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La sous-détermination référentielle et les désignateurs vagues en français contemporain

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Laure Anne Johnsen

Cet ouvrage fournit une description de l’expression de la sous-détermination référentielle par les désignateurs vagues en français. La sous-détermination référentielle est couramment attestée dans différents genres de discours, en particulier à l’oral non planifié (par exemple au moyen des expressions « ça/ce », « tout ça », « ils » non introduit, etc.). A partir d’une collection de données authentiques de sources diversifiées, l’auteur met en évidence les circonstances d’apparition des expressions vagues et présente une gamme de stratégies discursives auxquelles celles-ci répondent pour les besoins de la communication. Cet examen permet de dégager les conséquences théoriques de la prise en compte de ce vague référentiel, questionnant les limites des postulats d’identification ou de reprise textuelle bien implantés dans les théories sémantiques et les grammaires.

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Chapitre I Généralités sur la référence et les expressions référentielles

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Chapitre I Généralités sur la référenceet les expressions référentielles

1. Introduction

Lorsqu’un usager de la langue participe à une interaction verbale, il entraîne généralement dans son discours des objets auxquels il attribue des propriétés (on dit qu’il prédique sur eux) et les met en relation les uns avec les autres. Dans le cadre de cette activité locutoire, l’acte de référence consiste précisément à évoquer dans le discours, par des moyens verbaux, les entités souhaitées. Le choix pour un type d’expression varie selon différents paramètres (l’opération accomplie, la prise en compte du savoir partagé, etc.) :

(5) j’ai perdu un/le/mon chat (Charolles 2002 : 9)

L’enjeu des travaux en sémantique référentielle consiste principalement à étudier les modalités de référence à un objet selon l’expression sélectionnée. Ressortissant au domaine de la parole, la problématique de la référence a d’abord été écartée de l’analyse linguistique « immanentiste » dont l’objet essentiel était la langue en tant que système de signes fermé. C’est cependant depuis des siècles un thème incontournable pour les philosophes, qui cherchent à « comprendre comment le langage entre en relation avec le réel » (Searle 1985 : 236). L’intérêt pour la notion de référence est toutefois apparu dans le champ de la linguistique avec le développement des études sur l’énonciation, autrement dit sur l’actualisation de la langue en contexte par les usagers, et avec l’essor de la pragmatique et de la sémantique comme disciplines dès lors non plus restreintes au domaine de la philosophie.

Ce chapitre vise à examiner la notion de référence et ses notions voisines (§2), tout en montrant qu’elles restent largement tributaires ← 11 | 12 → des conceptions philosophiques, fondées notamment sur l’idée d’une conformité des signifiés linguistiques aux objets de la réalité tangible. Nous présentons les tentatives déployées en sémantique pour classer ces référents (§3) et nous dressons une synthèse critique sur la manière dont les principales expressions référentielles sont traitées en linguistique (§4). Puis nous abordons, toujours d’un œil critique, les différentes modalités de désignation régulièrement invoquées dans l’acte de référence, à savoir l’anaphore et la deixis (§5). Face aux approches dominantes en matière de référence, nous présentons pour finir une approche alternative et constructiviste de la question, incarnée par le modèle que nous prenons pour cadre d’analyse (§6).

2. Notions fondamentales

2.1 Référence, existence et monde réel

D’après Frege (1892=1971) et ses continuateurs, un nom propre n’a de référence (ou dénotation, dans sa terminologie) que s’il désigne un objet pour lequel on suppose une existence avérée dans le monde (cf. infra §2.2). Autrement dit, les référents constituent les objets existants du monde, qu’il est possible de prendre comme objets du discours en y référant par des moyens linguistiques. De la sorte, le nom Vénus renvoie bien à un objet extralinguistique, la planète ainsi nommée et observable, mais il n’en va pas de même pour le nom Ulysse, qui n’a pas de référence établie dans le monde qui nous entoure, donc pas de référence du tout dans la conception frégéenne.

Dans une optique résolument inverse, certains considèrent que tout objet que l’on évoque dans le discours implique son existence : « whatever is referred to must exist » (Searle 1969 : 77). C’est ici l’acte de référence linguistique même qui confère une existence, dès lors indéniable, à l’objet visé. ← 12 | 13 →

Le compromis généralement adopté face à ces positions antagonistes consiste à considérer que des noms tels qu’Ulysse, licorne ou autres Tarzan renvoient bien à des référents, mais à des référents existant dans un monde imaginaire (Kleiber 1997a : 11). La notion d’existence doit alors être adaptée à cet effet :

Existence is a tricky concept in any case, and we must allow for various kinds of existence pertaining to fictional and abstract referents (or, alternatively, show how these apparently diverse kinds of existence relate to the physical existence of spatiotemporally continuous and discrete objects) (Lyons 1977 : 183)

Le discours aurait donc le pouvoir, de ce point de vue, de construire des mondes alternatifs à celui dans lequel nous vivons, de référer à des mondes possibles où se rencontrent non seulement des référents fictifs, mais aussi des situations qui pourraient paraître insensées dans le monde réel et tangible :

[…] there is no single metaphysical, or conceptual, framework which underlies every kind of human discourse. Statements, or propositions, which might be held to be contradictory, or absurd, in a more or less scientific discussion of the physical world may be regarded as perfectly acceptable in a mythological or religious context, in poetry, in the narration of a dream, or in science fiction (Lyons 1977 : 167)

L’axiome d’existence des référents dont on parle, de même que la conformité de la langue au monde se voient donc préservés moyennant la reconnaissance de capacités cognitives ad hoc de la part des usagers de la langue (Kleiber 1997a : 11). Dans cette perspective, le monde réel que les usagers perçoivent reste cependant le monde privilégié qui sert de point de référence pour la conception de leurs représentations10. Ce n’est, selon Kleiber, qu’à travers sa reconnaissance qu’il leur est possible d’envisager d’autres mondes possibles et de référer à des éléments fictifs, qui, après tout, sont constitués de « morceaux “réels” : animal, cheval, corne, etc. » (ibid. : 15, cf. aussi Lyons 1977 : 211). La solution de nos jours largement admise est ainsi que les référents dont on parle ont bien une existence, soit dans le monde qui nous entoure (situation ← 13 | 14 → habituelle), soit dans un autre monde possible. Cette conception des mondes possibles multiplie des versions de la réalité afin de préserver un principe de vérité (cf. infra §2.2), consistant à garantir l’existence des référents dans notre monde réel, ou, à défaut, dans un monde possible. Elle suppose que chaque référent a son corrélat linguistique préexistant au-dehors, à travers une sorte de bi-univocité entre réalité tangible (ou virtuelle) et langue.

Néanmoins, on peut objecter contre cette vision des choses que la notion de mondes possibles a été conçue pour les besoins de l’analyse logique et qu’elle « n’appartient pas au métalangage de la linguistique » (Gary-Prieur 1994 : 21). Si l’on se donne pour objectif la description scientifique des usages effectifs des locuteurs, il n’y a pas lieu de juger de l’adéquation d’un référent à un univers ad hoc. Il suffit de constater que le discours construit lui-même ses référents, aussi fictifs ou fantaisistes soient-ils, dans son univers propre, comme c’est le cas du fameux Schmilblick de Pierre Dac dans l’extrait ci-dessous :

(6) C’est dans la nuit du 21 novembre au 18 juillet de la même année que les frères Fauderche ont jeté les bases de cet extraordinaire appareil dont la conception révolutionnaire risque de bouleverser toutes les lois communément admises tant dans le domaine de la physique nucléaire que dans celui de la gynécologie dans l’espace […] Le Schmilblick des frères Fauderche est, il convient de le souligner, rigoureusement intégral, c’est-à-dire qu’il peut à la fois servir de Schmilblick d’intérieur, grâce à la taille réduite de ses gorgomoches, et de Schmilblick de campagne […]. (extrait du sketch de Pierre Dac, 1950)

A notre sens, il n’est pas nécessaire de postuler l’existence d’un monde imaginaire car il n’y a pas de véracité des propos à vérifier : l’objet, dès lors qu’on en parle, existe tout simplement dans l’univers construit par le discours à l’œuvre (cf. Searle ci-dessus), comme n’importe quel objet auquel il est fait référence dans cette même situation de parole (e.g. les frères Fauderuche, les gorgomoches). On peut ainsi en parler comme de n’importe quel autre objet du discours et prédiquer des propriétés, aussi loufoques soient-elles, à son égard. L’existence des objets dont on parle est donc une existence posée dans le discours et celle-ci rend caduque la question de la conformité avec le réel ou l’imaginaire. ← 14 | 15 →

2.2 Sens et référence

La problématique du rapport entre l’emploi d’une expression linguistique et sa référence soulève inévitablement la question du sens de ce signe. Depuis des siècles, les philosophes s’interrogent sur la manière dont la langue permet de désigner un « morceau » de la réalité. C’est généralement le sens qui est invoqué comme responsable de la bonne détermination référentielle. Le sens est donc étroitement lié à la notion de référence. Nous retraçons ici dans les grandes lignes, sur la base de travaux de spécialistes, les conceptions principales de cette relation au cours des siècles.

On considère souvent ce passage du Peri Hermeneias d’Aristote comme fondateur de la théorie du signe de la linguistique moderne (Panaccio 1996 : 6–7) :

Les sons émis par la voix sont les symboles des états de l’âme, et les mots écrits des symboles des mots émis par la voix. Et de même que l’écriture n’est pas la même chez tous les hommes, les mots parlés ne sont pas non plus les mêmes, bien que les états de l’âme dont ces expressions sont les signes immédiats soient identiques chez tous, comme sont identiques aussi les choses dont ces états sont les images (Aristote, De l’interprétation 16a2–8, trad. Tricot)

Aristote conçoit les « états de l’âme » (παθήματα τῆς ψυχῆς11) ou, pourrait-on dire, les impressions ressenties par les sujets, comme des images ressemblant (ὁμοιώματα12) aux choses du monde. Ils constituent en quelque sorte leur contrepartie cognitive et comme elles, se distinguent par leur stabilité et leur universalité, là où leurs symboles acoustiques ou graphiques (le code écrit étant voué à signifier l’oral) sont sujets à la variation interlinguistique et à l’arbitraire. En tout cas, on perçoit bien l’idée d’une médiation conceptuelle13, cognitive, entre le signe et les objets du monde. ← 15 | 16 →

Parmi les travaux de l’Antiquité gréco-latine touchant au processus de signification, Rey (1973) note la conception particulièrement développée des Stoïciens, à l’origine de l’élaboration d’un véritable « appareil conceptuel » (p. 29). Il cite à cet égard le témoignage de Sextus Empiricus :

Les Stoïciens disent que trois choses sont liées : ce qui est signifié, ce qui signifie et l’objet. De ces choses, celle qui signifie c’est la parole par exemple « Dion » : ce qui est signifié c’est la chose même qui est révélée par elle et que nous saisissons comme durable par notre pensée, mais que les Barbares ne comprennent pas, bien qu’ils soient capables d’entendre le mot prononcé, alors que l’objet est ce qui existe à l’extérieur : par exemple, Dion en personne. (Adversus Mathematicos, VIII, 11–12)

Autrement dit, la parole signifie et révèle quelque chose de conventionnel dans la pensée, cette fois propre à la langue en question, qui s’oppose à l’objet même existant en dehors de la langue. On peut donc entrevoir à travers ces propos les prémisses d’une théorie du signe qui sera remise au goût du jour des siècles plus tard (cf. ci-après le triangle sémiotique).

A partir des questions sémantiques soulevées notamment par les philosophes de l’Antiquité, les scolastiques du Moyen Age continuent de s’interroger sur le processus de signification. Une question est notamment de savoir si les mots signifient des concepts ou des choses. Fondée sur la conception transitive d’Aristote, la position courante au Moyen Age est de considérer que les termes signifient directement des concepts, et indirectement des choses. Le premier processus est appelé significatio, tandis que le second relève de la suppositio : si chaque occurrence d’un mot signifie le même concept, elle suppose un individu différent à chaque fois (Read 2011). Les termes reçoivent toutefois des conceptions diverses selon les auteurs médiévaux14. Ce qui semble ← 16 | 17 → néanmoins faire consensus est la primauté de la significatio sur la suppositio : on n’accède à la suppositio qu’en vertu de sa significatio, qui détermine les objets auxquels il est fait (ou possible de faire) référence.

Cette distinction sémantique perdure et se voit systématisée dans la Logique de Port-Royal d’Arnauld & Nicole (1662=1874 : 54 sqq.), ouvrage qui a exercé une influence considérable sur les travaux en logique jusqu’à la fin du XIXe siècle. L’unité sémantique de base de la théorie d’Arnauld & Nicole est l’idée, par laquelle est signifié le contenu objectif de la pensée (Buroker 1993 : 457). La sémantique de Port-Royal établit des relations entre les mots, les idées et les choses de manière transitive, à l’instar de la « sémiotique » aristotélicienne : les mots employés pour exprimer des idées signifient également les choses signifiées par les idées (ibid. : 464). Cela dit, les auteurs de la Logique ne manquent pas de relever que la correspondance entre les mots et les idées est imparfaite : il n’y a pas de garantie que la structure de la langue parlée reflète adéquatement la structure logique des idées (Arnauld & Nicole 1662=1874 : 68–87). Dans leur classification des idées, Arnauld & Nicole opposent les idées singulières aux idées générales. Les premières servent à représenter un seul individu (via un « nom propre », e.g. Socrate, soleil), alors que les secondes se montrent capables de représenter plusieurs choses (via un nom commun ou un adjectif, e.g. homme, humain, humanité). Les idées générales peuvent ainsi représenter une classe d’individus possédant l’attribut exprimé, autrement dit son étendue. C’est au cœur de cette problématique que les auteurs établissent la distinction entre compréhension et étendue (ou intension et extension15), préfigurée à travers les concepts médiévaux de significatio et suppositio. La compréhension d’une idée se définit comme « les attributs qu’elle enferme en soi, et qu’on ne peut lui ôter sans la détruire », son étendue comme « les sujets à qui cette idée convient ; ce qu’on appelle aussi les inférieurs d’un terme général, qui, ← 17 | 18 → à leur égard, est appelé supérieur, comme l’idée du triangle en général s’étend à toutes les espèces diverses de triangle » (ibid. : 54). Il découle de cette théorie sémantique la fameuse « loi de Port-Royal » (Auroux 1992) selon laquelle compréhension et étendue varient en proportion inverse : l’ajout d’attributs entraîne la restriction de l’étendue de l’idée, de même que la réduction d’attributs en augmente l’étendue. Ainsi, c’est la compréhension qui détermine l’étendue d’une idée.

Père de la logique moderne avec sa conception du calcul des prédicats, Gottlob Frege contribue également à la philosophie du langage et à la sémantique par la définition de notions dont on se sert amplement dans les théories actuelles du sens ainsi que par leur inscription dans une sémantique vériconditionnelle. C’est dans une tentative de résolution du problème des énoncés d’identité non tautologiques qu’il fait intervenir la notion de sens (Sinn), par opposition à celle de dénotation (Bedeutung) (1892=1971).

Sa contribution s’inscrit dans un projet scientifique dont l’objectif est avant tout l’élaboration d’une notation formelle des énoncés mathématiques, dont on rendait compte jusqu’alors par le recours à la langue naturelle : Frege s’efforce ainsi de symboliser, au moyen d’un système logique formel appelé Begriffsschrift, les tournures linguistiques usuelles des mathématiques, jugées imprécises16. Le logicien distingue trois niveaux de la structure sémantique, à savoir les signes, leur dénotation et leur sens :

[…] il est naturel d’associer à un signe (nom, groupe de mots, caractères), outre ce qu’il désigne et qu’on pourrait appeler sa dénotation, ce que je voudrais appeler le sens du signe, où est contenu le mode de donation de l’objet. (1892=1971 : 103)

Frege assimile l’objet désigné par un signe à sa dénotation et considère le mode de donation comme une composante du sens. Il illustre ces distinctions par le célèbre exemple des noms propres étoile du matin et étoile du soir, qui possèdent la même dénotation, en l’occurrence, la planète Vénus en tant qu’objet désigné, mais dont le sens diffère par le ← 18 | 19 → mode de donation : autrement dit, le même objet n’est pas présenté de la même manière selon l’expression utilisée ; chacune implique des conditions d’emploi différentes17. Contrairement au sens d’un signe, une dénotation n’est, selon Frege, pas toujours associée à ce dernier. Il prend à cet effet l’exemple de l’expression le corps céleste le plus éloigné de la terre, qui, malgré l’expression d’un sens, ne possède pas de dénotation (p. 104). La dénotation, au sens de Frege, est donc un concept fondé sur l’existence avérée des objets du monde qui nous entoure (cf. supra §2.1) : « [l]a dénotation d’un nom propre est l’objet même que nous désignons par ce nom » (p. 106). Cette quête de l’authenticité se voit exprimée à travers la question de la dénotation des propositions : « c’est donc la recherche et le désir de la vérité qui nous poussent à passer du sens à la dénotation » (p. 109). Pour Frege, la dénotation d’une proposition consiste en sa valeur de vérité, c’est-à-dire, le fait qu’elle soit vraie ou fausse (p. 110). Cette conception faisant de la vérité un enjeu de la théorie de la signification va servir de point de départ au développement d’une sémantique dite vériconditionnelle initiée par Tarski (1935), dans un effort de précision de la notion de vérité. C’est dans cette perspective que vont s’interpréter les « conditions de satisfaction » auxquelles doit répondre le référent : « The condition that the referent must satisfy the description has commonly been interpreted by philosophers to imply that the description must be true of the referent » (Lyons 1977 : 181). Comme nous l’avons déjà évoqué (supra §2.1, cf. aussi infra §6.3.1), nous prenons nos distances avec une approche évaluant le degré de conformité d’un contenu au monde.

