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La variation pluridimensionnelle

Une analyse de la négation en français

Series:

Charlotte Meisner

Cet ouvrage présente une nouvelle approche originelle à la vielle question de la variation du ne de négation en français moderne. Soigneusement établie sur un corpus de langue parlée, l’auteur présente l’hypothèse de la variation linguistique pluridimensionnelle : le clitique négatif ne est parfois réalisé, comme dans la phrase ma mère ne vient pas, mais très souvent omis, surtout dans la communication informelle : je viens pas. Comme toute variable linguistique, le ne de négation est soumis à un ensemble d’influences potentielles. À l’aide d’une analyse multifactorielle, Charlotte Meisner montre que la variation pluridimensionnelle du ne de négation est déterminée par un facteur-clé sous-jacent : la prosodie du français moderne.

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5. Discussion des résultats

5. Discussion des résultats

5.1  Évaluation des approches de la variation ±ne face aux résultats de l’analyse

5.1.1  L’approche externe: ±ne comme variable sociolinguistique

La variable ±ne est souvent décrite comme une variable sociolinguistique (cf. Armstrong/Smith 2002 : 23, Coveney 22002 : 55, Gadet 1997b, Labov 1972a,b) qui est en covariation relativement stable avec des facteurs extralinguistiques. Les facteurs sociolinguistiques ‘classiques’ que nous avons testés sont l’âge, la profession et le niveau de formation.

Avant de passer à l’évaluation de l’hypothèse du statut de ±ne en tant que variable sociolinguistique, nous tenons à noter qu’à cause de sa taille restreinte et sa focalisation sur la variation intrapersonnelle (cf. sections 3.1, 3.2 et 3.3), notre corpus n’est pas idéalement conçu pour tester cette hypothèse. Ceci concerne aussi le fait que les différents facteurs sociodémographiques coïncident parfois dans certains de nos locuteurs: les individus plus âgés sont ceux qui possèdent une formation élevée et qui exercent une profession dans le domaine de l’éducation. De plus, les données de certains professeurs proviennent uniquement des examens oraux et ne permettent donc aucune évaluation intégrale de leur comportement verbal.

Malgré ces quelques limitations du corpus, l’analyse descriptive a permis la confirmation de certaines tendances sociolinguistiques générales (même si celles-ci ne sont pas statistiquement significatives). En effet, tout comme le soutiennent Ashby (2001), Armstrong/Smith (2002) et Blanche-Benveniste/Jeanjean (1987), les locuteurs plus âgés produisent des taux de +ne plus élevés que les jeunes, et les professions dans le domaine de l’éducation, qui demandent une formation supé ← 217 | 218 rieure, incitent ultérieurement à la réalisation de ne (cf. Ashby 1976, Coveney 22002 et Hansen/Malderez 2004).

Toutefois, mis à part la langue maternelle, aucun des facteurs interpersonnels ne produit un effet statistiquement significatif sur la réalisation de ne. De plus, même les analyses sociolinguistiques à grande échelle (cf. Ashby 1976, 1981, 2001, Coveney 22002) donnent lieu à des résultats contradictoires quant à l’hypothèse du ±ne comme variable sociolinguistique : dans l’étude d’Ashby (1976), par exemple, la couche ‘populaire’ manifeste les taux de +ne les plus élevés, tandis qu’elle montre les taux les plus bas dans Ashby (2001) (cf. section 2.2.4.3).

D’une manière générale, les analyses sociolinguistiques ne permettent pas de reconnaître si la variable ±ne devrait être traitée comme un indicateur, un marqueur ou un stéréotype variationnel. Autrement dit, la question de savoir s’il s’agit d’une variable qui indique une stratification sociale mais pas stylistique, une stratification aussi bien sociale que stylistique, ou si elle a gagné une attention consciente parmi les locuteurs et ne fonctionne donc plus comme variable sociolinguistique discrète reste ouverte.

Il reste donc difficile, selon nous, de traiter ±ne comme une variable sociolinguistique. Ceci devient encore plus clair si l’on considère que les facteurs linguistiques, qui sont extrêmement importants pour la variation de ±ne, comme il a été montré non seulement lors de notre analyse, mais également par de nombreux autres chercheurs (cf. entre autres Ashby 1976, 1981, 2001, Armstrong/Smith 2002, Hansen/Malderez 2004), ne sont aucunement intégrés dans l’hypothèse de ±ne comme variable sociolinguistique. Or, il faudrait expliquer pourquoi un locuteur de classe sociale élevée devrait employer davantage de sujets lourds (qui incitent à la réalisation de ne, cf. section 4.4.1.1) qu’un locuteur de classe sociale moyenne ou basse. Dans l’ensemble, les locuteurs du type A, qui manifestent la variation de ±ne, ne sont pas déterminables par leurs caractéristiques sociodémographiques. En d’autres termes, dans les zones francophones représentées dans notre corpus, la variation ±ne est un phénomène largement répandu à travers toute la société et non pas une caractéristique d’un certain groupe sociodémographique. ← 218 | 219

5.1.2  L’approche interne: l’hypothèse de l’incompatibilité entre ne et d’autres clitiques

L’idée d’une exclusion mutuelle de ne et d’autres clitiques (cf. Ashby 1977, Culbertson/Legendre 2008, Larrivée 2014, Posner 1985 : 189) semble, à priori, bien refléter certains faits observés dans notre corpus. Comme illustré schématiquement dans le tableau (3) (répété sous (185)), les données généralement trouvées dans les corpus de français spontané (aussi dans le nôtre) confirment une certaine tendance à l’incompatibilité entre les clitiques légers et ne.

   (185)   ±ne selon le type de sujet : le patron de variation souvent observé dans les corpus

    image

Dans notre corpus, le type de sujet grammatical possède une influence solide sur la variable ±ne (cf. section 4.4.1). Tandis que les sujets phonologiquement lourds (sujets lexicaux, noms propres, pronoms indéfinis négatifs) incitent à la réalisation de ne, cf. (82)a, les sujets phonologiquement légers, comme par exemple les pronoms clitiques je, tu, il ou ce (qui sont en même temps les plus fréquents, cf. section 5.3), semblent empêcher la réalisation de ne, cf. (82)b.

Toutefois, l’hypothèse de l’incompatibilité entre ne et d’autres clitiques pose une série de problèmes par rapport aux données empiriques. Tout d’abord, la tendance observée n’est pas sans exception, comme en témoignent les contre-exemples (très rares mais existants) tirés de Tzéro en (186):

   (186)   Contre-exemples au patron ‘typique’ de la variation ±ne

    image

← 219 | 220

Ensuite, non pas tous les clitiques provoquent l’effacement de ne: les analyses de corpus ont montré qu’il y a des différences considérables quant à la présence de ne à l’intérieur du paradigme des clitiques. Par exemple, nous et vous manifestent des taux de ne beaucoup plus élevés que je et il (cf. sections 2.5.1 et 4.4.1). Cette tendance reste donc relativement difficile à modeler, du moins en termes d’une règle syntaxique (pour une proposition dans le cadre de la morphologie distribuée, cf. Meisner/Pomino 2014).

Dans l’ensemble, une règle syntaxique qui exclut ne en présence d’autres proclitiques semble trop restrictive pour répondre à la réalité linguistique. Cependant, même si une incompatibilité généralisée (cf. Ashby 1977, Culbertson/Legendre 2008, Larrivée 2014, Posner 1985 : 189) entre ne et d’autres clitiques est improbable, il y a de fortes évidences en faveur d’une incompatibilité entre ne et certaines variantes clitiques. Ceci est particulièrement saillant dans les séquences proclitiques où l’omission de ne semble beaucoup plus naturelle que sa réalisation. Les propriétés phonotactiques des séquences en question seront discutées dans la section 5.2.4.2.

5.1.3  L’approche diglossique: l’hypothèse des deux grammaires du français

Culbertson (2010), Culbertson/Legendre (2008), Massot (2010), Mensching (2008), Koch/Oesterreicher (22011) et Zribi-Hertz (2011) proposent d’analyser la variation ±ne en termes d’une alternance codique entre une variété de l’immédiat (grammaire 1), sans ne, acquise de manière naturelle de génération en génération, et une variété de distance (grammaire 2), qui est acquise à l’école et qui comprend la particule ne. Selon Culbertson (2010), la grammaire 1, qui génère uniquement la négation monopartite, est une langue à sujet nul contenant des marques personnelles affixées au lieu des proclitiques, tandis que dans la grammaire 2, qui comprend une négation bipartite, les clitiques sont analysés comme des arguments pleins, parallèlement aux DP lexicaux (cf. section 2.3.3). Cependant, mis à part l’analyse de corpus de Massot ← 220 | 221 (2010), portant sur les données linguistiques d’un seul locuteur, cette approche n’a jamais été testée empiriquement.

L’approche diglossique selon Culbertson (2010), Mensching (2008), Koch/Oesterreicher (22011) et Zribi-Hertz (2011) fait des prédictions claires concernant la distribution de nombreuses variantes linguistiques, dont certaines peuvent être testées dans notre corpus.

Cette approche implique d’abord que l’absence de ne est plus articulée dans les situations de l’immédiat que dans la distance communicative, puisque la grammaire 1 y serait davantage utilisée. Deuxièmement, l’absence de ne devrait être en cooccurrence dans les corpus avec les autres variantes attribuées à la grammaire 1, tandis que la présence de ne serait en cooccurrence stable avec les variantes attribuées à la grammaire 2. Troisièmement, en se basant sur Morin (1979) et Fonseca-Greber/Waugh (2002), Culbertson (2010 : 91) soutient que la diglossie francophone se manifeste au niveau des variantes des clitiques sujet : les formes réduites, comme [image], [t] ou [i], appartiendraient à la grammaire 1, tandis que les variantes standard, comme [imageimage], [ty] et [il], appartiendraient à la grammaire 2. Selon l’approche diglossique, nous nous attendrions donc à ce que, comme la variable ±ne, les variantes des clitiques sujet se distribuent, elles aussi, selon les situations de communication : les variantes ‘affixées’ de la grammaire 1 seraient davantage utilisées dans les situations de l’immédiat communicatif, tandis que les ‘vrais clitiques’ de la grammaire 2 seraient réservés aux situations de distance communicative.

Dans notre corpus, la première condition est à peu près remplie: dans les situations de l’immédiat, les locuteurs montrent une moyenne de 5% +ne, tandis que dans les examens oraux, la réalisation de ne atteint 35% +ne (cf. section 2.4.4.4). Selon la théorie diglossique, ce premier résultat pourrait signifier que les locuteurs alternent continuellement entre les deux variétés, mais qu’ils préfèrent généralement la grammaire 1 (sans ne), puisque l’absence de ne est représentée aussi bien dans les situations de l’immédiat que dans celles de distance communicative. Ceci revient à dire que les locuteurs utiliseraient aussi la grammaire 1 dans les situations de distance, vu qu’avec 35% +ne l’absence de la variable y est toujours plus fréquente que sa présence. La ← 221 | 222 seule différence entre les deux situations résiderait donc dans le fait que, dans la distance communicative, les locuteurs emploient de temps en temps des énoncés produits dans la variété standard (grammaire 2), ce qui n’est presque jamais le cas dans les conversations.

Or, étant donné que dans n’importe quelle situation, la majorité des négations sont monopartites, il est nécessaire d’expliquer pourquoi la variété standard est utilisée de manière généralement faible. S’agit-il d’un processus social de ‘démocratisation’ dans le domaine de la distance communicative phonique (cf. le concept de social shift selon Posner 22007 : 57-101), qui fait que la variété de l’immédiat y devient peu à peu acceptable ? Ou bien, ces résultats montrent-ils tout simplement qu’il n’y a pas de diglossie dans le monde francophone et que la variation observée relève d’une même grammaire? Dans ce qui suit, nous allons présenter quelques arguments en faveur de cette dernière position.

Considérons maintenant le deuxième critère déterminant pour l’hypothèse diglossique, à savoir la covariation présupposée entre ±ne et les variantes attribuées respectivement aux deux grammaires. Massot (2010 : 98) soutient que les variantes des deux grammaires ne sont jamais mélangées au niveau d’un même énoncé. Vu que T-zéro contient uniquement des constructions verbales (cf. section 3.1), c’est-à-dire des énoncés minimaux, ce critère semble parfaitement testable dans notre corpus. L’évaluation du critère de la cooccurrence des variables au niveau de l’énoncé figure en tableau (187):

   (187)   La covariation entre ±ne et les autres variantes attribuées aux grammaires 1 et 2

(cf. Massot 2010 : 201, Koch/Oesterreicher 22011 : 167-181 et Zribi-Hertz 2011 : 6-7)

    image

← 222 | 223

    image

Dans le tableau (187), nous présentons les variantes linguistiques qui, selon Massot (2010 : 201), Koch/Oesterreicher (22011 : 167-181) et Zribi-Hertz (2011 : 6-7), appartiennent à l’une des deux grammaires du français (cf. aussi Culbertson 2010). Il s’agit essentiellement d’une reprise du tableau (85) de la section 2.3.3, la seule différence étant que nous indiquons ici dans les deux colonnes intitulées % +ne la proportion respective de cooccurrences entre la variable ±ne et les autres variables en question qui sont correctement pronostiquées par l’approche diglossique. Les symboles dans la dernière colonne du tableau (187) montrent si le critère de la cooccurrence est atteint (image), tendanciellement atteint (?) ou pas du tout atteint image.

Ainsi, nous lisons dans la première ligne du tableau qu’il y a treize questions intonatives, cf. (188)a, qui sont attribuées à la grammaire 1 de l’immédiat et dont aucune n’est en cooccurrence avec +ne. En revanche, la seule question éventuellement inversée dans un contexte négatif contient la particule ne, cf. (188)b.

   (188)   Les interrogatives intonatives vs. inversées

   a.     on peut pas faire les bruits des animaux? (0656)

   b.     ce n’est(-il) pas la Dalmatie ? (1399)136 ← 223 | 224

Nous rappelons que la grammaire 1 n’est censée générer que la négation monopartite, tandis que la grammaire 2 génère toujours les négations bipartites. Selon cette approche, nous nous attendons donc à une réalisation zéro de ne avec les variantes de la grammaire 1 et à une réalisation stable avec les variantes de la grammaire 2. Concernant la formation des interrogatives, présentée dans la première ligne du tableau (187), la cooccurrence avec ±ne est donc correctement prédite par l’approche diglossique, comme le désigne le symbole image.

Dans l’ensemble, seules trois variables montrent une covariation parfaite avec ±ne : la formation des interrogatives décrite ci-dessus, l’accord sujet-verbe (cf. (189)) et la forme du futur (cf. (190)). Mis à part l’objection que le nombre d’interrogations niées est très limité dans ce corpus, l’on pourrait soutenir que ne est toujours absent avec les interrogatives intonatives, c’est+pluriel et avec le futur périphrastique, tandis que sa réalisation est absolue avec l’inversion complexe, la tournure ce sont+pluriel et le futur simple.

   (189)   c’est+pluriel vs. accord correct

   a.     c’est pas mal les Autrichiens (0756)

   b.     des systèmes philosophiques qui ensuite ne sont pas applicables (1026)

   (190)   Le futur périphrastique vs. simple

   a.     moi je vais pas lire en allemand (0664)

   b.     alors qu’il avait dit qu’il n’aura pas de problèmes avec ses amis (1006)

Toutefois, la plupart des variables ne montre aucune covariation dans le sens de l’approche diglossique ou ne manifeste que des tendances qui ne sont pas formalisables en termes de deux grammaires.

Plus précisément, il est vrai que les formes [ja], faut, [i] et [t] ne sont jamais en cooccurrence avec ne, mais leur contreparties il y a, il faut, [il] et [ty] ne le sont pas non plus. Les pronoms nous et cela ne manifestent aucune occurrence dans une phrase négative dans le corpus, cependant la réalisation de ne avec leur variantes on et ça n’est ← 224 | 225 clairement pas de zéro, comme le prédirait l’approche diglossique.Les relatives en qui montrent elles aussi un taux de ne relativement élevé, mais il n’atteint jamais 100% des cas137. Pour l’accord du participe passé, nous ne trouvons qu’un seul exemple négatif, cf. (191). Dans celui-ci, l’accord est exprimé, mais ne est omis, ce qui selon l’approche diglossique devrait être impossible.

   (191)   parce que vous dites des choses qui sont pas fausses (0136) image

Nous avons déjà vu dans la section 4.4.1.3 qu’avec les sujets redoublés, la réalisation de ne est de zéro, comme le prédit l’approche diglossique :

   (192)   moi je vais pas lire en allemand (0664)

Ce fait, également observé par Massot (2010), amène celui-ci à conclure qu’il y a effectivement une diglossie en France. Toutefois, Massot (2010) ne teste pas l’implication inverse, à savoir, si la réalisation de ne avec les sujets simples est stable, comme la théorie de la diglossie le prédit. Dans notre corpus, le taux de +ne avec les sujets non-redoublés ne correspond environ qu’à la moyenne du corpus, qui est de 18% +ne, ce qui constitue une preuve contre la théorie des deux grammaires.

La même observation est valable pour les constructions clivées (cf. section 4.4.5.2) : dans les trois clivées négatives trouvées dans le corpus, ne est absent (cf. (193)), mais par contre dans les énoncés suivant l’ordre des mots non-marqué SVO, sa réalisation est de 19% +ne.

   (193)   c’est pas [NomPr] qui est en train de parler (1996)

L’emploi de ±ne avec le passé composé correspond lui aussi à la moyenne du corpus, tandis que le passé simple n’apparaît dans aucun énoncé négatif. Finalement, selon l’approche diglossique, +ne serait censé se regrouper avec les liaisons facultatives réalisées. ← 225 | 226

   (194)   Liaison facultative

   a.     c’est pas nous qu’on veut # être naïfs (0466)

   b.     ce n’est pas [z] une religieuse (1517)

   c.     que le glossaire de Reichenau n’a pas # été une (option ?) (1625)

En effet, comme prédit par l’hypothèse diglossique, +ne n’est jamais en cooccurrence avec une liaison supprimée, cf. (194)a. Si ne est réalisé, ceci accroît les possibilités d’une liaison, cf. (194)b. Cependant, il y a également des occurrences de +ne sans liaison, comme celle en (194)c. Pour conclure sur le critère de la cooccurrence entre ±ne et les autres variantes attribuées aux deux grammaires du français, nous constatons que la cooccurrence entre ces variantes est plutôt marginale et inconsistante. Jusqu’à ce point de la discussion, il n’y a aucun indice empirique de l’existence de deux variétés distinctes, entre lesquelles les locuteurs alternent, comme le soutiennent Culbertson (2010), Massot (2010), Zribi-Hertz (2011) et Koch/Oesterreicher (22011). Au contraire, il semble que les locuteurs mélangent librement les variantes attribuées aux deux grammaires. Pour maintenir l’hypothèse de la diglossie francophone, nous serions donc forcés d’admettre une vaste gamme de variation à l’intérieur des deux grammaires. Cependat, ceci n’est pas souhaitable, vu que l’hypothèse a été introduite dans le seul but d’expliquer la variation observée en français.

