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Effort environnemental et équité

Les politiques publiques de l’eau et de la biodiversité en France

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Edited By Valérie Deldrève, Jacqueline Candau and Camille Noûs

Cet ouvrage contribue, à travers la notion d’effort environnemental, au débat sur les relations entre équité et efficacité des politiques publiques. Quel est l’effort environnemental demandé et quelle est sa répartition sociale ? Quels principes y président et quels sentiments de justice ou d’injustice sont générés ? En quoi les politiques environnementales qui requièrent cet effort contribuent-elles à créer, renforcer ou diminuer les inégalités sociales et environnementales existantes ? Il explore l’hypothèse, inspirée des controverses présentes dans la littérature, d’un effort environnemental plus élevé des populations les plus vulnérables socialement, indépendamment de leur plus faible impact sur l’environnement. Elle est mise à l’épreuve de deux politiques environnementales sectorielles : celle des parcs nationaux pour la biodiversité et celles des mesures agro- environnementales européennes et captages Grenelle pour l’eau. Les cas d’étude choisis dans des territoires de l’hexagone ou ultra-marin sont analysés depuis les points de vue post-colonial, d’écologie politique et de justice environnementale. Ils ont permis de cheminer vers une conceptualisation de la notion d’effort environnemental.

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Chapitre 13 De l’importance de l’approche socio-historique et de la vigilance au regard situé (Marie Thiann-Bo Morel et Aurélie Roussary)

←402 | 403→Chapitre 13

De l’importance de l’approche socio-historique et de la vigilance au regard situé1

Marie Thiann-Bo Morel et Aurélie Roussary

Introduction

Les anciennes colonies françaises d’Outre-mer constituent un enjeu pour la connaissance sociologique. En tant que « principaux laboratoires où a été expérimenté le devenir autoritaire du monde tel qu’on l’observe aujourd’hui » (Mbembe, 2006, p. 126), ces territoires portent les stigmates d’un passé esclavagiste mis en place par les habitants eux-mêmes. En tant qu’espace « où se configurent et se reconfigurent idées et pratiques qui trouvent à leur tour leur traduction dans l’espace métropolitain et vice versa » (Vergès, 2008, p. 3), ces anciennes colonies apparaissent également figées structurellement sur un axe Nord/Sud. En tant que témoins « d’un passé colonial et d’un présent postcolonial pour lesquels indifférence, mépris ou clichés passent pour connaissances » (Vergès, 2005, p. 3), ces territoires fondés par la violence ne disposent pas toujours d’instances mémorielles susceptibles d’émanciper leur population de ce trouble passé. Dans ce cadre, les politiques de protection de la biodiversité demandent, pour les comprendre, de regarder comment l’espace et son histoire ont construit les problématiques environnementales.

La Réunion, située dans l’Océan Indien, s’inscrit dans une histoire sociale et environnementale marquées au XVIIIe siècle par « un basculement et un remaniement de la Nature, les paysages sont à jamais transformés, on assiste à d’énormes transferts de plantes, d’animaux, de germes et ←403 | 404→d’êtres humains à travers le monde » (Vergès, 2012, p. 155). Île volcanique inhabitée avant le XVIIe siècle, en tout cas dans l’histoire officielle telle qu’elle est rédigée aujourd’hui, la nature est la première colonisée par des individus aux statuts très divers que sont pirates, repris de justice, esclaves, « gros colons », « petits colons » Les espèces animales et végétales qu’ils vont importer avec eux vont s’y développer. Certaines d’entre elles sont désignées aujourd’hui comme des envahissantes, donnant lieu à des politiques de gestion de ces « invasions biologiques » sous couvert de la protection de la biodiversité locale valorisée comme « endémique » ou indigène.

La Réunion devient une colonie française (au sens administratif2) de plantation de café principalement et de géranium au XVIIIe siècle, puis de canne à sucre, cette dernière occupant encore aujourd’hui 50 % de la surface agricole utilisée3. Le développement de l’industrie sucrière et sa rémanence sont indissociables de la traite des Noirs (abolie en 1789 et rétablie en 1805) et de l’esclavage aboli en 1848, puis de leur substitution par le travail forcé et l’« engagisme », soit l’acheminement de milliers d’individus d’Inde, de Chine, d’Afrique, etc. liés par un contrat d’engagement. L’engagisme qui perdurera jusqu’en 1936 relèverait en fait du servilisme4 selon l’historien S. Fuma (2017). En 1946, alors que régime inégalitaire et hiérarchie raciale (Vergès, 2007) sont inhérents à la domination coloniale (culturelle, politique, économique…) dans la société de plantation, La Réunion devient un Département français d’Outre-Mer, déjà bien actif en matière de protection environnementale (chap. Banos et al.).

Depuis lors, la France hexagonale affiche la solidarité nationale comme le seul moyen de surmonter les multiples « retards de développement » qui étaient (et sont toujours) inégalement répartis sur le territoire. Certes, 70 ans après la départementalisation, la captation et l’investissement de fonds publics conséquents (nationaux et européens) ont permis un important développement des services publics et la mise en œuvre de grands projets d’aménagement du territoire. Encore aujourd’hui, la société et le territoire ←404 | 405→réunionnais apparaissent comme un laboratoire où de nombreuses expériences sociales, économiques et environnementales sont mises en œuvre.

Toutefois, la substitution de la doctrine abolitionniste et de l’idéologie coloniale5 par le grand récit républicain – récit égalitariste gratifiant La Réunion d’une cohabitation ethno-raciale harmonieuse – ne s’est pas traduit par l’effacement des inégalités sociales. La décolonisation par la « démocratisation à l’intérieur de la République » s’est traduite en assimilation par la Droite conservatrice. Il s’agissait alors de concilier la préservation des intérêts économiques, culturels et sociaux des grands propriétaires, piliers de la plantocratie et de l’économie sucrière avec les idéaux républicains de justice. Ce difficile compromis a ainsi révélé « le mensonge d’une universalité qui masquait sa propre production de différenciations raciales » (Vergès, 2005, p. 19). Sans droit du premier arrivant et dans un contexte où l’autochtonie, au sens onusien, semble ne pas exister, les conditions d’existence et les pratiques sociales des descendants des populations amenées sur l’île demeurent disqualifiées et soumises à une domination violente physique, matérielle et symbolique6 à l’instar d’autres Outre-mer français (Lemercier et al., 2014). On peut voir également une reproduction de cette « disqualification » par la reprise systématique de l’éternel binarisme tradition/modernité, allouant la modernité aux usages venus de la France Hexagonale et la tradition aux usages locaux, excluant de fait une théorisation des (post)modernités créoles.

Au-delà des alternances politiques, le « principe d’égalité » demeure soumis au droit d’exception entre les DOM et l’Hexagone (SMIC, allocations familiales, RMI7, etc.) : « Le tournant social des années 1970 a accéléré le rattrapage et, dans les années 2000, une quasi-égalité a été atteinte avec la métropole. Des différences persistent toutefois dans la ←405 | 406→nature et le montant des prestations, esquissant une moindre reconnaissance de la citoyenneté sociale des parents des Dom, surtout des mères » (Gautier, 2014, p. 68).

La population réunionnaise est confrontée à 24 % de chômage (42 % des jeunes actifs, INSEE, 2018) et 38 % de personnes vivent au-dessous du seuil de pauvreté (INSEE, 2017). Des inégalités environnementales sont également repérables, telles que les inégalités d’accès à la ressource en eau et aux aménités, et se manifestent par l’expression de sentiments d’injustice et d’une volonté de réparation (chap. Candau et Roussary). Or, dans ce contexte multiculturel inégalitaire, l’acculturation aux modèles impérialistes coexiste depuis la période esclavagiste jusqu’à aujourd’hui avec des formes de résistance – marronnage (fuite des esclaves et établissement dans les cirques et îlets), révoltes, créolisation8 et réinventions culturelles – en tension continue (Ghasarian, 2002).

Dans ce chapitre, nous proposons de nous attarder sur la troisième approche posée par le programme Effijie, à savoir l’analyse socio-historique des mobilisations pour comprendre comment sont fabriquées les inégalités environnementales à La Réunion.

Cet article vise à démontrer la portée heuristique d’une double lecture des inégalités environnementales à La Réunion : d’une part, grâce à la sociologie de l’environnement pour saisir les pratiques et les politiques d’accès aux ressources naturelles ; et d’autre part, grâce aux postcolonial studies pour saisir les enjeux liés à la reproduction des inégalités.

Une première partie s’attache à présenter notre cadre de pensée à la croisée de plusieurs approches analytiques qui nous ont permis d’appréhender cette imbrication, de la décrire et de l’interpréter. Deux principales questions vont procéder à notre problématisation :

Comment notre grille de lecture (la justice environnementale et les postcolonialismes) aide à conceptualiser les inégalités environnementales dans la société postcoloniale réunionnaise ?

Comment enquêter sur ces inégalités compte tenu du contexte postcolonial réunionnais ?

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Les deuxième et troisième parties exposent les résultats de deux enquêtes de terrain qui ont nourri et mis à l’épreuve cette grille d’analyse : du point de vue d’un dispositif d’action publique d’approvisionnement en eau potable et agricole et du point de vue des pratiques ordinaires de la nature à travers le risque requin et le risque d’invasion biologique.

Formaliser les inégalités environnementales dans le contexte réunionnais

Ici, nous entendons formaliser les effets de la structuration de la société réunionnaise sur la problématisation des enjeux désignés comme environnementaux par des agents objectivement dominants. Cette partie s’attache à montrer l’imbrication des rapports de pouvoir et de domination à l’œuvre dans la production des inégalités environnementales sans cesse recomposées (Lemercier et al., 2014). Nous verrons que sans être toujours propres à un contexte « post » société de plantation ou ayant mué dans sa structuration, notamment du fait de la globalisation, ces inégalités y trouvent un terreau propice à leur (re)production. Pour cela, il est utile de mobiliser une définition des inégalités environnementales.

Définir les inégalités environnementales à partir de la justice environnementale

« Les inégalités environnementales sont des inégalités sociales en ce qu’elles sont déterminées par des variables sociales, elles tirent leur spécificité de l’interpénétration du social et de l’environnement (…) l’objet de ces inégalités peut être l’accès à des ressources naturelles, celles-ci de par leur disponibilité et répartition contribuent à ces inégalités, qui elles-mêmes ne sont pas sans effet sur l’environnement » (Deldrève, 2015, p. 165).

Si le développement du champ de la justice environnementale survient dans un contexte américain de discrimination socio-raciale face à des risques sanitaires (Taylor, 2000), qu’en est-il de son effectivité dans un contexte francophone, et a fortiori réunionnais ? Les multiples théorisations de l’empowerment des communautés « à la fois victimes, lanceurs d’alerte, plaignantes, militantes, enquêtrices et commanditaires d’études scientifiques » (Deldrève, 2015, p. 34), peuvent-elles s’appliquer sans préalable aux populations réunionnaises ? Contre le modèle habermassien et libéral de l’espace public, N. Fraser rend compte des obstacles informels à « une parité de participation » (Fraser, [2005] 2011, p. 121) et des ←407 | 408→inégalités qui persistent malgré la publicisation des problèmes en démocratie. Ainsi, « les inégalités environnementales procèdent des inégalités de participation » dans la mesure où il existe une « inégale capacité de chacun à défendre son environnement » (Deldrève, 2015, p. 165). Pour autant, qu’en est-il lorsque des militants sont dominants sur une scène et subordonnés sur une autre ? Ou bien encore quand, apparaissant comme dominants, ils se disent subordonnés et discriminés ? Pour comprendre le misframing ou comment la « délibération politique peut masquer des formes subtiles de contrôle » (Fraser, [2005] 2011, p. 121), N. Fraser propose de conceptualiser les contre-publics subalternes. Sur le territoire réunionnais, une telle théorisation ne peut plus alors faire l’économie d’une grille de lecture postcoloniale, familière de l’intersectionnalité.

