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Effort environnemental et équité

Les politiques publiques de l’eau et de la biodiversité en France

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Edited By Valérie Deldrève, Jacqueline Candau and Camille Noûs

Cet ouvrage contribue, à travers la notion d’effort environnemental, au débat sur les relations entre équité et efficacité des politiques publiques. Quel est l’effort environnemental demandé et quelle est sa répartition sociale ? Quels principes y président et quels sentiments de justice ou d’injustice sont générés ? En quoi les politiques environnementales qui requièrent cet effort contribuent-elles à créer, renforcer ou diminuer les inégalités sociales et environnementales existantes ? Il explore l’hypothèse, inspirée des controverses présentes dans la littérature, d’un effort environnemental plus élevé des populations les plus vulnérables socialement, indépendamment de leur plus faible impact sur l’environnement. Elle est mise à l’épreuve de deux politiques environnementales sectorielles : celle des parcs nationaux pour la biodiversité et celles des mesures agro- environnementales européennes et captages Grenelle pour l’eau. Les cas d’étude choisis dans des territoires de l’hexagone ou ultra-marin sont analysés depuis les points de vue post-colonial, d’écologie politique et de justice environnementale. Ils ont permis de cheminer vers une conceptualisation de la notion d’effort environnemental.

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Chapitre 2 La traduction de l’effort environnemental sur l’évolution des politiques touristiques à La Réunion. Un impact réel ou une continuité historique ? (Bernard Cherubini)

←88 | 89→Chapitre 2

La traduction de l’effort environnemental sur l’évolution des politiques touristiques à La Réunion. Un impact réel ou une continuité historique ?1

Bernard Cherubini

Introduction

L’origine du tourisme dans les Hauts de la Réunion remonte au XIXe siècle avec la découverte des sources thermales, le développement du thermalisme, la construction des villas de « changement d’air » (Hell-Bourg, Cilaos, Plaine-des-Palmistes, etc.), soit un tourisme domestique qui a plutôt concerné, jusqu’à la Belle Epoque, les élites locales, mais qui s’est transformé en tourisme de villégiature, institué en mode de vie, prenant appui sur l’existence d’une variété de climats et de microclimats que l’actuel projet de de développement économique du Parc national de La Réunion (PNRun) entend bien mettre en valeur. Le maintien de l’attractivité économique et touristique de ces sites pionniers est un enjeu important au niveau de la cogestion de ces espaces de préservation de la nature ou de la culture traditionnelle que le PNRun entend instaurer, aux côtés d’une multitude d’autres sites touristiques identifiés sur le territoire du Parc. Mais, dans le même temps, certains se sentent fragilisés par le projet de Parc, d’autres très menacés, quand d’autres encore se sentent confortés par les perspectives ouvertes par les stratégies de développement touristique annoncées pour 2014–2020. L’accès supposé ou ←89 | 90→imaginé comme restreint aux aires protégées pour certains usages, donc certains usagers, accroit le sentiment d’inégalité d’accès aux ressources naturelles et culturelles de la biodiversité.

Les professionnels du tourisme sont les premiers à mesurer l’impact du Parc national sur la fréquentation touristique de La Réunion. Le nombre total de touristes n’a pas fait un bond spectaculaire entre 2009 et 2018. Si l’on compare les seules données semestrielles (données IRT)2, on voit le nombre de touristes passer sur dix ans de 195 300 touristes (1er semestre 2009) à 241 579 (1er semestre 2018). Environ 100 000 d’entre eux sont hébergés dans leurs familles ou chez des amis, 52 000 sont originaires de La Réunion, 190 000 ne le sont pas. Les effets de la création du Parc ne sont pas non plus évidents en montée en gamme des structures hôtelières, pas plus qu’au niveau de la fréquentation des Hauts. De notre point de vue, les vrais impacts se situeraient plutôt au niveau des interactions entre professionnels et usagers, usagers-experts et gestionnaires des aires protégées, autour des enjeux affichés dans la charte du PNRun, selon les territoires et selon les thématiques privilégiées pour assoir le développement touristique.

S’agit-il d’un simple positionnement politique dont la lecture n’est liée qu’aux seuls rapports de force politiques, eux-mêmes liés aux mandatures actuelles ou récentes des élus locaux ? S’agit-il d’une réponse plus ancrée dans une analyse locale des retombées économiques de l’offre de développement proposée par le Parc ? S’agit-il d’un rapport de force construit sur des avis qui émanent de spécialistes locaux de la biodiversité ou d’associations ? S’agit-il d’un positionnement conjoncturel et provisoire dans l’attente de nouvelles tractations ?

Notre examen de ces questions reste centré sur les politiques touristiques qui se retrouvent mises en interaction avec les politiques environnementales, incarnées principalement par les dispositifs mis en place à partir de la Charte du Parc national de La Réunion. Des efforts évidents ont été faits par les acteurs du tourisme à la Réunion, depuis une trentaine d’années, pour développer une offre d’activité et d’hébergement en rapport avec l’évolution des clientèles touristiques des Hauts et des Bas (Dalama, 2004a ; 2004b). Peut-on analyser les attitudes récentes des populations locales réunionnaises (élus, représentants des acteurs professionnels et des usagers) à la lumière de ces évolutions ? Doit-on analyser ←90 | 91→ces attitudes en fonction des enjeux de justice environnementale, en fonction d’attentes de principes plus justes en matière de développement durable et de développement touristique ?

La difficulté rencontrée par l’équipe du Parc pour faire adhérer l’ensemble des communes concernées au projet, donc obtenir une signature de la charte du Parc national dans certaines communes, suit des logiques de solidarité fonctionnant au niveau des communautés de commune et des appartenances partisanes et politiques. Porté à l’origine par des élus de l’Est, le projet de Parc national s’est heurté aux alternances politiques de la région et au rejet systématique de certaines communes. La politique culturelle de mise en valeur du patrimoine historique et ethnologique articulée sur les projets de développement touristique des villes, des villages et des bourgs ruraux ou de montagne, a subi les conséquences des freins mis en place au niveau de l’adhésion à la charte du Parc national. C’est cette lecture des dynamiques locales et de proximité qui nous permet ici de mesurer le sentiment d’injustice, de justice, de recueillir les discours et les témoignages des acteurs locaux sur le vécu au quotidien et l’avenir de ces différents projets.