Le troisième critère pour l’évaluation de l’approche diglossique concerne les variantes des clitiques sujet qui devraient refléter (selon Culbertson 2010 : 91, cf. aussi Culbertson/Legendre 2008) l’existence des deux grammaires. Ce critère a été testé par Meisner/Pomino (2014) sur notre corpus et nous allons résumer à continuation les résultats les plus importants de cette évaluation.

Meisner/Pomino (2014) constatent qu’il serait effectivement possible de projeter les variantes clitiques trouvées dans notre corpus (cf. le tableau (62) dans la section 2.2.5.2) sur les deux grammaires proposées par les défenseurs de l’approche diglossique. Cette idée est illustrée dans la figure sous (195), où tous les éléments dans la section grise appartiendraient à la grammaire 1. Ces éléments sont monosegmentaux et seraient des préfixes flexionnels du verbe qui ne peuvent jamais être en cooccurrence avec ne (cf. section 2.3.3). Par contre, les éléments dans ← 226 | 227 les cases blanches seraient forcément ambigus, vu qu’ils sont parfois en cooccurrence avec ne et parfois non, c’est-à-dire qu’ils appartiendraient en même temps aux deux grammaires: dans la grammaire 1, ils seraient des préfixes incompatibles avec ne et dans la grammaire 2, de vrais clitiques permettant l’insertion de ne.

   (195)   Les variantes clitiques dans notre corpus selon l’hypothèse diglossique138 (cf. Meisner/Pomino 014)

    image

Meisner/Pomino (2014) concluent que la possibilité de ‘distribuer’ les variantes clitiques sur les deux grammaires comporte plusieurs désavantages. Tout d’abord, l’on se demande pourquoi il y a dans la grammaire 1 aussi bien des formes fortement érodées que des formes bisegmentales. Nous nous attendrions plutôt à une distribution binaire sur les deux grammaires, comme celle du démonstratif ce : la forme monosegmentale [s] n’est jamais en cooccurrence avec ne et la forme bisegmentale [simage] manifeste une présence absolue de ne. ← 227 | 228

Ensuite, nous pouvons nous demander si la grammaire 2, donc le français standard, existe vraiment hors des manuels de grammaire, et si oui, quelles seraient ses propriétés : au niveau des pronoms, il n’y aurait qu’une seule forme, à savoir [simage], qui appartiendrait clairement et exclusivement à cette variété. Pour conclure sur les variantes pronominales, l’évaluation du critère des formes clitiques nous amène lui aussi à refuser l’hypothèse diglossique.

Le dernier critère pour l’évaluation de l’approche diglossique concerne la distribution des variantes clitiques dans notre corpus. Nous nous attendrions à ce que les variantes attribuées à la grammaire 1 soient davantage utilisées dans les situations de l’immédiat, tandis que celles pouvant appartenir à la grammaire 2 apparaissent plutôt dans les situations de distance communicative. Ce dernier critère a lui aussi été évalué par Meisner/Pomino (2014) et leurs résultats quant à la distribution des formes clitiques dans notre corpus figurent sous (196).

   (196)   Les variantes des clitiques sujet dans les sous-corpus de l’immédiat et de la distance communicative139 (cf. Meisner/Pomino 2014)

    image

Le diagramme (196) montre que seul un nombre restreint de variantes semble appartenir clairement à l’un des deux sous-corpus: ceci vaut pour la variante [t] de tu, qui apparaît uniquement dans le corpus de l’immédiat ← 228 | 229 (cf. la ligne rouge), tandis que [nu]/[nuz] et la variante impersonnelle l’on, qui est marquée comme extrêmement soutenue, sont restreintes au sous-corpus de la distance communicative (cf. la ligne bleue).

Tous les autres éléments sont présents dans les deux sous-corpus et se distinguent uniquement par leurs fréquences. Dans le corpus de la distance, les occurrences de tu et je sont rares, tandis que nous et vous apparaissent plus fréquemment. Les variantes de la troisième personne et de on ainsi que [imageimage] sont représentées de manière assez équilibrée dans les deux sous-corpus. Étant donné que le pronom on est souvent caractérisé comme la variante informelle de nous (cf. entre autres Coveney 2010 : 134, le tableau (187) et la section 2.3.3), l’on pourrait être surpris par sa fréquence élevée dans la distance communicative. Néanmoins, vu que on s’emploie également comme pronom impersonnel stylistiquement neutre, sa présence élevée dans la distance communicative est compréhensible.

Étant donné que ce sont les mêmes variantes qui apparaissent dans les deux sous-corpus, la question qui se pose est de savoir comment ces données sont liées à l’hypothèse d’une diglossie.

S’il est correct de supposer que le sous-corpus de l’immédiat devrait représenter la grammaire 1, tandis que le sous-corpus de la distance contiendrait des énoncés générés par la grammaire 2, nous sommes amenés à conclure qu’il n’y a aucune caractéristique idiosyncratique qui permet de distinguer les deux grammaires, car presque toutes les variantes apparaissent dans les deux sous-corpus.

En résumant les résultats obtenus, les données dans notre corpus nous permettent de réfuter clairement l’hypothèse diglossique. Il semble plus convaincant d’admettre tout simplement qu’il existe une variation à l’intérieur de la grammaire du français et d’essayer d’expliquer cette variation en termes de régularités internes, par exemple comme nous le proposons dans les sections 5.2 et 5.3 (cf. aussi Coveney 2011, Gadet 2007, Meisner 2013 et Rowlett 2013 pour davantage d’arguments empiriques et théoriques contre l’approche diglossique). ← 229 | 230

5.1.4  L’approche pragmatique: ne comme une particule emphatique

En français québécois, la particule ne semble apparaître, depuis presque cent ans, seulement dans des contextes moralistes, sérieux ou emphatiques, c’est-à-dire dans des contextes pragmatiquement définis (cf. Poplack/St-Amand 2009, Sankoff/Vincent 1980 et section 2.2.5.7). Les analyses qualitatives récentes des contextes +ne montrent que l’idée d’une évolution de ne vers une particule pragmatique est également soutenue par un nombre croissant de corpus français hors du Québec. Ceci vaut par exemple pour le français en ligne (van Compernolle 2008a,b et section 2.2.1.2) ainsi que pour le français phonique informel de Suisse (Fonseca-Greber 2007) et de France (van Compernolle 2009). L’on pourrait donc éventuellement comparer ces variétés du français avec certains dialectes flamands qui ont développé une particule pragmatique à partir de l’ancienne particule négative en (cf. Breitbarth/Haegeman à paraître et section 2.2.5.7).

Une remarque méthodologique est de mise ici: à la différence du français, qui est une langue standardisée et nationale avec une grande tradition littéraire, ces dialectes flamands ne sont pas normés et appartiennent surtout au domaine de l’immédiat. Ceci implique que les dialectes flamands permettent de tester l’existence de règles grammaticales qui exigent ou interdisent l’emploi de la particule en, tandis qu’il serait presque impossible de trouver un francophone prêt à confirmer l’agrammaticalité de la variante +ne dans une construction donnée, car en français standard l’emploi de ne est obligatoire (cf. Coveney 1998 et Meisner 2013 pour des tentatives d’analyses de l’acceptabilité de ±ne dans divers contextes).

Pour vérifier l’hypothèse pragmatique, nous suivons donc la méthodologie établie par Fonseca-Greber (2007) et raffinée par van Compernolle (2009). Les deux contextes principaux pour +ne que Fonseca-Greber (2007 : 258-260) identifie sont: le ne micro-stylistique et le ne emphatique. Le premier terme désigne l’introduction de +ne comme marque stylistique formelle dans une conversation généralement plutôt informelle, déclenchée par l’évocation du ‘monde institutionnel’ (règles, lois, administration etc., cf. Fonseca-Greber 2007 : 258). Le ← 230 | 231 deuxième marque l’emphase en cooccurrence avec des traits phonologiques emphatiques, comme la répétition ou la combinaison d’un accent syllabique et une vitesse réduite, ce qui est confirmé par van Compernolle (2009) :

   (197)   Indeed, the combination of slowed speech and syllable stress during a negation appeared to produce an environment that nearly categorically favored ne retention. (van Compernolle 2009 : 11)

Vu que dans nos situations de distance, ce que Fonseca-Greber (2007) conçoit comme ‘discours institutionnel’ est omniprésent, il semble plus intéressant d’examiner les exemples +ne des situations de l’immédiat afin de tester d’éventuelles alternances du type micro-stylistique ou emphatique. Il s’agit d’un résidu relativement restreint qui figure en (198).

   (198)   Les exemples +ne issus des situations de l’immédiat

   image

L’exactitude des prédictions de la théorie du ne-pragmatique est indiquée, comme dans la section précédente, par des symboles situés derrière les exemples en (198).

Les deux premiers exemples, en (198)a et b, ne laissent soupçonner aucune motivation pragmatique pour +ne. Au contraire, dans ces cas, ← 231 | 232 il semble plus convainquant d’expliquer la présence de ne par le sujet grammatical lourd, qui, dans l’analyse de corpus, s’est avéré être le facteur le plus puissant conduisant à la réalisation de ne (cf. section 4.4.1.1). Les deux exemples suivants, (198)c et d, cependant, semblent être de bons candidats pour une explication emphatique de +ne.

   (199)   moi Pierre Boulle je veux pas / JE – NE – VEUX – PAS / je l’ai pas lu

En (199) figure le contexte direct de l’énoncé (198)c. La locutrice, une élève de la banlieue parisienne, se prononce sur ses préférences pour l’examen oral qui l’attend. Elle produit une série de trois énoncés négatifs, dont seul le deuxième comprend ne. Ce dernier est par ailleurs caractérisé par l’intonation staccato décrite comme typique des négations emphatiques par van Compernolle (2009 : 11) : chaque syllabe est accentuée, le débit de parole est réduit par rapport au reste de l’énoncé et les morphèmes sont séparés par des micropauses. L’exemple (198)c répété sous (199) contient donc clairement un ne emphatique selon les critères de van Compernolle (2009 : 11).

Pour comprendre l’exemple suivant, (198)d, nous avons besoin de son contexte plus large, qui figure en (200).

   (200)   Le contexte de l’exemple (198)d (énoncé 2590)

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L’élève A (la même qui produit l’exemple précédent (198)c) raconte comment s’est déroulé l’horrible examen oral qu’elle vient de passer. Sa camarade lui rappelle que l’examen a été enregistré et que elle, la chercheuse, pourrait faire repasser l’enregistrement en cours. A supplie ensuite la chercheuse de ne pas repasser l’enregistrement et ajoute après une micropause le deuxième élément négatif jamais. L’emploi insistant de pas et jamais à la fois en (198)d/(200) indique très clairement qu’il s’agit d’un emploi emphatique de ne dans ce cas aussi.

Les exemples suivants, (198)e à h, ne peuvent pas être identifiés comme des emplois emphatiques ou pragmatiquement motivés de ne. ← 232 | 233 Pour (198)e, l’on pourrait à la rigueur supposer qu’il s’agit d’un discours ‘institutionnel’, puisque le sujet du travail est thématisé. Néanmoins, étant donné qu’il y a de nombreux exemples sans ne dans le corpus qui thématisent le même sujet, cette argumentation ne semble pas suffisante, comme le constate aussi Fonseca-Greber (2007 : 259) : « A public or institutional topic does not guarantee a micro-shift in register to include ne usage ». Nous notons également que les exemples (198)e et f comportent un élément prosodiquement lourd (la conjonction mais et le pronom ça) dans le contexte gauche de la variable ±ne. (La section 5.2.4 montrera pourquoi ceci peut être pertinent pour la réalisation de ne.)

Le dernier exemple, en (198)h, mérite d’être commenté. Il est produit lors d’une discussion métalinguistique concernant la construction du verbe allemand gehen ‘aller’, menée en alternance codique entre le français et l’allemand. L’assistante d’allemand (A) explique les pièges de cette construction, en se basant pour cela sur un texte allemand que l’élève (B) a sous les yeux.

   (201)   Le contexte de l’exemple (198)h (0862, allemand en caractères gras)

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L’énoncé 0862 est donc pratiquement la traduction d’une phrase tirée d’un texte écrit en allemand, un commentaire métalinguistique. Par conséquent, il n’est pas surprenant que la locutrice, une élève de la banlieue parisienne, ait recours à la forme normativement correcte, même si ni le contexte grammatical ni la situation le lui demandent.

Pour conclure cette section, nous pouvons retenir que les caractéristiques intonatives de l’emphase formulées par van Compernolle (2009) peuvent aider à identifier et expliquer certaines occurrences de +ne qui, autrement, resteraient inexplicables. Toutefois, la majorité des ← 233 | 234 exemples rapportés ici échappe aux critères micro-stylistiques discutés ou pourrait tout aussi bien être expliquée par des facteurs linguistiques (le type de sujet, l’environnement phonologique etc.)140. Une analyse discursive prudente peut tout de même nous faire découvrir de nouveaux aspects intéressants de la variation autour de ±ne et nous amener à une compréhension plus profonde des données, comme le dernier exemple l’a montré.

5.1.5  L’approche du contact linguistique

La dernière hypothèse évaluée ici a surgi de notre analyse de corpus (cf. section 4.3.4) et n’a, à notre connaissance, jamais été évoquée dans la littérature scientifique relative au présent sujet. Elle concerne l’interaction entre la généralisation de la négation monopartite et le statut bilingue des locuteurs. Nous nous demandons s’il est possible que les locuteurs bilingues, qui ne réalisent dans notre corpus aucun ne, généralisent la négation monopartite par analogie syntaxique (angl. syntactic borrowing) avec leurs deuxièmes langues maternelles.

Afin d’approfondir cette hypothèse, considérons la syntaxe négative dans les langues de contact attestées dans notre corpus.

   (202)   L’expression de la négation dans les langues de contact (cf. Dryer 2011b)

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← 234 | 235

En effet, dans trois des quatre langues de contact, à savoir l’anglais, le suisse allemand et le turc, la négation est exprimée par un seul élément (particule ou affixe) postverbal (VNEG):

   (203)   La négation postverbale dans les langues de contact

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En arabe, la situation est un peu plus complexe: Haspelmath et al. (2011) notent 21 variétés diatopiques de l’arabe. En arabe standard ainsi que dans les variétés orientales de la région du golfe, la négation préverbale (VNEG) est obligatoire, comme l’exemple (204) le montre.

   (204)   La négation préverbale dans les dialectes arabes orientaux → par exemple dans l’arabe parlé au Koweït (cf. Brustad 2000 : 280)

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   (205)   La négation bipartite pré et postverbale dans les dialectes arabes occidentaux → par exemple en arabe marocain (cf. Brustad 2000 : 279)

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← 235 | 236

Dans les dialectes occidentaux du Maghreb (par exemple en marocain), la négation bipartite illustrée en (205) (NEGVNEG) est le procédé standard (cf. Brustad 2000 : 277-314, Cowan 1958 : 99 et Harrel 1962 : 152). Malheureusement, il n’est plus possible de retracer la provenance géographique des familles des trois locuteurs franco-arabes dans notre corpus afin de savoir s’ils emploient une négation préverbale monopartite ou bipartite dans leurs autres langues maternelles. Néanmoins, nous savons que, contrairement aux autres langues de contact, l’arabe ne présente jamais une négation postverbale unique.

Dans l’ensemble, l’on peut se demander si l’hypothèse du contact linguistique permet d’expliquer le fait que tous les bilingues dans le corpus sont des locuteurs du type B ne réalisant que la particule négative postverbale.

Quant aux bilingues parlant le français en plus de l’allemand, l’anglais ou le turc, il semble plausible qu’ils généralisent la négation monopartite de leurs deuxièmes langues maternelles, vu qu’en français deux stratégies sont admises. Toutefois, les trois locuteurs franco-arabes, qui dans leur deuxième langue emploient une négation préverbale ou bipartite, seraient censés, selon l’hypothèse du contact linguistique, généraliser la variante bipartite. Un deuxième argument contre l’hypothèse du contact linguistique est le fait que le type B (i. e. les locuteurs sans ne) comprend non seulement des locuteurs bilingues, mais également des locuteurs monolingues. L’hypothèse du contact linguistique n’offre donc qu’une explication partielle des faits observés. Néanmoins, une piste prometteuse pour de futurs travaux de recherche a été découverte. Une étude ciblée et approfondie de l’interaction entre le bilinguisme et la variation ±ne serait particulièrement souhaitable.

5.1.6  Conclusion intermédiaire

Dans les sections précédentes, nous avons vu que les cinq approches de la variation ±ne offrent des explications prometteuses mais seulement partielles de la variation observée. ← 236 | 237

Premièrement, la conception de ±ne comme variable sociolinguistique (cf. Armstrong/Smith 2002 : 23, Coveney 22002 : 55, Gadet 1997b, Labov 1972) ne reflète pas la réalité de notre corpus, dans lequel le francophone moyen sans spécification sociodémographique quelconque montre les deux variantes +ne et -ne, généralement en fonction des facteurs linguistiques. Deuxièmement, l’incompatibilité entre ne et d’autres clitiques, proposée par Ashby (1977), Culbertson/Legendre (2008), Larrivée (2014) et Posner (1985 : 189) n’est qu’une forte tendance dans le corpus, mais n’a rien de régulier et ignore complètement le caractère continuel du paradigme dit ‘clitique’ (cf. section 2.2.5.2). Troisièmement, l’approche diglossique, qui soutient que les francophones vivraient entre deux grammaires, le français standard et le français de l’immédiat (cf. Culbertson 2010, Massot 2010, Mensching 2008, Koch/Oesterreicher 22011 et Zribi-Hertz 2011), manque de preuves empiriques et semble avoir été construite ad hoc dans le but, justemment, d’expliquer des phénomènes variationnels comme celui de ±ne. Quatrièmement, l’approche pragmatique, qui soutient que ne serait désormais devenu une particule pragmatique ou d’emphase (cf. van Compernolle 2008a,b, 2009, Fonseca-Greber 2007, Poplack/St-Amand 2009, Sankoff/Vincent 1980) comparable à en en flamand de l’ouest (cf. Breitbarth/Haegeman à paraître), offre des perspectives d’analyse qualitative ponctuelles de certains exemples, mais aucunement une explication globale de l’absence et de la présence de ne. Finalement, le statut bilingue des locuteurs comme possible déclencheur de l’absence totale de ne en français, découvert par hasard dans notre analyse de corpus, devrait être examiné en profondeur avant de pouvoir affirmer qu’il s’agit d’une explication valable de la variation ±ne.

Vu les difficultés à trouver une explication globale de la variation ±ne, nous allons (ré)examiner dans le prochain sous-chapitre un facteur dont l’importance pour ±ne est bien connue (cf. Ashby 1976 : 128, 1981 : 677, Le Bidois/Le Bidois 1938 : 655, Lüdicke 1982 : 45, Coveney 22002 : 77-78), mais qui a été quelque peu négligé dans les analyses de corpus et qui reste donc jusqu’à présent exclu des explications théoriques de cette variable: il s’agit de l’influence de la prosodie. ← 237 | 238

5.2  Proposition d’une explication prosodique de ±ne en français

5.2.1  Pourquoi une explication prosodique?

Dès les premiers travaux sur le phénomène de variation ±ne de Jespersen (1917, 1924), la faiblesse prosodique de ne a été associée avec sa disparition, comme la citation de Le Bidois/Le Bidois (1938) en (206) témoigne.