Parallèlement, une perspective oppositive et « négative » de la signification apparaît avec la théorie du signe linguistique développée par Ferdinand de Saussure au début du XXe siècle. Selon le linguiste genevois, un signe se définit par l’association d’une image acoustique (signifiant) et d’un concept (signifié), solidaires comme le recto et le verso d’une feuille (1916=2008). Le contenu invoqué est appréhendé en termes de « valeur », qui ne se conçoit que par opposition à d’autres valeurs : c’est uniquement la nature différentielle des signes qui procure à ← 19 | 20 → chacun une existence au sein d’un tel système (2002 : 28). Quant au référent, qui relève de l’activité de parole et de l’extralinguistique, il n’est pas fondamentalement apparié au signe : « le signe linguistique unit non une chose et un nom, mais un concept et une image acoustique » (1916=2008 : 98). Les héritiers de la sémantique structurale s’efforcent, en théorie, de maintenir cette limite :

Les mots de la langue ne sont pas en relation immédiate avec les choses. Ils ont un signifié, mais n’ont pas de référence. Le mot maison, en tant que mot de la langue, ne dit pas une maison. Le mot cheval ne dit pas un cheval ; il n’est en relation immédiate avec aucun être concret ; il exprime seulement un ensemble de propriétés, et la question de savoir s’il existe dans l’univers des êtres auxquels appartiennent ces propriétés n’a aucune pertinence pour le lexique. (Le Guern 2003 : 32)

Néanmoins, dans les faits, décrire le signifié en faisant abstraction du référent n’est pas une mince affaire. Il s’agit de mettre au jour les traits distinctifs (ou sèmes, cf. Greimas 1966 : 22) d’un signe relativement à un ensemble de signes, autrement dit, d’identifier des éléments abstraits du signifié dont la composition (le sémème) s’opposerait à celle d’autres signes voisins. Cependant, l’immixtion du référent est difficile à éviter et il n’est pas rare que l’analyse componentielle (ou sémique) se confonde paradoxalement avec l’observation des référents des lexèmes, c’est-à-dire avec l’énumération des propriétés à partir de la réalité extralinguistique. Ainsi en va-t-il de la fameuse analyse de Pottier (1963) du champ sémantique des noms de sièges (chaise, fauteuil, tabouret, canapé, pouf), qui aboutit à l’émergence de traits tels que avec dossier, avec bras, sur pied, etc., dont la pertinence ne relève vraisemblablement pas de la langue, mais, comme le relève Moussy (1991 : 65), de critères perceptibles en situation.

Il est clair que l’existence avérée et tangible d’objets « correspondant » aux lexèmes choisis (ici des types de sièges) pour l’analyse tend à court-circuiter l’analyse oppositive des signifiés eux-mêmes. Afin d’éviter ce genre de transposition référentielle, Le Guern (2003 : 37) suggère carrément de travailler sur le sens figuré des mots18. Saussure ← 20 | 21 → lui-même (1916=2008 : 160) proposait d’étudier l’opposition entre des « synonymes » – du genre redouter, craindre, avoir peur – à partir desquels il est plus ardu d’identifier des corrélats tangibles.

Mais de manière générale, l’intervention du référent dans le processus de signification figure désormais en bonne place dans les schématisations traditionnelles du signe linguistique postérieures à Saussure. Celles-ci prennent régulièrement la forme d’un triangle (dit sémiotique) : leurs sommets incarnent généralement A) le signe du point de vue de sa forme, B) sa composante conceptuelle et C) l’objet extra-linguistique, ainsi qu’illustré ci-dessous, par la figure adaptée d’Ogden & Richards (1923 : 11) :

Illustration

Figure 1 : Triangle sémiotique d’après Ogden & Richards (1923).

La relation entre A et C, autrement dit la relation de référence entre une expression linguistique et l’objet désigné, est généralement considérée comme indirecte (rendue par les pointillés), tandis que les relations AB ← 21 | 22 → et BC sont présentées comme plus fondamentales du processus de signification (cf. conception transitive supra). D’un auteur à l’autre, les conceptions, extensions du phénomène et terminologies peuvent sensiblement varier. Ces variations importent cependant peu pour notre propos19. Ce schéma « traditionnel » du processus de signification représente bien la relation triadique déjà examinée par les philosophes au cours de l’histoire et que résume, de manière concise, la maxime scolastique vox significat [rem] mediantibus conceptibus (Lyons 1977 : 96)

*

La question du sens et de la référence, ainsi que de leurs notions voisines, est aujourd’hui très marquée par ces influences antérieures à fondement logico-philosophique. Afin de mettre un peu d’ordre parmi ces termes diversement employés par les philosophes (Lyons 1977 : 174), nous proposons ci-dessous un récapitulatif des notions les plus répandues de nos jours et de leur(s) acception(s) en sémantique référentielle, à l’égard desquelles, pour certaines, nous avons déjà pris quelque distance méthodologique que nous expliciterons de manière détaillée dans le bilan qui clôt cette section (§2.4).

Le sens d’un signe est considéré comme un contenu mental, qui est diversement appréhendé en termes de concept, signifié, intension, compréhension ou encore référence (sic) virtuelle (cf. Milner 1982 : 10). Dans la plupart de ses acceptions, il sert à déterminer l’objet qui « tombe » sous lui, il indique son « mode de donation » (Frege 1892=1971). Ce contenu est souvent envisagé en termes de conditions, par exemple chez Milner (ibid.), qui le définit comme « un ensemble de conditions que doit satisfaire un segment de réalité pour pouvoir être la référence d’une séquence où interviendrait crucialement l’unité lexicale en cause ».

La dénotation est la capacité pour un lexème de délimiter un certain nombre d’objets qui satisfont à son sens. Elle détermine l’extension, l’étendue, ou encore le denotatum du lexème (Lyons 1977 : 207), c’est-à-dire l’ensemble des objets auxquels le lexème peut s’appliquer correctement20. ← 22 | 23 → Chez Frege, la notion de dénotation (traduction de Bedeutung) s’applique non pas aux unités lexicales, mais aux noms propres, autrement dit aux désignateurs, et consiste en l’objet ainsi désigné.

La référence d’un signe consiste en la relation de désignation effective entre un signe linguistique et un objet extra-linguistique. C’est une notion dépendante de l’acte d’énonciation, contrairement à celles de sens ou de dénotation (du point de vue lexical) (Lyons 1977 : 176). Dès lors, la référence n’est pertinente que dans des contextes d’actualisation de la parole, c’est-à-dire qu’elle ne s’applique qu’à des occurrences d’expressions utilisées en contexte. Par opposition à la référence virtuelle, Milner (1982 : 10) nomme référence actuelle ce « segment de réalité associé à une séquence ». On dote généralement l’acte de référence d’une visée identificatoire d’un objet de la réalité (e.g. Lyons 1977 : 177, Charolles 2002 : 9).

Le référent est donc l’objet extralinguistique qui correspond potentiellement ou effectivement – selon les écoles – à une expression référentielle. Pour certains (entre autres Frege, cf. supra et Russel (1919 : chap. XVI)), seuls peuvent être appelés référents les objets appartenant au monde environnant. A l’inverse, d’autres considèrent que l’acte de référence présuppose l’existence du référent (cf. Searle, supra) : « [d]ès lors que quelqu’un parle de quelque chose cela suffit pour que celles et ceux à qui il s’adresse soient mis en demeure de supposer que cette chose existe […] » (Charolles 2002 : 32). Pour contourner la difficulté posée par les expressions sans corrélats extra-linguistiques, l’alternative adoptée est la notion de possible (êtres, univers ou mondes), rendant compte de l’existence du référent dans « au moins une version du monde » (ibid. : 36).

2.3 Référence et prédication

Depuis les apports de la logique frégéenne, on oppose généralement les expressions référentielles, destinées à référer à (ou identifier) ce dont on parle, aux expressions prédicatives, qui servent à assigner des propriétés particulières à cet objet identifié (Lyons 1977 : 23). On dit des ← 23 | 24 → secondes qu’elles prédiquent sur un référent ou que par leur biais des propriétés sont prédiquées à propos d’un référent :

(7) Chopin était polonais (Charolles 2002 : 23)

Dans l’exemple (7), le locuteur réfère à un individu particulier au moyen du nom propre Chopin, auquel il attribue la propriété d’être polonais. On dit du SN Chopin qu’il sert de support à la prédication (ou de thème au propos) (ibid.).

Bien que Frege ait formalisé cette bipartition, c’est en fait à Aristote (Organon) qu’on doit la distinction entre sujet et prédicat : le sujet et le prédicat sont les deux termes (< du latin terminus, i.e. les éléments terminaux de l’analyse logique, par opposition à l’acception linguistique) qui entrent en relation pour former une proposition. A travers la notion de prédicat, Aristote vise à établir une relation par rapport à laquelle se situe le sujet. Une proposition est envisagée, dans cette perspective, de manière essentiellement binaire : les termes y représentent, respectivement, ‘le sujet’ et ‘ce qu’on dit du sujet’.

Dans la logique classique néanmoins, les expressions se répartissent plutôt selon leur individualité ou leur généralité (e.g. Arnauld & Nicole 1662=1874 : ch. VI, voir supra §2.2), i.e. les noms propres exprimant une idée singulière vs les termes communs marquant une idée générale à laquelle correspond un ensemble d’individus. La nouveauté de Frege est de formaliser le prédicat comme un élément non saturé, nécessitant un objet qui « tombe sous le concept ».

La distinction entre sujet et prédicat est régulièrement transposée au plan syntaxique sur celle entre SN sujet et SV, dont l’association constitue une proposition simple (Lyons 1977 : 430). Cette analyse bi-partite de la phrase est profondément ancrée dans la grammaire traditionnelle et elle est même considérée comme un phénomène universel :

There must be something to talk about and something must be said about this subject of discourse once it is selected […]. The subject of discourse is a noun. As the most common subject of discourse is either a person or a thing, the noun clusters about concrete concepts of that order. As the thing predicated of a subject is generally an activity in the widest sense of the word […] the verb clusters about concepts ← 24 | 25 → of activity. No language wholly fails to distinguish noun and verb though in particular cases the nature of the distinction may be an elusive one. (Sapir 1921: 117)21

Il n’est cependant pas rare de rencontrer des faits échappant à cette distinction. On peut prendre à témoin les énoncés dits « impersonnels » :

(8) j’aimerais bien aller en Ecosse mais bon il pleut toujours (oral, ofrom)

Il est inconcevable de sélectionner un objet auquel appliquer le prédicat ‘pleuvoir’ : un tel énoncé exprime tout simplement un procès sans agent. A l’inverse, un SN peut constituer à lui seul une énonciation22, sans faire l’objet d’une quelconque prédication :

(9) – Attention ! Vos gants ! s’écriait Mme Tison. Trop tard. Le rouge à lèvres avait laissé sa vilaine traînée… (Garat, A.-M., Pense à demain, 2010 < Frantext)

Dans l’exemple ci-dessus, une locutrice dirige l’attention de son allocutaire et la met en garde contre une situation implicite dans laquelle est impliqué le référent (ses gants) : elle invite à adopter une attitude particulière à l’égard de ce dernier – explicitée via l’interjection Attention ! – sans pour autant lui octroyer une propriété particulière. Nous aurons l’occasion de revenir infra (§3.1) sur d’autres problèmes que soulève cette approche binaire.

Là où Aristote se concentre sur ce qui est prédiqué du sujet, peu importe le nombre d’objets impliqués, la logique moderne conçoit les prédicats comme mettant en relation un certain nombre d’individus :

(10) Chopin a composé des valses (Charolles 2002 : 24) ← 25 | 26 →

Dans cet énoncé, on peut considérer, outre l’attribution à ‘Chopin’ de la propriété de ‘composer des valses’, que l’expression prédicative a composé met en relation un individu (‘Chopin’) avec ‘un ensemble de valses’. Le calcul logique des prédicats élaboré par Frege vise à formaliser en ces termes la structure interne des propositions simples. Dans la tradition logique atomiste et empiriste, le calcul des prédicats est considéré comme représentant correctement la forme logique sous-jacente des énoncés linguistiques par la mise en correspondance de celle-ci avec la structure des états-de-choses dans le monde réel (Lyons 1977 : 147–148). Depuis la naissance du calcul des prédicats, on distingue – quantifieurs mis à part – les noms des prédicats, les premiers référant à des individus, les seconds se présentant comme des opérateurs au moyen desquels on peut construire une proposition à partir des noms. Une proposition simple se traduit par une fonction appliquée à son ou ses argument(s), les noms servant d’arguments et le prédicat de foncteur. Par exemple, on peut rendre par la notation G(j) l’énoncé John est grand, où j représente l’individu ‘John’ et G le prédicat ‘grand’. Selon le nombre d’arguments que requiert un prédicat, celui-ci est qualifié d’unaire (ou monadique), de binaire (ou dyadique), de ternaire (triadique), etc. Ainsi, la proposition ‘x aime y’ se notera A(x, y) (ibid. : 149). Au plan syntaxique, cette vision qui considère le verbe comme le noyau autour duquel gravitent les autres constituants se retrouve par exemple dans la théorie de la valence de Tesnière (1959).

Quelle que soit l’approche choisie, il n’en demeure pas moins que la catégorie nominale est clairement associée à la fonction référentielle, tandis que la catégorie verbale est liée à la fonction prédicative. Il a néanmoins été remarqué que certains SN ne manifestaient pas dans tous les contextes une fonction référentielle. Lyons (1977) illustre cela à partir de l’énoncé suivant, qui peut s’analyser de la même manière dans sa version française :

(11) Giscard d’Estaing is the President of France (p. 185)

Dans une première interprétation de l’énoncé, on peut attribuer à l’individu ‘Giscard d’Estaing’ la propriété ‘président de la France’23. Le SN ← 26 | 27 → the President of France n’a pas pour vocation de référer à un individu, mais bien de prédiquer quelque chose de l’individu nommé Giscard d’Estaing, d’où une interprétation prédicative pour ce SN. A ce titre, ce prédicat peut être remplacé par un autre de même sens, par exemple le SV gouverne la France (Apothéloz 1995a : 26). Mais l’énoncé (11) peut être interprété différemment : la copule be permet une lecture équative, établissant une relation d’identité entre deux individus, le SN the President of France induisant dès lors une interprétation dite référentielle24. Dans ce cas, les SN de l’énoncé sont interchangeables et le déterminant défini est obligatoire en français, tandis que ce n’est pas le cas dans la lecture prédicative (ibid.). La distinction entre emplois « attributif » et « référentiel » a fait l’objet de nombreuses discussions et critiques (entre autres Kleiber 1981, Récanati 1983, Galmiche 1983) qui n’aboutissent pas à un consensus mais qui ont le mérite de montrer que les SN sont susceptibles de questionner la relation entre rôles référentiel et prédicatif. Quoi qu’il en soit, il en résulte que la frontière n’est pas directement transposable à partir de la syntaxe, chaque occurrence en contexte requérant un traitement particulier.

2.4 Bilan

Il ressort de cet exposé des notions fondamentales en matière de référence un certain nombre de postulats sous-jacents qui restent solidement ancrés dans la tradition sémantico-référentielle telle qu’elle est pratiquée de nos jours :

a) Les expressions référentielles ont des corrélats extralinguistiques réels (ou virtuels) préexistant dans le monde ou dans l’une de ses versions possibles.

b) Pour qu’un acte de référence soit réussi, les référents doivent vérifier le sens de l’expression (le sens étant appréhendé en termes de ← 27 | 28 → conditions de satisfaction), autrement dit, les attributs exprimés doivent être jugés vrais du référent.

c) Les expressions référentielles sont vouées à identifier un référent bien déterminé.

Néanmoins, un certain nombre de faits linguistiques posent des difficultés à l’égard de ces postulats, parmi lesquels ces deux exemples attestés tirés de l’écrit :

(12) En revanche, ce que vous pouvez faire pour limiter la consommation journalière (et cette recommandation concerne l’ensemble de la famille), c’est préparer les desserts avec des édulcorants. (M. Montignac, Je mange donc je maigris !, p. 186)

(13) Constantinople, 1919. Cris, vociférations. Effluves de tabac turc, vapeurs d’alcool. Castagne. Un bar un peu glauque, des marins français d’un côté, des Anglais de l’autre. De temps en temps, ça explose. Bagarre générale. (Verlant, Gainsbourg, p. 11 (incipit))

L’exemple (12) illustre un procédé de référence à l’acte d’énonciation lui-même (l’acte de ‘recommander’), en cours de réalisation, en même temps qu’au contenu de cet acte (ce qui est recommandé) dont la caractérisation est en suspens au moment de la désignation. En effet, l’information pertinente de l’objet visé n’est délivrée que via le second mouvement de la construction pseudo-clivée, à savoir ‘préparer les desserts avec des édulcorants’25. Cet exemple démontre bien la nature construite de l’objet considéré, qui est le fruit du discours en cours produit par le locuteur dans un contexte particulier (conseil diététique). Il paraît dès lors peu vraisemblable de considérer ce référent comme préexistant au discours, dans un monde réel ou alternatif.

L’exemple (13) contient pour sa part un désignateur vague, le pronom démonstratif ça. Le référent en question émane du contexte, à savoir une scène d’ambiance à construire au moyen d’une énumération de SN. Ce « quelque chose » qui explose, à interpréter à partir ← 28 | 29 → de l’atmosphère décrite par l’auteur, est volontairement laissé dans le flou, sous-déterminé (cf. Corblin 1991)26.