Sur le plan de nos enquêtes, ces freins, ces errements, ces remises en cause de certaines orientations mises en place parfois très récemment, nous ont contraints à renoncer à certains de nos angles d’attaque initiaux, par exemple, aborder la question de l’évolution des choix en matière de développement touristique qui pouvaient s’articuler sur les labellisations « villages créoles » (Dostes, 2004), s’intéresser à la dynamique touristique générée par les « portes de Parc, portes d’entrée » choisies pour leur fort potentiel d’attractivité touristique, reprendre des terrains d’enquête antérieurement étudiés (village des Makes, Hell-Bourg, Petite-France, etc.). Les villages créoles se sont vu retirer leurs soutiens financiers, la démarche de sélection des portes de Parc a été progressivement mise sous silence, nos anciens terrains d’enquête n’ont pas fait l’objet d’une attention toute particulière des porteurs de projet du Parc en matière de patrimoine culturel ou de patrimoine ethnologique. Nous avons dû nous adapter à ces retards, indécisions, remises en question, abandons, pour suivre en définitive les principaux atermoiements du pilotage et du partenariat suscité en d’autres lieux (Entre-Deux, Mafate, Petite Chaloupe, etc.) et sur une durée plus longue que celle généralement retenue pour une approche ethnologique.←91 | 92→

Une analyse rétrospective du développement touristique associé aux politiques culturelles et aux politiques environnementales (zones de protection, écotourisme), des années 1970 à 2000, dans le cadre de la mission de préfiguration du Parc national (2000–2003), nous permet dans un premier temps de voir si les initiatives développées au titre des politiques touristiques et culturelles antérieures à la création du Parc (2007) sont confortées, négligées, voire abandonnées dans le cadre des projets du Parc national. Puis, une analyse qualitative, articulée sur une approche ethnologique du tourisme de nature, du tourisme de culture (collecte documentaire, entretiens, suivi de projets) en anthropologie du tourisme (Bruner, 2005; Cherubini, 2004; Picard, 2011) et en ethnologie du patrimoine3, nous permettra de mesurer si la situation actuelle en est au stade de voir se développer des inégalités ressenties ou réelles, entre territoires, à partir de la programmation ou de la non-programmation de projets, issue du Parc national.

Quelques données sur le tourisme et sur le « monde de vie »4 touristique réunionnais

L’histoire du tourisme à La Réunion impacte fortement, auprès des usagers comme des professionnels, le sentiment de justice et d’injustice environnementale, d’effort environnemental non compensé. L’investissement touristique a pris des formes originales dans les années 1970–1980 qui contribuent à marquer le territoire de l’île de façon durable. Avons-nous avec l’arrivée du Parc national, l’inscription des « Pitons, des cirques et des remparts » sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, une rupture dans la perception de l’espace touristique à même de créer un sentiment d’iniquité, d’injustice ?←92 | 93→

L’apport du tourisme, en général, pour les acteurs comme pour les usagers, doit être effectif pour la biodiversité. Associer les acteurs de ce secteur économique à une gouvernance partagée est une démarche que l’on a déjà entreprise à La Réunion pour la biodiversité marine, pour la protection des lagons en particulier (Cherubini, 2004 ; Picard, 2011), mais qui tarde à se mettre en place sur les aires protégées par le Parc national de la Réunion (charte du Parc qui se heurte à des refus de signature). Les freins peuvent être liés au souci majeur des collectivités locales de conserver une identité locale forte dans ces démarches de mise en valeur des territoires ruraux et littoraux, ce qu’une approche ethnologique centrée sur la localité, sur le « localisme », permet de vérifier (Cherubini, 1996a, 1996b, 2001, 2006b, 2012, 2017).

L’importance du tourisme social

Dans les années 1970, on met l’accent sur le développement d’un tourisme local (« Il faut réserver les plus belles plages aux Réunionnais ») en prévoyant la construction d’un grand nombre de campings et de villages de vacances disséminés le long de la côte ouest (Fleurant, 1989). L’association VVF Réunion est née en novembre 1975, deux ans après celle de la Martinique. Le site de Saint-Gilles, sur la commune de Saint-Paul, vient offrir un service « vacances » à des familles de La Réunion, par l’intermédiaire des CAF (Caisses d’allocations familiales) : 40 gîtes familiaux sont construits en décembre 1977 qui peuvent être démultipliés en 80 studios (264 lits) puis une seconde tranche de 20 gîtes (40 studios) a porté le nombre de lits à 396 en 1983. Le souci prioritaire était d’accueillir des familles nombreuses, en privilégiant celles qui ont des difficultés. Les installations sont réservées exclusivement aux populations locales durant les vacances scolaires mais en dehors de ces périodes, le touriste extérieur peut en bénéficier. En 1982, 7 300 réunionnais ont fréquenté le VVF de Saint-Gilles contre 1 290 venant de l’extérieur.

A Cilaos, c’est un projet de construction d’une colonie de vacances (128 lits) qui a décidé la commune à proposer à l’association VVF de construire un village de vacances de 120 lits (pension complète) en juillet 1979. À Saint-Leu, un autre village vacances de 128 lits a vu le jour en juillet 1983 (32 appartements transformables en studios). La question qui était posée à l’époque, en l’absence d’étude de marché, était de savoir si les Réunionnais allaient quitter leur logement pour des séjours d’une à deux ←93 | 94→semaines dans un village de vacances, nécessairement proche de chez eux, autour d’un modèle copié sur des habitudes métropolitaines. Le pari réussi de ce tourisme intérieur réside en partie dans les aides accordées par la CAF (jusqu’à 80 % du prix du séjour) mais probablement aussi dans le caractère modulable des formes de logement et dans les prestations collectives (repas, animations) car la taille moyenne des familles accueillies variait entre 4,2 et 6,5 personnes en 1982 (Singer, 1983).