   (206)   La négation ne, étant à la fois monosyllabique et proclitique, se réduit ainsi fréquemment à la seule lettre n […]. N’ayant plus de voyelle sonore où s’appuyer, l’n [sic] tombe à son tour et d’autant plus facilement que l’auxiliaire de négation. (Le Bidois/Le Bidois 1938 : 655)

Dans cette perspective et dans celle diachronique et typologique adoptée par Jespersen (1917, 1924), la faiblesse de ne constitue l’explication par excellence au besoin de le renforcer par d’autres éléments et à sa disparition successive (cf. Jespersen 1992 [1924] : 479).

Cependant, dans une perspective synchronique variationnelle, le système prosodique du français (cf. section 5.2.2) et son rôle pour la variable ±ne restent, à notre connaissance, exclus des explications théoriques décrites en section 2.4, et ce même si le contexte phonétique de ±ne et le débit de parole s’avèrent empiriquement pertinents (cf. Ashby 1976 : 128, 1981 : 677, Coveney 22002 : 77-78, Lüdicke 1982 : 45). Nous nous proposons donc de montrer, par la suite, qu’une explication prosodique de ±ne émerge tout naturellement d’une évaluation prudente de l’ensemble des données empiriques disponibles.

La prosodie est tout d’abord un ‘métafacteur’ qui intègre les facteurs linguistiques qui se sont avérés pertinents pour la réalisation de ne dans l’analyse multifactorielle (cf. sections 4.5.1 et 5.2.4), c’est-à-dire l’effet des sujets lourds, légers et redoublés et des séquences proclitiques ainsi que celui des principales et des subordonnées. De plus, même le type de situation communicative, le seul facteur extralinguistique statistiquement significatif dans l’analyse multifactorielle, se laisse inté ← 238 | 239 grer dans l’approche prosodique : ceci se fait à travers la fréquence des éléments linguistiques pertinents pour ±ne, qui varie considérablement en fonction de la situation (cf. section 5.3). Finalement, l’approche proposée ici permet l’intégration de certaines lignes argumentatives provenant d’autres approches de ±ne (cf. section 5.4.2).

Ainsi, une évaluation prudente du facteur prosodique permet l’explication de tous les exemples négatifs du corpus et l’intégration de bon nombre d’explications proposées jusqu’à présent dans la littérature, ce que les approches alternatives évaluées dans la section 5.1 n’ont pas réussi à faire.

5.2.2  rosodie du français

Toutes les descriptions de la prosodie du français assument un accent primaire final, assigné à la dernière syllabe pleine (i.e. sans schwa) d’un groupe accentuel. Ce groupe sera désigné par la suite comme AP (« accentual phrase », cf. Jun/Fougeron 2000 : 210 aussi « stress group » Di Cristo 1998 : 196 ou « prosodic phrase» Welby 2003 : 10).

Contrairement à d’autres langues romanes (cf. it. anCOra [aŋimageko :ra] ‘encore’ vs. ANcora [imageaŋko :ra] ‘ancre’), l’accent principal du français n’a aucune fonction distinctive. Il est assigné selon trois principes (cf. Di Cristo 1998 : 196 suivant Garde 1968): d’abord, le principe de l’accentogénéité, qui effectue la sélection des éléments accentuables (généralement des mots lexicaux), ensuite le critère du groupage, qui unit les éléments lexicaux aux clitiques qui l’accompagnent, et finalement le principe de la tête à droite, qui assigne l’accent à la dernière syllabe accentuable du groupe. Les deux derniers principes expliquent pourquoi les clitiques, même s’ils sont généralement inaccentués, peuvent, en position finale, porter un accent:

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Si un groupe accentuel se trouve en position finale dans un groupe intonatif, l’accent final coïncide avec le contour tonal croissant ou caduc de l’intonation. ← 239 | 240

Par ailleurs, la plupart des chercheurs soutiennent que le français possède un accent initial optionnel, désigné par la suite comme Hi (cf. « initial high tone », Jun/Fougeron 2000 : 210, aussi « accent initial », « accent secondaire» ou « ictus mélodique », Jun/Fougeron 2000 : 211), qui apparaît « near the beginning of the phrase» (Welby 2003 : 11).

Contrairement à l’accent final, l’accent initial n’apparaît pas dans tous les groupes accentuels. Il semble y avoir un certain consensus sur le fait que l’accent initial se place sur l’une des premières syllabes du premier mot lexical des groupes accentuels polysyllabiques. Jun/Fougeron (2000) notent à cet égard :

   (208)   […] we noticed that the realization of Hi is sensitive to the presence of a function word. When an AP begins with one or more function words, especially when the function words are monosyllables, Hi tends to be realized after all the function words. (Jun/Fougeron 2000 : 212)

Hi est donc réalisé au début de la phrase uniquement sur les morphèmes lexicaux et non pas sur les proclitiques grammaticaux, qui, comme nous l’avons vu dans la section 2.2.5.2, sont inaccentuables. La sensibilité de l’accent initial à l’information lexicale a déjà été observée par Hirst/Di Cristo (1996), qui montrent que Hi est lié au début d’un mot lexical, et par Vaissière (1997), qui propose que l’accent initial se situe sur la première ou la deuxième syllabe du premier mot lexical.

Dans les groupes accentuels lexicaux, l’accent initial est réalisé sur la première ou la deuxième syllabe, comme les résultats d’un travail de Jun/Fougeron (2000 : 211-212) sur la prononciation des lexèmes dis- et polysyllabiques (comme par exemple in-vite, in-vi-ter, in-di-vi-du, indi-vi-du-a-lisme, in-di-vi-du-a-li-té, in-di-vi-du-a-li-sa-tion) en (209) le montrent. ← 240 | 241

   (209)   La position de l’accent initial dans les AP lexicaux de 2 à 8 syllabes

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Le diagramme (209) montre que dans les lexèmes dis- et trisyllabiques, comme invite et inviter, l’accent initial est généralement placé sur la première syllabe. Dans les lexèmes de quatre syllabes ou plus (par exemple. individu, individualisme, individualité et individualisation), Hi se situe sur la deuxième syllabe.

Contrairement à sa position, les fonctions de l’accent initial ne sont pas encore complètement explorées. Il semble clair que l’accent initial ne doit pas être confondu avec l’accent emphatique (cf. c’est DEgeulasse, Di Cristo 1998 : 198), même s’il apparaît dans la même position. Son absence ou présence ne semble pas entraîner une différence pragmatique, mais Fónagy (1979) note tout de même qu’il forme avec l’accent final un arc accentuel qui facilite la reconnaissance de l’unité sémantique du groupe. Welby (2003 : 61-223) confirme dans une expérience perceptuelle que l’accent initial sert à la segmentation de la chaîne parlée et à la reconnaissance du début d’un mot lexical. Astésano/Bard (2003) constatent qu’il marque au niveau rythmique et ← 241 | 242 structurel la frontière gauche d’un groupe accentuel et qu’il peut servir comme ressource de désambiguïsation prosodique.

Au niveau phonétique, aussi bien l’accent initial que l’accent final se manifestent par une proéminence tonale. Selon Di Cristo (1998 : 199), l’accent final montre également des signaux temporels comme le prolongement de la syllabe portant l’accent et la réduction de la syllabe suivante. Welby (2003 : 11) note que l’accent initial peut être lui aussi accompagné d’un allongement syllabique et d’une intensité élevée. Astésano/Bard (2003 : 503) soutiennent que l’accent initial se distingue phonétiquement de l’accent final par l’allongement de l’attaque de la syllabe (au lieu de la rime).

Même si l’accent initial est aujourd’hui complètement intégré dans le système prosodique du français, il semble être un phénomène relativement récent dans l’évolution de cette langue. Selon Welby (2003 : 13), il a été condamné jusqu’au début du 19e siècle par les grammairiens, qui le considéraient comme atypique du français ou comme une émanation du français populaire (cf. Delattre 1940). De nos jours, il est cependant observable dans toutes les situations de communication, également dans la distance communicative (cf. Welby 2003 : 14).

5.2.3  Le modèle prosodique de Jun/Fougeron (2000)

L’argumentation qui suit se basera surtout sur l’accent initial et sa sensibilité à la nature grammaticale ou lexicale des morphèmes qui peuvent le porter. Nous allons plus précisément argumenter que l’omission fréquente de la particule ne avec les sujets clitiques est due à une tendance de compensation prosodique. Comme les séquences proclitiques ne peuvent pas porter l’accent initial, ils vont à l’encontre du principe eurythmique. Selon ce principe, évoqué par Dell (1984), le français favorise l’alternation des syllabes fortes et faibles afin d’éviter des séquences rythmiquement déséquilibrées (cf. Di Cristo 1998 : 197). À travers l’omission du ne, une séquence clitique peut être réduite et le groupe accentuel mieux équilibré. ← 242 | 243

Cette idée sera explicitée à l’aide d’un modèle prosodique de Jun/Fougeron (1995, 2000, 2002) et Fougeron/Jun (1998)142. Il s’agit d’un modèle développé dans le cadre de la théorie autosegmentale-métrique selon Pierrehumbert (1980), qui formalise les tendances intonatives décrites dans la section 5.2.2 ci-dessus. Jun/Fougeron (2000) décrivent l’intonation à l’aide des tons discrets (haut: H, bas: L, accent:*, frontière : %), situés sur une couche tonale autonome et associés aux syllabes fortes (σs) (cf. angl. CHOC(o)late [imagetimageimagekσs.limaget] vs. all. SchokoLAde, [imageo.ko.imagela :.σsdimage], Pustka 2011 : 141).

En français, l’accent principal final (H*) est associé à la dernière syllabe d’un groupe accentuel et l’accent secondaire initial (Hi) tombe sur la première ou la deuxième syllabe. Le contour intonatif basique d’un AP en français est donc: /LHiLH*/ (cf. Jun/Fougeron 2000 : 210). Plusieurs APs forment une unité d’intonation (IP), qui est délimitée par un ton de frontière (%) (cf. Jun/Fougeron 2000 : 210). La structure modèle d’un AP figure en (210).

   (210)   La structure intonative d’un AP selon Jun/Fougeron (2000 : 214)

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← 243 | 244

Jun/Fougeron (2000 : 214) assument l’existence de quatre tons basiques associés à un AP. La réalisation concrète des accents varie en fonction du nombre et de la nature (grammaticale ou lexicale) des morphèmes dans un AP, du débit de parole et du style individuel du locuteur.

L’AP peut être monosyllabique (par exemple Paul) ou comporter jusqu’à environ huit syllabes (par exemple in-di-vi-du-a-li-sa-tion). Dans un AP monosyllabique, seul H* est réalisé. Pour les autres types d’AP, Jun/Fougeron (2000 : 216) proposent cinq réalisations concrètes du contour intonatif abstrait /LHiLH*/:

   (211)   Cinq réalisations possibles de AP /LHiLH*/ selon Jun/Fougeron (2000 : 216)

Five types of surface realizations of AP (/LHiLH*/) when not all four underlying tones are realized. The tone(s) in a parentheses refers to the tone(s) not realized due to undershoot.

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En règle générale, si l’AP se compose d’au moins quatre syllabes, les quatre tons sous-jacents sont réalisés. En (211)a-e figurent les réalisations alternatives qui se manifestent si certains tons abstraits ne sont pas réalisés (cf. « undershot », Jun/Fougeron 2000 : 216). Les auteurs observent le contour (211)a [LH*] pour les AP mono- ou dissyllabiques: PAULH* ou méDITEH*. Pour les trisyllabiques, il y a quatre possibilités différentes: (211)a [LH*], (ex. mé(di)TERH*) b [LLH*] (ex. médiTER), c [LHiH*] (cf. méDIHiTERH*) ou d [HiLH*] (ex. HidiTERH*). Finalement, un AP polysyllabique peut également montrer le contour en (211) e [LHi(L)L*] si l’AP est suivi par un autre AP qui commence en Hi (ex. méDIHitaTIONL* INHiiTIALEH*) ou s’il est le dernier AP dans un IP qui se termine en L% (ex. j’aDOREH* la MÉHiditaTIONL%). ← 244 | 245

5.2.4  Application à ±ne

5.2.4.1  L’influence prosodique des sujets légers

La réalisation et la position de l’accent initial Hi dépendent non seulement de la longueur d’un AP, mais également de sa composition en termes d’unités grammaticales et lexicales. Contrairement aux AP lexicaux, dans les AP qui commencent sur un ou plusieurs morphèmes grammaticaux (comme les clitiques sujet, objet ou de négation), sur lesquels Hi ne peut pas être réalisé, l’accent tombe obligatoirement sur la première syllabe du premier élément lexical qui est, dans les cas qui nous intéressent ici, généralement le verbe, cf. (212).

   (212)   Les positions de Hi (en gris) dans les AP lexicaux et grammaticaux (cf. Jun/Fougeron 2000 : 21)143

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← 245 | 246

La comparaison schématique des positions de Hi en (212) montre que l’accent initial (en gris) tombe sur la première ou la deuxième syllabe d’un AP lexical en fonction de sa longueur, comme désigné en (212) a. Par contre, dans les APs qui débutent par une séquence de clitiques, comme en (212)b, sa position est surtout conditionnée par les propriétés syntactico-prosodiques des syllabes contenues dans l’AP : vu que les clitiques grammaticaux sont inaccentuables, Hi devrait tomber par défaut sur la syllabe initiale du verbe, cf. (212)b. Par conséquent, un nombre croissant de clitiques préverbaux implique un déplacement à droite de l’accent initial jusqu’à la 5e syllabe. Il n’y a donc qu’une seule réalisation parallèle de Hi, désignée par le cadre pointillé en (212), entre les deux types d’AP en (212)a et b: celle sur la deuxième syllabe. Seul l’AP dans lequel le clitique négatif ne est omis en (212)b manifeste alors le même contour intonatif que les APs lexicaux en (212)a.

Si nous partons du fait que le contour intonatif assumé en (210) par Jun/Fougeron (2000 : 214) présente la structure prosodique générale du français (et non seulement celle des APs lexicaux ou comportant un seul clitique), il est surprenant que les APs contenant des proclitiques en (212)b se distinguent autant des APs lexicaux en (212)a quant à la position de Hi. De plus, le contour intonatif des APs comportant plus d’un proclitique (schématisé en (212)b) entraîne une série d’inconvénients prosodiques qui contredisent le principe eurythmique de Dell (1984):

   (213)   Inconvénients prosodiques des APs comportant une séquence de proclitiques

   a.     Difficultés articulatoires d’une série de syllabes inaccentuées

   b.     AP déséquilibré: syllabes inaccentuées à gauche vs. accumulation des tons à droite

   c.     Rapprochement défavorable (cf. accent clash) de l’accent initial Hi en direction de l’accent principal final H*

Nous montrerons, par la suite, que les différences entre les deux types d’APs en (212)a et b aussi bien que les inconvénients prosodiques des APs comportant des proclitiques, listés en (213), peuvent être surmontés par une série de stratégies de compensation, entre autres par l’omission du ne: ← 246 | 247

   (214)   Stratégies de compensation dans les APs comportant plus d’un proclitique

   a.     Omission du ne (= syncope d’une syllabe atone sémantiquement superflue)

   b.     Réduction phonétique des proclitiques (= omission du schwa/d’autres voyelles, dévoisement)

   c.     Fusions entre clitiques (ex. cod+coi: le+lui > lui) ou clitique et verbe

Ceci revient à dire que la structure intonative proposée par Jun/Fougeron (2000) en (210) vaut pour tous les APs du français et tend possiblement à être réalisée dans tous les contextes grammaticaux du français: nous partons alors de l’idée qu’il y a une forte tendance à réaliser Hi sur l’une des premières syllabes d’un AP. Ce postulat de base permet d’expliquer et de réinterpréter les phénomènes de variation linguistique observés en français moderne, listés en (214), comme des stratégies de compensation prosodique.

La première stratégie compensatrice est l’omission de la particule de négation ne, dont l’effet est illustré en (215), ce qui permet un rapprochement entre les structures contenant des proclitiques et le contour prosodique des APs soutenu par Jun/Fougeron (2000)144.

   (215)   L’omission de ne comme stratégie de compensation prosodique

   image

Comme la figure en (215) le montre, l’accent initial se déplace vers le début du groupe accentuel si ne est omis. Cette position sur la deuxième syllabe est le lieu naturel de Hi, ce qui fait qu’en présence d’un ou de plusieurs autres proclitiques (marquant le sujet, le COD, COI etc.), les structures sans ne sont clairement favorisées. ← 247 | 248

En conlusion, nous constatons que l’accent initial Hi est réalisé de préférence sur l’une des premières syllabes d’un groupe accentuel. Ce fait est indépendant de la structure interne de l’AP et a été prédit par de nombreux experts de la phonologie française (cf. Jun/Fougeron 1995, 2000, 2002, Di Cristo 1998, Astésano/Bard 2003, Welby 2003). Dans les APs comportant des proclitiques, l’omission du ne et d’autres stratégies de compensation prosodique (décrites dans la section suivante) soutiennent la réalisation de Hi dans cette position initiale naturelle, ce qui n’est pas nécessaire dans les APs lexicaux (cf. section 5.2.4.3). Plusieurs analyses de corpus (y compris la nôtre, cf. sections 4.4.1 et 4.5.1) ont prouvé statistiquement que l’omission de ne est provoquée en premier lieu par les sujets clitiques légers. Nous avons vu que ceci peut être expliqué par les stratégies de compensation prosodique conduisant à la réduction des séquences proclitiques, par exemple à travers l’omission de ne. Dans ce sens, la variation ±ne est un épiphénomène des caractéristiques prosodiques du type de sujet employé dans l’énoncé négatif.

5.2.4.2  L’influence prosodique des séquences proclitiques

Après avoir montré que l’omission de ne peut en effet être considérée une stratégie de compensation prosodique, nous examinons, par la suite, une deuxième stratégie de compensation, illustrée en (216), qui concerne non seulement le clitique négatif ne, mais tous les clitiques préverbaux.

   (216)   La réduction des proclitiques comme stratégie de compensation prosodique

   image ← 248 | 249

En (216) figurent les proclitiques français (sans ne) dans l’ordre de leur occurrence en position préverbale (cf. section 2.2.5.3). Les formes des pronoms personnels sont présentées verticalement et les différentes variantes attestées pour chaque pronom figurent dans des cases individuelles à côté de celles-ci. Au-dessus des formes, les flèches et les cases grises indiquent les processus phonologiques qui opèrent entre les différentes formes d’un clitique. Il s’agit presque toujours d’élisions et, dans le cas de [image] → [image], d’un dévoisement, qui est observé devant les verbes en attaque sourde (ex. je pense [imagepimagens]).