Ces deux exemples mettent ainsi en évidence l’usage de désignateurs, en l’occurrence des démonstratifs dédiés à la référence indexicale, qui s’accommodent mal aux principes dégagés supra : d’abord, les objets auxquels il est fait référence au moyen des expressions ne préexistent pas, dans un quelconque monde, au discours, puisque c’est celui-ci même qui les crée (contra a). Dès lors, l’évaluation de la conformité de la description employée par rapport à un objet du monde devient caduque (contra b)27. Ensuite, il faut admettre l’existence de références à caractère sous-déterminé, comme l’illustre (13), auxquelles il est difficile d’assigner une identité, des attributs distinctifs ou des contours bien dessinés (contra c).

Ces deux exemples ne sont cependant pas singuliers. Au contraire, les discours attestent régulièrement des occurrences de ce type, si bien que l’on gagnerait en généralité à traiter tous les référents comme des objets de nature cognitive construits par le discours (plutôt qu’à multiplier les univers potentiels pour chaque nouvelle occurrence). C’est dans ce sens qu’un certain nombre de chercheurs ont réorienté la problématique de la référence vers la fin du XXe siècle. La fin de ce chapitre (§6) sera consacrée à ces questions. Avant cela, nous nous proposons d’examiner diverses tentatives de classement sémantique des référents. ← 29 | 30 →

3. Typologie des référents

Dans la description sémantique traditionnelle, les référents, en tant qu’objets appartenant au monde environnant ou à l’une de ses versions, relèvent de divers types ou catégories que certains auteurs ont tenté de mettre en évidence à partir de critères s’appliquant essentiellement à la réalité tangible. Par ailleurs, une idée communément partagée28, que l’on trouve par exemple dans les ouvrages grand public29, est qu’aux parties du discours correspondent des types d’objets caractéristiques, par exemple : la désignation d’êtres, d’individus ou de choses pour les noms ; l’expression d’actions, d’états, de manières d’être ou de devenirs pour les verbes. Si ces projections ont été révisées aussi bien au vu de faits typologiques (e.g. Croft 199130) que pour une langue particulière (e.g. Flaux & Van de Velde 2000) (e.g. l’existence de nombreux noms exprimant des quantités, des qualités, des procès, etc.), il n’en reste pas moins qu’elles sont souvent implicitement ou explicitement admises en grammaire ou en sémantique. L’une des typologies de référence en la matière est celle de Lyons (1977 : 438–452), ce dernier précisant toutefois qu’elles ne valent que pour une sous-classe de chaque catégorie syntaxique, autrement dit, pour les représentants considérés comme typiques de la catégorie. ← 30 | 31 →

3.1 Les ordres de Lyons

Afin de décrire la structure de la langue et les relations qu’entretiennent syntaxe, sémantique et référence, Lyons (1977) établit une typologie référentielle présentée comme intuitive (fondée sur un « naive realism », p. 442) à partir de ce que l’on peut observer dans le monde : il distingue à cet effet les entités de premier ordre, à savoir, les objets physiques discrets, tels que les personnes, les animaux et autres objets discrets inanimés. Au sein de ce premier ordre, il rappelle la différence entre les personnes, qui occupent une place privilégiée, et les autres types d’objets, différence qui se voit lexicalisée ou grammaticalisée dans la grande majorité des langues (ibid.). Néanmoins, les propriétés communes des objets du premier ordre sont jugées constantes du point de vue perceptif : ceux-ci s’inscrivent en effet dans un cadre spatio-temporel donné et sont publiquement observables (cf. les basic particulars de Strawson 1959). Dans le cadre d’un discours, on peut y référer et y attribuer des propriétés, actions qu’il est possible de représenter formellement en termes de calcul des prédicats du premier ordre (Lyons 1977 : 443). Lyons oppose à cette catégorie, supposée consensuelle, celles, plus complexes, des entités de deuxième et troisième ordres. Parmi les entités de deuxième ordre, il fait figurer les événements, processus, états-de-choses, etc., eux aussi situés dans l’espace-temps, en ce qu’ils sont dits pouvoir se produire (par opposition à la capacité d’exister des éléments du 1er ordre). Bien qu’on puisse y référer, dans certaines langues, à la manière des individus (par exemple au moyen de nominalisations, telle qu’une explosion, une réunion, etc.), elles représentent plutôt des constructions perceptibles et conceptuelles : tandis qu’un même objet physique discret ne peut se trouver en plusieurs endroits au même moment – ce qui suppose pour celui-ci un principe de continuité spatio-temporelle – une entité de deuxième ordre telle qu’un événement peut se produire au même moment dans plusieurs endroits différents. La distinction entre une même situation et le même type de situation, sa contrepartie générique, est donc moins claire que pour un objet physique. Ces critères semblent faire consensus, selon Lyons, « within the metaphysical framework of naive realism » (p. 444). Enfin, le troisième ordre comprend les entités abstraites représentées entre autres ← 31 | 32 → par les propositions, situées hors de l’espace-temps (ibid.). Celles-ci se distinguent à leur tour des entités de deuxième ordre par leur caractère non observable et par le fait qu’on ne peut pas dire d’elles qu’elles se produisent ou se passent, ni dans l’espace ni dans le temps. Lyons les caractérise ainsi :

Third-order entities are such that ‘true’, rather than ‘real’, is more naturally predicated of them ; they can be asserted or denied, remembered or forgotten ; they can be reasons, but not causes ; and so on. In short, they are entities of the kind that may function as the objects of such so-called propositional attitudes as belief, expectation and judgement (p. 445).

Selon les propos de Lyons, on peut référer aux entités de troisième ordre notamment par le biais de nominalisations lexicales (par exemple en français, un jugement, un raisonnement, etc.), cependant distinctes de celles utilisées pour le deuxième ordre. Au sein de cette typologie, Lyons propose de considérer les entités du premier ordre comme entités par excellence, par opposition à celles des deuxième et troisième ordres, dont la conception se fait à partir des premières et dont les possibilités de référence dépendent de la structure de chaque langue (ibid.). Pour en revenir aux relations entretenues entre syntaxe et sémantique, Lyons renomme ce qu’on appelle généralement noms concrets par noms de premier ordre, qu’il considère être les noms les plus typiques (e.g. garçon, chat, table, etc.). Les noms de deuxième et troisième ordres sont souvent reconnaissables par leur caractère dérivé (arrivée, étonnement, etc.), bien que certains lexèmes simples puissent également être typiques de ces ordres, comme, respectivement, état, raison ou idée (p. 446).

Lyons (1977) se dit conscient de la nature naïve de sa typologie vouée à une première approximation. Celle-ci n’a d’ailleurs échappé aux critiques (Apothéloz 1995b, Rastier 200431). Depuis, de nombreux chercheurs se sont efforcés d’examiner plus en détail la problématique, par exemple en révisant la typologie des rôles sémantiques traditionnels ← 32 | 33 → (Croft 1991), la catégorie nominale (e.g. Flaux et al. 1996, Flaux & Van de Velde 2002, Huyghe 201532), les référents de type événementiel (Van de Velde 2006) ou autres objets « abstraits » (Asher 1993, voir infra §3.2). Il n’en demeure pas moins que la typologie intuitive de Lyons sert de fondement à de nombreux ouvrages en linguistique33, ou à des projets d’envergure comme WordNet34 et EuroWordNet35, bases de données lexicales respectivement pour l’anglais et multilingue (une dizaine de langues européennes) utilisant des ontologies qui projettent sur les parties du discours des types univoques selon les ordres ci-dessus, dans le but de « construire une représentation conceptuelle des référents » (Rastier 2004 : 11).

Mais le problème que pose ce genre d’ontologie est que tout un ensemble de faits linguistiques résiste à ces catégorisations :

(14) L’intolérance des tolérants existe, de même que la rage des modérés (Hugo, Les Travailleurs de la mer, 1866, p. 118 < TLFi36)

(15) Et rappelle-toi que nous sommes ta famille, à présent, ta vraie famille (Queffélec, Les Noces barbares, 1988 [1985], p. 201 <TLFi)

L’exemple (14) montre que la propriété d’exister peut être octroyée à des objets autres que des individus discrets et perceptivement stabilisés (« 1er ordre »). De la même manière, difficile de considérer que la famille évoquée en (15) constitue un objet abstrait indépendant de l’espace-temps, comme l’induirait l’adjectif vraie. On voit par ailleurs que la notion de vrai/faux en langue ne s’applique pas exclusivement à des propositions, au sens philosophique du terme ; en d’autres mots, elle ne situe pas le contenu d’un énoncé par rapport à son adéquation au monde, mais elle prédique un degré de conformité par rapport à une norme préconçue (Berrendonner 1985), en l’occurrence, le concept de ← 33 | 34 → famille tel qu’il devrait être pour le locuteur. La prise en compte de tels énoncés nous pousse à examiner davantage les indices linguistiques reflétant la manière dont les objets-de-discours sont catégorisés par les locuteurs, plutôt que de tenir pour acquis certaines catégories établies sur la base de l’observation du monde environnant.

3.2 Deuxième et troisième ordres : tentative de classement

Selon Lyons, les entités des deuxième et troisième ordres posent davantage de problèmes de traitement que celles du premier ordre. En effet, toute une littérature s’est interrogée sur la question du statut des objets de ce type. Vendler (1967, 1970) distinguait déjà, notamment à partir de la manipulation de prédicats sélectionnels (containers) sur des sentential nominals37, les événements des faits et des propositions : les tight containers (e.g. to occur, to take place, to begin, to last, etc.) se combinent avec des arguments de type événement, les loose containers (to be unlikely/certain, to surprise, to cause, etc.) avec des faits (Vendler 1967), enfin certains containers (to believe, to deny, etc.) sont spécifiques aux propositions (Vendler 1970). L’idée est que si deux types de nominals manifestent une distribution différente à l’égard des containers, ils réfèrent à des types sémantiques distincts.

Asher (1993) se propose d’affiner la typologie de Vendler, en la situant notamment sur une échelle d’immanence mondaine (world immanence spectrum), fondée sur des critères métaphysiques : les entités nommées eventualities (événements, états, activités, accomplis-sements, achèvements) se présentent à l’extrémité du pôle « concret » en vertu de leurs propriétés spatio-temporelles, de leurs effets causaux et de leur contingence (i.e. le fait d’être susceptible de se produire). A l’opposé, les entités abstraites de type propositions ne manifestent pas ces caractéristiques : elles existent indépendamment de l’espace-temps dans tous les mondes possibles et ne sont pas dotées d’un potentiel causal. Les entités « factuelles » (faits, possibilités, situations, états de choses) se situent ← 34 | 35 → pour leur part entre les deux pôles d’immanence, manifestant des propriétés tantôt propres aux événements, tantôt propres aux propositions (Asher 1993 : 32). Asher se fonde également sur des critères linguistiques pour l’anglais tels que l’aspect (perfect vs imperfect) et la formes des expressions (constructions en that…, en –ing, nominalisations, etc.), mais surtout, à la manière de Vendler (cf. supra), sur les contextes compatibles avec les objets abstraits (p. 16–22). Ci-dessous, la distribution du container believe, qui sélectionne a priori un objet de type propositionnel, illustre une distinction sémantique entre les arguments du verbe dans chacun des exemples :

(16) Sam believed that Fred hit Mary. (p. 22)

(17) *Sam believed Fred’s hitting Mary. (ibid.)

Selon Asher, la construction verbale en that est compatible avec un verbe d’attitude « propositionnelle », contrairement aux « derived nominals » en –ing, « that intuitively denote events » (ibid.). L’auteur observe notamment l’usage des anaphores, à ses yeux particulièrement aptes à refléter de telles distinctions sémantiques :

(18) ?[The destruction of the city]i took several hours. Fred hadn’t believed iti when he had first heard about iti. (p. 36)

(19) [The destruction of the city]i took several hours. Fred hadn’t believed that iti could happen. (ibid.)

L’anomalie ressentie en (18) résulte aux yeux d’Asher d’un « clash » de contraintes, le verbe believe requérant un objet propositionnel tandis que la nominalisation renvoie forcément à un événement38. Si l’on rétablit un container compatible avec un événement comme en (19), l’anomalie disparaît. Toute une série de travaux recourt à la typologie d’Asher et l’applique à des données de langues diverses, entre autres ← 35 | 36 → Gundel et al. (2003) pour l’anglais39, Consten et al. (2007 : 93) pour l’allemand40 et Amsili et al. (2005) pour le français41.

Amsili et al. (2005) mentionnent, parmi les containers (ou conteneurs) d’événements en français, des verbes comme arriver, se produire, avoir lieu, se passer, assister à, être témoin de, manquer, rater, où l’événement s’exprime au moyen d’un argument (pro)nominal sujet ou objet42 :

(20) La chute de Marie / ça s’est produit(e) alors que le directeur arrivait. (Amsili et al. 2005 : 18)

(21) Tout le labo a assisté à la chute de Marie / à ça. (ibid.)

Les propositions, quant à elles, se manifestent essentiellement sous la forme d’une subordonnée complétive d’un verbe d’attitude « propositionnelle » du type croire, penser, prétendre, etc. :

(22) Jean croit que Marie est tombée. (ibid. : 20) ← 36 | 37 →

Quant aux faits43, ils se distinguent notamment des propositions par la reconnaissance de leur authenticité. Dès lors, ils sont souvent exprimés via des compléments de verbes comme savoir que, regretter que, se souvenir que, prouver que, il est vrai que, etc. ou sujets de verbes du type surprendre, énerver, décevoir, etc.44 :

(23) Léa sait que Marie est tombée. (ibid. : 22)

(24) Que Marie soit tombée a surpris tout le monde. (ibid.)

Dans certaines situations, les auteurs remarquent qu’un type d’objet donné peut se voir « coercé » (Pustejovsky 1995, Lauwers & Willems 2011). Le phénomène de coercition se manifeste lorsque les propriétés sémantiques (lexicales, aspectuelles, etc.) d’une unité entrent en contradiction avec les traits inhérents de l’élément effectivement sélectionné. Il en résulte une modification (par accommodation ou encore forçage) de la nature sémantique sur ce dernier. Dans l’approche en question, c’est le container qui impose un changement de type conforme pour l’interprétation de son argument :

(25) Pierre a été surpris par l’arrivée de Jean. (Amsili et al. 2005 : 26)

Dans cet exemple, le conteneur surprendre est supposé contraindre l’expression de l’agent (l’arrivée de Jean) à être interprétée comme un fait, « le fait que Jean soit arrivé » (ibid.) plutôt que ce qu’il devrait théoriquement représenter à l’origine, à savoir un événement.

A nos yeux, les traits sélectionnels imputés aux containers en question semblent trop rigides pour décrire les faits réellement mis en ← 37 | 38 → œuvre par les usagers en contexte. En effet, la manipulation des containers retenus se montre peu compatible avec l’idée de diversité des emplois, mais aussi avec la polysémie inhérente des unités lexicales : la plupart possèdent différentes acceptions et constructions conventionnelles, d’ailleurs répertoriées dans les usuels lexicographiques « grand public ». Certaines significations sont ainsi tout à fait compatibles avec des expressions référant à des entités réputées de « 1er ordre », comme en témoignent ces exemples donnés dans les dictionnaires45 :

(26) Le lendemain de son mariage, il dut descendre dans le salon à l’heure du déjeuner et se produire devant une douzaine de personnes (Feuillet, Mariage monde, 1875, p. 91 < TLFi)

(27) […] il est prudent comme un gendarme qui veut surprendre un braconnier (Murger, Nuits hiver, 1861, p. 77 < TLFi)

Ces acceptions étant visiblement courantes pour les usagers de la langue, il n’y a pas de raison de postuler un phénomène de « coercition » à partir d’une signification « première », pour expliquer la polysémie à l’œuvre : le référent de il n’est pas reformaté comme un événement, ni celui du SN un gendarme comme un fait. Aussi sommes-nous d’avis que les significations attribuées aux containers concernés sont moins spécifiées que le revendiquent les adeptes de la méthode.

Par conséquent, la capacité de ces derniers à discriminer des sous-types de référents « abstraits » (des ordres « supérieurs ») nous paraît discutable. Ici également, les containers ne nous semblent pas à même de révéler des types univoques :

(28) Notre mère, qui avait raté sa vocation de surveillante pour centrale de femmes, se chargea de veiller à sa plus stricte application (Bazin, H., Vipère, 1948 < TLFi). ← 38 | 39 →

Il ne nous paraît pas très intuitif de catégoriser la « vocation » d’une personne comme un « événement ». Même genre de réaction ci-après, où le type « factuel » imposé par le container à l’objet du SN le sommeil n’est pas très convaincant46 :

(29) Je fis en me couchant d’autres réflexions qui me parurent conduire à pouvoir expliquer tout ce qui m’était arrivé par des moyens naturels. Le sommeil me surprit au milieu de ces raisonnements. (Potocki, Manuscrit trouvé à Saragosse, 1815 < TLFi)

En fait, nous avons montré dans un travail antérieur à partir de données en français parlé spontané (Johnsen 2010) que les locuteurs, dans leurs actes de référence, ne semblent pas établir de telles distinctions entre les objets. En français parlé, ce sont surtout les pronoms sous-spécifiés et non-catégorisants ce/ça qui renvoient aux objets qui ne possèdent pas d’attribut de dénomination propre :

(30) à cinq heures de l’après-midi, faut te mettre dans la tente parce que là, tu as les moustiques qui viennent partout. Donc ça c’est l’horreur. (oral, pfc < Johnsen 2010 : 153)

Au vu de (30), on constate tout d’abord que tous les prédicats ne sont pas reconnus comme des containers discriminants susceptibles de révéler un type ad hoc, comme ici ‘être l’horreur’, du moins, celui-ci n’apparaît dans aucune « liste » proposée par les promoteurs. Pour déterminer le type de référent, on peut tenter de se reporter à l’expression qui a permis d’introduire l’objet, à savoir la construction verbale (désormais CV) tu as les moustiques qui viennent de partout : mais comment juger si l’invasion de moustiques invoquée est perçue comme un événement, un fait ou une proposition ? Tout bien considéré, une telle interprétation analytique paraît superflue. A nos yeux, la productivité des formes sous-spécifiées ce/ça tient en partie au non-marquage du trait d’individuation, qui ← 39 | 40 → suggère au contraire une certaine indétermination catégorielle (ibid.). Par ailleurs, d’après les données typologiques de Corbett (1991), aucune langue ne coderait des oppositions sémantiques de ce genre au moyen de pronoms (Fraurud 1992 : 31, Cornish 1999 : 82).

