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Pourquoi les migrants vivent-ils plus longtemps ?

Les inégalités face à la mort en Suisse (1990–2008)

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Jonathan Zufferey

Dans les sociétés postindustrielles contemporaines, les migrants ont généralement des risques de décès inférieurs aux populations des pays d’accueil bien qu’ils soient tendanciellement plus vulnérables en raison de moindres capitaux humains, sociaux et économiques. Il s’agit là d’un véritable paradoxe épidémiologique car ces facteurs sont considérés comme les causes fondamentales des inégalités de longévité. A travers le prisme de la société suisse, cette thèse présente les dernières tendances en termes de mortalité différentielle entre les populations suisse et étrangères. Par une vision globale et compréhensive, nous mettons en exergue les particularités des populations migrantes afin d’offrir des clés d’interprétation à ce fameux paradoxe. L’étude tente d’approcher la migration dans toute sa profondeur en investiguant les différentiels en fonction de l’origine et du statut migratoire. En partant des outils de la démographie classique, en passant par des modèles de régression et des arbres d’induction, pour finir par des modèles multiniveaux exprimant des risques spatiaux, la connaissance des processus et des populations s’affermit. Au terme de ce manuscrit, nous aboutissons à une synthèse sur les principaux mécanismes explicatifs. La discussion reviendra sur deux axes clés qui expriment, selon nous, l’essentiel de l’avantage observé : des biais de sélection à l’entrée et à la sortie ainsi qu’une « culture de la migration ».

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Chapitre 3: La migration vers la Suisse

Chapitre 3

La migration vers la Suisse

En 2007, mandaté par le Conseil fédéral, l’Office fédéral de la statistique (OFS) lance un monitoring pour la construction d’un système d’indicateurs d’intégration de la population issue de la migration. L’objectif de cette recherche est de déterminer si l’on observe aujourd’hui des inégalités ou des discriminations chez les migrants et leurs descendants.

La législation suisse stipule que l’intégration vise à établir l’égalité des chances entre Suisses et étrangers, dont le séjour est légal et durable, dans la participation à la vie économique, sociale et culturelle. Processus lent qui se joue tant du côté des personnes au niveau individuel que de celui de la société d’accueil, l’évolution de l’intégration se mesure en comparant les valeurs statistiques affichées à un moment donné par les étrangers […] en termes de chances d’accès dans divers domaines de la vie, avec celles enregistrées par les nationaux […], se trouvant dans la même situation socioéconomique et familiale1.

A partir d’une quinzaine de sources, l’OFS a développé 67 indicateurs afin de saisir la pluralité des domaines touchant aux questions d’intégration : de l’aide sociale et la pauvreté, à la criminalité, la sécurité, le racisme et la discrimination, la culture, la religion et les médias, l’éducation et la formation, la famille et la démographie, la langue, le logement, le marché du travail, la politique, la santé et le sport (Office fédéral de la statistique 2013). Les résultats tombent courant 2013 ; on est bien loin de l’égalité des chances, les personnes issues de la migration ressortent clairement discriminées dans le paysage social helvétique. En quoi et pourquoi cette population n’est-elle pas intégrée dans les structures économiques, sociales et culturelles du pays ? Quelles sont les conséquences de ces inégalités ?

Ce chapitre tentera d’apporter des pistes de réflexion pour répondre à ces questions en abordant le phénomène migratoire vers la Suisse. Nous verrons en quoi se distinguent les caractéristiques majeures des migrants dans une approche comparative avec les personnes d’origine suisse. Nous pourrons ainsi mieux saisir la complexité des situations migratoires et ← 51 | 52 → tenter de comprendre pourquoi ils se différencient des locaux. La question des caractéristiques nous mènera finalement à la problématique sensible de l’intégration que nous tenterons d’approcher malgré des sources transversales. Ce chapitre est aussi l’occasion de proposer une typologie des immigrants selon les origines. La migration est tellement plurielle qu’il nous importe de l’approcher en se basant sur des groupes cohérents. Mais auparavant, nous nous devons de définir la migration et de plonger dans les articulations théoriques du phénomène pour ensuite aborder les contours historiques des flux migratoires vers la Suisse.

3.1  Définir la migration

Définir la migration est plus délicat qu’il n’y paraît de prime abord. Formellement, elle consiste en un simple mouvement de population. Pour l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), le terme migration s’applique « aux personnes se déplaçant vers un autre pays ou une autre région aux fins d’améliorer leurs conditions matérielles et sociales, leurs perspectives d’avenir ou celles de leur famille » (Perruchoud 2004, p. 40). Cette définition est particulièrement aboutie car elle ajoute une dimension sociale et surtout une finalité à la migration.

En Suisse, l’Office fédéral de la statistique considère la migration sous un angle administratif : un migrant est une personne qui a transféré son domicile civil d’un lieu à un autre. Il peut s’agir d’une migration interne ou internationale ; il n’y a pas de temporalité ni de finalité dans cette définition. Par le terme immigré, l’OFS fait référence aux personnes qui sont nées à l’étranger et qui ont immigré en Suisse. C’est donc par le lieu de naissance que se définirait la condition d’un migrant.

Comme le qualificatif du migrant n’est que rarement disponible dans les bases administratives ou dans les enquêtes sociales, c’est la variable, très politique, d’étranger qui domine dans toutes les recherches migratoires sur la Suisse. On tend ainsi à faire l’amalgame entre l’étranger et le migrant. La raison en est historique et idéologique. Pendant longtemps, l’autre a été distingué par sa nationalité : on parle des travailleurs étrangers, on établit une loi sur les étrangers et une police des étrangers. Il est vrai qu’à une certaine époque, migrants et étrangers étaient quasiment ← 52 | 53 → indissociables. Le passeport était le moyen le plus aisé pour différencier cette population et pour lui appliquer des droits politiques et sociaux différents. Ce n’est que vers la fin des années 1970 que le migrant fait son apparition dans le vocabulaire et commence à suppléer systématiquement l’étranger, comme s’en étonne Wicker (2003, p. 14). Ce changement sémiotique a lieu alors que ces notions deviennent floues et interchangeables, le terme migrant étant utilisé pour parler de l’étranger et l’étranger pour évoquer le migrant, bien qu’il s’agisse de plus en plus de deux groupes distincts. Au final, comme nous allons l’entrevoir, les liens entre nationalité2, naturalisation3 et pays de naissance4 sont complexes et varient en fonction du temps et des pays d’origine.

Dans cette étude, pour des raisons pragmatiques – meilleures disponibilité et qualité des sources – mais aussi dans un souci de comparabilité avec les travaux antérieurs, nous approcherons la migration par la nationalité, en nous intéressant aux étrangers. Nous nous permettrons l’usage du terme migrant en faisant référence à des étrangers bien que de fait, la deuxième ou troisième génération – la descendance des migrants – n’a pas migré à proprement parler. L’intérêt de travailler sur la nationalité est que cela nous amène à approcher les chemins de l’intégration, en étudiant les caractéristiques des personnes d’origines étrangères sur plusieurs générations – pour autant qu’elles n’aient pas acquis la nationalité suisse. Par conséquent, nous analysons tant les individus qui ont expérimenté la migration que leurs descendants, pour déterminer dans quelle mesure, ils partagent une culture et des comportements communs. Cela nous mènera aux questions très actuelles mais aussi très sensibles d’intégration et d’assimilation dont le processus s’étend sur plusieurs générations.

3.1.1  Les théories de la migration

Les théories de la migration internationale offrent un regard compréhensif sur les mouvements de populations. Ce sont différentes disciplines qui ont apporté peu à peu des contributions significatives à la théorisation de la ← 53 | 54 → migration. A la fin du 19e, le très sérieux Ernst Ravenstein formalise le premier une série de lois de la migration à partir d’une observation empirique. Il souligne déjà l’importance du travail et soutient que les principales causes de la migration sont économiques.

Les économistes ont pendant longtemps vu la migration sous l’angle unique de l’allocation de la main-d’œuvre. Leurs théories tentent d’expliquer les mouvements de population tant au niveau global qu’individuel. Au niveau macro, les théories classiques et néoclassiques postulent que les mouvements de populations proviennent de l’écart entre l’offre et la demande de travail. Les individus se déplacent pour répondre à la loi du marché ; ils permettent ainsi une allocation optimale de la ressource « travail ». Pour Harris et Todaro (1970), ce sont par les conditions écorégionales, le salaire en particulier, que la migration peut combler les écarts entre l’offre et la demande de travail. Au niveau individuel, on retrouve la même logique avec la théorie du capital humain. Un individu prend la décision de migrer après avoir fait un calcul rationnel de coût et de bénéfice. Les économistes comme Schultz (1961) pensent ces coûts et bénéficies en termes économiques uniquement, c’est-à-dire en espérance de rémunération. La migration, au niveau micro, permettrait une allocation spatiale optimale du capital humain (compétences, expériences et savoirs) qui maximise le revenu des individus.

Ces deux approches sont évidemment trop restrictives car elles considèrent que les choix sont toujours rationnels et individuels. Pour répondre à une partie de ces critiques et à la complexité croissante des phénomènes migratoires, de nouvelles théories économiques ont vu le jour. Mincer (1978) s’est penché sur la question de la migration familiale, constatant que la migration ne concernait pas seulement un travailleur mais bien souvent une famille entière. L’espérance de gains n’est pas au même niveau pour tous les membres du ménage : le choix de migrer est alors plus complexe et doit répondre à une cohérence dans les bénéfices attendus pour tous. En cas d’asymétrie dans les attentes, l’allocation de la main-d’œuvre n’atteint plus son optimum. Ce genre d’asymétrie peut apparaître typiquement lors d’un regroupement familial, lorsque la famille rejoint un travailleur dans un autre pays. La théorie de la nouvelle économie des migrations (Stark 1991) prend date ensuite. Elle fait écho aux modifications des trajectoires migratoires du monde globalisé de la fin du siècle dernier. Elle comprend davantage les stratégies migratoires comme étant des choix familiaux ou collectifs, ce qui cadre particulièrement bien ← 54 | 55 → avec l’essor que connaissent les migrations Sud-Nord. Ce cadre théorique ajoute une dimension collective à la migration, en ce sens où des individus quittent leur pays moins avec une stratégie de travail stricto sensu (calcul coût-bénéfice individuel), que pour répondre aux besoins de leur réseau (calcul coût-bénéfice collectif). Des groupes, souvent des familles, investissent dans un membre pour lui permettre de migrer vers un pays où l’emploi est mieux rémunéré. Le migrant peut ensuite y travailler et renvoyer des capitaux, des remittances, à son groupe resté dans le pays d’origine.

Le sociologue Alejandro Portes voit la migration sous un angle structurel à travers l’expansion d’un modèle capitaliste qui génère deux forces. D’une part, il y a l’aspect économique avec l’offre de travail des pays riches pour une main-d’œuvre bon marché et renouvelable ; l’offre de travail est plutôt décryptée comme un besoin de l’occident, une demande de main-d’œuvre. D’autre part, la diffusion de la culture occidentale dans les pays du Sud change les mentalités et donne de nouvelles aspirations consuméristes à des individus qui ne peuvent les réaliser, faute de moyens financiers (Portes 1978). Ce sont ces deux forces qui encouragent les migrants à partir travailler dans les pays riches bien, que dans la vision de Portes, le migrant se déplace plus parce qu’on a besoin de lui que parce qu’il le souhaite vraiment.

Ces quelques théories tentent d’expliquer la répartition spatiale des populations par le biais du travail et de la rémunération principalement. Elles ont donc passablement de limites. On leur a notamment reproché de faire abstraction de la réalité politique et des barrières à la circulation des personnes (Zolberg 2006). La dimension politique joue un rôle essentiel dans la mobilité internationale et, bien que les déplacements internationaux de personnes s’amplifient dans la deuxième moitié du 20e siècle, la libre circulation est loin d’être une réalité. L’absence d’accord entre deux nations freine, et même dans certains cas bloque, les opportunités de migration. La politique internationale, ce sont aussi les conflits armés ou des persécutions qui contraignent des populations civiles à prendre la fuite pour chercher refuge dans des contrées plus sures. Ces mouvements forcés ont gagné en intensité dans le dernier quart du siècle dernier avec des personnes cherchant un asile dans un autre pays à la suite de craintes politiques ou sociales dans leur pays d’origine (Zolberg 2006).

Selon une autre approche, d’abord développée en géographie, la migration dépendrait en quelque sorte de deux types de paramètres : des fac ← 55 | 56 → teurs d’attraction qui encouragent les individus à partir et, parallèlement, des facteurs de répulsions ou des contraintes qui freinent les velléités migratoires. Cette théorie de « push and pull » a ensuite largement été développée par Lee (1966) qui a étendu les facteurs d’attraction (perspectives de carrière, condition de vie, formation, sécurité, liberté, culture) et de répulsion (distance, coût, barrière politique, réseau social, imaginaire) à tout le champ sociologique, psychologique et économique. Pour lui, l’humain est sédentaire, et il lui faut des incitations à se déplacer. Ces incitations s’exercent tant à l’origine qu’à la destination, offrant ainsi une vision plus nuancée des raisons individuelles des mouvements de population. Lee estime que chaque individu réagit différemment aux incitations ; elles demeurent davantage à un niveau de perceptions, d’attentes, d’espoirs qu’à un calcul coût-bénéfice totalement objectif et rationnel. La migration est ainsi sélective, elle dépend passablement de la perception et de la psychologie des individus vis à vis des facteurs économiques, familiaux, sanitaires, politiques et sociaux mais aussi des barrières existantes à la migration tels que la distance, le coût ou encore la législation. Cette théorie est par conséquent plus à même d’expliquer le phénomène migratoire dans sa globalité puisqu’elle intègre à la fois la dimension économique, qui est primordiale, et des facteurs sociologiques et psychologiques.

3.1.2  La dimension politique et historique de la migration en Suisse

Nous voyons quatre phases dans l’histoire migratoire de la Suisse durant la seconde moitié du 20e siècle, quatre types de migration qui s’alternent et se superposent. Elles correspondent aux théories énoncées ci-dessus. La dimension économique, la migration de travail, c’est-à-dire le besoin d’une main-d’œuvre d’abord non qualifiée puis, vers la fin du siècle dernier, hautement qualifiée, est le moteur du phénomène migratoire en Suisse. La politique a également joué un rôle primordial mais allant dans un sens opposé, puisque, dès les années 1960, elle a cherché à freiner les flux à travers une législation restrictive et l’octroi des permis d’établissement. A l’après-guerre, la Suisse connaît d’abord une migration de travail temporaire et peu qualifiée. Elle est ensuite supplée par une migration plus durable et par le regroupement familial. Dans une troisième phase, la Suisse accueille également des réfugiés, une migration humanitaire qui ← 56 | 57 → est, comme nous allons le découvrir, légèrement teintée d’une dimension économique. Enfin, la dernière phase est celle d’un renouveau de la migration de travail mais elle consacre cette fois des migrants hautement qualifiés. Ces différentes phases traversent l’histoire suisse alors qu’en trame de fond, il y a cette volonté politique, presque permanente, d’éviter une installation de longue durée des immigrants en luttant contre la surpopulation étrangère5 et l’importation du chômage. A titre d’illustration, le Conseil fédéral, dans un message à la population, le 2 juin 1924, énonce clairement qu’« il n’y aura […] rien à objecter à l’afflux des étrangers, mais à condition seulement que ceux-ci ne songent pas à s’établir » (Piguet 2009, p. 19).

