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Projet en partage, partage sans projet

Les dimensions sociales et territoriales du projet

Edited By Pauline Bosredon and Frédéric Dumont

Projet en partage, partage sans projet ou partage comme projet : quelle est la dimension sociale du projet ? Comment pense-t-on le partage avant le projet, quels acteurs sociaux y participent, quand en sont-ils absents ? C’est sur ces éléments que se penche cet ouvrage qui traite de projets urbains, de catégories d’acteurs, d’implications participatives et d’effets sociaux localisés. Et quels effets ? Effets de sens, effets de pouvoir, effets sociaux et décalages effectifs entre objectifs affichés et réalités sociales parfois tenaces. Au nord comme au sud, pour mettre en œuvre le projet les moyens sont variés, les outils sont divers, de la suggestion à la contrainte, des « bonnes pratiques » aux processus autoritaires. Aucun projet présenté dans les textes de cet ouvrage n’inclut parfaitement la participation à la totalité du processus. Certains l’intègrent à leur méthodologie, avec des résultats plus ou moins effectifs mais des intentions claires, des acteurs identifiés et une temporalité bien définie. D’autres projets qui se présentent comme partagés sont bien moins formalisés, informels voire déguisés et font parfois l’objet de contestations et de contre-propositions. Dans tous les cas, c’est à l’issue du projet de territoire que l’on en mesure réellement la dimension sociale, l’objectif visé par ces projets n’étant pas nécessairement un espace partagé. En présentant des projets de natures différentes et à plusieurs échelles (requalification de l’espace public, amélioration de l’habitat, renouvellement urbain…), les sept chapitres de cet ouvrage abordent ainsi des enjeux variés de mixité sociale et de gentrification, de dé-paupérisation, de préservation de l’entre-soi et d’éviction brutale de certains segments de population.

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Chapitre 5 – Gentrification et conflits autour de la préservation d’un quartier historique (Luciana TEIXEIRA DE ANDRADE et Jupira GOMES DE MENDONÇA)

←122 | 123→Chapitre 5

Gentrification et conflits autour de la préservation d’un quartier historique1

Luciana TEIXEIRA DE ANDRADE et Jupira GOMES DE MENDONÇA

Au sein de l’ensemble des quartiers de la ville de Belo Horizonte, Santa Tereza a autant attiré l’intérêt des chercheurs que celui des visiteurs, que ces derniers soient de la ville même ou des touristes. Parmi les principales raisons de cette attractivité, on note les suivantes : il s’agit de l’un des quartiers les plus anciens de la ville, qui accueille de nombreuses manifestations culturelles et artistiques, qui possède une forte organisation politique et qui conserve un mode de vie semblable aux petites villes de l’intérieur de l’État de Minas Gerais. Tout cela a contribué à sa représentation en tant que quartier singulier dans l’ensemble des quartiers de la ville.

L’objectif de ce chapitre est d’analyser les changements récents dans le quartier à la lumière des concepts de gentrification résidentielle et commerciale, en insistant sur l’action des principaux agents impliqués, tels que les habitants, aujourd’hui divisés au sein de divers groupes et associations, le pouvoir public et les intérêts immobiliers.

Pour l’analyse de la gentrification résidentielle, nous utilisons les données de mobilité résidentielle et analysons les politiques urbaines qui ←123 | 124→ont eu des impacts sur ce quartier. Les résultats montrent que le quartier n’a pas promu l’expulsion de ces habitants au statut inférieur et ceux qui y emménagent possèdent un statut semblable à celui de ceux qui y habitent déjà. Ceci nous a amené à conclure que les changements qui s’opèrent dans ce quartier n’ont pas d’incidence sur la gentrification résidentielle, comme nous le vérifierons plus en détails. Cependant, les représentations de quartier bohème, musical et avec une vie communautaire et associative forte, renforcées par les politiques publiques qui l’ont distingué en tant qu’Aire de directrice spéciale (ADE) et comme patrimoine de la ville, ont eu pour corollaire un renforcement de sa visibilité et un accroissement de son attractivité pour de nouveaux commerçants et de nouveaux consommateurs, aboutissant à une gentrification commerciale et de consommation.

1. Santa Tereza : le quartier et la lutte pour sa préservation

Au Brésil, les études sur la gentrification se sont principalement concentrées sur les centres historiques des capitales (Leite, 2004 ; Frúgoli, Sklair, 2009 ; Jayme, Trevisan, 2012). En dépit des différences historiques et géographiques, l’une des conclusions communes à ces études est l’absence de gentrification résidentielle, ne serait-ce que parce que jusqu’à la moitié du 20e siècle, une partie significative des couches moyennes a abandonné les centres historiques en quête de logements plus modernes et disposant de meilleures infrastructures et qualité de vie dans les quartiers péricentraux.

