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Recherche littéraire / Literary Research

Automne / Fall 2020

Series:

Edited By Marc Maufort

Julie K. Allen, Eugene L. Arva, Jean Bessière, Helena Carválho Buescu, Vanessa Byrnes, Chloé Chaudet, Yves Clavaron, Christophe Den Tandt, Catherine Depretto., Theo D’haen, Caius Dobrescu, Dong Yang, Brahim El Guabli, Nikki Fogle, Gerald Gillespie, Kathleen Gyssels, Oliver Harris, Sándor Hites, Michelle Keown, S Satish Kumar, Jacques Marx, Jessica Maufort, Marc Maufort, Jopi Nyman, David O'Donnell, Liedeke Plate, Judith Rauscher, Haun Saussy, Karen-Margrethe Simonsen, Chris Thurman, Anne Williams, Janet M. Wilson, Chantal Zabus, Gang Zhou

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Jean-Claude Laborie, Jean-Marc Moura et Sylvie Parizet, dir. Vers une histoire littéraire transatlantique. Paris : Classiques Garnier, 2018. Pp. 344. ISBN: 9782406077459. (Kathleen Gyssels)

Jean-Claude Laborie, Jean-Marc Moura et Sylvie Parizet, dir. Vers une histoire littéraire transatlantique. Paris : Classiques Garnier, 2018. Pp. 344. ISBN : 9782406077459.

Kathleen Gyssels

kathleen.gyssels@uantwerpen.be

Universiteit Antwerpen

Cet ouvrage collectif composé par un groupe de recherche à Paris Nanterre, rassemble un nombre impressionnant de travaux qui ambitionnent de redéfinir l’histoire littéraire selon une double démarche : d’une part, il s’agit de ne plus restreindre l’histoire littéraire à des ensembles nationaux ; d’autre part, d’ériger un certain nombre de nouvelles capitales de la littérature mondiale (et non plus se limiter à Paris, Londres ou New York). L’ouvrage privilégie de nouveaux axes de recherche (le Brésil, le Québec, l’Afrique lusophone) et de cartographie, offrant ainsi une histoire de la littérature moins eurocentrée. Clairement inspiré par les nombreux essais publiés par J. M. Moura et Y. Clavaron (qui avaient organisé un colloque à Saint-Etienne, dont les actes ont été publiés sous le titre Les Empires de l’Atlantique), le volume se structure en trois parties et suit un ordre chronologique.

Dans la première section, le propos est de remonter aux origines de l’élargissement d’un cadre européen en se penchant sur des chroniqueurs du Nouveau Monde et plus particulièrement des Amériques Noires. J.C. Laborie revient sur la notion d’« acculturation » de Roger Bastide et de son disciple Antonio Candido. Les découvertes de l’Amérique et du Brésil ont ouvert une première voie vers l’observation et la description de la littérature transatlantique essentiellement française et lusophone. Ce qui sous-tend l’ensemble des travaux de ce volume est le concept de décolonial, terme absent mais qui s’impose toutefois à travers les références à Walter Mignolo. Ce chercheur latino-américain est cité par ←303 | 304→Pierre Suter et Natascha Ueckmann. Ce terme est également suggéré dans les contributions de critiques brésiliens comme Silvia Contarini (Gyssels 2017). La décolonialité en effet vise à abattre les nombreuses frontières entre les différentes régions anciennement colonisées, et à stimuler l’indépendance des centres épistémologiques en favorisant les échanges sud-sud. C’est ce que le Kényan Ngugi Wa’Thiongo entendait par « decolonizing the mind », dès les années 70 du siècle dernier. Il suggérait de la sorte de briser la domination du « premier monde » et de l’hégémonie culturelle européenne et américaine. L’œuvre de Wa’Thiongo est étudiée ici par Pierre Boizete (133–46). A ces premiers constats, s’ajoutent d’autres apports : celui des féminismes. A cet égard, Chloé Chaudet remarque à juste titre la position quelque peu négligée de Hélène Cixous (voir Gyssels et Stevens) sous la plume de Judith Butler, celui ensuite des études du genre avec l’introduction tardive, en France, de l’intersectionnalité (voir Couti et Gyssels). Ces observations témoignent de l’importance de la géocritique (Bertrand Westphal aurait pu être cité dans ce contexte) et de la transversalité (N. Ueckmann).

