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La variation pluridimensionnelle

Une analyse de la négation en français

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Charlotte Meisner

Cet ouvrage présente une nouvelle approche originelle à la vielle question de la variation du ne de négation en français moderne. Soigneusement établie sur un corpus de langue parlée, l’auteur présente l’hypothèse de la variation linguistique pluridimensionnelle : le clitique négatif ne est parfois réalisé, comme dans la phrase ma mère ne vient pas, mais très souvent omis, surtout dans la communication informelle : je viens pas. Comme toute variable linguistique, le ne de négation est soumis à un ensemble d’influences potentielles. À l’aide d’une analyse multifactorielle, Charlotte Meisner montre que la variation pluridimensionnelle du ne de négation est déterminée par un facteur-clé sous-jacent : la prosodie du français moderne.

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1. Introduction

1. Introduction

1.1  La variation ±ne de la négation en français

Toutes les langues humaines permettent la transformation d’une phrase affirmative en une phrase négative. La négation, une opération sémantique et syntaxique qui exprime le renversement de la valeur de vérité d’une proposition, est donc une propriété cognitive universelle du langage humain qui n’existe dans aucun système de communication animal. La négation est profondément enracinée dans la communication humaine et nous permet de contredire, de répliquer, de rejeter, de mentir, d’ironiser ou de corriger (cf. Horn 2010 : 1, Horn/Kato 2000 : 1). En ce qui concerne l’expression de la négation dans les langues humaines, il existe une variation considérable non seulement entre différentes langues, mais également entre les différentes étapes diachroniques d’une langue, voire simultanément à l’intérieur d’une même langue.

Le présent travail se propose d’analyser la variation linguistique observée dans l’expression de la négation du verbe fini en français phonique1 moderne : ← 1 | 2

   (1)     La variation ±ne en français moderne

   a.     je ne sais pas (1463)2

   b.     je sais pas (0037)

La négation de phrase en français standard (cf. Gaatone 1971, Muller 1991, Rowlett 1998) est exprimée par la combinaison des particules ne et pas ou par ne et un autre élément négatif, comme personne, rien, plus, jamais etc., qui encadrent le verbe fléchi, comme dans l’exemple (1)a.

Cependant, de nombreuses analyses de corpus confirment que la majorité des négations de phrase en français phonique est exprimée sans ne et uniquement par pas ou par des éléments négatifs non-clitiques, comme l’exemple (1)b le montre (cf. entre autres Armstrong 2002, Armstrong/Smith 2002, Ashby 1976, 1981, 2001, Coveney 22002, Culbertson 2010, Diller 1983, Dufter/Stark 2007, Fonseca-Greber 2007, Hansen/Malderez 2004, Lüdicke 1982, Meisner 2010, Pohl 1968, Pooley 1996, Sturm 1981, van Compernolle 2009).

Au niveau diachronique, la variation ±ne illustrée sous (1) est décrite en termes d’une disparition continue de la particule ne au cours des derniers siècles. La particule proclitique est peu à peu remplacée par des éléments négatifs toniques et souvent postverbaux, qui, à leur tour, sont susceptibles de subir le même sort que ne, ce qui provoque une évolution dite ‘cyclique’, comme le montre la citation de Jespersen (1917, 1924) :

   (2)     L’adverbe négatif [ne, C. M.] est souvent inaccentué parce qu’un autre mot de la phrase porte l’accent principal. Mais, lorsque la négation inaccentuée en arrive à n’être plus qu’une syllabe proclitique et même à se réduire à un son unique, on ressent le besoin de la renforcer par l’adjonction d’un autre mot ; ce mot est à son tour perçu au bout d’un certain moment comme la négation ← 2 | 3 elle-même et peut alors subir la même évolution que l’élément qui l’avait précédé. On obtient ainsi une perpétuelle oscillation entre l’affaiblissement et le renforcement de la négation (Jespersen 1992 [1924]: 479).

Dans une perspective synchronique, le cycle négatif observé par Jespersen (1992 [1924]: 479) donne lieu en français contemporain à la variation ±ne illustrée en (1), qui est décrite et analysée au cours du 20e siècle par des grammairiens, par la linguistique variationnelle et variationniste3 ainsi que par des syntacticiens.