Afin d’inverser cette tendance, les pouvoirs publics ont investi dans la rénovation des centres historiques, suivant le modèle de certaines villes européennes et dans l’attente que ceux-ci puissent à nouveau être attractifs pour les classes moyennes, chose qui n’a pas eu lieu. La cause principale de cela serait la permanence de cette offre de logements dans des aires situées à proximité du Centre et avec des meilleures conditions d’habitabilité, ce qui fait que les centres historiques soient encore attractifs pour les agents de la gentrification, autant pour les entrepreneurs que pour les habitants. Cependant, dans des villes du littoral comme Recife et Salvador, qui présentaient déjà un potentiel touristique, ces réformes sont parvenues à attirer un public consommateur de loisirs et de culture. Dans les capitales d’États (fédérés) comme São Paulo et Belo Horizonte, cela ne s’est pas produit.←124 | 125→

Comme nous pouvons l’observer, les études sur la gentrification au Brésil se sont concentrées sur les centres historiques. Il existe peu d’études portant sur les quartiers résidentiels. La proposition de ce texte vise justement à analyser un quartier résidentiel, situé à proximité du Centre et qui a été l’objet de politiques publiques de patrimoine, attirant l’attention de consommateurs culturels et de chercheurs en fonction de cette singularité dans le contexte d’une ville marquée par la rénovation constante de son stock d’immeubles par le biais de la substitution des anciennes maisons par des édifices d’appartements.

Le quartier de Santa Tereza est né au début de la création de Belo Horizonte, capitale de l’État de Minas Gerais, ville planifiée et inaugurée en 1897. Sur le plan original de la ville, le quartier se situait dans la zone appelée suburbaine, plus spécifiquement à la limite entre cette dernière et la zone urbaine, privilégiée en termes d’infrastructures. Initialement, il s’agit d’un quartier de travailleurs qui ont participé à la construction de la ville, dont une partie était des immigrants européens, et qui est progressivement devenu un quartier de classes moyennes. Dans la hiérarchie sociale de la ville, Santa Tereza se situe actuellement, selon l’enquête de l’Observatoire des métropoles (Mendonça, Marinho, 2015), au sein de la catégorie « espaces supérieurs moyens », catégorie inférieure à celle des « espaces supérieurs ». Alors que cette dernière catégorie se caractérise comme étant l’espace des catégories dirigeantes, les espaces « supérieurs moyens » concentrent des professionnels de niveau supérieur. En d’autres termes, les « espaces supérieurs » concentrent, plus que dans n’importe quel autre espace de la métropole, la classe supérieur et les stratifications les plus élevées de la classe moyenne, tandis que les « espaces supérieurs moyens », à l’instar de Santa Tereza, concentrent des couches hautes et moyennes des classes moyennes2. Bien que proche du Centre de la ville (voir figure 5.1), le quartier de Santa Tereza s’est maintenu relativement protégé d’éventuels changements de son paysage urbain et de son contexte social, notamment grâce à des frontières géographiques, tels qu’une voie de chemin de fer et un fleuve. Ces deux derniers ont empêché que le quartier soit traversé par des voies de passage permettant d’accéder à d’autres territoires de la ville, comme ce fut le cas dans le quartier voisin de Floresta. Jusqu’en 1990, Santa Tereza s’est maintenu comme un quartier où prédominaient les maisons, le commerce local et ←125 | 126→un même cadre de vie décrit par les habitants comme semblable à celui des petites villes de l’intérieur de l’État de Minas Gerais, avec des relations personnelles de voisinage et un usage intense des espaces publics.

Figure 5.1. Localisation du quartier de Santa Tereza

Source : Cartothèque de l’Observatoire des Métropoles / Noyau de Belo Horizonte

Dans la seconde moitié des années 1990, une nouvelle Loi de parcellement, d’occupation et d’usage du sol (LPOUS) était en cours d’élaboration et prévoyait de nouveaux paramètres pour Santa Tereza en termes de densité de construction, permettant la verticalisation, cette dernière étant à l’époque déjà en cours dans la principale voie d’accès au quartier. En réaction, un mouvement d’habitants appelé Salve Santa Tereza. Son objectif principal était d’empêcher que le changement de la loi soit approuvé.

Aussi, elle promut des réunions avec les habitants dans le but de les conscientiser à propos de ce qui allait se passer dans le quartier au cas où la législation était approuvée. Outre les réunions, des tracts ont été distribués, une pétition a circulé et une étreinte géante – abraço – autour de la place centrale a été organisée. Selon Pedro Barros le mouvement cherchait à « conscientiser les habitants du quartier, en mettant en avant les caractéristiques interioranas de Santa Tereza et le risque de qu’il perde son ambiance bucolique » (Barros, 2016, p. 73).

Le mouvement fut victorieux et a fait en sorte que Santa Tereza soit considéré comme une Aire de directrices spéciales (ADE), législation qui à son tour cherchait à préserver le caractère résidentiel du quartier et à la protéger de la verticalisation excessive, à restreindre le commerce de grande taille, à prioriser les activités commerciales et de services répondant aux besoins des habitants et à la préservation de leurs modes de vie, et à stimuler la protection du patrimoine culturel3.

Avec cette victoire, et n’ayant pas d’autre revendication, le mouvement s’est amenuisé pour ressurgir dix ans plus tard, quand le quartier s’est à nouveau vu menacé. Outre le fait que la composition de ces membres ait changé, les formes d’action ont également évolué et un statut a été créé. On note actuellement l’influence de certaines revendications urbaines et de formes d’action présentes dans les manifestations de juin 2013, qui ont eu lieu dans de nombreuses villes au Brésil, et qui à leur tour avaient ←127 | 128→également un lien avec d’autres manifestations qui ont eu lieu dans le monde (Souza, 2016 ; Gohn, 2014).