L’économie suisse est en pleine croissance à la sortie de la Seconde guerre mondiale, et certains secteurs peinent à recruter. Les milieux économiques pressent pour faciliter l’accès des étrangers au marché du travail helvétique. Avec des salaires attractifs mais aussi en offrant des logements (pas toujours très salubres) et des facilités de transports, une manne de travailleurs des pays du Sud de l’Europe, principalement d’Italie, d’Espagne dans une moindre mesure, répond présent à la demande de l’économie pour une main-d’œuvre peu qualifiée. Avec ce type de migration, on se situe dans le paradigme de Portes, ou mieux encore de Sassen (1988, pp. 26-54), lorsque cette dernière identifie des périodes de pénurie de main-d’œuvre dans certaines branches des économies capitalistes, que seuls des flux de migrants parviennent à combler. Elle évoque ainsi la constitution de stocks de travailleurs migrants dans des secteurs à bas salaire, indispensables à l’économie car il s’agit d’emplois dévalorisés et délaissés par les nationaux. La moitié des travailleurs qui entrent en Suisse chaque année entre 1948 et 1960 sont des saisonniers pouvant rester neuf mois consécutifs (permis A), l’autre moitié se répartit entre des permis d’une année renouvelable (permis B) et des permis de longue durée (permis C) (Piguet 2005b, p. 26). Le cas suisse est en ce sens particulier car le politique veille à ce que le caractère de cette migration reste temporaire en faisant appel aux migrants lorsque l’économie en a besoin mais en limitant les permis de longue durée pour obliger les retours. C’est ainsi que jusque dans les années 1960, la Suisse parvient à imposer un modèle ← 57 | 58 → unique6, le paradigme d’une migration de rotation s’adaptant aux besoins de l’économie, à l’offre de travail.

Dès 1960, ce modèle est légèrement reconsidéré par des directives qui élargissent le champ de la migration : on autorise la venue des membres de la famille d’un travailleur étranger resté trois ans sans interruption en Suisse. La migration dépasse alors la théorie économique classique et s’étend au groupe familial. Elle ne répond plus au seul besoin de l’économie pour des travailleurs peu qualifiés mais aussi à des considérations d’ordre humain. Cette directive correspond aussi à l’intérêt des patrons qui peuvent fixer une main-d’œuvre plus productive car déjà formée (Niederberger 2005). Pourtant, la perception de la menace d’une surpopulation étrangère prend de l’ampleur auprès des Helvètes et les mouvements xénophobes lancent des initiatives contre « l’emprise étrangère »7. Mis sous pression, le gouvernement instaure en 1970 des quotas de travailleurs étrangers qu’il compte ajuster annuellement : en somme, il tente de prendre le contrôle sur la migration. Un registre informatisé décompte désormais les entrées et les sorties des étrangers ainsi que tous les permis distribués. Pourtant, malgré les quotas, la population étrangère continue d’augmenter. Les modèles de la migration économique et du regroupement familial l’emportent sur le politique car certains secteurs (santé, éducation, agriculture) restent hors quotas et le regroupement familial n’est pas non plus soumis au contingentement (Mahnig et Piguet 2003, pp. 67-78).

Les crises pétrolières engendrent un ralentissement économique, l’eldorado suisse s’effondre. Le chômage touche plus fortement les étrangers qui émigrent pour trouver de meilleures conditions de travail ailleurs. Si les étrangers sont nombreux à quitter le pays et que les Suisses demeurent, c’est parce que le système politique les a rendu plus vulnérables : les saisonniers ou les permis B sont contraints de garder ou retrouver un emploi pour pouvoir rester. Le pays parvient ainsi en quelque sorte à exporter son chômage avec les départs des migrants qui n’ont plus place dans le marché du travail suisse et qui ne disposaient pas d’une assurance chômage. Ces retours concernent même des personnes installées durablement voire déjà ← 58 | 59 → bien implantées en Suisse. En 1976, lors du maximum des retours, 39 % des étrangers qui quittent le pays détiennent un permis C (Piguet 2005b, pp. 69-75). Pour l’administration fédérale, il s’agit, avec un peu de retard, des ajustements attendus par son modèle économique d’une migration de rotation. Après la crise, la poursuite de la politique des quotas a pour conséquence une diminution des saisonniers au profit de permis de plus longue durée. Peu à peu, les origines des migrants se diversifient, l’immigration traditionnelle peu qualifiée d’Italie et d’Espagne diminue au profit de nouveaux flux issus du Portugal, de Turquie et de Yougoslavie. Les travailleurs se fixent peu à peu. Ils entrevoient davantage un établissement sur le long terme et font venir leur famille. La migration à motifs familiaux représente dès lors la plus grande part des entrées d’étranger en Suisse par effet multiplicateur : un travailleur peut faire venir son conjoint et ses enfants mineurs (Piguet 2005b, p. 82).

Dans les années 1980, après la migration de travail et le regroupement familial, un troisième type de migrants fait son apparition : les réfugiés. Auparavant, ils étaient originaires d’Europe de l’Est (crises hongroise et tchécoslovaque principalement), du Tibet, d’Indochine dans la logique de confrontation des blocs Est-Ouest. En 1972 et 1973, des Ougandais expulsés par Idi Amin Dada, puis des Chiliens fuyant le pays après le coup d’état de Pinochet, entrent en Suisse. L’accueil est cette fois plus timoré, il n’y a plus un consensus de solidarité dans la population suisse car l’asile ne s’inscrit plus dans la lutte contre le communisme (Piguet 2009, p. 76). Une première loi sur l’asile émerge en 1981 mais c’est quelques années plus tard, avec l’augmentation des flux de requérants, que l’asile commence à constituer un « problème » mis en permanence à l’agenda politique. La législation se durcit et, en 1990, le parlement ajoute dans la loi la possibilité de ne pas entrer en matière sur des demandes jugées infondées et de renvoyer directement ces demandeurs. Une majorité des élus craint que sous le couvert de l’asile se cache une migration de travail : des migrants venus des pays du Sud, sous le modèle de la nouvelle économie des migrations, tenteraient d’obtenir par l’asile un permis de séjour qui leur ouvrirait les portes du marché du travail helvétique.

Il faut que les demandes d’asile explosent à la suite d’une série de crises internationales (Turquie, Yougoslavie, Liban, Sri Lanka) pour qu’on parle en 1991 de la « première crise de l’asile » lorsque près de 42 000 personnes posent une demande (Piguet 2009, p. 78). En 1999, la Suisse connaît une « deuxième crise de l’asile », avec un nouveau record de ← 59 | 60 → demandeurs (46 000), dont les 2/3 proviennent de Yougoslavie. Des procédures d’urgence sont mises en place et un statut d’admission provisoire est octroyé pour ne pas refouler ces migrants vers des régions dangereuses, mais sans leur accorder immédiatement le statut de réfugié. Dans les années qui suivent, les demandes d’asile baissent fortement, se situant annuellement entre 10 000 et 25 000 (Piguet 2009, pp. 81-83). Les contrées d’origine des requérants deviennent très diverses, ce qui rend les procédures complexes. Par la suite, le débat public et politique se tend, l’asile est souvent vu sous l’angle des abus, avec toujours l’idée de réfugiés économiques tentant d’entrer en Suisse par ce biais. Sous la pression de la droite dure qui parvient à centrer le débat sur ce faux problème, les politiques et le peuple serrent la vis : les taux d’admission sont faibles, les conditions de vie des requérants sont dures, on tente de décourager par tous les moyens la migration d’asile.

Durant la décennie 1990, l’enjeu majeur de la politique extérieure de la Suisse consiste à se rapprocher de l’Union Européenne (UE) afin d’éviter l’isolement du pays. Mais ce rapprochement implique aussi des concessions en matière de libre circulation des personnes alors qu’un courant xénophobe s’ancre dans la population. L’Europe libérale a pour modèle économique un marché du travail intérieur libre, sans intervention des états, alors que la Suisse s’est efforcée, pendant les quatre décennies précédentes, de limiter le nombre de travailleurs étrangers. Comment se rapprocher de l’UE si le peuple craint la surpopulation étrangère ? C’est le modèle des « trois cercles » qui va servir de réponse. Il repose sur l’idée que ce n’est pas le nombre d’étrangers qui importe mais la proximité culturelle. Ce modèle facilite l’accès au marché du travail suisse à des cultures proches mais diminue les opportunités migratoires pour les autres origines. Le « cercle intérieur » comprend l’Union européenne et l’Association européenne de libre-échange (AELE), le « cercle médian » est composé des États-Unis, du Canada et des pays d’Europe de l’Est alors que le « cercle extérieur » englobe les autres états dont les ressortissants ne sont admis qu’exceptionnellement. Ce principe correspond déjà à la politique de recrutement que suivait la Suisse, mais il est dès lors explicite que des facteurs ethno-culturels déterminent l’admission des travailleurs étrangers (Mahnig et Piguet 2003, p. 90). En 1998, le gouvernement abandonne les trois cercles et passe de fait à deux cercles – un cercle européen et un extra-européen – dans le but de préparer le rapprochement avec l’Europe. En 2000, le peuple accepte la libre circulation dans et avec ← 60 | 61 → l’Union8 à près de 67 % des votants et elle entre en vigueur en 2002. Elle sera étendue par la suite, avec certes des réserves, aux nouveaux membres de l’UE9. Avec ces deux cercles, il n’y a à terme plus de quotas10, la Suisse s’ouvre à tous les travailleurs européens et sélectionne selon les qualifications la main-d’œuvre extra-européenne. Cette ouverture sur l’Europe va dans les intérêts des milieux économiques suisses qui peuvent toujours faire appel à une main-d’œuvre peu qualifiée en puisant ses travailleurs dans les pays traditionnels de migration et en en accueillant de nouveaux avec le glissement de l’Europe vers l’Est. Mais l’économie qui se modifie et se tertiarise davantage peut aussi s’appuyer sur de nouvelles vagues de migrants, des actifs hautement qualifiés. Ainsi les caractéristiques des travailleurs qui entrent en Suisse pendant la première décennie du 21e siècle changent radicalement, de travailleurs peu qualifiés du Sud de l’Europe, on passe à des actifs hautement qualifiés de tout le continent (Wanner et Steiner 2011).

Depuis 1945, la Confédération s’est efforcée de limiter l’immigration tout en octroyant suffisamment de permis de séjour pour répondre à la demande de main-d’œuvre de l’économie. La dualité entre les forces économiques et politiques, la lutte entre l’offre de travail et la limitation du nombre d’étrangers, a tourné à l’avantage du monde économique. Si la tentative de prise de contrôle de la migration par le politique a été vaine quant au nombre de migrants, elle s’est montrée redoutablement efficace quant à la sélection des origines : en centrant très tôt son bassin de recrutement sur les états européens et en limitant les autres origines, la Suisse multiculturelle d’aujourd’hui se compose d’une large majorité d’Européens. ← 61 | 62 →

3.2  Démographie de la population étrangère

3.2.1  Les flux migratoires

Nous venons de le voir, les mouvements migratoires à destination de la Suisse dépendent fortement de choix politiques et de la demande de main-d’œuvre étrangère par l’économie. La figure 3.1 présente l’importance de ces flux et fait ressortir la forte dynamique migratoire durant toute la période des trente glorieuses11. Le flux d’immigration connaît ensuite une baisse importante, on passe de 210 000 immigrants en 1962 à 90 000 dix ans plus tard pour atteindre un plancher en 1975-1976 au plus fort de la crise (moins de 55 000 entrées). Au début des années 1990, avec notamment l’augmentation des demandes d’asile, et à la fin des années 2000 lorsque la libre circulation se généralise, la Suisse connaît à nouveau des vagues importantes d’immigrants.

Figure 3.1 – Évolution des flux d’émigration et d’immigration de la population résidente permanente étrangère, 1950 à 2010

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Sources tirées du site internet de l’OFS : OFIAMT, RCE, PETRA ← 62 | 63 →

Ce graphique sur les flux permet aussi d’aborder un sujet dont nous avons peu discuté jusqu’alors, bien qu’il s’agisse d’un phénomène important : l’émigration des étrangers ou, dans la plupart des cas, la remigration. La base de l’approche économique postule que le travail et le salaire régulent tant les arrivées que les départs. La remigration s’inscrit donc dans une logique d’optimisation des cycles de vie (niveau micro) ou de l’offre et la demande de travail (niveau macro) comme tend à le montrer la forte vague d’émigration de la deuxième moitié des années 1970. En pleine crises pétrolières et sous le coup de la morosité économique, la Suisse enregistre plus de 100 000 départs d’étrangers. Ces départs ne peuvent être analysés du seul point de vue économique puisque la législation astreint les étrangers à occuper un emploi pour obtenir le renouvellement d’un permis de saisonnier ou d’un permis de séjour. Faute de permis, les migrants n’ont d’autres choix que de retourner dans leur contrée d’origine ou de migrer vers un autre pays. Les mouvements migratoires de cette période de crise économique doivent par conséquent plutôt être vus sous l’angle de la contrainte que du choix. Par ailleurs, depuis la fin des années 1980, les flux de départs demeurent plus ou moins constants, à plus de 60 000 émigrés par année, et ce, quelque soit le cycle conjoncturel. La macroéconomique semble a priori avoir un faible impact sur les motivations de départs dans la Suisse de la fin du 20e siècle. Pecoraro (2012b) va dans ce sens lorsqu’il montre que les déterminants de la remigration vont au-delà du seul aspect économique – il est seulement au troisième rang des motivations dans une étude sur les émigrés allemands.

La population étrangère qui a élu domicile en Suisse est hétérogène et, les caractéristiques socio-démographiques des immigrants varient selon le contexte et le pays d’origine. Les flux de migration dépendent fortement des dimensions politique et économique mais également de la relation culturelle, sociale ou historique qui relie plus ou moins fortement les deux états.