Il faut donc reconnaître que l’objectif des typologies proposées supra est de dégager des critères propres au domaine de la métaphysique, mais que ceux-ci, au-delà des emplois considérés comme « typiques », sont difficilement applicables aux phénomènes référentiels à l’œuvre dans les usages véritables des locuteurs. Du reste, les adeptes de la démarche semblent eux-mêmes conscients de ses limites47 :

It [the anaphora test] shows that there is an unexpected fluidity to the typing in the typology of abstract objects and suggests that at a more fundamental level, many distinct types of natural language metaphysics may be very similar, if not identical. (Asher 1993 : 40)

3.3 Objets « indiscrets »

A l’opposé de ces modèles logico-sémantiques, un certain nombre de travaux (Berrendonner 1990a, 1994, Apothéloz 1995b, Apothéloz & Béguelin 1995, Corminboeuf 2011, Johnsen 2013 et Berrendonner 2014) mettent en évidence la nature malléable et hybride des référents du discours à travers l’usage des expressions référentielles. Berrendonner (1994) appelle narquoisement objet indiscret, par opposition à une vision discrète et rigide du monde, le résultat d’une « indifférenciation » référentielle, autrement dit, la référence à « un tout hybride, polymorphe et logiquement sous-spécifié » (p. 217). On peut relever différentes situations impliquant ce type d’objets. L’exemple ci-dessous illustre le cas d’une expression activant un objet « attracteur » (Berrendonner 1990a), c’est-à-dire susceptible d’évoquer toute une constellation d’objets qui lui sont associés : ← 40 | 41 →

(31) Manifestation à Bourg : le lynx descend dans la rue (presse, Le Progrès < ibid. : 154)

Le SN le lynx désigne dans cet exemple non pas l’animal mais, par métonymie, les éleveurs furieux des ravages causés par le lynx. Ce dernier représente la cause de la protestation par les manifestants. Mais on aurait tort de réduire la métonymie à un simple déplacement référentiel. L’emploi du SN le lynx permet au contraire de condenser et d’évoquer tout un « feuilleton » dont l’animal est le sujet : des discours antérieurs à caractère axiologique, un ensemble d’événements ou de positions le concernant (par ex. sa protection, sa réintroduction, la chasse, etc.) et bien entendu, ses opposants. En tant qu’attracteur, il fonctionne comme « représentant pour tout un micro-secteur de connaissances » (ibid. : 155).

Apothéloz (1995b) se penche sur le cas de nominalisations lexicales, réputées pour leur polysémie, susceptibles d’évoquer soit un objet de type procès, soit l’un de ses ingrédients :

(32) Il leur fallait manger maintenant dans des gargotes, pour quelques sous, parmi la crasse et la vulgarité, une nourriture qu’il ne supportait pas. Pour ces repas, il allait chercher Tonka, ponctuellement, comme s’il s’agissait d’un devoir. (R. Musil, Trois femmes < ibid. : 151)

Dans ce cas, le SN ces repas peut désigner aussi bien l’action de se nourrir que les mets évoqués. Mais la polysémie du nom ne donne pas forcément lieu à une réelle ambiguïté d’interprétation. Lorsque le contexte n’est pas discriminant, Apothéloz invoque la possibilité de « discerner soit un procès, soit l’un de ces ingrédients, soit encore une indifférenciation des deux » (p. 169). Cette « sous-spécification » met ainsi à mal la rigidité des échelles logico-sémantiques traditionnelles. L’existence de ce genre d’amalgames cognitifs reflète « une certaine latitude d’approximation dans la désignation » (Apothéloz & Béguelin 1995 : 258). Les référents évoqués dans les discours ressemblent de la sorte à des « agrégats polymorphes et traitables par les usagers comme de véritables objets gigognes » (ibid.).

Parmi la diversité des objets indiscrets, on peut encore relever l’existence de dualités, examinées par Berrendonner (1994) et (2014) ← 41 | 42 → ainsi que par Corminboeuf (2011). Il s’agit d’objets indiscrets qui se présentent comme « à la fois un et deux » (Berrendonner 2014 : 179).

(33) La famille royale passa un merveilleux été dans leur château persuadé(e/s) que rien ne pourrait leur arriver (oral, radio < ibid.)

Dans l’exemple ci-dessus, on identifie un individu collectif (la famille royale) à la classe de ses membres. Le caractère syntaxiquement lié du déterminant possessif dans leur château, malgré la marque de 6e personne, conduit à une interprétation coréférentielle plutôt qu’associative. Certains types de dualités semblent privilégiés dans ce genre d’indifférenciation : outre la relation collectif-classe, on peut mentionner les relations lieu-occupants (34), objet-dénomination (35), classe-type48 (36), particulièrement visibles à travers l’emploi de pronoms clitiques, relatifs ou de déterminants possessifs (Berrendonner 201449) :

(34) Il n’y a que Zürich à accuser un fort retard, résultat de leur manie de se cramponner désespérément à un réseau de tramways d’une lenteur désespérante (presse < ibid. : 172)

(35) Le prototype de l’anaphorique, c’est le pronom\ le pronom/ qui étymologiquement signifie mis à la place du nom\ (oral, conférencier < ibid. : 174)

(36) Le programme des maîtres devra être équilibré dans la semaine, ceci pour lui permettre des moments de préparation de ses cours. (circulaire < ibid. : 175)

Les indices en présence suggèrent de confondre les objets plutôt que de les envisager de manière distincte. Enfin, en regard de ces situations d’amalgame, relevons encore la situation inverse, sans doute moins routinisée, de fractionnement d’un même objet (Corminboeuf 2011) :

(37) Dès qu’on essaie de me ranger dans des cases, je suis trop nombreuses, on fait des crises de claustrophobie… (Motin, BD < ibid. : 476) ← 42 | 43 →

Le prédicat collectif nombreux, ici appliqué à la locutrice, autrement dit un individu, amène à concevoir celle-ci de manière fragmentée, c’est-à-dire comme décomposée en de multiples facettes.

Les faits d’« indiscrétion » présentés ici remettent clairement en question les typologies logiques existantes de même que la conception leibnizienne de l’identité qu’elles adoptent pour le traitement des référents du discours (Berrendonner 2014 : 169), à savoir que « deux objets sont identiques (= le même) s’ils possèdent exactement les mêmes propriétés, et sont nécessairement distincts s’ils diffèrent par au moins une propriété ». Les données observées montrent que les locuteurs disposent d’une marge de manœuvre qui leur permet de construire en discours des entités hybrides, fictives, sous-déterminées, etc. que les modèles référentialistes ne permettent pas de prévoir.

3.4 Bilan

Dans les tentatives de classification logique proposées, on constate que les distinctions établies se fondent sur des critères propres à la réalité environnante ou à une forme de métaphysique : propriétés perceptuelles, ancrage spatio-temporel (stabilité, contingence), relation de causalité, etc. Ces démarches semblent reposer sur un principe qui vient s’ajouter aux trois postulats de la doxa sémantique cités supra au §2.4 a)-b)-c) :

d) La structure du monde prédétermine la structure de la langue.

L’approche en question s’efforce de transposer les propriétés et le fonctionnement de notre univers sur la langue et à en mesurer la conformité. La démarche que nous proposons dans ce travail est résolument inverse : elle consiste à observer ce que les usages linguistiques nous révèlent sur la manière dont les locuteurs se représentent le monde (cf. infra §6.3.1). Ainsi, certaines distinctions sémantiques se reflètent à travers les faits attestés en discours : on remarque en effet que certains objets sont désignés, en contexte, au moyen d’un pronom personnel de 3e personne de type il/elle, alors que d’autres appellent de préférence un rappel au moyen de ce/ça : ← 43 | 44 →

(38) en Suisse si on croise euh le regard d’un homme euh qui par hasard euh | nous sourit parce que voilà il est sympathique puis qu’on sourit | _ | euh c’est tout | _ | on ça ça peut se très bien s’arrêter là euh | _ | on traverse le passage piéton et puis c’est bon (ofrom)

Cette opposition montre que les référents respectifs sont envisagés par les locuteurs sous des formats différents. Dans (38), l’emploi du clitique il indique que le locuteur réfère à un individu présenté comme porteur d’un nom qui le catégorise, en l’occurrence celui d’‘homme’ antérieurement mentionné, dont le clitique adopte par défaut le genre50. En revanche, les démonstratifs ça puis c’ ne présupposent pas la référence à des objets de type individué, dotés d’une étiquette nominale usuelle (Corblin 1991, Kleiber 1994a, Carlier 1996, Johnsen 2010). En effet, le contexte conduit à concevoir l’existence de référents aux contours vagues ; l’interlocuteur va interpréter la référence du pronom ça comme la situation type décrite, en l’occurrence, le contact établi entre deux personnes à travers leur sourire. Quant au c’ de la séquence c’est bon, qu’on peut paraphraser par c’est tout ou ça va, il évoque l’épisode contextuel décrit, auquel le locuteur nie toute suite éventuelle au moyen du prédicat.

Cet exemple attesté illustre ainsi la distinction entre individus nommables et objets non nommables (grosso modo la différence entre le 1er ordre et les ordres supérieurs de Lyons 1977) – « nommable » au sens où le locuteur choisit de présenter le référent comme porteur ou non d’une dénomination. D’aucuns relèvent en effet l’absence d’une dénomination courante pour certains objets :

Les actions, événements, etc., ne disposent pas de noms en propre. Ils n’appartiennent pas à une classe référentielle dont les individus portent le même nom. Opposés aux entités classifiées, qui sont en quelque sorte des « choses nommées », ils ne sont que des choses. (Kleiber 1994a : 24)

Ainsi, les pronoms ce ou ça (cf. infra 3e partie §2.1.2) seraient particulièrement idoines pour ce genre de référence. A travers l’exemple (38), nous ← 44 | 45 → soutenons l’idée que les faits linguistiques permettent de mettre en évidence la manière dont les locuteurs catégorisent et conçoivent les objets auxquels ils font référence (cf. infra §6.3 l’approche « fribourgeoise »). Par conséquent, en lieu et place des distinctions « métaphysiques » comme les « ordres » de Lyons, à fondement logico-philosophique et conçues sur la base d’une observation « naïve » de la réalité, nous privilégions une approche partant des usages. Apothéloz (1995b : 160) critique à cet égard la rigidité de ces modèles a priori qui ramènent les catégories référentielles à celles de la tradition logique et philosophique, dont l’objectif scientifique est distinct, et qui montrent leurs limites face à des faits empiriques mettant en jeu des phénomènes référentiels inclassables en ces termes. Dans le cadre des opérations de référence en discours, la langue est à remettre au centre de l’attention en vue d’étudier le « filtrage cognitif » qu’opèrent ses usagers pour parler du monde (Rousseau 1996). Ainsi, malgré les limites d’une conception linguistique de l’opposition concret-abstrait (e.g. Flaux et al. 1996, Wilmet 199651), celle-ci sert de fondement à la plupart des typologies sémantiques (entre autres Lyons 1977, Asher 1993, Flaux & Van de Velde 2002, Amsili et al. 2005, Consten et al. 2007). Or, elle est depuis longtemps remise en cause en linguistique :

Un des critères les plus usuels est le caractère « concret » ou « abstrait » du sens, l’évolution étant supposée se faire du « concret » à l’« abstrait ». Nous n’insisterons pas sur l’ambiguïté de ces termes hérités d’une philosophie désuète52. (Benveniste 1966 : 298)

A nos yeux, les critères retenus à partir de l’observation du monde sont peu appropriés à la description des phénomènes de référence. En effet, on en revient au vieux et vaste débat sur l’arbitraire du signe, qui remet en cause la conception de la langue comme simple nomenclature de la réalité, calquant ses oppositions sur celle-ci : chaque langue possède son ← 45 | 46 → propre système de signifiés. Le fait que les langues ne « découpent » pas le monde chacune de la même manière montre ainsi une certaine autonomie de leur part par rapport à celui-ci (cf. les différences bien connues dans la désignation des diverses nuances du spectre des couleurs dans des langues distinctes ou le système des noms de parenté dans différentes langues). En témoigne l’impression fréquente que telle notion dans sa langue maternelle ne se traduit pas aisément dans une autre langue, parce qu’elle contient des traits dont l’autre langue ne rend pas compte53, ces contrastes reposant notamment sur des représentations socio-culturelles distinctes.

Or, en établissant une « grammaire du réel » (Apothéloz & Béguelin 1995), c’est-à-dire en cherchant dans le monde les propriétés que doit satisfaire un référent pour porter tel nom, la sémantique admet le principe de nomenclature du réel pourtant depuis longtemps remis en cause. Plutôt que de rechercher les distinctions sémantiques dans le fonctionnement du monde, il nous paraît plus pertinent de dégager celles-ci à partir des manifestations d’une langue. Souvent cantonnée à l’étude du « système », la sémantique, a fortiori la sémantique référentielle, aurait à notre sens beaucoup à gagner de l’observation des faits en contexte, pour cerner l’invariant des expressions effectivement utilisées, dans une visée de généralisation. Par définition, l’examen des procédés référentiels dépasse forcément le domaine du « système » pour gagner celui de « l’usage du système ». En effet, dès lors que l’on s’intéresse à l’acte de référence, il s’avère essentiel de tenir compte de la « variété des conditions » (ibid.) dans lesquelles les sujets parlants agissent, domaine traditionnellement relégué à l’analyse pragmatique. De ce point de vue, les interlocuteurs ne sont pas réductibles à de « simples instances d’enregistrement et de reproduction » (ibid.) de la relation ← 46 | 47 → mot-chose, ils poursuivent des objectifs communicationnels variés qui interviennent dans leur manière de désigner les référents, comme on le verra infra (§6.3.6).

Un dernier aspect de ces typologies prête encore à discussion, à savoir la notion polysémique de proposition. Nous avons déjà attiré l’attention ailleurs (Johnsen 2010) sur les méprises qui résultent de cette polysémie. A l’origine, la notion est issue de la tradition logique avant de se répandre dans le domaine de la langue :

Le terme de proposition remonte aux grammaires logiques où il désignait toute construction minimale porteuse d’un jugement : l’association d’un sujet (ce dont on dit quelque chose) et d’un prédicat (ce que l’on dit du sujet). […] Progressivement, la notion de proposition s’est confondue avec celle de phrase pour désigner l’unité syntaxique et prédicative combinant un sujet grammatical et un groupe verbal. (Riegel et al. 2009 : 784–785)

On peut constater qu’en linguistique, elle s’emploie aussi bien en syntaxe qu’en sémantique, représentant respectivement l’association d’un sujet et d’un syntagme verbal, ou le contenu de cette même association, et assimilant parfois les deux niveaux.

Il faut également noter que le concept logique lui-même rencontre plusieurs emplois. D’abord, comme outil logique, la proposition est l’objet d’analyse du logicien : elle représente ce qui est exprimé par un énoncé déclaratif en vue d’un commentaire sur le monde, qu’on peut juger en termes de valeur de vérité. On peut dire dans ce cas d’une proposition qu’elle est vraie ou fausse conformément au modèle du monde dans lequel elle s’interprète. En outre, on a vu dans les typologies supra (§3.2) qu’une proposition donnée est supposée dénoter différents types de référent : pour mémoire, les auteurs évoquent tantôt un « événement », tantôt un « fait », tantôt… une « proposition » (!) lorsqu’elle complète un verbe d’attitude par exemple (comme la subordonnée en (22) (Jean croit que Marie est tombée). Cette circularité ne manque pas de causer une impression de confusion et il faut relever que la notion suscite du reste une grande controverse au sein même de la tradition logico-philosophique (Lyons 1977 : 141)54. Au vu de la confusion de ← 47 | 48 → niveaux d’analyse à laquelle elle peut mener, nous préférons donc nous en passer, autant que faire se peut, dans le cadre de la présente étude.

