, Eugene L. Arva, Jean Bessière, Helena Carválho Buescu, Vanessa Byrnes, Chloé Chaudet, Yves Clavaron, Christophe Den Tandt, Catherine Depretto., Theo D’haen, Caius Dobrescu, Dong Yang, Brahim El Guabli, Nikki Fogle, Gerald Gillespie, Kathleen Gyssels, Oliver Harris, Sándor Hites, Michelle Keown, S Satish Kumar, Jacques Marx, Jessica Maufort, Marc Maufort, Jopi Nyman, David O'Donnell, Liedeke Plate, Judith Rauscher, Haun Saussy, Karen-Margrethe Simonsen, Chris Thurman, Anne Williams, Janet M. Wilson, Chantal Zabus, Gang Zhou

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Eduardo F. Coutinho, ed. Brazilian Literature as World Literature. London: Bloomsbury, 2018. Pp. 357. ISBN: 9781501323263. (Helena Carvalhão Buescu)

Eduardo F. Coutinho, ed. Brazilian Literature as World Literature. London: Bloomsbury, 2018. Pp. 357. ISBN: 9781501323263.

Helena Carvalhão Buescu

hbuescu@letras.ulisboa.pt

Universidade de Lisboa

La collection déjà très riche coordonnée par Thomas O. Beebee, intitulée « Literatures as World Literature », nous offre ici un volume consacré à la littérature brésilienne. Cet ouvrage collectif rassemble les travaux de 13 différents contributeurs, tandis que l’éditeur, Eduardo Coutinho, se charge, en plus de sa propre contribution, de la rédaction du premier chapitre introductif. L’organisation choisie est clairement historique, optant pour une présentation des articles selon un ordre chronologique – incluant donc des voix luso-brésiliennes allant du XVIIème siècle jusqu’au post-modernisme.

Les premier et dernier articles (l’introduction de Coutinho et la contribution d’Abdala Junior) encadrent les différents chapitres portant sur des questions d’ordre générique et conceptuel, toutefois directement significatives pour la littérature-monde (world literature). Les contributeurs sont des spécialistes en littérature brésilienne, littérature comparée, différentes littératures européennes, et tous jouissent d’une excellente réputation dans leur domaine, confirmée par les essais rédigés pour ce volume. La qualité globale du livre est donc assurée, ainsi que la diversité d’approches et d’objets – du sermon baroque au théâtre moderne, de l’indigénisme au roman-épique de Guimarães Rosa, du modernisme au post-modernisme, en passant par des écrivains dont l’œuvre est, en elle-même, un reflet de la littérature-monde (Machado, Rosa, Lispector, Amado).

Cette diversité ne nuit en rien à la cohérence du projet, au contraire : la littérature brésilienne est présentée comme une conjonction fertile de ←281 | 282→points de départ et d’arrivée, de traditions, de conflits et de négociations. Mais finalement c’est surtout cet aspect non-uniforme qui permet à la littérature brésilienne d’approcher et de développer le statut même de littérature-monde. Aborder cette discipline présente certains écueils (que je préfère toujours appeler littérature-monde comparée, parce que c’est bien ce qu’elle est, à mon avis) : la non-historicisation, par exemple, ou la tentation d’uniformiser et de ne pas accepter les dissemblances. Comme le rappelle si bien Abdala Junior dans l’essai qui clôt ce volume, tout comme le font les diverses approches des différents auteurs, c’est bien « ce qui cloche » qui toutefois peut donner de l’ampleur et de la densité à la littérature-monde. Le Brésil en est un merveilleux exemple. Pas question, dès lors, de trouver (ou de construire) des uniformités qui se seraient constituées comme continuités. A vrai dire, c’est le dynamisme et la diversité de questions convergentes dans la littérature brésilienne qui font sa richesse en tant que littérature-monde.

Étant portugaise moi-même, je dois admettre que je serais peut-être plus attirée par un ouvrage qui tirerait profit du fait que la langue portugaise s’étend sur différents continents, l’Europe, l’Amérique et l’Afrique, et sous la forme de divers dialectes. Ce qu’on a l’habitude de nommer « la lusophonie » (désignation sur laquelle j’ai assez de réserves) serait aussi un champ extraordinaire pour y placer la littérature-monde, dépassant l’aire nationale initiale. Mais c’est peut-être la logique de la série de Beebee qui est ici en question et, de ce point de vue, l’ancrage du volume dirigé par Coutinho répond très précisément à ce défi. Toutefois, j’aurais aimé lire une réflexion explicite sur les rapports (concrets, même si divergents) entre littérature nationale et littérature-monde, parce que c’est là une question cruciale dans la discipline. Il s’agirait alors de quelque chose de plus étayé que ce que Coutinho décrit comme « the relationship between Brazilian and world literature » (2). En effet, cette formulation laisse la lectrice un peu sur sa soif, notamment quand on essaye de comprendre le cadre conceptuel où les diverses formes de relation (incluant convergences et divergences) entre nation et « monde » peuvent être encore particulièrement dynamiques. C’est le cas dans un pays qui, comme le Brésil, ne cesse de chercher à préciser son identité nationale (si toutefois il n’y en ait qu’une). Le cadre de la littérature-monde peut justement contribuer à ébaucher ce champ de réflexion. En effet, le concept de « nation », dans le cadre de la littérature-monde, ne peut qu’être considéré comme un défi. Il conviendrait alors d’en argumenter les possibilités mais aussi les limites.

