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Projet en partage, partage sans projet

Les dimensions sociales et territoriales du projet

Edited By Pauline Bosredon and Frédéric Dumont

Projet en partage, partage sans projet ou partage comme projet : quelle est la dimension sociale du projet ? Comment pense-t-on le partage avant le projet, quels acteurs sociaux y participent, quand en sont-ils absents ? C’est sur ces éléments que se penche cet ouvrage qui traite de projets urbains, de catégories d’acteurs, d’implications participatives et d’effets sociaux localisés. Et quels effets ? Effets de sens, effets de pouvoir, effets sociaux et décalages effectifs entre objectifs affichés et réalités sociales parfois tenaces. Au nord comme au sud, pour mettre en œuvre le projet les moyens sont variés, les outils sont divers, de la suggestion à la contrainte, des « bonnes pratiques » aux processus autoritaires. Aucun projet présenté dans les textes de cet ouvrage n’inclut parfaitement la participation à la totalité du processus. Certains l’intègrent à leur méthodologie, avec des résultats plus ou moins effectifs mais des intentions claires, des acteurs identifiés et une temporalité bien définie. D’autres projets qui se présentent comme partagés sont bien moins formalisés, informels voire déguisés et font parfois l’objet de contestations et de contre-propositions. Dans tous les cas, c’est à l’issue du projet de territoire que l’on en mesure réellement la dimension sociale, l’objectif visé par ces projets n’étant pas nécessairement un espace partagé. En présentant des projets de natures différentes et à plusieurs échelles (requalification de l’espace public, amélioration de l’habitat, renouvellement urbain…), les sept chapitres de cet ouvrage abordent ainsi des enjeux variés de mixité sociale et de gentrification, de dé-paupérisation, de préservation de l’entre-soi et d’éviction brutale de certains segments de population.

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Chapitre 4 – L’intégration du projet urbain dans un tissu ancien en déclin : le cas du quartier du Pile à Roubaix (Pauline CHAVASSIEUX)

←100 | 101→Chapitre 4

L’intégration du projet urbain dans un tissu ancien en déclin :

le cas du quartier du Pile à Roubaix

Pauline CHAVASSIEUX

Emblème de l’essor économique textile du 19e siècle, Roubaix, véritable ville-champignon, se caractérise par une exceptionnelle croissance urbaine et industrielle à partir de 1850. Cette position hégémonique du textile dans son économie la fragilise un siècle plus tard. Frappée de plein fouet par la désindustrialisation à l’instar des anciennes villes mono-industrielles, Roubaix connaît dès les années 1970 une baisse démographique significative avec la perte d’environ 20 000 habitants entre 1968 et 2011, passant de 115 000 à 95 000 Roubaisiens1. La ville, bien qu’ayant engagé une dynamique de rénovation urbaine dans l’espoir d’enrayer le déclin économique et social, demeure aujourd’hui la troisième ville la plus pauvre de France2 avec 44,3 % de sa population vivant sous le seuil de pauvreté et un taux de chômage s’élevant à 31,5 % en 20153. L’apparent regain d’habitants ces dernières années ne suffit pas à effacer les stigmates d’une ville qui semble sur une trajectoire de déclin urbain en conjuguant pertes démographique, d’emplois et manque d’attractivité ←101 | 102→(Wolff, Fol, Roth, Cunningham-Sabot, 2013). Toutefois, cette situation assimile aujourd’hui Roubaix à « une terre d’élection pour les sciences sociales » ou encore « un laboratoire quasi expérimental » (Lefebvre, 2006, p. 19) de la ville, comme en témoigne la récente commercialisation des maisons à un euro4. C’est dans ce contexte propice à l’expérimentation qu’une tentative de « projet en partage » est menée.

Accumulant successivement les dispositifs contractuels de la Politique de la Ville ou du Renouvellement urbain depuis les années 1990 (Escudié, 2008), Roubaix, « le jurassic park de la politique de la ville »5, est aujourd’hui l’une des cibles du Programme métropolitain de requalification des quartiers anciens dégradés (PMRQAD), nom du programme lillois au titre du Programme national (PNRQAD). Il est initié par l’Agence nationale de rénovation urbaine (ANRU), qui cible les quartiers soumis à de fortes concentrations d’habitat précaire et des situations économiques et sociales indignes. C’est par ce guichet de l’État qu’est signée en 2012 le PMRQAD de Lille, portant sur cinq sites de la métropole. La SPLA « La Fabrique des quartiers », créée en 2010 pour assurer la requalification et la revitalisation des quartiers d’habitat ancien dégradé, assure la coordination et la mise en œuvre opérationnelle du projet dans le cadre d’une concession d’aménagement d’une durée de dix ans. Le quartier du Pile à Roubaix, qui constitue d’objet de cet article, représente à lui seul près de 50 % du budget global de la concession d’aménagement. Situé à proximité du centre-ville, il représente le stéréotype du quartier ouvrier du début du 20e siècle avec ses maisons de courées, disposées en séries et construites dans l’urgence pour résoudre le problème du logement face à l’essor économique intense. Aujourd’hui, si elles ne sont pas vacantes et murées, les maisons sont manifestement sombres, insalubres et habitées par une population pauvre. Les usines ont laissé place à des friches industrielles, les longues rues, sales et ponctuées de dépôts illicites d’ordures, sont encombrées de voitures. Sous ses allures de quartier dégradé et abandonné, le Pile a pourtant bien été la cible de réflexions engagées depuis plus de 40 ans par les collectivités locales. Si leurs traces semblent bien lointaines, l’objectif de cet article vise ←102 | 103→justement à comprendre les raisons de ce contraste entre l’inertie actuelle du tissu urbain et les moyens investis auparavant.