L’habitude prise par les Réunionnais de se réunir pour des repas familiaux dominicaux (pique-nique) et d’effectuer des regroupements familiaux en de multiples occasions a facilité le développement de ce tourisme intérieur de type « village de vacances ». La fermeture du camping municipal de Saint-Paul, jouxtant le VVF (devenu Village Corail), à l’Ermitage (Saint-Gilles-les-Bains), durant de nombreuses années, a considérablement affaibli le dispositif d’accueil des familles réunionnaises, dont les pratiques ont été très bien cernées par Muriel Augustini et Pascal Duret (2002), dans leur article sur « l’imaginaire balnéaire ». Mais sa réouverture en 2012, avec un classement trois étoiles, pour ses 106 emplacements, dont 20 équipés de toiles, est venue compléter fort opportunément les 70 emplacements du camping de l’Etang-Salé dans l’Ouest.

L’enracinement de ce tourisme social au fil des ans, et maintenant des générations, crée au sein du tourisme domestique réunionnais un niveau de vigilance accru qui impacte fortement le discours sur les inégalités d’accès au territoire littoral ou des Hauts. Les récentes échauffourées (avril 2018) sur la plage de l’Ermitage à propos du non-respect par les restaurants de plage (des « paillotes » mais en dur qui ont leurs terrasses pratiquement « pieds dans l’eau ») des injonctions à se retirer du bord de mer, en sont le témoignage. L’espace de restauration bénéficie tout autant aux locaux qu’aux touristes extérieurs mais la saturation des plages du lagon en fin de semaine et durant les périodes de vacances crée un sentiment de pénurie d’espace pour les innombrables familles venues pour pique-niquer dont les véhicules s’entassent inexorablement au point de créer des embouteillages le long des chemins jouxtant le lagon.

Le tourisme et l’aménagement des Hauts

Au seuil des années 1970, le plan d’aménagement des Hauts est considéré à La Réunion comme absolument essentiel dans le développement économique de l’île, après le développement intensif de la zone côtière ←94 | 95→qui a accéléré la migration des populations rurales des Hauts qui sont venues grossir le prolétariat des périphéries urbaines en aggravant le déséquilibre entre milieu rural et milieu urbain. Inscrit dans le VIIe plan comme prioritaire, ce plan est présenté comme un plan de sauvetage pour la société rurale de La Réunion » (Rieul, 1979). Ses premiers pas sont prometteurs, il va marquer durablement les esprits.

Le livre blanc de l’aménagement des Hauts date de 1975–1976. La première phase a porté sur la programmation et la mise en œuvre progressive des infrastructures de base, infrastructures qui constituent aujourd’hui l’armature des Hauts de demain (Tatard, 1994). Ce n’est qu’en 1982 que le plan s’est intéressé à l’amélioration des conditions de vie, à l’évolution des quartiers ruraux, au développement de l’artisanat et du commerce rural, à l’énorme besoin d’amélioration de l’habitat. Les OGAH (Opérations Groupées d’Amélioration de l’Habitat) participent ainsi à l’amélioration des « cases » individuelles et au renforcement ou à la création des infrastructures collectives des quartiers. Les premières bases d’un développement de l’économie touristique des hauts sont posées. Le programme de 1978 mentionne déjà la nécessité de développer « le tourisme vert » (Guéllec, 1992).

En 1994, le Commissariat à l’aménagement des Hauts se penche plus volontiers sur la diversification des activités économiques, « avec le développement très fort du tourisme dans les Hauts et aussi une revitalisation du secteur commercial et un développement de l’artisanat et des services (seconde moitié des années 1980) », puis aborde de nouveaux défis comme « métamorphoser le quartier en village », à travers des opérations de structuration des bourgs, dont plusieurs sites pilotes font l’objet de concertations et de réflexions participatives (Cambourg, Sainte-Rose, Plaine-des-Palmistes, Plaine-des-Cafres, Montvert-les-Hauts, Entre-Deux), en décembre 1994 (Ehrhart, 1994). De leur côté, les Pays d’accueil ont été aussi partie prenante de la mise en place des guides « Patrimoine, environnement, identité » (PEI), à partir des années 1990, sur les sites touristiques majeurs et les circuits du patrimoine. Formés par l’APR (Association pour la promotion en milieu rural), avec d’autres acteurs comme la Maison de la Montagne, l’ONF, le Commissariat à l’aménagement des Hauts, Ecomusée Salazie, ces guides PEI ont participé activement aux journées « Accueil nature » et aux « rallyes touristiques » des Pays d’accueil (Naria, 2012). Les deux promotions de guide formés en 1996 et 1997 se sont organisées en réseau pour travailler sur l’ensemble des micro-pays de La Réunion. Ils élaborent leurs propres ←95 | 96→circuits touristiques. Ils sont des travailleurs indépendants ou bien ont créé des micro-entreprises unipersonnelles, exercent parfois une activité secondaire (gîte, table d’hôte, agriculteurs, artiste, etc.) en milieu rural (Pignon, 2003).

La mise en tourisme des Hauts est affichée dans le nouveau contrat de plan État-région 2015–2020 (CPER) et dans le programme européen 2014–2020 comme étant « un objectif transversal ». Le label « Esprit Parc national » doit à ce titre inciter la filière à s’engager dans une démarche éco-responsable. Cinq grands objectifs du nouveau cadre stratégique affirment cette volonté :

La mise en œuvre des Portes et itinéraires du Parc national (9,6 millions d’euros) ;

La mise en tourisme du Parc et du bien inscrit sur la liste du Patrimoine mondial (4 millions d’euros) ;

L’amélioration qualitative de l’hébergement public de montagne (3,2 millions d’euros) ;

L’amélioration de l’attractivité des bourgs (32 millions d’euros) ;

Le soutien aux commerces de proximité, aux démarches de diversification complémentaires à l’agriculture, à la valorisation des productions locales et à l’aménagement des terroirs (21 millions d’euros).