Entre 1990 et 2010, nous assistons à une immigration provenant en très grande partie des pays européens (75 % des immigrants). Le rapport au temps et essentiel et il ressort clairement des figures 3.2 et 3.3 : les flux d’arrivée et de départ changent continuellement. A la forte immigration des pays d’ex-Yougoslavie dans les années 1990, c’est une migration d’Allemagne et d’autres pays européens qui prend le relais dans les années 2000 avec des travailleurs hautement qualifiés. Très affaiblis économiquement dans leur pays, les Portugais sont nombreux à venir en ce début ← 63 | 64 → du 21e siècle. Concernant les retours, les ressortissants de trois pays de l’immigration traditionnelle (Italie, Espagne et Portugal) quittent nombreux la Suisse. Pour les Italiens et les Espagnols qui retournent au pays, il s’agit de migrants plutôt âgés : 45 à 55 % d’entre eux ont plus de 40 ans alors que ce groupe représente au plus 30 à 35 % pour l’ensemble des émigrants (OFS : PETRA). Ces retours pourraient ainsi concerner davantage des migrants installés de longue date qui, arrivant au terme de leur vie professionnelle en Suisse, retournent dans leur pays d’origine.

Figure 3.2 – Flux d’immigration des étrangers par origine et par année, 1991 à 2010

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Figure 3.3 – Flux d’émigration des étrangers par origine et par année, 1991 à 2010

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Sources tirées du site internet de l’OFS : PETRA ← 64 | 65 →

3.2.2  Les résidents étrangers

Nous avons parlé des flux récents de migrants, mais qu’en est-il des stocks dans la population résidente ? Ceux qui viennent et ceux qui restent ne sont pas les mêmes, les motifs et les opportunités évoluent passablement avec le temps. La population étrangère est par conséquent en perpétuelle mutation et change continuellement. Les photographies de la population évoluent lors de chaque recensement. La figure 3.4 permet de la sorte de replacer la situation actuelle dans l’histoire. La Suisse abritait, déjà au début du 20e siècle, des effectifs importants de citoyens étrangers provenant essentiellement des pays voisins. Mais c’est surtout la forte croissance de résidents italiens de 1950 à 1970 qui ressort. Pour les décennies qui suivent, nous constatons que l’éventail des origines s’élargit, ce qui illustre la diversification des flux discutés plus haut.

Si la population étrangère a passablement changé selon les périodes, le rapport du nombre d’étrangers sur les résidents suisses devient de plus en plus grand depuis la fin de la Seconde guerre mondiale (tableau 3.1). De 6 % en 1950, la proportion d’étrangers atteint 23 % en 2010, l’un des taux les plus élevés au monde. Nous évoquions à raison la diversification des origines – la Suisse accueille des migrants de tous les pays du monde – et l’efficacité des politiques des trois cercles (puis des deux cercles), puisqu’il y a dominance des origines européennes qui représentent, vers la fin du 20e siècle, plus de 85 % de tous les étrangers résidants. La variété des origines est certes caractéristique de la Suisse de la fin du siècle dernier, mais les mondes proches de la culture helvétique dominent largement. ← 65 | 66 →

Figure 3.4 – Évolution de la population résidente étrangère en Suisse par nationalités, 1850 à 2010

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Sources tirées du site internet de l’OFS : Recensements

3.2.3  Le coin des pyramides

La structure par âge et sexe de la population de nationalité suisse est assez commune pour un pays occidental d’aujourd’hui (figure 3.5). On y retrouve les marques de l’histoire du 20e siècle, certes moins prononcées qu’ailleurs, avec des baisses de fécondité durant les guerres mondiales suivies d’un rattrapage des naissances. Les trente glorieuses et le baby-boom engendrent un regain des naissances pour atteindre un maximum dans la génération 1965. La seconde transition démographique démarre ensuite, la fécondité diminue jusqu’en 1975 où l’indice conjoncturel de fécondité se stabilise sous le seuil de reproduction, autour de 1.5 enfant par femme. La comparaison entre des pyramides de 1990 et 2000 fait ressortir un vieillissement progressif qui ne devrait d’ailleurs qu’augmenter dans les années à venir. Le rapport de dépendance des aînés (65 ans et plus) sur les actifs (20 à 64 ans) passe de 27.5 % à 29.8 % entre 1990 et 2000. ← 66 | 67 →

Tableau 3.1 – Répartition en pourcentage de la population résidente étrangère en Suisse par nationalités, 1950 à 2010

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Les populations de nationalité étrangère (aussi sur la figure 3.5) se distinguent par une structure plus originale avec un large bombement de jeunes actifs et, au-delà et en deçà de ces âges, une diminution progressive des effectifs de chaque génération. Il convient de s’arrêter sur plusieurs singularités de ces pyramides qui mettent en lumière les caractéristiques des étrangers vivant en Suisse.

La pyramide de 1990 semble mal équilibrée, elle montre un déficit de femmes qui, même s’il est moins visible12, perdure en 2000. En 1990, le rapport de masculinité atteint un maximum de 180 hommes pour 100 femmes à l’âge de 34 ans alors qu’il est à peine supérieur à 110 dix ans ← 67 | 68 → plus tard (voir figure 3.6). Ces écarts entre sexes s’expliquent principalement par deux facteurs. Le premier est que la migration de travail vers la Suisse a pendant longtemps été majoritairement masculine – le regroupement familial n’a pas suffi à rééquilibrer les effectifs par genre. Or, dès le milieu des années 1990, davantage de femmes entrent sur le marché du travail (mais aussi sur le marché matrimonial) suisse. Le second est insti ← 68 | 69 → tutionnel : jusqu’au début de la décennie 1990, les femmes étrangères obtenaient automatiquement la nationalité helvétique lors d’un mariage avec un Suisse. L’abandon de cet accès facilité à la nationalité et la féminisation progressive de la migration a eu pour conséquence un rééquilibre des effectifs des femmes et des hommes de moins de 35 ans lors du recensement de 2000.

Figure 3.5 – Pyramides des âges par nationalité, en pour mille, 1990 et 2000

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Sources OFS/SNC : RFP 1990 et 2000

Figure 3.6 – Rapport de masculinité par âge, 1990 et 2000

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Sources OFS/SNC : RFP 1990 et 2000

La pyramide des étrangers présente un socle jeune d’envergure bien que la migration soit faible aux jeunes âges. Ces jeunes étrangers ne sont pas des migrants à proprement parler mais des enfants d’étrangers, des personnes de deuxième ou troisième génération qui, malgré le fait d’être né en Suisse, n’ont que la nationalité de leurs parents.

Enfin, la dernière particularité de cette pyramide, peut-être un peu plus subtile, provient d’un décalage dans le bombement des actifs. Il se situe autour de 25-34 ans en 1990 et autour de 30-39 ans en 2000. Il y a donc un léger vieillissement chez les actifs mais il n’est que de 5 ans, alors que la période couvre une décennie. Cela s’explique par le renouvellement de la migration. Des migrants arrivent, d’autres partent et, en général, ces ← 69 | 70 → mouvements atteignent leur maximum à la trentaine. Or, entre 1990 et 2000, s’observe un vieillissement des courants migratoires. D’une part, les migrants installés en Suisse remigrent plus tardivement et tendent à prolonger leur séjour : ils « vieillissent » plus longtemps en Suisse. D’autre part, les migrants qui arrivent sont aussi plus âgés, vieillissant ainsi sensiblement la population étrangère moyenne (voir aussi figure 3.8). Ce vieillissement peut s’interpréter par une modification du type de travailleurs migrants qui tend de plus en plus vers des personnes hautement qualifiées. Ces migrants ont, par conséquent, rallongé leurs études et investi dans le capital humain ; ils entrent plus tardivement sur le marché du travail.

Figure 3.7 – Pyramides des âges des personnes d’origine étrangère selon la nationalité et le pays de naissance, 1990 et 2000

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Sources OFS/SNC : RFP 1990 et 2000

Les immigrants dans le sens strict du terme, c’est-à-dire les personnes qui sont nées hors de Suisse, ont une pyramide singulière. Elle se distingue sensiblement de celle de la population de nationalité étrangère (figure 3.7) : parmi les personnes nées à l’étranger, le socle de la pyramide est presque absent (il y a très peu de jeunes), mais leurs effectifs sont plus importants au dessus de 25-34 ans, et ce, surtout pour les femmes. Ces ← 70 | 71 → deux caractéristiques rejoignent des considérations émises plus tôt. La plupart des jeunes étrangers n’ont pas migré mais sont des enfants de deuxième ou troisième génération nés en Suisse13. Enfin, au-delà de la trentaine, à cause de la législation sur les naturalisations, il y a davantage de femmes nées à l’étranger que de femmes qui possèdent un passeport étranger (pour les hommes, il faut attendre la quarantaine et cet écart est moins grand). En effet, jusqu’en 1992, les femmes étrangères qui épousaient un Suisse bénéficiaient d’une acquisition automatique par mariage ; les hommes étrangers mariés à une Suissesses devaient eux passer par tout le processus de naturalisation pour obtenir le passeport à croix blanche.

Figure 3.8 – Pyramides des âges des étrangers arrivés peu avant le recensement (domiciliés à l’étranger 5 ans auparavant), en pour mille, 1990 et 2000

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Sources OFS/SNC : RFP 1990 et 2000

Pour conclure cette section sur les structures par âge et sexe des étrangers, la figure 3.8 montre la pyramide des migrants qui sont arrivés durant les 5 années qui précèdent le recensement. Il s’agit du renouvellement de ← 71 | 72 → la population étrangère par la migration et nous éclaire sur les caractéristiques des derniers flux migratoires. Les immigrants sont à leur arrivée plutôt jeunes14 – même si s’observe un léger vieillissement entre 1990 et 2000 et, si la migration à la fin des années 1980 était plutôt masculine, elle se féminise15 à la fin des années 1990.

3.3  Des groupes de migrants par origine

La Confédération abrite une importante population étrangère qui n’a cessé de croître depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. Cette population est certes conséquente mais elle est aussi hétérogène en termes de parcours migratoires et de caractéristiques. En 2000, la Suisse était peuplée par quelques 189 nationalités différentes qu’il n’est évidemment pas possible de traiter séparément. La plupart des études sur la migration en Suisse ont ainsi été contraintes de ne travailler qu’avec les groupes majeurs de migrants. C’est un modèle que nous souhaitons éviter afin d’embrasser au plus près la réalité multiforme du phénomène. Mais comment tenir compte de toute la migration si les groupes sont justement très hétérogènes ?

Pour répondre à ce dilemme, nous avons dans un premier temps privilégié une approche statistique, l’analyse cluster. Nous regroupons par nationalité la population étrangère présente en 1990 et en 2000 selon les trois axes suivants : la structure démographique, la dynamique migratoire et le statut en Suisse. La méthodologie et la discussion des résultats sont présentés dans l’annexe A aux pages 316 et suivantes. Cette analyse statistique fait concrètement ressortir l’hétérogénéité des étrangers établis en Suisse en termes de structures démographiques, de dynamiques migratoires et de statuts en Suisse. Ce travail a néanmoins une limite importante, le manque de visibilité ou d’homogénéité dans certains clusters créant une instabilité des résultats16. Certains groupes se composent en ← 72 | 73 → effet de pays très distincts avec des dynamiques sous-jacentes qu’une telle analyse quantitative ne peut capturer. Il manque en particulier la dimension culturelle, exprimée par une même base régionale. C’est pourquoi, tout en nous basant sur l’analyse exploratoires, il apparaît essentiel d’affiner les groupes obtenus par une approche déductive.

Nous proposons une typologie en 8 groupes de nationalités (voir le tableau 3.2 pour la distribution des nationalités dans les groupes). Les pyramides des âges des groupes sélectionnés (figures 3.9 et 3.10) donnent un aperçu de l’hétérogénéité des populations migrantes retenues en termes de structures démographiques et des dynamiques sous-jacentes.

Les quatre premiers ensembles (les pays de la migration traditionnelle d’Europe du Sud, les pays de la migration récente du Sud de l’Europe, les pays d’Europe occidentale et du Nord, et les pays d’Europe de l’Est) sont à peu de choses prêt identiques à ce que l’analyse cluster a fait ressortir17 et découpent le continent européen selon les dynamiques migratoires propres qui relient ces États à la Suisse. Dans ces ensembles, il y a une véritable cohérence entre les aspects de démographie migratoire, l’histoire et la géographie. Cela ne signifie pas pour autant que les ressortissants de ces pays sont parfaitement similaires. Par exemple, après la chute de l’Union soviétique, l’Est de l’Europe s’est profondément transformé dans les années 1990 et les états ont pris des trajectoires assez variées. Nous avons néanmoins décidé de les réunir en une entité car ils ont longtemps partagé de mêmes caractéristiques culturelles. De plus, nonobstant certains pays ont rejoint l’Union Européenne, l’Europe de l’Est a continué à avoir une unité dans les parcours migratoires vers la Suisse comme l’a démontré l’analyse par cluster.

Le cinquième groupe de cette classification se compose d’une sélection de pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Il englobe des nations occidentales du monde entier qui ont atteint un niveau élevé d’industrialisation. Grâce à de hautes qualifications, ces migrants ont pu franchir les quotas et les barrières à l’installation en Suisse. Ils travaillent dans les grandes multinationales ou dans des PME du tertiaire et sont ce qu’on appelle communément les internationaux. Les trois derniers ensembles ont des composantes de géographie ← 73 | 74 → régionale et dissocient les continents sud-américain, africain et asiatique. Nous avons ici préféré la répartition géographique à l’historique car d’une part elle simplifie et clarifie la représentation et d’autre part, car nous estimons le lien plus marqué par les continents que par le parcours migratoire. Par exemple, un réfugié chilien arrivé en Suisse dans les années 1970 sera plus « proche » d’un immigré bolivien des années 1990 que d’un réfugié vietnamien ayant pourtant un parcours migratoire similaire.