Damourette/Pichon (1911-1927: 129-146), par exemple, voient avant tout dans l’omission de ne une caractéristique du ‘parler vulgaire’. Ils thématisent ses éventuelles origines phonétiques et ses conséquences sémantiques et en viennent à conclure que la possibilité de l’omission de ne prouve que ce sont désormais les éléments négatifs non-clitiques qui expriment la négation de phrase. Le Bidois/Le Bidois (1938) avancent, quant à eux, des raisons structurelles pour expliquer l’omission de ne : outre sa réduction phonétique, l’analogie avec les expressions sans ne (cf. pas toujours, découragée jamais, Le Bidois/Le Bidois 1938 : 657-658) aurait déclenché cette évolution. Les ouvrages didacticopragmatiques et descriptifs modernes ne manquent pas non plus d’attirer l’attention du lecteur sur l’omission de ne dans le langage ‘informel’, ‘parlé’, ‘familier’ ou ‘oral’ (Lang/Perez 1996 : 223) et de mentionner son lien avec l’évolution de la négation (cf. Grevisse/Goosse 152011 : §1022-1015, Wilmet 21998, 2007, Riegel/Pellat/Rioul 52008 : 415-418).

En faisant référence aux premiers travaux se focalisant sur le ‘français populaire’ de Bauche (1951), Frei (1929) et Müller/Elsass (1985), la linguistique variationnelle de tradition européenne, basée sur des auteurs comme Coseriu (1988a,b), Flydal (1951) et Söll (21980), et représentée récemment par les travaux de Koch/Oesterreicher (22011), conçoit l’absence de ne comme une caractéristique centrale du ‘français parlé’ contemporain. Comme le français y est conçu en tant que ← 3 | 4 langue historique, c’est-à-dire un ensemble complexe, formé de variétés linguistiques qui se situent sur les dimensions diatopique, diastratique, diaphasique et éventuellement sur le continuum entre l’immédiat et la distance communicative, l’omission de ne serait, dans l’optique de Koch/Oesterreicher (22011), un trait propre à la variété historiquement évoluée du ‘français parlé’ qui se situe dans le domaine de l’immédiat communicatif.

Les analyses variationnnistes et sociolinguistiques visent à décrire d’un point de vue quantitatif et empirique le cheminement du changement prévu par Jespersen (1917, 1924) à travers la société et la langue. Ces études de corpus arrivent souvent à la conclusion que la prédiction de Jespersen (1917, 1924) se confirme actuellement en français contemporain. Ashby (1981 : 686), par exemple, affirme à cet égard: « The variable incedence of ne across the several groups of speakers, together with the historical record, suggests that the particle is now being lost in spoken French». Néanmoins, il existe aussi des voix contraires à la perte définitive de ne : Hansen/Malderez (2004 : 26) signalent qu’un tel aboutissement serait encore très éloigné, car « les locuteurs se trouvent exposés à l’usage de ce ne dans une diversité de contextes qui le retiennent certainement dans leur système linguistique ».

Indépendamment du sort que l’on conçoit pour ne, quelques informations concernant la distribution de la variable linguistique ±ne à l’intérieur de la société et la langue sont à retenir. Tout d’abord, la négation bipartite semble plus stablement enracinée au sud qu’au nord de la France (cf. Diller 1983), tandis qu’elle est relativement rare en Suisse (cf. Fonseca-Greber 2007) et déjà presque inexistante en français canadien (cf. Poplack/St-Amand 2009, Sankoff/Vincent 1980). Sociologiquement parlant, ce sont surtout les jeunes qui font avancer le changement (cf. Armstrong 2002, Pooley 1996), c’est-à-dire que, même s’ils remanient leur production de ne au au cours de leur vie en direction de la norme, les adolescents d’aujourd’hui n’atteignent plus les taux de +ne de leurs parents. Jusqu’aux années 1980, des différences de ±ne entre différentes classes sociales et niveaux de formation pouvaient être observées (cf. Ashby 1976, 1981, Sturm 1981), mais depuis quelque temps, celles-ci semblent s’estomper (cf. Coveney 22002, Hansen/Malderez ← 4 | 5 2004). Contrairement aux facteurs démographiques, le facteur de la situation de communication, c’est-à-dire le facteur du style ou du registre, récemment (re)découvert par la recherche sociolinguistique (cf. Eckert/Rickford 2001, Coupland 2007), semble toujours valable en français contemporain, du moins pour les adultes.