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Plusieurs textes me semblent justement aller dans le sens d’un possible développement de ce problème, et ne pas l’éliminer de la confrontation entre une littérature nationale et le cadre plus ample de la littérature-monde. Un exemple parfait est celui du chapitre élaboré par Roberto Acízelo sur la figuration de l’Indigène en général, mais aussi, et en particulier, de Norberto de Sousa Silva. Les propos d’Acízelo en ce qui concerne la naissance et le développement du mouvement indigène, et la reconnaissance de ses deux sources, l’européenne et l’autochtone, illustrent bien la manière dont la littérature-monde est impliquée dans les délimitations d’une soi-disant littérature nationale, brésilienne en l’occurrence. C’est d’ailleurs cette conscience qui permet de dépasser les contours d’une opposition ancrée dans une putative « essence pure » de toute littérature nationale.

Trois autres exemples peuvent eux aussi contribuer à éclaircir cette dimension, et on peut les trouver dans les essais de Jobim, sur Machado de Assis, de Rita Terezinha Schmidt, sur Clarice Lispector, et de Coutinho lui-même, sur Guimarães Rosa. J’ai signalé préalablement que l’on pourrait argumenter, pour chacun de ces écrivains, qu’ils constituent une version de la littérature-monde en eux-mêmes. En effet, les réserves exprimées par Machado sur « le sentiment de la nationalité », ainsi que sa pratique d’écrivain et aussi d’essayiste, développent l’idée d’une nationalité littéraire et culturelle hétérogène, où la confrontation entre des éléments disparates n’aboutit jamais nécessairement à un résultat uniforme. Ceci deviendra d’ailleurs plus clair dans l’essai de Lucia Helena sur le modernisme, et l’importance que ce mouvement aura, dans la littérature brésilienne, comme générateur de la conception maintenant devenue célèbre d’« anthropophagie », par laquelle l’importation d’éléments est amalgamée avec les conditions culturelles et littéraires d’origine autochtone, arrivant à un résultat pour ainsi dire « métisse », où monde et nation ne peuvent plus se séparer. Dans sa contribution sur Clarice Lispector, Rita Terezina Schmidt cerne sa production littéraire comme un ensemble qui, de sa propre réception à l’étranger, et sa traduction dans des langues et des contextes culturels hétérogènes, constitue un cas singulier dans le cadre des études féministes. Ceci aurait peut-être dû être considéré dans un essai séparé, offrant une réflexion plus approfondie, autour de la notion de circulation (développée ces dernières années par Jobim, un des auteurs de ce collectif). En effet, les conditions de la traduction et de la réception, à la fois de Lispector mais aussi plus généralement des auteurs de portée mondiale comme Rosa et Machado, ←283 | 284→pourraient faire l’objet de tout un chapitre sur la question décisive de la circulation de la littérature brésilienne comme littérature-monde. C’est aussi le cas de Guimarães Rosa, qui par son soi-disant régionalisme atteint le statut, qui pourrait sembler incompatible avec celui-ci, de l’innovation cosmopolite. Ceci s’effectue surtout par le biais de son langage créatif, où l’invention discursive devient le mouvement-même du dynamisme et de l’hétérogénéité de son plus grand roman.

Tous les contributeurs, du fait de leurs divers points de vue et objets de réflexion, confirment cette idée, qui me semble cruciale, d’une littérature nationale qui, dans sa formation et son développement mêmes, nous donne à voir le caractère composite des éléments qui l’ont constituée. De ce point de vue, le cas du Brésil est peut-être un cas surprenant, par sa proximité historique, pour l’interrogation de ce qu’est une littérature « vraiment » nationale. Paradoxalement, du moins à mon avis, la recherche de la littérature nationale, au Brésil, ne pourrait se faire qu’en acceptant et en accentuant les dissemblances qui l’ont, dès le début, forgée. En cela, ce volume offre un champ paradigmatique pour la prolongation d’un débat qui touche toutes les littératures nationales. Ce débat n’a pas encore réellement connu un véritable essor dans le cadre de la littérature-monde. La série dirigée par Beebee se place ainsi au centre d’une interrogation fondamentale dans le domaine de la littérature-monde.

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