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Recherche littéraire / Literary Research

Automne / Fall 2020

Series:

Edited By Marc Maufort

Julie K. Allen, Eugene L. Arva, Jean Bessière, Helena Carválho Buescu, Vanessa Byrnes, Chloé Chaudet, Yves Clavaron, Christophe Den Tandt, Catherine Depretto., Theo D’haen, Caius Dobrescu, Dong Yang, Brahim El Guabli, Nikki Fogle, Gerald Gillespie, Kathleen Gyssels, Oliver Harris, Sándor Hites, Michelle Keown, S Satish Kumar, Jacques Marx, Jessica Maufort, Marc Maufort, Jopi Nyman, David O'Donnell, Liedeke Plate, Judith Rauscher, Haun Saussy, Karen-Margrethe Simonsen, Chris Thurman, Anne Williams, Janet M. Wilson, Chantal Zabus, Gang Zhou

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Jüri Talvet. Critical Essays on World Literature, Comparative Literature and the “Other.” Newcastle-upon-Tyne: Cambridge Scholars, 2019. ISBN: 9781527538689. (Jean Bessière)

Jüri Talvet. Critical Essays on World Literature, Comparative Literature and the “Other.” Newcastle-upon-Tyne: Cambridge Scholars, 2019. ISBN: 9781527538689.

Jean Bessière

jean.bessiere@sorbonne-nouvelle.fr

Université Sorbonne Nouvelle

Jüri Talvet, Professeur à l’Université de Tartu, nous offre, dans son Critical Essays on World Literature, Comparative Literature and the “Other”, recueil de divers articles et conférences, une ample réflexion sur la littérature comparée, la « World Literature », les études littéraires comprises très largement. Cette réflexion est donnée pour elle-même ; elle est aussi prise dans un riche ensemble de références à des œuvres, à des contextes littéraires, de comparaisons – Moyen Age, Renaissance, grandes littératures européennes, littérature hispano-américaine, littérature chinoise, littérature estonienne, études de genre (le roman), d’époque (le romantisme), etc. Cette réflexion et ces références sont enfin indissociables de la propre histoire universitaire de Jüri Talvet qu’il rappelle, avec beaucoup de pertinence, dans la préface à son ouvrage et qui expose l’arrière-plan de sa défense de la littérature comparée.

Il y a, en effet, une nécessité et une utilité de la littérature comparée dans le contexte d’un petit pays, à la langue et à la culture incontestables et cependant ignorées ou négligées, longtemps pour des raisons politiques et géopolitiques au sein de l’empire soviétique, et, aujourd’hui, à cause de la « minorité » de l’Estonie – pays d’un peu plus d’un million d’habitants, dont la langue, qui appartient à la famille finno-ougrienne, est elle-même une singularité au regard des langues de grande diffusion. Dans cette histoire personnelle et universitaire, la littérature comparée apparaît attachée moins à des questions, diverses, d’identité qu’à une entreprise de mise en relations entre œuvres, littératures, et au fait qu’elle permet ←285 | 286→de dessiner le « sol » le plus riche possible pour quiconque reconnaît son propre intérêt pour la littérature, les humanités, l’humanisme. Certains pourront dire que c’est là retourner à des approches ou des pratiques conventionnelles ou datées de la littérature comparée. Ce serait là une erreur de lecture. En même temps qu’elle permet de préserver une fidélité aux grandes traditions littéraires occidentales, qui pesaient d’un poids presque secret dans l’Estonie soumise à l’empire soviétique, la littérature comparée, telle que la voit Jüri Talvet, en une vision rigoureusement actuelle, ne se limite pas seulement à des perspectives historiques, philologiques, culturelles, internationales. Derrière ces adjectifs, Jüri Talvet invite à identifier bien des champs de cette discipline et, plus spécifiquement, les études culturelles, comprises très largement, qu’il n’approuve pas, la déconstruction qu’il critique parce qu’il y voit un exercice de dissolution des humanités, le sociologisme qu’il tient pour insupportable à quiconque a été soumis aux conventions du marxisme, et toute théorie livrée à sa théorisation et à l’infini de ses discours, comme hors sol et dans un lien trop peu fréquent aux œuvres littéraires mêmes.