Là, le postcolonialisme prend le relai de la justice environnementale et permet de comprendre comment se construit le concernement dans une société fortement inégalitaire. Quelles formes prennent les processus de concertation, de participation, de mobilisation dans une société où l’illettrisme, la diglossie, le déni d’histoire contraignent la formation des mouvements sociaux et l’expression de la révolte sociale ? Cette grille de lecture postcoloniale se situe ainsi en continuité plus qu’en rupture avec une sociologie de l’environnement et avec le courant de l’Environmental Justice. Nous entendons ici traduire nos façons toutes personnelles d’avoir concilié ces deux mouvements et ne présumons nullement d’accointances générales ou théoriques entre ces deux champs théoriques.

Contextualiser ces inégalités : La Réunion, une postcolonie pas comme les autres

Adopter la grille de lecture des postcolonialismes9 revient à questionner les inégalités de pouvoirs et de savoirs. Aux origines de ce courant anglo-saxon né dans les années 1980, la préposition « post » ne fait pas référence à un « après », comme il a pu être entendu en France, mais bien à un « au-delà », « dans une perspective de rupture radicale avec la lecture linéaire, chronologique et séquentielle de l’histoire » (Collignon, 2007, p. 2). Les postcolonial studies attirent en ce sens la vigilance sur la consubstantialité entre « modernité, capitalisme, impérialisme, racialisation… » (Genard et Roca i Escoda, 2016, p. 10) et sur l’imbrication des rapports ←408 | 409→sociaux de pouvoir et de domination (Benneli et al., 2006). Toutefois, même pour les scientifiques locaux, des arguments résistent car le terrain réunionnais n’est pas un idéal-type de la postcolonie « canonique » : pas de population autochtone dévastée, une modernité qui amène l’esclavage au lieu de le combattre idéologiquement10 comme ce fut le cas en France hexagonale durant le siècle des Lumières11… Certains affirment donc que, bien que souvent présentée comme telle, La Réunion semble n’avoir jamais été une colonie comme les autres (Fontaine, 2017). De nouveaux récits historiques l’identifient au contraire comme une véritable place forte française, d’où partaient les principales tentatives de « colonisation » vers le « reste » de l’Océan Indien. Tous les Réunionnais ne seraient donc pas des colonisés au sens où un rapport de force s’imposerait de façon binaire entre un colonisé autochtone et un colonisateur français.

À cet effet, nous souhaitons ancrer les postcolonialismes dans une postmodernité pour en finir avec la modernité du Nord définie en opposition avec la tradition pré-moderne supposée des Suds. Ainsi, à propos de la période coloniale, nous postulons à l’instar de S. Demart que :

« Les coupures analytiques qu’opèrent (les) auteurs12, en ne thématisant pas le fait que le capitalisme soit coextensif du colonialisme, de l’impérialisme et de l’esclavage, aboutissent, d’une part, à conceptualiser ces évènements et politiques comme étant en marge du développement de la modernité capitaliste, d’autre part, à reconduire la représentation de l’Europe comme étant le seul point d’origine et agent de l’histoire. Les autres lieux et acteurs ayant contribué à cette histoire, ou ayant été en rapport avec cette Europe, ne sont en conséquences pas objectivés. » (Demart, 2016, p. 8)

Il est alors nécessaire de désaxer et de situer géographiquement le propos, sans « assigner implicitement une place, un mode de vie et une « culture » donnée à une société » (Hancock, 2011, p. 73) pour « penser les phénomènes d’hybridation, les mélanges et les mobilités propres à toute culture et à toute société » (Hancock, 2011, p. 73) jusque dans l’usage de la langue. Il s’agit aussi de déterminer les « normes discursives » du ←409 | 410→postcolonialisme : désigner par autochtone une victime, un subordonné, empêche souvent de voir les intersectionnalités (cas des femmes, à la fois dominantes et dominées dans la sphère familiale ; Thiann-Bo Morel, 2019), les capabilités (cas des surfeurs Thiann-Bo Morel, 2013 ; 2019), les ruses (enquête « PEIrun »13, Thiann-Bo Morel, 2016) et les insubordinations collectives (comme dans le cas de l’association des Amis des Plantes et de la Nature14) ou individuelles (enquête « RISKRAT »15) sans mobilisations visibles.

Une attention particulière est ainsi à porter aux références à l’autochtonie (Retière, 2003 ; Bouet, 2016, 2018) comme principe de justice supérieur pour dénoncer les méfaits d’un État « forcément » impérialiste, ces dernières ne dispensent pas de penser les « autochtones/insulaires » comme autant de collectifs « improbables » (Latté, 2008 ; 2012), formés ad hoc, selon les intérêts et selon les scènes.

Déconstruire les grands récits de « sensibilisation » à l’environnement pour penser les modernités créoles

En proposant une grille de lecture postcoloniale, nous signalons ne pas vouloir « importer un schéma d’intelligibilité prêt à l’emploi et l’appliquer sur la réalité des populations indigènes » (Abu-Lughod, 2005). La première considération consiste à déplacer spatialement le regard. En effet la principale caractéristique du postcolonialisme consisterait selon D. Martucelli (2017) en « la reconsidération de l’espace dans l’analyse des temps modernes ». Ainsi, ce que nous nous proposons de réaliser ici c’est de nous arrêter sur les multiples façons de « situer » spatialement notre regard sociologique. Les mêmes logiques capitalistes de prédation environnementales sont réalisées ici et ailleurs, mais elles ne sont pas pratiquées de la même manière16.

Existe-t-il des formes d’empowerment, de participation, d’émancipation qui ne dessineraient pas cette image unique d’un « Homme Réunionnais » qui voudrait à toute force s’émanciper ou participer selon les mêmes logiques que dans l’Hexagone ? En effet, lorsque nous pensons la ←410 | 411→modernité des rapports à l’environnement à La Réunion, il est très courant d’inscrire les pratiques selon un axe Nord/Sud (comme si l’Altérité ne pouvait s’inscrire dans un contexte socio-historique différent) ? Les uns, insulaires verraient leur pratique relever de facto de la tradition quand les autres, les extérieurs (souvent Zorey17), seraient tous des modernes et postmodernes. L’intérêt écologique est ainsi souvent qualifié « d’affaire de Zorey » voire d’impérialisme vert lorsque ces mêmes Zorey souhaitent protéger cet environnement insulaire qu’ils font leur. Cette binarité tradition/modernité n’est pas contrefaite, elle est réellement activée dans une grande majorité des écrits sur La Réunion (particulièrement visible dans la littérature de santé). Bien sûr, cet axe de partage (autochtone traditionnel versus extérieur moderne) n’est pas propre au système insulaire postcolonial, il s’y voit simplement plus. Les postcolonialismes proposent en outre d’introduire d’autres lieux géographiques (Martucelli, 2017) et d’autres variables sociologiques (race/ethnie) pour penser l’Altérité.

Cette problématisation est appliquée dans les parties suivantes à deux enquêtes de terrain, abordant des objets « classiques » de la sociologie de l’environnement sous deux prismes différents : structurel et individuel, interactionnel. La deuxième partie porte ainsi sur une analyse du processus d’action publique à l’œuvre dans la réalisation d’un projet hydro-agricole d’envergure, le transfert des eaux d’est en ouest. La troisième partie se concentre sur l’analyse des pratiques ordinaires dans la construction sociale de l’intérêt pour la protection de la biodiversité. Nous effectuerons dans la présentation de nos cas d’études une analyse croisée entre postcolonialisme et justice environnementale. Enfin, nous conclurons sur les enjeux d’une recherche sociologique vigilante à sa propre contribution aux processus de reproduction des inégalités. Pour des facilités de lecture, nous développerons les méthodologies de recueil de données pour chacune des parties.

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Quand les politiques publiques reproduisent les inégalités d’accès à l’eau

Cette partie aborde l’implantation et les effets sociaux des politiques d’approvisionnement en eau avec pour objet d’entrée le premier méga projet hydroagricole européen : le transfert des eaux de l’est vers l’ouest de l’île de La Réunion ou projet d’Irrigation du Littoral Ouest (ILO).

Analyser les inégalités sociales produites par l’action publique par une entrée institutionnelle est un choix initialement lié à l’ancrage théorique dans la sociologie de l’action publique. C’est devenu une posture de recherche déconstruite au cours des mois passés à La Réunion. En tant que chercheuse zoreille, c’est ce que je me suis sentie légitime à analyser et à interpréter dans le contexte postcolonial réunionnais.

Je suis arrivée à La Réunion en tant que chercheuse accueillie à l’Université de La Réunion pour un post-doctorat. J’ai résidé 13 mois dans le Sud de l’île (9 mois salariée), d’abord chez ma collègue réunionnaise, co-auteure de cet article, puis seule en location dans une kaz18 à proximité.

Le matériau de recherche s’est constitué durant l’intégralité de cette période, même « hors contrat » officiel :

journal de terrain sur 13 mois mentionnant notamment les discussions informelles (une trentaine) ;

27 entretiens formels (33 personnes) de 1 heure à 6 heures (enregistrés) ;

observations (formation pour les « nouveaux arrivants dans la fonction publique » organisée par la Police Nationale et délivrée par un anthropologue19, séminaires, colloques, restitutions, réunions, etc.) ;

observation « à découvert » (réunion des commissaires enquêteurs, suivi des permanences d’une association de consommateur.trices, de réunions de collectifs et associations environnementalistes, ←412 | 413→contre le projet de la route du littoral, Zéro déchet, de valorisation d’une agriculture locale et vivrière, etc.) ;

observations « libres » (à l’Université, vie quotidienne, Wwoofing20, randonnée, mobilisations collectives, explorations, cours de danse, fêtes et célébrations, autres activités socio-culturelles, etc.) ;

recherches documentaires dans les documents publics (planification, rapports, vidéos, etc.), fonds documentaires (bibliothèque universitaire et du musée Stella Matutina21) ;

veille médiatique quotidienne (journaux locaux, radios locales, sites internet) ;

15 jours de voyage itinérant à Mayotte, île voisine récemment départementalisée où les inégalités sociales sont encore plus marquées qu’à La Réunion.

Les outils des approches postcoloniales et de la justice environnementale se sont rapidement imposés pour interpréter le terrain et nommer les ressentis quotidiens d’une femme blanche universitaire, issue d’un milieu social d’enseignants de collège, éprouvant son genre, sa classe et sa race sociale. J’ai eu des échanges quotidiens avec Marie Thiann-Bo qui ont construit nos contributions au projet Effijie. Parmi eux, des conversations qui nous amenées à déconstruire des ressentis classés socialement dans la ←413 | 414→sphère de l’intime alors même qu’ils relèvent de l’épreuve emblématique du travail sociologique (mais est-elle réellement systématique ?) de savoir et de rendre compte au lecteur.trice d’où je parle !