4. Les expressions référentielles : catégories majeures

L’acte de référence consistant à convoquer un référent dans le discours est rendu possible par l’usage d’expressions référentielles (supra §1). Afin d’avoir une vision d’ensemble des ressources linguistiques à la disposition des locuteurs, nous présentons ci-dessous une synthèse des débats en vigueur sur les catégories principalement concernées par les opérations de référence, parmi lesquelles les syntagmes nominaux (SN) et les pronoms personnels sont tenus pour représentatifs. Nous traitons des différentes catégories dans l’ordre suivant : d’abord les noms propres (Npr), qui, dépourvus de descripteur lexical, présentent un fonctionnement référentiel bien distinct des SN descriptifs, avec lesquels ils partagent toutefois la possibilité de se combiner avec toutes sortes de déterminants (§4.1). Nous distinguons ensuite les différentes sous-catégories de SN lexicaux, en fonction du déterminant impliqué car celui-ci renseigne, en tant qu’actualisateur (Bally 1932) ou mot révélateur du nom (Blanche-Benveniste & Chervel 1966 : 11), sur la manière dont est saisi un objet (son extensité, cf. ibid. : 12) et sur le type d’opération cognitive qu’il permet d’accomplir. Nous traitons ainsi d’abord du SN défini (§4.2), puis du SN démonstratif (§4.3). Nous faisons ensuite un détour par les pronoms personnels conjoints et disjoints (§4.4) qui contiennent l’instruction, comme les SN défini et démonstratif, de recruter un référent supposé accessible dans l’espace discursif commun. Ceci n’est pas le cas du SN indéfini (§4.5), que nous considérons en dernier, car il contribue à introduire un objet inédit dans cet espace. A ce titre, il se voit souvent exclu des expressions référentielles, conformément à l’approche philosophique voulant que référence implique identification (Gary-Prieur 2011 : 28), ou alors parce que du point de vue sémantique, il n’est pas considéré comme dépendant d’un contexte quelconque (e.g. Corblin 1987a : 14, Riegel et al. ← 48 | 49 → 2009 : 293). Nous partons au contraire du principe que dès lors qu’on envisage une opération de référence, toute expression référentielle, qu’elle réactive ou introduise un objet, nécessite la prise en compte d’un cadre de référence55. Précisons encore que nous laissons de côté un certain nombre d’expressions (les SN possessifs, les pronoms démonstratifs et indéfinis, etc.), car notre objectif est de fournir un bilan critique sur les expressions qui ont fait couler le plus d’encre dans les théories sur la référence, plutôt qu’un inventaire exhaustif des expressions référentielles. Pour terminer, nous discutons la pertinence de modèles à orientation cognitive (§4.6) qui classent les expressions référentielles sur des échelles établies sur les modalités de récupération du référent.

4.1 Les noms propres

Comme la problématique de la référence, le nom propre (désormais Npr) n’a pas fait l’objet d’un intérêt marqué de la part des linguistes avant la deuxième moitié du XXe siècle, du fait de sa marginalité par rapport à la conception du signe en vigueur, celle qui requiert la conception du signifié à travers une approche systématique et oppositive de la langue (Gary-Prieur 1994 : 3). Par contre, le Npr représente une notion fondamentale dans la tradition logique parce que c’est à travers lui que s’opère l’accès à l’individu singulier (cf. la notion d’idée singulière cf. Port-Royal supra §2.2). Dans ce sens logique, le Npr – parfois appelé nom singulier ou individuel (cf. Mill 1843=1988) – représente toute expression référentielle qui renvoie à un objet singulier (e.g. Frege 1892=1971), cf. pour rappel les exemples Socrate, soleil, par opposition au N homme, qui peut convenir quant à lui à un nombre indéfini de personnes. Dans cette perspective, ce n’est pas tant à l’emploi du Npr qu’on s’intéresse, mais plutôt au rapport du désignateur à l’individu, en tant ← 49 | 50 → qu’« opérateur d’individualisation » (Pariente 1973 cité par Gary-Prieur 1994 : 16). On comprend dès lors pourquoi les Npr « véritables » (Frege 1892=1971 : 103) tels que Socrate, Aristote, etc. ont servi de désignateurs typiques d’individus singuliers. C’est donc tout naturellement que l’analyse des logiciens repose sur l’observation de « propositions » (cf. supra §3.4) composées d’un Npr de ce type, évidemment sans déterminant et en position référentielle (Gary-Prieur 1994 : 16).

Malgré les contributions en linguistique ces dernières décennies (e.g. Le Bihan 1974, Kleiber 1981, Gary-Prieur 1994, Jonasson 1994, Laurent 201656), la tradition grammaticale s’inspire essentiellement de l’approche logico-philosophique57. Deux philosophes en particulier ont influencé la conception du Npr en linguistique, à savoir Mill (1843=1988) et Kripke (1972)58. Mill distingue, parmi les noms singuliers, les noms connotatifs (le premier empereur de Rome) des noms non connotatifs (Jean, Londres, l’Angleterre). Du point de vue grammatical, ces derniers coïncident avec ce que la tradition entend par nom propre. Chez Mill, la connotation représente l’ensemble des attributs impliqués par une expression et est assimilée à celle de signification :

[…] lorsque les noms fournissent quelque information sur les objets, c’est-à-dire, lorsqu’ils ont proprement une signification, cette signification n’est pas dans ce qu’ils dénotent, mais dans ce qu’ils connotent. Les seuls noms qui ne connotent rien sont les noms propres et ceux-ci n’ont, à strictement parler, aucune signification. (1843=1988 : 35)

La conclusion qu’on en tire à propos des Npr, c’est l’absence de signification qui les caractériserait et c’est généralement le seul aspect qu’on retient de la thèse de Mill, comme le déplore Gary-Prieur (1994 : 18–19).

De la même manière, Gary-Prieur regrette l’image simplificatrice qu’on dégage de la thèse de Kripke à propos des Npr et de leur rôle de désignateur rigide. Elle souligne que Kripke ne s’intéresse pas au ← 50 | 51 → Npr en soi, mais à la relation que celui-ci entretient avec un individu ainsi nommé, comme l’indique la notion de naming dans le titre de son ouvrage. D’après Kripke, il existe une relation de causalité entre l’emploi d’un Npr et un acte antérieur, le « baptême initial » (= naming), présupposé dans tout emploi ultérieur du Npr (Gary-Prieur 1994 : 19). Outre cette théorie causale, on retient généralement de Kripke la notion de désignateur rigide qu’il attribue aux Npr, dont la propriété serait de « désigner le même objet dans tous les mondes possibles » (ibid. : 20), par opposition aux désignateurs accidentels, à savoir les expressions descriptives (e.g. le président de la République) dont la référence est susceptible de changer selon le monde considéré. Cette définition, du fait de la confusion autour de la notion de mondes possibles propre au domaine de la logique, a parfois été réinterprétée, à tort, comme signifiant qu’un Npr renvoie toujours au même référent (ibid. : 22). Or, l’invariance de la référence aux mondes stipulés n’est valable, selon Kripke, que pour un même énoncé susceptible d’être interprété dans un monde hypothétique59. Cette idée entraîne parfois un autre malentendu lié précisément au contexte d’énonciation. En effet, cette indifférence aux mondes possibles est parfois traitée comme une indépendance au contexte d’énonciation60. A l’inverse, Gary-Prieur (1994 : 25) montre bien que la notion de naming (baptême) chez Kripke est étroitement liée à l’énonciation : un Npr n’est pas rigidement lié à un référent déterminé, c’est chaque occurrence de Npr qui est rigidement liée à son porteur en vertu d’un acte initial.

En somme, les théories de Mill et Kripke mettent le doigt sur des aspects pertinents du Npr, qui sont toutefois à réévaluer dans une ← 51 | 52 → approche linguistique. Gary-Prieur (1994) propose à ce titre un examen particulièrement minutieux dont pourraient s’inspirer les grammaires qui récupèrent les aspects simplifiés de la logique et dans lesquelles le Npr est présenté, sur le plan formel, comme généralement dépourvu de déterminant mais pourvu, à l’écrit, d’une majuscule initiale61 ; sur le plan sémantique, il y est décrit comme privé de signification et servant à identifier un individu particulier :

Le nom propre n’a pas de signification véritable, de définition ; il se rattache à ce qu’il désigne par un lien qui n’est pas sémantique, mais par une convention qui lui est particulière. […] Les noms propres s’écrivent par une majuscule (§99, a), sont généralement invariables en nombre (§§523–524), se passent souvent de déterminants (§588). (Grevisse & Goosse 2011 : §461)

Du point de vue distributionnel, s’il est vrai que les Npr ont la capacité d’apparaître en position de sujet sans déterminant62, cela ne représente nullement une contrainte : certains Npr sont systématiquement précédés de déterminants définis, comme les noms de pays, régions ou de cours d’eau (la Suisse, le Rhône)63 (Blanche-Benveniste & Chervel 1966), alors ← 52 | 53 → que d’autres s’emploient tantôt avec, tantôt sans déterminant64. En fait, à la suite de Kleiber (1981), Gary-Prieur souligne que la distribution des Npr ne se distingue pas de celle des N communs en général, car ceux-là admettent le même éventail de déterminants ou d’expansions du nom65, dont voici quelques illustrations :

(39) Qu’un Cercaire se tue face à la défaite, c’est compréhensible (La fée Carabine, Pennac < Gary-Prieur 1994 : 30)

(40) Il ne reconnaissait plus son Bernard (Les Faux-Monnayeurs, Gide < ibid. : 33)

(41) Marc disait vrai, elle en était persuadée. C’était bien le Garrett Jones qu’elle connaissait, vu à travers des lunettes très noires (La vérité sur Lorin Jones, Lurie < ibid. : 32)

Si les Npr ne reposent sur aucun signifié lexical inscrit en langue pour orienter leur interprétation, c’est que celle-ci est essentiellement une affaire de contexte. En effet, l’emploi d’un Npr est fortement lié à des situations d’énonciation particulières : il implique un acte de baptême antérieur66 ainsi que la reconnaissance tacite de cette convention dénominative par les interlocuteurs (Gary-Prieur 1994 : 28). A cette dépendance contextuelle s’ajoute l’arbitraire de l’acte de baptême (ibid. : 27), n’importe quelle entité étant susceptible de se voir attribuer n’importe quel Npr67 et la dénomination pouvant être remise en cause à loisir de la part ← 53 | 54 → des membres de la communauté en question, composée d’au moins deux individus y compris le locuteur. Blanche-Benveniste & Chervel (1966 : 27) invoquent d’ailleurs, pour marquer le caractère ancré dans la situation de parole, un « sème » [+locuteur] dans la signification d’un Npr.

Outre cet aspect par définition variable, une caractéristique proprement sémantique qu’on peut dégager des Npr consiste en ce que Kleiber (1981 : 342) appelle le prédicat de dénomination qu’il véhicule : l’emploi d’un Npr signifie que le référent désigné s’appelle /Npr/. Cette thèse du prédicat de dénomination est assez convaincante dans les cas où le référent est bien porteur du Npr, mais elle fonctionne cependant moins bien pour les emplois figurés du genre :

(42) Georges Sand est sur l’étagère de gauche (Fauconnier repris par Gary-Prieur 1994 : 35)

Dans ce cas, il faut distinguer le référent effectivement visé pour l’énonciation en cours (le livre) du référent initialement baptisé de la sorte (l’auteur nommée Georges Sand), qui intervient dans l’interprétation métonymique en question (ibid. : 35). La prise en compte du référent initial (ibid. : 29) est donc nécessaire à l’interprétation du Npr, qui se fonde sur la connaissance de celui-ci. Le référent initial représente ainsi l’individu auquel a été octroyé le Npr lors du baptême initial, identification qui intervient à titre de présupposé du Npr (ibid. : 28). Cet aménagement permet à Gary-Prieur d’expliquer aussi bien les cas où le référent désigné est le référent initial, les cas où le référent effectif est une construction discursive, fondée sur une relation métaphorique, métonymique ou encore une simple « image » (ibid. : 37) et les cas où le Npr fonctionne de manière prédicative. Dans ces cas, l’interprétation passe par la prise en compte de certaines propriétés du référent initial, sélectionnées sur la base du savoir partagé (comme pour les Npr « lexicalisés », e.g. Don Juan, Hercule, etc.) (Jonasson 1991 : 7) ou d’un simple univers de croyance (Gary-Prieur 1994 : 51) :

(43) Tout se passe comme si Saddam Hussein, ce Faust moderne, avait choisi la transgression comme mode de comportement. (Journal de Genève < ibid. : 47) ← 54 | 55 →

Dans cet exemple, il n’est même pas nécessaire de recourir aux connaissances encyclopédiques sur le référent initial (le personnage littéraire) pour interpréter le Npr : c’est le contexte lui-même qui fournit les propriétés présentées comme pertinentes par le locuteur, en l’occurrence le comportement transgressif implicitement attribué au référent initial (Faust) et explicitement reporté sur l’individu nommé Saddam Hussein (ibid. : 48).

En définitive, la thèse du référent initial de Gary-Prieur se révèle efficace pour expliquer les trois fonctionnements principaux du Npr (ibid. : 58–60), à savoir le fonctionnement dénominatif où s’opère véritablement le baptême du référent initial (Ils ont eu une Cécile) et dont l’interprétation ne repose que sur le prédicat de dénomination ; le fonctionnement identifiant (emploi typique du Npr) où l’acte de dénomination est présupposé et où le Npr désigne le référent initial (Cécile dort), à propos duquel on prédique quelque chose ; enfin l’interprétation prédicative, qui nécessite la prise en compte de certains attributs pertinents du référent initial pour les projeter sur le référent effectif (cf. ex. (43)). Cette analyse, qui tient compte dans le sens du Npr de sa relation avec un référent initial, contrairement à celui du N commun qui mobilise des compétences lexicales, représente à nos yeux un apport particulièrement judicieux à une approche limitant le Npr à un désignateur rigide et sans signification.

4.2 Les SN définis

Par SN définis, nous retenons ici les expressions qui appartiennent au paradigme morphologique le N. Bien que les SN démonstratifs soient parfois rangés parmi les expressions définies (e.g. Riegel et al. 2009 : 285) en vertu du caractère identifiable de leur référent, nous les traiterons dans une section à part pour faire ressortir les différences de saisie référentielle liées à l’emploi des déterminants.

On reconnaît généralement que le N véhicule un présupposé d’existence et d’unicité (Ducrot 1972, Corblin 1987, Riegel et al. 2009 : 283) à l’égard de son référent, qu’on peut paraphraser par « il existe un et un ← 55 | 56 → seul x qui possède la propriété dénotée par N »68. La fonction référentielle du SN consiste à identifier un individu unique correspondant à la description de N :

(44) J’ai mangé la pomme. (Gary-Prieur 2011 : 29)

En (44), le SN présuppose qu’il y a un et un seul individu correspondant à la propriété ‘pomme’ à identifier au sein d’un cadre de référence à présumer, aussi envisagé ailleurs en termes de domaine d’interprétation restreint (Corblin 1987), d’ensemble partagé (Hawkins 1978) ou de circonstances d’évaluation (Kleiber 1990c : 257)69. Il est évident que le cadre référentiel pour lequel vaut l’unicité est à réévaluer pour chaque occurrence de SN défini. Nous considérons donc ce domaine d’interprétation comme une notion flexible, car il peut se réduire à un contexte restreint comme à l’univers de discours (cf. les types et les référents quelconques ci-dessous) selon l’énonciation considérée.

Il arrive assez régulièrement que le présupposé d’existence ne soit pas satisfait du point de vue de l’interlocuteur : on peut dans ce cas invoquer la notion de coup de force présuppositionnel (Ducrot 1972 : 51) de la part du locuteur, qui consiste à présupposer l’existence effective d’éléments qui ne figurent en fait pas encore dans le savoir partagé :

(45) La marquise sortit à cinq heures (Titre et incipit d’un roman de C. Mauriac70)

Sur la base d’un consensus feint, le coup de force oblige l’interprète à remédier immédiatement au déficit informationnel par l’importation, ← 56 | 57 → après coup, des éléments manquants impliqués dans les représentations partagées. Ce procédé n’est pas rare en discours et peut intervenir avec d’autres types d’expressions présupposantes à des fins variées comme les pronoms de 3e personne (cf. infra §4.2), les adjectifs à valeur anaphorique à l’instar de autre, premier, etc. (Berrendonner & [Reichler-]Béguelin 1996). On comprend dès lors les rendements des SN définis dans les débuts de roman comme ci-dessus, plaçant le lecteur in medias res, c’est-à-dire au milieu d’une scène en cours (Gary-Prieur 2011 : 25, voir aussi Gollut & Zufferey 2000).

Le contenu du N se révèle déterminant pour l’identification du référent visé, l’opposant ainsi à d’autres référents distincts par leur signalement. Blanche-Benveniste & Chervel (1966 : 9) invoquent à cet égard la notion de saisie externe qu’opèrent les SN définis, par opposition à la saisie interne propre aux indéfinis (cf. infra §4.5) :

(46) J’ai vu un camion et une voiture. La voiture roulait vite. (ibid.)

L’emploi du déterminant défini marque le contraste entre deux signifiés (ici le signifié de camion en opposition avec celui de voiture) : « le dit les limites externes de la notion » (ibid. : 9). A l’inverse, le défini est non marqué quant à l’aspect continu ou discontinu (ibid.), comme le montre sa compatibilité en anaphore aussi bien avec un référent préalablement introduit comme comptable (cf. (46) ci-dessus) qu’avec un massif :

(47) Ce qu’on met d’abord sur l’autel et dans le calice est du pain et du vin ; et c’est toujours du pain et du vin, jusqu’à ce que le prêtre prononce les paroles de la consécration. Par ces paroles, le pain est changé au corps, et le vin est changé au sang de notre Seigneur. (Manme, Explication du catéchisme à l’usage de toutes les Eglises de l’Empire français, 1811, p. 369)

La notion de contraste notionnel de Blanche-Benveniste & Chervel est à considérer au niveau sémantique : c’est à travers la nature oppositive du signifié envisagé par rapport aux autres signifiés du système que le référent manifeste son unicité. Cette saisie externe n’implique pas forcément la présence effective ou explicite de référents entrant en contraste avec celui visé. On voit bien en (44) et (45) que les SN renvoient respectivement à l’unique objet correspondant à la description du ← 57 | 58 → signifié (par opposition à d’autres) dans le cadre référentiel considéré, sans l’intervention d’objets d’une autre sorte.

