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« De l’âme à la plume ». Les lettres de Charles Gounod à la duchesse Colonna, dite Marcello

Edited By Delphine Vincent

Les lettres de Charles Gounod à la duchesse Colonna, sculptrice de renom sous le pseudonyme de Marcello, sont d’un immense intérêt. De caractère intime, elles offrent également des informations sur les projets du compositeur (dont un opéra inachevé d’après l’histoire de Francesca da Rimini), les détails matériels de son activité, son manque d’inspiration, ainsi que sur ses conceptions esthétiques et philosophiques. Entre la création de Roméo et Juliette en 1867 et la fuite de Gounod en Angleterre en 1870, les deux amis partagent leurs joies et leurs préoccupations tant artistiques que personnelles. Cet échange épistolaire enrichit considérablement la compréhension de la personnalité humaine et créatrice de Gounod, ainsi que de son milieu culturel.

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Les lettres de Gounod à la duchesse Colonna, complétées par des extraits de la correspondance et des écrits intimes de celle-ci

Les lettres de Gounod à la duchesse Colonna, complétées par des extraits de la correspondance et des écrits intimes de celle-ci

Malgré les destructions importantes apportées au corpus, la première lettre de l’échange entre Gounod et la duchesse Colonna a été conservée. Comme toutes les missives un peu exaltées que le compositeur lui adressa, elle n’est pas signée, et ce probablement par souci de discrétion.

1

Vendredi 12 avril /67.

Chère Duchesse,

Merci ! – avant tout – puisque ma bonne étoile a permis que ce mot là, qui est à lui seul un bonheur, fût le premier de la première de mes lettres –

Merci de cette bonne et chère visite, fille du Lundi 8 avril, et mère (j’y compte bien maintenant) d’une foule d’autres bonnes heures dans l’avenir.15 En faisant à ma musique l’honneur et la joie de la considérer comme celle d’un de vos frères, vous l’avez autorisée à vous regarder comme une sœur ; elle est toute fière, toute heureuse et elle a besoin de vous dire le bien immense que vous lui avez fait. C’est dans cette invisible et toujours présente société de certains absents que la pensée jette ses plus profondes racines, et cette absolue sécurité d’un inébranlable←23 | 24→ intérieur défie tous les orages du monde passager. La seule vraie force est là et n’est que là. Si tous le savaient !… – mais l’agiot est la besogne des surfaces et les coureurs d’intérêts sont les Ogres des capitaux.

Vous m’avez montré une fois de plus que ce qu’il y a de meilleur est donné à ceux qui ne se cherchent pas, puisque je vous ai trouvée. Voilà de quoi me rendre à tout jamais reconnaissant envers mon art, et me prouver qu’il m’aime véritablement.

à demain donc cher Herz [cœur en allemand], et à bientôt ensuite : puis à toujours votre robustement dévoué.

Peut-être à Dimanche soir chez la Princesse Mathilde* si vous y allez –

Et n’oubliez pas Barbedienne !16 – J’y tiens comme à la prunelle de… vos yeux –

Ce sera bien gardé, bien regardé, et bien aimé.

Lettre non signée

Autogr. : I.2.Gounod.1

Cette rencontre avec Gounod, ainsi que la lettre reçue, ne fut probablement pas indifférente à la duchesse Colonna qui en recopia un extrait dans une épître du 23 avril 1867 à Alexandre Apponyi*. Leur correspondance ayant également été soumise à la destruction ou au caviardage, il n’en subsiste malheureusement qu’une copie partielle effectuée par Hervé de Saint-Gilles, neveu de la duchesse Colonna, et agrémentée de ses commentaires (le passage entre crochets). Cette missive témoigne d’une identité de vues de la duchesse Colonna et de Gounod :

Voici ce que m’écrivait, il y a peu de jours, l’auteur de Faust et qui s’adapte très-bien à une de mes pensées. « En faisant à ma musique l’honneur et la joie de la considérer comme celle d’un de vos frères, vous l’avez autorisée à vous regarder comme une sœur, elle en est toute fière, toute heureuse et elle a besoin de vous dire le bien immense que vous lui avez fait. C’est ds. cette invisible et toujours présente société de certains absents que la pensée jette ses plus profondes racines et cette absolue sécurité d’un inébranlable intérieur défie ts. les orages du monde←24 | 25→ passager. La seule vraie force est là et n’est que là. Si tous le savaient !. . . . Mais la plupart des humains… [suit une longue et belle description du bonheur de l’artiste qui trouve ds. le partage de ses impressions l’accroissement et la multiplication, et dont le trésor idéal est à l’abri des vicissitudes de l’existence commune, à l’abri de l’avarice, qui ignorant tout le bonheur de donner engendre toute la peur de perdre.]17

Gounod, fort épris, lui écrivit le lendemain une nouvelle lettre. Nous optons pour cette datation en raison de son style et parce qu’il mentionne avoir espéré rencontrer la duchesse Colonna (un écho au « à demain » de la missive précédente). En outre, elle entre parfaitement dans une enveloppe – conservée vide sous une autre cote – postée le 13 avril 1867. Il est probable que Gounod fasse allusion à une visite à l’Exposition internationale où la duchesse Colonna exposait des sculptures sous le pseudonyme de Marcello.

2

[13.04.1867]

Bravo, chère grande et noble artiste ! –

c’est jeune ; c’est ardent ; c’est fier ! –

Si je n’ai pas rencontré la source, comme je l’espérais, j’ai vu une partie de son fleuve et j’en ai trouvé les eaux limpides et profondes. ah ! certainement on se parle à travers ses œuvres ! certainement on se manifeste et on se communique dans cette intime confidence de ses aspirations, confidence si visible et tout à la fois si secrète que son plus grand honneur et son plus beau privilège sont de demeurer cachée à quiconque n’a pas l’oreille faite pour l’entendre – à nous artistes, à nous ce colloque dont les importunes clameurs de la dispute ne peuvent atteindre ni troubler le charme et la paix ! à nous artistes, ces étreintes dans les bras du maître dont rien ni personne ne peut nous séparer ! La maladie peut me ravir la santé : le sort, ma fortune : la mort, ceux←25 | 26→ que j’aime : la vie et ses déceptions, le cœur de mes amis : – mais cet amour d’admiration pour quiconque aime ce que j’aime et admire, rien ni personne ne peut l’atteindre ni le troubler ! – oui, nous sommes des heureux, et nous n’avons pas le droit de nous plaindre de nos souffrances sans être des ingrats : car nous sommes riches d’une richesse que rien ne peut tarir, parce que la source en est intarissable. Chose étrange ! tandis que celui qui ne donne que sa bourse divise ce qu’il donne en le partageant, celui qui donne son cœur et son âme trouve dans le partage l’accroissement et la multiplication ! et je l’éprouve en ce moment avec une clarté d’évidence et une puissance d’émotion qui tient de la béatitude ! au lieu et à la suite du ruisseau qui se donne le fleuve se précipite, et à la place du fleuve, un océan. qui sait cela ne veut plus que se donner, et se trouve plus riche de donner que de recevoir ! qui sait cela est à l’abri des voleurs ! qui sait cela est à l’abri de l’avarice, laquelle, ignorant tout le bonheur de donner, engendre toute la peur de perdre ! qui sait cela, enfin, sait la vie et la foi et l’amour ! qui sait cela commence à respirer l’air de l’infini et se mettrait volontiers à genoux pour dire Merci ! – ah ! je savais bien que ce mot là – (mon premier mot) – était un bonheur ! Cela aussi est bien une divine Incarnation, car c’est une éclatante conscience de la vie renouvelée ! c’est bien là l’homme nouveau, aussi incompréhensible pour qui n’y a point passé que lumineux et simple pour qui l’a une fois éprouvé – Voyez-vous ? cette terre n’est pas le lieu des possessions, hélas ! cette suprême et interminable félicité là est réservée à quelque autre région de cette vie que vous nommez éternelle et qui ne doit pas finir !… mais, si douloureuse qu’elle soit, il ne faut pas la maudire car elle est le lieu des germes, des éclosions, des espérances, et des divines fiançailles !

c’est l’incomparable Duo qui se commence ici bas et qui s’épanouit pour ne plus finir ! La mort est la dernière modulation qui se résout sur la tonique du concert éternel –

Lettre non signée

Enveloppe avec cachet postal (Paris : 13-04-67) et adresse :

Duchesse M. Colonna./1, Rue Bayard./Champs Elysées./Paris.

Autogr. : I.2.Gounod.11

Enveloppe : I.2.Gounod.49←26 | 27→

L’évocation du Salon dans la lettre suivante permet de savoir qu’elle fut rédigée après le 15 avril 1867, date à laquelle l’Exposition annuelle des Beaux-Arts ouvrit ses portes. Nous pensons qu’elle fut écrite le jeudi 18 avril (le jeudi 25 avril semble moins probable à cause de la création imminente de Roméo et Juliette qui occupait le compositeur, le 2 mai ne paraît pas non plus convenir au vu du reste de la correspondance et le ton est celui des missives antérieures au 9 mai).

3

Jeudi – [18.04.1867]

Eh bien, la voilà, cette lettre, puisque vous la désirez : – mais il y manque l’interlocuteur, l’alter ego, l’autre moi, cet Ewige Weiblich dont parlait Goethe –18

J’ai éprouvé hier, au Salon, une impression bien particulière. Cette manière de diversité criante des œuvres exposées va jusqu’à la cacophonie : ce n’est plus un concert, c’est un charivari ; chacun chante dans le même endroit sur un ton différent. Je ne sais si le diapason où je vis maintenant est pour beaucoup dans cette sensation pénible : je le crois. quel singulier et bienheureux changement ! Je me croyais un homme et je me retrouve enfant : – je ressemblais à quelqu’un qui rame, qui nage, qui fait un effort pour avancer, et voici que maintenant il me semble être porté par un vaste courant dont je ne vois ni ne cherche les bords, mais qui me soutient et m’entraîne où il veut ! et je sens que je veux ce qu’il veut, et cet état qui autrefois m’aurait effrayé m’est aujourd’hui←27 | 28→ une douceur incomparable : c’est comme si je marchais sur l’eau ; c’est comme si j’avais vu un miracle. Si Saint-Pierre avait été dans cet état, il n’aurait pas eu peur d’être submergé !19

Allons, adieu ! – non : – pas adieu : – bonjour !

Lettre non signée

Autogr. : I.2.Gounod.6

Les lettres suivantes de Gounod sont liées à la création de Roméo et Juliette, qui fut ajournée à de multiples reprises. Elle eut finalement lieu le 27 avril 1867 au Théâtre-Lyrique avec Caroline Miolan-Carvalho* et Pierre-Jules Michot dans les rôles-titres, sous la direction d’Adolphe Deloffre.20 Ce fut un immense succès, qui vit cent deux représentations dans l’année.

Miolan-Carvalho, interprète de nombreuses œuvres de Gounod – dont l’héroïne du Faust lors de sa création en 1859 – réunit également le compositeur et Marcello, qui avait réalisé en 1866 un buste de Marguerite de Goethe pour lequel elle servit de modèle. Certains auteurs ont affirmé que Gounod l’avait conseillée dans cette réalisation, toutefois, il n’en existe aucune preuve dans la correspondance.21 ←28 | 29→

image

Im. 1 : Marcello, La Marguerite de Goethe, marbre, 1866, Fondation Marcello (dépôt au Musée d’art et d’histoire Fribourg), © MAHF / Primula Bosshard←29 | 30→

La lettre suivante n’est pas datée, mais l’évocation de la semaine sainte permet de la situer temporellement. Étant donné que Gounod évoque trois jours, dont mardi indiqué tel quel et non demain, la missive date au plus tard du dimanche de Pâques, qui eut lieu le 21 avril 1867. Dès lors, il est fort probable que la missive ait été écrite le samedi 20 avril, car elle entre dans une enveloppe, conservée seule sous une autre cote, postée

ce jour-là.

4

[20.04.1867]

Chère Duchesse,

Ce n’est décidément pas Mardi [23 avril] que mon Isaac montera sur le bûcher, attendu que le bûcher n’est pas encore prêt. – Et Dieu veuille qu’un ange providentiel se trouve là au moment du sacrifice pour prévenir l’immolation ! …22 Il est possible que notre 1ère ait lieu Jeudi [25 avril] : mais en tout cas, je ne crois pas que ce soit plus tard que Samedi [27 avril].

– Je suis crucifié en ce moment par un clou monstrueux : voilà près d’un an que cette petite persécution me dure et je voudrais bien en voir la fin –23

←30 | 31→Dieu vous garde d’une pareille visite ! – . même en semaine sainte !

Bien affectueusement à vous,

Ch. Gounod.

Enveloppe avec cachet postal (Paris : 20-04-67) et adresse :

Duchesse Colonna./1, Rue Bayard –/Champs-Elysées –/Paris.

Autogr. : I.2.Gounod.2

Enveloppe : I.2.Gounod.49

Le billet suivant semble avoir été écrit en toute hâte : au crayon et avec mention sur la page de gauche de la destinataire (« Duchesse Colonna – »). Les plis du papier indiquent qu’il a été déposé ainsi – voire composé – au domicile de la duchesse Colonna, afin de lui annoncer la création imminente de Roméo et Juliette.

5

Samedi 27 avril /67.

C’est ce soir – Cela n’a été décidé qu’hier à minuit –

Ne me manquez pas ! – il me faut des cœurs pour vaincre, et le vôtre vaut bien un Général.

Lettre non signée

Autogr. : I.2.Gounod.3

La duchesse Colonna assista à la création de Roméo et Juliette le 27 avril 1867. La lettre suivante date du lendemain. Gounod y évoque non seulement l’opéra qui vient de voir le jour mais aussi celui qui naîtra grâce à elle, c’est-à-dire le projet, avorté, d’un opéra d’après l’histoire de Francesca

da Rimini.←31 | 32→

6

Dimanche 28 avril /67

Minuit –

Vous le voyez bien que vous me portez bonheur ! – Dès que je vous ai aperçue, j’ai senti que la partie était gagnée. Il y a des étincelles décisives en ce monde ! – Je reviens de la Rue de Courcelles où vous n’étiez pas : – mais je tiens votre lettre adorable qui a voulu vous remplacer et qui me reste comme un talisman.24 Croyez-vous que je sois un heureux ! J’irai vous le dire des deux mains, des deux yeux, de tout mon cœur et de toute mon âme. Et puis, maintenant que Juliette est née sous vos yeux, il faut que j’aille vous entretenir de ce qui naîtra sous ce rayon que vous êtes et que j’ai reçu et qui ne me quittera plus. Oui, ce nouvel être sera bien à vous ; il viendra de vous, et ce sera pour lui toute justice et toute joie d’y retourner comme à sa source. C’est toujours cette même éternelle et intarissable vie de l’amour que je vais exprimer : mais vous verrez à quel point agrandie et, jusques dans quelle mesure même, victorieuse et immortalisée ! Ce sera, je le sais, la première tentative de ce genre ; mais, à votre main, je ne la crains pas : les compagnons des hautes cimes sont rares ! quand on a le bonheur ineffable d’en avoir rencontré un, il faut lui garder à toujours la foi des horizons et l’immortelle amitié des sommets ! Les grandes étreintes se consacrent sur les hauteurs ; et quand on a écouté ensemble et respiré ensemble le silence et l’air libre des grandes montagnes on est entré dans l’union indissoluble ! –

ah ! si vous saviez avec quel transport je vous renvoie d’ici tout ce qui m’arrive de témoignages de sympathie, et combien vous m’avez appris la seule raison d’en être heureux ! C’est la folie de l’expropriation volontaire ! C’est la Richesse de la dépossession ! – ah ! merci ! merci ! je n’en finirai jamais de vous le dire ! –

Voici une petite branche de lilas blanc : c’est la première fleur qu’ait reçue ma Juliette : voulez-vous la garder jusqu’à ce que je vous en offre←32 | 33→ une de celles que vous aurez semées vous même – car je ne vous offrirai plus désormais que celles là, les dons de vos propres mains –25

Lettre non signée

Enveloppe non affranchie adressée à :

Duchesse Colonna. [au crayon alors que la lettre est écrite à la plume]

Branche de lilas séché dans le courrier

Autogr. : I.2.Gounod.4

image

Im. 2 : Lettre de Charles Gounod à la duchesse Colonna, 28 avril 1867, branche de lilas séché, CH AEF Papiers Marcello I.2.Gounod.4

La lettre suivante n’est pas datée, mais au vu de son ton exalté et de la référence à la future composition de Gounod d’après Dante, elle doit avoir été rédigée début mai. Elle entre dans une enveloppe – conservée sous une autre cote – postée un 1er mai d’une année indéterminée. Toutefois, seules les missives de 1867 ne sont pas datées, ce qui nous conduit à imaginer que le cachet postal indiquait cette année-là. Dès lors, la soirée d’hier évoquée par Gounod est la représentation de Roméo et Juliette, donnée le 30 avril au Théâtre-Lyrique.←33 | 34→

7

[1.05.1867]

Que puis-je vous envoyez d’ici, si ce n’est ma soirée d’hier ? – vous savez bien qu’il n’y a plus une joie qui puisse être mienne si elle n’est vôtre d’abord ! – c’est là désormais et pour toujours le passeport de mon bonheur – Me voici maintenant dans votre… dans notre bien-aimé Dante ! –

Dante ! – qui avec vous me montre Francesca !26 Dante à qui je vais dire maintenant altissimo Poeta comme il le disait à son guide dans les régions immortelles !27 Dante dont je vais écouter les ordres et ne plus quitter la main ! Dante avec qui je vais pouvoir désormais vous nommer à toute heure des jours et des nuits, vous ma Francesca, ma Beatrix !28 vous en qui j’aime tout jusqu’à Gorgone* ! vous qui avez bien le droit de me donner tous les calvaires pour les heures de Thabor que je vous dois !29

ah ! je défie quoi que ce soit d’être de la douleur pour moi si ce n’est ce qui en serait une pour vous, mon adorée amie ! on ne hait pas sa créature, et vous m’avez tellement créé que je ne trouve plus en moi que ce qui me vient de vous ! – ô chère bien-aimée ! Francesca vous portera-t-elle un écho de tout ce que votre image chante en moi ! Si←34 | 35→ faible qu’il soit, ah ! que je sache l’entendre et le transmettre, et je vous aurai donné le sang de mon âme dans lequel il faudra bien que vous retrouviez le sang de votre cœur –

Voici qu’on ouvre cette porte derrière laquelle je viens d’être seul un moment, et l’on m’arrache à vous, – mais on ne vous arrache pas à moi ! Cela, je vous l’ai dit, et je vous le dirai jusqu’au bord de cette vie, rien ni personne au monde ne le pourront faire ! Je sais une chose, c’est que si les âmes s’ouvrent et se déploient au sortir de ce pauvre ici bas, c’est la vôtre qu’on trouvera enveloppée dans la mienne, comme celle de Francesca dans celle de Paolo.30

Marcello ! Marcello !

