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La sous-détermination référentielle et les désignateurs vagues en français contemporain

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Laure Anne Johnsen

Cet ouvrage fournit une description de l’expression de la sous-détermination référentielle par les désignateurs vagues en français. La sous-détermination référentielle est couramment attestée dans différents genres de discours, en particulier à l’oral non planifié (par exemple au moyen des expressions « ça/ce », « tout ça », « ils » non introduit, etc.). A partir d’une collection de données authentiques de sources diversifiées, l’auteur met en évidence les circonstances d’apparition des expressions vagues et présente une gamme de stratégies discursives auxquelles celles-ci répondent pour les besoins de la communication. Cet examen permet de dégager les conséquences théoriques de la prise en compte de ce vague référentiel, questionnant les limites des postulats d’identification ou de reprise textuelle bien implantés dans les théories sémantiques et les grammaires.

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Conclusion générale

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Conclusion générale

Le propos de cette thèse était de dresser un bilan critique sur la problématique de la référence et de proposer un examen des manifestations linguistiques de la sous-détermination pour contribuer à une meilleure compréhension des procédés référentiels et à une description en adéquation avec les usages des locuteurs. En guise de conclusion, nous proposons une synthèse des résultats les plus importants de l’étude et nous esquissons pour finir quelques pistes de recherche et d’application susceptibles de prolonger la réflexion sur le sujet.

1. Synthèse des principaux résultats

Dans le premier chapitre, nous avons dégagé les postulats sous-jacents de la sémantique vérifonctionnelle reflétant une conception du monde essentiellement fondée sur l’intuition du linguiste visant à établir une « grammaire du réel » (Apothéloz & Béguelin 1995). Dans cette optique, la langue est perçue comme prédéterminée par la structure du monde, et les expressions référentielles comme des moyens d’identifier correctement les objets qui nous entourent. Ces principes bien implantés dans la tradition sémantique se heurtent cependant aux comportements effectifs des sujets parlants. L’approche que nous avons adoptée s’efforce à l’inverse de dégager ce que les données langagières réelles révèlent sur la manière dont les usagers conçoivent le monde et gèrent le discours. Nous avons ainsi renversé la perspective pour aborder les aspects incontournables de la référence, comme les types de référents, à l’égard desquels les usages dévoilent des procédés d’indifférenciation, ou encore les notions d’anaphore et deixis : les faits observés mettent en évidence la nécessité de prendre en compte une combinaison de facteurs divers ← 401 | 402 → (pragmatiques, informationnels, cognitifs, interactionnels, etc.) dans le recrutement d’une expression référentielle là où les modèles dominants n’invoquent souvent qu’une dimension (texte/situation ou maintien référentiel/nouveauté).

Le modèle du discours fribourgeois que nous avons exploité représente un cadre théorique qui s’est avéré adapté à nos besoins. Il accorde aux faits attestés, qu’ils soient courants ou plus rares, oraux ou écrits, une égalité de traitement, sans préjuger de leur acceptabilité. Les référents y sont conçus comme des constructions cognitives (ou objets-de-discours) évoluant au fil du discours dans un espace de connaissances partagées (ou mémoire discursive) géré sur le vif par les participants de l’échange. Le modèle propose également de considérer les opérations référentielles comme guidées par des stratégies et objectifs communicationnels variés déployés par les locuteurs. C’est donc tout naturellement ce cadre qui a servi de toile de fond à l’étude proposée.

Le deuxième chapitre avait pour but de cerner un élément central des procédés référentiels, incarné par le fonctionnement du pronom de 3e personne il. En effet, au vu de sa sous-spécification sémantique, il est considéré comme une ressource particulièrement représentative du fonctionnement de l’anaphore référentielle. Les modèles en vigueur voient généralement dans l’anaphore pronominale le reflet d’une dépendance segmentale et interprétative entre le pronom et un antécédent présent en amont dans le contexte linguistique. C’est d’ailleurs la conception dominante dans les grammaires ou usuels de linguistique, ainsi que dans de nombreux domaines appliqués de la linguistique où le repérage textuel est un critère déterminant. Au vu des faits récalcitrants évidents, parmi lesquels la difficulté de cerner un segment antécédent, une autre approche propose de déplacer le critère sur une dimension cognitive, vouant au pronom un rôle de marqueur de continuité référentielle. Si le pronom fonctionne souvent de la sorte, nous n’y voyons cependant pas un trait encodé dans son sens ; la saillance d’un objet constitue selon nous seulement une raison parmi d’autres pour lesquelles un locuteur choisit un pronom de 3e personne au détriment d’une autre expression. Le cas des pronoms indirects est particulièrement réfractaire à l’analyse en termes de continuité référentielle. ← 402 | 403 → Il montre que des paramètres contextuels divers motivent leur emploi selon les intérêts respectifs des protagonistes, comme des procédés de cryptage du référent, de reformatage, d’hétérogénéité énonciative, d’indistinction, etc.