Dans cette deuxième phase, qui continue aujourd’hui, on observe dans le mouvement Salve Santa Tereza certains points de contact, mais également des différences significatives par rapport aux associations traditionnelles de quartier. Au Brésil, ces associations furent très importantes dans le processus d’urbanisation des périphéries pauvres qui avaient besoin de demander à l’État de meilleures infrastructures urbaines. En revanche, les associations des quartiers de classes moyennes n’ont en général pas besoin de revendiquer ces infrastructures, dont elles jouissent déjà dans leurs quartiers. Cela veut dire que, pour ces associations, le principal facteur de mobilisation se caractérise par un changement qui vient menacer la situation du quartier. Dans le cas de Salve Santa Tereza, il y a une autre différence, qui tient à une association qui existe depuis 1983, l’Association des habitants du quartier de Santa Tereza (ACBSTA). La différence principale réside dans sa forme d’organisation interne et dans ses formes de mobilisation. Salve Santa Tereza s’autodéfinit comme un mouvement, dont le siège se trouve sur la place Duque de Caxias et qui valorise l’horizontalité de l’organisation et de la prise de décisions dans des réunions plénières qui peuvent être convoquées par n’importe quel participant. Quant aux formes de mobilisation, il existe une priorisation des espaces publics pour les réunions et les manifestations, combiné à l’usage intense des réseaux sociaux pour la diffusion de leurs réalisations et pour la convocation aux réunions4 (Barros, 2016).

Notre hypothèse postule que cette constante actualisation du mouvement aux formes contemporaines d’action avec l’usage de divers types de stratégies comme, entre autres, la mobilisation des habitants, leur présence aux réunions publiques, l’usage des réseaux sociaux, est l’un des facteurs qui expliquent leurs victoires et qui distingue le mouvement des associations dont le profil est plus traditionnel.

Durant les années 1990, le quartier de Santa Tereza, outre le fait d’être protégé par l’Aire de directrices spéciales (ADE), était considéré par l’organe municipal de protection du patrimoine, comme un quartier candidat pour devenir un patrimoine protégé. En fonction de cette ←128 | 129→condition, toute démolition ou nouvelle construction avait besoin de l’accord des techniciens de la Direction du patrimoine de la municipalité. Au fil du temps, et en vertu de ce suivi qui avait lieu dans le quartier, les techniciens en sont venus à la conclusion que l’ADE de Santa Tereza était insuffisante pour la protection du quartier et de son patrimoine. Le quartier était protégé de la construction de grands édifices et le caractère résidentiel était préservé mais plusieurs immeubles de trois étages commençaient à substituer aux anciennes maisons, provoquant une transformation dans le paysage, dans la composition des habitants et, par conséquent, sur leurs modes de vie (Souza, Cajazeiro, 2012). Bien que cette constatation ait été importante dans cette nouvelle étape du mouvement, un nouvel événement fut nécessaire pour que les habitants se mobilisent à nouveau.

En 2012, des informations ont commencé être à diffusées à propos de la construction d’une tour commerciale de 350 mètres, annoncée comme la plus haute d’Amérique latine, dans la partie basse du quartier et en dehors de l’ADE. C’est ainsi et pour cette raison que le mouvement Salve Santa Tereza a ressurgi. Bien qu’en dehors de l’ADE et des frontières du quartier, les impacts d’un tel édifice auraient été de taille. Preuve en est que le projet prévoyait l’élargissement de la rue qui permet d’accéder à divers endroits du quartier. Actuellement, de par le fait d’être étroite, cette rue comporte un trafic modéré de véhicules et son agrandissement signifierait une transformation profonde du trafic du quartier. Le projet prévoyait en outre l’expropriation des habitants d’une petite favela, la Vila Dias.

Le projet de construction de la tour faisait partie d’une Opération urbaine présentée à la mairie par une entreprise privée. En dépit de son caractère grandiose, la proposition n’est passée par aucun processus de débat avec la population et, pour cette même raison, a rencontré de nombreuses résistances, notamment de la part de l’association la plus organisée, celle de Salve Santa Tereza, mais également du ministère public. Face à cette résistance, l’Opération urbaine n’a pas prospéré, mais, en ce qui concerne la construction de la tour, nous le verrons, il ne s’agissait que d’une pause car le projet est par la suite réapparu avec des modifications.

Face aux menaces et à la constatation selon laquelle l’ADE se révélait insuffisante à la protection du quartier, l’association Salve Santa Tereza lança une pétition dans laquelle elle demandait que le quartier soit considéré comme un ensemble urbain patrimonial de la ville. La Direction ←129 | 130→du patrimoine ouvrit alors le processus de protection patrimoniale du quartier, qui comprenait la protection de 300 immeubles, le plus grand ensemble urbain protégé de la ville (Barros, 2016).

Le processus ayant abouti à l’approbation de la protection ne s’est pas déroulé sans conflits. Une partie des habitants craignait une dévalorisation de leurs immeubles et un conseiller municipal a essayé de freiner le processus à la chambre des députés municipaux5. Mais comme Salve Santa Tereza a déclenché un processus de débats avec les habitants, en les informant des bienfaits de la protection et des avantages pour le quartier, en dépit de certaines résistances, la protection fut approuvée, ce qui a représenté une grande victoire du mouvement. La protection ne concernant pas seulement les immeubles isolés, mais l’ensemble urbain du quartier de Santa Tereza, les restrictions aux transformations ne se limitent pas aux espaces publics et aux maisons protégées ; d’autres directrices urbanistiques, comme la limite en termes de hauteur, les écarts entre immeubles, entre autres, ont pratiquement rendu impossible les nouvelles constructions dans le quartier. En d’autres termes, la lutte pour la protection du quartier avait réussi à obtenir du pouvoir public un instrument encore plus efficace, car plus restrictif, que l’ADE. Cependant, une brèche est restée ouverte, car le périmètre de protection n’incluait pas l’aire réservée à la « la plus grande tour d’Amérique latine ».