Tous les processus illustrés en (216) conduisent à une érosion phonétique des clitiques, les réduisent souvent à une seule consonne et les privent ainsi de leur nature syllabique. Comme effet secondaire de ces processus, nous pouvons noter que l’élision des voyelles conduit (surtout dans les séquences polyclitiques) à des attaques syllabiques complexes et défavorisées ( je le dis → [imageldi]). Ces attaques complexes tendent à être réduites, ce qui provoque à son tour une élision des consonnes représentant un clitique (→ [imagedi]). L’omission des clitiques le, la, les devant lui et leur est décrite comme un processus d’hapologie (cf. aussi Pomino 2009), ce qui signifie qu’il s’agit d’un cas particulier de dissimilation, donnant lieu à l’élision d’une syllabe adjacente à une unité similaire (par exemple all. *Zaubererin → Zauber_in, cf. Bussmann 42008 : 255).

Les omissions de clitiqueset les fusions entre plusieurs clitiques ou entre un clitique et un verbe, dont certaines sont déjà presque lexicalisées (cf. je sais pas → [ imageimagepa]), ont le même effet que les autres processus de compensation, c’est-à-dire qu’elles permettent le déplacement de Hi à gauche:

   (217)   Les fusions clitique+clitique ou clitique+verbe comme stratégies de compensation prosodique (la syllabe qui peut porter Hi est soulignée)

   image ← 249 | 250

L’ensemble des stratégies de compensation réduit donc la périphérie gauche d’un AP contenant des proclitiques et le rapproche prosodiquement des APs lexicaux. Ceci signifie que seule la réduction des proclitiques rend possible la réalisation de Hi sur une des premières syllabes.

Or, nous avons vu lors de l’analyse de corpus (cf. section 4.4.2) que l’influence des proclitiques sur ±ne est quelque peu paradoxale : la présence d’un clitique sujet léger conduit très probablement à l’omission de ne (6% +ne), tandis que la présence de plusieurs clitiques produit un taux de ne un peu plus élevé (14%+ne). Il faut alors se demander comment ce résultat s’accorde avec l’explication prosodique.

Nous avons proposé dans la section 4.4.2 que les réalisations de ne dans les séquences proclitiques sont tout simplement des hypercorrections, puisqu’elles se trouvent exclusivement dans la distance communicative.

Afin de déterminer si cette hypothèse permet d’expliquer les exceptions au principe prosodique que nous revendiquons, toutes les séquences proclitiques qui pourraient potentiellement comprendre la particule ne seront analysées d’un point de vue phonotactique. Les colonnes dans le tableau (218) correspondent à l’ordre grammatical des clitiques préverbaux du français (cf. section 2.2.5.4). La première colonne du tableau (218), celle du sujet, est toujours remplie. Dans la deuxième colonne figure, dans les rares cas de sa présence, le clitique de négation ne. Les colonnes suivantes sont remplies selon les données que nous avons trouvées dans le corpus: dans l’avant-dernière colonne figurent les réalisations phonétiques de chaque séquence clitique et la dernière colonne montre les structures syllabiques respectives. ← 250 | 251

   (218)   Les séquences proclitiques ±ne et leurs réalisations dans le corpus145

   image

Dans cette vue d’ensemble, nous observons très bien les processus de compensation prosodique qui ont été décrits ci-dessus: tout d’abord, nous notons que les séquences de 2 à 4 clitiques sont rarement réalisées par le nombre correspondant de syllabes. Souvent, les séquences clitiques apparaissent réduites à une syllabe: [imagemimage] pour je me et [imagelimage], [imageimagel] ou [imagela] pour je le/la. Parfois, les clitiques ne forment même plus une syllabe mais juste une attaque consonantique complexe: [imagem] pour je me, [imaget] pour je te etc. Comme prédit, la tendance générale que nous observons est donc la réduction des séquences clitiques. Celle-ci ← 251 | 252 comprend l’omission de ne, mais également la réduction d’autres clitiques, qui, à son tour, empêche la réinsertion de ne: nous allons montrer, par la suite, qu’il semble impossible d’introduire la particule ne ou le segment [n] dans certaines séquences proclitiques réalisées sous une telle forme réduite146.

Deux types de réduction des structures clitiques sont fréquemment observés : la réduction à un seul segment (C ou glide, 7 occurrences) et celle à deux consonnes (6 occurrences).

Le premier type concerne le cas très fréquent de la réduction, voire fusion de la séquence présentative il y a à une seule syllabe [ja]. Le clitique il est élidé ou bien il et y sont inséparablement fusionnés jusqu’au point de ne plus pouvoir insérer ne.

   (219)   Type 1 : la séquence clitique réduite à un segment

y a pas de différence [ja.pa.dimage.di.fe.imageimage s] (0295

    image

Si, dans des cas d’hypercorrection, ne est inséré dans la séquence il y a, ceci provoque un changement de la structure syllabique, comme le montre l’exemple en (220). Au lieu de prononcer la syllabe simple et universellement préférée [ja], l’insertion de ne obligerait le locuteur ← 252 | 253 à produire deux syllabes, dont la première serait nue et la deuxième aurait une attaque complexe:

   (220)   il n’y a pas beaucoup [il.nja.pa.bo.ku] (0124) (= structure syllabique normative)

    image

Le fait que cette stratégie complexe ne se trouve que dans les exemples provenant du sous-corpus de distance suggère qu’elle est choisie uniquement et délibérément dans les cas d’hypercorrection, par exemple pendant les examens oraux.

Un deuxième cas de réduction clitique extrême est cité en (221).

   (221)   Type 2 : la séquence clitique en CC

je l’aime pas du tout [imagelimagem.pa.dy.tu] (1660)

    image

← 253 | 254

Dans cette structure, les clitiques je et l(e) sont réduits à deux consonnes: [image] et [l]. Ceci veut dire qu’ils ne représentent pas de syllabes indépendantes, mais forment une attaque complexe dans une syllabe CCVC avec la forme verbale aime. Dans une telle syllabe, l’introduction de [n] entre [image] et [l] est impossible, car les attaques triconsonantiques comme *[imagenl] ne sont pas admises en français.

D’une manière générale, et comme nous l’avons déjà vu dans la section précédente, nous observons que les séquences proclitiques complexes qui comprennent la variable ±ne tendent à être réduites. Dans certains cas, cette réduction n’implique que l’omission du ne, mais dans beaucoup d’autres, les clitiques restants sont également réduits, voire fusionnées ou élidés par l’élision du schwa ou de la consonne [l].

Ces réductions érodent le statut de syllabes indépendantes des clitiques et rendent la réinsertion de ne impossible au niveau phonotactique (comme l’observe aussi Larrivée 2014). La réalisation de ne dans les séquences proclitiques reste possible, mais seulement dans des rares cas d’hypercorrection, qui présupposent l’articulation de séquences syllabiques plus longues, contenant les variantes standard des autres clitiques (par exemple [simage] au lieu de [s]). Celles-ci sont défavorisées par le principe eurythmique (cf. Dell 1984, Di Cristo 1998 : 197), car elles impliquent la suite de plusieurs éléments atones. D’ailleurs, nous ne trouvons ces exemples que lors des examens oraux, ce qui indique fortement qu’il s’agit de séquences produites délibérément et intentionnellement dans cette situation précise et non pas dans les conversations. Par conséquent, même s’il n’y a aucune incompatibilité générale entre ne et d’autres clitiques, la réalisation de ne semble phontactiquement impossible avec certaines variantes clitiques et peut être qualifiée comme hypercorrection dans les rares séquences proclitiques où elle apparaît.

5.2.4.3  L’influence prosodique des sujets lourds

Nous avons vu dans les sections précédentes que la présence d’un ou de plusieurs proclitiques conduit à des stratégies de compensation prosodique, comme la réduction, voire l’élision des clitiques, ce qui permet de réaliser l’accent initial sur la deuxième syllabe de l’AP. ← 254 | 255

Par contre, si un élément lourd et donc accentogène se trouve dans la position de sujet d’un énoncé négatif, aucune compensation prosodique n’est nécessaire.

Si le sujet lourd est court (par exemple nous, qui, Paul etc.), il peut s’unir aux éléments suivants pour former un AP plus large. Cependant, s’il s’agit d’un DP long (par exemple une narratrice, le glossaire de Reichenau), il est souvent réalisé comme un ou plusieurs APs indépendants. Dans les deux cas, Hi peut être réalisé sur un élément lexical au début de l’AP, et la particule ne, se trouvant dans une position inaccentuée, n’est donc pas menacée. Les exemples en (222), dans lesquels la particule ne est toujours réalisée, comportent sans exception un sujet accentogène.

   (222)   Les sujets accentogènes comme lieux de Hi dans les négatives

   a.     la mère / ne sait pas / qu’elle s’est séparée (0796)

   b.     ma question / n’a rien à voir / avec ce que / t’es en train de dire (1248)

   c.     l’erreur / ne vient pas / que de lui (0356)

   d.     ce qui / n’explique pas / pourquoi on parlait grec / dans ces régions-là (2620)

   e.     qu’aucun savant / philosophe / ni poète / n’a jamais / imaginés / surtout sous les singes (0090)

   f.     une narratrice / qui ne sert / à rien (0978)

   g.     et Ulysse / qui ne l’écoute / même pas (0076)

Le schéma en (223) montre les possibles contours prosodiques des énoncés en (222), toujours basés sur la structure de base assumée par Jun/Fougeron (2000) (cf. section 5.2.3). Notons que les possibilités de prononciation des exemples cités en (223) sont multiples et que l’interprétation exacte du contour intonatif de base /LHiLH*/ adoptée par le locuteur reste imprévisible (cf. Jun/Fougeron 2000 : 216).

Ce que nous voudrions montrer, à l’aide de la reprise des exemples cités en (222) dans le tableau (223), c’est que, même s’il y a une certaine liberté intonative à l’intérieur d’un AP, les propriétés prosodiques des éléments accentogènes et atones sont toujours à respecter. Autrement dit, les proclitiques (pronoms ou articles) n’apparaissent jamais dans l’une des positions accentuées (Hi ou H*), car celles-ci sont réservées uniquement aux éléments lourds. ← 255 | 256

   (223)   La position de ne avec les sujets lourds: quelques contours prosodiques exemplaires

   image

Considérons maintenant les contours prosodiques exemplaires des données en (222), illustrés en (223): dans la plupart des cas, les sujets lourds peuvent former un AP indépendant, cf. (223)a-d. Dans les exemples (223) a, b et c, il s’agit des DP lexicaux suivants: la mère, ma question, l’erreur. Dans la construction relative libre (cf. Jones 32007 : 513) en (223)d, par contre, l’AP indépendant est constitué par le clitique démonstratif ce (forcément atone) et le pronom relatif accentogène qui. Dans tous ces cas, la particule ne apparaît inévitablement dans l’attaque de l’AP2 qui suit le sujet lourd, où elle occupe une position inaccentuée adjacente à un élément accentogène qui peut porter Hi.

S’il s’agit d’un sujet lourd très long, comme le DP négatif aucun savant / philosophe / ni poète dans l’exemple (223)e, le sujet est ‘coupé’ en plusieurs APs, mais l’effet reste le même: ne apparaît dans l’attaque du groupe accentuel suivant (ici de l’AP3), qui est une position atone et donc ‘protégée’.

Les sujets accentogènes peuvent également former un AP complexe avec des éléments adjacents. Ceci est le cas dans les deux constructions relatives en (223)f et g: dans ces deux exemples, les antécédents du pronom relatif qui, c’est-à-dire le syntagme lexical une narratrice et le nom propre Ulysse (ici combiné avec la conjonction de coordination et), forment des AP indépendants. Le sujet de la relative, à savoir le pronom accentogène qui, est combiné avec le matériel suivant pour former un AP. Comme qui est le seul élément lourd dans la périphérie gauche de ← 256 | 257 la relative, il est forcément le seul à pouvoir occuper la position Hi, tandis que la particule atone ne occupe (de nouveau) une position sans accent (L) à l’intérieur de l’AP.

Dans tous les cas discutés, le matériel morphologique est donc distribué sur les APs selon ses propriétés phonologiques, de manière à ce que les éléments atones comme ne puissent apparaître dans l’une des positions inaccentuées.

5.2.4.4  L’influence prosodique des sujets redoublés

Le facteur des sujets redoublés est rarement pris en compte dans les explications théoriques de la variation ±ne, mais l’approche diglossique (cf. Culbertson 2010, Culbertson/Legendre 2008, Massot 2010, Zribi-Hertz 2011 et section 2.3.3) constitue une exception à cette généralisation : Culbertson (2010), Culbertson/Legendre (2008) et Massot (2010) soutiennent que, dans les constructions redoublées, les clitiques du français de l’immédiat sont des marques d’accord préfixées qui excluent ne.

L’analyse de corpus a montré qu’il n’y a effectivement aucune réalisation ne avec les sujets redoublés (cf. section 4.4.1.3). En même temps, l’analyse a fait ressortir que les éléments pronominaux redoublés sont presque exclusivement des clitiques légers et que, parmi ceux-ci, les variantes monosegmentales, qui excluent catégoriquement la présence de ne, sont surreprésentées. Il semble donc convainquant d’assumer que l’absence de ne dans les structures redoublées n’est ni une coïncidence, ni une preuve pour le statut affixal des proclitiques, comme le soutiennent Culbertson (2010), Culbertson/Legendre (2008) et Massot (2010), mais qu’elle est liée d’une manière ou d’une autre aux propriétés syllabiques des éléments employés dans les structures redoublées.

Ces éléments sont généralement des XP lourds suivis par des clitiques légers, comme l’illustrent les exemples sous (224).

   (224)   La structure prosodique des sujets redoublés

   a.     la métaphoreXPlourd / cclitique léger est pas une arme (0676)

   b.     moiXPlourd je clitique léger l’aime pas du tout (1660) ← 257 | 258

Considérons, par la suite, l’effet des sujets redoublés selon l’hypothèse prosodique. Ceci signifie que nous examinons les contours prosodiques typiques de ces structures et les possibilités d’y placer Hi, comme nous l’avons fait pour les sujets simples dans les sections précédentes.

   (225)   L’incompatibilité prosodique entre ne et les sujets redoublés

   image

L’exemple (224)a, dont le contour prosodique figure en (225)a, est un cas exemplaire de redoublement du sujet dans notre corpus (cf. section 4.4.1.3), c’est-à-dire que le contour intonatif illustré en (225)a vaut aussi pour de nombreux autres exemples qui ont la même structure morphosyntaxique.

Généralement, l’élément lourd dans un sujet redoublé constitue un AP indépendant, comme par exemple le DP polysyllabique la métaphore en (225)a. L’élément pronominal coréférentiel suit normalement dans la position initiale de l’AP suivant, qui est inaccentuée.

Dans l’exemple (225)a, comme dans la majorité de ces structures, il s’agit de la variante monosegmentale [s] du démonstratif ce (cf. diagramme (144)b dans la section 4.4.1.3) suivi par la forme verbale est. Nous avons vu lors de l’analyse de corpus que, dans les séquences presque lexicalisées c’est+NEG, ne est quasiment exclu (cf. section 4.4.1.3). L’introduction de ne dans ce type de séquence signifierait que le clitique ce devrait être réalisé sous sa forme standard [simage], une tournure phonotactiquement défavorisée qui est choisie uniquement en tant qu’hypercorrectisme (cf. section 5.2.4.2). Par conséquent, vu que dans l’ensemble du corpus environ 40% des séquences à sujet redoublé ont la forme XPlourd+c’est(+NEG), l’absence de ne dans ces 40% des cas s’explique par son caractère quasi lexicalisé dans ces séquences. ← 258 | 259

L’exemple (225)b illustre un autre cas très typique de sujet redoublé. Il s’agit d’un pronom lourd, dans ce cas moi, qui est repris par un clitique léger, ici je. Les pronoms lourds peuvent, comme les XPs lourds, former un AP indépendant, mais dans de nombreux cas ils sont intégrés avec le matériel qui suit dans un AP plus long. Le contour intonatif d’une telle structure est illustré par l’exemple (225)b: l’élément accentogène moi apparaît dans la position Hi, tandis que le clitique léger le suit dans la position inaccentuée. L’introduction de ne dans cette séquence conduirait à la présence de deux éléments atones consécutifs, défavorisée par le principe eurythmique (cf. Dell 1984, Di Cristo 1998 : 197).

Dans les structures à sujet redoublé, et indépendamment du fait que l’élément lourd soit un DP, un nom propre ou un pronom lourd et qu’il forme un AP indépendant ou non, le clitique léger s’emploie toujours dans une position inaccentuée. La réalisation de ne conduirait donc toujours à une structure prosodique fortement défavorisée, qui est évitée par la chute de ne. Il ne s’agit donc pas d’une incompatibilité syntaxique mais prosodique entre ne et les sujets redoublés. Nous ajoutons que la structure XPlourd+c’est+NEG, dans laquelle l’absence de ne semble déjà presque lexicalisée, est surreprésentée parmi les constructions à sujet redoublé (cf. section 4.4.1.3) et que l’approche prosodique des sujets redoublés nous permet d’expliquer un détail observé par Sturm (1981 : 134-135) : la combinaison d’un sujet DP avec un clitique objet, donc d’un élément lourd suivi par un élément léger, conduit à l’omission de ne. Vu que les structures DPlourd+clitiqueléger±ne ont toujours le même contour prosodique (indépendamment de la fonction grammaticale du clitique), les cas observés par Sturm (1981 : 134-135) sont analysables comme les sujets redoublés selon le schéma prosodique illustré en (225).

5.2.4.5  L’influence prosodique du type de phrase

Les analyses de corpus ont montré que, par rapport aux principales, la réalisation de ne est significativement plus fréquente dans les constructions subordonnées et en particulier dans les relatives (cf. sections 2.2.5.6 et 4.4.5.1). Même si l’effet du type de phrase sur ±ne est moins ← 259 | 260 fort que celui des sujets, les subordonnées semblent quand même posséder, tout comme les sujets lourds, une particularité qui ‘protège’ la particule de négation de l’omission.

Au niveau syntaxique et prosodique, les subordonnées manifestent sans exception un élément initial que les principales ne possèdent pas : la conjonction de subordination. Fidèlement à l’approche prosodique proposée ici, nous soutenons que c’est cet élément qui peut porter l’accent initial et qui facilite donc la réalisation de ne. En (226) et (227) figurent quelques exemples du corpus qui soutiennent cette hypothèse.

   (226)   Les subordonnées négatives: quelques exemples

   a.     de mettre quelqu’un / qui n’est pas dévot (2114)

   b.     une narratrice qui ne sert à rien (0978)

   c.     ce qui n’explique pas / pourquoi on parlait grec / dans ces régions-là (2620)

   (227)   La position de ne dans les subordonnées négatives: quelques contours prosodiques

   image

La présence d’une conjonction de subordination dans une phrase signifie qu’il y a, par rapport aux principales, une syllabe ultérieure à intégrer dans la structure intonative de l’énoncé. Contrairement aux sujets accentogènes, les éléments subordonnants les plus fréquents, comme le pronom relatif qui, sont trop courts pour former un AP indépendant (ceci ne vaut pas pour les subordonnants plus rares comme tandis que, parce que etc.). Toutefois, la présence de qui donne lieu, en s’ajoutant au matériel adjacent, à des APs assez complexes, fait qui s’observe très bien dans les relatives qui figurent en (227)a et b.