Cette typologie déductive isole encore, indépendamment de l’origine, deux groupes de migrants distincts, les requérants d’asile (détenteurs du permis N) et les diplomates et leur famille, détenteurs d’une autorisation du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE). Deux raisons motivent ce choix. Premièrement, ces sous-populations ont des caractéristiques différentes des étrangers issus de la même origine. Les diplomates sont une catégorie à part. Hautement qualifiés, ils bénéficient de privilèges en termes de logements ou d’emploi. De plus, ils sont concentrés dans la région genevoise ou bernoise et côtoient leur monde au quotidien, le monde international. Les requérants d’asile ne sont pas des réfugiés reconnus mais bien des personnes dans l’attente d’une décision d’octroi ou de refus de l’asile. De par leur statut, ils ont des droits limités : logement dans des centres, impossibilité du regroupement familial et accès seulement exceptionnel au marché du travail18 (Office fédéral des migrations 2012). Deuxièmement, ces deux groupes sont particulièrement mobiles et sujets au départ, ils ont donc un autre rapport au pays d’accueil puisque leur durée de séjour ne dépend pas uniquement de leurs choix. Et comme nous l’avons entrevu dans le chapitre 2, les permis N et les autorisations du DFAE ne sont pas enregistrés dans l’extrait de la base de données Petra dont nous disposons. Par conséquent, ces populations sont exclues dans les analyses de la mortalité individuelle car nous ne disposons pas des dates de censure. ← 74 | 75 →

Tableau 3.2 – Regroupement définitif des origines en 10 groupes

1Migration traditionnelle d’Europe du Sud (EU trad)

Italie, Espagne, Grèce.
2Migration récente du Sud de l’Europe (EU récent)

Ex-Yougoslavie (Serbie, Bosnie-Herzégovine, Croatie, Slovénie, Monténégro, Macédoine), Portugal, Turquie.
3Europe occidentale et du Nord (EU occ)

Allemagne, France, Autriche, Royaume-Uni, Pays-Bas, Belgique, Suède, Danemark, Finlande, Liechtenstein, Norvège, Irlande, Luxembourg, Islande, Malte, Saint-Marin, Andorre, Monaco, Cité du Vatican.
4Europe de l’Est (EU est)

Ex-Tchécoslovaquie (République Tchèque, Slovaquie), Pologne, Ex-URSS (Russie, Ukraine, Biélorussie, Estonie, Lettonie, Lituanie, Moldavie, Arménie, Azerbaïdjan, Géorgie, Tadjikistan, Ouzbékistan, Kazakhstan, Kirghizistan), Hongrie, Roumanie, Bulgarie, Albanie.
5Autres pays de l’OCDE (OCDE)

Etats-Unis, Canada, Japon, Australie, Israël, Corée (Sud), Nouvelle-Zélande.
6Amérique latine (Am latine)

Brésil, Chili, République dominicaine, Colombie, Pérou, Argentine, Mexique, Uruguay, Equateur, Bolivie, Cuba, Venezuela, Haïti, Jamaïque, Paraguay, El Salvador, Guatemala, Costa Rica, Dominique, Honduras, Panama, Nicaragua, Trinidad-et-Tobago, Guyana, Barbade, Bahamas, Sainte-Lucie, Belize, Antigua-et-Barbuda, Grenade, Saint-Kitts-et-Nevis, Suriname, Saint-Vincent-et-les-Grenadine.
7Afrique et Proche-Orient (Afrique)

Maroc, Algérie, Congo (Kinshasa), Ouganda, Jordanie, Tunisie, Iran, Angola, Ethiopie, Yémen, Oman, Cameroun, Irak, Liban, Egypte, Afrique du Sud, Cap-Vert, Maurice, Ghana, République centrafricaine, Kenya, Soudan, Nigéria, Côte d’Ivoire, Seychelles, Afghanistan, Syrie, Madagascar, Libye, Rwanda, Congo (Brazzaville), Tchad, Burundi, Guinée, Namibie, Qatar, Togo, Somalie, Sénégal, Zimbabwe, Chypre, Bénin, Burkina Faso, Gambie, Arabie saoudite, Koweït, Libéria, Mali, Sierra Leone, Palestine, Tanzanie, Mozambique, Guinée-Bissau, Gabon, Niger, Mauritanie, Zambie, Emirats arabes unis, Lesotho, Malawi, Swaziland, Djibouti, Bahreïn, Guinée équatoriale, Botswana, Sahara occidental, Comores Sao, Tomé-et-Principe.
8Reste de l’Asie (Asie)

Sri Lanka, Vietnam, Chine, Inde, Thaïlande, Philippines, Cambodge, Pakistan, Malaisie, Indonésie, Laos, Taïwan, Bangladesh, Singapour, Corée (Nord), Népal, Myanmar, Mongolie, Maldives, Bhoutan, Brunei.
9Requérants d’asile (Asile)

Tous pays confondus.
10Permis diplomatiques (DFAE)

Tous pays confondus. ← 75 | 76 →
 

Figure 3.9 – Pyramides des âges par regroupement de pays, en 1990

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Sources OFS/SNC : RFP 1990 ← 77 | 78 →

Figure 3.10 – Pyramides des âges par regroupement de pays, en 2000

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Sources OFS/SNC : RFP 2000 ← 79 | 80 →

3.4  Les caractéristiques sociales, économiques, culturelles et juridiques des étrangers

Dans une recherche de référence, Wanner (2004) propose un aperçu presque exhaustif des dimensions socioéconomiques et des pratiques culturelles de la population étrangère selon le recensement de 2000. Sur la base de notre dimensionnement par groupe, nous réitérons et prolongeons ces analyses et nous les comparons à la situation des étrangers en 1990 et à la population suisse. Les dimensions que nous explorons ici seront utilisées comme facteurs explicatifs dans les modèles que nous mettrons en place pour aborder la mortalité.

3.4.1  Des caractéristiques structurelles

La dimension structurelle fait référence à l’insertion dans la structure sociale et économique du pays. Elle se décline à travers des indicateurs de formation et de positions socioprofessionnelles. A partir des données des recensements de 1990 et 2000, nous comparons les positions socioéconomiques des groupes d’origine parmi les personnes âgées entre 25 à 59 ans.

Le niveau d’éducation

Le plus haut niveau de formation atteint est un excellent révélateur de la position sociale et c’est de surcroît une information facilement disponible et comparable internationalement (Berkman et Macintyre 1997). Faute de données plus précises, bon nombre de recherches approchent la position sur l’échelle sociale par ce biais. Cet indicateur a aussi l’avantage d’être pertinent pour les individus qui sont sortis du marché du travail comme les personnes âgées, les femmes au foyer ou les chômeurs. La formation n’est pas uniquement un indicateur de la position dans la structure économique mais revêt également une importance sociale et culturelle (Bühler et Heye 2005). La scolarité est en effet un processus de socialisation par lequel l’individu acquiert non seulement des normes et des valeurs mais aussi un capital culturel. ← 80 | 81 →

Figure 3.11 – Plus haut niveau d’éducation achevé selon les groupes d’origines, 1990 et 2000

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Sources OFS/SNC : RFP 1990 et 2000 ← 81 | 82 →

Le niveau de formation19 des étrangères et des étrangers résidant en Suisse est sensiblement plus bas que celui des autochtones. Si les écarts en proportion sont relativement peu importants au niveau tertiaire, les étrangers sont sur-représentés dans les niveaux de formation obligatoire ou inférieur20 et sous-représentés dans les catégories de secondaire supérieures c’est-à-dire les apprentissages, les écoles de culture générale et la maturité. Cependant, comme le relève Piguet (2005a), le niveau de formation des migrants a passablement crû depuis le recensement de 1960 où quelques 80 % des étrangers n’avaient suivi au mieux qu’une scolarité primaire.

Si les étrangers sont globalement moins bien formés, la figure 3.11 met en évidence de fortes disparités selon les régions d’origine. Les étrangers provenant des pays d’Europe connus pour fournir une main-d’œuvre peu qualifiée à la Suisse ont effectivement – globalement – des niveaux de formation peu élevés. C’est vrai tant pour la migration dite traditionnelle que les vagues récentes à la notable différence qu’un écart se creuse durant la décennie 1990 entre la migration récente qui demeure la moins qualifiée et la migration traditionnelle dont le niveau de formation progresse. Les pays du Sud de l’Europe ont fourni et continuent à fournir par de nouvelles vagues l’économie suisse en travailleurs peu formés. L’augmentation du niveau de formation pour les origines italienne et espagnole est probablement explicable par l’insertion scolaire des deuxièmes (voire des troisièmes) générations.

La migration de l’asile est elle aussi caractérisée par un faible niveau de formation, il s’agit d’une population qui, en théorie, n’est pas en Suisse dans une logique économique, elle n’est pas sélectionnée pour répondre à la demande du marché du travail, mais pour chercher refuge suite à des craintes et des persécutions21. Les personnes provenant des pays d’Europe occidentale et du Nord, d’Europe de l’Est et des autres pays de l’OCDE, ← 82 | 83 → tout comme les détenteurs d’une autorisation de séjour du DFAE, ont des niveaux de formation particulièrement élevés. En 2000, plus d’une personne sur deux provenant de ces pays détient un titre universitaire. Il est intéressant de relever que les étrangers d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie se caractérisent tant par une sur-représentation dans les plus bas et les plus hauts niveaux de formation.

La participation au marché du travail

La participation au marché de l’emploi chez les 25-59 ans connaît également des variations selon les origines. Les Suisses sont moins frappés par le chômage que les personnes de nationalité étrangère (1.3 % contre 2.4 % en 1990 et 2.2 % contre 6.4 % en 2000). En 1990, les Helvètes sont malgré tout, en proportion, plus nombreux à demeurer en dehors au marché du travail (21.3 % contre 12.6 % pour les étrangers), probablement car les femmes étaient alors plus faiblement insérées dans l’emploi et étaient davantage occupées dans les foyers. A cela s’ajoutent les étudiants en formation, les retraités ainsi que les personnes handicapées. Le processus migratoire est, nous l’avons vu, très sélectif et orienté vers l’emploi, les individus avec une impossibilité physique à travailler sont par conséquent sous-représentés dans les flux migratoires. En 2000, la part d’inactifs s’équilibre entre Suisses et étrangers à environ 15 % de la population active. Nous l’expliquons d’une part par la diminution de la proportion de femmes au foyer et d’autre part par l’augmentation des étrangers étudiants et retraités.

La figure 3.12 trace le contour des disparités selon les origines en terme de participation au marché de l’emploi chez les 25-59 ans. Relevons chez les étrangers quatre faits marquants : premièrement la difficulté à exercer un emploi pour les personnes d’Afrique et d’Amérique du Sud avec des taux de chômage d’environ 6 % et 15 % des actifs en 1990 et 2000. Deuxièmement, en raison de la modification des flux migratoires, entre 1990 et 2000, le chômage est multiplié par trois et la part d’inactifs double parmi les ressortissants d’Europe de l’Est. Troisièmement, le fort taux d’inactivité en 2000 chez les requérants qui n’ont pas la possibilité d’exercer un métier tant que leur demande d’asile n’est pas acceptée. Et quatrièmement, la dimension genrée du statut sur le marché du travail avec des situations très inégalitaires entre femmes et hommes (tableau 3.3). Ces divergences entre sexes illustrent non seulement des ← 83 | 84 → rôles différenciés mais aussi les difficultés pour des femmes venues par le regroupement familial à s’insérer dans la structure économique du pays d’accueil.

Figure 3.12 – Statut sur le marché de l’emploi selon les groupes d’origines, 1990 et 2000

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Sources OFS/SNC : RFP 1990 et 2000 ← 84 | 85 →

Tableau 3.3 – Répartition en pourcentage des actifs de nationalité étrangère selon le statut sur le marché de l’emploi et le sexe, 1990 et 2000

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Sources OFS/SNC : RFP 1990 et 2000

Ces forts taux de chômage ou d’inactivité pour les groupes que nous venons de lister s’amplifient dans les années 1990 et cette tendance continue pendant la décennie suivante. Ils mettent en exergue un fait nouveau : la déconnexion entre le marché du travail et les nouvelles vagues de migration. Les motifs de la migration se sont diversifiés et l’emploi n’est plus la raison dominante. Des motifs tels que le regroupement familial, la migration matrimoniale, l’asile ou les études ne placent pas forcément le migrant en adéquation avec le marché du travail. Cette mutation engendre des groupes vulnérables qui finalement peinent à s’insérer dans la structure économique et sociale du pays.

Le secteur d’activité

Pour affiner l’insertion structurelle des migrants, poursuivons l’analyse par les principaux secteurs d’emploi22. La figure 3.13 montre que les secteurs du marché du travail sont très marqués par les origines. Les pays de ← 85 | 86 → migration traditionnelle et récente d’Europe du Sud ont des profils relativement similaires avec peut-être, pour les pays de migration traditionnelle des valeurs légèrement moins extrêmes que pour la migration récente. On y retrouve une sur-représentation de la population dans les secteurs de la construction, de la restauration et de l’hôtellerie ainsi que dans le nettoyage et l’entretien. Il s’agit de secteurs d’emplois qui sont indispensables à l’économie mais qui sont souvent déconsidérés par les indigènes qui les jugent dégradants, mal payés ou affligés d’horaires indus et pour lesquels, la Suisse comme d’autres pays occidentaux a dû, depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, faire appel à de la main-d’œuvre extérieure (Sassen 1988). Les Suisses qui néanmoins travaillent dans ces secteurs occupent globalement des positions supérieures23.

Figure 3.13 – Secteurs d’emploi selon les groupes d’origines, 1990 et 2000

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Sources OFS/SNC : RFP 1990 et 2000 ← 86 | 87 →

L’Europe occidentale, l’Europe de l’Est et les autres pays de l’OCDE ont une allure moyenne avec toutefois une sous-représentation d’actifs dans les secteurs primaire. Les pays d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie sont quant à eux sur-représentés dans les emplois de l’hôtellerie et dans les auxiliaires de soin. Enfin, les requérants d’asile qui ont pu exercer une activité se retrouvent très largement dans la restauration et l’hôtellerie alors que les fonctionnaires internationaux qui ont un permis du DFAE ont majoritairement un emploi de … fonctionnaire.

La catégorie socio-professionnelle

Avant de clore cette partie, il convient encore d’évoquer la catégorie socioprofessionnelle (CSP), c’est-à-dire le niveau hiérarchique du travailleur au sein de son entreprise24. Les étrangers sont fortement sur-représentés ← 87 | 88 → parmi les travailleurs non qualifiés et les Suisses sont sur-représentés dans toutes les autres catégories25.

A nouveau, l’analyse selon les origines montre de fortes disparités. Les étrangers provenant d’Europe du Sud se retrouvent très largement dans des postes non qualifiés, avec la même distinction que précédemment puisque la migration dite récente se situe plus bas dans l’échelle sociale que la traditionnelle. Ensuite, on trouve dans l’ordre les autres pays de l’OCDE, d’Europe occidentale, d’Europe de l’Est et les permis de diplomate sur-représentés dans des positions de dirigeants-professions libérales ainsi que des postes d’encadrement. L’Amérique latine, l’Afrique et l’Asie semblent plus hétérogènes en ce sens qu’ils sont légèrement surreprésentés dans les travailleurs non qualifiés mais s’approchent de la tendance moyenne pour les autres catégories. Il semble y avoir moins qu’ailleurs un profil de migrant, les travailleurs de ces pays se répartissent à tous les niveaux.