Tu se’ lo mio maestro ! –31

Lettre non signée

Lettre sur papier à en-tête :

Théâtre-Lyrique Impérial.

Enveloppe avec cachet postal (Paris : 01-05-?) et adresse :

Duchesse Colonna –/1, Rue Bayard –/Champs Elysées –/Paris

Autogr. : I.2.Gounod.13

Enveloppe : I.2.Gounod.49←35 | 36→

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Im. 3 : Marcello, La Gorgone – Méduse, marbre, 1865, Musée d’art et d’histoire Fribourg, © MAHF / Primula Bosshard←36 | 37→

8

Vendredi – Minuit – [3.05.1867]

Il me semble qu’il y a mille ans que je ne vous ai vue, ma bien aimée amie ! – Que sera-ce quand il faudra endurer Munich ! – et la Suisse !32 – Et quoi encore ? – Dieu le sait ! – J’étouffe à croire que ma poitrine va s’ouvrir .. – mais non : – et alors je sens que cette mort de chaque moment est la seule grandeur de la vie puisqu’elle seule apprend ce que c’est que d’aimer ! –

oui, j’aime ! et je veux aimer plus encore, puisque chaque minute me révèle que plus encore est possible, et que je ne vis plus que de cette inépuisable alternative de souffrance et de bonheur – oui, Soyez bénie ! Soyez la plus heureuse des femmes comme vous en êtes la plus adorée ! ô Dante ! Mon Dante chéri ! tes tortures et tes joies n’ont plus rien à m’apprendre, et je les sais comme ton frère ! et je les aime avec ivresse ! –←37 | 38→

Ô mon cher 8 avril ! 12 avril ! mes heures de naissances à la véritable vie ! –

Chère maison que j’ai revue aujourd’hui, et devant laquelle je passerai bientôt sans y entrer ! .. –33

avez-vous consolé l’amie dont la peine vous affligeait ? J’y pense autant qu’à vous-même puisqu’elle habite votre cœur –

on ne pourra donc pas au moins vous écrire à Munich pour vous dire ce que l’on fait – ce que l’on devient ? –

Lettre non signée

Enveloppe avec cachet postal (Paris : 04-05-67) et adresse :

Duchesse Colonna –/1, Rue Bayard –/Champs-Elysées –/Paris.

Brin de bruyère séché contenu dans le courrier

Autogr. : I.2.Gounod.5

image

Im. 4 : Lettre de Charles Gounod à la duchesse Colonna, 3 mai 1867, branche de bruyère séchée, CH AEF Papiers Marcello I.2.Gounod.5←38 | 39→

image

Im. 5 : Lettre de Charles Gounod à la duchesse Colonna, 3 mai 1867, CH AEF Papiers Marcello I.2.Gounod.5

Il semble que l’ardeur de Gounod poussa la duchesse Colonna à lui imposer un ultimatum, dont nous ne conservons pas la trace, mais uniquement la réponse du principal intéressé. Bien que non datée, la lettre suivante fut écrite avant le 9 mai 1867, car elle contient une allusion au voyage d’étude (Stuttgart, Munich et Vienne) que la duchesse Colonna entreprit justement ce jour-là. La missive a très certainement été envoyée entre le dimanche 5 mai et le mardi 7 mai, avec une forte probabilité pour cette dernière date.←39 | 40→

9

[7?.05.1867]

Chère amie,

Je reviens de l’exposition où j’ai rencontré Madame votre Mère qui m’a appris que vous étiez souffrante et retenue à la maison –34 Je me suis donc imposé de ne pas ajouter à votre fatigue en allant vous voir, et j’ai chargé votre maman de vouloir bien vous remettre les 2me et 3me tomes de Dante que j’avais le projet de vous porter moi-même –35 Faut-il que je réponde ici à l’ultimatum que vous m’avez posé ? – Le dois-je ? – Est-ce mal ? je ne le pense pas – je vous dois la Vérité : ma plus grande peine venant de vous serait d’être mal connu et mal jugé. vous voir – mais ne plus vous aimer – non. vous aimer – mais ne plus vous voir – oui. me fermer votre maison plutôt que vous fermer mon cœur – oui, oui, mille fois – vous perdre en vous arrachant moi-même de moi, c’est là réellement vous perdre ! ni personne ni vous-même ne l’obtiendra pas. J’aime mieux mille fois souffrir de vous aimer que ne plus souffrir en ne vous aimant pas. Je chercherai la société des martyrs : il n’en manque pas ; elle est trop belle pour me donner tort, et trop noble pour que je ne trouve pas encore quelque bonheur à la rechercher. Et vous, sans doute, vous trouverez beaucoup de faiblesse dans ma sincérité ; mais j’espère que la Vérité me fera pardonner : la←40 | 41→ Vérité passe avant tout. – Il se peut, parait-il, que vous ne partiez pas demain – peut-être sera-ce Jeudi [9 mai] – Est ce trop vous demander de deux lignes d’adieu ? –

Partout et toujours – vous le savez, mon amie, c’est ma seule manière de penser à vous – J’espère que vous ne m’oublierez jamais tout-à-fait –

Je dine demain chez un ami avec Mme A. Craven, dont je lis, en ce moment, le Récit d’une sœur.36 vous connaissez cela, bien certainement : sinon, lisez-le –

Toujours à vous –

Lettre non signée

Enveloppe avec cachet postal illisible et adresse :

Duchesse Colonna –/1, Rue Bayard –/Champs-Elysées –

Autogr. : I.2.Gounod.12

Cette lettre dut convaincre la duchesse Colonna d’un apaisement chez Gounod, la conduisant à le rencontrer longuement le mercredi 8 mai 1867. Toutefois, cette journée, loin d’atténuer ses ardeurs, déchaîna un nouveau flot épistolier exalté dans les trois jours qui suivirent.

10

Dans la nuit de Jeudi à Vendredi 10 mai 1867

Mon amie bien aimée, je reviens du théâtre où je n’ai entendu, toute la soirée, que le roulement du convoi qui vous emporte.37 Il est une heure du matin : depuis 8h½, quelle distance parcourue déjà ! que vous voilà loin de cette chère petite rue Bayard* ! et pourtant je sens que←41 | 42→ vous n’êtes pas plus loin de moi : j’ai gardé de vous ce qui triomphe des distances, cette union impérissable au fond de laquelle meurt toute séparation. oh ! la belle œuvre que vous avez faite, mon amie ! vous m’avez laissé dans l’âme un livre plus beau que tous ceux que j’ai lus et que je lirai jamais : vous avez créé pour moi un pays plus enchanteur que tous les pays, si beaux pourtant, qu’il m’a été donné de voir ! Je vis maintenant au sommet d’un panorama si beau, si lumineux, si vaste, si éclatant que je n’en puis encore apercevoir l’étendue et la splendeur qu’à travers un trouble délicieux et un frémissement divin ! quelles heures vous m’avez faites ! vous y avez jeté des mondes, et les joies qui me remplissent et m’inondent sont confuses et pressées comme les étoiles au plus profond du ciel.

oh ! oui ! Merci ! éternellement merci de cet infini que vous m’avez ouvert, de cette vie que vous m’avez apprise et révélée ! Je voudrais parfois tenter de vous le dire et je m’arrête ; que peut apprendre à celui qui donne celui qui reçoit ! – En ce moment même, si vous pouviez deviner mon bonheur ! Si vous pouviez savoir ce que sont pour moi ces paisibles heures de profond silence où tout dort, et où je veille près de vous ! Si je pouvais me dire que vous reposez, que vous dormez ! hélas ! avec cette incommode installation de nuit que vous offrent les chemins de fer, je crains bien que vos chers yeux ne se ferment guères plus que les miens qui ont au moins la joie de lire ce que mon cœur vous dit tout bas en ce moment – Maintenant que vous voilà loin de moi pour quelques tems, je puis vous le dire, j’ai passé par un mois de douleurs que je n’aurais pas cru possibles et dont j’ai craint d’avoir peur, moi qui pourtant n’aime guères ceux qui craignent de souffrir ! Ma nouvelle vie a commencé comme quelque chose qui ferait mourir si cela durait toujours ! Mais combien je bénis aujourd’hui cette souffrance, et combien je sens que je vous aimerais moins si je ne l’avais pas connue ! De ce tombeau de quelques jours est sorti le rayonnement de toute ma vie ; et j’éprouve une si pleine et si absolue conformité de ma volonté à la vôtre que je ne sais plus s’il me sera jamais possible d’avoir un désir que vous n’ayez pas ! – Vous rappelez-vous ce que Cicéron disait de la simple amitié ? il la définissait un Consentement de part et d’autre, un Commun accord : que dirai-je donc, moi, de←42 | 43→ ce qui est tellement au dessus de l’amitié de Cicéron ! –38 Ces heures divines que je passe près de vous en ce moment, est-ce que vous n’en remplissez pas toutes les minutes, toutes les secondes ! ah ! c’est bien plus qu’un Consentement, cela ! c’est une étreinte de tout mon être, et une possession tellement simultanée des heures qui se suivent que je n’en sens plus ni la fuite ni la succession ! Je perds en vous le sentiment de la durée ! N’ai-je pas raison de ne plus me reconnaître, et n’ai-je pas le véritable sens de l’autre vie, puisque déjà celle ci n’est plus la même pour moi ? – quel silence ! – il est deux heures ! – quelle harmonie, quelle paix dans ma chère solitude ! Comme je sens que je n’y suis pas seul ! et comme je suis plus seul quand je n’y suis pas ! – oh ! le divin mystère que ce recueillement dans lequel je possède ma vie entière et l’amie bien-aimée qui en est la source et l’âme ! Merci ! car je ne sais plus que ce mot là ! Merci de tout ce que je sens en moi par vous et pour vous ! Merci d’être devenue l’âme de mon âme et plus moi que moi-même ! – ah ! si je pouvais changer en un lit bienfaisant ce dur et brutal wagon qui vous secoue et que j’entends toujours, toujours, et que j’entendrai jusqu’à ce qu’il soit à Stutgard [Stuttgart] ! – Misère de l’impuissance humaine ! Je sais bien pourtant que si je m’y trouvais, il me semblerait bien doux ! – N’est-ce pas, vous m’écrirez si vous avez souffert de ce voyage ? Je veux en souffrir aussi –

Lettre non signée

Autogr. : I.2.Gounod.7

Bien que les Archives de l’État de Fribourg les conservent sous deux cotes différentes, il est probable que les lettres 10 et 11 ont été postées dans un même courrier. En effet, Gounod mentionne dans la missive suivante que « [sa] lettre pour Munich est empostée ».←43 | 44→

11

Vendredi, 3 h – [10.05.1867]

Je me suis endormi à 5 h, cette nuit, en vous parlant encore ; insensiblement, mes yeux se sont fermés en regardant les vôtres, ainsi qu’ils feront le jour de leur dernier sommeil. à mon réveil, je les ai retrouvés, ces deux chers yeux, toujours là devant moi. Savez-vous que c’est trop facile d’être fidèle à de pareils souvenirs ! Comment tomber quand on se sent porté par de semblables mains ! quels doux et attrayants devoirs vous m’avez créés ! Savez-vous bien que ce bonheur que je tiens de vous, vous ne pourriez plus me l’ôter, lors même que vous le voudriez ! Mystère incompréhensible et pourtant certain ! vous m’avez tout donné, et vous ne pouvez plus rien me reprendre ! vous seriez, malgré vous, le gardien de ce qui me vient de vous ! – Et cependant, oui : il vous reste un moyen, un seul, de tuer mon bonheur, c’est de souffrir. Vous êtes devenue tellement moi, que rien ne peut m’atteindre qu’en vous atteignant. ah ! je vous en conjure, ne souffrez jamais, car je sens que ce serait me demander plus que mes forces. Si vous avez quelque joie à me voir heureux, commencez par votre bonheur, et vous n’aurez plus à douter du mien –

J’ai fait, hier, toutes mes recommandations au Concierge du théâtre : il gardera scrupuleusement toutes mes lettres dans une boîte fermée que je lui remettrai pour cela.39 Si je devais faire une absence un peu longue de voyage ou de séjour à la campagne chez moi ou chez des amis, je vous en instruirais toujours, afin de ne vous laisser aucun embarras sur la direction de vos lettres –

allons, chère petite longue causerie ! prends ce chemin que j’aurais tant voulu prendre ! Sans mon fils chéri qui, en ce moment, n’a que moi près de lui, je serais parti à ta place !40 Emporte moi tout entier là où←44 | 45→ je sais qu’est ma vie toute entière ! Dis surtout que si je m’appelais le Bonheur je me donnerais sans partage pour être plus riche de tout ce que je Lui aurais donné –

– va ! va ! et porte lui de moi autant que je garde d’Elle ! –

Lettre non signée

Enveloppe avec cachet postal (Paris : 10-05-67 ; Paris à Strasbourg : 10-05-67 ; München : 11-05-67) et adresse :

Duchesse Colonna./Hôtel de Bavière./Munich./(Erwarteter Brief.) (Bavière.)

Autogr. : I.2.Gounod.8

12

Vendredi soir – 10 mai /67. – 9 heures ½.

Il n’y a pas 4 heures que ma lettre pour Munich est empostée, ma bien-aimée amie, et en pensant à tout ce que vous allez avoir à donner de tems à ceci et à cela, je me reproche presque de demander à vos deux yeux les minutes que va leur prendre mon bavardage – et pourtant me voici encore près de vous, disposé à prendre cette fois la route de Vienne –41 Comme toutes les lettres que je vous adresserai n’en seront après tout qu’une seule, Munich, Vienne et tout le reste en cette vie de voyages ne sont pour moi qu’autant de stations dans cette unique et incessante communication de mon cœur avec le vôtre – Je ne sais si la joie d’être aimé est ou non supérieure à celle d’aimer qui est si grande, si enivrante que si l’autre la dépasse elle doit être presque redoutable à porter ! – Mais la joie d’aimer ! ah ! vraiment je ne la savais pas : elle laisse, par sa réalité, tous les rêves si loin derrière elle ! Elle ne prévoit pas ; elle ne se préoccupe plus pour elle ; elle ne calcule ni lacunes ni retour ; elle va toujours plus loin ; elle monte toujours plus haut ; elle ne détourne jamais les regards en arrière ! – Comme c’est beau la fable de la statue de la femme de Loth ! – statue de sel ! créature immobilisée par←45 | 46→ la défiance, paralysée par le retour sur soi-même –42 ah ! mon amie, que je plains ceux qui ne sentent pas couler en eux le fleuve de la confiance et du généreux oubli de soi ! que les malheureux doivent se peser à eux-mêmes et ressentir le ténébreux supplice d’une chaîne inexorable ! où peut être leur lumière ? – où peut être leur joie ? où peuvent-ils trouver en eux cette béatitude du beau tems, cette ivresse du rayonnement dont nous parlions tous deux pendant ces quatre célestes heures du Mercredi 8 mai ! – 8 avril ! 8 mai ! (Vous savez que 8 est le nombre de l’autre vie ! nos symboles ici bas s’arrêtent à 7 : – 8, c’est le nombre d’outre-tombe.) – Penserez-vous q. q. fois à notre chère grande œuvre prochaine ? –43 Comme ce sera beau à dire aux hommes que l’amour est

vainqueur de la mort ! que, dans ces clartés dont il inonde la vie, disparaissent les mensongères ténèbres du passage ! que rien ne pourra désunir nulle part ce qu’il aura fidèlement uni ! que les invincibles biens de la vie présente sont le Serment de l’éternel bonheur ! – quel hymne à l’éternité que ce cantique d’ici bas ! Je suis devenu si heureux qu’il me semble maintenant que je donnerais volontiers une part de mon bonheur pour en faire de la lumière à ceux qui sont aveugles !

←46 | 47→Je me demande comment il se fait que je n’aie pas toujours vu comme je vois maintenant ! quelle distance entre mon hier et mon aujourd’hui ! Que je me sentirais heureuse, à votre place, d’avoir opéré ce prodige, et que moi j’ajouterais de bon cœur toute ma joie de revivre à l’être béni par lequel j’ai revécu ! – Je me dis toujours avec peine que les êtres de qui nous vient le bonheur ne sont pas assez heureux de ce qu’ils nous donnent, et je leur en veux comme d’une sorte d’ingratitude envers eux-mêmes. Je vous conjure ! Songez donc à ce que vous avez fait ! vous avez Ressuscité un mort ! un mort qui ne mourra plus ! on ne se sépare plus de la vie quand on l’a vraiment trouvée ! – Sur cette nouvelle terre et sous ce nouveau ciel les souffrances ne sont plus qu’une semaille et la mort une moisson ! – oh ! les belles fleurs et les beaux jardins que je vois de l’autre côté du détroit ! comme je veux y aller ! comme je sens bien maintenant dans une indestructible espérance que j’irai là ! quel bonheur inconnu que celui d’étreindre dans une certitude invincible ce que les hommes ne voient pas ! quel abîme entre cette imparfaite communication des pauvres prisonniers que nous sommes, et cette pénétration ineffable, ardente, enivrée, totale, de deux êtres qui n’en feront véritablement plus qu’un seul en deux bonheurs ! Non, je ne crois plus ! je sais, et je vois ! – c’est vrai ; la terre est trop ébauchée pour ces vérités là : elle les bégaye, elle les balbutie ; l’Amour seul et le Génie les parlent et les chantent – oh ! parlons et chantons ! étouffons les calomnies de l’ombre dans les flots de la lumière et les discordances des oiseaux de nuit dans le cantique du soleil ! – Nous le voulons, n’est-ce pas ? Notre cœur et nos forces sont prêts à cela ! bien des larmes iront se perdre dans cette terre promise à l’Amour ! mais elles s’y changeront en un océan d’intarissables délices ! – Vous souvenez-vous que vous me disiez l’autre jour ceci : “quand on aime c’est à tout instant qu’on voudrait avoir près de soi celui qu’on aime” – Eh bien, pour moi, il n’y a même plus d’instants dans la vie de mon cœur : elle est tout entière et toute à la fois le même instant.