Le troisième chapitre était consacré à la définition de la notion de sous-détermination. Nous avons vu que la recherche d’univocité du sens constituait un principe de rigueur non seulement pour les tenants du bon usage, mais aussi, de manière sous-jacente, dans certaines démarches scientifiques cherchant à pallier le flou potentiel de la langue. Cette position a toutefois déjà été remise en cause par des auteurs s’intéressant à des phénomènes d’ambiguïté ou de vague lexical qui se révèlent parties intégrantes de la langue.

La notion de sous-détermination est étroitement liée à celle de pertinence : des raisons de pertinence (calculées en termes de coûts pour les effets recherchés) poussent en effet le locuteur à varier le degré de détermination des objets-de-discours évoquées. Nous avons défini la sous-détermination comme la rencontre d’obstacles dans l’attribution d’une valeur référentielle à une variable. En cause, le défaut d’attributs distinctifs disponibles (dénomination, format, propriétés typantes, etc.) pour identifier l’objet. Nous nous sommes donc intéressée aux désignateurs qui se heurtent à des difficultés d’instanciation de leur variable relevant de trois sortes : i) la suspension temporaire de l’instanciation de la variable (cataphore) ; ii) l’inférence avortée, car trop aléatoire, d’une valeur ; iii) la délimitation incertaine d’une classe-objet évoquée en amont dans le discours.

A la suite de cette modélisation, le quatrième chapitre dresse un inventaire des moyens linguistiques qui mettent en œuvre ces différents cas de figure, fondé sur la nature lexicale ou non des désignateurs vagues. A travers cet inventaire et l’analyse des exemples, nous avons pu illustrer les deux types de facteurs à l’origine de la sous-détermination : les facteurs d’ordre accidentel (lacune lexicale, ignorance) vs les facteurs d’ordre stratégique (économie de moyens, enjeux informationnels, interactionnels ou encore liés à l’hétérogénité discursive).

Les cinquième et sixième chapitres consistaient en deux études empiriques explorant en détail le fonctionnement de deux marqueurs dont ← 403 | 404 → la sous-détermination référentielle est avantageusement exploitée à des fins pragmatiques. Le chapitre V consacré à tout ça complète les nombreux travaux sur ça qui ont mis en avant son caractère sous-spécifié et son défaut de trait de catégorisation expliquant sa souplesse référentielle. Le pointeur se montre en effet capable d’opérer des références de diverses natures à des objets dont nous avons illustré l’hétérogénéité. Nous avons proposé de voir l’association de l’opérateur de quantification tout à ça comme marquant l’exhaustivité d’un ensemble qui ne correspond pas tant à une classe homogène et dénombrable, mais plus généralement à une classe-objet, c’est-à-dire un ensemble flou et hétérogène lié à l’évocation d’un objet. L’examen des emplois de tout ça a mis en évidence une valeur résomptive régulièrement à l’œuvre, qui n’exclut cependant pas l’allusion à des éléments laissés implicites.

Le marqueur tout ça en position finale de liste est particulièrement productif à l’oral spontané où il commute avec d’autres particules d’extension de liste. Nous avons suggéré que le fonctionnement pragmatique de tout ça n’invite pas nécessairement à l’inférence des éléments implicites restants, mais qu’il présente d’autres rendements, comme la création d’effets d’intersubjectivité, d’atténuation (ou à l’inverse d’emphase), la participation à la gestion narrative d’un récit, l’approximation de paroles rapportées, etc. qui prennent souvent le dessus sur le fonctionnement référentiel. Nous avons également émis quelques réserves à l’égard de la notion de grammaticalisation, régulièrement invoquée pour l’analyse des « marqueurs discursifs », qui envisage les emplois des formes étudiées sur des parcours évolutifs prédictifs et uni-directionnels. Plutôt que de recourir à une explication déterministe, il nous est apparu plus pertinent d’examiner les circonstances d’occurrence du marqueur en fonction des indices en présence et des objectifs communicationnels à l’œuvre.