La question de la déqualification des travailleurs, c’est-à-dire des personnes formées qui occupent des emplois peu qualifiés, concerne surtout des migrants car ces derniers ne parviennent pas à mettre en valeur leur niveau de qualification (Berthoud 2012). Ces situations peuvent intervenir lorsqu’un diplôme acquis à l’étranger n’est pas reconnu au niveau suisse ou qu’un migrant hautement qualifié, en situation précaire, est contraint d’accepter un emploi qui ne correspond pas à ses compétences. Cette contrainte est entre autres causée par des discriminations à l’embauche comme le montrent Fibbi et al. (2003) dans une étude où la nationalité26 importe plus que les qualifications dans l’engagement d’un travailleur. La figure 3.15 présente la distribution des positions socio-professionnelles des personnes qui ont atteint une formation tertiaire selon les origines, avec en couleur les écarts de Pearson à l’indépendance. Il y a une réalité de déqualification lorsque des travailleurs qui ont suivi de longues études sont sur-représentés dans des emplois qui ne demandent que peu de qualification. Les étrangers ayant atteint une formation tertiaire sont effectivement sur-représentés dans des positions d’employés et de travailleurs non qualifiés et ce particulièrement pour certaines nationalités. Il s’agit ← 88 | 89 → une fois encore des régions du Sud de l’Europe, des migrants de l’asile ainsi que, mais dans une moindre mesure, de l’Amérique latine, l’Afrique et l’Asie qui se trouvent dans ces positions défavorables. Ces inégalités s’amplifient durant la décennie 1990 si bien que la situation est encore plus marquée lors du recensement de 2000. Pour les ressortissants de ces régions du globe, les analyses précédentes ont déjà démontré des niveaux d’insertion structurelle inférieurs à ceux de la population suisse, ce nouvel éclairage par la déqualification montre que de surcroît, les mieux formés ← 90 | 91 → sont discriminés et n’atteignent pas des postes qui correspondent à leurs compétences. Ces inégalités atteignent leur paroxysme pour les pays de migration récente du Sud de l’Europe dont les travailleurs sont essentiellement recrutés pour répondre à la demande de main-d’œuvre pour des emplois peu qualifiés. Les requérants d’asile sont dans des positions similaires en raison de leur statut précaire et de l’incertitude de pouvoir rester définitivement.

Figure 3.14 – Positions socio-professionnelles selon les groupes d’origines, 1990 et 2000

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Sources OFS/SNC : RFP 1990 et 2000 ← 89 | 90 →

Figure 3.15 – Distribution conditionnelle par origine des personnes de formation tertiaire selon la position socio-professionnelle, en pourcentage, 1990 et 2000

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Sources OFS/SNC : RFP 1990 et 2000

Pour revenir synthétiquement sur la position structurelle des autres régions, les pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine ont des tendances similaires avec d’une part des travailleurs peu qualifiés et d’autres part, des actifs qui occupent des postes à haute qualification. Les étrangers d’Europe de l’Est ont une position sur l’échelle sociale relativement élevée – elle est quasiment identique à celle des pays d’Europe occidentale et du Nord – bien que le niveau dans les régions d’origine y était largement inférieur. Avant la décennie 1990, dans la logique des blocs et avec une barrière physique à la migration, le rideau de fer, la migration d’Europe de l’Est était fortement sélectionnée : seuls les plus qualifiés ou les réfugiés politiques parvenaient en occident. Dans les dernières années du 20e siècle avec le démembrement de l’URSS, les migrations sont facilitées et les flux s’amplifient. Ils se féminisent et concernent de nombreuses jeunes femmes qui arrivent sur les marchés du mariage et de l’emploi27 (figure 3.10). Cette migration d’Europe de l’Est connaît cependant une nouvelle transformation avec la libre circulation des personnes étendue aux pays de l’UE-8. Kasprzycki (2008) constate un revirement spectaculaire en 2005-2006 des flux de l’Est vers la Suisse avec la venue de travailleurs peu qualifiés et le passage du secteur tertiaire au primaire. En effet, en 2007, près de 50 % des travailleurs de l’Est travaillent dans le secteur primaire contre 8 % en 2002 (Kasprzycki 2008, p. 50). Enfin, les pays occidentaux (Europe du Nord et occidentale, autres pays de l’OCDE) et les diplomates ont des insertions structurelles exacerbées. Il s’agit d’une migration hautement qualifiée qui occupe majoritairement des postes de direction et d’encadrement. ← 91 | 92 →

3.4.2  Des caractéristiques culturelles

Cette section approche dans la mesure du possible les dimensions culturelles de la population étrangère en Suisse. En utilisant les recensements, nous avons sélectionné des variables démographiques qui expriment le plus des normes, des valeurs, ainsi que des comportements marqués culturellement tels que l’endogamie, les langues parlées, les rôles dans les couples et les activités de bénévolat.

La nationalité du partenaire

En premier lieu, nous nous intéressons à la mixité des couples. Cela revient à déterminer si les partenaires proviennent du même pays d’origine ou s’ils/elles partagent leur vie avec un Suisse ou une Suissesse ou avec une personne d’une autre origine. A partir des recensements fédéraux, nous avons comparé les nationalités des partenaires de tous les couples partageant un même ménage. Le sens à donner à la nationalité du partenaire est délicat puisque la mixité est certes une mesure de l’acculturation mais aussi un facteur de ce processus. Par ailleurs, l’endogamie prend un tout autre sens selon le statut migratoire. Les primo-migrants ont peut-être migré en famille ou ont eu recours au regroupement familial, ils n’ont donc pas privilégié l’endogamie par choix mais par le fait qu’ils étaient déjà mariés avant la migration. De même, des étrangers de deuxième génération (donc nés en Suisse) ont des traits d’acculturation plus ou moins forts et, s’ils se marient entre eux, bien qu’endogame, leur union n’atteste pas nécessairement d’un repli culturel. Pour la situation spécifique des Turcs, Topgul (2012) montre que les deuxièmes générations ne font que faiblement le pas de la mixité. Ils sont près de 40 % à épouser un(e) Turc nouvellement arrivé(e), dans une migration matrimoniale, plutôt que de choisir un(e) partenaire suisse ou turc de première ou de deuxième génération. S’il y a ainsi une sorte de tradition pour ces secondes générations, Topgul montre aussi que les opportunités de rencontres sont plus nombreuses pendant les vacances, ce qui expliquerait cette situation.

Les résultats (figure 3.16) montrent des degrés de mixité variables selon les origines et une évolution significative entre 1990 et 2000. Les migrants de l’asile et du DFAE sont peu nombreux à avoir un(e) partenaire de nationalité suisse. Il s’agit effectivement de primo-migrants qui ont en toute logique majoritairement migré en famille. Les migrants du Sud de ← 92 | 93 → l’Europe connaissent également des valeurs élevées d’endogamie28 malgré une implantation en Suisse et une seconde génération importante (environ 35 % des Italiens, Espagnols et Grecs sont nés en Suisse pour environ 20 % chez les Portugais, Ex-yougoslaves et Turcs). Les autres origines ont des pratiques d’endogamie moindres et, elles diminuent encore durant la décennie 1990. En 2000, 30 à 60 % des étrangers de ces autres origines ont un partenaire helvète. Cette tendance a deux explications : d’une part, un rapprochement culturel synonyme d’ouverture (tant pour les Suisses que pour les étrangers) et d’autre part, la migration matrimoniale, c’est-à-dire le mariage de Suisses et de Suissesses avec un partenaire étranger qui vient s’installer en Suisse pour l’occasion. C’est selon nous particulièrement le cas pour l’Europe de l’Est29 mais aussi pour certains pays d’Amérique latine, d’Asie et d’Afrique. La migration matrimoniale crée une illusion de rapprochement culturel, mais comme nous l’avions évoqué précédemment, l’union mixte est aussi un facteur d’acculturation. Par conséquent, si les conjoints ne sont pas proches culturellement au moment de la mise en couple, ils le seront davantage à terme.

Figure 3.16 – Nationalité du partenaire selon les groupes d’origines, 1990 et 2000

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Sources OFS/SNC : RFP 1990 et 2000 ← 93 | 94 →

La langue

Les langues, la faculté à communiquer et s’insérer socialement, sont un bon indicateur de la dimension culturelle. La langue parlée dans le ménage dénote de l’environnement social et culturel des étrangers. Certes, ce serait plutôt la capacité à parler une langue – pouvoir interagir et comprendre un interlocuteur au quotidien – qui nous informerait de l’isolement culturel ou d’une coupure avec la société d’accueil, mais ces informations ne sont pas renseignées dans les recensements. Wanner (2004) argue que la langue est une affaire de génération puisque les étrangers nés en Suisse n’ont pas de problème à s’exprimer alors que leurs parents et les primo-migrants développent des stratégies communautaires tant qu’ils n’ont pas les clés linguistiques de la société suisse. Il convient donc d’interpréter avec retenue, les langues sous l’angle du repli communautaire versus de l’ouverture. Par ailleurs, Grin et al. (2003) constatent que les langues d’origine sont fréquemment utilisées sur le lieu de travail en Suisse. Pour les chercheurs, si parler sa propre langue au travail encou ← 94 | 95 → rage le multiculturalisme, cela permet une meilleure représentation de soi ainsi que, dans certains cas, l’accès à des tâches plus adaptées aux compétences des travailleurs (qui sont par conséquent plus productifs).

Figure 3.17 – Langue(s) parlée(s) à la maison et au travail selon les groupes d’origines, 2000

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Sources OFS/SNC : RFP 2000 ← 95 | 96 →

La figure 3.17 illustre l’environnement linguistique tant dans l’intimité du ménage que dans la sphère professionnelle en distinguant si l’on parle la langue régionale30, la langue régionale et une autre langue ou uniquement un idiome extra-régional31. Une dichotomie ressort entre l’environnement privé où la langue étrangère domine, et l’environnement professionnel où les étrangers parlent davantage la langue régionale. Concernant les origines, cette dichotomie est moins marquée pour les autres pays de l’OCDE et les permis du DFAE dont les ressortissants, dans les deux cas, ont davantage tendance à parler une langue étrangère (ou un mélange entre langues étrangère et régionale). Il s’agit en effet d’actifs hautement qualifiés dont les emplois sont tournés vers le secteur tertiaire dans des relations professionnelles internationales où l’anglais domine aujourd’hui. La forte dominance de la langue régionale pour les pays d’Europe occidentale et du Nord s’explique par le fait que la plupart des étrangers de ce groupe ont pour origine des pays voisins de la Suisse (Allemagne, France et Autriche) dont la langue parlée est une langue régionale.

L’activité dans le couple

La structure des ménages et les comportements familiaux sont aussi des révélateurs de l’identité culturelle. Bolzman et al. (2003a) étudient dans ce but la décohabitation, l’homogamie, les rôles dans les couples et les relations intergénérationnelles et ils constatent des modèles familiaux différenciés entre Suisses et deuxièmes générations d’étrangers.

A partir des recensements, il est possible d’investiguer les structures familiales et la composition des ménages. Nous avons renoncé à proposer une analyse des types de ménages32 car ils sont très dépendants de la structure par âge des populations et, seule une approche longitudinale ou qualitative pourrait en approcher les subtilités. En revanche, la répartition ← 96 | 97 → des rôles dans les couples peut être considéré comme un indicateur de tradition : est-on dans un modèle avec l’homme comme « bread-winner » et la femme au foyer ou dans des situations plus égalitaires avec les deux conjoints actifs ou encore dans une situation intermédiaire avec l’homme à temps plein et la femme à temps partiel ?

Figure 3.18 – Activités au sein des couples de même nationalité selon les groupes d’origines, 1990 et 2000

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Sources OFS/SNC : RFP 1990 et 2000 ← 97 | 98 →

La figure 3.18 montre la répartition des rôles au sein des couples de même nationalité et dont les deux partenaires ont entre 25 et 59 ans. Au delà de l’aspect culturel, c’est le changement sociétal temporel qui ressort de cette analyse. En effet en 1990, le modèle traditionnel domine encore mais son importance diminue fortement durant la dernière décennie du 20e siècle au profit de nouvelles configurations puisque les femmes entrent davantage sur le marché du travail33.

Au niveau des nationalités, le modèle avec l’homme pourvoyeur financier de la famille est plébiscité par les pays d’Europe occidentale et de l’OCDE ainsi que les fonctionnaires internationaux34, soit une migration de travail en général hautement qualifiée. Il semble s’agir de mouvements familiaux où la femme suit son conjoint et ne trouve pas forcément à s’insérer sur le marché de l’emploi. A contrario, ce sont les régions d’immigrations peu qualifiées qui possèdent le plus grand nombre de couples dont les deux partenaires travaillent à temps plein. Au vu de ces deux constations, il apparaît que la répartition des rôles familiaux n’est pas qu’une marque de tradition mais reflète aussi des choix dépendants des conditions économiques. Si les travailleurs hautement qualifiés, de même que de nombreux Suisses, sont dans une configuration familiale avec l’homme pourvoyeur de revenu et la femme sans salaire, c’est en partie parce qu’ils en ont les moyens. D’autres facteurs entrent évidemment en ligne de compte, comme le réseau social et familial, les opportunités de placer des enfants en crèche, l’adéquation entre les qualifications et le marché du travail. ← 98 | 99 →

Le bénévolat

Le dernier aspect culturel passé au crible ici est la participation à des activités bénévoles. Par ce choix, nous souhaitons approcher l’insertion sociale des communautés et voir dans quelle mesure les migrants s’investissent dans la société d’accueil. Nous avions postulé dans le chapitre théorique que l’environnement social, en quelque sorte le capital social collectif, était déterminant sur la longévité. Le bénévolat en est une mesure car, de par sa nature, il ne s’inscrit pas au niveau individuel mais prend une dimension collective.

Figure 3.19 – Proportion d’actifs participant à des activités bénévoles selon les groupes d’origines, 2000

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Sources OFS/SNC : RFP 2000

La figure 3.19 démontre que les activités bénévoles sont plutôt l’apanage des Suisses que des étrangers chez les 25-59 ans en 200035. Environ 9 % des étrangers participent à des activités bénévoles contre 24 % pour les Suisses. La raison de ce différentiel qui paraît énorme ne réside pas uniquement dans des rapports sociaux distincts mais doit aussi trouver sa ← 99 | 100 → source dans des pratiques de bénévolat différenciées : les étrangers se tournent peut-être davantage sur leur communauté dans des pratiques informelles jugées « normales » et qui ne sont par conséquent pas comptabilisées comme le serait un bénévolat plus institutionnalisé dans une association.

La variabilité selon les origines est faible ; seule la migration récente d’Europe du Sud se distingue par une valeur très basse (6.5 %) alors que les pays de migrations hautement qualifiées (Europe occidentale, OCDE et DFAE) ont des pourcentages plus élevés (entre 12 et 14 %). Schön-Bühlmann (2008) constate effectivement un lien entre niveau de formation élevé et travail bénévole organisé qui requiert des compétences mais aussi une intégration sociale.