Les 15 millions d’euros consacrés à la préservation de la biodiversité doivent conduire également à « l’avènement d’un écotourisme éco-responsable et raisonné »5.

Le tourisme et la politique régionale

Au début des années 1990, André Sherer (1994) a pu résumer cette évolution de la façon suivante : « C’est dans le domaine du tourisme, longtemps insignifiant, que les progrès ont été les plus spectaculaires. Alors qu’en 1982 les hôtels de La Réunion n’avaient reçu que 70 000 clients, ils en reçurent plus de 180 000 en 1991. La Réunion dispose aujourd’hui d’une infrastructure hôtelière moderne et variée, qui va de terrains de camping, de villages de vacances, de gîtes ruraux de montagne ←96 | 97→aux 37 hôtels classés offrant 1600 chambres dont le taux de remplissage (50 %) est fort honorable. Le tourisme est encore essentiellement intérieur mais depuis 1979 le chiffre des clients métropolitains et sud-africains dépasse celui des clients réunionnais ».

Le tourisme est à La Réunion une compétence régionale, donc de la Région Réunion, qui se traduit directement par les choix stratégiques de développement touristiques qui sont effectués par l’intermédiaire de « île de La Réunion tourisme » (IRT), l’organisme créé en décembre 2007 (statut associatif, loi 1901). À noter que sous cette nouvelle appellation, l’IRT est toujours le comité régional du tourisme, même si sa création est présentée comme la fusion de cinq associations (le comité du tourisme de la Réunion créé en 1989, la maison de la montagne créée en 1989, le service régional loisirs et accueil, la fédération réunionnaise du tourisme et le relais départemental des gîtes de France). Présidé au moment de sa création par le maire de Salazie, Stéphane Fouassin, l’IRT adosse ses initiatives au SRDAT (Schéma régional de développement et d’aménagement touristique) mise en place en 2000 pour 20 ans, avec pour ambition d’accueillir un million de touristes en 2020. La région a mis en place un Plan réunionnais de développement durable et solidaire « afin de valoriser les atouts de La Réunion, dont le tourisme, un secteur économique important ». Au 1er janvier 2008, la présidence de l’IRT est confiée à Pierre Vergès, puis en juin 2010 à Jacqueline Farreyol, à la suite d’un changement de majorité à la tête du conseil régional.

En 2010, le président de la région, Didier Robert, fait à son tour du tourisme une priorité régionale. L’IRT, propose le concept des « îles Vanille » qui réunit les six îles de l’océan Indien (Réunion, Maurice, Seychelles, Madagascar, Comores, Mayotte) et qui vise à « redynamiser le tourisme en fonction de la demande internationale mais aussi à conquérir une part du nouveau marché touristique en s’appuyant sur les forces et la complémentarité de chaque île ». Via des « combinés îles Vanille », on cherche à accroître la notoriété et la visibilité de La Réunion à l’échelle internationale. Mais, force est de constater que ces combinés ne sont pas aussi profitables à la Réunion que prévu initialement. Par exemple, pour le 1er semestre 2018, l’IRT note que 210 000 touristes (87,1 %) visitent uniquement La Réunion et moins de 13 % des touristes extérieurs ont choisi de visiter une autre destination (31 098). Dans ←97 | 98→ces séjours combinés, l’île Maurice est la première destination associée (75,2 %) devant les Seychelles (8,7 %) et Madagascar (4,4 %).

En octobre 2012, une charte commune est signée entre l’État, le département et la région, instaurant le COST (Comité d’organisation stratégique du tourisme) qui se propose d’améliorer l’offre touristique et de mettre en place une stratégie commune. Le président de la région se félicite des résultats : une augmentation annuelle de 12,1 % du nombre de touristes en 2011. La présidente du conseil départemental insiste de son côté sur les sentiers de randonnées, l’amélioration et la construction de gîtes de montagne dans les Hauts, de gîtes ruraux, d’accessibilité à des sites touristiques pour les Réunionnais. En janvier 2015, la Chambre régionale des Comptes va épingler sérieusement l’IRT pour sa gestion et son fonctionnement très coûteux et constater la reconstitution des associations pourtant fusionnées en 2007 au moment de sa création, comme la Maison de la Montagne, qui est devenue Maison de la Montagne et de la Mer. Réélu en 2015 pour un second mandat de cinq ans, Didier Robert, président du Conseil régional, va proposer la transformation du Parc national en parc régional pour assurer une meilleure maîtrise du développement économique des Hauts, en particulier en matière touristique : « libérer la terre réunionnaise », « un parc régional pour tous les Réunionnais ». En février 2015, le ministère de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie commande un audit sur le Parc national pour le 15 juin 2015. Le rapport est rendu en juin 2016. Une coordination plus étroite a été instituée depuis entre la région, le département et le Parc, avec des rencontres régulières et une volonté plus affirmé de co-construction.

En 2015, 426 400 touristes extérieurs ont visité La Réunion, soit 5,1 % de plus qu’en 2014 (plus 20 700 visiteurs). 14 % viennent de Mayotte (31 800 touristes) et de Maurice (20 100 touristes)6. L’infrastructure hôtelière a amorcé une montée en gamme dans les années 2005, les villages de vacances ont été rénovés, les campings fermés ont été réouverts et modernisés. Le rapport entre les Bas et les Hauts a vu avec satisfaction son déséquilibre corrigé par l’arrivée de nouvelles clientèles plus sensibles à l’écotourisme, aux activités de loisirs et de nature, voire ←98 | 99→de sport (randonnée, canyoning). C’est ce double niveau d’appréhension du développement touristique des Hauts qu’est supposé relayer l’appui annoncé dans la Charte du PNRun aux porteurs de projets concernés par la zone de cœur et par la zone d’adhésion du PNRun. En 2017, suivant de près le changement de direction au niveau de l’IRT d’avril 2016, une étude sur Mafate et son potentiel touristique a été réalisée avec l’IRT. La politique régionale de développement touristique aura donc connue en dix ans un certain nombre de réorientations qui peuvent avoir un impact sur les perspectives d’aménagement de certains sites.

