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« De l’âme à la plume ». Les lettres de Charles Gounod à la duchesse Colonna, dite Marcello

Edited By Delphine Vincent

Les lettres de Charles Gounod à la duchesse Colonna, sculptrice de renom sous le pseudonyme de Marcello, sont d’un immense intérêt. De caractère intime, elles offrent également des informations sur les projets du compositeur (dont un opéra inachevé d’après l’histoire de Francesca da Rimini), les détails matériels de son activité, son manque d’inspiration, ainsi que sur ses conceptions esthétiques et philosophiques. Entre la création de Roméo et Juliette en 1867 et la fuite de Gounod en Angleterre en 1870, les deux amis partagent leurs joies et leurs préoccupations tant artistiques que personnelles. Cet échange épistolaire enrichit considérablement la compréhension de la personnalité humaine et créatrice de Gounod, ainsi que de son milieu culturel.

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Préface

Préface

La vie d’Adèle d’Affry (1836-1879), duchesse Colonna, sculptrice sous le pseudonyme de Marcello fut brève et intense. Orpheline de père à l’âge de cinq ans, veuve après neuf mois de mariage, emportée par la tuberculose à 43 ans, elle affronte son destin comme un défi et un combat… à l’image de ses ancêtres fribourgeois qui se sont illustrés au service suisse à l’étranger. L’histoire familiale explique qu’Adèle se sentira chez elle aussi bien à Paris qu’à Rome, sans jamais oublier ses racines fribourgeoises et son esprit d’indépendance helvétique.

Pour Adèle d’Affry, la beauté se manifeste dans tous les arts mais de façon suprême dans la musique. Plusieurs de ses œuvres majeures trouvent leur genèse dans l’inspiration musicale. Ce n’est pas un hasard qu’elle ait choisi comme pseudonyme le nom d’un compositeur vénitien du XVIIIe siècle, Benedetto Marcello. Elle recherche la compagnie des musiciens et entretient avec eux des liens d’amitié, notamment avec Rossini qui lui dédie une feuille musicale et avec Liszt qu’elle invite à partager un repas pique-nique dans son atelier romain. Il est frappant de constater combien les « correspondances » entre littérature, architecture, peinture, sculpture, musique sont ressenties par Marcello. Elle écoute un chant, elle prend de la terre pour esquisser une sculpture. Elle écrit à la plume, elle continue au pinceau…

Jeune veuve, belle et originale, elle attire les hommes et en même temps les tient à distance. Innombrables sont ses soupirants, nombreuses les amitiés amoureuses qui réunissent autour d’elle des personnages aussi différents que l’homme politique Adolphe Thiers, l’empereur Napoléon III ou le peintre Henri Regnault.

Dans ce cercle d’amis, Charles Gounod occupe une place à part, d’un côté, par la passion enflammée qu’il exprime à la duchesse Colonna dans ses premières lettres, de l’autre, par la connivence particulière qui se développe dans la seconde partie de leur relation. Les quarante-sept lettres conservées par la Fondation Marcello et déposées actuellement aux Archives de l’État←9 | 10→ de Fribourg sont des sources exceptionnelles qui témoignent de l’énergie créatrice suscitée par un dialogue amoureux si asymétrique qu’il soit. Au printemps 1867, le cœur d’Adèle est pris dans d’autres débats sentimentaux mais il n’empêche qu’il est bon d’être aimée et agréable de communier dans l’amour de Dante et de Michel-Ange. Marcello a certes tenté de freiner l’exaltation de Gounod mais, fondamentalement, il existe une grande parenté d’âme et d’esprit entre les deux artistes qui trouve son expression dans leurs échanges postérieurs sur les thèmes les plus variés depuis le destin de Paolo et Francesca de Rimini jusqu’à la discussion sur le culte de l’antique ou des réflexions sur la stérilité temporaire de l’artiste. Dans un moment de crise, elle semble être parmi ceux qui lui conseillent de venir à Rome où, au début de l’année 1869, il passe six semaines à l’Académie Médicis. La duchesse Colonna est aussi à Rome et les amis se voient sans cesse dans le cadre de soirées amicales où chacun s’adonne à son art. Marcello improvise un petit buste de Gounod qui, enchanté, pose un baiser sur le bras de l’artiste. Malheureusement, Gounod doit repartir à Paris dès le 16 février 1869 pour des répétitions de Faust. Il s’ensuit une correspondance soutenue sur la présence dans l’absence. L’un et l’autre semblent unis dans une même recherche spirituelle et s’encouragent mutuellement dans leurs combats d’artistes.

Malheureusement, les lettres de Marcello à Charles Gounod ont disparu mais les nombreuses missives d’Adèle à sa mère nous permettent de suivre l’évolution d’une amitié qui s’affaiblit au moment où Gounod s’installe avec sa famille à Londres. La dernière lettre, datée de Londres 20 septembre 1870, se termine comme beaucoup d’autres : Adieu, je vous serre la main comme je vous aime. Charles Gounod.

La santé d’Adèle ne cessera de se détériorer dans les années qui suivent. Elle meurt en Italie à Castellamare près de Naples le 16 juillet 1879. Sa mère éplorée fera tout ce qui est en son pouvoir pour sauvegarder la mémoire de sa fille. Elle garde précieusement, dans la demeure familiale à Givisiez près de Fribourg, les lettres de ses correspondants (dont Thiers, Mérimée, Carpeaux, Hébert, Gounod et bien d’autres) et les témoins muets – sculptures, ébauches, dessins, peintures, objets – de l’œuvre inachevée de l’artiste. Alors commence ce que j’appelle volontiers le sommeil de la Belle au Bois Dormant. Marcello, comme tant d’autres artistes du XIXe siècle,←10 | 11→ tombe dans l’oubli. C’est ma grand-mère, la comtesse d’Alcantara, qui, à la demande d’un chercheur, découvre les lettres de Mérimée et les autres correspondances pieusement conservées. C’est elle qui écrira la première biographie importante de Marcello parue en 1961. Dès lors, la « renaissance » est amorcée, d’abord lente puis de plus en plus rapide avec l’intérêt croissant pour le XIXe siècle et pour la place de la femme dans le monde de l’art.

La Fondation Marcello, créée en 1963, se consacre à la conservation et à la promotion d’un patrimoine artistique et culturel exceptionnel. Depuis 2010, la Fondation a déposé aux Archives de l’État de Fribourg les autographes précieux qui ont été inventoriés et sont désormais accessibles aux chercheurs.

La Fondation Marcello tient à exprimer toute sa reconnaissance à Madame Delphine Vincent, Maître d’Enseignement et de Recherche en musicologie à l’Université de Fribourg qui s’est attelée à la lecture et à la publication scientifique des lettres de Charles Gounod à la duchesse Colonna. L’encadrement et l’appareil de notes éclairent considérablement le contenu et donnent une qualité nouvelle aux réflexions et sentiments que le compositeur désire partager avec son amie.

Monique von Wistinghausen

Présidente de la Fondation Marcello ←11 | 12→ ←12 | 13→