En 2016, la même entreprise de construction civile fit une autre proposition. Au lieu d’une seule grande tour, il y aurait maintenant trois édifices de 80 mètres chacun. Une fois de plus, Salve Santa Tereza se mobilisa pour informer et organiser les habitants. Le jour où le projet devait être analysé par le Conseil du patrimoine de la mairie de Belo Horizonte, plusieurs habitants de Santa Tereza ont été à la réunion dans le but de faire pression sur les conseillers contre l’approbation du projet mais le vote n’a pas eu lieu, car l’entreprise, anticipant certainement sa défaite, a retiré le projet. En 2017, le projet a encore manqué l’occasion d’être analysé, mais cette fois-ci par manque de quorum au Conseil6. ←130 | 131→Jusqu’à aujourd’hui, le projet n’a pas été présenté à nouveau au Conseil et quasiment aucune information ne circule à ce sujet.

Ces récits montrent comment le mouvement Salve Santa Tereza s’est mobilisé pour que le quartier puisse maintenir ses caractéristiques physiques et sociales actuelles et comment les mobilisations ont lieu en fonctions de nouvelles menaces au quartier.

Mais, si ce qui a marqué les premières actions de Salve Santa Tereza furent les luttes contre les changements dans le quartier, plus récemment, le mouvement développe d’autres lignes de discussion, comme la réouverture d’un ancien marché, la campagne Lixo zero (poubelle zéro) et d’autres campagnes visant au maintien d’une bonne coexistence du quartier, pour laquelle les événements festifs de grande portée, comme le carnaval, autant que le bruit causé par les bars peuvent représenter un risque. Cependant, étant donné les objectifs de ce chapitre, nous nous concentrons ici sur l’action pour la préservation du quartier en ce qui concerne l’espace construit et les modes de vie, et nous reprendrons plus tard leurs actions quant au commerce, et tout particulièrement concernant les bars.

2. Une mobilité résidentielle sans gentrification ?

Le débat sur la gentrification est assez étendu dans la littérature internationale7, mais au Brésil les études ne sont pas très nombreuses8. Communément, l’idée qui prévaut est celle selon laquelle la gentrification est le résultat d’un type de mobilité résidentielle qui implique l’arrivée, sur un territoire donné, de groupes à plus hauts revenus et statuts sociaux, provoquant des transformations qui valorisent le sol urbain et qui, par conséquent, provoquent le départ de groupes avec des revenus et des statuts inférieurs.

En fonction de l’expansion des études sur la gentrification, de nouveaux concepts sont apparus et les plus anciens sont passés par des processus d’« élargissement » (Forrest, 2016 ; Lees et al., 2016), qu’ils ←131 | 132→soient géographiques, pour prendre en compte d’autres spécialités outre les aires centrales, ou bien pour intégrer de nouveaux acteurs, ou fractions des classes moyennes, et non pas seulement les yuppies, bobos ou hipsters, car les couches sociales des classes moyennes et les valeurs qui les différencient ne sont pas homogènes. Pour ces raisons, nous avons opté pour une définition plus abstraite et moins descriptive du concept, à l’instar de Robinson (2011) pour les études comparatives9, et en nous concentrant sur l’élément principal, celui qui est le plus constant au sein des diverses interprétations : le displacement provoqué par l’arrivée sur un territoire d’un groupe social avec un statut social plus élevé.

La majeure partie des études fait le lien entre la gentrification et les politiques de rénovation des aires centrales, bien que l’on trouve des travaux qui traitent de la gentrification dans des aires en dehors du centre, aboutissant à de nouvelles constructions (Lópes-Morales et al., 2012 ; Pereira, 2017).

Dans les processus de gentrification, plusieurs acteurs interviennent, y compris l’État, avec ses politiques publiques, le secteur immobilier, qui demande des modifications dans les législations concernant l’usage et l’occupation du sol comme forme de création de profit, les « gentrificateurs », les commerçants et la population résidente. Les politiques urbaines jouent un rôle important car elles dotent les espaces des conditions nécessaires à la gentrification, comme, par exemple, avec les programmes de rénovation urbaine. L’absence de politiques urbaines préventives peut également donner de la marge à la gentrification à l’instar de cas où le capital immobilier est libre d’agir selon ses intérêts.

La manière principale d’identifier un processus de gentrification passe par l’observation de la dynamique des mobilités résidentielles, en vérifiant la position sociale (au moyen du revenu et du niveau de scolarité, par exemple) des habitants qui entrent et qui partent d’une zone donnée. Dans le cas de Santa Tereza, tout comme dans les autres quartiers de Belo Horizonte, les données qui permettent de détecter la mobilité résidentielle proviennent des enquêtes d’Origine et destinations, réalisées tous les dix ans depuis 1972 par des organes du gouvernement de l’État de Minas Gerais. Cependant, ces données n’ont pas de représentativité ←132 | 133→statistique à l’échelle du quartier, d’où la nécessité de prendre en compte une aire plus grande, c’est-à-dire l’Aire de pondération10.