On sait que les SN définis sont susceptibles d’être interprétés de manière « générique », d’une autre façon toutefois que les indéfinis (cf. infra §4.5) :

(48) L’homme a transformé le monde. (< Corblin 1987a : 103)

Dans les grammaires, on assimile souvent cet emploi à celui au pluriel désignant la classe extensionnelle des individus correspondant à N (≈ les hommes ont transformé le monde). Berrendonner (2002a : 41) montre cependant que les deux types de SN ne supportent pas les mêmes prédicats, notamment les prédicats de dénombrement :

(49) Les pandas sont nombreux. (< ibid.)

(50) * Le panda est nombreux. (< ibid.)

Corblin (1987a : 95) propose d’y voir une différence entre la classe (49) (« collection d’analogues discernables ») et l’espèce (50), sans toutefois fournir une définition précise de cette dernière, supposée être suffisamment intuitive et présentée comme proche de la notion philosophique de kind de Kripke (1972). En outre, pour justifier la condition d’unicité dans ces cas, Corblin (1987a : 104) attribue à le N la capacité d’isoler l’espèce N des autres espèces « indépendamment de tout contexte immédiat d’usage ». Cette formulation peut prêter à confusion au vu d’exemples du même auteur où un cadre est pourtant fourni :

(51) Au moyen âge, il y avait bien sûr des enfants, mais l’enfant n’existait pas. (p. 96)

Le cadre se trouve ici restreint par le locuteur – via le complément circonstanciel au moyen âge – au sein duquel s’interprète la prédication ‘l’enfant n’existait pas’. Nous considérerons donc que les SN définis nécessitent pour leur interprétation, comme toute expression référentielle, un cadre de référence (explicite ou implicite) pouvant dans certains cas s’étendre à l’univers en général. Mais cela ne résout pas la question de la nature sémantique des SN définis « génériques » singuliers. D’autres ← 58 | 59 → hypothèses ont été avancées, comme celle de Martin (1986), qui ramène leur contenu à une intension :

Le est intensionnel, c’est-à-dire que dans le chat, il renvoie à l’intension de chat, c’est-à-dire à l’ensemble des propriétés qui font qu’un chat est un chat. Le chat réfère génériquement à la « /chatitude/ », à ce que le locuteur considère comme caractéristique du chat. (p. 190)

L’une des limites de cette approche intégrant des éléments abstraits dans le processus interprétatif est qu’elle s’adapte mal aux énoncés impliquant des prédicats événementiels ou d’espèce, comme le signale Kleiber (1990e) :

(52) Le castor a été introduit en Alsace par les autonomistes en 1936. (ibid : 47)

(53) Le lynx est en voie de disparition. (ibid.)

Dans les exemples ci-dessus, ce n’est évidemment pas le concept de castor qui a été introduit, ni celui de lynx qui disparaît… L’hypothèse est donc à abandonner. Kleiber propose pour sa part d’apparenter les SN définis génériques singuliers à des SN massifs, même lorsque le N est sémantiquement comptable, le déterminant le entraînant un procédé de massification : « La massification opérée consiste en une présentation homogène des occurrences rassemblées par le substantif comptable » (1990e : 158). Pour Berrendonner (2002) néanmoins, cette conception pose elle aussi des difficultés, illustrées par l’échec d’opérations de partition ou de totalisation en principe applicables aux continuums :

(54) *Les zoos détiennent plus de la moitié du panda (vs La vallée de la Jogne produit plus de la moitié du gruyère). (< ibid. : 42)

(55) *Tout le panda vit en Chine (vs La grande distribution rafle tout le gruyère). (ibid.)

Selon Berrendonner, les SN définis singuliers à valeur dite générique renvoient à ce qu’il appelle des types. Les types représentent à ses yeux des objets situés dans le versant « intensionnel » de l’univers de discours, contrairement aux objets spécifiques s’inscrivant dans le versant « extensionnel » de nos représentations et en relation étroite avec l’énonciation en ← 59 | 60 → cours. Les types ne sont pas des ensembles de propriétés, ou concepts (cf. Martin 1986), mais bien des objets comptables, ainsi que l’illustre cette énumération de types, rassemblés sous un SN introducteur de classe :

(56) Les mots dont on se sert pour exprimer les pensées sont le Substantif, l’Adjectif, l’Article, le Pronom, le Verbe, la Préposition, l’Adverbe, la Conjonction, la Particule ou l’Interjection (Wailly < Berrendonner 2002 : 47)

Les types servent ainsi d’instruments de catégorisation pour les objets particuliers de l’univers extensionnel, de normes idéales, proches des idées platoniciennes, comme l’incarnent les expressions du genre : Le N par excellence, le parfait N (ibid. : 49) ou ci-dessous :

(57) [à propos de sondages dont la diffusion publique est interdite] L’Elysée les aura, les partis politiques les auront, les journalistes les auront, mais l’électeur, lui, l’électeur majuscule, l’électeur en soi, ne les aura pas. (radio < ibid.)

En somme, la notion de type s’intègre totalement à la description générale du SN défini, s’adaptant aux notions de présupposé d’existence et d’unicité, de même qu’à celle de cadre de référence (i.e. le versant « intensionnel » de l’univers du discours) et de saisie externe (son signifié l’oppose aux signifiés d’autres types).

Il est à noter, pour finir, que les SN définis n’ont pas l’exclusivité de la référence aux types, comme en témoigne cet emploi :

(58) Les vrais pandas sont en voie de disparition. Les paysans grignotent les terres sur lesquelles cet animal timide trouve sa nourriture (< ibid. : 46)

Le référent est d’abord envisagé, via le SN défini pluriel, comme la classe extensionnelle des individus pandas, puis reconfiguré en tant que type au moyen d’un SN démonstratif et d’un déterminant possessif. Cet exemple nous offre l’occasion de nous tourner à présent vers le cas des SN démonstratifs.

4.3 Les SN démonstratifs

Le SN ce N identifie et inscrit « un élément privilégié » dans « la sphère du locuteur » (Blanche-Benveniste & Chervel 1966 : 10). Cette localisation ← 60 | 61 → au cœur de l’énonciation rattache le SN démonstratif aux marqueurs dits token-réflexifs, c’est-à-dire qui « renvoient effectivement à un objet dont l’identification est liée aux circonstances d’énonciation de leur occurrence » (Kleiber 1984 : 66) ou plus généralement aux marqueurs déictiques (De Mulder 2000, Charolles 2002, [Reichler-]Béguelin 1995a, Gary-Prieur 2011) (parfois aussi appelés indexicaux notamment en philosophie du langage, cf. Levinson 2004 : 97). Ainsi, l’interprétation des SN démonstratifs repose essentiellement sur le « contexte d’énonciation immédiat » (Béguelin 1998 : 96), sans toutefois révéler ipso facto la localisation du référent :

Ce sont des signaux qui attirent l’attention de l’interlocuteur sur l’existence d’un référent à identifier dans la situation d’énonciation de l’occurrence sans indiquer par eux-mêmes quel est, pour la situation donnée, ce référent (Kleiber 1984 : 68)

En effet, le renvoi aux circonstances d’énonciation peut impliquer des sources d’interprétation de diverses natures. Un SN démonstratif permet par exemple au locuteur de diriger l’attention de l’allocutaire sur un objet rendu perceptivement saillant par l’occurrence du démonstratif, éventuellement accompagné d’un geste (ou autre indice paraverbal) :

(59) Passe-moi ce livre, s’il-te-plaît. (Gary-Prieur 2011 : 71)

Il peut également servir à désigner un objet tout récemment introduit via le contexte linguistique :

(60) Stéphane Mallarmé a renouvelé la poésie du XIXe siècle ; ce poète a eu de nombreux disciples, dont Paul Valéry. (Riegel et al. 2009 : 1038)

(61) Il y a de temps en temps un œuf.

On tire cet œuf d’un sac, comme un numéro de loterie, et on le met à la coque, le malheureux ! C’est un véritable crime, un coquicide, car il y a toujours un petit poulet dedans. (Vallès, L’enfant < [Reichler-]Béguelin 1995a : 66)

La désignation peut en outre opérer sur un signe en tant que tel plutôt que sur l’objet qu’il désigne (procédé nommé deixis textuelle < Lyons 1977) : ← 61 | 62 →

(62) Laboratoire ? « Ce terme insinue que nous testons un produit sur un cobaye », rétorque Emilie Vincent. (presse, La Liberté, 08.11.05)

Parfois, le SN démonstratif renvoie à un objet temporairement sous-déterminé, dont la caractérisation est imminente (cf. la notion de cataphore infra §5.2) :

(63) Suis bien ce conseil : ne bois que de l’eau (Riegel et al. 2009 : 1030)

Bref, le démonstratif est particulièrement adapté aux situations référentielles impliquant une forme de proximité avec l’énonciation. Un tel processus identificatoire distingue le SN démonstratif du SN défini, dont le N intervient de manière décisive pour le repérage référentiel établi sur la base d’un contraste notionnel (cf. saisie externe). Par opposition, on attribue souvent une valeur partitive ou un contraste interne au SN démonstratif (Blanche-Benveniste & Chervel 1966, Kleiber 1984, Corblin 1987, Charolles 2002, Gary-Prieur 2011) :

(64) Tu as oublié ce carreau (à une personne qui vient de laver les vitres) (< Charolles 2002 : 111)

Le SN ce carreau met en évidence un carreau par opposition à d’autres carreaux. Selon Kleiber (1984 : 76), le SN démonstratif représente l’abréviation d’une structure classificatoire sous-jacente du référent glosée c’est un N/du N, autrement dit, il relève d’une quantification partitive. Si l’interprétation contrastive ou partitive est fréquente, on ne peut cependant la ramener à une propriété du déterminant démonstratif (Hawkins 1978, Béguelin 1998). L’exemple ci-dessous résiste en effet à cette analyse :

(65) Gutenberg inventa l’imprimerie et cette imprimerie allait bouleverser la culture (Corblin 1987 : 204)

La technique de l’imprimerie ne peut être envisagée comme appartenant à une classe d’‘imprimeries’. Le démonstratif consiste ici à attirer l’attention sur l’élément tout juste évoqué – sur le mode du connu (l’art en question étant supposé appartenir à notre savoir encyclopédique) –, ← 62 | 63 → en le « thématisant » par progression linéaire, type de progression dont les rendements argumentatifs ont été mis en évidence par Combettes (1983). On doit donc admettre, à travers ce genre d’exemples, que le contraste interne ne représente pas une condition d’emploi du SN démonstratif, qui peut servir à désigner un objet conçu comme unique dans le domaine considéré.

Quoi qu’il en soit, le fait que le N choisi par le locuteur ne constitue pas le point de départ de l’identification référentielle, comme dans le cas du SN défini, offre davantage de liberté au locuteur pour procéder à des (re)catégorisations lexicales (Kleiber 1984, Corblin 1987a, [Reichler-]Béguelin 1995a, 1998, Charolles 2002, Gary-Prieur 2011), qui répondent à des stratégies discursives variées (Apothéloz 1995a, [Reichler-]Béguelin 1995a, 199871, Cornish à par.) :

(66) L’affiche de Benetton exhibant un nouveau-né sanguinolent, interdite dans plusieurs pays européens, ne sera placardée ni en ville de Fribourg ni, vraisemblablement, dans le district de la Gruyère. En Suisse, le combat contre cette « utilisation abusive du corps humain à des fin commerciales » avait été engagé la semaine dernière par le Vaudois Félix Gluz […] (L’Express < Apothéloz 1995a : 73)

Le procédé de catégorisation est par exemple l’occasion de condenser par nominalisation (ici sur une base implicite) des éléments (objets et relations entre eux) introduits via le contenu d’une (ou plusieurs) construction(s) verbale(s) antérieure(s), en même temps que de fournir une perspective subjective sur la base de contenus implicites (ibid. : 37). Outre l’acte de référence résomptive proprement dit et la prédication subjective opérée par la recatégorisation lexicale, Apothéloz souligne dans l’exemple ci-dessus le caractère éminemment polyphonique du démonstratif, marqué par l’usage des guillemets, signalant à la fois une « dénomination empruntée » et une distanciation du journaliste vis-à-vis du jugement de valeur manifesté à travers ces propos rapportés. ← 63 | 64 →

Plus généralement, on reconnaît la capacité des démonstratifs à relayer des changements de point de vue, et à promouvoir ainsi une orientation inédite du référent (Marandin 1986, Corblin 1987a, Apothéloz 1995a, Reichler-]Béguelin 1995a, 1998, Cornish à par.) :

(67) [il est question de grossesses problématiques] La femme se trouve soudain « vidée », face à quelqu’un de très exigeant, totalement égoïste, parfois pas très joli, et elle ne se sent pas prête à affronter cet étranger. (Optima 1989 < [Reichler-]Béguelin 1995a : 75)

Avec d’autres indices (guillemets, adverbes d’intensité, etc.), le SN démonstratif livre le point de vue d’une mère déconcertée vis-à-vis de son nourrisson : l’effet de proximité se traduit par une « prégnance cognitive » (Béguelin 1998) donnant accès aux représentations de la femme en question et susceptible d’exercer une réaction d’empathie sur le lecteur. Ce procédé72 a été appelé deixis am Phantasma (Bühler 1934=2009), deixis empathique (Lyons 1977), deixis mémorielle (Fraser & Joly 1980) ou encore pensée indexicale (Kleiber 1990d). Le choix du N, à travers des recatégorisations implicites, permet donc de manier des effets de discours subtils. Certains associent à l’usage du démonstratif l’expression d’une rupture avec les circonstances d’énonciation antérieures (De Mulder 1998, Cornish 1999 : 54, Charolles 2002 : 119–121). Au vu d’exemples comme (60), (61) ou (65) qui, à notre sens, marquent plutôt la continuité à travers différents types de progression thématique, nous sommes plus nuancée sur ce point, et considérons les potentiels effets de rupture comme le résultat, en discours, des phénomènes de recatégorisation. Ci-dessous, le scripteur joue ainsi sur la rupture d’isotopie propre à la métaphore en jeu :

(68) Les larges fenêtres d’une clinique californienne offrent aux malades depuis leurs chambres une vue champêtre sur un magnifique pré planté de splendides arbres. Ce tapis vert accueille de gracieux flamants. (Optima 1991 < [Reichler-]Béguelin 1995 : 76) ← 64 | 65 →

La métaphore se dote ici d’un rendement argumentatif visant à connoter positivement la clinique en question (ibid.). On peut ainsi rattacher ces nombreuses exploitations discursives à l’ancrage énonciatif du démonstratif.

4.4 Les pronoms personnels

Nous nous limitons ici au cas des pronoms personnels, les autres types de pronoms (indéfinis, démonstratifs, relatifs, possessifs, interrogatifs) ayant chacun des spécificités qui dépassent le propos de cette synthèse critique. Par ailleurs, certains pronoms feront l’objet d’un examen approfondi dans les chapitres suivants (en particulier il(s), ça, on), raison pour laquelle nous n’entrons pas dans tous les détails ici. L’enjeu de cette section est simplement de situer le fonctionnement des pronoms personnels par rapport aux autres catégories référentielles majeures.

Parmi les pronoms personnels, on distingue les pronoms conjoints (ou clitiques) (je, tu, il/elle/on, nous, vous ils/elles) et disjoints (ou toniques/accentués, cf. la série Moi73, Toi, Lui/Elle, Nous, Vous, Eux/Elles). Cette distinction sera plus amplement discutée infra (Ch.II §1) mais il nous paraît nécessaire de l’évoquer brièvement, car elle induit certaines différences interprétatives. Les pronoms disjoints partagent la distribution des SN, tandis que les pronoms conjoints sont contraints d’apparaître toujours dans l’environnement immédiat d’un verbe. Les deux catégories se déclinent en personne (1ère, 2e, 3e, 4e, etc.), en genre (masc., fém., ou non marqué) et en nombre (sg., pl.), mais contrairement à celle des pronoms disjoints, la forme des pronoms conjoints a la particularité de varier selon la fonction grammaticale (je/me, tu/te, il/le/lui, etc.), reflétant un marquage casuel.

Comme les Npr, les pronoms – conjoints et disjoints – se distinguent par leur défaut de contenu lexical. Mais leur interprétation est sensible au contexte d’une manière différente. La dépendance au contexte se distingue par ailleurs selon le trait de personne. En effet, ← 65 | 66 → les 1ère et 2e personnes renvoient à proprement parler aux « personnes » de l’énonciation (Benveniste 1966) tandis que la 3e personne renvoie à un référent tiers, exclu de l’interlocution : « je signifie “la personne qui énonce la présente instance de discours contenant je” » (ibid : 252) et tu représente « l’ “individu allocuté dans la présente instance de discours contenant l’instance linguistique tu” » (ibid : 253). On peut assimiler les 1ère et 2e personnes à des formes token-réflexives. D’aucuns suggèrent qu’à la différence des démonstratifs qui ne livrent pas par eux-mêmes les « coordonnées » de leur référent (cf. supra §4.3), elles indiquent réflexivement l’identité du référent à trouver. Les auteurs parlent à ce titre de symboles indexicaux transparents ou complets (Kleiber 1984 : 67), de déictiques purs (Kerbrat-Orecchioni 1980), directs (Vuillaume 1993) ou encore primaires (Cornish 1999) « parce que leur sens est tel qu’il détermine a priori le type de référent dénoté » (Kleiber 1984 : 67). Béguelin (2002) relativise néanmoins cette « transparence » des pronoms au regard de phénomènes d’hétérogénéité énonciative subtils, sollicitant des compétences inférentielles de la part de l’interprète :

(69)  Vous dites que, contrairement aux idées reçues, l’individualisme, le repli sur soi ne sont pas une tendance de fond.