Nous nous sommes pour finir intéressée, dans le dernier chapitre, à l’emploi du pronom conjoint ils à valeur sous-déterminée, également bien attesté à l’oral spontané. Son emploi, tantôt décrit comme indéfini, impersonnel ou collectif, se distingue du fonctionnement canonique de l’anaphore et l’un des enjeux du chapitre était de situer celui-là par rapport à celle-ci. En fait, nous avons relevé bon nombre de cas qui peuvent être traités en termes d’anaphore indirecte, car certains indices ← 404 | 405 → permettent d’inférer un objet, quoique peu déterminé, pour la variable introduite. D’autres cas y sont plus réfractaires, une inférence apparaissant beaucoup plus aléatoire, si bien qu’il y a tout lieu de penser qu’elle n’est même pas envisagée et que la variable reste intacte. A cet égard, un aspect remarquable de la construction ils+V est qu’elle n’a pas à être interprétée en termes de sujet-prédicat, mais plutôt, comme la mise en évidence du procès verbal éclipsant le rôle d’agent, sans toutefois supprimer celui-ci. Entre ces deux analyses, de nombreuses données peuvent être traitées des deux manières : des échanges témoignent de traitements concurrents entre les interlocuteurs pour une même séquence. Ces situations d’ambiguïté nous ont poussée à émettre l’hypothèse d’une réanalyse du pronom ils référentiel en un pointeur démotivé, par analogie à l’emploi de ça en construction asubjectale, qui a également des répercussions sur l’organisation actantielle de l’énoncé.

L’emploi de ils à valeur sous-déterminée a enfin été mis en regard de on et du passif dans des contextes comparables afin de dégager les spécificités de chacun. Bien qu’ils permettent tous trois de situer un agent en retrait d’un procès, ils présentent des différences au niveau sémantique qui contribuent à expliquer leur distribution, y compris dans les genres discursifs. En particulier, contrairement à ils, on et l’agent Ø du passif ne sont marqués ni en nombre, ni sur le trait [+délocuté]. En outre, ils servent par définition à introduire une variable sous-déterminée, contrairement à ils dont ce n’est pas la fonction, mais plutôt la conséquence d’une démotivation référentielle. Cet écart de ils par rapport à son comportement anaphorique ordinaire représente un élément d’explication plausible sur les jugements de valeur dont il fait l’objet.

2. Pistes de recherche

A l’issue de ce travail, nous souhaitons évoquer quelques directions de recherche et points en suspens pour un prolongement de la réflexion en vue de recherches futures. En sélectionnant deux sujets d’étude ← 405 | 406 → empirique bien délimités, nous sommes consciente d’avoir laissé de côté une part importante de phénomènes de sous-détermination dont nous avons montré un aperçu dans l’inventaire du chapitre IV. En particulier, les pronoms clitiques régimes le, en et y mériteraient qu’on s’attarde plus sérieusement sur leur fonctionnement référentiel, souvent perçu comme un renvoi « propositionnel » ou à un phénomène de suppléance au seul niveau « lexical ». L’étude référentielle de ces pointeurs pourrait bénéficier à notre sens d’apports significatifs par l’examen des faits dans des genres de parole réputés spontanés.

D’autre part, le rapport entre l’indéfinitude et la définitude en français nécessiterait un examen plus approfondi. Nous avons en effet, pour des raisons d’homogénéité, exclu de notre étude les pronoms ou déterminants « indéfinis », alors qu’ils sont fondamentalement marqueurs de sous-détermination. Si notre intérêt portait délibérément sur les désignateurs, pour étudier le « conflit » qu’ils incarnent (la difficulté de trouver une valeur pourtant requise), on constate que les motivations de l’emploi d’expressions indéfinies recouvrent en grande partie celles des pointeurs étudiés. Bien que nous ayons abordé la question avec la mise en perspective de ils vs on (et du passif), une recherche minutieuse est à continuer en ce sens, examinant notamment la piste de la nature qualifiée d’« existentielle » de la 6e personne (Cabredo Hofherr 2003, 2014). A cet égard, une comparaison avec d’autres marqueurs d’indéfinitude pourrait être prolongée (quelqu’un, (il y a) des gens (qui), certains, etc.).

Il nous semble que les projets d’envergure de constitution de vastes bases de données en français ORFEO329 et CRFC330, récemment ou bientôt (respectivement) accessibles au public, pourront apporter des éclairages nouveaux non seulement sur les faits de sous-détermination, particulièrement manifestes dans les productions spontanées, mais aussi sur les procédés référentiels en général.

Au niveau de la recherche appliquée en traitement automatique des langues, cette étude esquisse quelques éléments sur la manière d’intégrer un certain nombre de paramètres contextuels, qui ne sont pas pris en compte dans les méthodes de résolution actuelles. On pourrait ← 406 | 407 → par exemple repérer les extraits de discours directs, qui, en tant que manifestations de l’hétérogénéité énonciative, représentent un terrain propice à l’émergence de pronoms indirects susceptibles de biaiser les rapports de coréférence. Ensuite, outre l’exclusion déjà en vigueur des il « impersonnels » et une attention déjà portée au cas de ce, ça, il vaudrait la peine de repérer les « aphorismes lexicalisés » avec pronom complément (cf. supra Ch.IV §3.2.3) du type en rajouter, s’y mettre, la fermer, s’en sortir, etc. Enfin, pour ce qui concerne plus particulièrement les corpus oraux, un traitement spécifique pourrait être réservé aux « de clôture » (Ch.III §3.4) ainsi qu’au cas de ils, en recherchant par exemple dans le voisinage de ce dernier la présence d’un éventuel N collectif, d’un N (ou complément) de lieu ou de son association à certains lexèmes verbaux (e.g. annoncer). Ces quelques pistes permettraient peut-être d’éviter que la machine se lance dans la résolution des formes en italiques ci-dessous :