– 11 h. du soir – Je reçois un billet noir qui me fait une peine extrême. Un de mes plus excellents amis vient de perdre un fils de 13 ans qu’il adorait et que j’aimais beaucoup – Je vais demain à l’enterrement de ce cher petit être – 13 ans ! - quand la mort frappe ainsi, il me semble←47 | 48→ qu’elle vient d’effleurer mon fils !..44 et je sens tout d’un coup mes deux bras l’envelopper pour qu’elle ne le voie pas ! – oh ! mon amie ! que la mort qui ne réunit pas doit être affreuse !45 à côté de cela je comprends toutes les séparations de la vie ! –

– Samedi soir [11 mai] – Minuit –

Il faut que cette journée ait été bien remplie pour ne m’avoir pas laissé seul un moment avec vous, mon amie – En effet, elle a été presque entièrement consacrée aux pauvres malheureux amis dont l’enfant est entré ce matin dans sa dernière demeure sur cette terre – quel spectacle ! quand j’ai vu passer devant moi le cercueil de ce petit être et que j’ai songé que cette bière aurait pu être celle de mon enfant . . . . vous devinez ce qui a du me traverser le cœur ! – oh ! mon amie ! que le Ciel m’épargne de vous perdre ! ! quand je me dis seulement que cela serait possible, un gouffre est devant moi, et j’ai peur !.– oui, j’ai peur – mais je ne veux pas regarder cela – je ne peux pas le regarder – je ne veux pas me demander si cela est possible. –

J’attends avec impatience un mot de votre voyage et de votre santé : la vue de cette lettre là me fera bondir le cœur comme jamais lettre au monde ne l’aura fait – vous n’oubliez pas que Jeudi matin je quitte Paris pour trois ou quatre jours seulement et que le théâtre reste le lieu de destination de vos lettres. Vous me tiendrez au courant soit de vos séjours soit de vos déplacements et de leurs époques bien précises, afin que mes lettres, à moi, ne s’égarent pas non plus. Je reçois chaque jour des témoignages de sympathie dont je voudrais vous faire témoin : soyez en heureuse, car je n’en jouis que pour vous – L’extrême et accablante chaleur que nous avons ici ne décourage pas le public : les recettes du Théâtre s’élèvent à des chiffres dont il n’avait pas encore vu d’exemple : ce soir, 7’655 –46←48 | 49→

Demain matin je vais de bonne heure chercher mon fils chéri à son collège et je ne le quitte pas de la journée puisque je suis seul avec lui. Je mettrai donc, dès demain cette lettre à la poste, afin qu’elle soit sûrement à Vienne Mardi et que vous l’ayez, au plus tard, Mercredi matin. Vous savez tout ce qu’elle vous porte – ou plutôt vous ne savez pas bien – car je ne peux plus mesurer moi-même tout ce qui de moi s’en va vers vous – mais c’est là ce qui me rend le plus heureux des êtres : c’est de ne plus savoir à quel point je suis de cette immensité qui s’appelle aimer ! Je sais seulement qu’il n’y a pas une nouvelle force de mon cœur qui ne devienne cela, et que c’est la souveraine joie de la vie – ah ! nous avons tous faim et soif d’ivresse ! Cette course éperdue, haletante vers ce qui ne meurt pas n’est pas un rêve mais la plus réelle des réalités puisqu’elle nous arrache à nous mêmes, et que c’est là le signe éclatant de toute vérité, le ravissement hors de soi – C’est là, mon amie bien-aimée ce que vous diront cette lettre et toutes les autres : se reprendre, se rendre à soi-même, voilà la mort – et je ne veux plus mourir ! à bientôt ! à toujours ! J’attends, pour vous récrire, de savoir combien de tems vous serez ou à Vienne ou ailleurs – Dites moi souvent que vous êtes heureuse : je n’ai plus besoin que de cela –

– 1 h. ½ –

Lettre non signée

Enveloppe avec cachet postal (Paris : 12-05-67 ; Wien : 14-?-?) et adresse :

Duchesse Colonna./Hôtel de l’Archiduc Charles–/Vienne./(Lettre attendue.) (Autriche.)

Autogr. : I.2.Gounod.9

La duchesse Colonna semble avoir enjoint Gounod, une nouvelle fois, à la prudence et à la discrétion, ce dont il se plaignit quelque peu dans sa missive suivante.←49 | 50→

13

Paris – Mercredi 22 mai /67 – 9 h. du matin –

Chère et charmante amie,

C’est hier soir que j’ai trouvé, lu, relu, mangé, bu, respiré votre bien-aimée lettre de Vienne. J’en avais faim et soif, et je vous le dis tout de suite, parce que, si vous me voulez libre et fort, vous me voulez aussi confiant et heureux. Me répondre avec cette largesse, vous si occupée là bas ! Savez-vous que vous me rappelez les Evêques de la primitive église qui trouvaient le tems de recevoir tout le monde, de tout entendre, de tout lire, de tout écrire, et de laisser leur porte ouverte à tout venant – mais l’éternité donne le tems de tout, et vous êtes fille de l’éternité : vous venez de m’en envoyer un rayon – Voulez-vous que votre ami, cependant, vous gronde un peu ? rien qu’un peu, pour cette fois ? – de votre adorable lettre j’efface deux mots, de mon autorité privée : celui de Discrétion, et sa traduction “Prudence.” on n’est discret qu’avec les pauvres, et je ne suis plus pauvre : on n’est prudent qu’avec ce qu’on craint, et la crainte n’est pas connue dans le ciel que j’habite : partout où je serai, et par tout ce que je serai, je veux être votre joie, votre confiance, votre certitude inébranlable, – j’allais dire votre fierté – non, car c’est moi qui suis fier d’être un de vos regards – vous avez bien raison de dire que je ne pensais pas à vous quand on a fait de moi cette photographie sombre que vous avez vue et prise à Salzbourg – pourquoi l’avoir prise, puisqu’il n’y avait là que le portrait d’un mort ? – Je vous en réserve une autre, faite ici depuis votre départ et en échange de laquelle vous me rendrez cet étranger, cet inconnu dans qui vous ne pouvez rien retrouver ni de vous ni de moi –

Je me plonge avec délices dans notre Dante, et dans l’ineffable beauté de la Vénus de Milo que vous m’avez donnée – Et vous me promettez encore ce beau moulage antique !. . . . mais vous me comblez – vous me gâtez – quelle musique va-t-il falloir que je vous rende pour tout cela ? – Si ce pouvait être un peu celle que vous rêvez ! – Je n’en désespère pas tout à fait : vous êtes trop en moi pour que je n’entende pas quelque chose de ce qui est en vous –←50 | 51→

J’ai tout à fait éprouvé ce que vous pensez d’Albert Durer [Albrecht Dürer]47 ; il ne faut pas se borner à le voir, il faut le regarder, et le regarder long-tems : parce qu’il est recueilli. Je n’y trouve qu’un regret ; c’est qu’il est bien plus l’Ancien Testament que le Nouveau : on y sent encore les chaînes de la Loi, plus que la Liberté de la Grâce. St Paul, le grand amant, dit : “Il n’y a plus de loi pour le Juste.”48 Il faut que l’expression du Christianisme dans l’Art, pour être complète, sorte de l’ascétisme et parvienne à la libre volupté de l’antique : il faut que le sillon de la souffrance disparaisse sous le rayonnement de l’amour : autrement, ce n’est pas la vie, c’est l’hopital ; et il ne faut plus montrer ces choses là. Les amants qui geignent ne m’intéressent pas : ce sont tous des Werthers qui retournent dans le cœur des pauvres Charlottes la menace de leurs pistolets et de leurs pleurnicheries.49 à la place du Bon Dieu, je serais écœuré d’être servi par des fonctionnaires toujours en larmes et qui ont l’air de faire de l’amour à contre-cœur ! – alors décampez, et cherchez du service autre part – Il faut que les volontaires remplacent les mercenaires : plus de placements ; plus de spéculations ; le don de soi-même – et avec cela, la terre serait le Ciel : mais hélas !←51 | 52→ que de gens qui n’aspirent qu’à l’exonération ! ce sont tous ceux pour qui le joug n’est pas léger parce que ce n’est pas l’amour qui le porte !

– Il est 4 heures. Je reviens de chez le Photographe, et il m’a donné le portrait que voici – Je ne me rappelle pas celui que vous avez pris à Salzburg ; mais j’ai peine à croire qu’il ressemble à celui-ci – qu’il vous le dise ou non, il a pensé à vous plus d’une fois dans les quelques secondes qu’il a fallu pour le faire : ou plutôt il n’y a pensé qu’une partie de cette unique fois dans laquelle il est enveloppé – Et maintenant je vais vous serrer les deux mains et me diriger vers le “Römischer Kaiser” que je vais, s’il vous plait, décliner le plus correctement possible sur l’adresse, en interrogeant mes lointains souvenirs de grammaire allemande : “Der Römische Kaiser” – Des Römischen Kaisers” – Dem Römischen Kaïser” – et, par conséquent : “Zum Römischen Kaiser” –50 Là dessus, mon adorable amie, je vous envoie les plus robustes tendresses d’un cœur absolument et fidèlement uni au vôtre –

Hier soir, 7,908. [écrit dans la marge]

J’entends dire qu’on parle de monter Roméo à Vienne cet été. Si la nouvelle est vraie, il est bien possible que j’aille surveiller la naissance allemande de cet enfant.51

Lettre non signée

Autogr. : I.2.Gounod.10

Nous possédons quelques informations sur le séjour à Vienne de la duchesse Colonna, grâce aux lettres qu’elle adressa à Alexandre Apponyi* et dans lesquelles elle lui raconta ses impressions :

Notre voyage s’est bien passé mais j’ai été souffrante et prise d’un accès de fièvre en arrivant après une laborieuse installation au Römischer Kaiser, où ns. sommes installées tant bien que mal.52

Ns. avons déjà vu bien des gens et bien des choses.←52 | 53→

J’ai aperçu des dessins de toute beauté chez l’archiduc Albert, j’y vais copier demain toute la matinée. Ce sont des Michel Ange, cela vaut des statues, c’est admirable.53

Beust* n’a pas encore paru, mais je crois que je dine avec lui lundi, chez Gramont.54 Demain soir je vais chez la Pcesse Schwarzenberg*. Mathilde Windischgraetz est arrivée toute charmante et plus agréable que je ne le croyais d’après la description.55

Un compatriote, Mr de Castella ns. accompagne et l’ami de Mérimée [Auguste Kaulla*] aussi.

Je trouve Vienne superbe.

Je pense à notre course à Pest pour le couronnement, je vs. prie de chercher un logis pour nous, s’il a lieu réellement.56 Le bruit court aujourd’hui ici qu’il est retardé en septembre Notre logis donne sur un jardin, il y a une femme qui chante du Mozart de la plus belle voix du monde c’est charmant. Ns. allons ce soir au théâtre, j’ai fait retenir une loge pour entendre les Räuber [de Friedrich von Schiller (Les Brigands)] dimanche.57

←53 | 54→

Ces pauvres courses ont été manquées hier, par des déluges, j’y vais demain avec la Pcesse Schwarzenberg*, et j’en suis à trouver un biais pour refuser à cette souveraine si ce froid persévère ! Je n’ai pas vu le Cte Sgéizer encore, mais les deux Testelinz ; le blessé me plaît fort. Beust* vient souvent me voir j’ai reçu une lettre pleine de compliments pour lui de Thiers.58 Pour l’appartement à Pesth, au moment du couronnement, vous m’apporterez probablement des renseignements, puisque vous n’écrivez pas. Trois personnes ont cherché aussi pour cela, et je voudrais comparer leurs propositions avec les vôtres à ce sujet. Adieu, votre tante va venir me voir, elle m’a menée au Prater avant hier, elle paraît d’une curiosité très grande, et pas bienveillante, en dépit de dehors empressés.59

Le voyage de la duchesse Colonna se poursuivit effectivement par Pest où elle se rendit pour assister, le 8 juin 1867, au couronnement de François-Joseph et d’Elisabeth d’Autriche. Elle fut de retour à Paris début juillet. Elle rencontra alors souvent Gounod comme en témoigne la correspondance qu’elle échangea avec sa mère. Ces missives permettent de se rendre compte qu’il était toujours aussi enflammé. En effet, elle écrivit à sa mère dans une lettre du 12 juillet 1867 :

Hébert* nous [la Princesse de Beauvau avec laquelle elle a dîné] a ensuite menées au Théâtre Lyrique.60 Gounod n’est pas venu nous rejoindre, je lui ai écrit mon arrivée, il y a 4 jours, il n’a pas répondu, est choqué pour sûr. C’était un danger, ainsi je ne le regrette pas, et je vous assure que je trouve qu’offrir son amour à une femme, et rien avec, c’est lui proposer un beau petit martyre, et qui ne compte pas pour le paradis.61←54 | 55→

Le 19 juillet 1867, elle écrivit à sa mère : « Gounod s’est ravisé, et m’a écrit qu’il viendra aujourd’hui. »62 C’est probablement là que s’insère la courte lettre non datée de Gounod qui indique qu’il viendra la voir un vendredi, qui est donc le 19 juillet mentionné dans la missive à la comtesse d’Affry.

14

St Cloud*. Lundi soir – [15.07.1867]

Chère amie,

Je viens d’être malade pendant 8 ou 10 jours. J’ai pu aller à Paris aujourd’hui, et votre lettre trouvée au Théâtre où elle m’attendait depuis huit jours, m’a appris que vous étiez enfin revenue parmi nous –

Voulez-vous de moi Vendredi vers les 4 heures ? – Ne me répondez pas, je ne vais pas à Paris d’ici là – Si vous pouvez être chez vous, tant mieux pour moi puisque je vous reverrai –

à vous comme toujours –

Lettre non signée

Autogr. : I.2.Gounod.45

Peu après, la duchesse Colonna, alors qu’elle est invitée à Saint-Cloud chez les Pozzo di Borgo*, chercha à voir Gounod qui résidait dans le même village. Elle relata, dans une lettre du 1er août 1867 à sa mère : « J’ai fait chercher Gounod, de chez la duchesse [Pozzo di Borgo], ainsi qu’il m’avait dit de le faire, et Madame Gounod a fait dire qu’elle avait son chapeau sur la tête pour venir voir la duchesse. »63 Finalement, elle rencontra Gounod, qui était non seulement un familier des Pozzo di Borgo, mais aussi du Père Gratry*, comme elle l’écrivit à sa mère le 3 août 1867 : « J’ai été passer deux jours très agréablement à Montretout [village à côté de Saint-Cloud]. On m’y gâte absolument. On m’y a fait venir Gounod un beau soir qui a chanté←55 | 56→ tout Faust. Le Père Gratry faisait tous les jours un cours d’astronomie, et il est excellent. »64

Les deux amis échangèrent probablement toujours leurs points de vue à propos de Dante et de Francesca, car le 6 septembre 1867, Gounod écrivit à Émile Perrin* : « Françoise de Rimini contient, selon moi, une très vaste pensée, la plus vaste qui soit au théâtre : l’amour triomphant de la mort et lui survivant. C’est cette pensée qui me passionne et me décide. »65

Toutefois, l’ardeur amoureuse de Gounod semble s’être amenuisée pendant l’été 1867. À l’automne, il débuta la lettre suivante (du moins conservée) par « Madame », première occurrence du terme, qui dénote un net refroidissement dans le ton, tout comme la cérémonieuse formule de salutation finale. La lettre, non datée, doit avoir été écrite le 16 octobre (la période concorde avec sa biographie et la missive entre dans une enveloppe, conservée sous une autre cote, postée ce jour-là).

15

St Cloud* – 39 Route Impériale – [16.10.1867]

Madame et charmante amie,

De retour, depuis peu, de mille petites excursions qui en ont fait une assez longue, j’ai eu le désir et le besoin de reprendre possession des amis que j’avais quittés, et parmi ceux dont j’espère que la mémoire survit aux absences, vous me permettez de vous compter.66 J’ai donc tenu à savoir de suite chez mes excellents voisins le Duc et la Duchesse Pozzo di Borgo* si vous étiez visible à Paris, ou si quelque nouvelle éclipse devait vous soustraire aux téléscopes de la Capitale. Les renseignements obtenus m’ayant laissé dans l’incertitude à cet égard, j’ai recouru au moyen←56 | 57→ le plus simple et le plus naturel, celui d’aller frapper à votre porte. Et m’en voici revenu, ayant eu l’honneur de saluer l’inscription suivante :

s’adresser au n° 3.

quoique peu satisfaisante, je la préfère de beaucoup à celle de la Porte Infernale : au moins ne dit-elle pas au spectateur glacé le désespérant “Lasciate ogni Speranza !.”67 Je me suis donc transporté, (bien que je ne le fisse pas de plaisir) au susdit n° 3, où j’ai eu l’avantage de parler à deux domestiques (homme et femme) – Là, j’ai su que vous étiez en Suisse, et que le moyen de vous parler était … d’écrire à Fribourg (Suisse) ce que je fais en ce moment –68

Il paraît que l’époque de votre retour est absolument inconnue à ces deux mortels : je regrette de partager leur ignorance, et j’aspire à en savoir là dessus plus long qu’eux.

Je suis à St Cloud* jusqu’au 6 9bre, jour où j’en repartirai pour aller passer une quinzaine en Normandie chez mes amis de Beaucourt*.69 Donc, jusqu’à cette époque, avis à votre charité si vous voulez me gratifier d’une miette de votre tems et de quelques gouttes de votre encre,

39, Route Impériale – St Cloud –

J’ai maintenant entre les mains une admirable pièce sur Francesca : – admirable !70 Je ne vous cache pas que je la ferais comme il est recommandé de faire son salut “avec crainte et tremblement” si je ne me sentais démesurément attiré par cette tâche que Dante place pourtant si démesurément au dessus de mes forces. Vous, qui êtes artiste dans l’âme, vous me comprendrez bien d’être plus attiré par l’amour que repoussé par la crainte : car enfin dans cette lutte de nous mêmes avec l’Idéal, de Jacob avec l’ange, nous ne grandissons qu’à travers nos←57 | 58→ défaites dans cette perpétuelle espérance de vaincre dont l’illusion fait notre force –71 Je vais donc marcher derrière ce gigantesque Dante ! – – ah ! si de loin, de bien loin, je pouvais seulement mettre mes pas dans la trace de ses pas ! – Enfin !… je tâcherai de me souvenir que lui-même invoquait Virgile ! –72 Mais, il faut que je vous dise une chose, à vous disciple aussi de Dante –

Je n’ai pas le courage de damner Paolo et Francesca : – non : – non. – Ils vont retrouver Béatrix. – ainsi : je pose en Prologue la thèse infernale de Dante : puis 3 actes de Drame humain, – (parmi les vivants) – puis, après la mort des deux amants, la passion qui les a perdus devient, (dans une transformation musicale), non plus le gémissement douloureux (comme au prologue) mais le radieux cantique de leur éternité – C’est, comme vous le voyez, une protestation radicale contre la thèse moyen âge du Prologue par mon Epilogue. – C’est à faire frémir la nature et surtout . . . . la foi, direz vous ! – Voici ma réponse. – L’Eglise n’a jusqu’ici encore prononcé sur la damnation de personne, (et j’espère pour elle et pour nous qu’elle continuera.) Or, Dante le grand théologien de la poésie du moyen âge n’a pas plus le droit de damner que l’Eglise elle même, et jusqu’à nouvel ordre, il me semble permis d’espérer pour ceux “qu’amour lie à jamais” comme dit le grand poète.73 J’ajoute←58 | 59→ que cet amour, du moment où il reste à l’état d’amour, ne peut plus laisser à l’Enfer le caractère de l’Enfer, et qu’il y a là une contradiction essentielle qui m’absout de ne pas l’admettre. Je dirai donc, comme Molière le fait dire à Alceste :

“Hors qu’un commandement exprès du Roi me vienne

“de trouver bons les vers dont on se met en peine . . . .”