Pour une approche plus complète de ces phénomènes, on peut se reporter également aux analyses macro-économiques, de géographie ou d’aménagement du territoire, qui permettent de se faire une idée plus précise des phénomènes globaux qui concernent le tourisme réunionnais. Des données et des analyses plus systématiques sont contenues dans des thèses de géographie, plus ou moins récentes, en particulier dans Dalama (2004a), Tossem (2016), et dans plusieurs ouvrages de synthèses récents sur le tourisme et le patrimoine (Fontaine et Poulain, 2004 ; Jauze, 2011 ; Combeau-Mari et Germenaz, 2014 ; Folio et Bouchet, 2014 ; Combeau-Mari et Folio, 2015).

Le phénomène touristique comme clé de lecture des injustices environnementales

Les principaux angles d’attaque du PNRun

La modestie de l’investissement du PNRun dans le champ du tourisme entre 2007 et 2014 est sans aucun doute liée aux difficultés de l’équipe dirigeante à faire adhérer certaines communes à la Charte. La planification mise en place en 2015 (contrat de Plan État-Région, nouvelle stratégie de développement pour les Hauts) n’a pas fait bouger les lignes7. Dans les secteurs Ouest et Nord, la stratégie de mise en place des ports d’entrée est basée sur le nombre de visiteurs, d’usagers, sur la cohérence à trouver avec les opérations de restructuration des bourgs qui bénéficient déjà de financements fléchés (Saint-Paul-Le Guillaume, Nouvelle-France-Maïdo, le Brûlé). L’objectif reste d’avoir un chef de projet par porte d’entrée (financement FEDER-LEADER dans le cadre du ←99 | 100→POE 2014–2020) qui doit proposer des « produits ». Il faut aussi avoir un point d’accueil (une maison ?), un gardiennage pour les parkings (route des laves, Col des Bœufs, Maïdo, etc.) et conforter les guides pays et accompagnateurs de moyenne montagne « qui ont du mal à vivre ». Ces derniers doivent « s’approprier le discours de l’UNESCO », inscrire leur activité dans un schéma d’interprétation de l’histoire des sites, de leur géographie, de leurs paysages, qui est proposé par les équipes du Parc.

Le Parc se lance en particulier dans une démarche d’interprétation, plus proche des attentes et des perceptions du public (Sicre et Tesseidre, 2011). L’objectif est de territorialiser une approche paysagère qui débouche sur une valorisation écotouristique. Le SIVE (Schéma d’Interprétation et de Valorisation Ecotouristique) s’appuie sur plusieurs éléments qui sont associés à l’homme : le feu, l’eau, l’air, la terre et la lumière. Ils deviennent les fils conducteurs de la découverte du territoire. Le projet de « la route des laves » est issu de cette réflexion et de cette démarche.

L’intérêt pour le patrimoine culturel immatériel (PCI) est aussi très important. Un programme de collecte de la tradition orale, associé à « l’art de vivre des hauts », s’intéresse à la mémoire orale vivante, aux savoir-faire, en plus des traditionnelles collectes de contes et légendes et récits associés à la toponymie. Si le Parc est actif dans cette démarche qui associe une formation des agents du Parc à la collecte et à la valorisation des savoirs autochtones, il faut néanmoins constater que la région Réunion, en lien ou pas avec les incertitudes liées aux majorités politiques, a bien du mal à faire avancer la signature de ses conventions de partenariat avec le Parc sur ces thématiques de la conservation du patrimoine ethnologique, culturel, historique. « On n’a pas eu de nouvelles, de contacts officiels avec le Parc pendant plusieurs années », affirme-t-on du côté de la région.

La prudence extrême du Parc en matière de montée en charge des projets fragilise certaines orientations de départ comme les axes de développement centrés sur les corridors écologiques qui peuvent concerner le secteur du tourisme : des portes de Parc, aux sites majeurs, aux lieux d’interprétation, routes et sentiers, structures d’hébergement. On a pu constater la difficulté à réaliser la continuité entre espaces du cœur et aires d’adhésion : hésitations, retards, et parfois refus, rejet. C’est pourtant cette continuité qui est la meilleure opportunité pour enclencher et « impulser une dynamique de développement économique pour les Hauts » (Enjeu 4 de la Charte).←100 | 101→

En 2018, le retard pris dans la mise en place des « Portes et chemins de découverte du Parc national » semble sur le point d’être en partie comblé. On a d’une part en partie tranché la question du nombre de portes qui devaient être mises en place immédiatement, en écartant provisoirement l’Entre-Deux, Bourg-Murat et Saint-Philippe (les communes concernées s’étant rétractées ou étant restées opposées à la signature de la charte)8; d’autre part amorcé la phase de recrutement des chefs de projet pour la mise en place de ces portes et « chemins » ou « itinéraires » de découverte, l’usage du terme variant dans le langage courant d’un site à un autre9.

Les attentes des usagers et des usagers-experts

Du côté des partenariats à nouer et/ou à consolider avec les acteurs et les professionnels du tourisme, le Parc a pris la mesure des enjeux écotouristiques (Objecfif 9 de la charte). Il s’agit de « valoriser les sites phares » (objectif 9–1) et de « transcrire dans l’offre touristique les valeurs du Parc et du patrimoine mondial de l’UNESCO » (objectif 9–2). Pour les gestionnaires des différents secteurs du Parc, on a des sites majeurs (le volcan, Mafate, le piton des Neiges, Bébour-Belouve, etc.) et des projets existants à accompagner, des « produits de niche » (volcan, tourisme naturaliste, ornithologique, etc.). Il faut faire évoluer la demande, créer de nouveaux produits, développer la marque Parc national, s’appuyer sur l’identité rurale des bourgs et la qualité urbaine et architecturale des villages créoles, etc.