En tant que chercheuse de France continentale ne parlant pas couramment kréol, les résultats exposés dans cette partie s’appuient sur des enquêtes réalisées auprès d’agents d’institutions22 avec qui je partage le même univers de référence pour analyser les inégalités produites par l’action publique, soit parce qu’ils sont expatriés de France continentale, soit parce qu’ils en maîtrisent la langue et les logiques institutionnelles. Lorsque j’évoque un racisme institutionnel, il n’est pas démontré par la parole des personnes qui le subisse parce qu’en tant que chercheuse zoreille, il ne m’a pas été possible d’avoir une situation d’entretien permettant de libérer cette parole.

Dans une perspective heuristique, l’objet « projet ILO » est regardé tour à tour avec des outils analytiques de la sociologie de l’action publique, du post-colonialisme et de la justice environnementale pour montrer les apports de chaque perspective et de fait, l’intérêt de leur mobilisation croisée.

Un projet pharaonique pour compenser une inégalité environnementale

La Réunion est une île volcanique, sa partie centrale présente un relief très élevé (le Piton des Neiges culmine à 3070 mètres). L’humidité océane apportée par les Alizés venant de l’Est concentre les précipitations sur la partie est « au vent ». La partie nord-ouest « sous le vent » présente les caractéristiques biogéographiques d’une savane, non favorables au développement agricole de la culture dominante de l’île, la canne à sucre.←414 | 415→

L’augmentation des espaces irrigués sur la partie ouest est présentée comme une condition nécessaire pour atteindre un niveau de rendement permettant aux deux dernières usines sucrières de produire suffisamment de sucre pour se maintenir économiquement sur un marché de plus en plus concurrentiel.

Le rhum issu de la distillation de ce sucre est emblématique de La Réunion. Pour illustration, la distillerie Savanna est une vitrine de l’industrie sucrière, sa visite est proposée dans tous les guides touristiques. Elle débute avec une vidéo présentant aux visiteurs la filière canne comme économiquement, socialement et environnementalement optimale pour La Réunion : plante adaptée à son milieu et assurant une bonne protection du sol contre l’érosion, garantie d’emplois pour l’île (cf. figure 1), énergie des usines auto-produite grâce à la combustion des bagasses23, culture d’exportation historique sur l’île symbolisée par des images de plantations esclavagistes où il semblerait faire bon vivre24.

Fig. 1 Campagne d’affichage de la filière canne sucre présentée comme une filière pourvoyeuse d’emploi, traditionnelle, fondée sur une expertise scientifique et durable

Source : facebook de l’agence HTC

Au titre de pilier socio-économique de l’île, la filière bénéficie d’un soutien politique fort et d’aides publiques, notamment de l’Europe. La canne à sucre est ainsi promue rentable pour celui ou celle qui la cultive ou du moins, ouvrant suffisamment de garantie dans l’accès à l’emprunt et à l’investissement. Dès lors, compte-tenu du déficit d’eau pluviale les agriculteurs.trices de l’Ouest souffriraient d’une forme d’inégalité dans l’accès limité à l’eau agricole qui doit être compensée.

L’Ouest est aussi un espace où la population s’accroît. C’est pourquoi, initialement, la répartition de l’eau acheminée de l’Est (maximum de 97 millions m3) devait s’opérer à 73,2 % pour l’agriculture afin de pouvoir irriguer 7 300 ha de canne à sucre (dont 5 150 ha nouveaux), à 17,5 % pour l’eau potable pour sécuriser les approvisionnements en eau potable présents et à venir et à 9,3 % pour recharger la nappe de la rivière des galets (arrêté préfectoral n°01–0791 du 10 avril 2001).

Le basculement des eaux consiste concrètement en deux sections de tunnel de 30 kilomètres de long en totalité qui traversent les cirques de Salazie et de Mafate. Ils transportent l’eau de quatre rivières et ressources souterraines de la partie est à la partie ouest de l’île. Une fois arrivée sur le versant ouest, une autre conduite prend le relais pour desservir les ←416 | 417→périmètres à irriguer limités à 800 mètres d’altitude. Ce projet a été initié en 1983 sous la maîtrise d’ouvrage du Conseil départemental « avec la pulsion du ministère de l’agriculture » (soit l’accompagnement par la direction de l’agriculture et de la forêt) (Entretien Agent de la direction de l’eau du Conseil départemental, ancien agent de la DDAF). Il est financé en premier par l’Europe, à travers le Fonds européens d’orientation et de garanties agricoles (Feoga) et le Fonds européen de développement régional (Feder), puis le Conseil départemental et en moindre part, par l’État français.

Les travaux ont rencontré beaucoup de difficultés, d’imprévus, de reports, doublant les coûts, portant ce projet pharaonique à 974 millions d’euros contre les 540 millions initialement prévus. 32 ans plus tard, au moment de nos enquêtes en 2014–2015, il était en cours d’achèvement avec une double problématique sur sa rentabilité escomptée. Beaucoup moins d’agriculteur.trices que prévu ont accepté d’acheter de l’eau et seulement la moitié des surfaces planifiées sont irriguées. En conséquence, les coûts de fonctionnement qui devaient être recouverts par les achats d’eau sont assumés par le Général départemental et transférés en partie sur les services d’eau potable alimentés par l’eau du basculement. L’eau est vendue 34 centimes par m3 aux services d’eau potable et 8 centimes aux agriculteurs.trices.

Le différentiel entre prix agricole et services d’eau est justifié notamment par les investissements supplémentaires que nécessite la fourniture d’eau brute destinée à la consommation humaine par rapport à l’eau d’irrigation : matériaux des conduites d’eau, mesures de protection des zones de prélèvement de l’eau et prétraitement de l’eau avant distribution aux collectivités distributrices.

Pour autant, ces prix n’ont pas été fixés sur la base de l’équilibre budgétaire d’ILO. Ce dernier n’étant pas encore totalement achevé, les frais réels ne pouvaient pas encore être évalués. Ils sont basés sur une négociation avec les représentants des bénéficiaires pour déterminer deux prix « supportables ». Les tenants et les aboutissants de cette négociation initiale demeuraient toujours flous à l’issue des enquêtes de terrain.

Le projet ILO s’appuie sur un argumentaire robuste « distillé » dans tous les discours sur l’agriculture à La Réunion. Ce discours promouvant la canne est largement partagé, diffusé et matérialise le soutien à l’industrie sucrière. À ce titre, la vidéo de cadrage de la visite de la distillerie de Savanna proposée aux touristes qui découvrent l’île en constitue un exemple parfait. Comment ce discours a-t-il pu maintenir autant d’appuis et une portée politique, économique et sociale si importante ←417 | 418→depuis le démarrage de ce projet pharaonique aux coûts exponentiels alors que la filière cannière est en crise continue et directement menacée au moment des enquêtes par la fin des quotas sucriers25, et que l’enjeu eau agricole est mis en tension croissante avec l’enjeu eau potable lié au développement de l’urbanisation et de la tertiarisation de l’économie réunionnaise ?

« La fin de la canne, c’est la fin de l’île ! » : un horizon dramatique qui légitime la domination de la filière sucrière

Le fait que les usines puissent ne plus avoir assez de matière première pour fonctionner est raconté comme une crise multidimensionnelle à laquelle devraient faire face les autorités et la population. Au titre de ce scénario de l’effondrement, tout est justifiable, y compris un projet de près d’un milliard d’euros sur un territoire où 38 % de la population vit sous le seuil de pauvreté monétaire et où la filière canne représente 9 % de la population active (emplois directs, indirects et induits) (DDAF). Dans le cas du projet ILO, les outils de la sociologie de l’action publique permettent d’identifier une coalition d’intérêts formée par la filière cannière soutenue majoritairement par les services du ministère de l’agriculture et le Conseil départemental. Ces acteurs convergent sur ce discours présentant l’omniprésence et l’omnipotence indiscutées de l’industrie cannière et n’admettant aucun scénario alternatif à l’emprise foncière et économique de la filière canne pour le présent comme dans les prospectives postérieures à la fin des quotas26 (chap. Candau et Roussary).

La filière canne à La Réunion est largement incarnée par Tereos. Cette multinationale du sucre est le premier producteur de sucre européen, elle ←418 | 419→possède les deux dernières usines sucrières de La Réunion. Elle achète donc exclusivement la canne à sucre produite sur l’île.

Tereos affiche son monopole cannier dans l’intérêt de la nation et son historicité comme atout (Entretien cadre Tereos) :

« […] autant du côté planteurs qu’industriels on se connaît très bien depuis 200 ans [soit avant la fin de l’esclavage à La Réunion datant de 1848], depuis 150 ans et ça continuera. »

« On est aussi très très présent à Paris, Bruxelles et puis à La Réunion on est très très appuyé et c’est une chance par les services gouvernementaux de La Réunion : la direction de l’Agriculture, la Préfecture, le Conseil général, des élus réunionnais qui siègent au Parlement de Strasbourg qui font leur métier qui est de défendre à leur échelle l’intérêt de leur territoire. Bon ça on sait faire ! Ça ne veut pas dire que l’on réussit toujours à obtenir ce que l’on veut mais on a, c’est vrai, une certaine historicité sur ce mode de relation […] ».

Elle est promotrice d’une culture intensive de la canne à sucre selon elle tout à fait compatible avec l’enjeu environnemental. Tereos est organisé pour valider ce récit de la culture intensive de la canne comme seul système productif à même de maintenir l’optimum cannier. Sa structure recherche et développement « eRcane » est par exemple axée sur la sélection de variétés à haut rendement. Tereos assure la diffusion de ses pratiques grâce à 6 pôles Canne « type de maison d’accueil, d’écoute et d’appui aux agriculteurs devrait permettre une meilleure optimisation du travail de production » (Z’infos 97427, 06/10/2010). Grâce à eux, elle offre concrètement « le gîte et le couvert » aux différents organismes : CTICS28, Chambre d’agriculture, SAFER, Firmes… (Entretien cadre Tereos). Au sein de ces pôles, une vision partagée du développement agricole et du conseil se construit et se diffuse, par exemple dans la revue technique CAROanne financée par Tereos et dans laquelle, un organisme comme le Cirad publie ou dans le conseil direct aux agriculteur.trices (partenariat avec les coopératives agricoles).

L’accès à l’eau en quantité suffisante étant une condition pour soutenir ce modèle, Tereos était administrateur de la SAPHIR29, la Société ←419 | 420→d’Économie Mixte (SEM) assurant l’exploitation et la gestion des périmètres irrigués de l’île de La Réunion. Elle a été transformée en société publique locale (SPL) en 2015 où Tereos demeure « censeur » pour veiller à « ne pas laisser dériver la SEM qui serait autre qu’agricole et qui soit en opposition avec nos intérêts bien sentis de la filière » (Entretien cadre Tereos) : l’eau agricole ne doit pas être trop chère. Le maintien des surfaces cultivées en canne à sucre étant prioritaire pour que Tereos continue d’assurer la destinée de l’île, la solidarité urbain/rural, Hauts/Bas de l’île doit donc s’exercer prioritairement dans le sens de sauvegarder le modèle technico-économique en place.

Aussi éclairante soit-elle, une telle approche comporte des limites interprétatives pour déconstruire la réalité sociologique qui entoure cet objet et la robustesse de ce discours à La Réunion. La sociologie de l’action publique en étant trop portée sur l’analyse des politiques peine souvent à dépasser une analyse sectorielle. Pour cela, la grille de lecture post-coloniale a apporté un nouveau domaine d’investigation et de nouvelles lumières en invitant à repositionner ce discours dans l’histoire et les caractéristiques des sociétés post-coloniales de plantation.