Etc . . . . vous savez le reste –74

Maintenant, si vous voulez me faire bien plaisir, vous me direz votre avis là dessus, lorsque je vous aurai communiqué, à votre retour, le texte de la situation et la manière dont elle est présentée : car, après tout, ou plutôt avant tout, je n’ai pas le dessein de présenter au public l’apologie d’une faute ni la consécration d’une mauvaise doctrine, mais simplement la possibilité d’un pardon sur lequel rien ne nous ordonne de compter et dans lequel tout nous ordonne d’espérer. Or notre pièce n’affirme pas la faute consommée, et je crois que c’était là le point délicat. –––––––

Voilà donc une grande œuvre qui va maintenant occuper et remplir plusieurs années de ma vie. Je m’embarque avec joie sur ce nouvel océan ; y trouverai-je le naufrage ?.. Dio lo sa [Dieu le sait] !..– Comme dit le page de Roméo, “qui vivra verra.”75 C’est déjà beaucoup pour moi que de me sentir soutenu, et je trouve qu’on ne nage avec bonheur que là où il y a assez d’eau pour se noyer.

Là dessus, chère Madame et amie, je vous serre très cordialement les deux mains, ou celle des deux qu’il vous plaira de me tendre, et je vous←59 | 60→ renouvelle la respectueuse assurance de mes plus dévoués et affectueux sentiments.

Bien à vous,

Ch. Gounod

Enveloppe avec cachet postal (Paris :16-10-67 ; Lausanne-Berne : 17-10-67 ; ambulant circulaire : 17-10-67 ; Fribourg : 17-10-67) et adresse :

Duchesse Colonna./Fribourg./Suisse.

Autogr. : I.2.Gounod.14

Enveloppe : I.2.Gounod.49

Le 11 décembre 1867, Gounod exprima toujours les mêmes idées, dans une lettre à ses amis de Beaucourt*, à propos de son projet d’opéra d’après Francesca da Rimini :

« J’ai dressé le plan de l’épilogue de Francesca : mes deux collaborateurs sont révoltés : mais vous savez que je ne broncherai pas, et qu’il faut que je triomphe. J’ai à faire là le tableau musical le plus grandiose en poussant jusque dans l’autre vie les conclusions de cet éternel drame de l’amour : il s’arrête bien trop souvent sur la terre, et même plus tôt pour ne pas saisir invinciblement la seule occasion que la vie m’aura donné de le conduire et de l’emporter au delà. Je veux dire pour ma part que ‘cette vie est le lieu des fiançailles et non celui de l’hymen’ et je le dirai. »76

Un mois plus tard, Gounod changea d’avis, comme il l’écrivit à la duchesse Colonna. Dans cette lettre, le compositeur souligna que sa correspondante avait tardé à répondre à la précédente. En outre, il fit référence à deux cartes qui s’inséraient donc entre les missives 15 et 16 de notre édition. Il n’est pas possible de déterminer si elles ont été détruites ou perdues par la poste.←60 | 61→

16

Paris – Vendredi 10 janvier /68 –

Chère et charmante amie,

C’est hier soir que j’ai reçu, par les mains de mon jeune ami Léon Pillaut, l’aimable et affectueuse lettre à laquelle je n’ai aujourd’hui que le tems de dire merci –77 Je commençais à vous croire en Chine . . . . – ou ailleurs – et j’avais eu souvent recours à la célèbre chanson “ma sœur Anne, ne vois tu rien venir ? –”78 Je m’informais Rue Bayard*, – Rien : pas de nouvelles. Je vous ai, depuis ma lettre, envoyé deux cartes en Suisse : etc . . . . Enfin vous voici, tout est dit –

Hélas ! non : je ne vais pas en Italie cette année : je me réserve pour le Concile, l’hiver prochain.79 – à propos de Concile, il faut que je me hâte de rassurer votre orthodoxie que j’ai du alarmer prodigieusement par ma dernière lettre.

J’ai renoncé à sauver Francesca et Paolo : j’ai refait, moi-même, l’Epilogue de mon poëme et je conclus comme Dante.←61 | 62→

Je vous exposerai cela tout au long dans la prochaine lettre que je vous écrirai à Nice : vous y verrez le Ciel et l’Enfer –80 J’éprouve une vraie délivrance de cette solution. quand je me suis vu aux prises avec le Paradis sur le seuil de l’adultère, le courage m’a manqué : j’ai déchiré le tableau –

Je vous quitte, chère amie, en vous remerciant encore mille et mille fois de ce que vous me gardez de si bienveillant et de si affectueux, et en vous disant : “à bientôt.” quant à ma profonde et respectueuse amitié, je vous dis,

à toujours Bien à vous

Ch. Gounod

P.S. Ecrivez toujours 17, Rue La Rochefoucault* et dites moi vos pérégrinations et changements d’adresse.

Enveloppe avec cachet postal (Paris : 10-01-68 ; Nice : 11-01-68) et adresse :

Duchesse Colonna./à Nice./Alpes Maritimes./(Poste restante.)

Autogr. : I.2.Gounod.15

17

Mardi 21 Janvier /68.

Ma bonne et bien chère amie,

Voici que je vais partir pour Vienne où le nouveau grand opéra doit être inauguré par Roméo et Juliette.81 Mon départ aura lieu probablement←62 | 63→ Lundi prochain. que n’ai-je l’espoir de vous rencontrer ! – Je voulais vous écrire une très longue lettre sur le bouleversement complet de mon ancien plan de Francesca ; mais voici mon tems dévoré, d’ici à Lundi, par mes apprêts de voyage. où serez-vous à mon retour qui aura lieu sans doute du 10 au 15 février ? – Je ne le sais, ni peut être vous non plus, d’après ce que me dit votre lettre de Fribourg !… – n’importe ; je me règlerai sur vos instructions, et je vous écrirai (peut être même de Vienne) à Nice, poste restante : ma lettre ira vous chercher où vous serez, et j’espère qu’elle n’aura pas la sottise ni la mauvaise fortune de ne pas vous trouver ! –82

Je souhaite à chacun de vos pas tout ce que vous pouvez souhaiter vous-même – puis-je former pour vous de meilleurs vœux ! – Je pense que je prends le plus sûr moyen de ne pas faire fausse route.

– Si vous avez un instant à perdre, répondez moi un mot d’ici à Dimanche pour me donner de vos chères nouvelles –

Mille tendres assurances de votre robustement dévoué et affectionné

Ch. Gounod

Enveloppe avec cachet postal (Paris : 21-01-68 ; Lyon à Marseille : 22-01-68 ; ? : 22-?-68) et adresse :

Duchesse Colonna./à Nice./Alpes Maritimes./(Poste restante.)

Autogr. : I.2.Gounod.16

18

Vienne – Mardi 28 Janv. [1868]

Chère amie,

Parti de Paris avant hier soir Dimanche, j’ai reçu votre chère lettre avant mon départ – j’arrive à l’instant, et, bien que je sois affligé d’un←63 | 64→ rhume qui m’empêche presque de voir ce que j’écris, je veux vous accuser réception de votre lettre, et vous dire que je suis ici jusqu’à Mardi soir 4 février seulement, afin que vous puissiez me dire de suite ce que vous n’avez fait que m’indiquer au sujet de votre beau frère [Moritz d’Ottenfels*], et ce que vous attendez de moi –

Mon adresse est : Hôtel Meisel [Meissl], Kärntner Strasse – Vienne –

Je vous serre les deux mains de toutes les deux miennes –

Toujours tout à vous

Ch. Gounod.

Enveloppe avec cachet postal (? : 28-01-68 ; Westbahnhofe : 28-01-? ; Paris : 30-01-68 ; Lyon à Marseille : 30-01-68 ; Nice : 31-01-68) et adresse :

France./Duchesse Colonna./Villa Diesbach/à Nice./Alpes Maritimes.

Autogr. : I.2.Gounod.17

19

Dimanche matin, 9 fév. /68 –

Paris –

Chère amie,

Si je ne trouvais, en rentrant à Paris, quarante affaires plus gourmandes les unes que les autres, je vous aurais écrit avec détail – Un mot seulement aujourd’hui pour vous remercier de l’obligeance de votre ami A. Kaulla*. Il a été charmant pour moi, et je vous dois tout ce qu’il a été.

Je vous écrirai bientôt plus longuement : dites moi tout de suite si vous êtes mieux : j’ai besoin de le savoir, n’ayant pas eu de vous, à Vienne, le mot que je vous demandais et que je désirais tant. Je vous espère guérie, mais dites le moi.

à vous de tout le cœur

Votre ami

Ch. Gounod←64 | 65→

Müllinen est nommé à Berne : quant à Mr votre beau frère, je n’ai rien pu savoir. Il parait que Mr de Beuste [Beust*] met tous ses verroux.83

Enveloppe avec cachet postal (Paris : ?-02-68 ; Nice : 10-02-68) et adresse :

Duchesse Colonna./Villa Diesbach./Nice./(Alpes Maritimes.)

Réexpédiée :

Poste restante à/Milan/Milan/Italie

Autogr. : I.2.Gounod.18

20

Paris – 18 février /68 –

Ma bonne chère et charmante amie,

J’ai reçu hier votre lettre de Milan, et je veux tout de suite vous remercier de ce qu’elle m’a apporté de fidèle et cordial empressement.84 J’aime au plus haut degré qu’on me dise ce que l’on pense de moi, par cette simple raison que rien ne m’est plus doux que d’être connu exactement de ceux que j’aime, cette connaissance dût-elle ne m’être pas en tout point favorable. L’amitié étant la confiance et la confidence, n’est-elle←65 | 66→ pas presque de la confession ? – Il ne lui manque, pour y ressembler tout à fait, que l’humilité de ces communications intimes qu’on ne fait qu’à soi, c. à. d. à Dieu et à certaines créatures –

Vous me demandez, ou plutôt vous vous demandez si je suis très simple ? Comment répondre à cela ? Je ne sais vraiment pas trop – mais voici ce que j’éprouve à l’endroit de cette question, et la seule réponse que je sois en état d’y faire : “Je crois, ou du moins j’espère que je suis simplement la personne que je suis.” Cela même ne vous paraîtra peut-être pas très simple ? – J’ai connu des gens qui avaient naturellement l’air très peu naturel : puis, quand je les avais entendus quelque tems chanter dans ce ton là, j’en arrivais à me dire que cette forme, pour n’être pas la mienne, ne leur en était pas moins naturelle pour cela, et que leur complexe pouvait bien en réalité être du simple. J’ai fait la même remarque dans l’ordre du Génie : il y a des génies simples ; il y en a des compliqués : comme il y a des gens qui mènent huit chevaux avec autant de facilité que d’autres en mènent un. En un mot (et ne prenez pas ceci pour une plaidoirie ajustée à ma cause) je crois qu’on peut rester absolument simple tout en ne jouant pas toujours le même air. d’ailleurs, nous n’avons pas seulement ce que nous sommes à nous seuls ; nous sommes des êtres de relation, et nous présentons à chacun tel ou tel côté de nous même selon que ce côté s’harmonise plus et mieux avec chacun : enfin nous cherchons instinctivement le mariage partout, et il y a des êtres dont on épouse le cœur, l’intelligence, l’imagination, l’espoir, etc… comme il y a des êtres dont on n’épouse que… rien du tout –

ainsi donc, quand vous m’écrivez ou me parlez, dites moi avant tout et absolument et uniquement ce qui est vous-même : – il y a bien des choses qui sont vous, (ou que vous êtes ;) – Eh bien, tant pis pour moi si aucune de ces choses là n’était moi, ou du moins un peu moi ; – mais ce serait bien du malheur, et j’espère que vous trouverez de l’Echo. Dites : parlez : – j’écoute, et j’entendrai –

– Mais ne me dites plus que j’ai tout, que j’ai trop ! – hélas !.. je n’entends pas cela quand je m’écoute, et ne vois pas cela quand je me regarde ; à moins que par là je n’entende le trop des choses dont je voudrais bien être exempt –←66 | 67→

oui, votre ami Kaulla* a été bon et charmant de soins et de prévenances : je l’en remercie comme effet, et vous comme cause

N’ayez pas froid, entendez-vous ? – Je ne veux pas que vous vous laissiez geler : ce n’est pas ainsi que je vous connais, et je ne souhaite pas du tout que vous nous reveniez avec une autre température que la vôtre – d’ailleurs, vous n’êtes pas à Moscou ! c’est bon pour les Parisiens d’avoir froid – Ecrivez moi que vous avez chaud, que vous vous portez bien, et que vous êtes heureuse : voilà tout ce que je me souhaite de vous –

adieu, mon amie, je vous aime comme toujours –

à vous

Ch. Gounod.

Enveloppe avec cachet postal (Paris : 18-02-68 ; Genova : 21-02-68 ; un cachet illisible) et adresse :

Duchesse Colonna./Poste Restante./Milan./Italie.

Réexpédiée :

Albergo d’Italia/Genova

Autogr. : I.2.Gounod.19

21

Paris – Mercredi 19 fév. /68 –

Ma chère et charmante amie,

C’est encore moi : je termine aujourd’hui ma lettre d’hier que j’aurais voulu pouvoir vous envoyer plus longue, et où je n’ai pas eu le loisir de vous parler de vous comme je le souhaite – Je me préoccupe de votre vie dans les hôtels où vous avez froid, et dans les musées où vous ne me dites pas si vous avez chaud. Milan est si peu l’Italie (sous le rapport du climat) que je vous sens plutôt en Suisse qu’ailleurs. Pourquoi avoir quitté Nice si tôt en hiver ? Nice ne vous valait-il pas mieux que tous les Carnavals du monde ?

– Puisque vous avez le bonheur d’admirer les richesses incomparables des musées de Milan, tâchez de promener votre admiration et de ne pas trop l’asseoir : en février j’aime mieux pour vous la marche que l’état de siège. Je vous recommande particulièrement la Bibliothèque←67 | 68→ ambrosiana, où vous verrez le Carton de l’Ecole d’Athènes de Raphael, et à la gauche du spectateur, (entre ce carton et une porte) trois têtes dont l’une, celle du milieu dans la hauteur je crois, est un chef-d’œuvre céleste de Léonard de Vinci.85 c’est une tête angélique, de face, les yeux baissés, les mains jointes, les cheveux longs ; si j’avais des millions, je les donnerais pour cela. J’ai regretté toute ma vie de n’avoir pas une photographie de cela : si elle existait, vous seriez un ange comme elle, en me la rapportant : c’est une de ces œuvres avec lesquelles on fait des mariages d’amour –

Vous me demandez de qui je tiens la nouvelle de Müllinen à Berne : c’est de Kaulla* qui m’a dit en être sûr. Je n’ai pas pu voir la Princesse Schwarzenberg* : j’ai été attelé à ma besogne tout le tems – La Princesse Metternich* m’avait offert des lettres ; mais je m’en suis privé : j’aurais passé tout mon tems à les poster, à en recueillir la politesse, et à la rendre, c’était trois fois trop pour moi qui ne tiens qu’à faire ce que j’ai à faire. Je ne sais si j’ai l’air de cela, et en tout cas je n’en ai pas la renommée ; mais je suis très sauvage et très paysan du Danube : j’exècre les précautions, et cela va même chez moi jusqu’à l’amour des imprudences : j’étouffe dans les unes, et je respire dans les autres : se prémunir est une chaîne ; calculer un intérêt est une angoisse et une prison continuelles : “advienne que pourra” me va bien mieux –

Pas grand mal que vous n’ayez pas entendu Roméo à Milan : on me dit pourtant que Riberini était bien : – mais le reste ?…86 Et une œuvre,←68 | 69→ c’est tout le monde – quand et où aura-t-on cela ? – Dans ma Planète symphonique, où il n’y aura plus de virtuoses, c. à. d. d’usuriers –

Donnez moi de vos nouvelles tant que pourrez et voudrez : je ne puis pas aller à Rome cette année ; je n’irai que l’année du Concile – et à ce propos, je vous dirai pour votre gouverne et vos plans, en cas de besoin, que mon ami l’abbé Gay*, vicaire général de Poitiers, et parrain de mon fils, est ici en ce moment : il m’apprend qu’il a été nommé Consulteur français de l’une des Congrégations préparatoires du grand concile œcuménique ; et selon lui, ce concile que l’on pensait devoir se tenir dans l’hiver 68-69, n’aura très probablement lieu que dans l’hiver 69-70 – Tâchez d’y être alors : j’y serai : – et quel hiver pour moi si nous le passions ensemble ! –87

Là dessus, je prends vos deux chères mains, et je les serre du cœur que vous savez : laissez les moi jusqu’à ce que vous me les rapportiez – quand sera-ce ?

adieu : soyez bien portante et joyeuse –

Tout à vous

Ch. Gounod.

Enveloppe avec cachet postal (Paris : 19-02-? ; Milano : 21-02-68 ; Genova : 22-02-68 ; un cachet illisible) et adresse :

Duchesse Colonna./Poste Restante –/Milan./Italie.

Réexpédiée :

Genova./Albergo d’Italia

Autogr. : I.2.Gounod.20←69 | 70→

Les deux lettres de Gounod à un jour de distance (18 et 19 février) ne semblent pas avoir été les deux seules, car la duchesse Colonna écrivit à sa mère, le 22 février 1868 : « Gounod a pris le tic de m’écrire tous les jours. »88 Il manque donc des missives de Gounod datant de cette période.