Figure 4.1. Rue Jules Guesde, quartier du Pile

Photographie personnelle (novembre 2017)

S’appuyant sur la réalisation d’une vingtaine d’entretiens menés aussi bien avec les habitants, les associations, les services municipaux, la SPLA « la Fabrique des quartiers » et l’équipe de maîtrise d’œuvre urbaine « Pile Fertile », cet article résulte également d’un long travail d’observation sur le terrain. Il s’organise selon une perspective chronologique qui, en articulant les grands temps de la rénovation du quartier, confronte la forme urbaine presque figée aux politiques de démolition successivement menées pour transformer le quartier. En passant de la rénovation « bulldozer » quantitative à une politique « de la dentelle » qualitative et menée avec les habitants, la pratique de la démolition est pensée et mise en œuvre différemment par les acteurs. La volonté de conduire un « projet en partage » dans le contexte du PMRQAD du Pile se heurte aux hostilités des habitants lorsque la démolition est annoncée. Il s’agit dans cet article de mettre en évidence ce hiatus entre la fabrique partagée du projet et le processus de démolition. De son annonce à sa mise en œuvre, la démolition est entravée par des réticences des habitants et se meut en véritable frein à la mise en œuvre du « projet en partage ». La démolition est-elle de ce fait incompatible avec une fabrique conjointe de la ville ?←103 | 104→

1. La rénovation urbaine du Pile à partir de 1980 : d’un « projet en partage » à un « partage sans projet »

1.1. Les premières résorptions de courées

Les premières transformations des quartiers roubaisiens apparaissent dans les années 1970 par la résorption de courées. Situées en cœur d’îlots, ces cours sombres et étroites sont composées d’une ou deux rangées de 10 à 30 petites maisons, aux logements très exigus, sans confort et où existent une pratique collective de l’espace (eau, sanitaires) et d’importants liens d’entraide (Hatzfeld, 1986, p. 375). Forme d’urbanisation fortement développée au 19e siècle, les courées sont omniprésentes à Roubaix qui en compte 1524 en 1912, ce qui représente la moitié des maisons de la ville (Prouvost, 1969). Ces dernières devenant surpeuplées, vétustes et insalubres, le projet de rénover les courées est alors engagé par des opérations de résorption spécifiques6.

En parallèle, la construction périphérique de HLM permet d’accueillir les populations ouvrières touchées par ces différentes tranches de résorption, quand elles sont en capacité d’accéder au logement social. Ces départs étant rapidement remplacés par la venue d’immigrés étrangers drainés par l’industrie textile, les maisons de courées deviennent alors symbole de la paupérisation et de la dégradation sociale des quartiers. Supposé toucher l’ensemble de la ville, le projet de résorption des courées reste ponctuel et délaisse toutefois certains quartiers comme le Pile, en concentrant ses opérations sur des quartiers très dégradés comme l’Alma (Platteau, Leroy, 2002, p. 76).

1.2. La rénovation urbaine de l’Alma-Gare

En parallèle, dans un contexte national de rénovation urbaine de grande ampleur se pose la question d’une transformation plus radicale des quartiers populaires aux logements indignes. À Roubaix, le quartier ←104 | 105→de l’Alma-Gare est pointé du doigt dès 1966. Durant dix ans s’engage alors une lutte entre la municipalité et les habitants qui refusent une destruction totale du quartier, leur relogement en périphérie et le projet d’un habitat attractif pour les classes moyennes (Hatzfeld, 1986, p. 379). C’est au sein de l’Atelier populaire d’urbanisme créé en 1974 et à la lumière des expériences de Bologne et Bruxelles que les habitants entrent en résistance et proposent leur schéma directeur, qui tient compte des différents aspects de leur vie quotidienne. En 1977, la nouvelle équipe municipale, plus jeune, met fin à une période d’attentisme. Une structure originale de décision opérationnelle est mise en place, c’est-à-dire qu’un groupe de travail rassemblant toutes les parties concernées rédige un nouveau projet. Pour poursuivre cette vie de quartier particulière où l’entraide est une nécessité, il s’agit alors de retrouver la forme urbaine de l’îlot et de la rue, à la place de plots d’habitation collective initialement prévus.

Ces luttes urbaines jettent les bases d’une réouverture du champ politique local sur la base du quartier en introduisant l’habitant dans la figure de « co-décideur » (Tir, 2006, p. 191). En effet, habiter devient alors un acte militant, impliquant une responsabilisation des habitants locataires dans la vie sociale du quartier, loin de l’anonymat des grands ensembles. On peut alors parler d’un véritable « projet en partage », inédit à l’époque, où toutes les parties prenantes sont intégrées. Roubaix se place ainsi comme pionnière de la démocratie participative, aussi portée par des acteurs locaux comme Marc Vandewynckele (Platteau, Leroy, 2002, p. 102), à l’initiative des premiers comités de quartier. Une position qui n’est pas indissociable de son histoire, entre première ville socialiste de plus de 100 000 habitants en 1892 et figure du mythe ouvrier avec la présence de son député Jules Guesde, créateur du Parti Ouvrier Français. Le projet de l’Alma-Gare s’inscrit donc bien dans cet héritage en devenant une référence nationale en termes de luttes urbaines mais aussi d’expérimentations d’autogestion mises en place a posteriori (Cossart, Talpin, 2015).

D’un point de vue morphologique, le tissu urbain se voit profondément bouleversé par les démolitions, les restructurations foncières et les reconstructions modernes, mais il répond désormais aux aspirations locales. Si l’esprit de cette expérience demeure, ses limites deviennent rapidement perceptibles. Vingt ans après, si les difficultés sociales s’accumulent, les tensions remplacent l’entraide et la paupérisation refait surface, c’est seulement quarante ans plus tard qu’un nouveau projet est ←105 | 106→engagé dans le cadre du deuxième programme de rénovation urbaine, qui tend alors à banaliser une aventure révolutionnaire en son temps (Cossart, Talpin, 2018).