Je pense à une dame qu’on a interviewée : elle avait donné son numéro à SOS amitié et puis avait mis son téléphone sur liste rouge. C’est très significatif. Il y a le besoin de rester chez moi dans ma bulle, et celui de partager avec les autres. (presse < Béguelin 2002)

Dans cet exemple, le pronom moi ne renvoie évidemment pas au locuteur de l’énonciation courante désigné par le je introductif, mais il s’inscrit dans une « énonciation jouée, fictive, peut-être cursive » (ibid.). Des discours directs peuvent tout à fait surgir ainsi dans une énonciation hôte sans démarcation typographique :

(70) Paris, 1960. Tandis qu’Israël se prépare au procès Eichmann, un jeune étudiant en droit rencontre sur l’impériale d’un bus une jeune étudiante allemande. Coup de foudre réciproque, mais il faut que je te dise : tu es une enfant de l’Allemagne amnésique et moi je suis juif, et mon père a été déporté. Regarde ces photos de morts-vivants, écoute les récits des camps. Voilà, maintenant tu es une Allemande qui sait. À toi de choisir. C’est ainsi, ou à peu près, qu’inspirée et soutenue par Serge Klarsfeld, qui l’épousera ← 66 | 67 → dans six mois, Beate se lance dans la longue traque que l’on sait. (presse < Béguelin 2002)

Les indices de 1ère et 2e personne ne désignent ici ni directement ni simplement le narrateur ou le lecteur mais invitent à envisager une énonciation fictive et parallèle à celle en cours et à en conjecturer l’identité des participants (ibid.). Il s’agit donc pour l’interprète de prendre en considération cette dimension parfois implicitement hétérogène de l’énonciation dans les discours afin de mener à bien l’identification, pas si transparente, des référents visés.

A propos des formes dites « plurielles » nous et vous, on peut invoquer la notion « personne amplifiée » de Benveniste (1966), nous ne représentant pas véritablement une multiplication de je mais plutôt une amplification pouvant demeurer diffuse, permettant une généralisation de la description des emplois variés de nous (modestie, majesté, je+x, etc.). Il en va de même pour vous, désignant un tu « élargi » dont les emplois discursifs peuvent être divers (politesse, tu+x, etc.) (cf. infra Ch.II §2.1).

Comme nous l’avons dit plus haut, les pronoms de 3ème personne ne servent pas à référer aux participants de l’énonciation, mais à des individus externes. En ce sens, Benveniste (1966) les appelle non-personnes. Les objets auxquels ils font référence sont présentés comme individués et appartenant à une catégorie74 dont la marque de genre est l’indice (cf. infra Ch.II §2.4). Le genre peut être interprété comme la trace d’une dénomination implicite du référent :

(71) On a adopté un bébé. Elle s’appelle Lily. (tv, série Modern family, saison 1)

Dans l’exemple ci-dessus, le trait de genre (fém.) indique un changement d’attribut de dénomination de l’individu introduit, au détriment d’un maintien de l’étiquette préalablement utilisée (bébé n. m.) (Berrendonner & [Reichler-]Béguelin 1995). Au vu de leur économie lexicale, les grammaires présentent les pronoms de 3e personne comme un moyen d’éviter la verbalisation d’une information évidente, dont la ← 67 | 68 → récupération se base sur le contexte. Par contexte, on peut entendre le contexte linguistique précédent, qui introduit verbalement le référent visé dans le discours, mais aussi toute forme d’input au discours (percepts situationnels, inférences, etc.) :

(72) Il va venir tout de suite. [un censeur d’une école s’adressant à la mère d’un élève qui attend devant le bureau du proviseur] (Kleiber 1990a : 33)

La condition généralement invoquée pour un rappel via un pronom de 3e personne est la saillance préalable du référent : le pronom doit assurer la continuité référentielle d’un objet déjà placé au centre de l’attention (cf. infra Ch.II §3.3), d’où des sanctions normatives, en contexte scolaire par exemple, à l’égard d’enchaînements du type ci-dessous :

(73) Je traversai le mur et me retrouvai à l’intérieur. Elle était simple (Elle = [la pièce, la chambre], copie d’élève, [Reichler-]Béguelin 1993a : 328)

On retrouve néanmoins des procédés comparables chez des écrivains notoires, remettant du coup en question ces contraintes d’emploi (voir aussi infra Ch.II §4.2.2), comme ci-dessous dans la célèbre scène de L’Éducation sentimentale évoquant la première rencontre entre Frédéric et Mme Arnoux (personnage encore non introduit) :

(74) Frédéric, pour rejoindre sa place, poussa la grille des Premières, dérangea deux chasseurs avec leurs chiens.

Ce fut comme une apparition :

Elle était assise, au milieu du banc, toute seule ; ou du moins il ne distingua personne, dans l’éblouissement que lui envoyèrent ses yeux. (L’Éducation sentimentale, Flaubert)

Certes, une apparition implique sémantiquement un actant qui pourrait déjà figurer dans les représentations des interlocuteurs. D’autre part, le substantif peut évoquer, comme c’est régulièrement le cas à cette époque, l’apparition de la Vierge ou d’un être surnaturel. Néanmoins, ce n’est à notre sens pas (seulement) cette accessibilité qui motive le choix du pronom (noter également l’emploi de la majuscule75) : derrière ← 68 | 69 → le choix de taire le nom ou d’éviter un descripteur lexical, on peut observer la volonté de créer de véritables effets de points de vue : le lecteur capte et adopte ainsi le regard subjugué de Frédéric pour cette femme extraordinaire dont il ignore l’identité et dont il est déjà en train de tomber amoureux. On remarquera le va-et-vient entre les focalisations zéro et interne de ce passage, où le point de vue du narrateur réapparaît pour rectifier, peut-être avec ironie, la perception de Frédéric (« toute seule ; ou du moins il ne distingua personne »)76.

Une conséquence de la contrainte de continuité référentielle, si l’on y adhère, est que « [l]e pronom […] n’a pas le pouvoir d’exprimer un changement de catégorie : il maintient le référent tel qu’il était dans la situation saillante de départ » (Charolles 2002 : 223). Là aussi, on trouve des contre-exemples qui illustrent des phénomènes de recatégorisation référentielle implicite à travers l’usage des pronoms :

(75) [à propos d’une roulotte « take-away »] En ce jeudi de juillet, la clientèle défile – ils sont parfois une douzaine à faire la queue – et les mets proposés jouent l’éclectisme, entre l’Europe et l’Asie. (presse, La Liberté, 24.07.12)

Cet exemple illustre le recalibrage, via le clitique ils, d’un individu collectif (‘la clientèle’) en la classe de ses membres. L’exemple (71) supra montre également que l’on peut modifier la catégorisation lexicale sous-jacente d’un référent (‘un bébé’) pour induire une interprétation différente du référent (e.g. son sexe) via l’usage d’un pronom. Ces questions seront longuement discutées infra (Ch.II §4.2).

Concernant les pronoms disjoints de 3e personne, on trouve des formulations restrictives à l’égard de certaines caractéristiques :

Ces formes se différencient des clitiques ou « vrais pronoms » elles/ils/le/la/les en ceci qu’elles sont réservées aux animés (Lui, il ne vaut pas cher ne peut se dire que d’une personne ou d’un animal), qu’elles alternent, pour les inanimés, avec celui-ci/ et qu’elles exigent un signe d’ostension (dans les emplois en situation immédiate). (Charolles 2002 : 227) ← 69 | 70 →

Les deux extraits suivants mettant en jeu des renvois à des inanimés, puisés dans des genres d’écrit considérés comme « soignés », suffiront à relativiser ces propos :

(76) Sans filtre, les mégots de Gitanes s’étaient quant à eux depuis longtemps déjà volatilisés, dans cette ultime mince colonne de fumée qu’ils exhalent en se tortillant lorsqu’ils achèvent de se consumer. (Benoziglio, J.-L., La voix des mauvais jours et des chagrins rentrés, 2004 < Frantext)

(77) Donc, ne regrettez pas, mon fils, d’être semblable au vulgaire. Cela que vous dédaignez, en vous, mènera peut-être vos rêveries à la réalisation… et voici : votre goût même pour l’histoire, ce goût qui vous donne la première place entre vos condisciples, en cette matière du moins, c’est lui qui vous révèle votre force véritable. (Adam, P., L’Enfant d’Austerlitz, 1902 < Frantext)

Nous nous accordons cependant avec Charolles (ibid.) sur le fait que la forme accentuée des pronoms permet à ceux-ci d’accomplir un véritable geste d’ostension, consistant à confirmer l’identité d’un référent, comme ci-dessus. En cela, les pronoms disjoints se rapprochent des expressions token-réflexives, par le fait que leur occurrence déclenche un recours immédiat aux circonstances d’énonciation pour l’identification du référent, que celui provienne du contexte linguistique (ci-dessus) ou de l’environnement perceptif (ci-dessous) :

(78) Qui va-t-on désigner ? Moi/ Lui /Nous (Riegel et al. 2009 : 371)

La confirmation d’identité associée à leur emploi peut être exploitée à des fins de contraste. En effet, l’emploi du pronom lui en (77) permet d’opposer ‘le goût pour l’histoire’ à tous les autres référents potentiels (‘et rien d’autre’). Ci-dessous, le contraste est encore plus explicite :

(79) Nos pensées, disait-il, sont de petits couteaux que nous tâchons d’insérer entre les blocs informes des choses. Nous les savons, eux, si fragiles, et elles, si pesantes ! (Delattre, L., Carnets d’un médecin de village < Frantext)

Cependant, tous les emplois des pronoms disjoints ne mettent pas en jeu un accent d’insistance ou une valeur de confirmation, de contraste. Dans certains contextes, les pronoms disjoints se présentent comme suppléants des pronoms conjoints, là où ceux-ci ne peuvent apparaître en raison de ← 70 | 71 → leur statut syntaxique (Nølke 1997 : 60). C’est par exemple le cas dans des positions circonstancielles après une préposition (contrairement aux positions argumentales, où le pronom conjoint est tout désigné) :

(80) – Paula est obligée de tapiner pour vivre. J’ai peur pour elle, de ce qu’on pourrait lui faire : vous comprenez, ou vous aussi vous êtes en pierre ? (Férey, C., Mapuche, 2012 < Frantext)

Dans l’exemple ci-dessus, le pronom disjoints elle n’est apparemment pas voué à insister d’une manière particulière sur l’identité du référent en question, ni à marquer un contraste spécifique, mais sert simplement à identifier la bénéficiaire du sentiment de peur. D’ailleurs, la construction qui suit rappelle cette bénéficiaire sous une forme conjointe (lui), dont la forme dative est disponible pour le verbe en question. On peut relever d’autres constructions syntaxiques favorables aux pronoms disjoints parce que peu accessibles aux pronoms conjoints77 :

(81) Le moment venu, je regarderai comme un devoir de ne rien vous cacher. Mais attendons Harrendt ; c’est un homme fort savant, et lui et moi serons probablement du même avis. (Dumas, A., En Russie, 1859 < Frantext)

Dans cet exemple, il n’y a pas de raison d’invoquer un surmarquage de l’identité référentielle ou un effet de contraste78.

4.5 Les SN indéfinis

Nous traitons le cas des SN indéfinis en dernier car il se distingue des autres par l’opération radicalement différente en jeu, à savoir l’introduction d’un objet inédit dans le domaine d’interprétation considéré. Cette habileté à introduire des objets nouveaux explique, selon Charolles (2002 : 153), la disposition des SN indéfinis à occuper des positions ← 71 | 72 → rhématiques, par exemple dans des constructions existentielles comme ci-dessous :

(82) Il y a un alligator sous mon lit (titre d’un livre pour enfants)

L’interprétation des SN indéfinis n’est pas pour autant affranchie d’un cadre de référence. Dans l’exemple ci-dessus, l’énoncé s’interprète dans un cadre explicitement introduit par le circonstant sous mon lit, à situer lui-même à partir d’un contexte d’énonciation plus général impliquant un locuteur fictif, inféré à partir du type d’énoncé (titre d’un ouvrage), du genre textuel et d’éventuels autres indices à disposition. Charolles (ibid. : 154) observe que dans les incipits de romans, les SN indéfinis sont souvent précédés de compléments circonstanciels servant d’ancrage au récit et à ses personnages :

(83) En 1800, vers la fin du mois d’octobre, un étranger, accompagné d’une femme et d’une petite fille, arriva devant les Tuileries à Paris […] (La Vendetta, Balzac < ibid.)

Parfois, l’interprétation d’un SN indéfini dépend même d’un contexte très restreint et peut se rapprocher d’un fonctionnement en anaphore dite associative (cf. infra Ch.II §4.1), où le référent désigné par le SN indéfini est à interpréter comme une partie d’un tout préalablement introduit (Charolles & Choi-Jonin 1995) :

(84) Les policiers inspectèrent la voiture. Une roue était pleine de boue. (Kleiber 2001a)

Il s’agit en effet d’interpréter la roue en question comme une roue de la voiture ou une des roues de la voiture.

Du point de vue sémantique, les linguistes s’accordent pour attribuer au déterminant un le trait [+dénombrable] (aussi appelé ailleurs discret, discontinu ou comptable) (e.g. Blanche-Benveniste & Chervel 1966, Gary-Prieur 2011, Riegel et al. 2009), par opposition au partitif du, qui présente le référent de N comme [+continu] (ou [+massif]) :

(85) Nous avons mangé un poisson. (Gary-Prieur 2011 : 21)

(86) Nous avons mangé du poisson. (ibid.) ← 72 | 73 →

Certains N, comme poisson ci-dessus, sont non marqués quant au trait de continuité et ouverts aux deux emplois selon l’interprétation désirée par le locuteur en contexte, tandis que d’autres N privilégient un certain type de déterminant en fonction de leur sens lexical. C’est le cas, par exemple, du N lycéen, qui, doté d’un sème comptable, est généralement voué à désigner un individu humain, s’associant de la sorte à un déterminant indéfini. Néanmoins, il n’est pas rare en discours de « contrevenir » au trait de discontinuité du N pour créer un effet de massification :

(87) L’autobus, de section en section, dégorgeant du lycéen et de la dactylo, atteignant les confins de Neuilly-Plaisance (Bazin, H., Madame Ex)

A l’inverse, il est possible de construire des subdivisions référentielles au sein d’un concept N généralement perçu sans délimitation :

(88) Je me suis caché dans un angle de porte. L’Anglais était couché sur le ventre. Un sang épais coulait sur le sol. (Chalandon, S., Mon traître, 2007, < Frantext)

Le SN un sang épais renvoie à un sous-type de sang, ici explicitement caractérisé par l’épithète épais.

Une autre caractéristique du SN indéfini réside dans le fait qu’il présuppose l’existence d’une classe de N : « derrière chacun des éléments de la série, c’est la série des occurrences qui se profile : Un chat s’oppose à tous les autres chats en disant le premier de la série, orientée arbitrairement par le discours à partir de lui » (Blanche-Benveniste & Chervel 1966 : 9–10). Autrement dit, un N opère une saisie interne au sein de la classe extensionnelle de N (ibid.), que Corblin (1987) reformule comme un procédé d’extraction d’un individu à partir de la classe. Cette opération d’extraction est parfois supposée impliquer la présence effective, dans la situation d’énonciation, de plusieurs objets de la même catégorie (Gary-Prieur 2011 : 29). Mais l’appartenance de l’exemplaire à une classe n’est qu’une information présupposée :

(89) J’ai mangé une pomme. (ibid.)

Pour interpréter cet énoncé, il n’est pas nécessaire d’envisager les autres référents du même type dans la situation décrite : l’usage de l’indéfini ← 73 | 74 → conduit simplement à assumer l’existence d’une classe notionnelle correspondante, dont le locuteur introduit un spécimen dans le discours.

Notons encore que le SN indéfini s’illustre dans des interprétations « génériques ». Dans ce cas, le cadre de référence s’étend à l’ensemble de l’univers discursif :

(90) Un chien reconnaît toujours son maître. (Blanche-Benveniste & Chervel 1966)

(91) Une société repose sur des valeurs. (Corblin 1987 : 50)

(92) Un roman policier, ça se lit en trois heures. (Gary-Prieur 2001 : 36)

Cette valeur générique se distingue par son interprétation de celle de l’emploi défini renvoyant à un type (cf. supra §4.2). Ici, l’indéfini met en jeu un élément perçu comme quelconque (Gary-Prieur 2011 : 35). Les caractéristiques du déterminant, à savoir ses traits [+comptable], [+nouveau] et son présupposé d’appartenance à une classe restent valables : en somme, dans ce type d’énoncé, le SN signale que le prédicat vaut pour n’importe quel référent prélevé de la classe présupposée79.

4.6 Approche cognitive des expressions référentielles

Dans une approche cognitive, des chercheurs ont proposé des modèles du fonctionnement des expressions référentielles fondés sur l’idée que celles-ci encodent dans leur signifié des instructions à l’intention de l’interprète en vue de la récupération du référent visé80. C’est à la suite ← 74 | 75 → de travaux invoquant un degré de givenness (littéralement ‘caractère donné’) ou de familiarité des entités discursives (e.g. Chafe 1976, Clark & Haviland 1977, Prince 1981), que les efforts ont porté sur les rapports entre différents types d’expressions référentielles et le statut cognitif des référents dans les représentations mentales des interlocuteurs. A cet égard, deux modèles sont amplement exploités dans les travaux en linguistique, à savoir celui d’Ariel (1988, 1990, 2001) et celui de Gundel et al. (1993). Aux yeux d’Ariel, certaines expressions référentielles signalent un degré d’accessibilité référentielle relatif, alors que pour Gundel et al., les formes utilisées manifestent un statut cognitif particulier défini de manière qualitative.