À l’encontre de ces voies aujourd’hui dominantes, l’actualité de la littérature comparée se dit simplement : selon la réponse qu’elle permet d’apporter à la notation fréquente de la crise des humanités. Cette crise est une crise des méthodes qui privent les humanités de tout sol, parce qu’on oublie que s’agissant de la littérature, des littératures et des recherches qu’elles appellent, rien ne peut être créé, ni pensé, ni étudié, si on abandonne les références au sujet, aux leçons de Jüri Lotman sur la sémiosphère, au rapport au monde et à tout autre – tout autre être humain, toute autre culture –, à l’évidence de la créativité, que Jüri Talvet note en empruntant la notion d’explosion à Jüri Lotman, et, plus essentiellement, si on ignore ce qui fait le pouvoir de l’œuvre littéraire : son caractère esthétique, c’est-à-dire sensible, par quoi elle peut être du sol même et de tout autre, et reçue en tout lieu, par quiconque ; son discours propre, à la fois allégorique, ainsi capable d’allier idée et image et d’assurer une lisibilité, et métaphorique, ainsi apte, par le jeu de la métaphore, à s’ouvrir en lui-même à tout autre. La littérature comparée est le recueil de ces références et des approches de la littérature qu’elles suscitent. Elle est, en elle-même, la reconnaissance d’une poétique fondamentale, qu’on devrait identifier dans toutes les œuvres importantes : cette poétique allie création et anthropologie et permet des créations littéraires corrélées à travers le temps et à travers les cultures ; elle autorise les lectures comparatistes, transnationales, transculturelles, et les comparaisons littéraires, qui sont ←286 | 287→des actualisations de corpus d’œuvres sans que l’histoire soit ignorée. On pourrait commenter longuement ces propositions de Jüri Talvet. Disons qu’elles définissent la littérature comparée comme une discipline qui ne sépare pas les œuvres de contextes spécifiques et qui cependant reconnaît leur aptitude à être diffusées, reprises, lues en bien des lieux et des temps, sans qu’on ait à en venir à des lois des sciences humaines qui imposeraient des études externes de la littérature, sans qu’on ait à s’enfermer dans une poétique de l’autonomie, ni, enfin, sans qu’on ait à être asservi à des séries historiques. Par quoi, la littérature comparée, en un jeu de liberté, ne cesse de faire varier son « edaphos », son sol, pour répéter un terme qu’utilise Jüri Lotman.

Cette approche de la littérature comparée n’exclut pas de reconnaître des champs voisins, « World Literature », études de traduction, panoramas historiques, études littéraires nationales. Sans qu’on puisse entrer ici dans trop de détails, dégageons la perspective pluraliste de Jüri Talvet. Il a une conviction claire et constante : si on entend reconnaître un droit de cité à l’autre, on ne peut pas développer une pratique critique monologique ; elle doit être souple et faire droit à des antithèses ou à des oppositions. Ainsi à propos de la « World Literature » : celle-ci ne peut seulement s’attacher à des canons littéraires, fussent-ils mondiaux ; ils portent une part d’univocité. Or, dès lors qu’on reconnaît des œuvres canoniques – Jüri Talvet en cite un grand nombre –, on reconnaît une propriété d’altérité. Ainsi à propos des études de traduction : Jüri Talvet rappelle leur partage entre une dominante littéraliste et une dominante adaptative ; chacune est, à sa manière, univoque ; il vaut mieux voir le traducteur et sa traduction dans un rapport symbiotique avec l’œuvre, selon une manière d’échange dans lequel le traducteur ne cesse de se situer et de renouveler la possibilité de la symbiose. Ainsi à propos de l’histoire littéraire : aucune histoire ne peut être nomologique ; toute histoire est une histoire de variation et d’ouverture. Aussi, Jüri Talvet voit-il les études d’intertextualité, sortes de longues histoires de la continuité des textes, comme des dessins trop contraignants des rapports d’œuvre à œuvre – on mettrait l’œuvre seconde comme sous l’autorité de l’œuvre première, antécédente. Il préfère considérer les liens manifestes d’œuvre à œuvre, ou plus simplement, leurs ressemblances, comme des exemples de « transgeniality ». On retrouve, avec ce terme, la notation de l’altérité et on vient à l’idée d’accueil dont elle est inséparable. Hors de la seule histoire littéraire, altérité et accueil peuvent être en eux-mêmes des thématiques critiques qui permettent de construire des comparaisons littéraires, aux ←287 | 288→données parfois fort distantes ou fort hétérogènes – le poète estonien contemporain, Juhan Liiv, et le poète chinois, Jidi Majia, de la minorité Yi. Ainsi à propos des littératures nationales : chacun s’accordera avec Jüri Talvet – traiter d’une littérature selon ses seuls aspects nationaux conduit à des conclusions restreintes. Il est plus remarquable que l’auteur considère la littérature nationale d’un petit pays, l’Estonie, de la même manière. Il faut comprendre : des échanges littéraires, si on fait droit à l’altérité, sont des échanges égaux. Ajoutons : sans cette hypothèse ou cette condition d’une égalité de droit, tout échange risquerait d’être une domination. Les littératures étrangères présentes, traduites en Estonie ou assimilées par la littérature locale, ne laissent déceler aucun exercice de domination. C’est pourquoi, selon Jüri Talvet, tout comparatiste devrait avoir une connaissance et une pratique d’une littérature mineure ; il y trouverait l’illustration d’une égalité ou de l’attente d’une égalité.