1.3. Une politique « de dentelle » menée au Pile

Conformément aux choix effectués pour le projet de l’Alma-Gare, une étude pré-opérationnelle pose la question de la démolition du quartier du Pile. À l’inverse, plusieurs facteurs s’accordent pour maintenir le tissu ancien, encore représentatif d’une forme urbaine spécifique et porteur d’une forte identité locale, que ce soit pour les habitants ou le comité de quartier. Les propriétaires occupants étant très majoritaires, l’étude en conclut qu’il est préférable de les subventionner pour qu’ils réinvestissent le quartier. De toute façon, les dépenses publiques ont été largement asséchées par le projet de l’Alma-Gare.

Comme l’article du Nord Éclair l’indique en 1983, une approche plus fine de recomposition urbaine est suggérée : « Le fragile équilibre du Pile impose un traitement de l’ensemble des réalités du quartier, mais un traitement global et doux, excluant tout bouleversement brutal de son cadre bâti, de son organisation spatiale, bref, de son caractère ancien et populaire. Il ne peut donc s’agir que d’une action longue mais continue7. » Par opposition à la politique « du bulldozer » reflet d’une démolition radicale et brutale visible à l’Alma-Gare, c’est une politique dite « de dentelle » (Platteau, Leroy, 2002, p. 6), et donc de longue haleine qui est menée au Pile. Pour J.-L.S., co-chef du projet du Pile de 1982 à 1991, ce sont surtout les réhabilitations et l’action sociale qui sont alors privilégiées : « Il s’agissait pour nous de réfléchir à un urbanisme plus humain, et de mettre en place des équipes qui allaient non plus démolir, mais reconquérir un territoire en ayant une action d’amélioration sociale et d’incitation à la réhabilitation. On inventait des modes de faire avec des équipes plurielles : architectes, sociologues, agents de développement, pour produire de l’habitat et du social » (Platteau, Leroy, 2002, p. 121).

Dix ans après, peu de transformations sont visibles au Pile. Certes les réhabilitations sont moins visibles et appréciables que la destruction totale ou partielle d’îlots, mais en réalité, il apparaît qu’un nombre très réduit d’interventions ont été concrètement conduites. On compte quelques ←106 | 107→opérations de Résorption de l’habitat insalubre, mais très ponctuelles et sur de petits espaces. L’exemple de l’intervention sur l’îlot Delezenne, qui correspond à la construction de 31 logements sociaux répartis sur deux petits ensembles, met notamment en lumière les difficultés à surmonter pour un projet de restructuration de quelques maisons dans un quartier de propriétaires occupants. Le refus de ces derniers face à la démolition de leur logement et le temps long de l’acquisition foncière rallongent considérablement le temps d’action. En agissant pour et avec les habitants, l’accent s’est donc davantage porté sur des déconstructions très ponctuelles, des actions d’amélioration sociale et des réhabilitations privées permises par des Opérations programmées d’amélioration de l’habitat. Pourtant, le sujet polémique de la démolition est discuté, notamment dans le cas des îlots lanières entre les rues Marie Buisine et Desaix, comme l’explique J.-L.S. : « Il y avait déjà ces deux îlots lanières qui posaient problème. Une enquête auprès des habitants rend compte qu’il y a suffisamment d’énergie et de moyens pour les maintenir le plus longtemps possible, ce qui sous-entend quand même qu’il y a une fin8 ! » Peu affecté, le tissu urbain n’est donc pas restructuré à l’échelle du quartier. La problématique de la forte densité bâtie avec ses aspects sous-jacents (insalubrité, vétusté, dégradation des maisons et manque d’espaces publics et de végétation) semble véritablement escamotée par les acteurs de la rénovation urbaine. La ville s’accorde en effet le droit de préemption sur le quartier, en prévision d’un futur projet mais aussi « pour empêcher les gens de la seconde génération d’immigration d’acheter »9, le Pile représentant une affaire lucrative pour les marchands de sommeil. Les maisons sont alors rapidement murées sans qu’aucun projet urbain ne soit engagé.

La participation des habitants au projet constitue-t-elle un frein pour une prise en compte totale et une restructuration efficace du tissu urbain ? Ici, la déconstruction semble être un préalable nécessaire pour dé-densifier le quartier et de fait, améliorer le cadre de vie des habitants. L’acte de démolir est-il compatible avec une fabrique de la ville avec ses habitants ?←107 | 108→

1.4. Une succession d’études urbaines

Des études urbaines sont pourtant en cours (dont l’une est portée Christian Devillers10) et se poursuivent jusqu’en 2006 pour tenter d’apporter des réponses, sur plan. La dégradation physique et sociale étant toujours le marqueur du Pile, le quartier apparaît de fait dans les projets de l’ANRU dès 2005. Un plan de référence à l’échelle de la ville est proposé suivi d’une étude pré-opérationnelle dans le cadre du premier programme de rénovation urbaine sur les quartiers Est de Roubaix, où le Pile est un pôle d’appui. Quelques opérations sont conduites mais pas suffisamment11, le Pile ne constituant pas le cœur de l’action publique.

En 2012, le quartier a donc physiquement peu bougé, ce qui n’est pas le cas des propriétaires. Pendant ces années d’attente, plusieurs quittent le quartier lorsqu’ils parviennent à vendre avant que leur bien ne perde trop de valeur, augmentant en conséquence le stock de maisons murées de la politique foncière. En réaction, les petits commerces ferment tour à tour, accentuant l’image d’un quartier dégradé et abandonné des pouvoirs publics. Pourtant, quarante années de politiques urbaines se sont écoulées. Si l’ambition de restructuration du quartier de manière plus fine et sensée, au cas par cas avec les habitants semble plus judicieuse, les effets pervers d’une politique de la dentelle sont néanmoins réels, tels que l’absence de visibilité, la lassitude des habitants ou encore la lenteur des réalisations. On peut donc parler du passage d’un « projet en partage » à un « partage sans projet ».