Mais lorsqu’il s’agit de faire des choix de portes de Parc, de s’appuyer sur des villes ou villages relais, sur les corridors écologiques, la situation devient immédiatement plus compliquée. Certaines candidatures de portes de Parc fortement recommandées par les édiles n’ont pas le potentiel qu’offrent des villes ou villages comme Cilaos et Salazie-Hell-Bourg. Pour certains partenaires du Parc, un bourg comme Le Guillaume est d’un point de vue urbanistique mal pensé, plutôt anarchique, n’a pas le charme des Villages créoles « typiques ». Le Plate, fait partie du réseau ←101 | 102→des Villages créoles mais n’a pas de projet de territoire, avec des acteurs locaux. Sur la commune de Saint-Louis, le village des Makes bénéficie de vingt ans d’aménagement. En avril 2018, le projet de porte de Parc de Dos d’Ane, sur la commune de La Possession, est aussi assez avancé. La question du volet culturel est sur plusieurs de ces sites un véritable défi à relever. Des recensements de lieux de mémoire qui sont faits dans une perspective de mettre en évidence « une culture des hauts de l’Ouest », de façon à partir d’une idée in situ, à partir aussi d’échanges avec la population. Le côté symbolique de la porte est de ce fait au centre des débats et des discussions entre usagers et experts.

Les acteurs économiques sont par ailleurs aussi mobilisés dans le secteur de l’agriculture et de l’agro-alimentaire, dans la perspective de « valoriser une production agricole de terroir ». Si pour la canne à sucre, l’élevage, le maraîchage, il n’y a pas, selon les gestionnaires des secteurs ouest et sud du PNRun, « de valeur ajoutée du Parc », il peut y avoir un intérêt supplémentaire pour les petites productions « historiques » (vanille, palmiste rouge, café, vin de Cilaos, lentilles, curcuma) qui peuvent se voir proposer la possibilité de développer une « marque Parc national ». La question est alors très directement celle de la compensation : va-t-on faire passer l’activité touristique avant l’activité agricole, à Mafate en particulier, via une entrée culturelle et patrimoniale ? L’accompagnement de certains projets par les équipes du Parc n’est pas très éloigné de cette perspective. Par exemple, en ce qui concerne la vanille, la majorité des producteurs sont au RSA, et attendent une relance de leur activité, pourquoi pas par la marque Parc.

En ce qui concerne l’élevage (Baret et al., 2015), des propositions ont été faites par les gestionnaires du Parc pour limiter l’impact futur des bovins aux zones les plus utilisées par ces derniers et moyennement ou fortement transformées (chap. Banos et al., 2021 ; chap. Cadoret et al., 2021). Mais dans certaines zones très convoitées, Bourg Murat par exemple, dans un contexte pour l’instant bloqué (en septembre 2018) de mise en place d’un projet de porte de Parc, il faut aussi compter sur la pression des prestataires touristiques équestres, des développeurs touristiques très ambitieux (projets de golf, hippodrome, écolodges, chalets, etc.), ce qui renforce le sentiment d’impuissance des éleveurs locaux, petits et grands, un ressenti d’injustice sociale et environnementale, face aux nouveaux objectifs de développement touristique affichés par certaines collectivités locales, certains élus locaux. Un travail est parallèlement entrepris au niveau de la Chambre d’agriculture pour faire ←102 | 103→reconnaître des races locales (bœuf moka, cabri pays, etc.) à protéger, dans ce contexte de menace touristique et environnementale (protection de la biodiversité végétale).

Un appel à projets a été lancé dans le secteur Sud pour des boutiques relais dans les maisons du Parc, comme à Manapany. On est ici dans le domaine du développement de projets relevant de l’agro-touristique. Il en existe d’autres liés à la pharmacopée traditionnelle, avec une production de plantes médicinales à développer. Les chantiers sur Mafate, Cilaos et Grand-Coude sont présentés en avril 2018 comme étant assez exemplaires des démarches souhaitées et voulues par les gestionnaires du Parc en matière de mise en place de portes et de chemins de découverte.

Le site de Grand-Coude (signature récente au début de l’année 2018), en particulier, permet de mettre en pratique la méthode d’interprétation d’un schéma écotouristique. À partir d’un objectif majeur, la mise en chantier d’un chemin de « découverte d’un territoire » « au travers d’un patrimoine et des hommes », dans le cadre d’une mise en place d’une porte et itinéraire de découverte, on laisse au visiteur attendu dans le Parc « une libre interprétation » du lieu qu’il découvre. À partir de quelques éléments centraux (la réhabilitation du canal, l’ouverture d’un sentier marron, etc.), une signalétique, un balisage, quelques événementiels, on consolide l’idée que la porte de Parc n’est pas un lieu physique supplémentaire mais une dynamique qui se crée progressivement à partir de la prise en main du projet par les territoires eux-mêmes. L’ambition d’une agricole raisonnée à partir de Grand-Coude est renforcée, avec des producteurs « bio » (maraîchage, géranium) et quelques déjà « petits hauts-lieux touristiques », comme le labyrinthe en champ de thé. Les objectifs de mise en valeur des paysages exceptionnels consacrés par l’UNESCO et ceux du Parc se rejoignent par ailleurs sur la perspective de mise en place d’un itinéraire de découverte qui allie le beau, le sublime, les paysages transformés par l’agriculture du site, et la valorisation d’un patrimoine naturel dont la biodiversité est exemplaire, mais souvent vécue comme une contrainte sur le plan de l’exploitation forestière et agricole. Toute la zone sud conserve la mémoire des liens tendus entre agriculteurs et gestionnaires de l’ex-réserve forestière de Mare-Longue (Cherubini, 2006b).

Au niveau du Parc, les projets écotouristiques se déclinaient en 2015 autour de deux espaces prioritaires : le massif de la fournaise avec deux points d’appui dans les bas, Saint-Philippe et Sainte-Rose ; Mafate, avec des enjeux d’aménagement importants autour de l’accessibilité, de ←103 | 104→la relocalisation de certains sites, compte tenu des risques naturels très forts. La démarche est centrée sur « la création d’un cadre commun et partagé », une « stratégie touristique » autour des sites d’hébergement vétustes à rénover, des contraintes liées à l’eau, à la gestion des déchets, au foncier, etc. « Établir des relations sincères avec les Mafatais » reste au cœur de la stratégie écotouristique (entretiens chargés de mission Parc). On sait que depuis 2015 les projets sur Saint-Philippe n’ont guère avancé mais que Mafate est resté au centre des préoccupations écotouristiques du Parc.