Dans le cas spécifique de cette Aire de pondération (AP), qui est plus grande que le quartier de Santa Tereza, nous avons relevé que l’aire comme un tout est assez homogène du point de vue social et historique. L’AP est ainsi aussi l’une des occupations les plus anciennes de la ville et c’est pour cette raison que 70 % de son territoire est protégé par des politiques de patrimoine et de protection. Enfin, le profil social est très homogène en termes de revenus et de niveaux éducationnels.

Afin d’identifier le statut social des répondants, nous avons utilisé des données relatives à la scolarité, car beaucoup n’ont pas informé leurs revenus. La dernière enquête OD, publiée en 2012, permet d’observer le niveau scolaire des chefs de famille qui sont entrés et partis de la zone de Santa Tereza pendant les années 2000. Ses données sont organisées dans le tableau 5.1. Il n’est pas possible d’observer que plus de la moitié de ceux qui sont sortis de cette zone ont des niveaux scolaires plus élevés. Parmi ceux qui sont entrés, les niveaux de scolarité sont moyens. Peu d’individus au niveau social moins élevé sont arrivés ou partis, bien que le pourcentage de ces derniers soit un peu plus élevé. Les données de scolarité montrent que ceux qui ont déménagé dans cette zone ont un capital social proche de ceux qui y résident déjà. En revanche, parmi ceux qui partent, prédominent ceux qui ont un statut social éducationnel supérieur.

Tableau 5.1. Niveau d’Instruction des Responsables par Domicile qui sont entrés ou partis de l’Aire de pondération « Santa Tereza » entre 2001 et 2011

Source : Agence de Développement de la Région Métropolitaine de Belo Horizonte, Enquête d’ Origines-destinations (OD) 2011 – données travaillées.

Ces données peuvent être corroborées par l’histoire de l’occupation de cette aire où se situe le quartier de Santa Tereza et par l’offre actuelle d’immeubles. L’origine ouvrière d’une grande partie de l’AP a laissé ses marques en termes de petites constructions, aux finitions simples et peu attrayantes pour les classes moyennes qui disposent d’un plus grand pouvoir d’achat. Pour ces dernières, le marché immobilier offre des édifices avec des infrastructures de loisirs, de la sécurité et de nombreuses places de voitures dans le garage, car la voiture est l’un des biens de distinction les plus fréquents des couches moyennes brésiliennes. Cela nous aide à expliquer la plus grande sortie d’habitants qui possèdent un capital éducationnel plus élevé et qui, en accédant à l’ascension sociale, ←133 | 134→préfèrent résider dans des espaces avec des immeubles plus sophistiqués et avec une plus grande présence d’habitants avec des profils similaires.

En ce qui concerne l’arrivée de personnes aux profils similaires et non supérieurs à ceux qui s’y trouvent déjà – nous pourrions, si c’était le cas, parler de gentrification – cela s’explique par ces immeubles de moyen standing qui se maintiendront tels qu’ils sont grâce aux politiques de protection. Un autre aspect qu’il convient de souligner est le fait que Santa Tereza, tout comme l’aire analysée dans son ensemble, est un quartier qui était déjà de classes moyennes, à l’inverse d’autres cas étudiés où la gentrification observée amène à la transformation d’un quartier ouvrier en quartier de classe moyenne. Ce que nous avons observé, ce fut la victoire du mouvement Salve Santa Tereza, qui a réussi à faire en sorte que le quartier se maintienne comme il était, tout du moins jusqu’à maintenant et concernant l’aspect résidentiel. Le quartier change, mais ←134 | 135→ces changements n’affectent pas sa constitution sociale, ici appréhendée par le biais du statut éducationnel de ses habitants.

Ainsi, s’il n’y a pas eu de gentrification résidentielle, il nous reste à vérifier si les mutations en termes de dynamique du commerce du quartier constituent un type de gentrification commerciale. Cette hypothèse trouve son origine dans la réputation acquise par le processus de protection patrimoniale, qui est venue renforcer sa tradition bohème et musicale. Santa Tereza est connu comme un quartier où se trouvent de nombreux bars et c’est également le fief de l’origine du Clube da Esquina, un important mouvement musical de la ville, qui s’est fait connaître nationalement et internationalement. Pour l’analyse de la dynamique commerciale et de services du quartier, nous avons utilisé des données primaires, collectées sur le terrain par le biais de notes et d’entretiens.

3. L’hypothèse de la gentrification commerciale

Pendant l’année 2016, nous avons réalisé un inventaire des commerces et des services publics et privés présents dans le quartier de Santa Tereza. Dans une première étape, la préoccupation était celle de connaître l’offre existante dans le quartier, par type d’offre. Dans un second temps, nous avons réalisé des entretiens avec un échantillon de commerçants en essayant de comprendre les relations établies entre eux et leurs clients. Au total, 31 entretiens ont été réalisés dont 26 avec des commerçants et 11 avec des habitants, en sachant que certains commerçants étaient également résidents.