(502) le domaine | électronique c’était à la | _ | # | _ | où y a le maintenant le | _ | comment ça s’appelle | _ | le centre euh | _ | de recherche et tout ça | _ | euh | _ | ils ont démoli l’usine pour construire un autre bâtiment à la place (ofrom) = (222)

Pour terminer, au vu du manque de ressources didactiques pour l’enseignement des procédés de cohérence discursive et de cohésion du texte, il serait opportun de proposer des outils adéquats aux enseignants dans ce domaine, qui puissent sensibiliser les apprenants à la prise en compte de facteurs de divers niveaux qui interviennent dans le choix d’une expression référentielle.

Afin que les élèves prennent conscience des différences de contraintes normatives qui pèsent sur l’emploi des désignateurs en fonction des genres discursifs, il nous paraîtrait utile de les confronter concrètement à des types de production distincts. Une application pertinente en ce sens consisterait à comparer, dans une phase d’observation, les désignateurs provenant d’extraits de genres très différents, par exemple d’ouvrages scientifiques vs d’oral spontané. Pour aller plus loin, elle pourrait s’étendre à des extraits narratifs ou de presse, qui mettent en place certaines stratégies particulières (e.g. respectivement les incipits ← 407 | 408 → in medias res ou l’ajout d’informations inédites via un SN anaphorique). Quoi qu’il en soit, il nous semble indispensable de contextualiser et de formuler les exigences propres à chaque type de produit en vue du déploiement de stratégies de désignation appropriées, en particulier dans l’écriture scolaire.

L’ouvrage de [Reichler-]Béguelin (1990) met ainsi en évidence la nécessité de « cotextualiser » la référence dans ce genre d’écrits, autrement dit d’introduire explicitement les référents dans le savoir partagé, là où des procédés allusifs et implicites passent sans problème à l’oral spontané. D’autres principes comme la proscription des redondances lexicales de même que, dans le domaine des pronoms, la prévention d’ambiguïtés et le respect des « contraintes d’accord » (genre, nombre) sont de mise, reflétant une « conception idéalisée » de l’anaphore du point de vue de l’écrit qui transpose la nature cognitive des mécanismes en jeu à une dépendance séquentielle (ibid. : 79–80). L’ouvrage propose de nombreuses activités de rédaction notamment sur la base de documents authentiques comme la recherche de reformulations para-synonymiques ou hyperonymiques qui tienne compte de la progression du texte, l’amélioration de « maladresses » (redondances, reprises lexicales problématiques, pronoms présentant des « discordances » morphologiques), le rappel par nominalisation, etc.

Pour aller plus loin et prendre en compte la dimension cognitive et argumentative des procédés de référence, nous proposerions de fournir des ressources pour l’oral également, dans le cadre d’activités du type « exposé » sur un sujet ciblé devant la classe, avec un support adéquat (présentation powerpoint par exemple). L’exploitation des procédés de référence s’ancrerait ainsi fondamentalement dans la situation d’énonciation, tout en participant à la structuration discursive du propos. La présence du public et d’un support à commenter (plan, schéma, tableau) implique non seulement la maîtrise des désignateurs appropriés, mais aussi les dimensions gestuelle, spatiale et visuelle qui sont de fait intrinsèquement liées à ceux-ci.

Enfin, pour ce qui concerne aussi bien l’oral que l’écrit académique, on pourrait imaginer, au-delà des exercices de nominalisation bien connus (il a perdu son portefeuille ; cette perte…, ibid.), un accent ← 408 | 409 → ciblé sur des stratégies résomptives à plus grande échelle, c’est-à-dire sur des étapes entières de raisonnement, domaine en général étudié à travers l’usage des connecteurs logiques. En effet, la maîtrise de rappels par des N « capsules » (cf. supra Ch.IV §2.2), par exemple hypothèse, aspect, objectif, question, problème, enjeu, solution, argument, etc.) permet non seulement de développer des compétences métadiscursives de retour synthétique sur le propos, mais aussi de véhiculer un positionnement argumentatif qu’il s’agit de maîtriser en contexte académique.

A travers ces quelques suggestions d’application concrète, nous avons esquissé certaines exploitations possibles des résultats de cette thèse, qui serviront, nous l’espérons, à renouveler la réflexion sur les procédés de référence en général.


329 <https://www.ortolang.fr/market/corpora/cefc-orfeo>.

330 Siepmann, Bürgel & Diwersy (2016).