Conclusions

Dans cette section, nous avons passé en revue certains traits culturels des étrangers résidant en Suisse. L’approche par des groupes n’est évidemment pas parfaite, il y a systématiquement une conjonction de facteurs qui font émerger une tendance au niveau agrégé. Si la diversité des cultures est flagrante, leurs traits dépendent du statut migratoire (du lieu de naissance). Les étrangers nés en Suisse ont des caractéristiques culturelles plus proches des locaux que leurs parents. D’une manière générale, plus l’âge d’arrivée en Suisse est bas, plus les comportements sont similaires aux Helvètes (Wanner 2001). Ainsi les descendants d’immigrés sont davantage acculturés et intégrés à leur environnement – mais nous reviendrons sur ces questions dans la section 3.5. Par conséquent, la mesure par la nationalité ne permet pas à elle seule d’offrir un regard général sur cette vaste question.

3.4.3  La naturalisation

La naturalisation est une dimension extrêmement importante dans ce travail puisque la nationalité définit les contours des populations d’étude et, tout changement en modifie à la fois la taille et la structure. Par conséquent, l’étude de la migration par la nationalité relève dans une certaine mesure de l’arbitraire : un migrant étranger qui se naturalise perd son statut de migrant. Comme nous le verrons, la naturalisation influence également les caractéristiques culturelles et structurelles, raison pour ← 100 | 101 → laquelle, nous nous devons de traiter les naturalisés comme une population à part.

La naturalisation est en quelque sorte la mesure juridique des caractéristiques des étrangers. Pour Bolzman et al. (2003a), il s’agit d’une intégration institutionnelle des migrants et elle se distinguerait des intégrations structurelle et culturelle. Indicateur d’ouverture – une ouverture tant de la société d’accueil dont une pratique restrictive montre une volonté de tenir à l’écart une part de la population que des communautés étrangères qui malgré l’opportunité restent en marge de la société et à l’écart des choix collectifs (Wanner et Piguet 2002) –, la naturalisation reflète non seulement la possibilité et l’accès à la citoyenneté helvétique mais aussi la volonté de l’acquérir.

La législation sur l’acquisition de la nationalité suisse a passablement évolué depuis la naissance de la Suisse moderne (voir Wanner et Steiner (2012, pp. 16-22) pour une vision complète du contexte législatif). La Suisse se caractérise par un système particulier avec l’implication des trois niveaux politiques, la confédération, le canton et la commune. Et fait exceptionnel, c’est cette dernière qui délivre au final la nationalité. Les délais de résidence pour pouvoir revendiquer le passeport rouge à croix blanche ont sans cesse été modifiés, pour ne pas dire constamment durcis. On attend en effet des étrangers d’avoir acquis la mentalité suisse et d’être intégrés (assimilés). En 1920, le délai de résidence afin de pouvoir déposer une demande est dans ce but allongé36 puis, en 1952, un test d’aptitudes est introduit, censé prouver un haut degré de « suissitude ».

En 1992, lors de la dernière révision majeure de la loi sur la nationalité (LN), la législation permet la double nationalité et met un terme au fonctionnement genré des procédures : un procédé de naturalisation facilitée37 est mis en place et on abolit l’acquisition automatique de la nationalité pour les femmes étrangère qui épousent un Suisse. Pour prétendre à une naturalisation ordinaire, l’étranger doit avoir vécu 12 ans en Suisse38 ← 101 | 102 → (art. 15 LN) et avoir les quatre aptitudes suivantes (art. 14 LN) : s’être intégré dans la communauté suisse ; s’être accoutumé au mode de vie et aux usages suisses ; se conformer à l’ordre juridique suisse ; ne pas compromettre la sûreté intérieure ou extérieure de la Suisse. La dimension culturelle est ainsi déterminante dans l’acquisition de la nationalité puisqu’au delà de la durée de séjour, elle importe sur 3 des aptitudes exigées aux requérants. Toutefois, malgré des conditions d’acquisition restrictives par rapport à ses voisins européens, le taux brut de naturalisation est en Suisse dans la moyenne européenne (Wanner et Steiner 2012).

Figure 3.20 – Population suisse par acquisition en 2000, pyramide des âges (à gauche) et année de l’acquisition de la nationalité (à droite)

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Sources OFS/SNC : RFP 2000

Le recensement de 2000 s’enquiert pour la première (et dernière) fois de l’année d’acquisition de la nationalité suisse. Cette occasion unique permet d’observer les caractéristiques des 526 000 personnes qui forment le stock des naturalisés39. Sans surprise, les femmes sont plus nombreuses avec un rapport de masculinité de 55 hommes pour 100 femmes40. La figure 3.20 montre que les écarts entre femmes et hommes se sont créés avant la décennie 1990, c’est-à-dire juste avant le fatidique changement de ← 102 | 103 → loi sur la nationalité du 1er janvier 1992, lorsque la législation abolit la naturalisation automatique des étrangères dont l’époux est suisse. Durant les dernières années du siècle, le rapport de masculinité de la population ayant acquis la nationalité suisse s’équilibre. Par conséquent, la sur-représentation des femmes dans cette population est due au moins en partie à un artefact législatif et ne doit pas être sur-interprétée sous l’angle de la culture et des comportements.

A partir du recensement seul, il n’est pas aisé de définir la nationalité antérieure des personnes naturalisées, il y a bien une variable indiquant une seconde nationalité mais elle contient des valeurs manquantes pour plus de la moitié des individus concernés41. Toutefois, en utilisant le pays de naissance42 et la nationalité lors du recensement précédent43, la part de naturalisés dont on ignore la nationalité précédente tombe à 16 %. Pour nos groupes régionaux, les naturalisés représentent des effectifs importants tant dans l’absolu qu’en rapport à la taille de la communauté étrangère établie en Suisse. Pour 100 étrangers des pays d’Europe de l’Est résidant dans la Confédération, il y en a quelques 158 autres qui ont été naturalisés ; nombre qui passe à à peine 10 pour les pays de la migration récente du Sud de l’Europe. Le tableau 3.4 illustre ce gradient et ajoute une dimension temporelle (l’année de la naturalisation) qui permet de mieux saisir le rapport au temps et aux flux migratoires ainsi que les parcours différenciés selon les nationalités. Évidemment, une dimension genrée se cache derrière ces chiffres (voir les annexes B.1 et B.2 à la page 323 pour les même tableaux mais par sexe). À une exception près, les femmes sont plus nombreuses en proportion que les hommes à s’être naturalisées. Cette exception concerne les pays d’Europe de l’Est qui connaissent une recrudescence des flux à la fin du siècle. La distribution selon les périodes s’explique en grande partie par l’éligibilité à la natura ← 103 | 104 → lisation : seuls les individus présents de longue date ont la possibilité d’acquérir la nationalité helvétique mais cela relève aussi de leur volonté44.

Tableau 3.4 – Distribution conditionnelle des naturalisés par région d’origine, selon l’année de la naturalisation, 2000

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Note : La colonne « pour 100 » fait référence au nombre de naturalisés pour 100 étrangers de la même origine. Les valeurs ont été corrigées en ajoutant uniformément 16% en supposant que les naturalisés dont on ignore l’origine sont distribués aléatoirement. Sources : Sources OFS/SNC : RFP 2000

Par l’étude des stocks, il est impossible de dissocier la possibilité de la volonté ; seule une étude des flux de naturalisation tenant compte de la structure et de la durée de séjour est appropriée. C’est à travers des taux de naturalisation standardisés tels que calculés dans Wanner et Piguet (2002) sur les années 1985-1998 ainsi que dans Wanner et Steiner (2012) pour les années 1992-2010, que nous distinguons la propension des étrangers à se naturaliser. Ces deux études montrent des valeurs particulièrement élevées (entre 5 et 10 % pour la naturalisation ordinaire) pour les pays dont les ressortissants sont nombreux à avoir obtenu le statut de réfugiés (Hongrie, Vietnam et Sri Lanka notamment). Il y a pour ces origines une véritable volonté de s’implanter en Suisse et d’obtenir la citoyenneté alors que, parallèlement, les chances de retour sont maigres. Les pays d’Afrique et d’Amérique ont également des pratiques de naturalisation ← 104 | 105 → importantes (taux standardisés entre 4,5 et 7 % entre 1999 et 2010, dont un tiers est dû à la naturalisation facilitée). Pour Wanner et Steiner, le passeport suisse offre à ces migrants extra-européens, au delà du symbolique, la possibilité de rester durablement en Suisse et d’avoir accès au marché du travail européen. Pour conclure sur ces pratiques, relevons encore les faibles taux standardisés de naturalisation ordinaire (entre 0.3 et 1.6 % entre 1985 et 2010) pour les États ibériques et les voisins de la Suisse, dont les ressortissants n’ont que peu de motivation à obtenir le passeport en raison des retours dans le pays d’origine à la retraite, de l’impossibilité d’une double nationalité45et du manque d’avantages en termes d’établissements et d’accès au marché du travail (Wanner et Steiner 2012).

En tant que groupe, les naturalisés se distinguent tant des Suisses de naissance que des étrangers provenant du même pays. Dans un travail très complet, Fibbi et al. (2005) passent en revue les attributs socioéconomiques des naturalisés à partir du recensement de 2000. Leurs spécificités proviennent à la fois de la mixité des cultures, de comportements appris et intégrés en Suisse ainsi que de la pluralité des profils des naturalisés. Cependant, les chercheurs ont montré que certains facteurs favorisent le processus de naturalisation (Pecoraro 2012a ; Wanner et Steiner 2012). Ces facteurs se situent d’abord au niveau individuel avec les caractéristiques socio-démographiques 46et ensuite au niveau contextuel avec le cadre législatif et l’environnement économique et social.

Ce bref tour d’horizon de la pratique de la naturalisation en Suisse nous permet de conclure une fois de plus sur la complexité des champs liés à la migration. Le passeport ne permet pas de circonscrire clairement la frontière de la population d’étude. Dans ce travail sur la population étrangère, il convient, selon nous, de considérer et d’analyser les naturalisés comme un groupe à part. Cette sous-population, nonobstant le passeport rouge à croix blanche, a des traits culturels et des liens vers l’étranger. Nous verrons ainsi si les personnes ayant acquis au cours de leur vie la nationalité helvétique ont une longévité similaire aux Suisses, c’est-à-dire si, en matière de santé, elles se sont assimilées ou si elles gardent des attributs de leur origine. ← 105 | 106 →

3.5  Quelle intégration pour les étrangers ?

L’étude des caractéristiques des étrangers apporte un éclairage transversal de la population et révèle, à un moment donné, la distance ou la proximité qui sépare les indigènes des migrants. Elle nous renseigne ainsi sur le processus complexe et multiforme qu’est l’intégration. Dans cette section, nous nous permettrons d’aller au-delà du transversal en interprétant les caractéristiques du moment dans le processus d’intégration. Mais avant, il convient de donner un sens au mot et de définir cette thématique qui a été très débattue.

C’est au début du 20e siècle, aux États-Unis, le pays de l’immigration par excellence, que se sont posées les premières questions sur l’intégration. Elles ont d’abord été abordées sous l’angle unique de l’assimilation. La notion d’assimilation va plus loin que celle d’intégration en ce sens qu’elle implique au final une absence de différences. Alba et Nee (1997, p. 863) définissent l’assimilation comme « the decline, and at its endpoint the disappearance, of an ethnic/racial distinction and the cultural and social differences that express it ».

Dans la société américaine du début du siècle dernier, l’assimilation était une évidence, tous les migrants étaient censés s’assimiler à leur nouvel environnement en adoptant les caractéristiques du groupe majoritaire. Certains chercheurs ont imaginé une vision un peu plus nuancée en supposant que la société allait également s’adapter au multiculturalisme en voyant l’émergence d’une nouvelle culture, certes unique mais issue des influences de la population d’origine et des immigrants, un melting pot (Entzinger et Biezeveld 2003). Pourtant, dans les années 1960, force est de constater que l’assimilation des migrants et de leurs descendants est loin d’être acquise aux États-Unis, même après plusieurs générations ; des études empiriques démontrent que d’importantes différences persistent entre les groupes.

Dans ce qui deviendra la théorie classique de l’intégration, Gordon (1964) dimensionne l’assimilation en deux volets : l’intégration structurelle et l’intégration culturelle. Par intégration structurelle des migrants s’entend l’insertion dans la structure sociale et économique du pays d’accueil. Il s’agit donc de la participation sociale au niveau institutionnel par une intégration dans le monde professionnel, les filières de formation, les rôles sociaux. L’intégration culturelle fait plutôt référence à l’adaptation ← 106 | 107 → du mode de vie. Cette transformation s’ancre au niveau individuel et fait référence à la langue, la religion mais aussi aux comportements et aux normes sociales. Ces deux dimensions sont en outre censées aller de pair, en ce sens qu’une intégration culturelle, donc une adaptation au moeurs, aux normes, à la langue implique, ou plutôt favorise, l’intégration structurelle, une position sociale et économique similaire au groupe majoritaire.

Portes et Zhou (1993) apportent une contribution significative au débat lorsqu’ils proposent le concept d’une assimilation segmentée. Tout d’abord, ils replacent les parcours d’assimilation dans leur contexte historique, social et économique. Les immigrants et leurs descendants s’inscrivent dans un contexte et leurs opportunités évoluent avec ce contexte. Portes et Zhou déconstruisent ensuite la relation entre intégration culturelle et intégration structurelle en montrant que les outcomes d’intégration sont segmentés. L’adaptation a en fait pris trois formes aux États-Unis : premièrement, une assimilation culturelle et en parallèle une intégration structurelle dans la classe moyenne blanche ; deuxièmement une assimilation culturelle mais sans le même succès structurel menant à une position sociale défavorisée ; troisièmement une préservation des normes et valeurs culturelles (une non assimilation culturelle) mais menant à une réussite économique. Les chercheurs prennent notamment pour exemple des jeunes de seconde génération de plusieurs communautés des Caraïbes dont les intégrations vont à la fois dépendre de la communauté, du contexte et de la position socioéconomique des parents. Portes et Zhou montrent aussi que l’adaptation aux moeurs et cultures des locaux n’est pas déterminante d’un succès social et économique. Inversément, le repli sur une communauté, en se basant sur des solidarités et en gardant des valeurs et des normes communes, peut parfaitement mener à des positions sociales élevées.