Une sublimation du patrimoine culturel ?

Se décaler un temps des problématiques environnementales peut constituer un mécanisme compensatoire efficace en certains lieux de l’île, même si l’événementiel autour des conditions de nidification du pétrel rencontre, par exemple, un succès indéniable auprès des familles réunionnaises, le plus souvent du reste par l’intermédiaire des jeunes scolaires. Les objectifs 6 et 7 de l’enjeu 3 de la charte, « Valoriser le patrimoine culturel des Hauts, assurer la transmission de ses valeurs », sont ainsi en cours de réalisation au niveau de l’amélioration de nos connaissances (collecte de mémoire, recherche archéologique et historique, etc.) et au niveau de leur mise en valeur (restauration de sites, sauvegarde des sites menacés de disparition, démarches d’interprétation, classes du patrimoine, etc.).

Se mobiliser sur le plan de la culture correspond également à un mécanisme de défense que l’on rencontre assez souvent lorsqu’une société considère que son existence est menacée, que son identité culturelle, que son mode de vie sont contestés, en voie d’être concurrencés, voire remplacés par d’autres valeurs, formes d’existence et modèles d’organisation sociale. C’est donc sur le plan esthétique qu’on peut trouver une écriture très concrète de ces phénomènes de résistance.

À l’Entre-Deux, l’Association des Petits métiers créée en 2000, qui a organisé la fête du choca à partir de 2002 et jusqu’en 2009, met en exergue le travail des brodeuses, des potiers, des tailleurs de pierre, mais aussi le tressage. Son projet de maison de l’artisanat et du choca a été rejeté mais elle entend toujours travailler sur la transmission avec les écoles. Les atouts de l’Entre-deux reposent sur le label Villages créoles, « les coups de pinceaux sur les cases » et le circuit « cases créoles », les sentiers de randonnée, le site du Dimitile. Ce dernier est géré par une ←104 | 105→association, Capitaine Dimitile, depuis 2003, mais « l’îlet marron » et son « camp marron » existe depuis 1998. C’est un espace muséographique « à ciel ouvert », avec paillotes et boutique, des toilettes sèches, qui est subventionné par les collectivités territoriales. Un tisaneur occupe aussi le site. Il faut une autorisation pour monter sur le site en véhicule tout terrain, il y a par ailleurs un risque incendie non négligeable. Ses détracteurs préfèreraient « que l’on parle du marronnage en bas, avant de monter », qu’il y ait un lieu dans le village pour expliquer aux visiteurs ce qu’est le marronnage. Le Dimitile symbolise aussi la résistance culturelle récente, c’est un lieu qui a accueilli des randonneurs venus pour des nuits de maloya, qui est candidat à l’implantation d’éco-lodges.

Pour le réseau des Villages créoles, en janvier 2010, l’Entre-Deux c’est avant tout « les cases et les jardins créoles, colorés, qui invitent au calme et à la tranquillité », on ne fait qu’aller « sur les traces du marronage en 4 x 4 », avec des guides, pour « une journée intense au cœur de l’île, d’un sommet à l’autre, du Dimitile, à l’Entre-deux, au cirque de Cilaos ». En Décembre 2013, l’Entre-Deux c’est toujours « des jardins et des case créoles » mais aussi « un lieu de repli des esclaves marrons » : « les Hauts du village servirent de refuges aux esclaves marrons… », sur la place de l’hôtel de ville a été dressée une stèle en mémoire des esclaves marrons de l’Entre-deux ornée d’une plaque à leurs noms. Un « camp marron » a aussi été reconstitué sur le site du Dimitile permettant aux visiteurs de découvrir leur histoire ». Le visiteur est invité à bouger : « L’Entre-Deux est le point d’entrée du Dimitile (…) une destination incontournable de randonnée alliant richesse environnementale et historique, à la fois lieu de « marronnage » et de biodiversité préservée ». Sans pour autant affirmer que le Parc national est destinataire de ce message, on perçoit dans cette présentation l’influence de certaines oppositions, celle du collectif contre le Parc national en particulier. « L’ascension peut se faire à pied ou en 4 x 4. Il suffit de demander l’autorisation à l’Office du tourisme ». Cette mise en scène de l’aire d’adhésion pour l’instant rejetée par la municipalité met en avant les marqueurs ethniques, ethnologiques de l’appartenance culturelle. Signe d’une injustice environnementale, en attente de compensation ?

Une autre voie pour la compensation de l’effort environnemental passe peut-être aussi par l’innovation touristique, « l’ecotourisme expérientiel » qui pourrait bénéficier d’innovations numériques, digitales, dans le cadre de la Stratégie de spécialisation intelligente (S3) mise en place en 2015 pour les quinze à trente années qui viennent (DGE, 2017).←105 | 106→

La logique économique du support institutionnel

La priorité donnée à la croissance du nombre de touristes, à la montée en gamme de l’offre d’hébergement, à des marchés internationaux nouveaux, au niveau de la politique régionale de l’IRT n’a pas réellement bénéficié, à ce jour, aux projets locaux d’écotourisme, de développement durable, qui eux sont adossés aux politiques de développement local (aménagement des Hauts ou cohésion sociale). Les repositionnements des projets d’éco-lodge en sont une illustration. En juillet 2014, la réunion du 5e Comité d’orientation stratégique du tourisme (COST) a débouché sur une proposition de dix chantiers dont « la construction d’écolodges de haute qualité situés sur des sites touristiques d’exception dans les Hauts de l’île ». La priorité est désormais donnée à la création de l’écolodge du volcan, après que l’étude de pilotée par l’IRT sur l’écolodge du Maïdo ait été abandonnée10. La réunion du COST de 2016 conforte le projet de l’écolodge du volcan, associé à un éco-gîte, le choix de l’attractivité d’une offre hôtelière de dimension internationale au cœur du Parc national, malgré les réserves formulées au niveau de l’intercommunalité par l’intermédiaire de la prise de position du maire de Sainte-Rose.