Si la duchesse Colonna n’assista pas au Roméo et Juliette de Gounod, elle se rendit à la Scala lors de la création, le 5 mars 1868, du Mefistofele d’Arrigo Boito, opéra attendu et dont la première fut repoussée plusieurs fois :

Je sors du Théâtre, de cette fameuse représentation de Méphistophéles qui tient en suspens tous les esprits depuis si longtemps. Cela est bouffon, à force d’être ennuyeux, c’est fou aussi, on n’y comprend rien. Mais la représentation était curieuse, et les sifflets mêlés à quelques applaudissements ont accompagné tous les morceaux. C’est l’œuvre de quelqu’un qui a plus d’idées poétiques que musicales, et le cher auteur de Faust et de Roméo ne perd rien à la comparaison. Je me réjouis de lui en écrire.89

Une partie de l’échange épistolaire perdu concernait donc la musique de Gounod et sa comparaison avec la création avant-gardiste de Boito. Le dessin et la sculpture ne devaient pas être en reste, étant donné que Marcello copia pour

son ami des chefs-d’œuvre qu’elle vit lors de son voyage en Italie du Nord. À ce propos, elle écrivit à sa mère le 13 mars 1868 : « J’ai achevé un assez bon

dessin que je faisais d’après Leonardo, pour Gounod qui raffole de l’original. »90

22

Paris – Mardi 24 mars 1868 –

Très chère amie,

Si vous n’avez pas trouvé Jeudi, en arrivant à Rome, une lettre de moi à l’Ambassade d’Autriche, c’est que je tenais à vous accuser réception de la divine gâterie que vous m’annonciez dans votre lettre de←70 | 71→ Vérone –91 mais l’envoi tardant à m’arriver, je ne puis plus y tenir, et me décide à vous faire une petite visite, sauf à la réitérer dès que j’aurai reçu le précieux témoignage d’un souvenir qui m’est plus précieux encore.

Vous savez tout le plaisir, tout le bonheur que va m’apporter ce don de votre chère amitié ! – Mais vous savez aussi que je n’oserai plus rien admirer devant vous, de peur d’ouvrir toutes les écluses de votre générosité par des confidences qui sont des indiscrètes sans le savoir – Et pourtant je ne voudrais rien gâter de la joie que vous avez de me faire tant de plaisir. Comment arranger tout cela ? – ma foi, à la grâce de Dieu –

Mais vous ne me dites point la chose essentielle, comment vous vous portez. Etes vous bien remise de cette odieuse grippe qui vous a poursuivie et m’a obsédé ? Il faut que votre prochaine lettre me satisfasse sur ce point –

Comment ! je vais donc posséder cette adorable tête de Leonardo ! Et cela par vous, et de votre main ! Que le sort a donc été bien avisé de me la laisser désirer depuis si long-tems ! une pareille joie valait bien cette longue attente et cette heureuse privation. Cette tête est assurément une des œuvres les plus divines que j’aie vues de ma vie, et qui m’aient laissé le plus profond et le plus pénétrant souvenir. Je ne puis dire combien j’y ai souvent pensé, et quelle société elle m’a tenue : que vais-je en penser maintenant et quel prix va se joindre pour moi à ce qu’elle vaut par elle-même ! Merci, chère chère amie, oh ! merci –

Tenez, cela portera peut-être secours à Francesca, qui en a bien besoin. Il faut que je vous dise que, depuis trois ou quatre mois, je suis triste comme un bonnet de nuit : je ne trouve rien, mais absolument rien qui vaille : j’ai le cerveau nu “comme le discours d’un académicien” comme dit de Musset –92 j’ai bien peur d’en avoir fini avec le théâtre ;←71 | 72→ et si cet état désolant de stérilité dure encore quelque tems, je prierai Francesca de me rendre ma parole, plutôt que de lui faire l’injure d’un mariage sans inspiration –93

Les œuvres qui ne sont que le produit de l’intelligence ne valent pas, en fait d’art, un quart d’heure de souci : l’intelligence n’est qu’une douane, un octroi ; on ne crée qu’avec des ailes, et l’art ne peut pas s’en passer – à l’heure qu’il est, j’en suis à la résignation avec tout son cortège d’aridités ; je songe à la parole de David : “mon âme est devant vous comme une terre sans eau !”94 – Quel état ! –

Mais je vous abreuve de mes lamentations, et ce n’est guères généreux. Si je reviens à la lumière, avec quelle hâte je vous le dirai !

– Je vous quitte pour aujourd’hui, ma très chère amie ; prenez un peu mes yeux dans les vôtres pendant que vous contemplez cette Rome que je voudrais tant parcourir avec vous ! –

L’Ambassade d’Autriche est-elle toujours Palazzo di Venezia, au bout du Corso ? Comme je le connais, ce palais de Venise ! – Je vous y suivrai partout –

Adieu, écrivez moi, et gardez moi toujours comme étant bien à vous

Ch. Gounod

Autogr. : I.2.Gounod.21

La duchesse Colonna fit part du contenu de la missive de Gounod à sa mère, dans une lettre du 29 mars 1868 : « J’ai eu une lettre de Gounod, mélancolique il n’a plus d’idées musicales. Je lui ai adressé de Milan, la copie faite par moi, d’un grand dessin de Leonardo. » Elle ajouta qu’elle avait assisté à une soirée à l’Académie de France à Rome donnée par Hébert* dans laquelle « on a chanté du Gounod à ravir. »95←72 | 73→

La missive suivante de Gounod rend compte de la réception du fameux dessin tant attendu.

23

Dimanche des Rameaux 5 avril 1868 –

Chère excellente amie,

Votre délicieux et précieux dessin m’arrive aujourd’hui pour me faire une fête d’amitié sur une fête de là haut ! –96 Rien ne va mieux ensemble que les choses d’aujourd’hui et ce qui m’arrive de votre affectueux souvenir, tant à cause de lui même que de l’admirable et angélique visage auquel vous l’avez attaché : la mémoire que j’avais gardée de ce chef d’œuvre exquis de beauté suprême et de grâce divine est comblée maintenant d’une manière inexprimable. Il est trois heures : c’est Dimanche, et les rigueurs de la poste ne me permettent pas de vous dire, pour le moment, autre chose que merci, en vous serrant bien fort les deux mains auxquelles je dois cette charmante et si chère attention – mais je veux que ma joie vous aille trouver le plus vite possible – d’ici à peu je vous écrirai longuement – faites moi donc le bonheur d’aller un jour, de ma part, demander mon Saint ami l’abbé Gay* au Séminaire français Piazza Santa-Chiara –97 vous saurez pourquoi je vous y envoie, je crois que cela vous fera plaisir –

à vous toujours du meilleur de mon cœur.

Ch. Gounod

Autogr. : I.2.Gounod.22←73 | 74→

24

Paris. Jeudi 8 avril /68.98

Chère et charmante amie,

Que cette tête est belle ! quelle société vous m’avez faite en me l’envoyant, et quelle joie pour moi de penser que votre nom et votre œuvre se mêlent à toute heure sous mes yeux à ce chef-d’œuvre Immortel ! Savez-vous que vous me gâtez ! Je me demande si je rêve, et si cette divine figure est bien réellement ma possession ? Tenir d’une main que l’on aime un don que l’on admire c’est un double bonheur bien rare et vous avez voulu me le donner : me voilà endetté de manière à me rendre insolvable si vous n’étiez un de ces êtres privilégiés qui se paient du bonheur qu’ils donnent – allons ! – je l’accepte ainsi et m’acquitterai de mon mieux en reconnaissance et en amitié bien profonde et bien vraie – J’ai vu plusieurs fois, ces derniers tems-ci, votre aimable et excellente petite amie Mme Pillaut (Mlle Riessner) –99 nous vous avons mise entre nous deux et je crois que c’est un bon trait d’union que votre chère personne. Elle a, depuis plusieurs semaines, commencé une longue lettre pour vous, m’a-t-elle dit : mais je crains que les détails de la maternité ne livrent une guerre incessante à ses élans épistolaires. Elle me dit qu’elle ne fait plus de peinture : ce qui m’a affligé sans me surprendre. C’est encore une des prérogatives du ménage que d’étrangler le talent – Enfin, elle a conservé celui de parler de vous avec une affection qui fait que, dans ces moments là, je la tiens quitte de la peinture – Heureuse femme que vous êtes d’être à Rome ! mais ne vous reverra-t-on point avant l’hiver ? Passerez-vous de suite du ciel bleu de l’Italie à votre réclusion de la Suisse ?100 Ce seraient←74 | 75→ bien des carêmes de suite pour vos amis. Malgré tout il faut qu’ils vous veuillent comme vous souhaitez être vous-même – mais si Paris vous revoit cet été, j’espère bien que St Cloud* vous verra quelquefois et qu’il ira vous trouver quelquefois aussi –

Il faut que je vous dise une chose : – je crois que Francesca va me quitter : elle ne me témoigne aucune sympathie ; les avances que je lui ai faites ne semblent aucunement l’émouvoir, et je pense qu’un autre époux que moi ferait bien mieux son bonheur ! Voilà six mois que les négociations ont commencé entre nous, et nos fiançailles n’amènent rien – vous savez ce que je vous disais un jour des fiançailles ? – je n’en fais pas grand cas – Il y a des choses qui se décident tout de suite ou jamais : dès qu’elles font question, elles ne doivent plus faire question. C’est là que je crains d’en être avec ma cruelle ! et quand on en est , les pleurs sont inutiles : plus on aime alors, moins on est aimé – Pourquoi insister ? l’attrait ne se commande pas, il commande – je crois donc que je vais rendre à la belle sa parole et reprendre la mienne, puisque c’est d’un commun accord –

Maintenant, vous me demanderez peut-être ce que je vais faire ? – je n’en sais rien encore.

Je soupçonne qu’un changement radical va s’opérer dans mes facultés de musicien et qu’elles vont toucher ou à leur fin ou à une direction tout autre : l’été va sans doute en décider – En attendant je fais de la philosophie et de la patience. Est-ce du sommeil et sera-ce du réveil ? Dio lo sa [Dieu le sait] ! –

adieu, chère amie, je vous serre bien tendrement et robustement les deux mains, et en dépit de la musique absente, je suis toujours votre dévoué ami,

Ch. Gounod

Enveloppe avec cachet postal (Paris 09-04-68 ; Roma : 13-04-68) et adresse :

Italie./Duchesse Colonna./chez La Baronne d’Ottenfels./Ambassade d’Autriche./Rome.

Autogr. : I.2.Gounod.23

Gounod renonça effectivement à son opéra d’après l’histoire de Francesca da Rimini. Il écrivit à Jules Barbier, en février 1869 : « Quant au salut de←75 | 76→ la chère Françoise, la seule chose qui semble certaine, c’est que le chemin qu’elle a pris n’est pas précisément le plus sûr pour aller en Paradis !… ».101 Il en reste quelques pages d’esquisses (Porte de l’Enfer, Prologue et premier tableau), conservées à la Beinecke Rare Books and Manuscript Library de l’Université de Yale.102 Suite à l’abandon de Gounod, le livret de Francesca arriva entre les mains d’Ambroise Thomas, dont l’opéra Françoise de Rimini fut créé en 1882.

Tandis que Gounod fut en proie aux tourments du manque d’inspiration, la duchesse Colonna continua à entendre sa musique dans les soirées de la Villa Médicis, comme elle le relata dans une lettre du 8 avril 1868 à sa mère : « J’ai passé une autre soirée d’artistes à l’Académie de France, avec le plus grand plaisir, musique adorable, du Gounod sur toute la ligne. »103 Le 13 avril 1868, elle écrivit à sa mère que : « Gounod m’a écrit trois fois pour me remercier de mon dessin. »104 Il s’en suivit une longue période sans lettres, sans que, toutefois, l’on puisse supputer que des missives de Gounod ont été perdues, car ce dernier s’excuse dans la suivante de son silence.

25

Jeudi 28 mai /68 –

Chère amie,

Je vous accuse de suite réception de votre chère lettre, en me bornant pour aujourd’hui à vous dire que, si vous n’avez plus entendu parler de moi depuis si long-tems, c’est que je ne savais plus ce que vous étiez devenue, ni que vous étiez encore à Rome – d’après ce que vous m’aviez mandé, vous en deviez partir dès après Pâques [12 avril], et j’en étais là, attendant des renseignements précis. Je ne vous dis pas si la vue de votre écriture m’a fait plaisir !.. Je vous le dirai mieux d’ici à demain←76 | 77→ ou après demain – Enfin vous revoilà ; faites que je sache toujours où vous trouver – à demain ou après, et toujours à vous

Ch. Gounod

Enveloppe avec cachet postal (Paris : 28-05-68 ; Roma : 01-06-68 ; un cachet illisible) et adresse :

Duchesse Colonna./chez la Baronne d’Ottenfels./Ambassade d’Autriche./Rome./Italie.

Autogr. : I.2.Gounod.24

26

[30.05.1868]

Chère bonne et charmante amie,

Votre lettre, à laquelle je n’ai répondu hier qu’en vous donnant signe de vie, m’a fait une foule de plaisirs, tous ceux que peut contenir et m’apporter un témoignage de votre attachement si fidèle pour moi.105 Vous êtes un de mes bienfaiteurs dans ce monde, puisque j’ai une part de votre cœur, et vous savez que c’est la seule richesse qui compte à mes yeux : tout le reste n’est rien ; on le laisse en partant et cela ne fait qu’embarrasser le voyage –

Mais, dites moi, il y a un petit coin de votre lettre qui me chagrine quelque peu. vous me dites que “dans vos colloques avec les statues du Vatican, ce que vous voudriez surtout leur emprunter, c’est leur impassibilité !”. Je vous entends bien, et je sais et je sens tout ce qu’il faut voir et louer dans ce désir. Mais le culte de l’antique auquel j’ai fait une très large part dans l’éducation artistique de mon intelligence me parait être, par dessus tous les autres et très éminemment et très salutairement un culte préparatoire, un culte d’initiation – mais non le culte final – assurément il faut que chacun de nous refasse en lui-même tout le chemin qu’a fait l’humanité jusqu’à nous : mais la sphère antique n’est que précursive : c’est la plus saine et la plus robuste pédagogie,←77 | 78→ dans laquelle toutefois nous ne devons pas trouver patrie, s’appelât-elle Platon, Phidias, ou Aristote. – L’Impassibilité ! – y songez-vous ?. Peut-elle bien être le rêve des âmes qui savent que “Le Verbe s’est fait chair – et qu’il a souffert pour nous !”106

“Passus est pro nobis !”–107 L’Impassibilité ! mais c’est battre en retraite – c’est le bourgeois qui reste tranquille quand on crie “au feu !” – c’est la négation de la solidarité – c’est la solitude – c’est le repos . . . . de la mort – non : ne la leur demandez pas à ces belles statues leur impassibilité qui serait votre insensibilité ! – Dieu merci elles ne vous la donneront pas : et si, par impossible, cela était vous la leur rendriez au bout d’un quart d’heure parce qu’il n’y a pas un tourment dans l’âme humaine qui ne soit préférable à la paix de la léthargie. Je puis vous en dire quelque chose, moi qui, depuis sept mois, gémis et souffre dans les angoisses de la stérilité ! et certes, la consolation du chloroforme aurait beau jeu avec moi ! – mais je n’en veux pas : j’aime mieux mes larmes qu’une rétrospection qui me changerait en statue de sel, fût elle la rivale de Milo.108

– vous me faites la joie de me dire que vous me devez des moments qui viennent se placer tout à côté de ces heures bénies qu’on ne doit qu’à une mère !109 Je n’espérais pas cela de mes cantiques terrestres : mais si vous me le dites, c’est pour que je le croie et que je m’en réjouisse.←78 | 79→ Eh ! bien, mon amie, tout cela a été souffert, et je crois que là seulement est la raison de la joie que cela vous donne, et c’en est une grande pour me les faire aimer. La personne que j’aime en vous, est celle dont l’âme est si haute et noble ; il ne faut pas qu’elle se livre en captive aux mains de l’antiquité –

Ecrivez-moi bientôt, et que je sache quand je vous reverrai – je vous envoie ce que vous pourrez prendre de meilleur de mon âme et de mon cœur. Mes tendres amitiés à Hébert* et à Regnault*.

Votre Gounod

30 mai /68.

Autogr. : I.2.Gounod.25

L’allusion à deux mois de tristesse, ainsi qu’à l’absence de nouvelles de la duchesse Colonna, dans la missive suivante, nous fait penser qu’il ne manque pas de lettres de Gounod à cet endroit de l’échange épistolaire.

27

Samedi 15 aout /68 –

Ma bonne et bien chère amie,

Votre petit mot m’arrive ce matin en Normandie, sous un pli du bon P. Gratry*, chez d’excellents amis sous le toit desquels je suis pour huit jours encore (jusqu’au 25) –110 Il y avait long-tems que je chômais de←79 | 80→ vos nouvelles – vous rapportez de la Chapelle Sixtine une conviction du bonheur qui fait qu’il n’y a plus rien à vous souhaiter que son inaltérable et sereine persistance – allons ! Voilà une Chapelle qui aura fait encore un miracle ! – je n’ai pas à vous apprendre sur ma personne des choses aussi réjouissantes – je viens de passer deux cruels mois d’une invincible tristesse qui dure toujours – jusques à quand ?.. Dieu le sait, et je ne peux ni ne voudrais le savoir : je n’accepterais peut-être pas – vide absolu, léthargie, néant, tous les noms que vous voudrez donner à la mort vivante, voilà mon état –

– Vous serez à Paris en Septembre : où serai-je alors, moi ? – –111 à partir du 26 de ce mois, je n’en sais plus rien – je passerai l’hiver où le Destin me mènera, (puisque c’est ainsi qu’on nommait jadis le Dieu qui mène tout et qui me gardera sur les routes aussi bien que chez moi) ; partout on est chez lui : voilà le principal… même quand ce n’est pas tout !.. Je ne sais donc plus ni où ni quand je vous verrai : mais vous serez de mes voyages, vous le savez –

Vous me demandez des nouvelles de Francesca ?.–112 Mais .. la pauvre chère fille est défunte : je croyais que vous le saviez : du moins je vous avais fait pressentir, à ce qu’il me semble, qu’elle jetait un vilain coton !. au reste, j’en peux dire autant de la musique : depuis un an, je n’en ai plus de nouvelles – Elle m’a rendu heureux ! Paix à son âme, et merci à sa mémoire – je n’aurai jamais le courage de la rancune et l’ingratitude des reproches envers ce qui aura fait mon bonheur –

Je suis, jusqu’au 25, à Morainville par Blangy – Calvados –

à partir du 26… Dio lo sà [Dieu le sait] !

Merci, chère amie, et à vous

Ch. Gounod

Enveloppe avec cachet postal (Blangy Calvados : 15-08-68 ; Cherbourg à Paris : 15-08-? ; Paris à Bordeaux : 16-08-68 ; Tarbes : 17-08-68 ; Cauterets : 17-08-68) et adresse :

Duchesse Colonna–/à Cauterets–/Hautes-Pyrénées.

Autogr. : I.2.Gounod.26←80 | 81→

28

Morainville – 25 août /68.