Il est rare aujourd’hui de trouver dans un ouvrage de littérature comparée des références explicites et développées à l’éthique et à la morale. Les chapitres 5, 6, 7 et 8 de ce recueil d’essais portent sur l’éthique, la morale, l’axiologie. Il ne faut pas entendre que la littérature est présentée comme le moyen de défendre tel type d’éthique, de morale, telles valeurs. Une œuvre n’est pas nécessairement « engagée » éthiquement. Elle est éthique par son statut même d’œuvre, par sa propriété d’altérité, par son attention à l’altérité, par le fait que l’écrivain et le lecteur sont inévitablement pris dans cette propriété et cette attention. On comprend que c’est là la conséquence directe de la poétique, déjà précisée, constitutive de toute œuvre. On comprend que se trouve, par-là, définie une orientation possible de la critique littéraire sans que soit proposée une règle morale quelconque. Il suffit de citer le titre du chapitre 7, dont il faut dire que l’expression est particulièrement forte : « The Challenge of Axiological (Re)orientation of Literary Canons : Can Ethical Literary Criticism Provide Salvation ? » Il y a une autre manière de dire cette perspective éthique : lire dans l’œuvre l’« infra-other », un terme de Jüri Talvet, et refuser une « self-conscience », qui se voudrait achevée.

On vient à un paradoxe. Jüri Talvet développe une vision caractérisée de la littérature comparée ; il ne s’attache pas cependant à donner une liste de paradigmes et de méthodes. Ce paradoxe a sa solution. Cette vision se définit dans les termes qui viennent d’être dits. Ces termes sont eux-mêmes attachés à la lecture directe d’une époque littéraire, de grandes œuvres, qui sont illustratrices en elles-mêmes de cette poétique et de son souci de l’autre – ainsi de la plupart des œuvres que cite Jüri Talvet et qui ←288 | 289→lui permettent de placer côte à côte Montaigne et le poète estonien Liiv, ce même écrivain et Unamuno –, de ces perspectives éthiques – ainsi de l’humanisme de la Renaissance. De longues chaînes se dessinent. Elles portent parfois, sans exclure les perspectives qui viennent d’être notées, sur des topos, sur des comparaisons qui relèvent de la titrologie (roman européen et roman sud-américain), sur des continuités littéraires à partir de Dante. Certains craindront la disparate ou une part d’arbitraire. Il y a une limite assurée à cette crainte. La disparate ou l’arbitraire ne sont pas possibles, d’une part, parce que toute lecture est ici littérale, d’autre part, parce que, pour Jüri Talvet toute lecture est située – en un sens contextuel et un sens existentiel. Contexte : les œuvres font contexte par leurs rapprochements ; ce contexte n’est pas impropre car il relève des jeux de l’altérité. Sens existentiel : tout lecteur est lui-même situé et inscrit dans une position par les œuvres qu’il lit, et se trouve ainsi pris dans une expérience d’existence, celle du moi et de l’autre. C’est là une dualité qui revient souvent dans cet ouvrage. Notons que ce n’est pas là une banalité. Certes, l’autre est certain, inévitable. Mais, pour Jüri Talvet, tout se joue dans la négociation avec l’autre, avec la distance de la différence. La littérature comparée est l’exercice d’une telle négociation, ainsi que les grandes œuvres le sont. Ces remarques peuvent se formuler d’une manière plus nette ou plus brutale : puisque la présence de l’autre est assurée, il est vain d’imiter toute une part de la critique contemporaine, qui ne cesse de célébrer l’autre, une manière d’autre absolu ; il vaut mieux considérer l’autre selon sa distance et sa différence, autrement dit, selon un éloignement qui appelle un calcul de proximité.