L’analyse du commerce stricto sensu, qui compte 180 établissements, révèle la prédominance des petits commerces de quartier et qui présentent une grande variété. À travers cette diversité, mais également grâce aux entretiens, il fut possible de percevoir que les habitants peuvent résoudre dans le quartier la quasi-totalité de leurs demandes domestiques et personnelles, principalement celles du quotidien. Cette variété s’exprime par la présence de catégories représentées seulement par un ou deux magasins. Parmi les catégories réunissant plus de dix unités, on trouve les bars (au nombre de 43), suivis des restaurants (15), des snacks, des glaciers et des pâtisseries (14), des salons de beauté (13), des magasins de vêtements et de chaussures (11). À l’exception d’un supermarché, on ne trouve pas de franchises ou de grandes marques dans le quartier.←135 | 136→

L’opinion la plus générale du commerce, selon la majeure partie des commerçants et des habitants, est celle qui répond aux besoins du public du quartier. En général, ce sont des établissements anciens qui se trouvent dans le quartier depuis de nombreuses années et c’est pour cette raison que les commerçants et les clients maintiennent des relations de proximité, marquées par des liens de confiance qui permettent, par exemple, de réaliser certains achats à crédit.

En ce qui concerne la perception des commerçants et des habitants par rapport au quartier, nous leur avons demandé si ils pensaient que le quartier était en train de changer. Les réponses ont été soit négatives (il n’y a pas de changement), soit positives mais admettant qu’il y avait peu de changement. La perception générale est celle selon laquelle il existe une relation de continuité dans leurs vies, que ce soit en tant qu’habitants ou en tant que commerçants. Ces derniers ont parfois mentionné la crise économique mais sans y voir de rapport particulier avec le quartier.

Corroborant en partie la perception des résidents, les changements que nous avons identifiés durant la recherche de terrain n’atteignent pas tout le quartier car ils se concentrent seulement dans quelques espaces. Ces changements sont en partie liés aux commerçants et principalement aux consommateurs qui possèdent un pouvoir d’achat et/ou culturel plus élevé et qui fréquentent le quartier depuis sa plus ample diffusion dans les moyens de communication11.

Il fut possible d’identifier deux groupes parmi ces nouveaux consommateurs qui viennent de l’extérieur du quartier. Le premier, dont le pouvoir d’achat est plus élevé, est attiré par certains bars plus sophistiqués qui ont surgi après le regain de popularité du quartier. Le second groupe se compose principalement d’étudiants universitaires et est attiré par les fêtes qui ont lieu fréquemment dans les rues du quartiers, mais surtout par les botecos, un type de bar simple, parfois un mélange de bar et d’épicerie. Ces botecos sont présents dans tous les autres quartiers ←136 | 137→de la ville mais avec une densité moindre concernant la zone sud12, où vivent les groupes sociaux qui possèdent le statut le plus élevé et, en ce qui concerne Santa Tereza, avec une forte concentration, comme l’a montré notre inventaire de tous les commerces du quartier.

Une fois de plus, il ne s’agit pas que d’une question numérique. À Santa Tereza, ces botecos, ainsi que les bars et les restaurants les plus sophistiqués ont été investis d’une dimension culturelle qui se mélange avec l’ancien imaginaire de quartier bohème et musical. La différence réside dans le fait que la représentation plus récente valorise Santa Tereza de par son « atmosphère de quartier » qui s’oppose aux lieux de consommation de masse comme les bars et les restaurants des grandes chaînes, très courantes dans les shopping centers, mais également dans d’autres zones de la ville. Cette transformation nous révèle une entrée par la consommation et non pas par la résidence, d’un public externe au quartier et qui possède un pouvoir d’achat supérieur à celui des résidents. Dans le cas des étudiants universitaires, la différence par rapport aux habitants réside plus dans leur comportement plus libéral que dans l’aspect économique.

La recherche de bars plus sophistiqués par un public externe ne configure pas une « expulsion » des habitants-pratiquants, parce qu’ils ne sont pas, tout du moins jusqu’à maintenant, en train d’occuper le lieu d’anciens bars. Mais ils provoquent bien une transformation dans le quartier dans la mesure où ils rompent avec la tradition de commerce local, dédiée aux résidents. Certains habitants du quartier fréquentent ces nouveaux bars, mais contrairement aux commerces anciens, ils sont minoritaires, d’où le sentiment d’invasion révélé par certaines personnes en entretien.

Dans le cas des botecos, l’invasion est plus ressentie, mais pas toujours de façon négative. Certains interagissent bien avec les nouveaux visiteurs et se sentent fiers de cette reconnaissance croissante du quartier. Cependant, d’autres perçoivent ces nouveaux consommateurs comme ←137 | 138→des envahisseurs qui prennent leur place et enlèvent au lieu cette aura de lieu familial, de retrouvailles entre proches.

La gentrification commerciale ou de consommation peut surgir comme une partie de la gentrification résidentielle, mais également de façon autonome, dans le cas que nous analysons ici. La littérature portant sur la gentrification en Amérique latine pointe la prédominance de la gentrification touristique des centres historiques de certaines villes, mais qui ne s’accompagne pas d’une gentrification résidentielle (Betancour, 2014 ; Hiernaux, González, 2014 ; Janoschka, Sequera, 2014). Plus spécifiquement en ce qui concerne le Brésil, certaines villes qui ont moins d’attrait touristique, ont reçu des investissements dans des programmes de revitalisation d’équipements culturels et des centres historiques, mais sans pour autant provoquer une gentrification résidentielle (Leite, 2004 ; Frúgoli, Sklair, 2009 ; Jayme, Trevisan, 2012).

D’un côté, cela serait lié au fait que le déficit de logements se concentre fortement dans les couches à bas revenus et, de l’autre, à l’existence d’alternatives pour les couches moyennes dans d’autres lieux des villes, avec des conditions plus appréciables (pour eux) que celles du centre et avec de plus grande possibilité de profits pour le marché immobilier (Silva, 2007 ; Rubino, 2009).