Les antécédents lourds, dans nos exemples il s’agit du pronom indéfini quelqu’un et du NP narratrice, forment le premier AP. Ainsi, le pronom relatif accentogène qui apparaît dans la position initiale du deuxième AP: vu que qui peut porter Hi, la particule ne peut être intégrée en position inaccentuée dans le deuxième AP. ← 260 | 261

De plus, comme le pronom qui coïncide avec le sujet, il y a donc toujours un sujet accentogène dans ces constructions (cf. section 5.2.4.3). Nous notons également que qui se termine par une voyelle, ce qui signifie que les possibilités pour ne d’apparaître en position intervocalique sont élevées. Comme nous l’avons vu dans l’analyse de corpus, les séquences V+neV sont fortement préférées (60% +ne) aux séquences V-neV (cf. section 4.4.6) et ceci s’observe dans l’exemple (227)a, qui comprend la séquence qui n’est, dans laquelle la présence de [n] empêche le hiatus dans qui est. Finalement, dans l’exemple (227) c, figure une construction relative libre: ici, les deux éléments qui introduisent la construction, à savoir le clitique ce et le pronom qui, forment un AP indépendant, suivi par ne, qui apparaît de nouveau dans la position initiale inaccentuée du deuxième AP.

Nous avons donc montré que, similairement aux sujets lourds, la présence d’un élément subordonnant, surtout celle du pronom relatif qui, dans une phrase modifie la structure prosodique de telle sorte que la présence de ne est favorisée. Comme l’élément initial de la subordonnée peut porter Hi, la particule ne peut apparaître dans une position inaccentuée à l’intérieur de l’AP. Il semble également convainquant de supposer que l’effet des subordonnées sur ±ne soit moins fort que celui des sujets lourds, parce que les subordonnants très fréquents comme que et qui sont prosodiquement moins proéminents que la majorité des DP lexicaux.

5.2.4.6  L’applicabilité de l’approche prosodique à d’autres contextes négatifs

Dans ce qui suit, nous discutons brièvement si les constructions impératives, les infinitives, les gérondifs et les participes présents négatifs, qui sont rares voire inexistants dans notre corpus, seraient en principe également traitables selon l’approche développée ici.

Avec les participes présents et les gérondifs, la variable ±ne apparaît dans la même position préverbale que dans les constructions finies, comme les exemples en (228) le montrent: ← 261 | 262

   (228)   Le gérondif et le participe présent négatifs

   a.     les chasseurs [/] ne sachant pas [/] chasser condamnés147

   b.     quand je me réveille comme ça // et mes premiers gestes /c’est d’aller retourner les fromages / parce que je suis capable de faire ça / en (n’)étant pas réveillée // (C-ORAL-ROM)

Si ces constructions sont à traiter de la même façon que les constructions finies, nous soutenons que, à cause de l’absence du sujet, les taux de réalisation de ne avec les participes présents devraient être relativement élevés, car ne tend à occuper la position initiale inaccentuée d’un groupe accentuel (AP), comme dans l’exemple (228)a.

Avec les gérondifs, la situation est légèrement différente, car la présence obligatoire du clitique en altère la structure prosodique en déplaçant ne dans la deuxième position, qui est souvent accentuée et donc défavorable à sa réalisation: en ±ne sachant pas. Selon l’approche prosodique, nous nous attendrions donc à une présence plus faible de ne avec les gérondifs qu’avec les participes présents négatifs.

Malheureusement, au niveau empirique, ces constructions semblent tellement rares dans les corpus oraux qu’une vérification quantitative de ces hypothèses est impossible. Les participes présents niés, illustrés à l’aide de l’exemple (228)a, extrait d’un journal, semblent introuvables dans les corpus oraux et le gérondif négatif cité en (228)b est le seul résultat d’une recherche de la séquence <ant pas> dans le corpus C-ORAL-ROM (cf. Cresti/Moneglia 2005). Finalement, avec les gérondifs négatifs, la présence ou absence de ne est souvent imperceptible à cause de la liaison obligatoire, ce qui constitue une difficulté méthodologique ultérieure, comme l’on peut le voir dans l’exemple (228)b. Nous devons donc laisser la question de ±ne avec les gérondifs et les participes présents aux futurs travaux de recherche.

Les infinitifs négatifs, par contre, sont plus nombreux dans les corpus, comme les exemples en (229) le montrent, et nous y observons aussi bien l’absence que la présence de ne : ← 262 | 263

   (229)   L’infinitif négatif (exemples de C-ORAL-ROM)

   a.     je garderai toute ma vie / une espèce de [/] de frustration au fond de moi / celle de ne pas avoir été doté par dame nature

   b.     puis je pense pas avoir [/] franchement la tête euh d’une personne qui est triste ou non

   c.     c’est surtout quelqu’un qui a besoin d’être aimé / je veux dire qui supporte pas de [/] de pas être au centre des conversations [/] de pas être au centre des trucs

   d.     je trouve dommage de ne pas [/] de ne pas s’exprimer

   e.     un dictionnaire de langue / pourrait-il ne pas être un ouvrage linguistique?

   f.     c’est # d’apprendre / # un certain nombre d’automatismes qui permettent par exemple de ne pas manipuler une arme

   g.     pour ne pas dire que [/] qu’ils sont obèses

   h.     ils dorment en bas // pour pas euh salir en haut

   i.     c’est-à-dire que pour pas éteindre vraiment la vie minière / on a fait beaucoup d’associations

Contrairement aux constructions finies, dans les infinitifs, la variable ±ne précède la particule négative pas, qui est suivie, elle, de l’infinitif du verbe: ±ne pas VINF (sauf avec les auxiliaires et certains verbes modaux qui peuvent également apparaître entre ±ne et pas, cf. Marie semble n’avoir pas aimé ce film, Jones 32007 : 349).

D’après l’approche prosodique, nous devrions donc nous attendre à une présence élevée de ne avec les infinitifs par rapport aux constructions finies, car l’absence du sujet place souvent la variable ±ne dans la position initiale d’un AP, où elle est ‘protégée’ prosodiquement. En effet, dans le corpus d’Ashby (1981 : 678), l’absence de ne avec les infinitifs (64% +ne) est clairement plus élevée qu’avec les constructions finies indépendantes (30% +ne).

Comme nous l’avons déjà montré dans la section 5.2.4.5, les caractéristiques prosodiques des subordonnées, y compris les constructions à l’infinitif (qui comprennent souvent la préposition accentogène pour en position initiale), diffèrent prosodiquement de celles des principales. Il semble donc en principe possible d’étendre également l’approche prosodique aux infinitifs négatifs.

Considérons finalement les constructions impératives négatives, illustrées par les exemples en (230) et (231). ← 263 | 264

   (230)   Les constructions impératives négatives (exemples de T-zéro/C-ORALROM)

   a.     alors parlez pas (1568)

   b.     ne repassez pas jamais (2590)148

   c.     fais pas cette tête (1090)

   d.     je vais vous sortir une documentation maintenant // alors bougez pas

   e.     j’ai dit non [/] non / ne venez pas à Aix / ça va me perturber parce que / n’oubliez pas / il proclame une parole / il n’y aura ni pluie / ni rosée

   f.     non c’est mon fond de culotte qui se déchire // ne riez pas / cette chaise est épouvantable

   (231)   Impératives négatives avec d’autres proclitiques (exemples de C-ORALROM)

   a.     alors il lui dit ne t’in [/] t’inquiète pas / j’ai préparé un endroit où tu vas aller

   b.     mon monsieur _ P1 m’avait dit / t’inquiète pas / en grammaire tu es prêt

Les deux variantes, avec et sans ne, peut être observées dans les corpus T-zéro et C-ORAL-ROM. Si des clitiques sont présents, comme dans les exemples sous (231) (ici il s’agit du clitique réfléchi t(e)), nous les trouvons généralement en position préverbale comme dans les indicatifs.

Par conséquent, l’approche prosodique pourrait être appliquée à la variation ±ne dans les constructions impératives illustrées dans les exemples en (230) et (231). L’hypothèse pour ce type de construction serait que l’absence de ne est plus fréquente si d’autres proclitiques s’ajoutent à la variable ±ne, car nous avons vu que la présence d’un seul proclitique est prosodiquement favorisée, tandis que plusieurs proclitiques peuvent s’exclure mutuellement. Cependant, faute de données pertinentes dans notre corpus, cette hypothèse ne sera pas testée empiriquement dans le cadre du présent travail. Nous laissons donc une autre piste pour des futurs travaux de recherche.

On trouve également des tournures impératives négatives sans ne, mais avec un pronom enclitique (cf. Rowlett 2014). ← 264 | 265

   (232)   Les constructions impératives négatives sans ne avec l’enclise du pronom (exemples provenant de Google)

   a.     Ah non, touche-moi pas ! Tu me salis!149

   b.     Vas-y pas Gaston!150

   c.     Prends-le pas mal!151

   d.     Parles-en pas !152

   (233)   ne est impossible dans les impératives négatives avec enclise pronominale

   a.     Ah non, (*ne) touche-moi pas ! Tu me salis!

   b.     (*ne) vas-y pas Gaston!

   c.     (*ne) prends-le pas mal!

   d.     (*ne) parles-en pas !

Dans ce type de construction, la présence de ne est catégoriquement exclue, comme les données en (233) le montrent, et. l’insertion de ne semble en quelque sorte bloquée par l’enclise pronominale.

L’insertion de la variable ±ne n’est possible que si les clitiques sont placés avant le verbe:

   (234)   ±ne est possible dans les impératives négatives avec proclise pronominale

   a.     Ah non, ±ne me touche pas ! Tu me salis!

   b.     ±ny vas pas Gaston!

   c.     ±ne le prends pas mal!

   d.     ±n’en parles pas !

Étant donné que ne est catégoriquement exclu dans les impératives négatives avec une enclise, comme en (233), nous constatons qu’il n’y a aucune variation ±ne dans cette construction particulière. L’approche prosodique, envisageant la variation linguistique, semble donc, au premier abord, moins apte à expliquer cette restriction qu’une approche ← 265 | 266 syntaxique: il existe, en effet, de nombreuses tentatives d’expliquer syntaxiquement le contraste entre (233) et (234) ainsi que la distribution des clitiques dans les structures impératives en général (cf. les références citées ci-dessous).

En français moderne, trois des quatre possibilités logiquement possibles de placer les clitiques dans les impératives sont attestées:

   (235)   Proet enclise dans les impératives positives et négatives en français moderne

    image

Tandis que l’impératif positif est exprimé à l’aide d’une inversion clitique-verbe (va-z-y !), l’ordre inverse (*y vas!) n’étant pas admis, l’impératif négatif permet aussi bien la proclise acceptée selon la norme (n’y vas pas!) que l’enclise (va-z-y pas!), même si ce dernier cas est rare et banni par les grammairiens.

Les approches syntaxiques qui essaient d’expliquer les données illustrées en (235) appartiennent généralement à deux groupes d’approches théoriques: d’un côté, les différences sont modelées par des contraintes en termes de la théorie d’optimalité (pour le français et ses variétés cf. Hirschbühler/Labelle 2000, 2001, Labelle/Hirschbühler 2001, pour d’autres langues cf. Anderson 1996, 2000, Legendre 1996, 1997, 2000); de l’autre, elles sont expliquées par le rôle du déplacement verbal et des effets de blocage (pour le français cf. Hirschbühler/Labelle 2006, Rowlett 2014, pour d’autres langues romanes cf. Benincà 1991, 1995, Martins 2000 [1995] et Rivero 1997).

Pour des raisons d’espace, nous ne pouvons pas expliquer ici en détail toutes les approches citées ci-dessus et par conséquent, nous nous limiterons à résumer à titre exemplaire les idées de Rowlett (2014).

En se basant sur une analyse des clitiques selon Shlonsky (2004) et dans le cadre de l’approche générative dite ‘cartographique’ selon Rizzi (1997), Rowlett (2014) fournit une analyse de l’ordre respectif des clitiques et du verbe dans les constructions impératives positives et né ← 266 | 267 gatives en français contemporain. Rowlett (2014) soutient que l’enclise dans les impératives positives, illustrée en (235), est possible grâce à un mécanisme qui permet la vérification des marques flexionnelles du verbe (comme par exemple de la liaison obligatoire dans vas-y [vazi]) et du mode irréel [IRR], propre au verbe à l’impératif, dans une seule tête fonctionnelle. Ceci donne alors lieu à un déplacement du verbe à gauche des clitiques et génère l’enclise vas-y (cf. l’annexe XIV pour la structure syntaxique). En revanche, dans les impératives négatives correctes selon la norme, la négation intervient entre les projections du mode irréel et de l’information flexionnelle, ce qui bloque la vérification des marques flexionnelles et de [IRR] dans une seule tête. Par conséquent, l’enclise n’est pas possible et ces structures présentent la proclise : n’y vas pas (cf. l’annexe XV pour la structure syntaxique).

La particularité des impératives négatives non-standard contenant une enclise, comme vaz-y pas en (232), s’explique, selon Rowlett (2014), par le fait que, tout comme la négation de constituant, la particule négative n’a dans ces constructions qu’une portée locale153 et n’est pas associée à une projection fonctionnelle négative (NegP) qui pourrait contenir le clitique ne154. Selon Rowlett (2014), cette évolution corres ← 267 | 268 pondrait à une innovation naturelle et prévisible en termes du cycle de Jespersen (1917, 1924).

Nous avons vu que, comme il n’y a pas de variation ±ne dans les impératives négatives avec enclise pronominale, mais plutôt des restrictions de type syntaxique, les approches syntaxiques, comme celle de Rowlett (2014), offrent des perspectives convenables pour motiver le placement des clitiques et le blocage de ne avec les enclitiques illustrés en (235). Nous admettons donc que la prosodie ne peut rien apporter à ce problème d’un point de vue synchronique, car en français moderne les restrictions sont désormais de type syntaxique.

Cependant, l’approche prosodique n’est pas complètement inutile pour comprendre la distribution des clitiques en français moderne, illustrée en (235), car si nous comparons les données du français contemporain avec celles de l’ancien français et du français classique, nous découvrons que la distribution actuelle des clitiques remonte probablement à une règle syntactico-prosodique, à savoir la loi Tobler/Mussafia (cf. Mussafia 1886, Tobler 1912 [1875]).

Comme en français moderne, Hirschbühler/Labelle (2006) trouvent déjàaudébutdu 17e siècle l’enclisepronominale sans ne dans les constructions impératives négatives, à savoir dans la production langagière du futur roi Louis XIII transcrite par son médecin Jean Héroard (cf. Ernst 1985 et section 2.2.1.1):

   (236)   Les impératives négatives sans ne avec enclise pronominale dans le journal d’Héroard (cf. Hirschbühler/Labelle 2006 : 202)

Madame esternue, chacun luy dit « Dieu vous soit en aide». Il s’en fasche:

« Non, dite luy pa Dieu vous soit en aide» (3 ; 02. Nov. 1604, p. 548) ‘Madame sneezes, everyone says to her “God bless you”. He gets angry: “No don’t tell her God bless you”’

Apparemment, les exemples correspondants en français moderne en (232) ne sont donc pas une invention récente, mais remontent déjà (tout comme l’absence de ne dans les interrogatives inverties, cf. section 2.1.2.1) au français classique.

À la différence du français moderne, à l’époque du jeune Louis XIII, les quatre possibilités de placement des clitiques dans les impératives positives et négatives sont attestées (cf. Hirschbühler/Labelle 2006): ← 268 | 269

   (237)   Proclise et enclise dans les impératives positives et négatives dans le journal d’Héroard (cf. Hirschbühler/Labelle 2006)

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Hirschbühler/Labelle (2006 : 189) expliquent la coprésence des quatre variantes dans le corpus d’Héroard à l’aide de l’existence de deux grammaires en concurrence selon Kroch (2000) et Lightfoot (1999).

Ils soutiennent qu’en ancien français, qui est en voie de disparition à l’époque du journal d’Héroard, le placement des clitiques était strictement réglé par la loi Tobler/Mussafia (cf. Hirschbühler/Labelle 2006 : 190). Selon la loi Tobler/Mussafia, les clitiques (objet) apparaissent généralement en position préverbale, cf. (238), sauf si celle-ci est la position initiale d’un énoncé, cf. (239).155

   (238)   La proclise selon Tobler/Mussafia en ancien français

(cf. Hirschbühler/Labelle 2006 : 190)

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   (239)   L’enclise selon Tobler/Mussafia en ancien français

(cf. Hirschbühler/Labelle 2006 : 190)

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← 269 | 270

Les occurrences d’enclise dans les impératives positives et négatives dans le corpus d’Héroard sont donc expliquées par l’effet de la loi Tobler/Mussafia : sans enclise, les clitiques devraient apparaître en position initiale, ce qui était impossible en ancien français.

Par contre, dans le même corpus, les deux autres variantes de placement des clitiques, à savoir la proclise dans les impératives positives et négatives, sont aussi attestées:

   (240)   L’enclise et la proclise dans les impératives positives coordonnées dans le corpus Héroard (cf. Hirschbühler/Labelle 2006 : 194)

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   (241)   La proclise avec et sans ne dans les impératives négatives dans le corpus Héroard (cf. Hirschbühler/Labelle 2006 : 208, 204)

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Du fait que les quatre variantes illustrées dans le tableau (237) sont attestées, Hirschbühler/Labelle (2006 : 190) concluent que la grammaire de l’ancien français, appliquant la loi Tobler/Mussafia, est en concurrence avec la grammaire surgissante du français moderne, qui ne l’applique plus de manière cohérente. Pour cette raison, la proclise dans les impératives négatives, comme illustrée en (241), qui est la variante privilégiée par la norme en français moderne, est déjà admise à l’époque du jeune Louis XIII.

En français contemporain, les effets de la loi Tobler/Mussafia, comme ceux illustrés en (239)b et c, ont largement disparu. Par contre, l’enclise dans les impératives positives, qui remonte à la loi Tobler/Mussafia, a été maintenue et codifiée (cf. Hirschbühler/Labelle 2000, 2003). ← 270 | 271

Nous pouvons donc supposer, dans la ligne de pensée de Hirschbühler/Labelle (2003), que l’enclise dans les impératives négatives excluant la présence du proclitique ne (cf. (232) et (233)), bannie du français moderne par la norme, mais toujours attestée dans certains cas, provient également de la loi Tobler/Mussafia: pour cette raison, le placement de ne clitique en position initiale reste agrammatical.

Depuis l’ancien français, les structures illustrées en (236), qui ont recours à l’enclise dans les impératives négatives, se sont apparement maintenues dans divers dialectes français (cf. Hirschbühler/Labelle 2003), en français québécois et même en français européen moderne dit ‘populaire’ (cf. les exemples en (232)). Elles coexistent avec les structures correspondantes beaucoup plus fréquentes qui contiennent une proclise et sont admises par la norme.

Nous n’essayons pas d’expliquer ici le fonctionnement syntaxique de la loi Tobler/Mussafia ou d’autres contraintes clitiques et renvoyons à la littérature abondante consacrée à ce sujet, comme par exemple l’approche de Rowlett (2014) de la distribution des clitiques dans les impératives, esquissée brièvement ci-dessus (cf. aussi Anderson 1996, 2000, Benincà 1991, 1995, Hirschbühler/Labelle 2000, 2001, 2006, Labelle/Hirschbühler 2001, Legendre 1996, 1997, 2000, Martins 2000 [1995], Rivero 1997 etc.).