Chère et excellente amie,

J’ai reçu hier matin votre affectueuse et fraternelle lettre du 21, et puisque vous me donnez la certitude de vous trouver encore à Cauterets* jusqu’à la fin d’août, je me hâte de vous y rejoindre avant votre excursion à Madrid, excursion que j’aurais eu assurément grand bonheur à faire avec vous, mais que mille raisons concourent à me rendre impossible –113

J’ai reçu par l’entremise du P. Gratry* votre première lettre, mais je vous l’ai dit, n’est-ce pas, dans celle à laquelle vous répondez. Serait-il question d’une autre lettre entre la 1ère et celle que j’ai reçue de vous hier directement ? alors, elle me manquerait – Je suis ici jusqu’au 31 encore. Je me repose, près d’amis excellents, de ce mal étrange qui m’obsède depuis si long-tems déjà, et qui me conduit par des routes dont le dessein est si mystérieux pour moi.114 Ce dédale d’épreuves est de ceux qui tuent ou transforment, c. à. d. qui tuent pour toujours ou pour un temps – mais vous avez raison : une fois embarqué sur cet océan là, on a beau n’y sentir que la tempête et n’y voir que la nuit, on ne peut plus préférer le calme de l’indifférence au roulis des flots qui vous emportent ; on ne sait où l’on va, mais on sent que l’on vit, et qu’on a la responsabilité du vaisseau qui vous porte – oui, je suis en proie à un malaise moral, comme vous le dites ; mais enfin ce malaise, jusques à quand sera-t-il le plus fort ? Ce tunnel est déjà bien long !.–←81 | 82→

S’il m’est possible de vous voir à Paris en 7bre, je le ferai : je pense pouvoir y passer le 17, le 18, et le 19. Le 20, je pars pour le Limousin où je dois achever le mois avec mon ami l’abbé Gay*.115

Mon amie, je reçois, à l’instant, la lettre intermédiaire à vos deux autres, en date du 19 août : seconde des trois elle m’arrive la 3me – j’ai donc tout à présent – La tendre sollicitude dont vous prenez pour moi les témoignages sur le tems de repos que vous passez là bas, me touche au dernier point : ce serait à me faire faire immédiatement un pèlerinage au lieu d’où elle me vient. Mais hélas ! je ne le peux pas en ce moment : pendant tout le reste de ce mois et tout le mois de 7bre, mes projets et mes promesses me mèneront tout autre part qu’aux Pyrénées.116 Mais, que je puisse ou non vous serrer la main aux environs du 18 ou 19 7bre, l’offre que vous me faites de me présenter, cet hiver, à votre horizon de Suisse me sourit infiniment, et vous devinez la place que gardera, dans mon souvenir, le spectacle de ce qui encadre votre solitude et votre repos –

Chère amie ! l’état dans lequel je suis, je pourrais le définir “la suppression des pores de l’âme.” J’éprouve une sorte d’emprisonnement en moi-même qui me rend incommunicable hors de moi. C’est un abominable supplice – je vis tellement de ce que je donne, que, dès que je ne peux plus le donner, je ne le trouve même plus en moi ; je suis réduit à une sorte d’asphyxie morale qui est une véritable torture. Je me semble, en ce moment, remplacé en moi-même par quelqu’un qui n’est pas moi, et que je ne connais pas !.. une sorte de cauchemar de métempsychose. Aussi, vous le dirai-je ?.. – oui, je vous dois bien cela – je pense sérieusement à bouleverser mon existence : un tremblement de terre peut seul me sauver, et ramener en moi un peu de terre←82 | 83→ végétale sur ces couches arides où rien ne pousse plus –117 Il faut que la vie, telle que je la mène, soit bien incompatible avec ma nature pour me conduire à une semblable résolution ; la résignation n’est de mise qu’en présence de l’irrémédiable, et il ne faut mourir que de ce qu’on ne peut éviter. ah ! – il y en aurait long à dire à ce sujet sous les sapins de la Suisse !

– Les “joyeuses Commères” de Schakspeare [The Merry Wives of Windsor de Shakespeare] peuvent passer leur chemin : elles n’ont rien à me dire pour le moment : et Rabelais pas davantage – Je ne trouve pas du tout que l’esprit console le cœur ; pour consoler il faut ouvrir : l’esprit me ferme ; je n’en ai pas de quoi en rendre – Il n’en est pas de même pour le reste : je suis comme les nourrices qui ont besoin de leur nourrisson – Chère amie ! que le Ciel fasse tomber ses flots de lumière et sa plus fraîche rosée sur cette rayonnante nature dont il vous a douée, et dont l’incarnation devrait être immortalisée par un Rubens ou un Véronèse : qu’il vous épargne à jamais cette indicible angoisse de la sépulture de soi au fond de soi-même ; la vie dans son propre tombeau – Je sais, et je crois que c’est quelquefois le prologue sombre des grandes résurrections !.. – mais !.. pour des Christs seulement –

Tout agonisant que soit mon pauvre individu, il vous envoie ce qu’il garde pour vous d’indestructiblement affectueux –

Je pars d’ici Mardi 1er 7bre à 10 h, du matin : si vous m’écrivez le Samedi 29, ((ou même peut être par un courrier du Dimanche matin, mais c’est bien court)) je recevrais encore votre lettre ici le Mardi matin avant mon départ.

Adieu, bien chère amie, je vous aime de tout mon cœur.

Ch. Gounod

Enveloppe avec cachet postal (Blangy Calvados : 26-08-68 ; Paris à Bordeaux : 27-08-68 ; Cauterets : 28-08-? ; un cachet illisible) et adresse :

Duchesse Colonna./à Cauterets./Hautes-Pyrénées.

Autogr. : I.2.Gounod.27←83 | 84→

Le voyage de la duchesse Colonna en Espagne coïncida avec la révolution « La Gloriosa » de septembre 1868 qui détrôna la reine Isabelle II. Son séjour suscita de nombreuses inquiétudes chez ses correspondants quant à sa sécurité. Elle s’empressa alors d’écrire, le 4 octobre 1868, au Père Gratry* : « J’espère arriver promptement à Paris. Ayez la bonté de donner de mes nouvelles de suite à Gounod, de ma part. »118 Finalement, elle arriva à Paris le 22 novembre 1868.

29

Dimanche 29 9bre /68

Chère amie,

Je serai chez vous demain Lundi vers 11 h. ¼.

Je causais de vous, hier avec le P. Gratry*, une heure avant de trouver votre lettre à St Cloud* en y rentrant.

à demain donc, et

Bien à vous

Ch. Gounod

Enveloppe avec cachet postal (St Cloud : 29-?-68 ; Paris : 29-11-68 ; Paris : 30-11-68) et adresse :

Duchesse Colonna –/1, Rue Bayard –/Champs-Elysées./Paris.

Autogr. : I.2.Gounod.28

La duchesse Colonna écrivit, probablement à la suite de cette rencontre du lundi 30 novembre, à sa mère :

Je ne songe qu’à démarrer d’ici, et cette petite vexation d’être obligée de rester enfermée, ayant mille choses à faire n’est pas agréable du tout en ce moment ou il vaudrait mieux pour moi être hors d’ici. Je viens de voir Gounod, tout plein des mêmes idées, il veut sortir de ce milieu oppressif, il part pour Rome avec Hébert*.119←84 | 85→

Le billet suivant, datant au plus tard du jeudi 3 décembre 1868, confirme cette décision de Gounod.

30

[1-3?.12.1868]

Nous partons Samedi soir [5 décembre] à 7 h 40 avec Hébert* – nous prenons le Mt Cenis* ; en cas d’impossibilité par là, nous irons par la Corniche –120

Adieu – Venez à Rome – Sinon, que Dieu vous garde

Lettre non signée

Écrit au crayon sur une carte de visite :

CHARLES GOUNOD/Membre de l’Institut/17, rue de Larochefoucault*

Autogr. : I.2.Gounod.29

31

Rome – Vendredi 18 Xbre /68 –

Ma bien chère et excellente amie,

Un mot seulement pour vous dire que nous voici installés à la Villa Medici.121 Que n’êtes vous plus au Palazzo di Venezia* ?. J’aurais déjà←85 | 86→ frappé à votre porte ; car j’ai passé deux fois devant votre ancienne résidence. Quand vous aurez pris de Nice ce qui est nécessaire à votre santé, venez demander à Rome ce qu’elle seule peut vous donner pour le reste –122

Je commence à ne plus rien entendre au fond de moi que le silence : cette période d’attente à q. q. chose de douloureux : mais elle est salutaire ; elle fait le vide que doit combler plus tard q. q. chose de meilleur que ce qui était avant. J’ai entendu Dimanche et j’entendrai tous les Dimanches la Sixtine ! ! ! –123 En dépit de mille misères, c’est énorme !←86 | 87→ c’est admirable ! c’est d’une absence d’effet qui est plus forte que tout effet ! – méditez cela toujours – Il n’y aura pas d’effets dans le Ciel : l’effet est un mirage : c’est de l’esprit, ce n’est pas L’Esprit [souligné trois fois].

– Donnez moi de vos chères nouvelles : vous savez que je vous aime : rendez-le moi toujours un peu –

à vous toujours

Ch. Gounod

Autogr. : I.2.Gounod.30

La duchesse Colonna commenta, dans une lettre à sa mère de décembre 1868, la décision de Gounod de se rendre à Rome, en indiquant qu’elle lui avait conseillé de partir si cela pouvait aider à résoudre son problème d’inspiration musicale perdue :

Gounod dans maintes dévotions donne à lire à sa femme toutes mes lettres, et celles de toutes ses autres amies femmes. Les miennes étaient l’innocence même mais je lui conseillais d’aller voyager si le milieu dans lequel il se trouvait ne favorisait pas son travail. Ah ont ils dit, nous sommes un milieu inférieur, vous voyez d’ici la colère peut être pire que pour le mal.124

Si l’épouse de Gounod ne semble pas avoir apprécié le conseil, il n’en alla pas de même de certains de leurs amis communs. Regnault* et Clairin* écrivirent à la duchesse Colonna, en décembre 1868, depuis Madrid : « Vous savez probablement que Gounod part avec Hebert* pour Rome, voila encore de bonnes heures qui se preparent. »125

La duchesse Colonna arriva le 12 janvier 1869 à Rome, ce fut alors une période bénie qui vit les deux amis se rencontrer très souvent, presque quotidiennement nous apprend une lettre ultérieure de Gounod, généralement avec Hébert*. La société de l’Académie de France comprenait←87 | 88→ également Liszt, alors à Rome et invité régulier des soirées organisées à la Villa Médicis.126

De nombreuses lettres de la duchesse Colonna à sa mère témoignent de cette effervescence créatrice favorisée par l’amitié émulatrice. Le 13 janvier 1869, elle écrivit : « Hébert est venu hier avec Gounod, je dîne demain à l’Académie. »127 Le 18 janvier 1869 : « Hébert Gounod, Mgr Level128 sont des hommes excellents pour moi. »129 Le 19 janvier 1869 : « J’ai diné 2 fois à l’Académie avec Gounod, admirable, étincelant, et Hébert très amical. »130 Le 25 janvier 1869 : « Gounod et Hébert sont mes bons amis, tout le génie de Gounod ne m’inspire pas de passion ; il est si mystique. »131 Le 28 janvier 1869 :

Je crois que je gâte mes marbres, je suis nerveuse, rien ne m’ennuie comme le provisoire sans avenir agréable à aucun bout. Joignez y le travail social, toilettes visites, etc. et de plus Gounod et Hébert qui disent que plus je vais dans le monde, plus on y perd l’idée que je suis une artiste sérieuse, que cette fatigue est bien inutile. […] Je ne sais si envoyer la bacchante à l’Exposition elle n’a pas plu à Gounod du tout, à d’autres guères, il faudrait la retoucher, j’ai peur de gâter, étant si peu bien en train, et si je vais à Naples pourtant, il faudrait le faire avant, si possible, pour l’expédier à Paris.132

Le 30 janvier 1869, elle écrivit toujours à sa mère : « Mr d’Arnim aussi l’autre jour m’a dit, il arrive ici une femme sculpteur allemande, mais ce n’est pas comme vous, c’est une femme qui ne va pas dans le monde comme vous, elle étudie sérieusement son art, elle !133 Voyez, si au fond, Gounod avait←88 | 89→ raison. »134 Le 1er février 1869 : « Je travaille énormément, matin et soir, à mes marbres, à finir Campagno qui est un de mes meilleurs ouvrages, et à fabriquer le soir, en manière de récréation, un petit buste d’Hébert à l’Académie. Pendant ce temps Gounod musique, et en vérité, ce sont de bonnes séances. »135 Le 3 février 1869 :

Il vient d’éclore un buste de Gounod tout seul, sans effort, en 2 heures.136 Il en est enchanté, cela fera pendant à celui d’Hébert qui me donne plus de mal, parce que le personnage est plus en dessous. Gounod dans sa joie, et son admiration de voir naître cette image vive et fidèle de lui, aurait voulu m’embrasser, il allait y avoir un baiser de perdu, il ne savait où le placer, enfin il a avisé, comme les jésuites, au dire de Mr Gaston*, le bras au dessous de l’épaule et a placé ce petit baiser sur ma manche de velours. Je riais un peu, et remerciai, comme Mad. de Montalivet, qui au dire de la Ctesse Delphine, faisait toujours de belles révérences à son époux lorsqu’il avait avisé à l’augmentation de sa famille.137 Je ne sais ce qu’aura dit l’abbé Gay* de ce petit péché. Le Pape a traité Gounod en favori, l’a engagé à renoncer à la musique de théâtre, on en raffole

au Vatican.138

Le 5 février 1869, la duchesse Colonna rapporta à sa mère :

Je fais le buste d’Hébert le soir, et ce sont mes bons moments, il y a le cher et bon Gounod qui fait sa musique religieuse, et puis s’égaie avec nous, hier il←89 | 90→ a sculpté une fontaine c’était son début de sculpteur, avec un garçon penché pour y boire de façon que le point culminant dans sa création plastique se présentait était……, plus bas que le dos, il trouvait cela très sculptural, Hébert et moi en rions aux larmes. Ils me chapitrent sur le détachement du monde, et à chaque bal que je manque, Gounod me marque un bon point sur son cahier

de poème.139

Enfin, le 7 février 1869, elle écrivit à sa mère :

J’incube mille aperçus salutaires de tous côtés, à la chapelle Sixtine, devant les bustes antiques, dans les œuvres de mérite des vivants et dans les entretiens de mon cher ami, Gounod, le génie en personne ! Il en sait si long sur son art et sur tous les autres par les sommets de toutes choses qu’il illumine des rayons de sa foi, qu’il professe plus de grands préceptes en un instant que cent professeurs en toute leur vie. Je suis toute fière de retrouver en lui, avec la belle expression de sa parole éloquente, mes idées solitaires, sur l’art, et d’autres chapitres encore, développées et mûries. Il est dans un haut degré de sagesse, et m’a presque fait des excuses pour m’avoir autrefois exprimé des sentiments un peu mondains. Il est un chaud et bon ami, dont le commerce, ne provoque en rien l’amour, mais auprès de qui on se sent meilleur. Il retourne à Paris dans 8 jours, quel dommage. Arconati a télégraphé pour savoir si lui Gounod serait encore ici ces jours ci, il veut arriver, vedremo.140 […] Aujourd’hui après avoir sculpté à la chapelle Sixtine, j’ai mené Gounod chez les Fortuny* mes voisins, il a musiqué, et les deux grands hommes ont échangé des paroles de sympathie.141 Il y avait la jolie petite Madrazo avec sa sœur et sa cour d’adorateurs.142

Outre les témoignages de la duchesse Colonna sur cette période bénie, Hébert décrivit dans une lettre à la princesse Mathilde Bonaparte* – avec laquelle il entretint une longue amitié et une correspondance sur une qua←90 | 91→rantaine d’années – sa relation avec Gounod, car cette dernière lui avait demandé ce que le compositeur pensait de ses opinions avancées. Le 5 février 1869, Hébert expliqua à la princesse :

Non, nous ne sommes ni codino [rétrograde], ni réactionnaire, ni jésuite, mon ami et moi ; aussi, malgré les divergences, notre ménage marche bien.143 Bientôt, du reste, le charme de cette douce intimité dans un beau pays, avec un ami de cœur et de talent, va être rompu ; il peut être rappelé d’un moment à l’autre pour la dernière répétition de Faust. Il ne me restera que le travail et la contemplation des beaux aspects de la nature, espérons que ça suffira ! […] Du reste, tout marche bien, les nouveaux sont arrivés, escortés du petit Jadin* bien gentil, mais un peu tranchant pour un qui n’a jamais rien fait. Gounod et moi, nous maintenons cette jeunesse sans déférence dans le respect des maîtres et des grandes choses du passé. Je vais souvent passer deux heures le matin au Vatican devant les fresques de Raphaël et là, dans ma muette admiration, je puise l’ardente conviction qui me rend fort quand je parle aux jeunes dédaigneux.144

Toutefois, le temps béni touche à sa fin, car Gounod fut rappelé à Paris pour les ultimes répétitions de Faust. Avant de quitter Rome, le 16 février 1869, il dédicaça son portrait photographique « à ma chère amie Marcello. Rome. Février 1869. Ch. Gounod. » ; une autre photographie porte la dédicace « à ma chère amie Marcello. Ch. Gounod ».145←91 | 92→

image

Im. 6 : Anonyme, Portrait de Charles Gounod, s. d., photographie dédicacée à Marcello, 10,5 × 6,3 cm, Fribourg, Fondation Marcello←92 | 93→

Il ressort des lettres précédentes que la duchesse Colonna accorda beaucoup d’importance aux avis et aux conseils de Gounod et que ce dernier passa d’une inclinaison amoureuse à une amitié admirative des talents artistiques de Marcello. Pour les deux amis, ce mois passé ensemble à Rome fut fondamental, comme en témoigne la missive que Gounod lui écrivit juste après son départ de la ville sainte. Cette importance capitale de leur relation, mais aussi de ce qui semble avoir été une amitié triangulaire avec Hébert*, n’a pas été mentionnée par le peintre. Il est étonnant de constater que ce dernier n’évoqua pas la duchesse Colonna dans ses souvenirs (ni dans sa correspondance avec la princesse Mathilde*) lorsqu’il parle de cette époque. Il s’agit peut-être d’un choix de discrétion, il semble avoir courtisé la duchesse Colonna. En outre, cette dernière détestait cordialement la princesse Mathilde, suite au Salon de 1863 où elle avait dû renoncer à une médaille, afin de ne pas offenser la vanité de la princesse, peintre amateur, qui exposait elle aussi à cette occasion.146 Ces deux précisions peuvent expliquer la relation lacunaire qu’Hébert fit de cette période :

En 1869, j’eus la grande joie d’emmener Gounod à Rome, dans cette Académie où nous avions été, un quart de siècle avant, pensionnaires ensemble. Mon cher camarade était très fatigué de la vie à Paris et de ses travaux si glorieusement accomplis ; le séjour dans la Ville éternelle, encore très belle dans ce temps-là, ne pouvait que lui faire du bien.