Au-delà des facteurs sociodémographiques cités-ci dessus, le contexte linguistique s’est avéré extrêmement significatif pour la réalisation de la variable ±ne : les analyses de corpus (cf. Armstrong/Smith 2002, Ashby 1976, 1981, 2001, Coveney 22002, Hansen/Malderez 2004 etc.) ont montré de manière consistante que le type de sujet est le facteur le plus important pour la réalisation de ne. En simplifiant quelque peu, nous pouvons dire que le patron de variation ±ne par rapport à ce facteur habituellement observé est le suivant:

   (3)     ±ne selon le type de sujet : le patron de variation généralement observé dans les corpus

    image

Les trois exemples sous (3) illustrent une tendance existant dans tous les corpus de français spontané: les locuteurs tendent à réaliser la particule de négation ne lorsque celle-ci suit un sujet grammatical prosodiquement lourd, comme c’est le cas du nom propre Ulysse en (3)a. Les syntagmes lexicaux, les pronoms indéfinis, comme personne ou quelqu’un, et, à un moindre degré, les pronoms relatifs comme qui ont un effet similaire : plus ils sont prosodiquement lourds, plus ils favorisent la réalisation de ne. Par contre, si le sujet est un clitique prosodiquement léger, comme le pronom personnel je en (3)b, ou si le sujet est redoublé, c’est-à-dire formé par deux entités coréférentielles dont l’une est prosodiquement lourde et l’autre légère, comme moi je dans l’exemple (3)c, la particule ne sera très probablement omise.

En plus de l’influence du type de sujet, d’autres facteurs linguistiques ont été identifiés comme ayant une influence considérable sur ← 5 | 6 la variable ±ne (cf. Armstrong/Smith 2002, Ashby 1976, 1981, 2001, Coveney 22002, Hansen/Malderez 2004 etc.). Il s’agit, par exemple, du temps verbal, de l’élément négatif non-clitique, de la construction syntaxique, du débit de parole et du contexte phonologique. Les analyses de corpus ont montré que ce sont avant tout les variantes fréquentes, comme le présent de l’indicatif, l’élément négatif pas, les phrases simples, le débit rapide et l’omission du schwa, qui favorisent l’omission de ne.

La théorie variationnelle et syntaxique moderne offre au moins quatre conceptions de la variation en question. Selon l’approche sociolinguistique ‘classique’, ±ne dépend de facteurs externes à la langue. Les sociolinguistes soutiennent notamment qu’il s’agit d’une variable sociolinguistique (cf. Coveney 22002 : 29-54, Gadet 1997a,b, 2007, Labov 1927a,b, 2001), ce qui signifie qu’elle est censée manifester une covariation stable avec des facteurs sociodémographiques comme l’âge ou la couche sociale des locuteurs. Par contre, selon l’approche interne (cf. Larrivée 2014, Posner 1985 : 189), ±ne dépendrait de régularités propres à la langue, comme par exemple d’une ‘contrainte clitique’ qui exclurait sa réalisation en présence d’autres proclitiques. L’approche diglossique (cf. Culbertson 2010, Massot 2010, Mensching 2008 et ZribiHertz 2011), en partie compatible avec les approches de la linguistique variationnelle, comme celle de Koch/Oesterreicher (22011), rapporte la variation ±ne au fait que la particule serait présente dans une variété du français de distance mais pas dans le français de l’immédiat et que les francophones alterneraient continuellement entre ces deux grammaires. L’absence de ne serait donc, tout comme d’autres variantes linguistiques, une caractéristique de cette variété de l’immédiat, acquise de manière inconsciente et naturelle, de génération en génération, comme première grammaire, tandis que la variété de distance serait apprise tardivement et imparfaitement à l’école et à travers les contextes de protocole (par exemple dans le contact avec les institutions officielles, à l’église etc.). En combinant les idées d’une contrainte clitique et d’une diglossie francophone, Culbertson (2010) affirme même que les proclitiques du français de l’immédiat seraient désormais des marques flexionnelles affixées qui excluraient la présence du clitique ne. Finale ← 6 | 7 ment, les adhérents de l’approche pragmatique, basée sur les travaux de Bell (1984, 2001) et soutenue récemment par van Compernolle (2008a,b), Fonseca-Greber (2007) et Poplack/St-Amand (2009), surtout par rapport au français canadien et suisse, approuvent l’hypothèse selon laquelle ne est une particule d’emphase, employée uniquement dans certains contextes pragmatiquement définis. Les observations de Breitbarth/Haegeman (2010, à paraître) concernant l’ancienne particule négative en du flamand de l’ouest suivent cette approche.