La société post-coloniale de plantation comme terreau de la reproduction de la domination économique de l’industrie cannière et de la domination gestionnaire de l’État

Cette grille de lecture permet d’approfondir la partie précédente pour comprendre comment l’industrie sucrière et les représentants de l’État s’approprient la destinée de l’île, pour empêcher « l’effondrement ». Il s’agit de permettre l’intensification de la culture de la canne, en augmentant les surfaces ou au moins en maintenant les surfaces en place. Les différents récits servent alors à légitimer sa place et les subventions.

Cette politique induit une stigmatisation des agriculteurs non productifs qui se voient expropriés ou dans l’impossibilité de transmettre leur terre, et dont la pratique apparaît disqualifiée. Il est alors possible d’y voir une poursuite de la « période tablisman » (Pongérard, 1998). Ce terme désigne la période coloniale et post coloniale associée au système de plantation qui voyait le contrôle total remis au propriétaire de l’usine sucrière et le paternalisme ouvrier dominer l’ouvrier et sa famille, outils de production.

De 2008 à 2015 une exposition non permanente a pris place dans des préfabriqués à proximité du musée du sucre Stella Matutina. Elle portait ←420 | 421→sur les travailleurs du sucre de 1940 à 1978, annoncée comme s’inscrivant dans les « nouvelles orientations culturelles [qui] avaient été définies pour faire de Stella un musée plus attaché à la mémoire ouvrière ». L’exposition s’appuiait pour cela sur « leurs témoignages recueillis lors d’enquêtes ethnographiques menées par l’équipe scientifique du musée »30. Huit ans après cette orientation annoncée, à quelques mois de la réouverture du « nouveau musée », peu de communication demeurait sur cette exposition. Elle s’appuie sur un important travail d’archive combinant des textes, des images, vidéos, extraits d’entretiens. Mêlés au récit des techniques industrielles et leur contexte sociopolitique, on trouve des témoignages et des données percutantes sur les conditions de travail (dont de nombreux accidents), de vie quotidienne et la domination violente de « l’établissement » sur les travailleurs descendants d’esclaves ou d’engagés (dont beaucoup de suicides déclarés accidentels) et sur leur famille (les enfants travailleurs chargés d’amener les déjeuners aux enfants du même âge des maîtres – le terme demeurant – à leur école). Lors d’un échange sur l’exposition, une personne chargée de l’accueil du public m’avait confiée que rien ne demeurerait du fond de cette exposition dans le nouveau musée. Effectivement, à la réouverture, les maigres éléments restant de l’exposition n’étaient employés que pour alimenter le récit glorifiant de l’agro-industrie de la canne « miroir de la société et de l’identité réunionnaises »31.

Ces mécanismes de domination se reproduisent en excluant une partie de la population de la destinée de leur île, en stigmatisant les pratiques non productives qui ne vont pas dans le sens de « l’usine tablisman ». Associé à la réécriture d’un passé esclavagiste qui n’aurait laissé aucune séquelle sur le territoire (en dehors d’un passé mythique raconté comme révolu), l’aménagement du territoire peut sembler une résurgence, une continuité coloniale manifestant un racisme institutionnel (Sala Pala, 2010 ; Dunezat et Gourdeau, 2016). En effet, cet aménagement disqualifie régulièrement les pratiques « hors cadre ». Ainsi quand nos enquêtes montrent que les deux motivations principales des agriculteurs.rices pour s’installer sont « gagner sa vie et obtenir une parcelle pour y construire sa case », l’État et la filière canne, via la SAFER32, pousse à l’augmentation ←421 | 422→des surfaces agricoles, quitte à perdre des agriculteurs.trices. Lorsque certains.es éprouvent des difficultés ou ne souhaitent pas passer du pluvial à l’irrigué, les jugements de la coalition gestionnaires/Tereos, au nom de la « modernité », disqualifient une pratique pourtant économe en eau.

« […] de toute façon ce ne sont pas les réseaux [d’irrigation d’ILO] qui sont surdimensionnés, ce serait éventuellement les réservoirs. Et après, il y a une sous consommation aussi peut-être de la profession agricole parce qu’ils n’ont pas forcément les bons réflexes d’arroser pour améliorer leur production et même si l’eau leur coûte de l’argent, plutôt que de laisser les plantes mourir de soif… » (Entretien Agent de la Direction de l’eau du Conseil départemental, ancien agent de la DDAF)

« Donc je pense qu’il nous manque pour développer le cas de l’Ouest une capacité d’offrir un plan de sortie à des planteurs qui, quoi que l’on fasse, quoi que l’on dise ne décolleront pas, et on les connaît, on les connaît très bien. Et ce plan de sortie pour moi ça rejoint des logiques d’aménagement du territoire et des logiques qui ont été essayées à l’époque à La Réunion que l’on appelle les villages agricoles, c’est d’offrir à ce planteur enfin « offrir » ou à un coût très très abordable – tout cela reste à discuter – ce que l’on appelle un rond de kour et sa capacité de faire sa maison, c’est ce qu’il veut. […] Et je pense que ce n’est qu’à ces conditions humainement acceptables pour lui, que l’on pourra facilement le faire sortir et mettre quelqu’un à la place plus motivé, plus compétent – sans que cela soit un jugement de valeur – mais quelqu’un d’autre avec qui on pourra travailler et puis faire développer, débloquer la situation et d’avoir en face la production agricole. » (Entretien cadre Tereos)

Le modèle d’agriculture intensive basé sur un optimum productif défini par la coalition dominante n’est pas remis en cause, d’autant plus qu’il a fondé l’équilibre budgétaire du projet ILO, « […] parce que s’il n’y a pas de consommation, il n’y a pas de recette » (op.cit.).

Cette image de l’État qui décide et exclut du système agricole les moins productifs fait écho à la grande période du BUMIDOM33 de 1963 à 1981 où des milliers de Réunionnais ont été déportés sur le continent pour permettre de faire entrer les développeurs conforme au modèle. Il est d’ailleurs encore présenté comme une innovation institutionnelle des années 1960 pour « contribuer à la solution des problèmes démographiques » (Annexe 1, Rapport CGAAER34, op.cit., p. 8) qui inspire ←422 | 423→les scénarios prospectifs des instances du Ministère de l’agriculture pour faire de La Réunion un « centre mondial de la bioéconomie cannière » (scénario 2) :

« Si on peut, en théorie, imaginer des villes hyperdenses, il va de soi que la réduction rapide de la fécondité faciliterait le passage aux scénarios 2 et 3. Elle est une condition d’un scénario de développement durable. […] Il [Le Conseil économique, social et environnemental régional de La Réunion] plaide aussi pour « une mobilité exceptionnelle, soutenue et cohérente » » (op.cit. p. 34).

Cette lecture post-coloniale appuyée par la sociologie critique permet de contribuer au travail de dévoilement à La Réunion : cette société de plantation était un terreau favorable à l’implantation de la multinationale du sucre Tereos et donc à la reproduction de formes de domination économique et gestionnaire. L’analyse de l’accès à l’eau agricole (chap. Candau et Roussary, 2021) et au foncier, notamment à travers la réforme foncière lancée au moment de la départementalisation, permet de voir « ce terreau favorable » à la reproduction des inégalités (Candau et Gassiat, 2019a ; 2019b). Elle met ainsi à l’épreuve les discours de légitimation de l’action publique et, ce faisant, ses cadres analytiques classiques.

La troisième approche du basculement des eaux par la justice environnementale permet de mesurer les effets sociaux de l’action publique. En cela, elle est également éclairante de la limite théorique évoquée plus haut.

Les effets sociaux : sentiment d’injustice et accroissement des inégalités sociales d’accès à l’eau potable

Aborder l’objet « processus d’action publique » sous l’angle de la justice environnementale nous a invitée à aller enquêter sur les territoires des Hauts de l’île oubliés de l’aménagement hydraulique35, sur les territoires où l’eau du basculement est prélevée et sur la régie communale de l’eau de Saint-Paul, confrontée à un important déficit dû aux impayés d’eau. Pour compléter la démonstration de l’apport du croisement des approches théoriques, nous en rappellerons les principales lignes. Le projet ILO ←423 | 424→aura abouti à un report du coût de l’eau sur les collectivités distributrices d’eau potable (politiquement et financièrement) et à un accroissement des inégalités territoriales et entre catégories sociales.

Une partie de l’eau basculée à l’Ouest sera prélevée dans le cirque de Salazie. Cette eau alimentant des services d’eau potable, les zones de captage sont soumises à une réglementation spécifique limitant les usages pouvant impacter la qualité de la ressource. Le territoire de la commune comporte de nombreux îlets et un relief très accidenté nécessitant de multiplier les dispositifs de captage, les équipements de stockage et de traitement des eaux de plus en plus perfectionnés pour répondre aux exigences sanitaires. Les canalisations d’eau sont très vulnérables aux intempéries et toute intervention est très coûteuse (un chiffre de 100.000€ par intervention est annoncé).

« Mais ça nous amène des contraintes environnementales énormes […] alors que dans le même temps, les gens de Salazie n’ont pas de réseau distinct eau potable, eau d’irrigation, c’est le même réseau et que ce réseau a un taux entre 30 à 40% de rendement réel donc on a 60 % de perte et que la moindre intervention coûte la peau des fesses. On en a eu deux coup sur coup à 6 mois d’intervalle, deux éboulis parce que nos réseaux, ils vont capter la source dans la montagne et ils l’amènent à des réservoirs. » (entretien avec le directeur administratif et le directeur des services techniques de la commune de Salazie)

Tous ces coûts se reportent sur le prix de l’eau et la délégation de service public permet d’utiliser la société privée comme « paravent » entre les usagers en situation d’impayés et le maire. Les agriculteurs de Salazie rassemblés dans une « Association pour la défense des droits des agriculteurs de Salazie face au basculement des eaux » ainsi que le maire et les agents techniques formulent un sentiment d’injustice. Ils estiment que le territoire réalise un effort environnemental pour sécuriser l’eau dans l’Ouest insuffisamment compensé alors même que l’approvisionnement en eau de la commune très complexe et vulnérable nécessiterait des fonds publics pour garantir un approvisionnement suffisant en eau agricole et potable. Les mêmes expressions de sentiment d’injustice et d’absence de compensation sont repérables dans le cirque de Mafate (entretien Animateur Parc national).

Au moment des enquêtes (2014–2015), la régie de l’eau de Saint Paul, grande commune de l’Ouest dont 49 % des habitants sont bénéficiaires de la couverture maladie universelle, devait gérer elle aussi des impayés d’eau, environ 10 millions d’euros (soit 10 % de ses recettes). L’accès à ←424 | 425→l’eau potable est un service public marchand soumis à des normes gestionnaires. La régie est obligée de reporter l’ensemble des coûts d’approvisionnement sur la facture d’eau quelle que soit la situation économique et sociale des usagers. Les usagers en situation de pauvreté et de dette se voient ainsi sommés de justifier à la régie et aux services sociaux (CCAS) leur incapacité à payer. Cette individualisation du problème ouvre la porte à des formes de discrimination entre usagers bons payeurs et mauvais payeurs et, là encore, à une forme de racisme institutionnel. Les entretiens donnent à voir des représentations gestionnaires qui disqualifient les pratiques des usagers en situation de dette, parfois au nom de leur appartenance ethnique kréol, sans prendre en compte tous les facteurs politiques et sociohistoriques qui contribuent directement aux impayés d’eau (chap. Roussary, 2021).