« Le projet ambitieux consistait à maintenir le tissu urbain dans le tissu existant, mais c’est un projet non rentable politiquement, à contre-courant de l’urbanisme opérationnel » (J.-L.S., dans Platteau, Leroy, 2002, p. 186). Cette citation montre bien que la volonté de faire autrement, au-delà d’une faiblesse d’interventions réelles, se heurte aussi à un manque de visibilité et de reconnaissance politique. Mener une politique de dentelle en conjuguant une approche à grande échelle et une restructuration concrète du tissu urbain avec la participation des habitants constitue alors le nouvel enjeu du projet du PMRQAD.

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2. La méthode Pile Fertile, amorce d’un nouveau « projet en partage » (2012–2014)

2.1. Le dialogue compétitif

Crée en 2012, le Programme national de requalification des quartiers anciens dégradés (PNRQAD) a pour objectif « la requalification urbaine et sociale des quartiers, la résorption de l’habitat indigne, l’amélioration et la diversification de l’offre de logements, l’amélioration de la performance énergétique des logements et le maintien de la mixité sociale au sein de ces quartiers »12. Le quartier du Pile devient donc naturellement la cible principale du programme métropolitain de Lille (PMRQAD), donnant une nouvelle occasion de restructurer le quartier.

Face à des procédures plus conventionnelles sur les autres sites du PMRQAD, un dialogue compétitif est choisi pour désigner l’équipe de maîtrise d’œuvre urbaine du quartier du Pile, reflet d’une volonté de mener un « projet en partage ». Pour la Fabrique des quartiers, ce site est singulier par son histoire et sa configuration urbaine, avec des enjeux forts et contrastés en matière d’habitat et de renouvellement urbain, mais aussi par ses dimensions sociale, culturelle, humaine. Cette double singularité plaide selon eux pour une approche différente et expérimentale, en association avec les habitants. Cette démarche permet de tester en amont l’adhésion à cette vision des trois équipes de maîtrise d’œuvre urbaine candidates et de s’approprier l’histoire riche d’actions et de projets du quartier pour en dégager des éléments d’analyse et des objectifs.

Pendant la première phase dite « ouverte », les équipes partagent leurs réflexions au fur et à mesure de leur avancement avec la maîtrise d’ouvrage, suite aux rencontres avec les habitants et acteurs associatifs locaux laissant présager la conduite d’un « projet en partage ». À l’issue de la seconde phase, l’équipe Pile Fertile est choisie. Au lieu de présenter un plan directeur classique avec des éléments de programme, l’équipe développe une proposition originale : une méthode, intitulée « Le Pile fertile, cultivons l’autre face ». Pour l’architecte-urbaniste mandataire, proposer un document écrit est inédit : « Il nous aura fallu résister à l’habitude et au plaisir de dessiner le projet, en tout ou partie, pour revenir ←109 | 110→inlassablement à des questions préalables et supérieures, ancrées dans le réel et ses contraintes, comme : avec qui ? Et, comment ? » (Équipe Pile Fertile, 2013, p. 11).

L’enjeu de cette méthode est clairement énoncé : « Redevenir un quartier ordinaire (ou comment la pauvreté n’est plus un marqueur du Pile) ». Selon l’équipe, la paupérisation du quartier est donc un vecteur d’évolution et de transformation plus radical et plus puissant que les tentatives successives de renouvellement engagées (ibidem, p. 5). Le risque d’une même impuissance est alors palpable s’il n’y a pas de confrontation entre les objectifs et moyens d’une transformation physique du quartier, à sa réalité humaine et sociale. En analysant les échecs passés, l’implication des habitants semble donc toujours indispensable là où il semble ne plus être une question de forme urbaine mais de manière de faire. Afin d’embrasser la totalité des enjeux que représente le projet, l’équipe Pile Fertile est pluridisciplinaire. Un architecte-paysagiste, une sociologue et trois bureaux d’études techniques, d’économie de la construction et spécialiste de la démarche participative accompagnent l’architecte-urbaniste.

La procédure plus longue et ouverte du dialogue compétitif, où la totalité des acteurs sociaux impactés par le projet semblent avoir été sollicités, paraît présager la mise en œuvre d’un « projet en partage », comme l’annonce l’équipe Pile Fertile : « Mais surtout, alors que nous plaçons l’instance du faire ensemble en son centre, la première incohérence serait évidemment de prétendre l’établir sans partage » (ibidem, p. 125).

2.2. La coproduction comme moteur de la méthode Pile Fertile

La coproduction du projet est l’enjeu proéminent de Pile Fertile. Elle est mise en évidence dans quatre domaines : « la revalorisation spatiale et fonctionnelle du logement, une reconquête de l’espace public, un confortement de la mixité sociale endogène et à terme, exogène et un renforcement de l’identité du Pile autour de valeurs positives et d’atouts » (ibidem, p. 11) et représente une manière de faire non seulement destinée à faciliter l’opérationnalité du projet mais également à garantir l’adhésion de la population. « La méthode que nous proposons est fondée sur l’ambition de placer les habitants du Pile au cœur du processus de conception et de réalisation dont ils sont ordinairement que les spectateurs » (ibidem, p. 12). De nombreuses ambitions sont ainsi ←110 | 111→projetées, à l’image du concept des maisonnées productives. Lieux de partage d’idées et de services, elles rassemblent des habitants mettant en commun des moyens afin de réaliser des tâches qu’ils ne pourraient accomplir seuls (Chabard, 2014, p. 3).