La plupart de ces approches pourraient être intégrées dans les modèles syntaxiques génératifs à travers des règles qui opèrent la négation bi- ou monopartite, par exemple dans la grammaire de certains groupes de locuteurs, dans les contextes proclitiques ou pragmatiquement définis ainsi que dans les variétés de la distance et de l’immédiat communicatif (cf. les propositions de Dubois 1967 : 137 et Jones 32007 : 348 dans un cadre génératif, et de Knüppel 2001 dans la grammaire d’unification).

Cependant, de telles solutions théoriques ‘minimales’ admettent l’existence de la variation ±ne sans l’expliqueren profondeur. En effet, l’intégration des informations sur la variation ±ne dont nous disposons grâce aux analyses de corpus reste généralement faible dans les approches théoriques. L’un des objectifs de ce travail sera donc d’essayer d’intégrer les différentes approches et d’apporter ainsi de nouveaux éléments de réponse quant à la variation ±ne.

C’est notamment à cause de la multitude des approches théoriques et méthodologiques de la variable ±ne, abordées brièvement ci-dessus, et des nombreux facteurs linguistiques et extralinguistiques qui semblent l’influencer, que nous la concevons comme une variable pluridimensionnelle. Le besoin de comprendre la complexité de la variation ±ne sera donc au cœur de la conception de notre analyse. ← 7 | 8

1.2  La conception, les objectifs et la structure du livre

Cette thèse de doctorat, composée de six chapitres, envisage quatre objectifs principaux : la description, la documentation, l’analyse et l’explication de la variation ±ne dans la négation de phrase en français phonique contemporain.

Après cette brève introduction au sujet de la variation ±ne, nous commencerons par proposer, dans le chapitre 2, une description syntaxique de la négation en français contemporain en tenant compte des données historiques et typologiques. Ceci comprend également la présentation structurée des hypothèses existantes et des résultats obtenus quant à la variable ±ne en diachronie et en synchronie.

Le second objectif concerne la documentation de la variable ±ne dans la négation de phrase en français contemporain. Notre corpus T-zéro de français phonique spontané (d’environ 16150 mots), décrit dans le chapitre 3, cible la variation diasituationnelle et diatopique et se compose de données linguistiques issues de deux situations d’enregistrement classées à l’aide du modèle de la distance et de l’immédiat communicatif de Koch/Oesterreicher (22011). La première situation de communication comprend des données d’examens oraux, tandis que la deuxième contient des transcriptions de conversations et de discussions en groupes. Les deux situations étant enregistrées pour moitié en Île-de-France et pour moitié à Neuchâtel, en Suisse romande, la structure du corpus est quadripartite : il contient des données de l’immédiat communicatif de Suisse (25%) et de France (25%) ainsi que de la distance communicative des deux pays (respectivement 25% des données totales).

Le corpus T-zéro comprend uniquement des constructions verbales (positives et négatives), c’est-à-dire que nous n’avons retenu dans chaque entrée de la base de données qu’un verbe fléchi avec ses arguments (le sujet et les compléments). Chaque énoncé est transcrit deux fois, à savoir orthographiquement et phonétiquement, comme le montre l’exemple (4). Ceci permet une analyse plus approfondie de l’influence du contexte phonétique sur la variable ±ne que celle effectuée habituellement dans ← 8 | 9 les analyses de corpus à ce sujet (cf. Armstrong/Smith 2002, Ashby 1976, 1981, 2001, Coveney 22002, Hansen/Malderez 2004 etc.).