Le cas de Santa Tereza se distingue des centres, qui sont plus étudiés, car il s’agit d’un quartier et non pas d’un centre historique. Mais Santa Tereza partage des caractéristiques communes, bien qu’à une échelle plus petite, telle que la gentrification touristique qui génèrent des conflits entre les consommateurs et les habitants (Baptista et al., 2018 ; Gant, 2016). Et principalement car, dans le cas de Santa Tereza, la consommation concerne en grande partie les bars et les restaurants, ainsi que les fêtes qui, bien que sporadiques, se réalisent dans les espaces publics du quartier, c’est-à-dire avec un grand potentiel de gêner la tranquillité des habitants. Les résidents se plaignent du volume du son des bars musicaux, des personnes qui parlent dans la rue et du plus grand mouvement de voitures et de déchets dans les rues.

Le carnaval, événement qui n’a de cesse de croître ces dernières années à Belo Horizonte, a intensifié cette tension. Santa Tereza est l’un des quartiers qui réunit le plus de blocs carnavalesques et il devient presque impossible d’y circuler durant la période. Certaines personnes interviewées révèlent qu’ils préfèrent partir en voyage pendant cette période, sinon elles seraient contraintes d’être isolées pendant plusieurs jours chez elles ←138 | 139→et obligées de vivre avec le bruit et les déchets qui s’accumulent dans les rues. Ces événements instaurent des doutes chez certains habitants, sur le fait de continuer ou non à vivre dans le quartier. Parmi les commerçants interviewés, ceux dont les services n’ont rien à voir avec le carnaval ferment leur commerce pendant la fête, car la routine du quartier est totalement altérée.

L’expression la plus nette de ce conflit est apparue lors de la dernière élection de l’Association d’habitants du quartier de Santa Tereza (ACBSTA) en juin 2018. Après plusieurs années d’élections avec une seule et même liste candidate, ces dernières élections ont compté trois listes, en sachant que l’une d’entre elles défendait les intérêts des commerçants, qui ont revendiqué une plus grande liberté de travailler. Une autre voulait donner de la continuité à la gestion précédente avec de forts liens avec le mouvement Salve Santa Tereza, tandis qu’une troisième représentait les habitants de la Vila Dias, une favela localisée dans le quartier. Celle qui remporta finalement l’élection fut celle qui était le plus en accord avec Salve Santa Tereza. Malgré cette continuité, on peut conclure que le quartier fait l’objet de davantage de querelles. De nouveaux acteurs et de nouvelles narratives sur le quartier sont entrés en scène, accroissant les conflits.

Considérations finales

Ce chapitre a cherché à appréhender deux formes de gentrification à partir de l’étude d’un quartier de la ville de Belo Horizonte. En dépit de quelques caractéristiques relatives à la gentrification résidentielle – à l’instar d’une vie de quartier vue comme authentique, une proximité avec le centre et la préservation d’une architecture qui existe depuis la fondation de la ville –, l’analyse des données de mobilité résidentielle n’a pas montré de signes de ce processus. Les données d’arrivée et de sortie des habitants montrent que le quartier maintient ces caractéristiques sociales, tout particulièrement en raison du fait que ceux qui emménagent dans le quartier ont un niveau d’éducation (appréhendé en tant que proxy de la condition sociale) très proche de ceux qui y résident déjà.

D’un côté, nous n’avons vérifié aucun processus qui puisse configurer une expulsion de la population à bas revenus. Cela serait dû à la mobilisation des habitants et aux politiques urbaines qui ont découlé de cette mobilisation, avec de grandes restrictions aux nouvelles constructions qui pourraient répondre aux demandes des couches ←139 | 140→sociales les plus élevées de la classe moyenne. Et aussi parce que le stock résidentiel du quartier est plus en adéquation avec le profil d’une classe moyenne qui occupe déjà le quartier depuis longtemps.

De l’autre, nous avons vérifié une transformation en termes de commerces, mais plus spécifiquement le commerce associé à la consommation bohème, qui attire des consommateurs dont le capital économique est supérieur à celui des habitants du quartier. On observe également un plus grand intérêt pour le quartier de la part d’étudiants universitaires qui ont commencé à fréquenter les bars anciens du quartier, les botecos.

En faisant le lien entre ces formes de gentrification, il est possible d’appréhender des points d’intersection, mais également de séparation ou d’autonomie. La gentrification commerciale, en attirant un public différent des habitants du quartier, rompt avec la tradition commerciale destinée aux habitants, outre le fait de produire des réactions de la part de ces établissements, par rapport au bruit généré. Comme il ne s’agit pas d’une quantité importante de bars et de par le fait que les activités se déroulent seulement certains jours de la semaine et durant la nuit, les effets du bruit sont toutefois localisés d’un point de vue spatial et temporel. Les fêtes, à leur tour, en dépit d’atteindre un plus grand nombre d’habitants, sont sporadiques. On observe donc que, pendant la journée, le quartier maintient sa routine. Les bars, qui sont fermés, n’affectent pas la vie quotidienne du quartier qui continue à se baser sur les relations de voisinage, renforcées par les petits commerces, d’où la perception généralisée selon laquelle le quartier ne change pas beaucoup.