Nous pouvons conclure que les structures du type (*ne) va-z-y pas! en français moderne remontent à une règle prosodique obsolète, à savoir la loi Tobler/Mussafia, qui a encore des effets syntaxiques importants dans certaines variétés du français. Par conséquent, nous pouvons affirmer que la prosodie joue effectivement un rôle pour l’explication de l’absence de ne dans les impératives négatives à enclise, du moins d’un point de vue diachronique.

5.2.4.7  Conclusion intermédiaire

Dans les sections ci-dessus, nous avons montré que l’influence des différents types de sujet (légers, lourds et redoublés), des séquences proclitiques et du type de phrase sur la variable ±ne est explicable dans chaque cas à travers les mêmes principes prosodiques. Ceci vaut aussi, dans une certaine mesure, pour la variable ±ne dans d’autres contextes ← 271 | 272 syntaxiques, comme les participes présents, les gérondifs, les infinitives et les impératives.

En français contemporain, il existe un accent initial secondaire (Hi) en plus de l’accent final principal du groupe rythmique (AP). Étant donné que Hi tend à être réalisé au début d’un AP, les énoncés comprenant plus d’un proclitique (comme par exemple je ne) tendent à être réduits, car les proclitiques sont atones par définition et ne peuvent donc pas porter Hi. Le phénomène qui nous intéresse en particulier ici est la stratégie de réduire un AP par l’omission de ne. De plus, nous avons vu que les autres clitiques sont également souvent réduits, fusionnés ou omis. Les sujets redoublés favorisent eux aussi l’omission de ne, car la position inaccentuée dans l’AP y est généralement occupée par une variante monosegmentale comme [s] ou [image] qui est incompatible avec ne.

Contrairement à cela, les sujets lourds et les subordonnées impliquent habituellement la réalisation de ne. Dans les deux cas, ne apparaît dans une position inaccentuée à l’intérieur d’un AP et est donc ‘protégé’ prosodiquement. De la même façon, les participes présents, les infinitifs et les impératifs contenant une proclise incitent à la réalisation de la particule négative, car, dans ces constructions, elle apparaît dans la position initiale inaccentuée de l’AP.

Dans l’ensemble, l’approche prosodique permet une explication cohérente de la forte influence des facteurs linguistiques qui s’est manifestée lors notre analyse de corpus (cf. sections 4.4.1, 4.4.5.1 et 4.5) ainsi que dans toutes les autres études relatives à ce sujet (cf. Ashby 1976, 1981, 2001, Armstrong/Smith 2002, Coveney 22002, Hansen/Malderez 2004 dont les résultats sont décrits dans la section 2.2.5.1). Une telle intégration de plusieurs facteurs linguistiques dans une approche explicative de la variation ±ne est plutôt unique dans son genre (cf. section 5.1) : la nature prosodique des sujets grammaticaux dans les énoncés négatifs, par exemple, n’a jamais été intégrée de manière convaincante dans les explications théoriques. Ceci est dû, entre autres, au fait que les types de sujet ont été traités, jusqu’à présent, comme une dichotomie entre les pronoms sujet (clitiques) et les DPs lexicaux. Une telle classification binaire des sujets grammaticaux, adoptée par exemple par Culbertson (2010) et Culbertson/Legendre (2008), qui se basent à leur tour sur les ← 272 | 273 travaux de Auger (1994), Miller/Sag (1997), Roberge (1990) et ZribiHertz (1994), ignore le fait qu’à l’intérieur du groupe des pronoms dits ‘clitiques’ il existe un continuum morphosyntaxique et phonologique (cf. section 2.2.5.2) entre les éléments légers et lourds qui manifestent des comportements différents envers ne (cf. section 2.2.5.2).

En effet, les clitiques lourds comme nous, vous et elle(s) sont accentogènes et incitent parfois à la réalisation de ne, tandis que certaines variantes des clitiques légers, comme [image] pour je et [s] pour ce, conduisent presque inévitablement à son omission (cf. section 4.4.1.2). Par conséquent, la thèse d’une exclusion mutuelle entre ne et ‘les clitiques sujet’ tout court (conçus comme affixes ou non) ainsi que la formulation d’une règle syntaxique qui exclut ne dans tous les contextes clitiques (cf. Posner 1985 : 189, Larrivée 2014) sont difficilement compatibles avec les données de corpus (cf. la vue d’ensemble dans la section 2.2.5.3 et la discussion dans la section 5.1.2).

L’idée d’une coexistence de deux grammaires françaises, sur laquelle repose l’approche diglossique et qui permettrait d’expliquer la variation linguistique en français contemporain (cf. Culbertson 2010, Culbertson/Legendre 2008, Massot 2010, Zribi-Hertz 2011 et aussi Koch/Oesterreicher 22011 dans une optique variationnelle), comporte de nombreux problèmes empiriques et théoriques (cf. la discussion dans la section 5.1.3).

L’approche prosodique semble, par conséquent, une alternative valable aux approches de la contrainte clitique et d’une diglossie française. En effet, elle arrive à intégrer les différents effets des sujets simples et redoublés ainsi que la différence entre les subordonnées et les principales, qui constituent les deux influences les plus importantes sur ±ne, comme l’a montré l’analyse multifactorielle dans la section 4.5.1. De plus, l’influence d’autres contextes syntaxiques (participes présents, gérondifs et constructions infinitives ou impératives) peut être expliquée, selon la même ligne de pensée. Finalement, aux niveaux empirique et théorique, l’approche prosodique est beaucoup moins problématique que les deux autres approches mentionnées ci-dessus, puisqu’elle s’applique aux données sans postuler de règles syntaxiques trop restrictives ou l’existence de deux grammaires du français. ← 273 | 274

5.3  La variation situationnelle du ±ne comme épiphéno mène des facteurs prosodiques

5.3.1  nature de la variation situationnelle ±ne

Dans les sections précédentes, nous avons montré comment les facteurs linguistiques qui se sont avérés pertinents pour la variable ±ne (cf. section 4.5) pourraient être intégrés dans une explication prosodique. Cependant, il existe un autre facteur très important pour ±ne qui se situe au niveau extralinguistique: il s’agit de l’influence de la situation de communication.

Contrairement aux facteurs linguistiques, voire prosodiques, dont l’influence est statistiquement évidente mais peu intégrée dans les approches théoriques de la variation, l’influence de la situation de communication (aussi désignée comme variation stylistique, intrapersonnelle, diaphasique, entre l’immédiat et la distance communicative etc.) est largement reconnue par les chercheurs mais rarement prouvée empiriquement (cf. section 2.4.4.4) : Koch/Oesterreicher (22011 : 172), par exemple, énumèrent l’absence du ne de négation parmi les caractéristiques saillantes du ‘français parlé’, c’est-à-dire de la variété de l’immédiat du français contemporain (cf. section 2.3.3).

Comme l’analyse de corpus l’a montré, la première partie de leur supposition, à savoir l’hypothèse selon laquelle l’absence de ne est plus fréquente dans les situations de l’immédiat que dans la distance communicative, est tout à fait justifiée (cf. section 4.3.5). Ceci signifie donc que, même si la deuxième partie de leur affirmation, selon laquelle la présence de ne serait absolue dans la distance communicative (cf. Koch/Oesterreicher 22011 : 172), est loin d’être confirmée (nous n’avons observé qu’un taux de35% +ne dans les situations d’examens dans notre corpus, cf. section 4.3.5), le fait, reconnu très tôt par Koch/Oesterreicher (22011), qu’en français moderne les taux de ne (et d’autres variantes linguistiques) dépendent significativement de la situation de communication est indéniable. ← 274 | 275

La question cruciale reste donc de savoir pour quelle raison les locuteurs réalisent plus de ne dans la distance communicative. Est-ce parce qu’ils ont accès à une ‘grammaire standard’ qui est activée dans de telles situations (cf. sections 2.3.3 et 5.1.3)? Parce qu’ils envisagent un certain ‘style’ formel ou soutenu (cf. sections 2.4.4.4 et 2.3.4) ? Ou bien ce phénomène se produit-il suite à une sorte d’hypercorrection, parce que les locuteurs cultivés: « feel that they are speaking badly when they omit ne » (cf. Coveney 22002 : 75 basé sur Désirat/Hordé 1976 : 155) ?

La première hypothèse, celle des deux grammaires, est empiriquement et théoriquement insoutenable (cf. la discussion dans la section 5.1.3). Par contre, l’adoption d’un certain style ou bien les phénomènes d’hypercorrection restent des explications valables, du moins pour certaines occurrences isolées de ne (cf. sections 5.1.4 et 5.2.4.2).

Il semble également important de noter qu’en France, les questions du bon usage sont traditionnellement discutées avec frénésie, peut-être plus que dans d’autres pays (cf. Rey 2007), ce qui alimente l’hypothèse des hypercorrections.

Georg Bossong (communication personnelle, 28 janvier 2013) décrit cette particularité du français (ou des Français?) de la manière suivante: «[Es ist] ein hervorstechendes typologisches Merkmal des Französischen, dass die interne Variation an der Bruchstelle formal/informal besonders extrem ausgeprägt ist, auch im Vergleich mit anderen romanischen Sprachen». Effectivement, nous avons vu dans notre corpus que, quant à la variable ±ne, les Français sont beaucoup plus sensibles au facteur de la situation de communication que les Suisses (cf. section 4.3.5). Par conséquent, les hypothèses stylistiques ou d’hypercorrection offrent une bonne explication de certains exemples provenant d’examens oraux en France, mais pas de toute la variation situationnelle ±ne observée, car elles ignorent le fait que l’omission de ne est plus probable avec un sujet léger que lourd (indépendamment de la situation de communication). Par la suite, nous allons donc présenter une explication alternative, voire complémentaire à ces explications, qui repose sur une observation empirique au fond très simple et qui a surgi de l’analyse multifactorielle (cf. section 4.5.2): il s’agit du fait qu’il ← 275 | 276 existe une interaction significative entre les facteurs linguistiques, le type de sujet et le type de phrase, qui influencent ±ne par leurs caractéristiques prosodiques, et la situation de communication.

5.3.2  Pourquoi la variation situationnelle ±ne est-elle un épiphénomène ?

À l’aide de l’analyse des interactions entre les variables pertinentes pour ±ne, nous avons vu que la situation de communication influence la distribution des types de sujet et de phrase, ce qui peut être représenté sous forme d’une structure hiérarchique, cf. (184) dans la section 4.5.3, répété sous (242):

   (242)   La hiérarchie des facteurs qui influencent ±n

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Afin de mieux discerner la hiérarchie illustrée en (242) et de comprendre ses conséquences pour le traitement de la variable ±ne au niveau théorique, nous allons discuter, dans un premier temps, l’influence exercée par la situation de communication sur la distribution des types de sujet, puis, dans un second temps, celle sur la distribution des types de phrases. Ceci nous permettra de concevoir la hiérarchie en (242) de manière plus détaillée et de mieux comprendre les interdépendances entre les variables en question.

Pour expliciter l’interaction observée entre le type de sujet et la situation de communication, nous avons recours à la notion de structure argumentale préférée (preferred argument structure, PAS), introduite par Du Bois (1987). La PAS désigne une tendance générale selon laquelle les locuteurs intègrent de nouveaux arguments et des éléments lexicaux dans le discours. Du Bois (1987 : 819) découvre que dans la langue maya Sakapulteko les locuteurs tendent à respecter quatre contraintes discursives: ← 276 | 277

   (243)   Les contraintes de la structure argumentale préférée selon Du Bois (1987 : 819)

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L’existence de la PAS a été attestée dans le domaine de l’immédiat communicatif dans de nombreuses langues (cf. entre autres Lambrecht 1987 pour le français, Ashby/Bentivoglio 1993, 2003 concernant le français et l’espagnol, Schuetze-Coburn 1987 concernant l’allemand, et Smith 1996 concernant l’hébreu).

En ce qui concerne le français, les deux premières contraintes (243) a et b peuvent nous aider à interpréter les résultats de l’analyse multifactorielle et à comprendre l’interaction entre la situation de communication et le type de sujet qui influence ±ne. Comme Du Bois (1987) l’a découvert, les locuteurs évitent d’intégrer plus d’un argument lexical dans leur discours et le seul argument lexical ne correspond normalement pas au rôle de l’acteur. Nous retenons donc qu’en français, où le rôle de l’acteur correspond au sujet grammatical dans les constructions actives transitives, il existe une tendance générale à éviter les sujets lexicaux dans le discours.

Ceci signifie que la structure argumentale préférée en français est clitique+verbe+(X) (cf. Lambrecht 1987). Dans un corpus de conversations spontanées d’une famille, Lambrecht (1987 : 218) ne trouve que 3% de sujets lexicaux et conclut que le patron SVO (dans le sens de ← 277 | 278 sujet lexical+verbe+objet lexical) est tout sauf la structure de base du français:

   (244)   A look at any stretch of spontaneous spoken discourse in French (as in English, or – as I am tempted to predict – in any other language […]) is sufficient to show that the SVO clause pattern is not the predominant pattern at the level of surface structure. (Lambrecht 1987 : 218)

Cette évaluation de Lambrecht (1987) correspond parfaitement aux résultats obtenus dans notre corpus (cf. section 4.5.2.1): le nombre de sujets lexicaux et donc prosodiquement lourds est généralement restreint, mais la majorité des occurrences de ce type de sujet se trouve dans la distance communicative. Par ailleurs, nous avons vu que la longueur moyenne des sujets est de deux segments (par exemple je [imageimage]), mais que dans la distance communicative il y a un grand nombre de sujets complexes, forcément lexicaux, qui manifestent une longueur de jusqu’à 30 segments (cf. le renseignement sur le déroulement de ses journées, 0180).

Conformément aux observations de Koch/Oesterreicher (22011 : 105) concernant les caractéristiques universelles de l’immédiat communicatif et aux suggestions de Dufter/Stark (2007 : 120), qui ont été les premiers à tirer une parallèle entre la PAS et l’absence de ne, nous pouvons aller encore un peu plus loin que Du Bois (1987) et Lambrecht (1987) l’ont fait : l’interaction entre la situation de communication et la distribution des types de sujet que notre analyse a montrée (cf. section 4.5.2.1) permet de supposer que la PAS est plus articulée dans l’immédiat communicatif que dans la distance communicative. En d’autres termes, la tendance à l’emploi des sujets légers est particulièrement forte dans l’immédiat communicatif.

Considérons maintenant l’impact de cette observation sur la variable ±ne. Comme nous le savons grâce à de nombreuses analyses de corpus (cf. sections 2.2.5.1 et 4.4.1.2), les clitiques légers empêchent la réalisation de la particule ne. Ceci est dû, selon nous, à leur faiblesse prosodique qui les empêche de porter l’accent initial typique de l’AP français prototypique (cf. section 5.2), ce qui donne lieu à l’omission de ne comme stratégie de compensation (cf. section 5.2.4.1). ← 278 | 279

Par conséquent, la variation situationnelle des taux de ±ne ne s’expliquerait pas tout simplement par le fait que, dans l’immédiat communicatif, l’emploi de ne serait réfuté par les locuteurs et que dans la distance communicative il serait préféré, ce qui en soi ne représente qu’une constatation des faits (comme on la trouve souvent en sociolinguistique par rapport au ‘style’, cf. Bell 1984, 2001, Finegan/Biber 2001, Labov 2001 ou en linguistique variationnelle, cf. Forner 2005, Koch/Oesterreicher 22011).

Par contre, comme la figure en (245) le montre, la variation situationnelle observée s’explique à un niveau plus profond, à savoir par une différence universelle entre l’immédiat et la distance: la PAS. Dans l’immédiat communicatif, elle opère de manière plus forte que dans la distance communicative, comme l’étude de corpus l’a montré.

   (245)   L’interaction entre la PAS et les taux de ±ne dans l’immédiat et la distance communicative

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Ceci implique que le taux des sujets légers dans le discours de l’immédiat est généralement très élevé. Dans la distance communicative, en revanche, la PAS opère à un moindre degré: ici, le taux des sujets lourds est plus élevé.

La PAS est donc responsable de la variation situationnelle de ±ne : tandis qu’une grande présence de sujets clitiques légers dans les situa ← 279 | 280 tions de l’immédiat y déclenche l’absence presque totale de ne, la présence un peu plus forte de sujets lourds dans la distance communicative y empêche la perte de ne.

Comme la distribution des types de sujet, la distribution du deuxième facteur linguistique pertinent pour ±ne, à savoir celle des types de phrase, a elle aussi été décrite comme universellement dépendante de la situation de communication:

   (246)   Aus dem geringen Planungsgrad folgen weitere Merkmale des Diskurses in konzeptioneller Mündlichkeit. Der Diskurs zeichnet sich hier durch Prozesshaftigkeit und Vorläufigkeit aus. Dies führt zum einen zu sparsamer Versprachlichung, zum anderen zu einer häufig extensiven, linearen und aggregativen Gestaltung (‘unvollständige’ Äußerungen, Parataxe etc.). (Koch/Oesterreicher 22011 : 12, notre soulignement)

Koch/Oesterreicher (22011) (cf. aussi Finegan/Biber 2001 : 252 et Cheshire/Stein 1997) comptent la présence élevée des parataxes parmi les caractéristiques universelles du langage de l’immédiat communicatif. Cette supposition est confirmée par notre corpus: même si les principales sont prédominantes dans toutes les situations de communication, les subordonnées sont beaucoup plus fréquentes dans la distance communicative (cf. section 4.5.2.2). Nous savons par ailleurs que les subordonnées manifestent des taux significativement élevés de ne (cf. section 4.4.5.1), car leurs caractéristiques syntaxico-prosodiques ‘protègent’ la particule ne (cf. section 5.2.4.5).

Dans le but de différencier l’influence des facteurs discutés ci-dessus sur ±ne, nous pouvons donc affiner la hiérarchie présentée en (242), comme illustré dans la figure (247). Nous voyons trois ‘colonnes’: à gauche (en vert) figurent les variables qui influencent prosodiquement ±ne et à droite les variantes qui correspondent d’un point de vue quantitatif à l’immédiat (en rouge) et à la distance communicative (en bleu). Les flèches verticales indiquent les relations de dépendance: la situation de communication influence la distribution des variantes des types de sujet et de phrase, qui, à leur tour, influencent la présence de ne. Dans l’immédiat communicatif, la présence élevée de sujets légers et de phrases principales provoque l’absence fréquente de ne (5% +ne, cf. ← 280 | 281 section 4.3.5). Par contre, dans la distance communicative, la présence élevée de sujets lourds et de phrases subordonnées donne lieu à une plus grande fréquence de ne (35% +ne, cf. section 4.3.5).

   (247)   La hiérarchie détaillée des facteurs qui influencent ±ne

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C’est cette interaction des facteurs linguistiques et extralinguistiques, éventuellement quelque peu sous-estimée par la recherche sur la variable ±ne, qui est, à notre avis, à l’origine de la variation situationnelle de ±ne. Cette variation est donc, en dernière instance, un épiphénomène de la distribution des variantes linguistiques à travers les situations de communication.