   (4)     Le système de double transcription

   a.     j’aime pas parler des langues (1905)

   b.     image

En nous basant sur ce corpus, nous nous proposons, en tant que troisième objectif, de combiner l’analyse descriptive ‘classique’ de nombreux facteurs (extra)linguistiques influençant la variable ±ne, telle qu’elle est habituellement utilisée dans ce type de travaux (cf. Armstrong/Smith 2002, Ashby 1976, 1981, 2001, Coveney 22002, Hansen/Malderez 2004 etc.), avec des analyses exploratrices et multifactorielles qui permettent de former des groupes de locuteurs en fonction de leur comportement langagier, de mesurer le poids respectif des divers facteurs en question et de tirer de cette manière des conclusions concernant leurs interactions. Les interdépendances entre les facteurs intra- et extralinguistiques pertinentes pour ±ne étant au cœur de la conception de cette étude, nous analyserons, dans le chapitre 4, la réalisation de la variable dans toutes les négations de phrases comprises dans notre corpus en fonction des nombreux facteurs (extra)linguistiques montrés dans le tableau (5). Nous chercherons à établir tout d’abord le comportement linguistique de chaque locuteur quant à ±ne, puis l’influence respective des facteurs intra- et extralinguistiques, et les différentes interactions entre ceux-ci.

   (5)     Les variantes (extra)linguistiques retenues dans T-zéro et illustrées à travers l’exemple 1905 : j’aime pas parler des langues image

    image

← 9 | 10

    image

Enfin, après une discussion approfondie des résultats de l’analyse et de la pertinence des hypothèses existantes dans ce contexte, notre quatrième objectif concernera l’explication prosodique de la variation de ±ne, qui sera approfondie dans le chapitre 5 et qui représente en quelque sorte un retour aux premières analyses de la variation ±ne. En effet, tout comme Jespersen (1917, 1924), nous plaçons au centre de notre explication la nature clitique de ne, c’est-à-dire son caractère phonologiquement et syntaxiquement faible. Au lieu de proclamer l’existence de régularités sociolinguistiques, syntaxiques ou pragmatiques complexes, nous argumenterons tout simplement que la réalisation de ±ne dépend du contexte prosodique qui le précède, ce qui permet l’intégration de plusieurs autres facteurs morphosyntaxiques et discursifs dans cette même approche, qui sera implémentée à l’aide du modèle prosodique de Jun/Fougeron (2000).

Plus précisément, nous soutenons que, d’une part, les sujets prosodiquement lourds, comme les syntagmes lexicaux, les pronoms indéfinis, et les clitiques ‘lourds’ tels que nous, vous et elle, favorisent la variante +ne, car ils peuvent porter l’accent initial, que le français semble posséder en plus de l’accent final principal (cf. Hirst/Di Cristo 1996, Jun/Fougeron 2000 : 210, Vaissière 1997, Welby 2003 : 11). D’autre part, les sujets clitiques ‘légers’, comme je, tu, il, ce et on, favorisent la variante –ne parce que comme ne ils sont généralement inaccentuables et parce que les séquences de plusieurs éléments inaccentués contredisent le principe eurythmique (cf. Dell 1984, Di Cristo 1998 : 197), qui gouverne la prosodie du français.

L’opposition entre les constructions principales et subordonnées a un effet similaire mais moins fort que celui du sujet: tandis que les sub- ← 10 | 11 ordonnées, dont l’élément initial est une conjonction de subordination, peuvent souvent porter l’accent initial sur cet élément, les principales comportant un sujet clitique n’offrent aucune position pour cet accent, ce qui provoque une réduction des séquences proclitiques, qui, à leur tour, ont une influence directe sur la réalisation de ne.

Quant aux contextes négatifs non-finis ou impératifs, le taux élevé de +ne en présence de participes présents et de gérondifs ainsi que dans les infinitives est explicable à travers le même mécanisme prosodique: un seul élément faible (dans ces cas ne) est admis dans l’attaque d’un groupe accentuel, tandis que des séquences proclitiques y sont tendanciellement évitées.