Comme il fut heureux pendant les deux mois de solitude que nous passâmes ensemble ! Je le défendais des importuns et ne permettais à personne de l’approcher, pour lui éviter les demandes indiscrètes d’admirateurs qui désiraient l’entendre. Pour moi seul, il lisait des fragments du libretto de Rédemption, auquel il travaillait tous les soirs dans le silence des admirables nuits romaines. Pour moi seul, il se mettait au piano et jouait comme autrefois, avec des regards où brillait la flamme sombre de l’enthousiasme.

Quand il fallut revenir à Paris, rappelé par M. Perrin* pour le passage de Faust du Théâtre Lyrique à l’Opéra, Gounod de lui-même, déclara qu’il jouerait et chanterait tout ce qu’on voudrait au prochain jour. Ce fut une soirée mémorable et un succès triomphal. Gounod, ce soir-là, fut acclamé et salué comme le chef←93 | 94→ de l’École française et ce triomphe, en pleine Académie, fut doux au cœur de l’artiste glorieux qui avait si bien tenu les promesses du jeune pensionnaire.147

Le 16 février 1869, Gounod quitta Rome regrettant amèrement la compagnie de ses deux amis, qui sont associés sous sa plume ainsi que sous celle de la duchesse Colonna, à défaut d’être mentionnés par Hébert.

32

Florence – Mercredi 17 février /69 – 9 h ½

Mon amie bien chère, j’éprouve une fois de plus aujourd’hui, loin de vous, combien ce qui éloigne est non seulement impuissant à séparer mais puissant à unir. Il n’y a pas 24 heures que je vous ai dit adieu et serré les mains, et déjà cette Rome me paraît si loin, si loin que sa distance me fait l’effet d’un mensonge au tems que je viens d’y passer. Les chemins de fer ont une sorte d’étrange cruauté à vous emporter si vite ! Ils ne respectent rien ! ils mettraient volontiers le chagrin au bureau des bagages s’ils le pouvaient, et, de fait, je crois qu’il y a bon nombre de gens à qui il suffit de quelques tours de roues pour jeter en route le lest qui les gêne… – et ne les gêne pas long-tems. Pour moi qui ne crois pas qu’on puisse rien ressentir de profond sans un côté maternel, il me semble qu’en vous quittant j’ai laissé mon enfant à un autre de mes enfants !148 J’espère que le frère et la sœur vont respirer ce cher soleil si beau, si radieux, et qui est déjà plus pâle ici que chez nous ! là bas ! – là bas !.. que de choses en une seule ! Rome ! l’amitié ! Michel Ange ! vous ! nous enfin ! –149←94 | 95→

Ah ! voici qu’on m’apporte de l’encre et une plume ! –150 Et quelle plume, Bon Dieu ! je ne sais par où la prendre – par le nez, par le dos, – rien ne va : j’y mets deux heures – je crois que je vais y renoncer – elle m’exaspère ! ! ! – Aussi bien elle donne à ma lettre une teinte plus noire, et j’ai bien du mal à lui en donner une autre aujourd’hui – pourtant je pense que vos chers yeux viennent d’avoir bien du mal à se tirer de ma mine … de plomb. Allons, un peu de patience pour cette plume qui vous impatientera moins, et continuons.

– Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit en chemin de fer ; et au lieu de passer deux nuits à Turin, j’ai mieux aimé en passer une ici – Et puis c’est un peu moins loin de … Rome – c’est encore cela de gagné –

Ma chère petite enfant ! n’est-ce pas que vous allez, que nous allons travailler comme des nègres ? – Je prie le Papa Giulio* de vous inonder de sa lumière et de sa paix – comme c’est beau, Papa Giulio ! – Prenez garde ! je vous le prendrai !.. – Non : j’aimerais mieux vous le donner s’il était à moi – Et nous allons nous plonger dans notre Michel-Ange, – bien haut – bien haut – Rien pour ce qui passe, tout pour ce qui reste ! – L’éternelle jeunesse est en haut ! toujours plus ! jamais moins ! voilà la devise que je vous propose : en voulez-vous ? alors,

avanti ! –

J’ai lu, en arrivant ici qu’une lettre écrite aujourd’hui ne partirait plus que demain matin – (Comme c’est bête que les lettres ne profitent pas de la nuit pour voyager, elles qui n’ont pas autre chose à faire !) – alors j’ai télégraphié tantôt à mon petit Hébert* pour que vous eussiez tous deux des nouvelles et un souvenir dès aujourd’hui. – Vous recevrez cette lettre ci après demain à l’heure où j’aurai laissé le Mont Cenis* derrière moi pour mettre le pied en France – En France ! –

déjà ! –

Dimanche j’enverrai une dépêche à mon petit Hébert* : vous aurez des nouvelles de ma soirée de Samedi [répétition générale de Faust] –

Allons, il faut en finir avec cette plume enragée qui me met la tête à←95 | 96→ la torture. Je la quitte, et ne vous quitte pas mon amie chérie ; je suis avec vous, toujours.

Votre Charles

J’écris à Hébert – Je vous écrirai de Paris Dimanche ou Lundi –

Autogr. : I.2.Gounod.31

La tristesse de se quitter est, bien évidemment, partagée par la duchesse Colonna, qui écrivit à sa mère le 22 février 1869 :

Nous avons pleuré tous ces jours ci Hébert* et moi, le départ de Gounod, ce cher ami tenait tant de place, quelle rare intelligence et quel cœur généreux. Il m’a tenu un discours qui m’a plu jusqu’à un certain point disant, oh qu’on aime bien, et par-dessus tout les gens qu’on n’a jamais vu avec des yeux terrestres. Cela voulait dire cette dame très catholique de Normandie dont il est coiffé en tout bien tout honneur, et, qui l’a jeté dans cette excessive dévotion. Alors lui ai je dit, les gens à qui vous aviez trouvé quelque attrait jadis ne servent plus qu’à glorifier votre sagesse, vos victoires, quelque chose comme le compagnon qu’un symbolisme naïf donnait à un grand ascète, pour exprimer l’abjection du matérialisme, en un mot St Antoine et son cochon.151 Il en a ri aux larmes, et nous avons fini par nous aimer beaucoup. J’ai encore les yeux bouffis, de son départ, et Hébert aussi, qui lui m’a l’air un peu plus occupé de ma personne que son céleste ami.152

←96 | 97→Il a fait de moi, un charmant dessin, riant à chose déployée, et il m’a dit qu’il écrit mon portrait moral, très charbonné, des contrastes violents, odieuse parfois, mais charmante c’est lui qui le dit, mais à tout prendre telle que la postérité regrettera amèrement de ne pas m’avoir connue. Il a vécu avec moi, très intimement à cause de Gounod et des portraits. Pendant que je faisais le buste de Gounod, Fortuny* est arrivé et l’a trouvé très bon, n’y touchez plus il est fait, alors Hébert, vous n’aurez jamais fini ce buste, il y faudrait trois semaines, et l’autre tout bas, faites semblant d’y toucher, mais laissez le tel quel. Voyez les deux écoles, les lâcheurs, comme il appelle ceux qui se contentent d’une bonne esquisse parfois, et les lécheurs, ceux qui ratissent, et recommencent à perpétuité (type Dumont, de l’Institut).153 Puis est venu l’abbé Gay*, qui a trouvé ledit buste pas assez pieux, trop emporté d’aspect. Cela m’avait ennuyée, j’ai fini par dire à Gounod, eh bien faites le faire à votre abbé, pour moi je n’y change

rien.154

De retour à Paris le 21 février 1869, Gounod suivit les dernières répétitions de Faust à l’Opéra les 23 et 25 février. Le 3 mars, Faust fit son entrée au répertoire de l’Académie impériale de musique, suite à la faillite de Léon Carvalho au Théâtre-Lyrique.155 Pour cette occasion, Gounod ajouta non seulement l’inévitable ballet, mais composa aussi de nouveaux couplets pour Méphistophélès (« Minuit ! Minuit ! »). La distribution comprenait Christine Nilsson (Marguerite), Colin (Faust), Jean-Baptiste Faure (Méphistophélès), Jules-Célestin Devoyod (Valentin), Emma Mauduit (Siebel),←97 | 98→ Desbordes (Marthe), placés sous la direction de Georges Hainl.156 Ce fut un immense succès : septante représentations en 1869 avec plus de 11’000 francs de recette en moyenne (Gounod en touchait 500 sur chacune).157

33

Lundi soir 22 fév. /69 –

Mon amie bien chère,

Me voici maintenant rentré dans ce Paris où j’espère que ceux que j’aime et qui sont loin viendront me dire de tems en tems que cela ne les empêche pas d’être tout près. Vous êtes pour moi, vous le savez, du petit nombre, du très petit nombre de ceux que la distance ne peut ni rapprocher ni éloigner de moi, de ceux là dont l’âme est le lieu unique et véritable. Je viens d’écrire à mon petit ami, notre Directeur*, une lettre qui partira demain en même tems que celle ci. Je lui donne sur ma répétition d’avant hier des détails que je ne répéterai pas ici : demandez lui de vous les lire. Pendant que je suis près de vous, j’aime mieux vous parler de vous – (Je viens d’adresser tout à l’heure à Hébert* un télégramme qui est sans doute à Rome en ce moment. Je←98 | 99→ pense qu’il vous en fera part. Je vous ai écrit à tous deux de Florence) – j’attends de vos nouvelles, mon amie, vous pouvez deviner avec quel désir après la si douce habitude prise de savoir presque chaque jour comment vous étiez ; et après un si constant échange de nos pensées et de notre commune admiration, il me serait difficile de rester long-tems sans entendre parler de vous par vous-même. Faites donc en cela, autant que vous le pourrez, ce que demande mon cœur, mais, surtout et avant tout, faites ce que vous demandera le vôtre. on n’est vraiment heureux de ce qu’on reçoit que quand on vit de ce qu’on donne. Ainsi suis-je avec vous –

Que je sache où vous trouver, et que vous êtes heureuse et contente, et j’aurai par vous une grande part de joie et de bonheur dans cette vie qui n’en est pas prodigue –

Travaillez ! – travaillez beaucoup, et profondément. La vie est comme ces belles eaux qui ne se trouvent qu’à de grandes profondeurs –

Dites à Notre Michel-Ange que je l’aime, que je l’adore, que je suis à lui ! Et tâchons l’un et l’autre de devenir au moins (si c’est possible) un mezzo-lui comme le dit son élève Vasari.158

Je vous aime et vous serre les deux mains, du cœur que vous savez et qui vous est tendrement et durablement dévoué.

Votre ami

Ch. Gounod

Autogr. : I.2.Gounod.32←99 | 100→

La lettre à Hébert évoquée par Gounod pourrait être celle-ci :

Mon petit chéri, j’ai eu hier une répétition des cinq actes : elle a été d’une faiblesse et d’une incertitude extrême… Plus je vais plus je trouve qu’il n’y a que moi qui sache chanter ma musique… Il y a, à l’Opéra, tous les éléments d’une bonne exécution, mais le moi y prend chaque jour une place exorbitante ; chacun chante à sa fantaisie, la mesure, le rythme, la rigueur ont disparu, le sens de la conformité au vouloir de l’auteur et de la fidélité à ses intentions n’y est plus ; on veut faire de l’effet sur chaque note, et on n’en fait plus nulle part, comme il arrive aux gens qui veulent faire de l’esprit et qui n’en ont pas.

Au reste, je suis las des observations inutiles ; on ne fait des gens que ce qu’ils sont ; on ne persuade rien qu’aux gens qui ont en eux-mêmes de quoi être persuadés, la lumière est le produit d’un mariage entre la lumière extérieure et la lumière intérieure. C’est en vain qu’elle rayonne du dehors, si au dedans elle ne rencontre pas le rayon qui lui correspond.

J’attends un mot qui me dise que tu regrettes – un peu, pas trop – notre chère intimité de ces deux mois que je n’oublierai jamais, jamais.

A toi, de toute la force de mon cœur, Ton Gounod159

34

Paris. Jeudi 25 février – /69.

Ma très chère amie, c’est ce matin seulement que je reçois votre lettre datée de Samedi, timbrée “– Roma, 20 Feb.” – E. Pont. 23 fév., Marseille – 24 fév. Marseille à Paris – 25 fév. Paris – Je vous supplie de ne plus prendre cette voie de la vapeur ! 6 jours ! – d’ailleurs : “La mer est infidèle et le temps peut changer.” C’est si vrai qu’on l’a mis en musique –160 Et puis, 4 jours, c’est déjà si long pour venir de Rome←100 | 101→ à Paris ! pourquoi y ajouter 48 heures qui font un siècle de plus pour ceux qui attendent ? – attendre – c’est se tourmenter… Enfin, je tiens vos nouvelles, et quand on est loin, l’écriture c’est presque le son de la voix – pour moi surtout qui ai si habituellement les oreilles dans les yeux quand je lis de la musique. – mais dites moi un peu comment il se fait que vous me demandiez de ne pas vous oublier, ô chère femme “de peu de Foi !”161 quand je pense que pauvre moi je craindrais déjà d’affliger vos promesses par une semblable inquiétude ! Vous ne savez donc pas que la distance n’a aucune prise sur votre ami ! la distance n’est une séparation, un éloignement, un oubli, que pour ceux qui lui appartiennent ; Je ne suis pas de ses sujets : au contraire, elle ne fait que me serrer davantage contre ce que j’aime : je suis né insurgé contre son gouvernement que je considère comme un usurpateur – Et puis, je vais encore vous gronder ; qu’est-ce que cela signifie de me dire, après “Je ne peux m’habituer à ne plus vous voir” – “Le bon côté de cette misère, c’est de ne pas avoir eu le tems de croire ses richesses éternelles.” Combien donc, ma belle amie, vous faut-il de tems pour cela ? – mais ce tems je l’ai bien eu, moi ! quand Dieu parle (ou tout ce qui est comme Lui, durable et immortel) il ne faut qu’un moment pour l’entendre, et l’entendre une fois pour toutes, et pour toujours ! S’il faut, tous les huit jours, tirer un nouveau cliché de sa confiance et n’avoir que des sécurités hebdomadaires ah, je comprends que le voyage sur cette grande et profonde mer de l’affection doit sembler plein de périls et d’écueils. Rappelez-vous ce que St Paul dit de la Foi, c’est applicable à tous les élans de la Confiance : “La Foi est la substance des choses←101 | 102→ invisibles !”162 Heureusement il y a dans votre lettre un mot qui vous fait pardonner tout cela ; le voici : “Il me manque la plus grande part de moi-même que vous avez entraînée avec vous au delà des Alpes, et que je ne veux pas ravoir, si ce n’est quand vous me la rapporterez.” Voilà le langage vrai de ceux qui savent qu’il n’y a de richesse que ce qu’on a donné et qu’on ne reprend pas – Il serait par trop révoltant que l’argent placé eût le pouvoir de rapporter de l’argent, et que le pauvre cœur placé, donné, laissé et jamais repris en fût pour ses frais. . . .

Non, non, non ; ce n’est pas ainsi que le Bon Dieu a fait les choses ! – Toutes les transmissions de la Vie, il les a attachées à un don de soi-même ; et celui là qui se reprend ne s’est pas donné, il ne s’est que prêté : on ne fait de ces choses là que dans la finance. – ainsi, vous ne me direz plus : “allons – chacun a repris [mot souligné trois fois] son bien, et j’ai rechargé mon individu, adesso, et le traîne tant bien que mal.” Votre individu je ne vous le laisserai pas plus reprendre que je ne vous reprendrai le mien – L’union consiste à se charger l’un de l’autre, afin de ne plus avoir à se porter chacun soi-même, ce qui est l’Enfer –

– Je vous recommande Papa Giulio* et Michel-Ange : le premier vous gardera la Vie que vous recevrez de l’autre. Et surtout pas de réceptions dans ce sanctuaire d’où le public aura bientôt chassé le Ciel ! – Croyez-moi, croyez votre vieil ami, et ne laissez pas la morsure du banal et de l’inutile grignoter, ronger, et pulvériser la belle jeunesse de votre âme et de votre cœur. Tous ces gens de la foule n’ont rien à faire à la Sainte table que Dieu dresse en vous –

En haut ! toujours, et laissez les morts ensevelir leurs morts –163

Je vous aime et vous laisse le meilleur de mon cœur. Tenez-moi bien au courant de ce que vous ferez, de l’adresse que je dois donner à mes←102 | 103→ lettres, et du jour où vous serez à Paris. F[aust], passera (je pense…) Mercredi [3 mars ; ce qui fut le cas].

Lettre non signée

Autogr. : I.2.Gounod.33

35

n° 3.