Au final, le processus d’action publique à l’œuvre avec ILO manifeste une solidarité à sens unique : des Hauts vers les Bas. Selon la coalition gestionnaire de l’eau agricole, les usagers des services d’eau potable peuvent et doivent contribuer encore plus pour donner un effet de levier sur l’agriculture. Or, le cas de Saint-Paul montre d’ores et déjà les limites de cet argument en termes de renforcement des inégalités sociales. À cela s’ajoutent des inégalités territoriales de négociation du coût acceptable pour les services d’eau. Au moment de nos enquêtes, la commune de Saint-Paul utilisait ILO pour compléter son approvisionnement en eau en cas d’intempéries. Elle disposait donc d’une plus grande capacité de faire valoir sa situation auprès des gestionnaires du réseau en besoin de recouvrir les frais de fonctionnement d’ILO à l’inverse de La Possession. Cette commune voisine dont une part importante de la population est également en situation de pauvreté, est en situation de plus grande dépendance à ILO du fait de la vulnérabilité de ses ressources (notamment à la contamination par des intrants chimiques agricoles).

Le discours empreint d’une peur de l’effondrement continue de justifier les inégalités qui en découlent et la coalition politique met en tension l’enjeu eau potable lié au développement de l’urbanisation sur les parties ouest et sud de l’île et la tertiarisation de l’économie réunionnaise. L’exigence de solidarité envers la filière canne est redoublée par l’argument que le projet ILO prélève dans les cirques de Mafate et Salazie pour éviter de pomper dans les nappes phréatiques peu profondes à haut risque de salinisation alimentant les communes de l’Ouest.

Les projections d’aménagement hydraulique du Conseil départemental à long terme montrent que cette domination gestionnaire trouve ←425 | 426→encore les ressources politiques et financières pour se matérialiser. Notamment pour rentabiliser ILO en augmentant les potentialités de vente d’eau aux collectivités, elles prévoient l’interconnexion progressive de tous les périmètres irrigués du Nord, de l’Ouest et du Sud au basculement des eaux au nom de la sécurisation des approvisionnements en eau potable et agricole. La sécurisation de la ressource en eau des cirques de Salazie et de Mafate comme des Hauts de l’ouest demeure, elle, absente de ces projections.

L’exercice de positionnalité s’est imposé là où la distanciation peut paraître simple sur un objet comme l’accès à l’eau. Je36 ne pense pas m’être posée cet impératif en contexte continental avant d’avoir enquêté à La Réunion. Et pourtant, si dans le contexte postcolonial, les inégalités de classe dans l’accès à l’eau sont rendues plus visibles par leur imbrication avec celles de race et de genre, elles existent aussi en France continentale. L’apport des outils de la justice environnementale et du postcolonialisme aura été ce résultat d’une stigmatisation des foyers en situation de pauvreté à La Réunion comme en France continentale. Si les modalités de justification des pratiques institutionnelles varient, elles produisent le même effet de reproduction des inégalités sociales en place.

Les pratiques ordinaires de la nature : lectures croisées

Cette partie aborde la fabrique du concernement envers la protection environnementale. Deux « grands » risques environnementaux (à l’échelle de l’île) seront étudiés : le risque requin et le risque invasion biologique. Pour chacun de ces risques, nous verrons comment les différentes mobilisations des acteurs ont abouti à leur participation et à la reconnaissance de leurs actions. Au croisement des deux grilles de lecture citées précédemment, nous étudierons les objets « participation » (au titre de la justice environnementale) et « reconnaissance/références à l’autochtonie » (au titre des postcolonialismes). Pour rappel, dans la mesure où les inégalités de participation procèdent des inégalités environnementales (Deldrève, 2015), nous procédons à une analyse croisée entre postcolonialisme et justice environnementale. Nous nous concentrons ici sur l’analyse des pratiques ordinaires dans la construction sociale de l’intérêt pour la protection de la biodiversité.←426 | 427→

Corpus mobilisés

Du point de vue méthodologique37, nous faisons ici une relecture d’un corpus de données issues d’enquêtes au long cours sur le risque requin et sur le risque invasion biologique. Ces données ont été produites avant la mise en œuvre du programme Effijie (2014–2019), d’autres données ont été produites durant la campagne Effijie pour alimenter la relecture de ces données antérieures. Pour des facilités de lecture, voici un tableau récapitulatif des données mobilisées pour cette partie (Tableau 1).

Tab. 1 Présentation synthétique des enquêtes sur le risque requin et le risque invasion biologique

Enquête

Problématique

Méthodologies de recueil de données

Commanditaire

Enquête sur les Espèces Exotiques Envahissantes 2009–2011a

étude des représentations sociales des Espèces Exotiques Envahissantes

636 questionnaires passés sur les parkings de supermarchés et dans des lieux publics (mairie, poste)

Direction de l’aménagement et de l’environnement (DEAL)

Enquête Risque Requinb 2010–2019

étudier la formulation publique du problème requin

entretiens menés auprès des associatifs de 2011 à 2016 ; observations de réunions organisées par les instances gestionnaires (DEAL, préfecture, Région) ; questionnaires réalisés auprès des pratiquants dans le cadre d’une recherche de master ; consultations régulières des sites d’informations (des collectifs, des institutions gestionnaires de sécurité publique ou d’espaces naturels) de 2011 à 2018 ; direction d’une thèse en cours sur la gestion du problème requin à La Réunion, enquêtes auprès de surfeuses (35 entretiens)

recherche non financée

Enquête Vigie Requinc 2012–2019

étude des modes de gestion alternative à la pêche au requin dans le cadre de la sécurisation des sites de surf

enquête menée à partir de 2012, de la mise en place des premiers plan « vigies requins » par des associations et financé par la Commune de Saint Paul au suivi du Plan Vigie Requin Renforcé mené au sein de la Ligue de Surf Réunionnaise

recherche non financée

←428 | 429→PEIRund 2013–2015

étudier les associations engagées dans la création de pépinières d’espèces indigènes initiées par le PNRun

enquête par entretiens et par observation (réunions de travail avec les chargés de mission du PNRun et conseils d’administration des associations, manifestations organisées par les associations), d’abord sur les sites de Piton Ravine Blanche (Tampon) puis de Dos d’Ane (La Possession)

Parc national de La Réunion (PNRun)

Enquête RISKRATe 2013–2015

étudier les représentations sociales du rat (rattus rattus) et de ses proies (le pétrel noir et le tuit-tuit), espèces endémiques menacées d’extinction, pour mesurer l’acceptabilité sociale de l’épandage de produit raticide sur les remparts du Brulé et de Grand Bassin

144 entretiens en face-à-face d’une durée variable entre 5 et 58 minutes soit plus de 31 heures d’entretien, dont plus 15 heures sur Le Brulé (Saint Denis) et près de 16 heures sur Grand Bassin (Tampon)

Parc national de La Réunion (partenaires Société ornithologique de La Réunion et Office national des forêts dans le cadre du Life Plus Pétrel)

Enquête sur la Protection de la biodiversité 2013–2019f

compréhension de la gestion ordinaire de la protection de la biodiversité

visites régulières des sites web des associations à vocation environnementale, 27 entretiens auprès des associatifs mobilisés pour la protection de la biodiversité locale, observations de réunions et de comité de pilotage des plans de gestions des EEE

recherche en partie financée par le Parc national puis ANR Effijie

a Thiann-Bo Morel M., 2012.

b Thiann-Bo Morel M. et Duret P., 2013 ; Thiann-Bo Morel M., 2019 et 4 communications scientifiques.

c 2 communications en colloque ; 1 publication scientifique en cours.

d Thiann-Bo Morel M., 2016 et 2 rapports scientifiques pour le PNRun.

e Rapport scientifique rendu en 2015.

f Thiann-Bo Morel M., 2016.

Ces terrains ont en commun de mettre en avant les justifications des mobilisations collectives lorsque ces dernières sont en butte avec la décision publique. Centrée sur ces mobilisations, notre analyse cherchera à rendre compte de la partition entre la lutte pour la reconnaissance et les pratiques d’insubordination invisibles qui se détournent des scènes institutionnelles. Nous verrons enfin quelles sont les limites d’une telle analyse, notamment quand les mobilisations ne sont pas motivées par un besoin de reconnaissance ou des demandes de participation.

La lutte pour être reconnu requiert d’étayer plusieurs questions : qui veut être reconnu ? Les acteurs sont-ils déjà dans un rapport de force ? De qui être reconnu et au nom de quoi ? Pour quelles raisons et dans quels buts ? Quels sont les arguments et les principes de justice mobilisés pour se faire reconnaître (langue, écrits, statuts) ?

Nous nous proposons dans cette partie de regarder les enjeux d’une reconnaissance publique pour ces collectifs et ce que recouvre la participation réclamée. Nous verrons que pour les uns, la reconnaissance apporte les moyens d’agir et la participation permet de continuer à faire entendre la voix de leur communauté vulnérable à leurs yeux. Pour les autres, la reconnaissance n’est plus un enjeu de mobilisation, la participation échappe aux institutions qui n’ont plus qu’à constater les efforts consentis pour « réparer » une injustice environnementale perçue.←429 | 430→

Le cas du problème requin

Les collectifs issus de la « crise requin » sont nés de la controverse autour de la pêche au requin comme solution de gestion du risque. En entrant dans un rapport de pouvoir avec l’État, ils ont obtenu la reconnaissance des autorités publiques. De ce fait, ils sont sortis du rapport de subordination que postulent les courants de la justice environnementale et du postcolonialisme. Les solutions de gestion du risque ont également obtenu l’adhésion des autorités : des pêches dites préventives sont régulièrement réalisées avant ou après un accident ou une rencontre avec un requin. Une lecture par la justice environnementale pourrait interpréter la mise en place des « pêches préventives ou post-attaque » comme aboutissant à une atteinte à l’environnement38 qui s’effectue au nom de la sécurité d’une population qui n’est pourtant ni consultée ni représentée. En effet, en dehors des élus, les associations de riverains ou de pratiquants d’autres activités que nautiques n’ont pu participer à la gestion de ce problème pourtant posé comme relevant de la sécurité publique39 (Thiann-Bo Morel, 2013 ; 2019).

Les collectifs « prosurf » mobilisent un registre de la justice environnementale qui leur sert à construire un préjudice écologique40 (Thiann-Bo Morel, 2019). Par les alertes répétées sur les réseaux sociaux ou la mise en visibilité des situations dramatiques des familles touchées par les accidents avec les requins, ils ont convaincu les autorités. Mais la mise en visibilité de ce risque a concouru à une gestion du risque centrée sur une population (les surfeurs), masquant du même coup d’autres usages du littoral. Ces usages invisibilisés mais pourtant présents ont ainsi été écartés des processus décisionnaires.←430 | 431→

Une lecture avec les postcolonialismes met en évidence ici une situation paradoxale. La lutte dans les médias et sur la scène publique s’effectue au nom de l’inclusion dans une communauté de justice étendue à tous les insulaires réunionnais. Malgré les multiples références à l’autochtonie dans leurs discours, ces collectifs masquent malgré eux l’inégale répartition de l’effort environnemental que génère une réduction du risque requin centrée sur la sécurisation des sites de pratique. Pour autant, faire référence à leur autochtonie leur permet de sortir de la « zone de relégation de zoreils »41 à laquelle les renvoient systématiquement les invectives (dans les médias ou sur les réseaux sociaux).