5.3.3  D’autres facteurs pertinents liés à la situation de communication

Il existe bien évidemment d’autres facteurs à considérer: tout d’abord, le fait que la présence de ne est au fond un épiphénomène des facteurs linguistiques n’empêche pas que les locuteurs (surtout les Français, comme nous l’avons vu dans la section 4.3.5, ou ceux qui ont une formation académique ou exercent une fonction éducative) produisent aussi délibérément et intentionnellement des ne d’hypercorrection dans la ← 281 | 282 distance communicative, même si le contexte syntaxico-phonologique n’y incite pas. Ceci reflète, en premier lieu, le prestige qui est associé à la variante +ne, surtout en France et un peu moins en Suisse (cf. section 4.3.5), dans les situations de distance communicative157.

Les hypercorrections pourraient également refléter les différentes quantités perçues de ±ne dans les discours de l’immédiat et de la distance communicative que l’on trouve dans les corpus. En d’autres termes, les locuteurs perçoivent la plus grande présence de ne dans la distance communicative et essaient de la reproduire, car elle leur semble caractériser les discours de distance.

Simon et al. (2010) ont testé la réalisation des phonostyles, c’est-àdire l’adaptation de productions langagières aux exigences de situations déterminées (cf. aussi Lindblom 1990) dans sept activités de parole :

   (248)   Les activités de parole examinées par Simon et al. (2010)

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Les analyses de Simon et al. (2010) montrent qu’il y a des variations subtiles entre les situations testées, mais que l’un des critères s’avère particulièrement important : le caractère publique/préparé ou privé/spontané de la production langagière. Tandis que les paroles des journalistes radio, la lecture neutre et, à un moindre degré, les discours politiques représentent un phonostyle relativement homogène, normé et identifiable, les discours spontanés manifestent une variation interpersonnelle plus grande. ← 282 | 283

Les corrélats phonétiques qui sont particulièrement intéressants en relation à la question du ±ne sont le débit d’articulation et la densité accentuelle. Le premier critère désigne le nombre de syllabes produites par seconde en excluant les pauses. Celui-ci ne peut pas être rapporté à un style en particulier, mais deux genres à support écrit, à savoir la parole lue et le journal parlé, se caractérisent par une très haute vitesse (6,13 et 5,87 syllabes p.s., cf. Simon et al. 2010 : 75).

Le deuxième critère fournit une approximation de la longueur des groupes accentuels: une proportion élevée de syllabes proéminentes indique des groupes plutôt courts et vice versa (cf. Simon et al. 2010 : 76). Les groupes accentuels les plus longs sont observables dans deux styles assez différents : la parole lue et les conversations intimes. Dans la lecture, ce fait est probablement lié à la vitesse de production. Par contre, dans les conversations, qui ont un débit moyen, la longueur des groupes accentuels indique le rapprochement de davantage de syllabes à une unité prosodique. Les unités accentuelles contiennent donc plus de syllabes inaccentuées, dont certaines, comme le clitique ne et d’autres syllabes contenant un schwa, sont instables.

Leur tendance à la disparition dans le langage spontané et conversationnel est donc explicable par la longueur élevée des groupes accentuels. Quant à la question du ±ne, le rapprochement des syllabes à l’intérieur des unités accentuelles, qui va au détriment des syllabes inaccentuées, est un facteur ultérieur qui s’ajoute aux autres facteurs prosodiques qui freinent la réalisation de la particule de négation dans le domaine de l’immédiat.

5.3.4  Les implications théoriques pour le traitement de la variable ±ne

En guise de conclusion intermédiaire sur la variation situationnelle de ±ne, nous notons qu’elle est avant tout un épiphénomène de la distribution des types de sujet et de phrase. Même si d’autres facteurs, comme l’hypercorrection ou les phonostyles, peuvent eux aussi influencer la variable ±ne au niveau situationnel, ce sont surtout les sujets légers et les phrases principales qui empêchent la présence de ne dans l’immédiat ← 283 | 284 communicatif, tandis que les sujets lourds et les subordonnées provoquent sa réalisation dans la distance communicative.

Si la variation situationnelle de ±ne est un épiphénomène des facteurs linguistiques, il faut se demander quelles sont donc les conséquences pour le traitement sociolinguistique et variationnel de cette variable.

Premièrement, nous avons vu que la variable ±ne (comme éventuellement d’autres variables dites ‘sociolinguistiques’) est à traiter comme une sorte de puzzle: seule la combinaison des pièces déjà connues mais dispersées à travers différentes approches permet de composer une image intégrale de la variable. Dans notre étude, il s’agissait de combiner les pièces suivantes:

   1.     L’analyse (multifactorielle) d’un corpus (phonétiquement transcrit) (cf. Armstrong/Smith 2002, Ashby 1976, 1981, 2001, Coveney 22002 etc.),

   2.     Les faits théoriques et typologiques: les approches variationnelles (cf. Koch/Oesterreicher 22011), les analyses des clitiques dans les langues romanes en tant que continuum (cf. Bossong 1998) et les études de la prosodie française (cf. Di Cristo 1998, Jun/Fougeron 2000 etc.),

   3.     Les tendances discursives universelles comme la PAS (cf. Du Bois 1987, 2003, Lambrecht 1987).

Ainsi, nous avons établi que la raison principale pour l’absence de ne dans les discours de l’immédiat en français moderne se trouve au niveau linguistique.

Il n’y a donc dans notre corpus aucune motivation à classer ±ne comme variable sociolinguistique, comme il est de pratique courante (cf. Armstrong/Smith 2002 : 23, Coveney 22002 : 55, Gadet 1997b, Labov 1972b et la discussion dans la section 5.1.1).

Deuxièmement, il est improbable que la variable ±ne indique une variété ou grammaire du français de l’immédiat (comme le soutiennent Culbertson 2010, Culbertson/Legendre 2008, Massot 2010, Mensching 2008, Koch/Oesterreicher 22011 et Zribi-Hertz 2011), car elle dépend de tendances discursives valables dans de nombreuses langues: tout ← 284 | 285 comme la distribution des types de sujet et de phrase, la variation ±ne dépend elle-même des caractéristiques universelles de l’immédiat communicatif et non de celles propres à une variété du français.

Ceci n’exclut pourtant pas que la variable ±ne soit perçue comme indiquant une telle variété, mais une explication linguistique proprement dite de cette variable ne doit pas se contenter de refléter tout simplement la perception des locuteurs. Une réévaluation de la portée des influences linguistiques, voire prosodiques sur ±ne, comme nous l’avons proposée ici, peut donc entraîner une reconsidération des méthodes d’investigation et des caractéristiques sociolinguistiques ou variationnelles attribuées à la variable ±ne.

Finalement, nous tenons à souligner que l’explication que nous proposons n’est pas incompatible avec d’autres approches de la variable ±ne. Dans la section suivante, nous allons proposer quelques pistes qui permettent de combiner certains aspects des approches existantes de ±ne avec la nôtre.

5.4  Perspectives

5.4.1  L’explication prosodique et d’autres approches de la variable ±ne

Nous avons montré dans la section 5.1 que ni les quatre approches de la variation ±ne présentes dans la littérature scientifique, ni celle du contact linguistique, surgie lors de notre analyse, ne sont pas autosuffisantes pour expliquer la variation en question. Toutefois, elles ne seront pas simplement réfutées. Au contraire, vu que chacune de ces approches comporte des éléments qui peuvent être combinés avec l’explication prosodique, nous proposons ici quelques pistes pour des futurs travaux de recherche.

Premièrement, même si, contrairement à Armstrong/Smith (2002 : 23) et Coveney (22002 : 55) (cf. section 2.3.1), nous contestons le traitement de ±ne comme une variable sociolinguistique tout court (cf. les ← 285 | 286 discussions dans les sections 5.1.1 et 5.3), il y a indubitablement certaines différences de nature sociolinguistique quant à ±ne en fonction la provenance géographique (cf. sections 2.2.4.1 et 4.3.1) et de l’âge (cf. sections 2.2.4.2 et 4.3.2). À un moindre degré, nous avons également découvert un comportement particulier de certains groupes professionnels, comme la fidélité des professeurs à la norme (cf. sections 2.2.4.3 et 4.3.3).

Certains aspects sociolinguistiques sont également fortement pertinents pour la prosodie. En diatopie, il y a, par exemple, une grande différence entre le nord et le sud de la France en ce qui concerne l’articulation du schwa, qui est plus répandue dans le Midi (cf. Durand et al. édd. 2009), ce qui influence très probablement la réalisation de ne. De plus, il y a une tendance à l’accentuation initiale en Suisse romande (cf. Woehrling et al. 2008 : 787), ce qui correspond parfaitement aux taux plus bas de ne trouvés dans cette région, vu que l’accent initial est difficilement compatible avec ne158.

Les différences intonatives de génération en génération ont également été montrées. Bedijs (2012 : 221), par exemple, observe à partir des années 90, dans le ‘langage des jeunes’ mis en scène dans un corpus filmique, les caractéristiques phonologiques suivantes: un débit de parole extrêmement élevé, l’élision des voyelles inaccentuées, qui provoque la formation des complexes consonantiques (ex. je te jure [imagetimageyimage], p(u)tain [ptimage], cf. Bedijs 2012 : 222-223), et une tendance à l’emploi d’un accent (éventuellement emphatique) sur l’une des premières syllabes d’un groupe accentuel, par exemple dans ces pétasses [seimagepeimagetas] (cf. Bedijs 2012 : 222). En revanche, Gerstenberg (2011 : 234), qui note pour les locuteurs âgés d’entre 70 et 90 ans des taux de ne très élevés, trouve que Les rares contextes où il est omis sont précisément ceux qui suivent un pronom clitique. Par conséquent, nous constatons suivant Bedijs (2012 : 222-223) et Gerstenberg (2011 : 234) que la tendance prosodique à l’omission de ne, déjà présente chez les personnes âgées, est intensifiée par les caractéristiques prosodiques des jeunes. Dans l’ensemble, ← 286 | 287 les différences sociolinguistiques diatopiques et intergénérationnelles sont donc aussi interprétables comme des différences intonatives.

Deuxièmement, quant à l’incompatibilité entre ne et d’autres clitiques (cf. Ashby 1977, Culbertson/Legendre 2008, Larrivée 2014, Posner 1985 : 189 et la section 2.3.2), il y a effectivement un inventaire restreint de formes presque lexicalisées, comme je sais pas [imageimagepa], c’était [ste] ou il y a [ja], qui excluent catégoriquement la présence de ne (cf. section 4.4.1.2). Dans ces cas, ou dans les séquences proclitiques (cf. section 5.2.4.2), les clitiques sujet sont tellement réduits qu’ils ne forment plus de syllabe complète et sont agglutinés à la forme verbale. Ces formes réduites sont en concurrence avec les variantes ‘pleines’ des clitiques, par exemple [imageimage] ou [simage], qui permettent non seulement l’insertion de n(e) entre le clitique sujet et la forme verbale (cf. [imageimage.(nimage). simage.pa] ou [s(image.n)e.timage.pa]), mais également sa réalisation sous forme de syllabe CV: [nimage] ou par exemple [ne] dans ce n’était pas.

Par conséquent, même si nous n’observons aucune exclusion mutuelle de type ‘mécanique’ ou idiosyncratique entre les clitiques et ne (comme le suggèrent par exemple Culbertson/Legendre 2008), un fait phonotactique essentiel émerge de ces observations : la qualité syllabique du clitique sujet est cruciale pour la qualité syllabique, voire pour la réalisation de ne. Les réductions phonologiques lexicalisées, comme je sais pas, sont donc parfaitement en ligne avec l’explication prosodique proposée ici.

Troisièmement, même si l’approche diglossique (cf. Culbertson 2010, Culbertson/Legendre 2008, Massot 2010, Mensching 2008, Koch/Oesterreicher 22011, Zribi-Hertz 2011 et la section 2.3.3), qui prévoit deux grammaires du français, n’est pas soutenable face aux données du corpus (cf. section 5.1.3), l’idée d’une sensibilité de certains locuteurs par rapport à la situation de communication s’est avérée vraie. Chez certains individus (surtout de France), nous avons observé une véritable alternance stylistique d’une situation de communication à l’autre, qui concerne notamment la variable ±ne (cf. section 4.3.5). De plus, des études prosodiques ont confirmé qu’il y a des différences situationnelles entre différents phonostyles (cf. section 5.3). Il est donc tout à fait convainquant de supposer qu’un sous-ensemble de locuteurs change son ← 287 | 288 comportement prosodique et linguistique en fonction de la situation de communication. Ceci s’observe dans le débit de parole, dans la constitution des unités prosodiques et dans l’articulation des schwas (qui conditionne la réalisation de ne), sans pour autant entraîner nécessairement la proclamation de deux grammaires distinctes.

Quatrièmement, l’approche pragmatique (cf. Breitbarth/Haegeman à paraître, van Compernolle 2008a,b, 2009 Fonseca-Greber 2007, Poplack/St-Amand 2009, Sankoff/Vincent 1980 et la section 2.3.4), qui explique surtout l’emploi de +ne dans des contextes ‘sérieux’ ou emphatiques, s’avère particulièrement utile pour l’explication des occurrences inattendues de +ne. Il s’agit notamment des occurrences (très rares mais existantes) qui ne sont explicables ni en fonction du contexte grammatical ni comme des cas d’hypercorrections.

Contrairement au critère du ‘discours institutionnel’ invoqué par Fonseca-Greber (2007), qui nous semble peu concret et donc difficile à appliquer, les contextes emphatiques manifestent un corrélat prosodique clairement défini par van Compernolle (2009 : 11) qui permet l’explication des exemples comme (199) (répété sous (249)), qui ne pourraient pas l’être autrement.

   (249)   moi Pierre Boulle je veux pas / JE – NE – VEUX – PAS / je l’ai pas lu

Même si les raisons de l’emploi de +ne dans ces cas-là sont surtout pragmatiques, elles vont de pair avec une intonation particulaire (ralentissement du débit de parole et accentuation syllabique), qui permet l’assignation exceptionnelle de Hi au clitique ne. Il s’agit donc, en dernière instance, une fois de plus d’un fait prosodique, plus précisément de l’intonation emphatique, qui permet la réalisation de ne.

Finalement, le contact linguistique (cf. sections 4.3.4 et 5.1.5) implique également un contact prosodique. La vue d’ensemble des systèmes accentuels en (250) révèle deux différences principales entre le français et les langues de contact qui provoquent dans notre corpus une absence totale de ne : il s’agit de l’absence de l’accent de mot et de l’accent contrastif en français. ← 288 | 289

   (250)   Les systèmes intonatifs du français des langues en contact

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Même si les systèmes intonatifs en question sont beaucoup plus complexes que ce que la grille en (250) ne permet de montrer, la particularité du système français par rapport aux autres systèmes saute à l’œil. Il est donc envisageable que non seulement le contact syntaxique, mais également le contact prosodique puisse avoir une influence sur la modalité de la variation linguistique en français. Vu qu’une ‘prosodie du contact’ se trouve actuellement dans une phase initiale, nous ne proposons aucune solution finale à la question de l’influence du contact linguistique sur la variation ±ne et nous nous limitons à signaler cette piste pour de futurs travaux de recherche.

5.4.3  Quel futur pour le ne de négation ?

Après une considération prudente des traces historiques de l’évolution de la négation en français (résumées dans la section 2.1.2) et des résultats de l’analyse de corpus (dans les sections précédentes), nous pouvons oser, avec précaution, répondre à la question l’avenir de ne : nos données suggèrent que le ne de négation continue effectivement d’exister, dans certains contextes, même dans le français de l’immédiat. Nous nous ← 289 | 290 n’attendons donc à aucune perte totale de ne dans les décennies à venir.

L’existence de ne est largement limitée aux contextes qui le favorisent prosodiquement, comme les sujets lourds et les constructions subordonnées (cf. section 5.2.4), mais dans ces environnements, sa réalisation est assez robuste, et ce indépendamment de la situation de communication : nous avons trouvé entre 68% et 100% +ne avec les sujets lexicaux, les noms propres et les pronoms indéfinis (cf. section 4.4.1) et 48% +ne dans les constructions relatives (cf. section 4.4.5.1).

Le fait que les contextes favorisant ne, comme les sujets lourds, sont très rares dans le langage spontané (cf. Du Bois 1987, 2003), surtout dans les situations de l’immédiat, a un effet considérable dans les corpus (cf. section 5.3) : il véhicule l’illusion que le ne a presque déjà disparu du français moderne dit ‘oral’ (cf. Ashby 1976, 1981, 2001, Armstrong/Smith 2002, Coveney 22002), ce qui, comme nous l’avons vu, n’est pas le cas.

Au-delà des contextes qui retiennent ne prosodiquement, il y a (surtout en France) des cas d’hypercorrection ou d’adaptation stylistique à une situation de distance qui peuvent mener à la réalisation de ne (cf. van Compernolle 2008a,b, 2009 Fonseca-Greber 2007 et la section 5.3) ainsi que certaines occurrences plutôt rares d’un ne emphatique (cf. section 5.1.4), qui sont éventuellement comparables à l’emploi de la particule emphatique en en flamand de l’ouest (cf. Breitbarth/Haegeman à paraître).

Résumons maintenant ce que nous pouvons conclure de ces considérations quant à l’évolution de la négation en français (cf. section 2.1.2.2). En ce qui concerne le cycle de Jespersen (cf. Jespersen 1917, 1924), le français se trouve donc toujours dans la quatrième phase du cycle, c’est-à-dire que deux formes de l’expression de la négation de phrase, à savoir ne…pas et pas, sont en concurrence. Néanmoins, nous avons également vu qu’il ne s’agit pas d’une ‘variation libre’ (si une telle chose existe, cf. Gadet 1997a,b pour une discussion), mais que la réalisation du ne dépend des caractéristiques linguistiques des énoncés négatifs.

Nous rappelons qu’il existe, d’une part, une hypothèse qui décrit l’évolution de la négation en français comme un changement linguis ← 290 | 291 tique rapide et tardif ayant débuté au 19e siècle et qui aboutirait à une perte totale de ne (cf. Ashby 2001, Martineau/Mougeon 2003), et d’autre part, celle qui l’interprète plutôt comme une variation linguistique plus ou moins stable depuis le 17e siècle environ (cf. Dufter/Stark 2007, Martineau 2011, Poplack/St-Amand 2009) et qui garde la variable ±ne comme partie du système linguistique.

Nos résultats, qui ressemblent à ceux obtenus par Dufter/Stark (2007) pour le français du 17e siècle, suggèrent que la variable ±ne est conditionnée par les mêmes facteurs depuis plusieurs siècles. Les sujets lourds incitent à la réalisation du ne déjà depuis l’époque du Dauphin, comme l’étude de Dufter/Stark (2007) sur le corpus d’Héroard (cf. Ernst 1985) l’a montré.

La grande majorité des données semble donc mieux décrite par l’hypothèse d’une variation ancienne et relativement stable qui s’étend jusqu’au français moderne (cf. Dufter/Stark 2007, Martineau 2011, Poplack/St-Amand 2009) que par une perte abrupte de ne au cours des deux derniers siècles (cf. Martineau/Mougeon 2003, Ashby 2001). Cela implique qu’aujourd’hui la particule ne fait toujours partie de la grammaire de la majorité des francophones contemporains, donc de celle des locuteurs européens prototypiques classés comme appartenant au groupe A, qui manifestent de la variation ±ne en fonction des facteurs linguistiques.