Pour résumer, ce que nous avons vérifié à Santa Tereza trouve des correspondances avec d’autres études réalisées au Brésil. Tout du moins jusqu’à maintenant, la demande de logements de la part des couches supérieures de la classe moyenne ne s’est vérifiée ni dans le Centre ni dans les quartiers historiques, à l’instar de Santa Tereza. Deux explications peuvent être soulevées. La première tient au fait que les espaces centraux de Belo Horizonte, tout comme d’autres villes brésiliennes et latino-américaines, sont en général déjà occupés par les segments de la classe moyenne. Cela diffère de la gentrification observée dans certaines villes européennes et nord-américaines où des quartiers ethniques ou des espaces d’origine ouvrière sont passés par des processus de gentrification par les classes moyennes. La deuxième explication est en lien avec la production immobilière de logements modernes pour les classes moyennes-hautes, dans des espaces résidentiels fermés dans les périphéries métropolitaines ←140 | 141→ou, en plus grand nombre, dans des condominiums horizontaux fermés, dans des zones proches du Centre. Ce point nous renvoie à la discussion autour de la gentrification par de nouvelles constructions. Ces logements offrent un bien très valorisé par les classes moyennes et hautes brésiliennes : la sécurité et les espaces privés de loisirs.

Toujours en ce qui concerne Santa Tereza, il faut continuer les recherches afin d’observer ce qui pourrait se passer dans le futur, dans la mesure où la gentrification est un processus de moyen et long terme. On peut par exemple se demander si les bars et les fêtes tendront ou non à augmenter en nombre, si le capital immobilier construira ou non les tours prévues dans le périmètre du quartier, et si le mouvement social des habitants parviendra à maintenir active la mobilisation pour la préservation des modes de vie qui y sont pratiqués jusqu’à aujourd’hui.


1Ce travail s’insère dans le projet de recherche Wealth Through Sharing, réalisé en coopération entre l’Université de Lille, l’Université fédérale de Minas Gerais (UFMG) et la Pontifica Universidade Católica (PUC) de Minas Gerais. Au Brésil, le projet a bénéficié du financement de la Fapemig. Les auteures remercient également l’aide à la recherche qu’elles reçoivent du CNPq, de la Fapemig et de la FipPuc Minas.

2Cette classification n’exclut pas la présence d’autres groupes sociaux, mais cherche à identifier les groupes dominants dans l’espace.

3La loi 7166 de 1996, qui régulait le parcellement, l’usage et l’occupation du sol dans la municipalité a créé l’ADE de Santa Tereza. La loi 8137, de décembre 2000 a promu des modifications dans les lois 7165 (Plan directeur) et 7166, régulation de l’ADE de Santa Tereza.

4Pour avoir une meilleure idée de leurs stratégies de mobilisation et de communication, voir la page Facebook du mouvement : https://www.facebook.com/movimentosalvesantatereza/.

5Parmi ces résistances, on trouvait certains représentants du marché immobilier qui ne se sont pas cependant prononcés ouvertement et publiquement mais qui, très probablement, se sont joints à ces résistances.

6Pour plus d’informations, voir le site Santa Tereza Tem : https://www.santaterezatem.com.br/2016/12/21/projeto-da-phv-em-santa-tereza-tem-votacao-suspensa-no-patrimonio/, consulté le 10 mars 2019.

7Parmi les divers auteurs qui travaillent sur le sujet, on peut citer : Lees et al., 2016 ; Lees et al., 2013 ; Smith, 1996 ; Betancur, 2014 ; Bidou-Zachariasen, 2007 ; Zukin, 2010 ; Van Criekingen, 2007 ; Lees, Ley, 2008.

8Au Brésil, voir : Leite, 2004 ; Rubino, 2009 ; Frúgoli Jr, Sklair, 2009 ; Jayme, Trevisan, 2012.

9La critique de Robinson consiste à dire qu’en réalité de nombreux concepts présentés comme étant universitaires ne le sont pas, car ils se sont construits à partir de conditions et de lieux spécifiques. Ainsi, la formulation abstraite les rend plus ouverts aux comparaisons entre différentes villes (Robinson, 2011).

10L’aire de pondération est une agrégation des secteurs de recensement de l’IBGE, l’organe qui réalise les recensements de population au Brésil.

11Les titres de ces trois articles illustrent la visibilité que le quartier a acquise dans les moyens de communication, en tant que lieu de culture, de bohème et de gastronomie. « Santa Tereza: o bairro mais boêmio de BH » ; « 10 bares que fazem amar o Santa Tereza ainda mais fácil ! », « Bairro Santa Tereza reúne cultura, história, gastronomia e boemia em Belo Horizonte ». Voir : https://www.soubh.com.br/noticias/gastronomia/10-bares-que-fazem-amar-o-santa-tereza-ainda-mais-facil ; https://g1.globo.com/minas-gerais/viva-bh/noticia/bairro-santa-tereza-reune-cultura-historia-gastronomia-e-boemia-em-belo-horizonte.ghtml (consultés le 10 mars 2019).

12À Belo Horizonte, cette expression est très utilisée pour se référer à une région de la ville qui concentre les groupes au niveau économique le plus élevé. Dire que quelqu’un est de la zone sud, cela implique la perception d’un pouvoir d’achat élevé. Nous avons décidé de l’utiliser ici car les habitants de Santa Tereza interviewés désignent ainsi les nouvelles personnes qui fréquentent le quartier ; une façon très claire de les distinguer socialement des habitants qui résident dans le quartier.

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