La solidarité nationale soutient désormais la pêche au requin qui reste pourtant un sujet de division. Initialement portés par une instance entièrement dédiée à la gestion du risque requin (Comité de réduction du risque requin à La Réunion ou C4R), les programmes de pêche ont été repris par le Comité régional des pêches maritimes et des élevages marins (CRPEM). La pêche au requin concerne alors la pêche artisanale et les pêcheurs sont indemnisés en conséquence. En effet, la déprédation42 des requins sur les pêches réunionnaises cause d’importantes pertes économiques43, le problème requin ne concerne plus seulement une catégorie de sportifs (Thiann-Bo, 2019). Le risque requin n’est plus seulement un problème de surfeurs mais progressivement englobé dans une perspective plus large où il concerne désormais d’autres communautés socialement fragiles, comme les pêcheurs dont l’autochtonie n’est jamais décriée.

Si cette opportunité d’associer collectifs militants et communautés dites locales peut être lue comme un effet d’aubaine, cet élargissement des acteurs à prendre en compte a provoqué des « rallé-poussés »44.←431 | 432→

Ainsi, ce changement dans la « tutelle » de la pêche préventive est fustigé. Arguant d’un manque d’efficacité de ces pêches, les collectifs militants, essentiellement pro-sport, réclament d’être de nouveau associés. Loin de revendiquer une association avec les pêcheurs à leur lutte, ils souhaitent s’en séparer :

« J’entends souvent monsieur XX le président du CRPM qui prône la pêche traditionnelle. J’ai envie de dire que, malheureusement, pour le requin bouledogue, il faut des bateaux mieux équipés et c’est une pêche très dure. Donc, tant qu’on ne savait pas, tant que les pêcheurs traditionnels pensaient qu’ils pourraient capturer les bouledogues, ça se comprenait, mais maintenant qu’on sait qu’ils sont moins efficaces, le fait de vouloir absolument les petits pêcheurs ça va à l’encontre de la prévention parce que la pêche va faire partie de la prévention du risque requin. La population de requins va être gérée par les pêcheurs, donc autant mettre les pêcheurs les plus qualifiés sur ce programme » (T.G., 2013 propos recueilli par le site d’information Zinfos974, le 01/08/2013, www.zinfos974.com45, repris en 2019 par des militants, site rokinlakour.re).

En cherchant à étendre leur communauté de justice au nom de leur autochtonie46, les collectifs militants pour la sécurisation des espaces de pratique nautique ressentent leur cause comme « dévoyée ». Plus le problème requin s’affiche comme concernant d’autres communautés, plus les mesures de réduction du problème échappent à l’intérêt particulier des sportifs qui ont porté ce problème sur la scène publique.

Là où les collectifs pro-surf ont fait la preuve, par leur expertise, de la nécessité de pêcher les requins pour réduire le risque de rencontres mortelles, a contrario, les collectifs militants pour la protection de la biodiversité inversent la charge de la preuve de leur action. Nous verrons dans la partie suivante comment certains ont coopéré pour supporter l’effort environnemental et engager des coûts – un investissement en temps et en argent – distribué en fonction des capacités des individus et au nom du bien commun (replanter étant présenté comme l’action minimale, accessible et profitable à tous). À ceux-là, la reconnaissance par l’État n’apporte rien, l’enjeu crucial est celui de l’action collective (pour l’effectivité de la lutte contre le risque de perte de biodiversité). Pour eux, l’enjeu de justice environnementale est prégnant. Les opérations de gestion de la ←432 | 433→biodiversité (et du risque invasion biologique en particulier) aboutissent selon eux à un retrait de l’environnement aux populations locales, retrait assimilé à un préjudice social. Leur action collective s’affiche entre autres comme un véritable pied de nez à « l’action étatique » considérée comme une oppression.

Les actions en missouk47 des associations de protection environnementale48

Pour le cas du risque invasion biologique, plusieurs collectifs sont à l’œuvre sur des problématiques environnementales formulées de manière relativement indépendante les unes des autres. Ces problématiques, construites du point de vue des collectifs s’écartent peu ou prou des problématiques des programmes étatiques de protection de la biodiversité. Le principal point commun à ces collectifs est d’œuvrer « en missouk » pour la protection de la biodiversité, définie ce faisant, elle aussi de leur point de vue.

Le missouk s’illustre au travers des propos de H., 80 ans associatif, me faisant visiter son jardin dans les Hauts de La Possession et me montrant un arbre qu’il désigne comme endémique de La Réunion :

« Le Parc et compagnie, ils crient haro sur nos actions, on n’aurait pas le droit de planter comme on veut les espèces pourtant en voie de disparition. À l’époque, le conservatoire [botanique] ne voulait pas qu’on replante, soit disant la génétique montrait que les espèces endémiques étaient adaptées aux microclimats, etc., il aurait fallu être prudent. « vous allez faire n’importe quoi » qu’ils disaient. Mais sans nous certaines espèces auraient complètement disparu. D’ailleurs, ils croient dur comme fer que certaines espèces ont disparu, alors que regarde [il me montre le plant], elles sont toujours là. Il y en a même dans la forêt de XX, ←433 | 434→qu’on a nous-mêmes replantées. C’est rigolo de penser qu’ils passent parfois à côté de ce piedbwa sans même savoir que c’est nous l’auteur et sans même le reconnaître parfois… » (H., associatif49)

Le missouk relève donc de cette stratégie spécifique en réponse à une action publique que les acteurs contestent. Il est alors une forme d’insubordination et d’émancipation (Thiann-Bo Morel, 2016). Il s’agit d’un mode d’action en souterrain, invisible et à l’écart des autorités en dehors du cadre de réglementations jugées iniques. Pour autant, le missouk est aussi présenté comme faisant partie de la culture locale, il n’est alors plus porteur de la volonté subversive que dénotent les propos de H. et révèle la part identitaire attribuée à cette stratégie. En cela, le missouk est toujours associé à une référence à l’autochtonie de l’individu, construite contre une altérité dominante et étatique sans qu’elle soit pour autant saillante spontanément.

Le missouk peut aussi s’illustrer par les propos tenus par une association, les Amis des plantes et de la nature (APN). Cette association semble avoir cessé de lutter pour la reconnaissance publique ou plutôt politique de ses actions. Régulièrement, par des ouvrages, elle rend visible au grand public des analyses des actions qu’elle a menées. Il s’agit de participer à la prise de conscience collective et au partage des connaissances plus qu’à la reconnaissance. Leur objectif est de « faire connaître » (R.L., 2013, p. 11) et mettre en lumière « la capacité de la population à s’approprier la sauvegarde du patrimoine par l’action de PLANTER ».

« Jusqu’à ma génération, le bouche à oreille fonctionnait et il y avait transmission des connaissances. Depuis le développement de l’École50 : le bouche à oreille perd de sa crédibilité et de son efficacité dans la transmission des Connaissances51. Le savoir et les savoir-faire populaires ne peuvent plus venir de la parole des anciens. Seuls le livre et l’informatique paraissent crédibles. Alors un double complexe s’était installé : l’ancien pense ne pas savoir, il se tait, il ne dit plus, l’i ferme son bek52. Le jeune lit, donc il sait s’approprier le savoir, l’i ékout pi zistwar gramoun53. » (Lucas, 2013, p. 11)

←434 | 435→

L’enjeu pour cette association réside moins dans la reconnaissance par les gestionnaires des actions opérées par les militants que dans la transmission des connaissances au sein d’une communauté de justice étendue à la population réunionnaise toute entière.

Une des principales limites des différentes enquêtes mobilisées pour étudier la construction sociale ordinaire » de l’intérêt pour la protection de la biodiversité réside dans l’absence de données randomisées sur les caractéristiques sociales des membres de ces collectifs. Une telle démarche nous aurait permis de comparer les capitaux sociaux des porte-voix (leaders et porte-paroles des mouvements) à ceux des acteurs « ordinaires » qui s’associent au gré des mobilisations. Nous avons constaté en effet que ces porte-voix sont systématiquement des individus éduqués, aux capitaux scientifiques qui augmentent au gré du développement de leur mobilisation. Pour autant, sont-ils représentatifs des acteurs qu’ils « conduisent » ou de la communauté dont ils se réclament ? Dans quelle mesure participent-ils effectivement à l’émancipation de tous les acteurs de ces collectifs ?

« Le missouk » une forme de participation ?

Quelle conclusion pouvons-nous tirer sur ces objets « enjeu de reconnaissance » et « enjeu de participation », que les collectifs placent différemment dans leurs actions contre les inégalités environnementales qu’ils perçoivent ?

Le missouk éclaire la question de la participation dans la mesure où l’émancipation vis-à-vis des institutions publiques n’est guère pensée dans la justice environnementale, où les enjeux de justice sont centrés sur la participation organisée par un pouvoir central, la reconnaissance ou la justice distributive. Les deux configurations que nous avons développées ici montrent deux stratégies54 : soit avoir assez de pouvoir pour se faire reconnaître et travailler avec l’État ou les pouvoirs dominants (« vous devez décider avec nous ») soit avoir assez de pouvoir pour travailler contre (les scènes institutionnelles) pour « décider ensemble contre vous ».

Les formes d’empowerment étudiées ne répondent pas toutes au canon d’une définition académique. Certes, ceux qui réussissent à donner de la visibilité au mouvement sont des acteurs forts au sein de communautés ←435 | 436→dites faibles. En ce sens, ils alimentent une constante présente dans ces mouvements de justice environnementale, et même dans les mouvements autochtones. Un phénomène de leadership puissant participe à l’empowerment de la communauté.

Mais par les alliances, les coopérations, les multiples formes de participation en dehors des cadres réglementaires, la perspective environnementale observée sur nos terrains s’ouvre et se reconfigure. Ainsi, comme l’indique J. Martinez-Alier (2003), interroger une perspective écologique permet d’étendre la notion d’environnement. L’environnement est alors défini comme l’endroit où l’on est, là où l’on joue son identité, sa culture. Il n’est plus cette entité lointaine, séparée. Les préoccupations environnementales sont fortes mais ne recouvrent un sens classique, elles apparaissent reconfigurées dans un savoir scientifique et technique. D’autres systèmes de sens s’ajoutent pour faire coexister des formes alternatives de participation qui ne nécessitent pas toujours la reconnaissance par les autorités publiques. Si la lutte pour la reconnaissance permet l’inclusion dans les organes décisionnaires elle ne facilite pas toujours l’extension à des communautés de justice plus larges, qui ne partagent pas forcément les mêmes définitions de « l’environnement ». Principes de justice et sens donnés à « l’environnement » sont à penser de concert.