Un autre chantier est aussi lancé au titre du « développement de l’attractivité touristique de l’île avec ses produits d’image dans les domaines sportifs, culturels et festifs ». L’IRT a présenté un certain nombre d’événements internationaux qui pourraient être mis en place à la Réunion : course Xterra, Triathlon Iron Man, Fashion Week, événement électro. Un chef de projet par événement sera nommé. La région est ainsi plus particulièrement soucieuse d’accueillir des clientèles touristiques internationales.

La distance restant à parcourir pour obtenir de façon globale un sentiment de justice résultant de ces compensations ne semble pas être raccourcie par les références au bien commun, aux communs, à d’autres formules incantatoires relatives à la richesse environnementale ou patrimoniale de l’île, ni bien entendu par le caractère parcellaire, voire parsemé, de la politique économique du Parc. L’analyse du phénomène touristique est aussi là pour nous rappeler que la vision paradisiaque de l’île, l’Eden, les paysages uniques au monde, ne fait que nous renvoyer à un modèle global de séduction qui repose sur l’artificialité de la fiction qui est racontée aux touristes. Nous avons eu l’occasion d’aborder ces questions à propos des récits de bagnards en Guyane française, le ←106 | 107→caractère héroïque de leur évasion mis sur le même plan que le marronnage des esclaves, pour finalement transformer le bagne en modèle de résistance, au sein de l’imaginaire fondateur de la créolité guyanaise (Cherubini, 2015). Le rapport social juste s’exprime donc parfaitement dans ce que nous avons appelé une démarche d’anthropologie compréhensive centrée sur l’expérience subjective de la quotidienneté. Toutes les conduites décrites précédemment sont légitimées par une appartenance à un monde rural réunionnais. C’est cette appartenance qui rend possible la compréhension de l’Autre, expert, touriste, détenteurs de « savoirs-experts », « savoir-locaux » autres, partagés ou pas.

L’hypothèse d’un besoin de justice redistributive est bien entendu différemment perçue selon que l’on se situe dans une perspective de tourisme domestique ou de tourisme extérieur. Pour le tourisme domestique, il s’agit en premier lieu de dissiper les doutes sur les mesures restrictives induites – ou supposées induites – par l’application de la charte (par rapport aux modes de vie dits « traditionnels » ou aux habitudes prises en terme d’usages de l’espace de loisirs) et sur l’existence d’un réel projet de développement intégré, durable, créant de l’emploi à l’intérieur des limites du Parc, zone d’adhésion et zone du cœur comprises. Pour le touriste extérieur, la reconnaissance de la beauté des paysages réunionnais et les efforts consentis pour améliorer la protection de la biodiversité sont éminemment justes. Pour le tourisme domestique et extérieur, il s’agit de dissiper les doutes sur la capacité du Parc à consolider les démarches antérieures initiées par les politiques publiques et les acteurs économiques ou associatifs dans ce champ du tourisme en plein développement. On voit aussi que plus globalement, un effort supplémentaire généré par les projets du Parc peut être compensé par l’antériorité des politiques touristiques et d’aménagement du territoire des Hauts qui avaient suffisamment posées de jalons pour ce type de développement. Réduire l’effort demandé en matière de justice environnementale à un effort symbolique n’est pas pour autant suffisant mais si l’on se place dans les perspectives d’un développement supposé du tourisme de nature et du tourisme de culture, via le Parc et les labellisations UNESCO (paysages, maloya, etc.), on peut néanmoins rester serein dans les évolutions à venir du ressenti d’injustice environnementale et de ses demandes de compensation ou de réparation.


1Nous remercions Hélène Melin pour ses commentaires et suggestions lors de la présentation de ce texte au séminaire final du projet à Arcachon en octobre 2019.

2IRT : Ile de La Réunion tourisme, organisme créé en décembre 2007, pour succéder au Comité du tourisme de La Réunion.

325 entretiens ont été réalisés en mai 2014, juin 2015, mai 2016 et avril 2018, auprès d’élus (commune de l’Entre-Deux), acteurs du développement touristique, économique et culturel (IRT, directeurs offices de tourisme, industrie hôtelière, AD2R, Région), chargés de mission PNRun, membres du conseil scientifique du PNRun). La moitié au moins de ces acteurs avaient une expérience de travail à La Réunion de plus d’une vingtaine d’années, pouvaient exprimer des points de vue sur les évolutions récentes du champ du développement touristique avec un recul suffisant par rapport aux expériences plus anciennes.

4Le concept de « monde de vie » est emprunté à Alfred Schütz (1970) pour insister sur l’aspect intersubjectif de l’expérience, proche du concept durkheimien de « conscience collective ».

5Contrat de Plan entre l’État et la Région Réunion pour la période 2015/2020, Préfecture de La Réunion, Région Réunion, 20 août 2015, 290 p.

6INSEE Analyses Réunion, n° 16, mai 2016. Les statistiques du tourisme intérieur comme extérieur sont basées sur la comptabilisation d’un « touriste » à partir d’une seule nuit en hébergement extérieur, qu’il soit de loisir, d’agrément ou affinitaire (normes statistiques internationales).

717 communes sur 24 avaient signé au moment de nos enquêtes (arrêté du 9 mars 2015).

8Les communes de Saint-Philippe et de l’Entre-Deux ont finalement signé la charte fin 2018.

9On notera ici que l’observation ethnographique prévue dans le cadre de notre projet à partir de 2014 autour de ces portes de parc, bâties sur acquis des labellisations de « villages créoles », reste donc, en 2018, toujours à l’état d’un prévisionnel de recherche. La réflexion peut en revanche être réorientée sur les perspectives retenues pour un démarrage rapide de ces projets de « portes et chemins de découverte ».

10Le groupe hôtelier candidat à plusieurs de ces projets semble avoir évolué dans ses priorités.

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