Une critique importante à la théorie classique et au paradigme de l’assimilation est qu’ils considèrent l’intégration comme un processus straight-line avec une assimilation totale comme fin en soi, mais ils n’entrevoient pas la possibilité que ce processus ne s’achève pas totalement et que les migrants gardent une part d’autonomie ou des outcomes variables. En se basant notamment sur les travaux de Alba et Nee, Wanner (2013) définit l’intégration non pas comme une assimilation mais comme un « processus temporel et multisectoriel conduisant le migrant à adopter progressivement, et jusqu’à un certain point, les comportements et modes de vie du pays d’accueil ». Cette définition fait ressortir plusieurs éléments clés. D’abord, il y a l’aspect évolutif et temporel. L’intégration est ← 107 | 108 → un processus graduel qui ne converge pas forcément vers une assimilation totale. Ensuite, il y a l’aspect multisectoriel déjà relevé dans la théorie classique mais qui était alors borné à deux secteurs distincts et homogènes, le structurel et le culturel. Or comme nous l’avons vu dans la section 3.4 et contrairement à ce qu’énonce la théorie de l’assimilation segmentée, les outcomes de l’intégration peuvent varier à l’intérieur des champs sectoriels : le structurel et le culturel ne sont pas homogènes ni même clairement définissables car fortement imbriqués.

Dans une étude qualitative sur la situation suisse, Bolzman et al. (2003a) remarquent que des catégories de migrants, des secondes générations, sont toujours marginalisées et peinent à gravir l’échelle sociale. Cela concerne plutôt des groupes de migrants dont les flux sont récents et qui, dans un contexte xénophobe, sont stigmatisés. Cette recherche montre aussi des situations d’intégration segmentée, avec le cas de la migration traditionnelle des pays d’Europe du Sud qui s’est parfaitement insérée dans la structure socioéconomique de la société tout en gardant une certaine autonomie culturelle (valeurs et pratiques familiales, éthique du travail).

3.5.1  Les intégrations culturelle et structurelle

Vouloir statuer sur l’intégration des étrangers à partir des analyses qui précèdent serait présomptueux. Il s’agit d’un travail qui mériterait une thèse entière avec également des mesures qualitatives pour aborder de façon compréhensive la complexité des champs. Il s’agit néanmoins d’une problématique incontournable lorsque qu’on aborde les rapports culturels et structurels à la migration. Les analyses qui suivent n’ont pas la prétention de dégager une vérité mais entendent plutôt encercler la question. L’intégration est en fait presque indéfinissable au niveau individuel et doit être approchée au niveau agrégé. A travers les mesures des caractéristiques structurelles et culturelles présentées précédemment, nous nous proposons de dégager au niveau des populations les chemins de l’intégration en faisant ressortir les tendances principales.

C’est par une analyse en composantes principales (ACP) que nous tenterons de déterminer quelles relations entretiennent les différentes dimensions structurelles et culturelles. Cette méthode permet de dégager des dimensions latentes (des axes) qui sont la conjonction de différentes ← 108 | 109 → variables observées, de déterminer la relation entre les variables et les axes ainsi que la position des individus (ici les régions d’origine) sur les axes. L’analyse est effectuée sur les dimensions présentées dans la section 3.4 pour chaque région d’origine à l’exception des Suisses. Ainsi, pour chaque groupe de nationalités, nous calculons la proportion que prend chacune des modalités des différentes variables (voir annexe B.3 à la page 324 pour la liste des variables et leur label). L’ACP a été réalisée par le package psych de R (Revelle 2014), ensuite par une analyse parallèle de Horn qui permet de comparer la proportion de variance expliquée par les axes sur nos données à des données aléatoires (Dinno 2009), nous retenons deux axes qui expliquent 67 % de la variabilité totale et qui représentent plutôt bien l’ensemble des variables47. Le tableau 3.5 montre la communalité48 et les coordonnées des variables sur les axes après rotation varimax49.

L’analyse ne sépare pas clairement les positions sociales des comportements, ils sont parfois étroitement imbriqués ou peuvent s’opposer. Le premier facteur distingue les groupes hautement qualifiés en positif des bas qualifiés en négatif sur l’axe. Ce facteur est dans sa construction éminemment structurel et sépare les deux extrêmes sociaux au travers des différents champs que nous avons exploré (formation, chômage, secteurs d’activité, position socioéconomique, déqualification). Il comprend aussi les dimensions culturelles qui sont de fait très liées avec la position sur l’échelle sociale : la formation (si l’on veut la considérer comme un capital culturel acquis durant la scolarisation), la langue au travail avec les emplois hautement qualifiés qui requièrent des compétences linguistiques plus vastes, la répartition traditionnelle des rôles dans les couples avec l’homme actif à plein temps et la femme n’exerçant pas un emploi rémunéré qui ne peut être dominant que dans des couples qui peuvent se reposer sur un seul salaire, enfin les activités de bénévolats qui touchent davantage les classes aisées comme nous l’avons vu. ← 109 | 110 →

Tableau 3.5 – Analyse en composantes principales sur les régions d’origine, coordonnées des variables et communalité, 2000

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Sources OFS/SNC : RFP 2000 ← 110 | 111 →

Le second facteur, même s’il a également des composantes structurelles, approche davantage la dimension culturelle avec principalement l’origine du partenaire et la langue parlée dans le ménage, et aussi une répartition intermédiaire des rôles dans les couples où l’homme est à temps plein et la femme à temps partiel. En outre, ce second axe fait référence à des positions sociales intermédiaires. Il est très corrélé avec le niveau de formation secondaire II, les employés et les cadres intermédiaires et il exprime encore les personnes qui exercent une profession indépendante. Ce facteur approche en fait des caractéristiques qui sont « très suisses » ou orientées vers la Suisse, comme la mixité de nationalité dans les couples ou le fait de parler la langue locale. En outre, les variables structurelles qui s’y retrouvent sont caractéristiques du modèle suisse à savoir une forte valorisation des apprentissages (niveau de formation secondaire II) et des petits entrepreneurs (les indépendants), soit une forte classe moyenne. Par conséquent, cette seconde composante principale exprime un certain rapprochement à la structure et à la culture suisse.

Cette approche par l’ACP permet de réduire la complexité des indicateurs de positions structurelles et culturelles à deux dimensions : la première oppose les positions dominantes aux dominées, et la seconde approche en quelque sorte le modèle structurel et culturel suisse. Les groupes régionaux ont été projetés sur les facteurs (figure 3.21), la Suisse également50.

De premier abord, aucun groupe ne se situe vraiment proche des Suisses, ce qui tend à montrer une absence d’assimilation des populations étrangères. Le premier axe ordonne les origines des plus représentées en haut de l’échelle sociale (OCDE et DFAE) aux moins représentées (asile et migration récente du Sud de l’Europe). Les Suisses se trouvent dans le milieu supérieur avec l’Europe occidentale et l’Europe de l’Est alors que les populations originaires d’Afrique, d’Amérique latine, d’Europe du Sud et d’Asie sont dans le milieu inférieur. Cette hiérarchisation met à mal la théorie de l’intégration structurelle parce qu’elle part de l’idée que les indigènes occupent les positions supérieures dans la société et que les étrangers tentent de s’en approcher. Or, peut-on déclarer les Occidentaux en Suisse comme mal intégrés du fait qu’ils occupent des positions supérieures aux locaux ? Difficilement. ← 111 | 112 →

Figure 3.21 – Analyse en composantes principales sur les variables structurelles et culturelles, 2000

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Sources OFS/SNC : RFP 2000

Le second facteur illustre des dimensions orientées vers la société helvétique c’est-à-dire la mixité dans les couples, la langue dans le ménage ou les travailleurs indépendants. La projection des Suisses se trouve logiquement tout en haut sur ce second axe qui positionne les migrants d’Europe occidentale, d’Europe de l’Est puis d’Afrique, d’Europe du Sud et d’Amérique latine légèrement en retrait. Pour ces régions, le culturel et le structurel semblent très liés. Les autres groupes ont des valeurs négatives sur le second axe, montrant un lien vers la Suisse faible mais avec des positions sociales qui s’opposent. ← 112 | 113 →

Cette carte des positions ne permet pas une interprétation trop forte en termes d’intégration. Il manque une vision longitudinale pour appréhender l’intégration comme un processus, un changement de normes, de valeurs, de comportements et de positions sociales. En considérant les groupes dans leur ensemble sans prendre en compte les parcours migratoires, ces analyses n’approchent pas vraiment l’intégration mais plutôt les caractéristiques moyennes de la population.

3.5.2  L’intégration selon le statut migratoire

Le statut migratoire est déterminant dans le processus d’intégration, le rapport à la société d’accueil dépend du temps passé au pays et du lieu de naissance en particulier. Les changements sociaux et culturels s’étalent dans le temps et prennent plusieurs générations. Il y a par conséquent un lien différentiel entre les générations de migrants, car si les premières ont souvent pour ambition de retourner dans leur région d’origine, les aspirations des secondes sont, d’après Portes et Zhou (1993), de rester dans le pays d’accueil. Ces dernières vont dès lors davantage acquérir les traits culturels et structurels de la société. D’abord parce qu’elles y grandissent et participent depuis l’enfance au processus de socialisation ; ensuite parce qu’elles ont plus d’incitations à s’adapter aux mœurs locales.

Nous avons recalculé les valeurs des variables selon le recensement de 2000 pour les groupes en tenant compte du statut migratoire. Chaque regroupement de pays a été scindé en quatre souspopulations. Premièrement, les étrangers qui connaissent une naturalisation dans les 8 ans qui suivent le recensement51 dans le but de voir si la naturalisation est un facteur d’intégration ou un critère de cette dernière. Nous souhaitons aussi déterminer si les populations dont les membres sont sur le point d’aboutir à une naturalisation sont identiques selon les origines. Deuxièmement, les étrangers de seconde génération, c’est-à-dire les personnes qui sont nées en Suisse52. Troisièmement, les migrants arrivés récemment, soit les étrangers qui ont immigré en Suisse dans les cinq ans précédant le recen ← 113 | 114 → sement. Et dernièrement, les autres étrangers, c’est-à-dire des primo-migrants résidant en Suisse depuis plus de 5 ans.

La figure 3.22 propose une projection des positions des souspopulations sur les axes de l’ACP que nous avons effectuée précédemment et apporte un éclairage extrêmement intéressant. Les positionnements sur les axes, qu’on ose cette fois interpréter sous l’angle de l’intégration, varient passablement selon le statut migratoire. Sans surprise, les migrants arrivés récemment sont les plus éloignés des Suisses alors que les naturalisés ou les secondes générations sont positionnés au plus proche. Les migrants parcourent donc bien un chemin de l’intégration de l’arrivée au pays à la naturalisation53. Ces chemins dépendent du statut migratoire, de la raison de la migration mais aussi du contexte, de la culture d’origine et de la sélectivité de la migration.

Les écarts entre régions témoignent du rapport différencié à la société d’accueil. Par exemple les migrants provenant des pays occidentaux (troisième cadran du 3.22), ont des efforts d’intégration moindres à fournir et c’est d’autant plus facile si ces étrangers proviennent des pays voisins et parlent déjà la langue régionale. Ils sont en outre sélectionnés pour répondre à des emplois hautement qualifiés et se trouvent d’emblée dans des positions favorables. Pour les secondes générations, les caractéristiques sont très proches de celles des Suisses (à une exception près), on peut presque parler d’assimilation même s’il n’y a en fait pas grand chose à assimiler. L’intégration des pays de l’OCDE demeure quant à elle segmentée, même pour les secondes générations et les naturalisés. Ils sont dans des positions dominantes mais n’ont pas les caractéristiques culturelles des Suisses. Ce n’est certes pas la segmentation telle qu’entrevue par Portes et Zhou, d’une minorité qui part d’en bas et crée sa place dominante en s’appuyant sur la communauté. Il s’agit plutôt d’élites qui se situent en haut de l’échelle sociale et restent en marge de la société helvétique – mais dans une marge dorée. ← 114 | 115 →

Figure 3.22 – Prédictions sur l’ACP des valeurs des groupes selon le statut migratoire, 2000

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Les migrations peu qualifiées ont des parcours très variables avec des écarts frappants entre les migrations traditionnelle et récente des pays du Sud de l’Europe. Les Italiens, les Espagnols et les Grecs (premier cadran) connaissent une très forte intégration des deuxièmes générations et des naturalisés par une mobilité ascendante et des caractéristiques culturelles les rapprochant des Suisses. Cette migration a débuté dans les années 1950 et était alors largement exclue de l’intégration. La Suisse délivrait des permis de saisonnier afin d’éviter toute installation durable et insertion dans la société helvétique. Mais peu à peu, les travailleurs migrants se sont insérés, ont fait venir leur famille et se sont implantés. Parmi ceux qui se sont installés en Suisse, certains ont préféré retourner au pays à la retraite après avoir amassé un pécule, mais d’autres avaient des attaches en Suisse, des enfants ou des petits-enfants par exemple, et préférèrent demeurer dans la société d’accueil. Si les primo-migrants ont aujourd’hui encore des niveaux d’intégration relativement faibles, il en va tout autrement des secondes générations qui ont suivi une scolarité en Suisse. Bolzman et al. (2003a) avaient également émis des considérations de ce type mais ils insistaient davantage sur une segmentation en affirmant que les Italiens et Espagnols de seconde génération avaient atteint des niveaux socioéconomiques comparables aux Suisses tout en gardant leur autonomie culturelle. Notre analyse montre plutôt qu’ils se situent en léger retrait sur les deux dimensions et qu’il n’y a pas de segmentation. La position des dernières vagues de cette migration traditionnelle est atypique par rapport au parcours migratoire et dénote d’un renversement des motifs de la migration. Avec la dualisation du marché du travail, une dichotomie se crée avec d’une part des travailleurs peu qualifiés qui arrivent dans la continuité des flux précédents, et d’autre part l’arrivée d’une main-d’œuvre hautement qualifiée qui trouve sa place sur un marché du travail suisse toujours plus demandeur de ce profil.

En revanche, les Portugais, les ex-Yougoslaves et les Turcs (deuxième cadran de la figure 3.22) ont un chemin de l’intégration qui s’arrête, tant pour les naturalisés que les secondes générations, à bonne distance de l’imaginaire culturel et social suisse. Plusieurs raisons tendent à expliquer cet état de fait. Il s’agit d’une migration récente, caractérisée par des flux importants venus pour occuper des emplois non qualifiés, tout en bas de l’échelle sociale. Ils reprennent cette position à la migration dite traditionnelle qui peut dès lors s’en affranchir. Dans leur ensemble, les communautés de migration récente du Sud de l’Europe ont rapidement été associées ← 118 | 119 → dans la vision collective à des emplois déconsidérés. Elles trainent ce fardeau et les originaires de ce groupe54 sont uniformément frappés de stigmatisation – les Portugais sont dans les mêmes positions que les Yougoslaves et les Turcs et subissent de fortes discriminations économiques comme l’ont montrés Fibbi et al. (2003). En outre, par reproduction sociale et intériorisation de la condition défavorisée, les secondes générations peinent à gravir l’échelle sociale et se replient sur leur communauté. Il faudra sans doute plus de temps – tout comme en a nécessité la migration traditionnelle – pour qu’elles puissent s’intégrer en suivant leur propre chemin.