Jüri Talvet n’évite pas un débat devenu fort conventionnel, celui de la littérature comparée et de la « World Literature ». De fait, il ne s’engage pas dans les détails habituels de ce débat, car il ne voit pas d’opposition stricte entre l’une et l’autre discipline ; il les place sous le signe d’une symbiose. Ce n’est là ni une position de facilité, ni la recherche d’une conciliation sans conséquence. Dès lors qu’on a à l’esprit les principales perspectives de la pensée critique de Jüri Talvet, l’opposition et le débat ne valent pas véritablement. On ne peut concevoir la diffusion la plus grande d’œuvres littéraires sans considérer leur reconnaissance propre de l’altérité, même si cette reconnaissance reste indirecte, même si elle appartient au seul jeu des images et des figures littéraires et poétiques.

Nous avons ici proposé un strict compte rendu de cet ouvrage, Critical Essays on World Literature, Comparative Literature and the “Other”. Nous entendons cependant donner un plein droit de cité à l’originalité et ←289 | 290→l’éthique de la pensée critique de Jüri Talvet. On aurait pu poursuivre plus longuement : lire ces essais critiques selon une lecture comparée avec les principaux « traités » contemporains de littérature comparée, de « World Literature », selon une lecture accompagnée du rappel des principales thèses de la déconstruction, du postcolonial, du postmoderne, de la vaste « French theory » – toutes choses auxquelles Yüri Talvet faire référence. Supposons que nous ayons pratiqué une telle lecture. Cette lecture nous enseignerait : Jüri Talvet est, de fait, en dialogue implicite avec toutes les thèses que portent les travaux attachés à ces orientations critiques. Mais il ne cherche pas à faire de la théorie sur la théorie, à ajouter des arguments pour défaire d’autres arguments. Sa théorie de la littérature comparée, car il a bien une théorie de cette discipline, naît de ce que font les œuvres mêmes : ne cesser de négocier la distance de la différence. Jüri Talvet reste ainsi fidèle au lycéen, à l’étudiant qu’il fut à l’époque de l’empire communiste. Cet étudiant a appris à reconnaître et à négocier la distance qui le séparait de ce qui lui était un autre radical : les grandes œuvres de l’Occident. C’est cette leçon de la résistance à un empire, à tout empire, que Jüri Talvet reprend dans sa défense de la littérature comparée. Cette leçon, qui fait la pleine actualité de la littérature comparée, porte deux conséquences : il ne faut pas craindre d’affronter le relativisme – culturel, cognitif, éthique –, inévitable lorsqu’on décide de refuser l’empire et de reconnaître qu’on appartient à une « petite » culture ; il faut savoir, à l’occasion de cet affrontement, reconnaître l’autre. Par quoi, on entre dans un jeu d’universel sans règle d’universalité. Ce sont là des conséquences que ne peut refuser la « World Literature » : dire la « World Literature », ce n’est que dire la littérature universelle sans règle d’universalité, parce qu’elle est la littérature de tout autre – ce tout autre que Dante et Montaigne, pour citer deux écrivains auxquels Jüri Talvet fait souvent référence, nous invitaient, tôt dans la l’histoire occidentale de la littérature, à reconnaître. L’actualité retrouve la grande tradition qui est, de fait, dans les lectures que nous propose Critical Essays on World Literature, Comparative Literature and the “Other”, une tradition de libération.

Il y a bien, dans cet ouvrage, une réponse à la crise des humanités. C’est une réponse importante, formulée d’une manière sobre et hors de vaines polémiques, une réponse qui mériterait d’être comparée à d’autres thèses critiques, qui se veulent libératrices mais qui restent fortement monologiques, ne serait-ce que par leurs arrière-plans épistémologiques ou idéologiques. On pourrait ainsi mener des comparaisons avec bien ←290 | 291→des penseurs cités par Jüri Talvet, Foucault, Bourdieu ; permettons-nous d’ajouter une autre possibilité de comparaison, celle qui nous conduirait à Gayatri Spivak, largement attachée à la défense de l’autre et avocate de la littérature comparée.

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