On peut ainsi déployer une métaphore compétitive pour distinguer les deux formes d’action : celle des défenseurs de leur territoire (contre une altérité menaçante) et celle des attaquants (en faveur d’un objectif auto-référencé). Les premiers, défenseurs, construisent leur identité collective contre une altérité étatique et allochtone. Mus par une logique concurrentielle forte, il s’agit pour eux de se « placer » comme partie prenante de la décision publique. Les seconds, selon une logique de coopération, construisent leur identité collective autour d’un objectif collaboratif, l’altérité n’est pas saillante dans les rhétoriques même si elle fonde une identité commune et fédératrice. La logique collaborative s’appuie sur le constat d’un déclinisme environnemental (chap. Banos et al., 2021) à combattre et développe des initiatives où la ruse ou le missouk sont largement utilisés pour contourner les réglementations (Thiann-Bo, 2016). Ce missouk a son prix toutefois, élevé de surcroît (l’amende, l’action en réseau démultiplié requérant l’abandon de tout contrôle sur le message diffusé, la transmission des connaissances dans une langue commune). Le cas d’étude des collectifs pour la protection de la biodiversité illustre la capacité d’émancipation des mobilisations collectives en faveur d’une justice environnementale, lorsque la reconnaissance n’est plus au cœur ←436 | 437→des préoccupations des activistes. En effet, l’objectif de la coopération consiste à faire passer une idée : le patrimoine naturel est à tous et l’État n’en est pas le garant. Enfin, cette stratégie inverse la charge de la preuve et le coût de la preuve : exiger leur reconnaissance aurait supposé de faire la démonstration de l’utilité de replanter, là où l’action de ces activistes, s’étant émancipée d’un cadre légal d’administration, exige de l’État de faire la preuve de la nuisance/inefficacité apportée par l’action communautaire. Cette inversion de la charge de la preuve est d’autant plus significative que ces activistes associatifs disposent du capital social et culturel (certains sont pharmaciens, docteurs en biologie ou écologie) qui leur donnent les capabilités (Sen, 2000) de se faire reconnaître55. Dans ce cadre, le missouk semble une stratégie choisie, un renoncement volontaire à lutter pour la reconnaissance.

En tant que Réunionnaise ayant choisi de valoriser mon ascendance chinoise et cafre parmi toutes celles qui m’ont été données, ayant grandi dans les milieux que j’ai56 ici étudiés, étudier ce missouk dévoile la frontière poreuse qui existe entre activité professionnelle et activité plus profane. La commune appartenance à une langue, à une culture et au combat pour une identité moins stigmatisée a grandement facilité l’accès au terrain, à une parole moins bridée par du politiquement correct. Or, l’identification de l’enquêtrice comme appartenant à telle ou telle ethnie influence le recueil de données (Tibère57, 2006). Beaucoup des propos recueillis dans mes enquêtes l’ont été sur le mode de la confidence questionnant alors l’éthique de la chercheuse (de tels propos doivent-ils être rendus visibles ?) ou sa scientificité (dans quelle mesure rester fidèle au terrain et tenir compte de ces biais ?). De la même manière, étudier les références à l’autochtonie traduit l’inconfort sur le terrain « requin » à voir portés dans les mêmes discours des propos stigmatisants sur les Réunionnais et appelant pourtant à revendiquer une identité commune. Certes, les études mettent en évidence combien l’identité réunionnaise est une identité négative (Labache, 1996 ; Cambefort, 2001 ; Ghasarian, 2002 ; Thiann-Bo Morel, 2009), mais une grille de lecture par la justice ←437 | 438→environnementale permet de voir les gains (en terme de légitimité) apportés par la référence à l’autochtonie, masquant alors les rapports de force internes à la société réunionnaise58. Dans quelle mesure rendre scientifiquement compte de ces analyses et ne pas tomber dans une complaisance (auto-flagellation ?) ou une transparence qui décrédibiliserait les interprétations portées ?

Conclusion : enquêter sur les inégalités environnementales à La Réunion

Komander zordi pi parey lontan
Sa boug koméla zot i roul langaz
Zot i gingn larzan po byin koz fransé
In morso kréol lé pi kab tiré,
Koté zot na in pep la po rod kriyé,
I sar pa lékol i sava maron.
Banm kalou banm, ban kalou banm…59
(Danyèl Waro, Banm kalou banm)

Ce chapitre a souhaité mettre en évidence une analyse croisée entre deux grilles de lecture des inégalités environnementales : la justice environnementale et les postcolonialismes. Notre objectif était d’essayer de sortir l’analyse de la coexistence de modes de vie contrastés de la sempiternelle contradiction entre modernité60 dite « métropolitaine » et tradition créole ou réunionnaise. Mais faire sortir nos analyses de l’axe Nord/Sud ne rend pas totalement compte de notre souhait d’inviter à « situer La Réunion dans un réseau beaucoup plus complexe, d’échanges de contacts, de conflits » (Vergès, 2010).←438 | 439→

En somme, nous avons questionné la construction des savoirs sociologiques sur les inégalités environnementales en contexte postcolonial dans un contexte social où les sciences sociales sont très peu développées. En théorie, une critique postcoloniale est féconde. Sur le terrain, nous sommes vite ramenées à des difficultés d’ordre méthodologique. De même que nous nous sommes vite senties limitées dans nos analyses par une grille de lecture par la justice environnementale. Nous avons tenté dans ce chapitre de rendre compte de nos façons de mobiliser ces deux cadres, sans toujours parvenir à distinguer parfaitement ce qui relève de l’un ou de l’autre.

Les postcolonialismes invitent à un pas de côté. Comme ces courants émergent à partir des études littéraires, les écrits, romans, poèmes, pamphlets rendent compte dans une langue seconde (ici le français) d’un vécu sensible dans une langue souvent native, maternelle. Il nous semble qu’en s’attardant sur cette origine littéraire, on a perdu de vue la nécessité d’enquêter sur et dans cette langue. À la croisée des champs avec la justice environnementale, nous pouvons alors poser un autre regard sur les discours sur et dans cette langue mobilisée comme support de la participation (véhicule des représentations) et objet de la lutte pour la reconnaissance (les références à l’autochtonie faisant de la langue – créole – un élément stigmatisé et freinant l’émergence de capabilités).

La légitimité de nos interprétations scientifiques est liée à la qualité de notre démonstration a posteriori, mais sur le terrain, comment mettre en œuvre nos résolutions épistémologiques ? En effet, postcolonialisme et identification d’un statut de subalterne sont concomitants : « Can the subaltern speak » disait G.C. Spivak (1988). Oui, ils peuvent ; sommes-nous seulement capables de les entendre ? L’idée que les mobilisations des subalternes seraient invisibles et inaudibles questionne finalement notre capacité à les comprendre, disons-nous seulement jamais d’où nous entendons/parlons ? Interpréter les projets d’envergure (ILO) comme répétant des inégalités environnementales, analyser le racisme institutionnel dans la gestion de l’eau, suivre les inégales références à l’autochtonie ou conceptualiser le missouk comme alternative à la reconnaissance relève de cette volonté de proposer d’autres lectures, comme autant de pas de côté, de ce qu’il est aisé de traiter comme des silences (pour le cas du racisme institutionnel), des impasses (pour les références à l’autochtonie) ou des inactions collectives (pour le cas du missouk).

Nous avons souhaité soulever l’épineuse question de l’autochtonie dans les rhétoriques sur les inégalités environnementales. Lorsqu’un ←439 | 440→individu en situation d’enquête se déclare dominé au nom de sa race, de son appartenance ethnique ou territoriale, qui sommes-nous pour l’en déloger ? Montrer les instrumentalisations par les collectifs de ces références identitaires ne contribue-t-il pas aux inégalités contre lesquelles ils luttent ? Ne participons-nous pas à réduire ou minorer des sentiments d’injustice qui sur le terrain s’expriment dans la douleur et la violence ?

Nous n’avons pas fait ici usage de tous les outils conceptuels des pensées postcoloniales mais nous avons choisi d’indiquer d’où nous parlions. « Les courants postmodernes les plus fructueux ont surtout interpellé la production scientifique sur la légitimité de sa prise de parole, la nécessaire honnêteté intellectuelle quant aux partis-pris et à la position personnelle du chercheur » (Hancock, 2007).

L’exercice de positionnalité conjointement à la mobilisation de cadres analytiques et interprétatifs permettant de saisir les effets sociaux des politiques publiques relève également d’une exigence d’objectivation renforcée. À l’heure où les chercheur.euses sont incité.es à travailler en partenariat avec des institutions publiques et collectivités gestionnaires, avec la sphère privée, sur des objets d’intérêt public tels que « la pauvreté en eau », « le risque requin » ou la participation communautaire à la protection de la biodiversité, nous plaidons pour que nous soyons vigilant.es à la domination gestionnaire contenue dans nos objets de recherche afin de pas contribuer à la reproduction des inégalités.


1Nous remercions Christine Chivallon pour son commentaire de la communication donnée lors du séminaire final à Arcachon.

2Certains historiens dénient cette qualité de « colonie », au motif que La Réunion aurait été une « véritable place forte Française, départ de la colonisation vers le « reste » de l’Océan Indien » (Fontaine, 2017, p. 87).

3Soit 22 700 ha en 2019 (Source : DAAF de La Réunion, http://daaf.reunion.agriculture.gouv.fr/IMG/pdf/2019-06-19_DP_DAAF_Emploi_agricole_cle8f2fa7.pdf)

4S. Fuma nomme servilisme l’état des travailleurs qui ne sont pas « libres et sont assujettis à un système, mais ne sont pas esclaves au sens juridique du terme » (Fuma, 2017).

5« La pensée abolitionniste présente les facettes et les ambiguïtés qui vont définir sa problématique : Non à l’esclavage, mais Oui à la colonie ; le Noir peut intégrer à la société humaine pour peu qu’on lui inculque les valeurs de discipline et de travail ; la société peut être démantelée et réédifiée selon un modèle basé sur la Raison et le Progrès. Le discours de la mission civilisatrice permet le passage entre colonie esclavagiste et colonie impériale. » (Vergès, 2007, p. 109)

6« Fraudes électorales, répression, censure, mépris affiché des cultures créoles, dépendance économique furent la réponse des puissants. L’histoire et la culture de ces sociétés ne comptaient pas ; leurs habitants devaient rendre grâce à la Mère-Patrie de les avoir acceptés. Derrière la figure du citoyen se dessinaient toujours celles de l’esclave et du colonisé.» (Vergès, 2005, p. 19)

7« Le RMI, dont le montant était inférieur de 20 % à celui de la Métropole à sa mise en place en décembre 1988, a eu un alignement en deux étapes ; janvier 2001 et janvier 2002 » (Clément et Robert, 2010, p. 90).

8« […] processus dynamique de pertes et d’emprunts, d’oublis et de remémorations […] » (Vergès, 2008, p. 44)

9Nous attirons l’attention du (de la) lecteur.rice sur la pluralité des courants s’intéressant aux situations postcoloniales.

10Pour les decolonial studies, modernité et esclavage sont consubstantiels et ne se combattent donc pas.

11Il y a des cas référencés de lutte contre l’esclavage à La Réunion par des Réunionnais, que nous ne développerons pas ici.

12L’auteur traite ici d’auteurs comme P. Bourdieu : il y aurait déjà du postcolonial quand cet auteur s’attache à décrire les ressorts de la domination masculine qu’il dit multiples, croisés, et incorporés [Bourdieu, 1998] (Demart, 2016).

13Ces enquêtes sont répertoriées plus loin dans la partie dédiée à la méthodologie.

14Idem.

15Idem.