Les pays d’Amérique latine et d’Afrique sont très proches les uns des autres. L’intégration culturelle est en progression mais il y a une stagnation structurelle en fonction d’un statut migratoire plus permanent. En effet, les migrants récents sont légèrement sur-représentés dans les catégories inférieures et assez distants dans la culture suisse puis, au fil du temps, les primo migrants et encore plus les secondes générations se rapprochent culturellement des Suisses. En revanche, malgré une diminution de la distance culturelle, les migrants demeurent davantage dans de bas niveaux socioéconomiques. On touche bien cette fois à une segmentation de l’intégration.

La situation des pays asiatiques est plus délicate à interpréter car la position moyenne du groupe ne révèle par l’hétérogénéité qui fourmille à l’intérieur. La figure dans l’annexe B.4 (page 325) illustre la diversité des caractéristiques des ressortissants asiatiques. Il est sans doute trop tôt pour conclure sur l’aboutissement de l’intégration car ces populations sont arrivées récemment en Suisse et les secondes générations sont encore trop jeunes – les effectifs pris en compte dans les calculs ne dépassent que rarement les 50 – pour qu’on puisse définitivement statuer sur leur intégration. Pour les autres catégories de migrants, on peut distinguer trois dynamiques. Il y a d’abord les populations qui se composent d’une grande partie de réfugiés, le Vietnam, le Cambodge et le Laos ainsi que les pays d’Asie du Sud (principalement le Sri Lanka, l’Inde et le Pakistan), et qui présentent des déficits d’intégrations. Ces groupes sont pourtant implantés depuis longtemps en Suisse et ont massivement eu recours à la naturalisation. Cette carence peut être expliquée par le faible niveau socioécono ← 119 | 120 → mique des premières vagues de réfugiés et aussi par le fait qu’ils sont arrivés au sein de flux importants et se sont appuyés sur des solidarités communautaires plutôt que sur la société d’accueil. Le contexte social d’alors était peut-être peu favorable à leur intégration. Ensuite, il y a les migrants récents d’Asie de toutes origines qui sont logiquement peu intégrés culturellement mais qui ont des caractéristiques socioéconomiques plutôt élevées, soit une main-d’œuvre dans l’ensemble bien qualifiée et qui peut s’installer en Suisse malgré les quotas. Enfin, les étrangers provenant d’Asie du Sud-Est (Thaïlande, Philippines, Malaisie et Indonésie notamment) ont une position sociale basse mais se rapprochent des Suisses sur l’axe culturel notamment par l’importance des mariages mixtes.

Les Suisses par acquisition (sixième cadran) se situent sans exception à proximité des Suisses de naissance. Or, les individus qui se naturalisent dans les 8 ans suivant le recensement, se situent, selon les régions, à des niveaux d’intégration qui peuvent atteindre des valeurs que nous qualifierons de faibles. Entre les personnes dans le processus et la population qui acquiert le passeport suisse, il y a un écart important d’insertion. Cette tendance renforce l’idée que la naturalisation est une étape dans le processus d’intégration plutôt que l’aboutissement de cette dernière.

Cette vision synthétique de l’intégration apporte selon nous un éclairage pertinent sur le rapport des migrants à la société helvétique. L’analyse montre que non seulement le statut migratoire mais aussi la région d’origine influent sur les degrés d’intégration. Ce ne sont certes pas ces deux seules dimensions qui expliquent les outcomes d’intégration mais bien l’ensemble des facteurs liés à la migration (raison de la migration, contexte, durée dans le pays d’accueil). Ces facteurs ne sont cependant pas mesurables quantitativement dans notre étude. Ils s’inscrivent aussi davantage au niveau individuel, tout comme les autres ressources personnelles (niveau économique des parents, environnement, valeurs) mises en avant par Portes et Zhou pour expliquer la segmentation de l’assimilation. ← 120 | 121 →

3.6  Synthèse

En retraçant le contexte historique et politique durant la seconde moitié du 20ème siècle, nous avons souligné les temps dans lesquels s’inscrit la migration vers la Suisse. Ce pays est sans aucun doute une terre d’immigration. Au sortir du second conflit mondial et pendant les 50 ans qui ont suivi, la Confédération a accueilli – ou plutôt a fait appel – à une main-d’œuvre peu qualifiée, corvéable à souhait. Face à la gronde populaire craignant une surpopulation étrangère, tiraillée entre des intérêts économiques et politiques, elle a très tôt centré et développé son bassin de recrutement sur les pays d’Europe du Sud. Aujourd’hui, les motivations et les flux d’immigration sont plus diverses et complexes et, bien qu’européocentré, ils s’in-sèrent dans un monde globalisé.

Dans ce chapitre et pour la suite de notre thèse, nous avons créé une typologie des origines. Avec la volonté d’embrasser le phénomène migratoire dans sa globalité, nous proposons 8 groupes de nationalité, cohérents en termes d’origines, de structure démographique, de dynamiques migratoires et de statuts en Suisse (voir tableau 3.2 à la page 75).

A partir des recensements de 1990 et de 2000, nous avons ensuite exploré les attributs structurels et culturels de ces groupes. En questionnant la notion d’intégration, nous avons démontré que les positions dans la stratification sociale et culturelle dépendent à la fois de l’origine et du statut migratoire. ← 121 | 122 → ← 122 | 123 →


1      Communiqué de presse de l’OFS No 0351-1212-80 du 10.12.2012.

2      En 2000, la Suisse comptait presque 1 500 000 individus de nationalité étrangère soit plus de 20,5 % de la population totale.

3      Près de 9 % des personnes de nationalité suisse le sont par acquisition.

4      Les individus nés à l’étranger représentent 23 % de la population soit plus encore que la population étrangère.

5      Le terme surpopulation étrangère, traduit de l’allemand Überfremdung, va revenir très souvent dans le débat politique sur les étrangers.

6      Si certains pays occidentaux ont massivement eu recours à la migration dans la période d’après-guerre, aucun n’a instauré un système de rotation où la main-d’œuvre vient et repart en fonction des besoins en travailleurs.

7      Durant les « années Schwarzenbach », il y aura cinq initiatives contre l’emprise étrangère qui ont toutes connues le même sort. La dernière fut refusée en 1977.

8      Libre circulation avec l’UE des 15 ainsi qu’avec Malte et Chypre. Des mesures de contingentement ont toutefois été garanties pendant 5 ans.

9      En 2004, huit États rejoignent, dans un protocole additionnel, la libre circulation mais se voient imposés des restrictions à l’accès au marché du travail pendant 7 ans. En 2007, la Bulgarie et la Roumanie figurent également sur un protocole additionnel mais avec des restrictions jusqu’en 2016.

10    L’initiative « contre l’immigration de masse » acceptée le 9 février 2014 par le peuple met en principe un terme à cette pratique car elle impose la restauration de plafonds pour les autorisations délivrées dans le domaine des étrangers et dans celui de l’asile.

11    Les chiffres exacts de l’émigration sur cette période ne sont pas disponibles.

12    Le rapport de masculinité des étrangers est de 139 hommes pour 100 femmes en 1990 et diminue à 116 hommes pour 100 femmes en 2000.

13    On pourrait encore distinguer la génération 1.5, des jeunes qui ont migré avant leur 18 ans et qui ont été scolarisés dans le pays d’accueil. Leur parcours se distingue des migrants par une meilleure intégration structurelle et culturelle (Wanner et Fibbi 2009).

14    L’âge moyen des migrants récents passe de 27.7 ans à 29.4 ans entre 1990 et 2000.

15    Le rapport de masculinité des migrants récents chute drastiquement de 160 à 94 hommes pour 100 femmes entre 1990 et 2000.

16    En approchant l’analyse par d’autres méthodes (calcul de la métrique ou classification), les groupes – principalement pour les pays de Sud – varient sensiblement, preuve que les différences ne sont pas si nettes.

17    Par rapport à l’analyse statistique, nous avons juste corrigé les incohérences, en ôtant le Liechtenstein de la migration traditionnelle et en délocalisant les États-Unis et le Canada du groupe de l’Europe de l’Est.

18    Le requérant d’asile peut faire une demande pour être autorisé à travailler après avoir demeuré 3 mois en Suisse.

19    Il s’agit du plus haut niveau de formation atteint codé en quatre catégories : école obligatoire ou moins, secondaire II, tertiaire et inconnu. Les inconnus ont été retirés de la présente analyse.

20    En 1990 et en 2000, respectivement 53 % et 42 % des étrangers en âges actifs avaient au maximum une formation obligatoire. Ces valeurs s’élèvent à 21 % et 12 % pour les Helvètes.

21    L’argument économique peut aussi entrer en ligne de compte dans la décision de déposer une demande d’asile et elle est, pour certains requérants, même l’unique motivation de leur séjour en Suisse.

22    Nous avons retenu les secteurs d’activités suivants : 1) Professions de l’agriculture, de l’économie forestière et de l’élevage 2) Professions de la construction 3) Professions commerciales et de la vente et Professionnels de la banque et employés d’assurance 4) Entrepreneurs, directeurs et fonctionnaires supérieurs et Professions commerciales et administratives 5) Professions de la restauration et de l’hôtellerie 6) Professions du nettoyage et de l’entretien 7) Professions de la médecine humaine et de la pharmacie, des soins dentaires et de la médecine vétérinaire 8) Auxiliaires soignants 9) Autres professions.

23    En 1990, la part d’employés non qualifiés par secteur d’activité représentait respectivement pour les Suisses et les étrangers 13 % et 67 % dans l’agriculture, 9 % et 54 % dans la construction, 24 % et 56 % dans la restauration et enfin 46 % et 81 % dans l’entretien !

24    Les catégories socio-professionnelles ont été codées en cinq catégories : 1) Dirigeants et professions libérales 2) Autres indépendants 3) Professions intellectuelles et d’encadrement 4) Professions intermédiaires, employés et ouvriers qualifiés 5) Travailleurs non qualifiés.

25    Les Suisses sont particulièrement sur-représentés dans les autres indépendants et les professions intellectuelles et d’encadrement.

26    Les résultats de cette étude montrent que les personnes originaires de pays extra-européens (en particulier les pays d’ex-Yougoslavie et la Turquie) sont particulièrement frappées de discriminations.

27    Avec la politique des trois cercles et les quotas, l’accès au marché du travail à des migrants peu qualifiés du cercle extérieur était difficile.

28    Environ 75 % des couples provenant de la migration traditionnelle sont endogames pour 91 % pour la migration récente.

29    Les couples mixtes représentent 15 % en 1990 pour près de 50 % en 2000.

30    La langue régionale correspond à la langue officielle parlée dans la région d’habitation.

31    Le recensement de 1990 ne prenait pas en compte la diversité des langues parlées, les analyses qui suivent ne traitent que de 2000.

32    Par type de ménage s’entend la composition du ménage (individuel, couple sans enfant, couple avec enfant, monoparental, etc.).

33    En 1990, 45 % des femmes entre 25 et 59 ans en Suisse étaient professionnellement inactives, elles n’étaient plus que 31 % en 2000.

34    Pour ces origines, dans 45 % à 70 % des couples, l’homme travaille à temps plein alors que la femme n’occupe pas un emploi rémunéré (à l’exception de l’Europe occidentale où la proportion passe à 40 % en 2000).

35    Les recensements antérieurs à 2000 n’interrogeaient pas la population sur le bénévolat. Les commentaires ici ne traitent par conséquent que du recensement de 2000.

36    Il faut avoir une autorisation de séjour ou d’établissement valable sur les 12 années précédentes et avoir vécu en Suisse durant au moins six ans, pour deux années depuis 1903 alors qu’aucune durée n’était exigée dans la loi de 1876. La procédure est certes moins lourde pour les étrangers nés en Suisse.

37    Sur un préavis de la commune et du canton, la confédération octroie une naturalisation facilitée aux conjoints étrangers, homme ou femme, de ressortissants suisses mariés depuis 3 ans qui ont vécu 5 ans dans le pays.

38    Le temps passé entre dix et vingt ans compte double.

39    Neuf pourcents des personnes de nationalité suisse en 2000 le sont par acquisition.

40    Le rapport de masculinité par âge ne fait en fait que décliner : il passe de 90 à 15 ans, 75 à 30 ans, 50 à 50 ans et 35 à 70 ans.

41    Il ne s’agit pas uniquement de non réponses mais aussi d’individus qui n’ont qu’une nationalité en raison de la perte de la nationalité antérieure lors du processus de naturalisation.

42    Le pays de naissance n’est pas d’une fiabilité parfaite puisqu’un individu peut naître dans un pays, avoir la nationalité d’un autre et vivre en Suisse. Chez les naturalisés, en croisant la seconde nationalité avec la région de naissance, il y a concordance dans 95 % des 170 000 cas qui disposent de ces deux variables. Faute de mieux, cette information sera utilisée si aucune autre source n’amène de l’information.

43    Grâce à l’appariement des deux recensements, il est possible de détecter les changements de nationalités et par conséquent les étrangers qui sont devenus suisses durant la décennie 1990.

44    Il est certes délicat de parler d’intention pour les femmes qui obtenaient automatiquement la nationalité lors d’un mariage.

45    Par exemple, les Italiens perdaient leur nationalité en cas de naturalisation ordinaire jusqu’en 1992 et les Allemands jusqu’en 2007.

46    A noter que selon Fibbi et al. (2007), la position économique n’a guère d’influence, au contraire du niveau de formation qui exprime davantage les capitaux sociaux et culturels que le capital économique.

47    L’ajout d’un troisième axe permettrait d’atteindre 81 % de la variance et, en particulier, de mieux expliquer les statuts d’activité sur le marché de l’emploi.

48    Il s’agit de la part de variance expliquée par l’ensemble des axes retenus.

49    Nous avons d’abord procédé à une rotation oblimin (qui permet aux facteurs retenus d’être corrélés), mais comme la corrélation entre les facteurs était très faible, nous avons privilégié la rotation varimax qui considère les dimensions comme indépendantes.

50    Rappelons que les valeurs de la Suisse n’ont pas été prises en compte dans la création des facteurs.

51    La SNC ayant apparié le recensement avec le registre des étrangers, il est possible de connaître qui sont les migrants qui se naturaliseront durant la période d’observation.

52    Les secondes générations qui sont sur le point de connaître une naturalisation ont été rangées dans le premier groupe.

53    Cette interprétation peut certes prêter à discussion car nous approchons le processus d’intégration par des données transversales. Même si le parcours peut varier d’une génération de migrant à une autre ou si des individus avec un certain profil ont plus tendance à se trouver dans un statut migratoire particulier, nous pensons que la présente analyse apporte une clé de lecture pertinente.

54    Les prédictions sur l’ACP pour tous les pays du groupe montrent cette même logique implacable.