L’équipe Pile Fertile explique dans l’ouvrage de sa méthode que ces formes de coproduction doivent aussi être accompagnées de dispositifs de gouvernance qui accroissent le pouvoir de l’habitant sur son environnement, donc d’un processus d’empowerment de la population. Cependant, sa prise en compte politique reste encore un défi, surtout quand des paradoxes viennent freiner cette ambition. La maîtrise d’œuvre est généralement confrontée aux problèmes techniques inhérents à l’espace public, à l’évolution des réglementations, à la multiplication des niveaux de décisions, qui entravent souvent le bon déroulement des projets. Il apparaît alors nécessaire de surmonter ces contradictions au préalable du processus de projet urbain.

Si l’équipe Pile Fertile a des convictions fortes liées à la coproduction, il semble que son engagement seul ne soit pas suffisant pour créer les conditions d’une bonne gouvernance. Un dialogue doit pouvoir s’établir avec toutes les parties prenantes du projet : habitants, élus, techniciens, représentants institutionnels. L’équipe va même jusqu’à montrer une volonté d’expérimenter de nouveaux systèmes de gouvernance : « Il s’agit d’inventer des services publics et des modes de gestion de projet territorialisés avec une vraie fonction de pilotage politique stratégique » (Équipe Pile Fertile, 2013, p. 17). L’idée est d’évaluer au fur et à mesure de l’avancement du projet la mise en œuvre d’un schéma de gouvernance soumis au comité de pilotage en accord avec la fabrique des quartiers. Que ce soit le choix du dialogue compétitif ou la méthode ambitieuse et enthousiasmante de Pile Fertile, tout semble concourir à la mise en œuvre d’un « projet en partage », où le partage devient le moteur du projet.

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3. La mise en œuvre de la méthode auprès des habitants : un décalage entre objectifs affichés et réalités sociales

3.1. Les invariants du projet et les nouvelles propositions de Pile Fertile

La Fabrique des quartiers impose dans le projet plusieurs éléments dits « impondérables », qui s’apparentent dans le cas du Pile à la création obligatoire d’espaces et équipements publics (la placette Beaurepaire, le parc de la Teinturerie, une crèche). En effet, c’est à l’issue du « diagnostic en marchant » effectué en 2013 et d’enquêtes publiques que le manque d’espaces publics mais surtout d’espaces verts est identifié comme un enjeu central. L’histoire de la rénovation du quartier évoquée précédemment permet de comprendre cette morphologie urbaine actuelle caractérisée par une densité bâtie très importante, où les « pleins » de la forme urbaine l’emportent largement sur les « vides » : à part celle de la teinturerie en 2000, aucune démolition ne s’est opérée dans le quartier. Par contre, de nombreuses extensions de maisons, trop petites pour accueillir les éléments de confort comme les sanitaires, sont venues empiéter sur les jardins de cœur d’îlots. Pour répondre à ces éléments invariants, seules quelques démolitions de maisons vacantes, propriétés de la municipalité depuis longtemps, sont prévues. Aucune démolition supplémentaire n’est alors annoncée aux habitants. Toutefois, pour l’équipe Pile Fertile, les impondérables fixés ne suffisent pas à répondre aux attentes des habitants en quête d’espaces verts et de jardins, c’est pourquoi elle élabore de nouvelles propositions.

La première concerne le prolongement du parc de la Teinturerie, situé à l’emplacement de la teinturerie démolie, pour lui donner plus de visibilité et d’ouvertures sur le quartier, selon l’architecte mandataire : « La restructuration de cet îlot est une nécessité pour donner au parc de la Teinturerie une véritable façade urbaine, digne du grand espace vert public qui sera réalisé » (Équipe Pile Fertile, 2013, p. 12). Cette extension sous-entend néanmoins la démolition d’une trentaine de maisons supplémentaires lors d’une seconde phase en 2020. La deuxième proposition s’attache quant à elle à la création de petits espaces publics, nommés « respirations » ou « aérations » permis par une « restructuration » des deux îlots lanières – on ne parle pas de « démolition » dans la méthode Pile Fertile. D’une part, il n’y a priori pas ←112 | 113→d’autres démolitions prévues que celles fixées par les impondérables et d’autre part, ce mot se heurte généralement aux résistances des habitants. Ces deux raisons semblent expliquer que le terme « démolition » ne soit pas clairement nommé.

Les îlots lanières, point névralgique du quartier déjà soulevé dans les études urbaines précédentes, représentent le lieu de concentration des principales difficultés (surdensité, vacance, mal vivre, précarité énergétiques).

Figure 4.2. Cœur de l’un des îlots lanières entre la rue Desaix et la rue Jules Guesde

Photographie personnelle (novembre 2017)

Ce dispositif d’aérations vise donc à redonner un paysage urbain estimable au quartier, à reconquérir l’usage de la rue grâce à un apport de lumière et de végétation et à proposer des espaces partagés pour les habitants. Il nécessite cependant la fragmentation de la masse bâtie continue par la démolition de choques, qui sont des structures bâties rendant interdépendantes plusieurs maisons mitoyennes. L’idée est de démolir deux choques de part et d’autre de l’îlot à quatre endroits différents pour rythmer la rue d’une part, et offrir un espace partagé pertinent pour une cinquantaine de maisons d’autre part. L’emplacement des démolitions est donc proposé par l’équipe Pile Fertile à partir de l’étude de ces structures en choque mais aussi par la maîtrise foncière et le dessin du projet. Il en suppose la démolition d’une trentaine de maisons ←113 | 114→(dont environ 8 vacantes maîtrisées, 6 vacantes privées, 14 occupées) et un hangar pour la mise en œuvre de quatre aérations en quinconce. Que ce soit par l’agrandissement ou par l’invention d’espaces publics, ces nouvelles propositions posent ainsi la démolition de plusieurs maisons comme préalable nécessaire à leurs mises en œuvre. La démolition, qui représente un aspect non négligeable, ne semble toutefois pas avoir été clairement annoncée aux habitants dès le début du projet.