À l’aide de l’approche prosodique, la variation stylistique ou situationnelle de ±ne peut être expliquée comme un épiphénomène de la distribution des types de sujets grammaticaux et de phrase : d’une part, dans la distance communicative, la présence élevée des sujets lourds et des constructions subordonnées provoque une réalisation assez stable de ne ; d’autre part, dans les situations de l’immédiat communicatif, où les sujets clitiques et les principales sont particulièrement fréquents, ceux-ci provoquent l’absence presque totale de la particule de négation.

La relation entre le facteur structural du type de sujet et la nature du discours que nous évoquons ici est statistiquement vérifiable et a été observée dans de nombreuses langues (cf. la notion de Preferred Argument Structure, Du Bois 1987, 2003, Lambrecht 1987). Son importance pour l’explication de la variation ±ne a été reconnue pour la première fois par Dufter/Stark (2007 : 120), qui notent: « Étant donné que seulement les sujets lexicaux encouragent l’emploi du ne, son omission particulièrement fréquente à l’oral ne nous surprend guère» (cf. aussi la discussion d’Armstrong/Smith 2002 : 34-35). Cependant, cette observation n’a pas encore été intégrée de façon systématique dans une approche théorique, comme nous le proposerons ici.

Vu que l’absence et la présence de ne peuvent être identifiées comme un épiphénomène de la distribution des facteurs linguistiques qui les déterminent, le traitement de cette variable en tant que caractéristique de certains groupes de locuteurs, comme le soutiennent les ← 11 | 12 sociolinguistes (cf. Coveney 22002 : 29-54, Gadet 1997a,b, 2007, Labov 1972a,b, 2001), ou en tant que variété du français de l’immédiat, comme le proposent Koch/Oesterreicher (22011), semble moins évident. Finalement, les scénarios qui prévoient une disparition complète et rapide de ne en français, comme celui d’Ashby (1981 : 686) par exemple, sont eux aussi démentis par les faits empiriques et théoriques présentés dans ce travail : compte tenu de la présence élevée que ne atteint avec les sujets lourds, nous sommes amenés à conclure que cette particule est toujours bien enracinée dans la grammaire du français. Sa rareté dans les corpus serait donc alors uniquement due à la fréquence généralement faible des variantes linguistiques qui la favorisent.

Les hypothèses et les résultats centraux de cette thèse seront résumés dans le chapitre 6, où nous présenterons également des pistes de recherche futures. ← 12 | 13 →


1       Nous nous servons de la terminologie développée par Koch/Oesterreicher (22011 : 5-6), basée sur Söll (21980 : 11). Koch/Oesterreicher (22011 : 5-6) font une distinction entre le médium ( phonique/graphique) et la conception (de l’immédiat/de la distance communicative) d’un énoncé. Étant donné que nous analyserons uniquement le code phonique issu aussi bien des situations de l’immédiat que de la distance communicative, l’expression français phonique nous semble plus exacte que d’autres notions courantes comme le ‘français parlé’, ‘français oral’, ‘français colloquial’ ou ‘français familier’, qui évoquent une conception plutôt informelle.

2       Sauf si autrement spécifié, les exemples cités dans ce travail proviennent de notre corpus T-zéro (nommé d’après la position du verbe fléchi en syntaxe générative, cf. chapitre 3), qui est accessible en ligne sous <http://server.linguistik.uzh.ch/cmeisner2013-tzero> (login : « TZ-Reader », mot de passe « TZero@ling! »). Les exemples peuvent être repérés à l’aide du numéro d’identification à quatre chiffres: cliquez sur Suchen, copiez-collez le numéro dans la cellule ID CV et cliquez sur Perform Find pour afficher l’entrée complète de l’exemple en question, ou consultez le manuel d’utilisation <en ligne> au même endroit.

3       Nous empruntons à Gadet (2009, 172) la distinction terminologique entre linguistique variationnelle, pour désigner une tradition théorique instaurée par Coseriu (1988a,b), et linguistique variationniste quant à l’approche quantitative au sens établi par Labov (1966).