Paris – Jeudi 25 Février [1869] minuit ½ –

Mon amie très chère, bien que j’ai mis aujourd’hui même une lettre pour vous à la poste, j’en commence ce soir une autre qui ne partira que Dimanche [28 février] afin de vous porter des nouvelles de la répétition de Samedi [27 février] –

On a dit ce soir les cinq actes de l’œuvre de votre ami : l’impression a été excellente, et il y a eu un grand nombre de grands effets : L’auteur m’a semblé très content, et cela me paraît une des meilleures garanties de la bonne exécution – on ne sait pas encore si l’ouvrage passera Lundi [1er mars] ; la répétition de Samedi résoudra la question, et vous le saurez par la fin de cette lettre – J’ai lu et relu celle que j’ai reçue de vous ce matin ; je n’en éprouve que plus le besoin de me rapprocher de l’amie absente et de lui faire de loin le plus possible de cette part que la présence ne peut plus donner –

Est-il donc vrai, mon amie, que je vous aie été, sinon la source, au moins l’intermédiaire de quelque joie ou de quelque bonheur pendant ces jours de douce et chère intimité que nous venons de passer ensemble ?.. Si vraiment il en est ainsi, mon séjour là bas m’aura donné bien plus que je n’osai l’espérer ; pourvu que je sois salutaire à ceux que j’aime, je ne demande pas autre chose à la vie ; elle ne peut me donner rien de meilleur que ce qu’elle me permet de leur donner à eux-mêmes –

Vous me rappelez la prière que vous m’avez faite et la promesse que vous m’avez demandé de ne faire voir vos lettres à qui que ce soit ? – – Dès que je l’ai promis, n’êtes vous pas tranquille ? Tout abandon est une confession, et toute indiscrétion est un vol. Dites donc sans crainte←103 | 104→ tout ce qui vous viendra de l’âme à la plume : il n’y aura entre votre cœur et le mien que votre plume et mes deux yeux… un seul, si vous voulez !… J’aime mieux les deux –

Je suis entouré de votre souvenir. J’ai retrouvé ici ma chère charmante tête de Milan ! –164 et puis j’ai près de moi votre petite tête de bohémienne – et puis votre cher petit carnet avec vos deux photographies – et puis vos lettres – enfin, de quoi me parler de vous, bien que rien ne soit nécessaire pour m’aider à penser à vous – J’ai aussi mon cher Michel-Ange que je lis sans cesse et dont les sonnets, madrigaux et lettres me ravissent, ainsi que les deux croquis que vous avez enlevés, arrachés de votre album pour me les donner.165 Enfin, non seulement [un ou plusieurs mots soulignés tracés par une autre main afin de les rendre illisibles] mais [un ou plusieurs mots soulignés tracés par une autre main afin de les rendre illisibles]. – Et la chère belle Suisse ? quand la verrons-nous ? je la connais ; mais que sera-ce quand vous m’en aurez fait les honneurs ? –166 Ce sera une autre Rome←104 | 105→

J’ai lu mon poëme chez moi : –167 on en a été content, et on pense qu’il y a moyen de faire là dessus q. q. chose de très beau et de très grand – nous penserons à notre Michel-Ange pour faire cela : et quand je dis nous, c’est à la lettre ; vous êtes passée à l’état de collaborateur : faites donc en sorte que je retire de cette association tout le profit que j’en espère que j’en attends ; d’une raison sociale comme la nôtre, il me semble que j’ai non seulement le droit mais le devoir d’attendre beaucoup –

Vous me dites que vos soirées à l’Académie sans moi vous font une situation [un mot souligné tracé par une autre main afin de le rendre illisible] et vous ajoutez : “et le pire, c’est qu’elle ne finira pas !”168 Je ne comprends pas du tout, ou bien je comprends trop. Hébert* m’a eu près de lui pendant deux mois comme un frère, et plus ma présence lui aura été, loin de Paris, douce et consolante, plus il faut la lui faire oublier pour l’empêcher de la regretter. Il est facilement triste et soucieux, et je crois qu’il se fait souvent violence pour paraître le contraire. Hébert est un garçon à qui il faut deux choses pour être heureux : il n’en a qu’une à Rome : il a besoin d’intimité pour son cœur et de monde pour son esprit. quand on n’a que du cœur, c’est bien plus commode ; on n’a plus besoin du monde qui n’est qu’un théâtre pour les virtuoses. La grande←105 | 106→ supériorité de l’un sur l’autre c’est de n’avoir besoin ni de toilette ni de représentation, ce qui est du même coup Economie et humilité, c. à. d. richesse pour les autres et contentement pour soi. Le fond de ma grande brouille avec le monde, c’est d’abord qu’on s’y prête et qu’on ne s’y donne pas ; et puis, qu’on n’y est admis qu’en déguisement : il faut être costumé. or je ne sais pas porter le costume : il me paralyse comme le mensonge. Je ne sais rien être de ce que je suis que quand je puis être tout ce que je suis. Il y a des gens qui baissent leur gaz à volonté et qui brillent et brûlent à demi-bec : chez moi, pas de milieu ; il faut jour ou nuit, et je n’ai pas plus la vocation du crépuscule que celle des fiançailles : j’ignore absolument l’art des transitions. – C’est une nature malheureuse pour le Commerce ; mais comme je ne suis pas marchand, je ne marchande pas –

Vous n’imaginez pas à quoi ma plume est réduite ces jours-ci – les demandes d’entrées ou de billets n’arrêtent pas – Je vais mettre une affiche dans mon antichambre pour cause d’indisposition – et je vais mener tambour battant toutes les inutilités de la vie qui sont ou des importunités ou des tyrannies, ce qui revient au même – –

Vous me parlez d’une grande étude que vous aller faire d’une belle dame qui m’écoutait parler avant la soirée chez Hébert ? –. quelle dame ? Je ne m’en souviens pas : rappelez la moi afin que je sache de qui vous allez vous occuper –169 N’oubliez pas de me donner des nouvelles de notre Bacchante* et de notre Sibylle* : ce sont deux santés auxquelles je m’intéresse puisque ce sont vos enfants ! –170

– Vendredi soir [26 février], 10 h –

Je viens d’apprendre aujourd’hui, mon amie, que nous ne passerons pas Lundi [1er mars], et que ce sera probablement pour Mercredi←106 | 107→ [3 mars] – cette vie de théâtre est le symbole le plus accompli de l’imprévu, de l’imprévoyable, de la plume au vent ! –171 La plume au vent ! quand on a le malheur d’être seul ou le bonheur d’être deux, c’est la plus charmante devise – celle de l’oiseau, celle de l’air libre ! – mais quand on est accroché à je ne sais combien d’individus qui demandent “quand est-ce ? – à quand la première ? pourriez-vous m’avertir du jour par un mot ? – Et une foule de jolies choses de ce numéro là, c’est odieux ! – C’est à retourner au Pincio à l’instant même ! –172 quand je compare ce va et vient de toutes les minutes à cette adorable tranquillité de mes soirées de Rome ! – – Je vous avoue que j’ai de la peine à m’y faire – et pourtant, je me suis attelé à ma besogne avec toute l’énergie possible – et j’ai bien fait de venir : c’était de première nécessité –

Je vous ai écrit avant-hier Mercredi une lettre adressée directement “Albergo di Roma”* – et hier, sur votre indication, par l’entremise de Mr D. Mannucci, palazzo Doria –173 Dites moi bien si toutes mes lettres vous sont arrivées – Je marque celle ci n° 3, comme étant la 3me que je vous adresse de Paris –174 Je ne vous écrirai maintenant que quand←107 | 108→ j’aurai reçu votre réponse à cette lettre – Je ne vous charge de rien pour personne ; j’ai écrit à notre Directeur* avant-hier –

Je vous aime, et vous embrasse comme je vous aime : je ne saurais dire mieux ni plus – votre ami fidèlement et à jamais dévoué –

Charles

Si q. q. chose de nouveau survient dans la marche des choses je vous l’écrirai : et maintenant, je compte sur votre Exactitude à me tenir au courant de votre séjour, de votre départ, de votre arrivée, et de l’adresse bien précise à laquelle je dois continuer ou cesser de vous faire parvenir mes lettres – celle ci partira demain Samedi [27 février] –

Autogr. : AEF, Papiers Marcello, I.2.Gounod.34

36

Paris – Jeudi 11 Mars – /69.

Mon amie très chère, j’ai reçu hier votre lettre du 6 m’accusant réception à cette date de ma lettre du 25 fév ! – Est-ce possible que j’aie mis 9 jours à aller d’ici à Rome ? – Tenez ! décidément l’étendue est absurde : elle augmente, elle diminue, elle a des caprices ! – Parlez moi de l’illimité ! Voilà où on est à son aise ! La Terre est plus petite que l’homme. – mais venons à votre chère lettre. Pourquoi êtes vous triste ? vous avez du chagrin, de l’ennui ; vous me le dites : vous l’eussiez dit moins clairement que je l’aurais deviné. L’affection qui ne devine pas est-elle de l’affection ? Eh bien, dites : c’est si mauvais de garder ! Pourquoi ce cher Eden de Papa Giulio* dont j’étais si heureux pour vous, où j’avais tant de joie à vous voir installée, pourquoi et comment a-t-il pu vous devenir une source de tristesse ? vous me dites : “Il est arrivé des choses qui me font prendre Papa Giulio en souci, et en crainte ! Je ne suis plus ardente à travailler, crainte de devoir tout interrompre !.. Je ne puis en dire plus long à présent !..” Et c’est ainsi que vous me laissez sans autre explication dans ce vague qui fait mourir les mères quand elles ne savent pas de quelle maladie souffre leur enfant ! – Vous ajoutez : “mon ami, enseignez moi la résignation.” Connaissez vous←108 | 109→ ces quatre vers de V. Hugo ? – Plût au Ciel qu’il eût toujours pensé et parlé ainsi ! –175

“Vous qui pleurez, venez à ce Dieu, car il pleure !

“Vous qui souffrez, venez à Lui, car il guérit !

“Vous qui tremblez !.. Venez à Lui, car il sourit !

“Vous qui passez !.. Venez à Lui !. car il demeure !”176

Voilà, mon amie, la seule résignation indicable et conseillable. La résignation, ce n’est pas le vide ; ce n’est pas le consentement au néant, au froid, au silence ! – c’est la porte ouverte à Celui qui a dit : “Je me tiens à la porte et je frappe !”177 c’est la possession de ce qui dure, remplaçant ce qui s’en fuit ! – Vous savez à quelle Sainte lumineuse devise vous m’avez fait serment de rester fidèle ! “Jamais moins, toujours plus !” Le choix à faire est bien simple : ou ce qui fait monter, ou ce qui fait descendre. Je vous conjure de mesurer tout être et toute chose à l’une ou l’autre de ces deux influences, et à ce prix je vous promets la Lumière et le Bonheur ! – vous me demandez de prier le Bon Dieu pour vous ! Je n’avais pas lu 10 lignes de votre lettre que je le faisais déjà ! Et c’est perpétuel ! – Eh bien, oui ; tenez : moi, pauvre chétif, je←109 | 110→ vous envoie et vous prie de recevoir de mes mains et de mon cœur et de mon âme, au nom et de la part de notre Seigneur bien-aimé, ce que vous me priez de lui demander pour vous, “un peu de confiance, et d’essor à votre travail !” La voici ! prenez la, cette prière ardente, fervente que je fais pour vous ! Ce n’est pas la première ! Mais, grâce à notre chère devise, c’est encore la meilleure jusqu’ici, et celle de demain sera meilleure encore, si, comme je le souhaite et l’espère, je suis meilleur moi-même. Rappelez-vous ce que dit St Paul : “Eprouvez les Esprits !”178 vous me parlez des circonstances “Extérieures, ambiantes, voisines…” et vous ajoutez : “Ecrivez-moi, aimez moi, et croyez que je suis avec vous !” Eh bien, me voilà ; près de vous, malgré la distance, et malgré toute distance ! L’âme et le cœur en communion n’en connaissent pas, et elle peut être grande entre soi et des voisins. Pas de voisins ! Les voisins sont des étrangers ! Être uns, ou n’être rien – F. . . . [Faust] continue à remuer Paris : c’est un tumulte. – Savez-vous que je vais envoyer à Rome un Hymne national qu’on m’a demandé pour Pie IX, et qui sera exécuté le 11 Avril en l’honneur de l’anniversaire de Son couronnement et de la 50me année de Sa prêtrise ?179 je l’ai composé

←110 | 111→hier.180 Si vous voyez Kanzler* et la petite princesse Rospigliosi*, dites leur que c’est fait. Adieu. répondez moi : je n’alternerai mes lettres qu’avec les vôtres pour être bien sûr de ne pas vous écrire sans la certitude de vous trouver –

à vous toujours et pour toujours.

Lettre non signée

Autogr. : I.2.Gounod.35

37

Paris – Samedi 20 Mars /69 – 1 h.

Ma très aimée amie,

Je reçois ce matin, à 11 h ½ votre lettre du 16 – qu’est-ce donc que cette fatigue, ce vilain malaise qui vous ont mise au lit ? vous ne le dites pas. C’est très laid de laisser ainsi les Siens dans le vague et dans l’inexpliqué – une mienne amie m’a corrigé de cela : elle a fort bien fait, et je voudrais opérer en vous la même cure – J’espère que votre prochaine lettre me dira que vous êtes mieux, et que tout ce qui a pu vous faire souffrir est englouti par ce qui peut vous faire

du bien –

Vous me parlez de l’inquiétude et de la perplexité de vos jeunes amis en présence de Michel-Ange, et de cette crainte irréfléchie et creuse←111 | 112→ de voir absorber leur personnalité par celle de ce Titan –181 ah ! que je connais cette hérésie là ! Toute la doctrine orthodoxe des Arts n’est pas de trop pour la combattre, et il en aurait là dessus aussi gros à écrire que la Somme de St Thomas qui n’est que le développement d’une Vérité unique, de même que l’Erreur ci dessus énoncée n’est que le Germe unique d’où sortent toutes les autres erreurs. Ils ignorent qu’entre l’étude d’un grand maître et l’imitation de ce maître, il y a l’infini, forcément ; et cela parce qu’il ne dépend pas de l’étude ni de la volonté de rendre assimilable l’élément incommunicable par excellence, la personnalité. Nous ne sommes pas plus maîtres de faire passer la personnalité d’autrui en nous que la nôtre dans autrui : c’est la limite posée par le Créateur même dans les êtres : c’est la forme qui les distingue, qui les détermine et qui les empêche de se confondre. L’Individualité est donc, par la force des choses, à l’abri de l’absorption, et c’est folie de croire que ce qui est destiné à faire vivre la nature et l’espèce soit en même tems destiné à faire périr la personne et l’individu. Ce que les maîtres nous communiquent est impersonnel, et conséquemment assimilable : c’est là ce qu’il faut leur prendre, parce c’est cela seul que nous pouvons leur prendre, de même qu’on reçoit de son père la Vie←112 | 113→ commune qui est la Tradition de l’espèce, et non la physionomie propre qui est la forme de l’individu. C’est pourtant clair comme deux et deux font quatre : mais il faut le crier sur les toits ; car on est sourd comme des pots, et on s’acharne précisément à ne manger que de l’indigeste, des enveloppes, des peaux dans lesquelles il n’y a rien – rien – rien – c’est cela qu’on veut, c’est cela qu’on imite, à son insu, pendant même qu’on déclare et qu’on professe ne vouloir rien imiter. Eh bien, moi aussi, je dis non seulement qu’il ne faut pas imiter (parce que c’est absurde) mais qu’on ne peut pas imiter, parce que c’est impossible : on n’imite pas ; on singe, et voilà tout : mais on étudie [mot souligné trois fois], parce que l’étude traverse l’enveloppe, l’écorce, et s’empare de la Sève qui appartient à une race.

Vous me demandez d’écrire q. q. chose pour la Sixtine ? – Eh ! je ne demanderais pas mieux : mais on ne m’en ouvrirait pas les portes – Si mon Hymne au Pape me les entr’ouvre, alors je tâcherai de les ouvrir tout à fait –

Vous me dites que vous me restez attachée de cœur et de pensée comme s’il n’y avait encore entre nous que l’Escalier de la Trinità ! Si vous le montez q. q. fois, je le descends souvent, et j’espère que plus ou moins de kilomètres ne changent rien à la géographie de votre cœur non plus que du mien –182 Je sais le bon moyen d’être toujours près de vous, c’est de vous porter toujours en moi, comme je le fais – à vous aujourd’hui, comme hier, comme demain, et toujours – Votre ami –

Faust a eu 10 ans hier 19 mars – (13,200 et q. q. frs.)183

Lettre non signée

Autogr. : I.2.Gounod.36←113 | 114→

image

Im. 7 : Édouard-Théophile Blanchard, Portrait de Marcello, Duchesse de Castiglione Colonna, huile sur toile, 1877, Musée d’art et d’histoire Fribourg, © MAHF / Primula Bosshard←114 | 115→

38

Paris. 31 Mars /69. Mercredi soir.

Bien chère amie, je ne sais ce que vous semblera de l’horloge de mon cœur, si vous trouverez qu’elle avance ou retarde – quant à moi, il y a bien long-tems que je n’ai entendu parler de mon petit Michel* – Plane-t-il dans les espaces célestes ?.. oh ! alors il est tout excusé d’oublier un peu la pauvre terre, quoiqu’, en somme, la voir de plus haut ne soit pas toujours une raison pour la négliger – mais si les visions sublimes ne lui tiennent pas les ailes déployées, il serait bien gentil, le brave Michel, de se souvenir de la géographie de l’Europe, et qu’il y a des gens qui s’inquiètent de savoir ce qu’il devient. A-t-il repris domicile à Papa Giulio* ? Est-il corps à corps avec une Sibylle* quelconque ? reste-t-il ? ou bien revient-il, et quand ? Tout cela est bon à savoir ! –

Paris est toujours la ville aux Tante Cose comme dit l’autre “Michel !-

Ange !”184 c’est la Vie des éternelles occupations de ceux qui n’en ont pas, et la mort de ceux qui en ont ! Malgré tout, je m’y suis créé des matinées en me levant de bonne heure, et des soirées en n’allant pas dans le monde : c’est déjà q. q. chose : mais les journées sont toujours bien morcelées par le fameux et stupide ceci et cela ! j’ai envoyé L’Hymne pour le Pape à Kanzler* : maintenant je m’occupe de compléter ma partition sur les Deux Reines de mon ami Legouvé : c’est l’affaire de ce printemps : et puis, je m’envelopperai dans la Rédemption pour n’en←115 | 116→ plus sortir qu’elle ne soit terminée ; là, j’en aurai pour un bon bout de temps –185

Je vous laisse deviner si mon cœur vous a fait votre fête dans ce tems de Pâques !186 c’est bien là qu’on se trouve et qu’on se tient, si absents et si distants que l’on soit – que je plains bien ceux qui souffrent de ne pas avoir cela, et plus encore ceux qui n’en souffrent pas ! Car toute Soif un peu ardente doit finir par mener à cette eau vive, la seule dont on puisse être toujours altéré, la seule pourtant qui désaltère ! – quelle admirable Vérité que cette apparente contradiction, et quelle incessante possession que celle de ce qu’on ne possède jamais entièrement ! “quem totus non capit orbis !”187 plénitude sans satiété ! ivresse sans épuisement ! Seul remède à ce mal qui nous ronge tous de vouloir tout engloutir en fait de bonheur et tout contenir en fait de lumière ! – Oui, j’ai bien bien bien pensé à vous comme toujours, et mieux encore que toujours puisque c’est dans le sein de ce qui ne passe pas – Allons, mon amie, un quart d’heure de tendre charité pour m’apprendre que ce bon, cher, précieux et salutaire travail est revenu vous prendre par la main et, comme vous dites, vous remettre en selle sur le Pégase dont on ne devrait jamais descendre ni tomber quand une fois on a eu le bonheur et l’honneur d’être son cavalier ! –←116 | 117→

Notre cher petit Directeur* est sans doute en pleine verve de peintre sur l’une ou l’autre de ses trois toiles !188 En voilà un qui s’y connaît en fait d’acharnement ! Aussi ne douté-je pas qu’il ne frappe un bon coup l’année prochaine.189 – Ne m’oubliez pas auprès de la Sixtine à laquelle j’ai voué une fidélité aussi robuste qu’enthousiaste. C’est comme une dévotion à l’ange gardien –

Je vous dis adieu pour aujourd’hui, et j’espère une lettre bientôt ; probablement se croisera-t-elle avec celle ci.

Votre vieil et fidèle ami

Charles

Autogr. : I.2.Gounod.37

Bien que les Archives de l’État de Fribourg les conservent sous deux cotes différentes, il est probable que les lettres 38 et 39 ont été postées dans un même courrier. Il ne subsiste aucune enveloppe pour confirmer cette hypothèse, suggérée par le début de la missive du 1er avril.