Pour enclencher la coproduction des invariants et soumettre leurs suggestions, le programme Pile Fertile dégage alors cinq modules d’action. Nous nous intéresserons plus particulièrement aux modules concernant le parc de la Teinturerie et les îlots lanières, dont la dimension sociale est contrastée.

3.2. La coproduction du parc, un succès généralisé (2015)

La coproduction du parc de la Teinturerie est engagée sous forme d’ateliers dans la maison du projet. Le parc étant considéré comme une œuvre ouverte et un espace de représentation pour les habitants, sa coproduction est un succès aux yeux de tous les acteurs. La présence de la maîtrise d’œuvre urbaine sur place et d’une cinquantaine d’habitants pendant une semaine la rend efficace. L’élaboration de maquettes par groupes de travail pour questionner les usages du parc va permettre d’établir un programme et un plan précis. Pour l’architecte paysagiste de l’équipe, coproduire le parc fait consensus : « Le parc est un sujet a priori plus facile à aborder, tout le monde peut se sentir concerné et participer »13. En effet, commencer par sa programmation permet de fédérer les habitants autour d’un projet commun, dont la dimension sociale représente un exemple accompli de la méthode. Ces « bonnes pratiques » de mise en œuvre connaissent cependant des limites.

3.3. Les aérations ou l’échec d’un « projet en partage »

En parallèle de la coproduction du parc est discutée la forme que pourraient prendre les aérations des îlots lanières, qui sont alors davantage présentées comme des éléments impondérables du projet. Fortement contestées par les services techniques de la ville pour qui la cogestion de ces espaces avec les habitants semble difficile, elles provoquent de plus ←114 | 115→vives réactions de la part des habitants surpris, pour qui la démolition de leur maison n’avait pas été imaginée. L’inquiétude et la colère surgissent alors pendant les ateliers de coproduction du parc, où la priorité pour les habitants devient celle de connaître le devenir de leur maison.

« On nous a parlé du parc […] et au bout d’une heure et demi je me suis levé et j’ai dit, moi le parc sincèrement j’en ai rien à cirer, ce qui m’importe le plus, c’est qu’est-ce que vous allez faire des maisons ? Qu’est-ce que vous allez faire de nous ? Ça c’est la priorité. Qu’est-ce que vous allez faire des gens expulsés ? Des questions existentielles quoi. On n’était pas là pour voir si on allait planter du basilic » (Roxo, Pillan, 2018).

Pour faire face à ces tensions, un atelier spécifique s’organise en proposant deux versions d’aérations aux habitants : les quatre respirations en quinconce portée par Pile Fertile et une alternative avec deux aérations de plus grande taille, soutenues par les services techniques municipaux. La version sans aération, donc sans démolition, n’est pas envisagée. Plus qu’une nouvelle proposition, le dispositif des aérations devient finalement un impondérable de la maîtrise d’œuvre urbaine.

« À cette réunion, des gens ont hurlé car ils étaient contents ils voulaient vendre, des gens ont hurlé car ils voulaient rester et c’était inadmissible de démolir leur maison, des gens ont hurlé car ils habitaient juste à côté et ils avaient envie de vendre et ne pouvaient pas14. » Sans être à l’unanimité, les votes des habitants dépendant de la situation de leur maison vis-à-vis du périmètre des aérations, l’option des quatre aérations est actée par la maîtrise d’ouvrage la Fabrique des quartiers. L’expropriation, quand une négociation à l’amiable est impossible, et le relogement deviennent de fait les sujets polémiques suivants. Une question d’autant plus prégnante dans un quartier de propriétaires occupants où la propriété représente souvent l’aboutissement d’une vie de travail en tant qu’ouvrier. « Quand on est propriétaire d’une maison, c’est une vie de labeur, c’est pas un truc qu’on a acheté en trois secondes. Ce sont de souvenirs, c’est une vie. Et surtout quand après on passe au statut de locataire », analyse un jeune habitant du Pile (Pile, permis de démolir, 23’30’’).

Figure 4.3. Plan directeur du projet du Pile dans le secteur du PMRQAD par l’équipe Pile Fertile

Production personnelle d’après le plan réalisé par Pile Fertile et mis en ligne par la Fabrique des quartiers (http://www.lafabriquedesquartiers.fr)

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3.4. La Table de quartier au secours des habitants

En parallèle, deux événements en 2014 vont conjointement affecter le projet en cours : la mise en place d’une Table de quartier15 au Pile portée par une association locale et la victoire d’une municipalité de droite dans le bastion du socialisme depuis un siècle. L’expérimentation nationale des Tables de quartier « incarne […] la volonté de passer d’une logique de participation descendante, imposée par les institutions – qui est la norme en France –, à une logique plus ascendante, à l’initiative de la “société civile” » (Talpin, 2016). Elle devient au Pile le relais des craintes et de la colère des habitants de façon indépendante de la collectivité locale. Un jeu violent de pouvoir se joue alors entre la municipalité qui semble user de stratégies de répression face à la Table de quartier qui, au-delà de porter les espérances des habitants, paraît s’ériger en contre-pouvoir suite au changement municipal. Cette confrontation, que l’équipe Pile Fertile tente de modérer, constitue une limite adjacente de la coproduction.

En pratique, la mise en œuvre du projet s’avère donc plus complexe que prévue, montrant un décalage entre les objectifs affichés et les réalités sociales. À partir du moment où l’obligation de démolir des maisons habitées éclate, elle devient l’objet principal de tensions, largement relayées par la Table de quartier, et ébranle la coproduction sur les autres modules. Dans cette situation où les aérations sont imposées, on ne peut pas dire qu’un « projet en partage » soit totalement mené.