16Par analogie à la démonstration de F. Vergès (2017) dans le Ventre des femmes. Dans cet ouvrage, F. Vergès montre que les femmes de l’Hexagone se battaient pour le droit à l’avortement quand des centaines de femmes noires créoles étaient avortées et stérilisées contre leur gré. Le combat féministe pour le droit à disposer librement de son corps reposait sur des « agressions » différentes à La Réunion et en France Hexagonale. Le propos de cet ouvrage illustre ainsi une formule intéressante de S. Mestiri (2016), invitant les féministes occidentales à ne pas juger trop vite comme rétrogrades les avancées des droits des femmes dans d’autres contextes hors de l’Europe.

17Le terme Zorey (qu’on trouve également orthographié zoreils ou zoreilles) désigne les Blancs originaires de l’Hexagone.

18Kaz, terme créole pour désigner la case ou maison.

19Cette formation de 12 heures sur 2 jours a été délivrée par un docteur en anthropologie, maître de Conférences en Sciences de l’éducation à l’Université de La Réunion en septembre 2014. Elle s’est déroulée dans un amphithéâtre au CREPS de St-Denis où seulement 2 personnes étaient kréol (créoles en français). Elle nous a permis d’observer comment les propos tenus sur l’histoire et le présent culturel, économique et social de l’île viennent conforter la légitimité du nouvel arrivant dans la fonction publique réunionnaise, en grande majorité nouvellement arrivé de la « métropole », à occuper leur poste sans se questionner sur leur posture dominante et sur les conditions sociales et économiques qui la permettent. Sous couvert d’analyses scientifiques, le formateur a ainsi tenu des propos disqualifiant les pratiques éducatives des classes populaires appuyés par ses « données » délivrées au fil de la formation dont certaines relevaient de représentations socialement construites plus que de résultats d’enquête éprouvés : un passif de oisiveté et un refus de scolarisation des populations locales avant la départementalisation, un alcoolisme patent des hommes réunionnais par exemple. Aucune mention de la langue kréol n’a été faite, sinon pour des noms de plats réunionnais. Boutade illustrative d’une complicité de classe, il a par contre invité les participants à ne pas hésiter à lui demander des conseils sur la défiscalisation, les fonctionnaires bénéficiant encore d’une sur-rémunération de 56 % et de 30 % d’abattement fiscal.

20Du terme WWOOF : World-Wide Opportunities on Organic Farms, réseau mondial de fermes biologiques « WWOOF is a worldwide movement linking volunteers with organic farmers and growers to promote cultural and educational experiences based on trust and non-monetary exchange, thereby helping to build a sustainable, global community. » (source : wwoof.net)

21Le Musée Stella Matutina est situé dans une ancienne usine sucrière, ouvert en 1991 et réhabilité de 2011 à 2015. Je me suis rendue régulièrement pendant plusieurs semaines dans la bibliothèque à proximité du musée alors en travaux. À chaque session, les bibliothécaires me préparaient une sélection de leur choix.

22Notre matériau rassemble des entretiens réalisés en 2014 et 2015 auprès d’acteurs institutionnels et associatifs : collectivités territoriales (Conseil départemental, régie des eaux de Saint-Paul, Communauté d’agglomération du Territoire de la Côte Ouest, CCAS de la ville de St-Paul, Mairie de Salazie), services déconcentrés de l’État (Agence régionale de Santé), établissements publics (Office de l’eau, Parc national de La Réunion), société d’aménagement hydroagricole (SEM Saphir), organisations professionnelles agricoles (chambre d’agriculture, syndicat agricole), entreprise privée (groupe sucrier Tereos), associations (de consommateurs, environnementalistes, d’agriculteurs), délégataire AEP, universitaires.

23La bagasse est le résidu de broyage des cannes à sucre. Elle sert de combustible durant la récolte sucrière, de juillet à décembre. Le reste de l’année, l’usine produit l’électricité avec du charbon.

24http://www.distilleriesavanna.com/index.php

25La filière canne à sucre est largement subventionnée par l’État pour limiter la concurrence sur le marché européen. En 2017, une « aide compensatoire de 38 millions d’euros accordée par l’État (28 millions pour La Réunion et 10 millions pour les Antilles) permet à Tereos Océan Indien, l’unique industriel du territoire, de rester compétitif cette année et d’écouler l’intégralité de la production de sucre brut » (Clicanoo.re, entretien, le 02/10/2017). Depuis le 01/10/2017, la fin des quotas signifie « une perte de débouchés pour le sucre réunionnais qui n’a plus un accès automatique au marché européen, ni un prix garanti. » (entretien avec P. Labro, président du groupe Téréos OI, clicanoo.re du 02/10/2017).

26Rapport du Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux, « Annexe 1 : Île de la Réunion. Les Hauts et l’élevage, la filière canne et le foncier : quel avenir pour l’île de La Réunion ? », La France et ses campagnes 2025–2050, Paris, 2013, pp. 1–36.

27Site d’information réunionnais.

28Le Centre technique interprofessionnel de la canne et du sucre de La Réunion est un établissement d’utilité publique créé en 1952 avec pour « mission principale la détermination de la richesse en sucre des cannes livrées par les 3700 planteurs de l’île aux industriels des sucreries du Gol et de Bois-Rouge » (https://www.ctics.fr/historiquemission.html).

29Société d’aménagement des périmètres hydroagricoles de l’Ile de La Réunion.

30https://www.temoignages.re/culture/culture-et-identite/stella-matutina-celebre-la-memoire-des-travailleurs-du-sucre,28438

31Site du musée : https://chasseautresor.re/index.php/musees-stella-matutina/

32Les SAFER ou Sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural sont des Sociétés anonymes (SA) à but non lucratif sous tutelle de l’État, instituées par la loi n°60-808 du 5 août 1960 d’orientation agricole.

33Le Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer a également organisé la déportation de plus de 1 600 enfants réunionnais dans des départements dits « défavorisés » comme la Creuse.

34Instance d’inspection générale et d’appui à la définition et à l’évaluation des politiques publiques du Ministère de l’agriculture, de l’agro-alimentaire et des forêts (MAAF).

35Les résultats de ce terrain sont l’objet d’une autre contribution à cet ouvrage, nous ne les redévelopperons pas ici (chap. Candau et Roussary, 2021).

36Ici, le « je » désigne Aurélie Roussary.

37Petit point sur l’usage des termes qui vont servir à désigner les acteurs : collectifs, militants, activistes, sont pris dans leur acception générale et ne sont pas conceptualisés ici, faute de place.

38Cette atteinte procède d’un présupposé « La pêche [au requin] réduit significativement le risque requin » (« acteurs de la crise requin à La Réunion, œuvrant pour un retour à la mer avec un risque requin acceptable depuis 2011 », source : rokinlakour.re, site consulté le 21/06/2019).

39La préfecture catégorise ainsi la prévention du risque requin comme un problème de sécurité publique (site web préfecture : http://www.reunion.gouv.fr/protection-des-personnes-et-des-biens-securite-r51.html). Les associations ne sont pas adhérentes au Centre de ressource et d’appui sur le risque requin par exemple.

40Les collectifs dénoncent (et partant construisent) la prolifération des requins tigre et bouledogues, attribuée à la présence sur le territoire d’une réserve naturelle marine alors nommé « garde-manger des requins bouledogue ». Cette prolifération est alors considérée comme un préjudice écologique réalisé au détriment de la biodiversité récifale. Les discours déplorent ainsi la disparition des requins de récif qui auraient été la proie de ces requins proliférants.

41En référence au territoire de la côte Ouest où démarre la crise requin (Thiann-Bo Morel et Duret, 2013 ; Taglioni et Guiltat, 2015).

42« En halieutique, la déprédation se définit comme le prélèvement total ou partiel des poissons ou des appâts sur les engins de pêche par les requins, les odontocètes, les calmars ou les oiseaux » (rapport DEVIER – Déprédation : environnement et impacts économiques dans la pêcherie palangrière pélagique réunionnaise –, 2016–2018) (Projet DEVIER, dir. P. Bach et N. Rabearisoa).

43« This study showed that (i) interactions with pelagic longlines involving sharks are more frequent than the ones involving toothed whales ; (ii) the median loss per set is higher when toothed whale depredation occurs ; (iii) depredation mainly occurs in areas of high resource abundance (…) Given the negative impacts of depredation on fishers, predators and target fish, it is crucial to monitor this phenomenon » (Rabearisoa et al., 2018).

44Terme créole servant à désigner des conflits houleux.

45Site consulté à l’adresse suivante : https://www.zinfos974.com/Thierry-Gazzo-Il-faut-utiliser-la-technique-de-peche-aux-requins-qui-marche_a59939.html

46Il est remarquable ici que l’autochtonie est ce qui motive l’extension de la communauté de justice.

47Ce mot en créole peut s’orthographier différemment.

48Nous ne développerons pas ici le fait que les collectifs de surfeurs connaissent aussi leur pratique « en missouk ». En effet, des groupes de surfeurs vont « vigie-marron » en reprenant à leur compte le dispositif vigie requin développé par la ligue de surf. Ce faisant, ils développent des activités de gestion du risque requin, elles-mêmes risquées, en dehors de l’institution sportive, et au nom d’un souverain principe de liberté. Considérant l’effort de gestion comme mal réparti et contrevenant à leur éthique environnementale, ils vont développer leur activité en dehors des cadres sportifs réglementaires et tomber sous le coup d’amendes pour atteinte à la sécurité publique. Pour ces derniers, la reconnaissance apporterait un changement d’image, mais guère plus, car ils prônent leur liberté individuelle, dont le surf est l’activité emblématique. (Pour en savoir plus, voir Thiann-Bo Morel, 2019).

49Notes d’entretien, 2013, avec H., 80 ans, La Possession.

50La majuscule est d’origine de l’auteur des propos in Raymond Lucas, In ti kwin lakour pou band plant endémik Laréynion, (2013, Surya ed.) en créole signifie, un petit coin de jardin pour les espèces endémiques de La Réunion.

51idem que précédemment.

52« Il ferme sa bouche » en créole, peut s’orthographier différemment.

53« il n’écoute plus les histoires des anciens » en créole, peut s’orthographier différemment.

54Ces deux stratégies renvoient aux deux stratégies d’empowerment déjà décrites par Talpin (2015).

55On peut alors se demander si cette reconnaissance n’est pas obtenue sur d’autres scènes (comme par des publications scientifiques ou des invitations par des experts). Le recueil de données ne permet pas de répondre entièrement à cette question.

56Le « je » désigne ici Marie Thiann-Bo Morel.

57L. Tibère (2006) signale dans cet article que le recueil de données ne mettait pas en évidence les mêmes critères pour définir l’identité créole selon que l’enquêtrice ait été identifiée comme réunionnaise ou non.

58Il est peut-être utile ici de rappeler que cette référence à l’autochtonie fut à l’œuvre dans les discours prônant le rétablissement ou le maintien de l’esclavage (Aïssaoui, 2010).

59Les maîtres d’aujourd’hui ne sont plus comme hier/Ces hommes d’aujourd’hui (se) jouent de la langue/Ils gagnent de l’argent pour bien parler français/Ils ne peuvent plus parler un mot de créole/A côté d’eux, un peuple essaye de crier/Ce peuple ne va pas à l’école, il part marronner/ Banm kalou banm, ban kalou banm (bruit du roulage des mains sur le tambour « traditionnel »).

60Ici, nous n’avons pas développé l’idée que « la modernité est colonialité » (Bhambra, 2014) postulant que se dire moderne c’est être colonial ou colonisé.

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