Ceci dit, il nous reste à revenir brièvement sur le groupe de locuteurs suisses, classés comme type B, qui ne manifestent que la négation monopartite et ceci apparemment indépendamment du contexte syntacticoprosodique et situationnel (cf. section 4.2.2). La question reste de savoir s’il est possible que ce sous-ensemble de locuteurs ait déjà complètement généralisé l’absence de ne en français moderne. Vu la rareté des contextes qui favorisent +ne, surtout dans l’immédiat communicatif, notre analyse de corpus ne produit pas de résultats fiables en ce qui concerne la compétence de ces locuteurs. Comme nous l’avons déjà suggéré dans la section 4.2.2, il serait intéressant de soumettre ces locuteurs à des tests d’intuition (cf. Coveney 1998, Meisner 2013) afin de déterminer le statut de la particule ne dans leurs grammaires. Cette question devra donc, elle aussi, être abordée dans de futurs travaux de recherche. ← 291 | 292

Somme toute, pour la grande majorité des francophones contemporains restants, il semble clair qu’ils continuent à employer +ne de manière relativement stable dans les contextes qui le favorisent prosodiquement, même si ceux-ci sont assez rares dans le langage spontané.

5.5  Résumé du chapitre 5

Nous avons montré dans le sous-chapitre 5.1 que les approches sociolinguistiques, syntaxiques, diglossiques, pragmatiques et de contact linguistique de la variation ±ne représentent des pistes intéressantes sans pourtant offrir des explications intégrales du phénomène en question.

D’abord, les analyses de ±ne comme variable sociolinguistique (cf. Armstrong/Smith 2002, Ashby 1976, 1981, 2001, Coveney 22002 etc.) produisent des résultats contradictoires et laissent beaucoup de questions sans réponse. Deuxièmement, la thèse d’une incompatibilité rigide entre ne et d’autres clitiques (cf. Posner 1985, Larrivée 2014) est indéfendable face aux données du corpus et ignore le caractère prosodico-syntaxique continuel du paradigme des pronoms sujet (cf. section 2.2.5.2). Troisièmement, les données suggèrent clairement que l’existence d’une seule grammaire du français qui permet de la variation contextuelle est plus probable que la coexistence de deux grammaires en situation diglossique (qui est soutenue par Culbertson 2010, Culbertson/Legendre 2008, Massot 2010, Mensching 2008, Koch/Oesterreicher 22011 et Zribi-Hertz 2011). Quatrièmement, les explications pragmatiques des occurrences+ne (cf. van Compernolle 2008a,b, 2009, Fonseca-Greber 2007) expliquent des cas isolés, mais ne sont pas généralisables. Finalement, l’influence du contact linguistique sur la variation linguistique du français est encore trop peu explorée pour servir d’explication indépendante.

Dans le sous-chapitre 5.2, nous proposons une explication prosodique qui pourrait offrir une solution autosuffisante à la question de ← 292 | 293 ±ne. Elle nous permet d’expliquer aussi bien l’absence de ne avec les sujets légers, redoublés et les séquences proclitiques que sa présence avec les sujets lourds et dans les constructions subordonnées, qui ont été montrées lors de l’analyse multifactorielle dans le chapitre précédent.

L’idée défendue ici est la suivante: l’omission fréquente de la particule ne avec les sujets clitiques est due, grosso-modo, à l’incompatibilité entre l’accent initial secondaire du français contemporain (selon Jun/Fougeron 2000) et les groupes accentuels comportant plus d’un seul proclitique. Comme les clitiques ne peuvent pas porter d’accent, l’omission du ne ainsi que d’autres stratégies de compensation prosodique interviennent afin de maintenir tout de même l’alternation des syllabes fortes et faibles (cf. principe eurythmique Dell 1984, Di Cristo 1998 : 197).

Cette analyse est implémentée à l’aide du modèle prosodique selon Jun/Fougeron (1995, 2000, 2002) et Fougeron/Jun (1998), qui décrivent les caractéristiques intonatives générales du français de la manière suivante : le français possède un accent final primaire (H*) sur la dernière syllabe pleine et un accent initial secondaire (Hi) facultatif sur l’une des premières syllabes d’un groupe accentuel (AP). Le placement concret des accents varie en fonction du nombre et de la nature (grammaticale ou lexicale) des morphèmes en question, du débit de parole et du style individuel du locuteur. Dans les groupes accentuels qui commencent par un ou plusieurs clitiques, sur lesquels Hi ne peut pas être réalisé, l’accent tombe obligatoirement sur la première syllabe du verbe. En fonction du nombre de proclitiques, ceci peut provoquer un éloignement considérable de la structure intonative basique du français, qui comporte généralement l’accent initial sur une des premières syllabes (cf. Welby 2003). Un tel déplacement de l’accent initial à droite serait accompagné d’un rapprochement entre l’accent initial et final vers la fin de l’AP. Une telle accumulation d’accents contredit le principe eurythmique (cf. Dell 1984, Di Cristo 1998 : 197), qui favorise l’alternance des syllabes fortes et faibles.

Nous soutenons que la tendance à la réalisation de la structure intonative basique du français est plus forte que la tendance à la réalisation des clitiques. Plus précisément, un ensemble de stratégies compensatrices ← 293 | 294 permet le (re-)déplacement de Hi vers le début du groupe accentuel comportant plus d’un proclitique : ceci est le plus visible dans le cas du ne négatif, souvent complètement supprimé, mais les réductions ou fusions des autres proclitiques s’observent aussi souvent. Une telle réduction des séquences proclitiques mène à des structures presque lexicalisées, dans lesquelles la réalisation de ne est exclue (cf. je sais pas → [imageimagepa]).

Les sujets redoublés (ex. moi je l’aime pas du tout, 1660) excluent eux aussi ne prosodiquement, car ils comprennent presque toujours un élément léger (le clitique coréférentiel à l’XP lourd), qui occupe obligatoirement une position inaccentuée à l’intérieur de l’AP. Celui-ci est donc en concurrence directe avec ne, ce qui donne lieu à l’exclusion de ce dernier. De plus, dans la majorité des sujets redoublés, le pronom de reprise est la variante monosegmentale [s] du pronom démonstratif ce, qui s’est montrée généralement incompatible avec ne (cf. section 4.4.1.2).

En revanche, si un sujet lourd se trouve en position initiale de l’AP, Hi peut être réalisé dans cette position et l’application des stratégies de compensation, comme l’omission de ne, est superflue. Les sujets lourds ‘protègent’ donc la particule ne de l’omission au niveau prosodique et ceci vaut également pour la présence d’une conjonction de subordination dans une phrase, qui alterne la structure prosodique en favorisant la présence de ne.

Ensuite, la variation de ±ne avec les gérondifs, les participes présents, les infinitifs niés ainsi que dans les impératives négatives comportant des proclitiques (ex. ±n’y vas pas) semble explicable à travers la même approche prosodique que celle dans les constructions finies à l’indicatif. Pour comprendre l’impossibilité de +ne dans les impératives comportant des enclitiques (par exemple (*ne) vaz-y pas), il faut retourner aux données de l’ancien français et du français classique. Ces séquences peuvent être identifiées comme des vestiges de la loi Tobler/Mussafia (cf. Hirschbühler/Labelle 2000), qui excluait le placement des clitiques dans la position initiale en ancien français.

Par la suite, dans le sous-chapitre 5.3, une considération détaillée de la distribution des deux facteurs linguistiques les plus importants pour ±ne, à savoir les types de sujet et de phrase, nous a amené à ← 294 | 295 conclure que l’omission de ne est un épiphénomène de la distribution des facteurs linguistiques, qui, à son tour, est conditionnée par des tendances discursives universelles.

Par exemple, la distribution des types de sujet remonte à une tendance discursive découverte par Du Bois (1987), à savoir la structure argumentale préférée (angl. preferred argument structure, PAS). Ainsi, la variation situationnelle de ±ne s’explique par la PAS: dans l’immédiat communicatif, le taux des sujets légers (qui empêchent habituellement la réalisation de ne) est très élevé. Dans la distance communicative, par contre, c’est le taux des sujets lourds (favorisant la réalisation de ne) qui est clairement élevé. Ainsi, le réseau complexe de variables linguistiques et extralinguistiques qui influencent ±ne peut être représenté sous forme d’une hiérarchie: la situation de communication détermine la fréquence des types de sujets et de phrases, qui eux déterminent la réalisation de la variable ±ne.

Pour le traitement sociolinguistique et variationnel de la variable ±ne, ceci signifie d’abord que les raisons de sa variation doivent s’envisager à travers une analyse pluridimensionnelle: c’est la combinaison des données empiriques (ici l’analyse descriptive et multifactorielle d’un corpus phonétiquement transcrit; pour d’autres analyses descriptives cf. Armstrong/Smith 2002, Ashby 1976, 1981, 2001, Coveney 22002 etc.), des faits descriptifs et typologiques (comme les approches variationnelles cf. Koch/Oesterreicher 22011, les analyses des clitiques dans les langues romanes, cf. Bossong 1998 et de la prosodie du français cf. Di Cristo 1998, Jun/Fougeron 2000), et finalement des tendances discursives universelles comme la PAS (cf. Du Bois 1987, 2003, Lambrecht 1987) qui a permis de mieux comprendre le fonctionnement de la variable ±ne dans sa complexité.

Étant donné que ±ne est un épiphénomène de la distribution des facteurs linguistiques qui conditionnent cette variable, il n’y a aucune raison de la concevoir comme une variable sociolinguistique en soi, comme il est pratique courante (cf. Armstrong/Smith 2002 : 23, Coveney 22002 : 55, Gadet 1997b). Il est également impossible que ±ne soit en lui seul l’indicateur d’une variété ou grammaire de l’immédiat (cf. Culbertson 2010, Culbertson/Legendre 2008, Massot 2010, Mensching 2008, ← 295 | 296 Koch /Oesterreicher 22011 et Zribi-Hertz 2011), car sa distribution dépend de la PAS, qui est une tendance discursive universelle et non une propriété du français. Finalement, la stabilité de la réalisation de ne avec les sujets lourds (même si ceux-ci sont généralement rares) indique que cette particule fait (toujours) partie du système linguistique de la majorité des francophones contemporains.

Dans le sous-chapitre 5.4, avant de conclure la discussion, nous l’avons ouverte dans différentes directions en discutant la compatibilité entre l’approche prosodique et d’autres explications de la variable ±ne et osé quelques prédictions sur le futur du ne en français moderne.

Premièrement, il semble que toutes les autres approches de la variable ±ne comportent des lignes d’argumentation qui pourraient être combinées avec celle de l’approche prosodique lors d’éventuels futurs travaux de recherche: les hypothèses externe et interne ainsi que les explications diglossique et pragmatique et même l’hypothèse du contact linguistique sont toutes, dans une certaine mesure, interprétables en termes prosodiques.

Deuxièmement, nous constatons que, malgré sa rareté dans les corpus, la particule ne continuera d’exister, également dans le français de l’immédiat. Sa réalisation dépend des facteurs linguistiques, comme les sujets lourds et les subordonnées, qui sont relativement rares dans le langage spontané, surtout en situation informelle, mais qui donnent lieu à une réalisation stable de ne.

Finalement, la même influence du type de sujet a déjà été prouvée par Dufter/Stark (2007) pour le début du 17e siècle. Quant au niveau diachronique, ceci signifie qu’une variation ancienne et stable de ±ne depuis plusieurs siècles est plus probable (cf. Dufter/Stark 2007, Martineau 2011, Poplack/St-Amand 2009) qu’une perte abrupte et récente de la particule (cf. Ashby 2001, Martineau/Mougeon 2003). ← 296 | 297 →


136    Le fait que l’élément (-il) est mis entre parenthèses signifie qu’il n’est pas parfaitement audible dans l’enregistrement (cf. le protocole de transcription présenté dans la section 3.7), mais vu qu’il s’agit du seul exemple potentiel dans ce cas, il est n’a pas été exclu de l’évaluation.

137    Les relatives négatives dans lesquelles que est employé comme sujet sont marginales et ne peuvent pas être vérifiées.

138    Notons que [image] existe aussi en français standard (= grammaire 2), mais uniquement s’il précède une voyelle. La variante [image] ne sera jamais attestée dans un contexte négatif en français standard, sauf si nous assumons aussi l’omission de ne dans cette variété (ex. j’arrive pas vs. je n’arrive pas).

139    Seulement les formes avec plus d’une occurrence ont été considérées.

140    Ceci vaut également pour la majorité des exemples cité par van Compernolle (2009). Ce que cet auteur appelle syllable stress coïncide très souvent avec des contextes intervocaliques de ne, connus pour favoriser sa réalisation.

141    Cf. corpus <sms4science.ch>, ID-SMS 825.

142    Cf. Welby (2003 : 26-60) pour une vue d’ensemble des modèles prosodiques du français et pour une discussion de Jun/Fougeron (2002). Welby (2003 : 51-52) résume une série de critiques à ce modèle, entre autres, l’assomption d’une structure basique de quatre tons, qui serait trop restrictive, et du contour basique /LHiLH*/, auquel toutes les autres formes observées sont attribuées comme des variantes. Toutefois, malgré la critique, Welby (2003 : 72) adopte également le modèle de Jun/Fougeron (2002) comme point de départ de sa propre analyse, notamment à cause de son inventaire terminologique très précis et ses prédictions théoriques claires.

143    Les positions de Hi dans les AP en (212)a ont été établies par Jun/Fougeron (2000 : 211-212). Les positions de Hi dans les exemples en (212)b suivent les observations de Hirst/Di Cristo (1996), Vaissière (1997) et Jun/Fougeron (2000 : 212), qui soutiennent que les proclitiques sont inaccentuables.

144    Les autres stratégies de compensation prosodique, qui seront discutées en détail dans la section suivante, ont le même effet que l’omission de ne : elles provoquent elles aussi le déplacement de Hi à gauche.

145    L’exemple 1637 : je vous ne demande pas de réponse à la première question produit par un locuteur non-natif a été exclu, car l’ordre des proclitiques est ici agrammatical en français.

146    Évidemment, comme l’omission de ne fait partie des processus de réduction des séquences proclitiques, l’on pourrait argumenter qu’elle précède la réduction des autres clitiques. Néanmoins, si nous partons de l’idée que les variantes monosegmentales des proclitiques comme [image], [image], [s] s’emploient indépendamment de la variable ±ne, leur présence pourrait tout à fait avoir une influence sur la variable, comme nous le soutenons ici.

147    <http://www.liberation.fr/societe/2013/01/21/les-chasseurs-ne-sachant-paschasser-condamnes_875685>, consulté le 19 mars 2013.

148    La discussion de cet exemple dans la section 5.1.4 montre qu’ici la présence de ne est avant tout explicable en fonction du contexte pragmatique.

149    Cet exemple a été prononcé en France par un homme refusant la poignée de main de Nicolas Sarkozy lors du Salon de l’Agriculture en 2008 (cf. <http://fr.wikipedia.org/wiki/Casse-toi,_pauv%27_con_> consulté le 18 avril 2013).

150    Un vers de la chanson Le lion de Jacques Brel (cf. <http://www.frmusique.ru/texts/b/brel_jacques/lion.htm> consulté le 18 avril 2013).

151    Un vers de la chanson Le pyromane de Karkwa, un groupe du Québec (cf. <http://offqc.com/2011/09/23/prends-le-pas-mal/> consulté le 18 avril 2013)

152    Une entrée dans un blog québécois (cf. <http://blogue.infodimanche.com/drouin/2012/10/05/%C2%AB-parles-en-pas-%C2%BB/> consulté le 18 avril 2013).

153    Afin d’illustrer la portée négative locale, Rowlett (2014) cite l’exemple suivant: Parles’en pas juste a tes ami(e)s mes aussi a tes parents! [sic] (cf. <http://www.vrak.tv/missvrak/courrier-du-coeur/je-me-fais-intimider-4278/>, consulté le 7 février 2013).

154    Rowlett (2014) propose une deuxième analyse pour les occurrences des constructions du type vaz-y pas. Selon lui, ces ocurrences pourraient être interprétées comme des manifestions d’une autre grammaire du français (éventuellement comparable à la grammaire 1, retenue par l’approche diglossique et que nous décrivons dans la section 2.3.3 et rejetons en section 5.1.3). Dans une telle grammaire, la négation n’est pas associée à une projection fonctionnelle et ne bloque donc pas la vérification commune des marques flexionnelles et modales. Par ailleurs, un critique anonyme de Rowlett (2014) propose une troisième solution syntaxique, selon laquelle l’absence du morphème négatif ne dans la tête de NegP permet la vérification de la marque négative avec les marques flexionnelles et modales à l’intérieur d’une seule tête fonctionnelle. Ceci génère alors l’ordre des mots de l’impérative positive vaz-y (cf. annexe XIV), suivi par la particule négative pas dans une position plus basse, et donne lieu à la structure correcte: vaz-y pas.

155    La loi Tobler/Mussafia distingue plusieurs étapes (cf. Hirschbühler/Labelle 2000 : 165). Dans la première phase, à laquelle nous faisons référence ici, les clitiques étaient exclus de la position initiale dans tout type de phrase. Dans la deuxième étape, ils sont admis en position initiale si la phrase est introduite par une conjonction de coordination comme et. Dans les étapes successives, les clitiques sont admis en position initiale dans toutes les phrases, d’abord à l’exception des volitives (c’est-à-dire des impératives et des hortatives) (étape 3), puis seulement à l’exception des impératives (étape 4), jusqu’à apparaître toujours en position postverbale dans les impératives positives (étape 5).

156    Comme la langue étudiée par Du Bois (1987) est une langue ergative, il a recours à une classification sémantico-fonctionnelle des arguments du verbe: le rôle thématique A correspond à l’acteur, donc au sujet des verbes transitifs. En français, dans les phrases actives, l’agent et le sujet coïncident obligatoirement. Contrairement à Du Bois (1987), nous n’avons pas analysé la nature des rôles sémantiques tels que l’agent etc., mais la catégorie et le poids phonologique du sujet grammatical, car ceci forme normalement le contexte gauche de la variable ±ne. Ceci signifie que, même si les catégories appliquées ne sont pas identiques dans les études de Du Bois (1987) et dans la nôtre, les résultats restent comparables.

157    Shana Poplack et Johanne S. Bourdages observent le même phénomène au Canada (cf. le descriptif du projet de recherche Norms and variation in French: the competing roles of school, community and ideology disponible sous: <http://www.sociolinguistics.uottawa.ca/projects/norms.html>).

158    Je remercie Aurélia Robert-Tissot de m’avoir fait remarquer cet aspect.

159    Effectivement, la focalisation contrastive par moyens intonatifs par exemple Le profeSSEUR a la clé pas l’étudiant (cf. Di Cristo 1998 : 210) n’est pas complètement exclue en français. Toutefois, il y a un certain consensus en ce qui concerne le fait que le français préfère une transposition syntaxique du focus, par exemple par une construction clivée comme: C’est le profeSSEUR qui a la clé pas l’étudiant (cf. par exemple Dufter 2007).