3.5. Le projet du parc amendé après la coproduction

À l’issue de la semaine de réflexion et de rencontres autour du parc de la Teinturerie, l’architecte-paysagiste dessine des propositions de plans en accord avec les résultats de la coproduction. L’idée est de rehausser le parc d’une cinquantaine de centimètres avec de la terre végétale pour pallier les problèmes de pollution du sol et éviter un décaissement trop ←117 | 118→important et trop coûteux16. Cette plate-forme surplombante, avec sa végétation haute et dense, participe aux horizons végétaux souhaités par les habitants17. Une fois immergé dans le parc, ses limites seraient alors peu perceptibles, donnant la sensation d’un parc immense, permise par une légère clôture de grilles basses et végétalisées pour assurer la sécurité des enfants.

Cependant, ces choix ne conviennent pas à la cellule sécurité de la Ville. À partir du moment où le plan est discuté avec ses membres, les critères sont réétudiés et la coproduction est en partie bousculée. Pour une question de surveillance et de sécurité, l’ensemble du parc doit être visible depuis la rue et les clôtures rehaussées, rompant avec la sensation de cocon de verdure et d’intimité recherchée par les habitants. Si « la cellule sécurité n’a pas complètement réussi à déshabiller le projet »18, notamment grâce à la plate-forme surélevée maintenue pour son argument économique supérieur, la coproduction du parc montre ses limites. Bien qu’elle soit une réussite dans l’élaboration conjointe de ses usages, des freins administratifs viennent compromettre le plan. Cependant, même si la totalité des attentes des habitants n’est pas prise en compte il semble néanmoins que depuis son inauguration en juillet 2018, le parc soit particulièrement utilisé et apprécié des enfants et adolescents, malgré ses hautes grilles transparentes.

3.6. La coproduction des aérations encore en suspens

Entre 2015 et 2018 sont réalisées les expropriations au gré des négociations avec les habitants concernés par les aérations. L’estimation des maisons devient en effet une source de tensions, leur valeur immobilière étant relativement faible considérant la dégradation générale du quartier, des espaces publics aux maisons murées en passant par l’expérimentation des maisons à 1 euro ou à 100 000 euros clefs en main (Bourgeot, 2018). Dans la mouvance des Tables de quartiers, il est alors proposé aux habitants intéressés d’accéder à une maison réhabilitée du quartier souvent plus qualitative, sous forme d’opération blanche, donc sans frais supplémentaires. Tous les moyens sont donc mis en œuvre pour ←118 | 119→permettre aux victimes de la démolition de retrouver un cadre de vie similaire, voire plus qualitatif.

Quant à la coproduction des usages des futures aérations, ils doivent être discutés et dessinés avec les habitants, si la coproduction n’est pas complètement enrayée. « C’est très difficile de mobiliser des forces dans un quartier comme ça : elles ne sont pas nombreuses, hétérogènes, et pas facile à fédérer. On a à faire à une population faible, démunie. Il y a un risque que la maîtrise d’ouvrage revienne au fonctionnement classique : comme ils ne se mobilisent pas, on va faire, et ils profiteront de ce qu’on a fait19. »

Au-delà du parc de la Teinturerie et des aérations, des réhabilitations portées par différents acteurs sont engagées et participent largement à la régénération du quartier, qui semble s’effectuer petit à petit. Elle se mesure notamment par la visite d’investisseurs privés, attirés par le faible coût des maisons dans un quartier en phase de retournement d’image20. Considérant que la coproduction réussie du parc, malgré des amendements administratifs a posteriori, peut être qualifiée de « projet en partage », les aérations, en imposant des démolitions de maisons, rompent le lien de confiance avec les habitants et s’assimilent à un « projet sans partage ». S’il est difficile de tirer des conclusions à l’heure actuelle, on peut dire que le projet du PMRQAD constitue le passage d’un « projet en partage » à un projet finalement peu partagé, dont la charnière représente bien l’annonce des démolitions.

4. Le Pile ou la complexité d’un « projet en partage » dans un quartier ancien en déclin

Alors que le choix d’un dialogue compétitif et de l’équipe Pile Fertile laisse présager la mise en œuvre d’un « projet en partage », des freins multidimensionnels se heurtent à la bonne conduite du projet. En effet, si « l’équipe du Pile fertile affiche d’emblée des ambitions sociales fortes, débordant le cadre de la commande, et adopte des positions critiques vis-à-vis des procédures courantes de la rénovation urbaine » (Chabard, 2017), ces dernières n’ont pas suffi à porter un projet totalement en ←119 | 120→partage, comme le présume l’architecte-urbaniste de l’équipe conscient de l’aspect expérimental de sa méthode : « Il ne serait pas raisonnable de ne pas envisager une part d’échec au processus que nous imaginons vertueux » (Équipe Pile Fertile, 2013, p. 125). Cette remarque précautionneuse montre bien l’aspect expérimental et ambitieux du projet mené par l’équipe de maîtrise d’œuvre urbaine.

Si la dimension sociale autour du projet du parc crée un véritable consensus, cette part d’échec est provoquée par l’annonce des aérations, imposées par la maîtrise d’œuvre urbaine. À partir du moment où ce dispositif, qui n’était pas un impondérable de la maîtrise d’ouvrage, devient obligatoire malgré les contestations des habitants, on ne peut plus dire qu’un projet totalement en partage soit mené. Au regard des expériences préalables, c’est la manière dont la démolition est annoncée, discutée et mise en œuvre qui semble déterminer les réactions des habitants et la poursuite de la coproduction. Le fait de ne pas avoir explicitement nommé le processus de démolition devant les habitants lors de la genèse du projet semble avoir desservi sa coproduction, en termes de dialogue entre l’ensemble des parties prenantes et de recherche active de solutions. Les difficultés semblent liées au caractère expérimental d’une méthode qui en dépit de son volontarisme, son ambition et sa volonté d’innovation, demeure à parfaire.