Ce triple axe se reflète dans des analyses de textes de fiction d’auteur.e.s emblématiques : Maryse Condé y a toute sa place (Fournier-Kiss, 223–36), flanquée de Glissant dont l’aspiration à la transatlanticité semble résonner avec la “tropologie” (Frank Ankersmit) et l’écriture fictionnelle de l’Histoire (Sabine Gröning).

L’ouvrage inclut des études d’auteurs moins connus, comme Louis-Philippe Dalembert (les contributions de Suter et d’Odile Gannier). De même, Yves Clavaron nous fait découvrir Chief Olayodé et Taiye Selasi, pendant que Laborie aiguise notre désir d’en apprendre plus au sujet de Cruz et Souza (31). L’espace lusophone (Fernanda Vilar et Eugène Tavares) jouit ici d’une exposition remarquable.

Parmi les contributions très originales, notons encore la démonstration de la « circulation » transatlantique de la French Theory et du Nouveau Roman (Lison Noël, 121–32), de la Bible comme premier intertexte pour les littératures transatlantiques (Sylvie Parizet), ainsi que l’étude de l’espace québécois comme lieu de traverses et d’accueil pour des Méditerranéens (Stefania Cubedou-Proux) et des Haïtiens (B. Osiepa, qui orthographie mal le nom de Schwarz-Bart 217). Ces contributions décentrent l’histoire littéraire restée en effet trop longtemps euro- et ethnocentrée.

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La richesse d’un genre très italo-français, le sonnet, s’illustre ici dans les poétiques des Amériques et de la littérature africaine américaine. D. Rumeau cite entre autres l’exemple de Claude McKay (qui est afro-américain). Cette partie de l’ouvrage offre également une ouverture sur la mise en regard de l’Amérique latine (J. Cortazar) et de l’Amérique du Nord (R.L. Stevenson) par Raphaël Luis (263–76). Isolde Lecostey rappelle pour sa part combien le surréaliste Breton est affecté par son expérience mexicaine, teintée de contradictions.

Toutefois, il faut bien avouer que la lisibilité du volume pourrait être améliorée. D’abord, on ne peut que regretter l’usage abusif de l’italique dans le corps du texte (par exemple page 142), ainsi que dans les notes en bas de page. La combinaison avec les guillemets, tant pour les concepts introduits (dont certains sont cependant loin d’être en vigueur, et d’autres étrangement désuets) est superflue. Quant aux concepts, on n’appelle plus « écrivains de l’Atlantique noir » des « Afropéens » comme Kwahulé (étudié dans une excellente monographie de Virginie Soubrier, qui est absente dans la bibliographie d’Aurélia Mouzet). De plus, les citations dans les textes et les références en anglais qui figurent en bas de page sont en italique. Enfin, une convention rédactionnelle qu’il faudrait sans doute revoir est le flottement de la majuscule pour les mouvements ou courants, tels que la négritude et la poétique de la Relation glissantienne. Enfin, nous remarquons que le titre original de la première édition d’ouvrages parus en néerlandais (par exemple d’Ankersmit) fait défaut dans la bibliographie.

Dans l’ensemble, cette publication est inspirée par le comparatisme radical tel qu’on devrait davantage le prôner et l’enseigner. Elle reste forcément incomplète, d’autres régions et d’autres voix illustratives de cette mouvance restant hors champ. Il s’agit toutefois d’un ouvrage exemplaire qui, tout en traitant d’auteurs et critiques canoniques (Carpentier, Glissant et Mbembé), constitue un pas décisif vers une histoire littéraire résolument transatlantique.

Bibliographie

Couti, Jacqueline et Kathleen Gyssels, dir. « Mines de rien ». L’Antillaise et l’Afropéenne face aux tropologies, entre mythes et réalités au fil du temps. Numéro spécial de la revue French Literature and Culture 59 (2019).

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Gyssels, Kathleen. « Silvia Cantarini et al, dir. Interprétations postcoloniales et mondialisation. Littératures de langues allemande, anglaise, espagnole, française, italienne et portugaise. (Compte rendu) ». Recherche littéraire 33 (Eté 2017) : 52–57.

Gyssels, Kathleen et Christa Stevens, dir. Ecritures des origines, origines de l’écriture. Hélène Cixous. N°. spécial de la revue C.R.I.N. : Cahiers de la recherche des instituts néerlandais de langue et de littérature française 66 (2019).

Moura, J.M. et Clavaron, Y., dir. Les Empires de l’Atlantique. Bécherel : Editions Les Perséides, 2012.

Soubrier, Virginie. Le théâtre de Koffi Kwahulé. Amsterdam : Brill / Rodopi, 2016.

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