À l’image de celles rencontrées par le dispositif de la Table de quartier, les limites à l’inclusion habitante dans le projet proviennent aussi de jeux de pouvoirs entre des membres associatifs et la municipalité. Ceux-ci prennent même la forme d’une réelle concurrence dans la mesure où les intérêts des acteurs institutionnels, professionnels ou associatifs, mus par leurs propres rationalités dans le processus participatif, divergent, jusqu’à l’enrayer. La volonté de coproduire se heurte en effet au risque d’un projet stagnant dont la poursuite du pilotage s’écarte des habitants.

Au-delà des effets sociaux et politiques, des limites technico-administratives n’encouragent pas le développement d’un « projet en partage », ou plus généralement l’évolution des pratiques des politiques publiques. L’équipe Pile Fertile n’a pas été rémunérée pour l’élaboration de sa méthode écrite sous forme d’ouvrage, qui n’a pas été reconnue comme étant une véritable esquisse pour la maîtrise d’ouvrage, qui attend le dessin d’un plan directeur. Si la coproduction est sensée être le moteur du projet, ses grandes lignes sont tracées en amont. En effet, les impondérables sont fixés par la commande publique et les propositions supplémentaires de Pile Fertile sont en réalité des éléments invariants ←120 | 121→formulés dès la méthode, donc avant la coproduction. Une fois le plan coproduit, d’autres structures comme la cellule de sécurité viennent également amender le projet. Ces freins s’ajoutent sur le calendrier aux contraintes budgétaires et la coproduction en résultant demeure relative.

Les aménagements successifs menés au quartier du Pile, tels qu’ils ont été présentés dans cet article, représentent une manifestation tangible des tensions internes au processus de transformation urbaine. Que ce soit à travers ses acteurs, ses outils ou sa mise en œuvre, la fabrique conjointe de la ville peine à se concrétiser. Les prises de risques de la part de l’équipe de maîtrise d’œuvre ne bousculent que trop peu les pratiques, les procédures et les modes opératoires. La recherche effectuée a contribué à identifier certains de ces blocages, dont la démolition, dans sa réception par les habitants, semble être la figure de proue. Toucher au bâti met le doigt sur une solidarité et une identité locale ancrée, avec laquelle il s’agirait de composer, dans un juste équilibre d’intervention.


1Lhd/EHESS/Cassini. (1968). Notice communale. http://cassini.ehess.fr/cassini/fr Insee. (2015). Population. https://www.insee.fr/fr/statistiques/1405599?geo=COM-59512

2Centre d’observation de la société. (2017). Pauvreté : quelles sont les communes les plus touchées ? http://www.observationsociete.fr/revenus/pauvrete/pour-la-premiere-fois-linsee-publie-des-donnees-sur-la-pauvrete-des-communes.html

3Insee. (2015). Emploi-Chômage. https://www.insee.fr/fr/statistiques/1405599?geo=COM-59512

4Expérimentation lancée en mars 2018, quatre des 17 maisons à un euro se situent au Pile. https://www.capital.fr/immobilier/acheter-une-maison-a-1-euro-a-roubaix-la-bonne-affaire-1277366

5René Vandierendonck, maire de Roubaix de 1994 à 2012, cité par Rémi Lefebvre (2006, p. 16).

6Elles sont engagées par l’ORSUCOMN (Organisation pour la suppression des courées de la métropole Nord) créée en 1971 sous égide du patronat local CIL (Comité Interprofessionnel du Logement) suite à un colloque sur les courées en 1969 qui permet d’obtenir de l’État l’extension de la loi bidonvilles aux courées à Roubaix. Hélène Hatzfeld (1986). Municipalités socialistes et associations. Roubaix : le conflit de l’Alma-Gare. Op. cit., p. 379.

7D’après le Nord Éclair (1983), dans Platteau, Leroy (2002, p. 119).

8Entretien avec J.-L.S., bénévole à l’Université Populaire Citoyenne et co-chef de projet du Pile de 1982 à 1991, le 10/11/2017 à Roubaix.

9Entretien mené à Roubaix en novembre 2017

10Architecte-urbaniste de la fin du 20e siècle, il pose les jalons du projet urbain « à la française » lors d’une conférence en 1994 au Pavillon de l’Arsenal à Paris.

11Seul un immeuble de logements sociaux porté par Parténord Habitat est construit à côté du parc de la Teinturerie.

12https://www.anru.fr/fre/Programmes/Programme-Quartiers-Anciens

13Entretien avec l’architecte-paysagiste de l’équipe Pile Fertile le 09/11/2017 à Lille.

14Entretien avec une personne des services techniques de la ville le 03/11/2017 à Roubaix.

15Cette table s’inscrit dans une expérimentation nationale, lancée en 2014 par la Fédération nationale des centres sociaux et la coordination des quartiers populaires « Pas sans nous », à la suite du rapport Bacqué-Mechmache (2013) sur la réforme de la politique de la ville. Inspirée d’une expérience québécoise d’organisation communautaire, il s’agit de rassembler les différents acteurs intermédiaires sur un territoire (associations, commerçants, centres sociaux, etc.) et les habitants pour mettre en place des campagnes permettant d’améliorer concrètement la vie de la population.

16Entretien avec l’architecte-paysagiste de l’équipe Pile Fertile le 09/11/2017 à Lille.

17Pile Fertile. (21 mars 2015). Carnet de restitution du Grand Atelier du Parc.

18Entretien avec l’architecte-paysagiste de l’équipe Pile Fertile.

19Entretien avec l’architecte-paysagiste de l’équipe Pile Fertile.

20Discussion fortuite avec l’un d’entre eux, rencontré lors d’une phase d’observation du terrain en novembre 2018.

Bibliographie indicative