4.6.1 La théorie de l’Accessibilité

Selon Ariel, certaines expressions référentielles encodent un degré d’accessibilité, autrement dit, le fait qu’on a plus ou moins facilement accès à une représentation mentale du référent. C’est donc en fonction de l’accessibilité qu’un référent est censé avoir pour l’interlocuteur qu’un locuteur sélectionne un type d’expression ad hoc. Ariel relève quatre critères susceptibles d’affecter l’accessibilité d’un référent :

la distance entre un antécédent et un anaphorique

le nombre de concurrents pour le statut d’antécédent

le degré de topicalité du référent

le rôle de l’unité considérée (intégration de l’antécédent dans le même cadre, point de vue, segment, paragraphe, etc. que l’anaphorique)

Demol (2010 : 130) relève la subtilité de l’interaction de ces facteurs, qui n’ont pas l’obligation d’être activés simultanément : « le concept d’accessibilité se présente par conséquent comme un concept fort complexe, de sorte qu’il ne suffit pas d’étudier un seul facteur pour en savoir plus sur le fonctionnement de telle ou telle expression référentielle ». ← 75 | 76 → Néanmoins, au vu de la difficulté de mesurer ces différents facteurs et leur interaction, Ariel (1988 : 70 ; 1990 : 31) retient essentiellement le critère de la distance pour ses relevés chiffrés – soutenant que les autres se révèlent généralement convergents – en y ajoutant l’un ou l’autre paramètre selon la pertinence du phénomène examiné (la saillance pour les marqueurs de haute accessibilité, l’unité pour les marqueurs d’accessibilité faible). Ses observations se fondent en grande partie sur des données attestées en anglais et en hébreu (1988, 1990), issues de sources diverses (romans, presse, textes scientifiques, interviews, conversation familière). Sur la base de ses résultats, Ariel (1990 : 73) propose une Échelle d’Accessibilité, situant à l’une des extrémités les noms propres modifiés (e.g. Joan Smith, the president) comme les marqueurs d’accessibilité la plus faible, à l’opposé des ellipses, sujets nuls, formes wh- ou marques d’accord, qui indiquent l’accessibilité la plus élevée :

Illustration

Figure 2 : Échelle d’Accessibilité d’après Ariel (1990). ← 76 | 77 →

Ariel considère cette échelle comme universelle : bien que chaque langue ne dispose pas de toutes les ressources linguistiques mentionnées, l’ordre de l’échelle resterait un critère constant à travers les langues. On y retrouve les expressions discutées dans l’inventaire supra, à l’exception des SN indéfinis du fait qu’ils ne renvoient pas à un référent déjà accessible dans la mémoire de l’interlocuteur. Les pronoms personnels se voient ainsi affectés d’une accessibilité élevée, autrement dit, ils sont considérés comme spécialisés dans la référence aux entités bien accessibles en mémoire ; les expressions démonstratives, de leur côté, sont dotées d’une accessibilité intermédiaire ; quant aux descriptions définies et aux noms propres, ils sont voués à récupérer des référents considérés comme moins accessibles81. Ariel (1988 : 82) se réfère à la théorie de la Pertinence (Sperber & Wilson 1986) pour invoquer le fait qu’un marqueur d’accessibilité faible devra comporter, de manière compensatoire, plus d’informations lexicales que les formes situées sur le pôle inverse marquant une haute accessibilité : son coût de traitement élevé se verra donc compensé par des rendements proportionnellement pertinents.

4.6.2 La Hiérarchie du Donné

Le modèle de Gundel et al. (1993) (Givenness Hierarchy) se distingue de celui d’Ariel par le fait que les différents statuts cognitifs sont définis qualitativement et sont envisagés dans une relation d’implication les uns par rapport aux autres : « each status entails (and is therefore included by) all lower statuses, but not vice versa » (p. 76). Ainsi, le statut in focus, pour un référent, implique que celui-ci satisfait également les autres. Ces statuts sont présentés du plus restrictif (« en focus ») au moins restrictif (« identifiable quant au type d’entité ») : ← 77 | 78 →

Illustration

Figure 3 : La Hiérarchie du Donné d’apres Gundel et al. (1993).82

A noter que contrairement à l’échelle d’Ariel, celle-ci n’intègre pas les Npr. Par contre, elle tient compte des SN indéfinis. Selon les auteurs, un référent en focus est situé dans le centre d’attention des interlocuteurs (current center of attention, p. 279), au sein de la mémoire à court terme. C’est le statut requis pour l’emploi des pronoms non accentués (« unstressed pronominals ») ou des anaphores zéro en anglais. Le statut activé indique que le référent à rechercher se situe dans la mémoire à court terme, mais pas forcément dans le centre d’attention des interlocuteurs (I couldn’t sleep last night. That kept me awake83). Un référent familier signifie que l’allocutaire possède une représentation particulière du référent au moins dans la mémoire à long terme (I couldn’t sleep last night. That dog (next door) kept me awake). Dans le cas du statut uniquement identifiable, l’allocutaire doit pouvoir accéder à une représentation unique du référent par le biais du N lexical, que celle-ci existe préalablement en mémoire ou non (I couldn’t sleep last night. The dog (next door) kept me awake). Le statut référentiel implique pour ← 78 | 79 → l’allocutaire l’identification d’un référent correspondant à N, et signale que le locuteur s’attend à ce que l’allocutaire construise une représentation particulière du référent visé (I couldn’t sleep last night. This dog (next door) kept me awake) Enfin, l’allocutaire accède à la représentation d’un référent identifiable quant au type d’entité par le biais de sa connaissance des éléments lexicaux, sans qu’une représentation particulière soit préalablement connue (I couldn’t sleep last night. A dog (next door) kept me awake). La relation d’implication unidirectionnelle signifie qu’une entité en focus est également activée, familière, uniquement identifiable, référentielle, de même qu’identifiable quant au type. Dès lors, une expression associée à l’un de ces statuts impliqués peut en théorie être utilisée pour référer à un objet en focus : par exemple, un SN défini pourrait être employé dans cette situation. D’après les auteurs, les diverses possibilités se voient néanmoins pragmatiquement restreintes par la maxime de quantité de Grice (1975), requérant d’une part d’être aussi informatif que nécessaire, d’autre part d’éviter de donner plus d’informations qu’il ne faut.

4.6.3 Bilan

Au-delà des divergences terminologiques, méthodologiques ou théoriques de ces modèles, on peut relever leur vocation à doter les expressions référentielles d’instructions univoques pour la récupération référentielle. En cela, ces approches se fondent essentiellement sur l’idée d’une adéquation des formes aux intérêts de l’allocutaire, en reléguant au second plan d’autres aspects qui pourraient guider le choix du locuteur dans la désignation opérée. Cette perspective orientée interprétation ne nous semble cependant pas des plus convaincantes dans les cas par exemple où un référent récemment introduit et au premier plan se voit rappelé par un démonstratif (60), (61), (65), ou dans les cas où un référent implicite est désigné par un pronom personnel (73), (74) (cf. aussi infra Ch.II §4.2), même avec l’intervention de lois pragmatiques (e.g. maxime de quantité). Dans bien des cas, l’emploi d’une expression paraît plutôt motivé par des stratégies discursives particulières, comme le montrent bien (66), (67) et (68). Les usages qui s’écartent des prédictions ← 79 | 80 → des échelles présentées ne sont pas totalement négligés84 par les auteurs, mais ils sont traités comme des exceptions – ou « violations », selon les termes des auteurs (Ariel 1990 : 200, Gundel et al. 2000) – faisant intervenir des phénomènes d’implications contextuelles ou d’accommodation (cf. infra Ch.II §4.2.1).

D’après Apothéloz (1995a : 73–74), l’emploi d’une expression référentielle implique deux processus : l’acte de référence proprement dit et l’acte de dénomination. Dans les théories dominantes, on part du principe que le dernier opère au service du premier, autrement dit, qu’on dénomme pour identifier. Mais c’est oublier que la dénomination peut opérer en vue d’autres objectifs (par exemple un apport significatif d’information via un SN lexical à des fins argumentatives, ou à l’inverse une sous-spécification à des fins de cryptage, de polyphonie, etc.). Or, l’appariement d’une forme linguistique à une modalité cognitive, postulé par les échelles, contribue à notre sens à banaliser le procédé référentiel, en marginalisant les facteurs contextuels en jeu (rapport des interlocuteurs, intérêts respectifs, genre de discours, etc.). Aussi, sans nier totalement la pertinence de ces échelles et la dimension cognitive en jeu, nous préférons considérer que les critères invoqués constituent l’un des paramètres, au même titre que d’autres, intervenant dans le recrutement d’une expression référentielle.

Pour décrire plus scrupuleusement ces opérations, il est nécessaire de faire à présent le point sur les notions largement exploitées d’anaphore et de deixis, qui concernent la manière dont le référent visé est porté à la connaissance des participants de l’interaction, mais qui comportent, selon les conceptions, un certain nombre d’inconvénients théoriques. ← 80 | 81 →

5. Modes de désignation référentielle : anaphore et deixis

Parmi les opérations qui servent à récupérer un objet à partir de l’espace commun aux interlocteurs, il est d’usage en linguistique textuelle d’opposer deux modes de référence, selon la manière dont on accède au référent. La conception traditionnelle peut être qualifiée de textualiste, étant donné qu’elle fonde la distinction sur l’accès au référent via le texte vs la situation extralinguistique. Une conception concurrente, qu’on peut appeler cognitive, invoque de son côté un critère de nouveauté ou de maintien du référent dans le savoir partagé, en lieu et place du critère textuel/situationnel. On peut illustrer ces deux conceptions à travers les exemples suivants repris de Kleiber (1992 : 614) :

(93) Paul a enlevé son chapeau. Il avait trop chaud. (p. 614)

(94) Ce chien cherche son maître (avec geste d’ostension). (ibid.)

Selon la conception textualiste, on explique généralement l’interprétation du pronom de 3e personne en (93) par le renvoi à un antécédent dans l’espace textuel en amont, en l’occurrence le nom propre Paul ; en (94) au contraire, le SN démonstratif s’interprète à partir de l’environnement extralinguistique concomitant à l’énonciation. D’après l’approche dite cognitive au contraire, l’emploi de il en (93) se justifie par le maintien du référent déjà établi dans le savoir partagé, tandis qu’en (94), l’emploi du démonstratif est favorisé par la volonté d’installer un référent au sein de l’attention des interlocuteurs.

Avant de présenter plus en détail ces deux approches ainsi que les problèmes qu’elles soulèvent, nous nous proposons de remonter brièvement aux sources des notions d’anaphore et de deixis.

5.1 Origine des notions d’anaphore et de deixis

D’après Bosch (1983), les premiers développements que l’on trouve sur la notion d’anaphore proviennent d’Apollonius Dyscole, grammairien ← 81 | 82 → grec d’Alexandrie du 2e siècle après J.-C. Dans son traité sur les pronoms (Peri Antonymias), il mentionne le fonctionnement soit déictique soit anaphorique des pronoms (personnels et possessifs) et rattache la deixis à la prôté gnôsis (connaissance première) et l’anaphore à la deutéra gnôsis (connaissance seconde), la deixis constituant la référence à des objets nouveaux dans le discours, l’anaphore celle à des objets déjà présents dans le discours (Bosch 1983 : 5–6). Cette distinction d’Apollonius aurait été redécouverte après des siècles par Windisch (1869) dans le cadre d’une étude sur les pronoms relatifs et c’est cette conception, devenue courante parmi les spécialistes des langues indo-européennes contemporains, qui prédominait encore au début du 20e siècle85 (ibid : 8). Selon Bosch (ibid : 5–6), c’est une formulation « malheureuse » de Windisch qui est responsable de l’interprétation actuelle assimilant la deixis à la référence situationnelle et l’anaphore à la référence intra-textuelle. L’approche d’Apollonius et de Windisch serait en fait proche de celle en termes de donné et nouveau dans les théories cognitives plus récentes (e.g. Chafe 1976, Clark & Haviland 1977, Prince 1981, cf. supra §4.6). Cela dit, les notions d’anaphore et de deixis n’étaient pas particulièrement centrales, ni chez les grammairiens de l’Antiquité, ni chez les indo-européanistes, et leur servaient plutôt d’instruments auxiliaires de description voués à des objectifs de recherche particuliers (Bosch 1983 : 9).

5.2 Conception traditionnelle de l’opposition anaphore vs deixis

Bühler (1934=2009) se profile comme un acteur important de la conception théorique du couple deixis-anaphore. Parmi les procédés de pointage (Zeigen), il distingue le pointage d’objets (sachliches Zeigen) ou deixis (du grec ‘montrer), du pointage syntaxique (syntaktisches Zeigen) ou anaphore. Le premier procédé sert à référer directement aux objets du monde réel (ou imaginaire = deixis am Phantasma) ; le second est utilisé pour pointer sur des éléments du ← 82 | 83 → contexte linguistique, c’est-à-dire les expressions mêmes du discours, ou les choses telles qu’elles ont été caractérisées par les interlocuteurs dans le discours (p. 563). Il est à noter que pour Bühler, l’anaphore est une « deixis réflexive » (p. 561) où le contexte linguistique devient le champ déictique (Zeigfeld) et où les pointeurs « prennent en charge une fonction déictique qui assure un service interne » (p. 563, nous soulignons) en pointant en avant ou en arrière sur la chaîne du discours. Il y a là une distinction nette de traitement entre le processus de renvoi à un objet extérieur au discours ou à un objet mentionné. L’opposition entre référence extra-linguistique et intra-linguistique est ainsi bien établie : on fait désormais comme si la désignation d’un objet de l’environnement extérieur était d’un autre ordre que la désignation d’un objet du discours.

Cependant, la relation inclusive proposée par Bühler, faisant de l’anaphore un sous-type de deixis, est rarement mise au premier plan et les schémas classiques tendent à induire une interprétation équipollente des concepts. Le lien de parenté est surtout mis en évidence dans le processus d’émergence de l’anaphore : Lyons (1977 : 667–671) montre que les emplois anaphoriques des démonstratifs proximaux et distaux dépendent de leur composante premièrement déictique. De même, Halliday & Hasan (1976 : 32) et Fraser & Joly (1980 : 25) reconnaissent la primauté de la référence extra-textuelle (appelée exophore) sur la référence intra-textuelle (appelée endophore) : « exophore et endophore sont organiquement liées, celle-ci étant issue de celle-là » (ibid. : 25). D’ailleurs, pour ces derniers, le phénomène de deixis constitue un système de repérage spatio-temporel qui recouvre aussi bien l’exophore que l’endophore.

Il n’en reste pas moins que d’après leurs schémas comme d’après certains de leurs propos, les deux modes de référence (selon la localisation du référent) sont constamment mis dos à dos, plutôt que présentés dans une relation inclusive :

[l]inguistiquement, un objet peut avoir deux lieux d’existence : hors du discours ou en discours. On est du même coup amené à distinguer deux types de référence : celle qui renvoie à un objet dont le lieu d’existence est extra-discursif, et que nous nommons exophore, et celle qui renvoie à un objet dont le lieu d’existence est intra-discursif et à laquelle nous donnons le nom d’endophore. (ibid. : 24) ← 83 | 84 →

L’un des schémas représentatifs à cet égard est celui d’Halliday & Hasan (1976 : 33), issu de leur ouvrage consacré à la problématique de la cohésion textuelle :

Illustration

Figure 4 : Schéma des modalités référentielles d’après Halliday & Hasan (1976).

A noter que les auteurs emploient ici le nom d’anaphore au sens strict pour désigner un sous-type d’endophore, celui où « l’antécédent », autrement dit l’expression à laquelle il convient de se reporter pour l’interprétation, dans une perspective séquentielle, est situé en amont dans le texte. Le terme d’anaphore s’oppose à celui de cataphore où l’expression référentielle dépend d’un segment situé en aval, conformément à l’étymologie du mot86.

5.3 L’anaphore sous l’angle textualiste

Cette conception de l’anaphore perçue comme un phénomène de dépendance interprétative asymétrique entre deux expressions linguistiques a été largement diffusée en linguistique et en didactique des langues, en particulier à la suite de l’ouvrage d’Halliday & Hasan. Aux yeux de ces derniers (ibid. : 31), le procédé cohésif par excellence est « l’endophore », ← 84 | 85 → marquant la continuité référentielle au fil du texte construit. Cette approche, reposant crucialement sur une opération de repérage segmental dans la chaîne textuelle, ne va pas sans soulever bon nombre d’objections, comme on le verra infra (§5.4). Avant de les formuler, il est cependant nécessaire d’examiner les tenants et aboutissants de l’objet en question.

Pour décrire le lien qui unit un élément anaphorique à une expression à récupérer en amont dans l’environnement textuel, il est d’usage de dire qu’il réfère à son antécédent (Lyons 1977 : 660). Maillard (1974) recourt d’ailleurs au terme de « référé » pour désigner l’antécédent87. Cet emploi du verbe référer correspond en fait à celui du verbe latin ‘referre’ dont il provient, lui-même traduit du grec ‘anapherein’, composé de ‘ana-’ (en haut, en arrière ou de nouveau) et ‘pherein’ (porter), littéralement ‘reporter plus haut’ ou ‘répéter’88. Dans la perspective adoptée, l’anaphorique renvoie donc à un antécédent présent dans le contexte linguistique en amont (ou en aval pour son fonctionnement cataphorique). Ce sens du verbe référer est à distinguer de l’acception « philosophique » du verbe, renvoyant à l’acte de désignation d’un objet du monde (Lyons 1977 : 660). D’après cette seconde acception, le pronom ne réfère pas à son antécédent, mais au référent de cet antécédent. Cornish (2010 : 212–213) critique à cet égard l’emploi du verbe référer pour désigner la relation qui lie directement un anaphorique à son antécédent. Une variante du verbe référer au sens étymologique est le verbe reprendre ou sa nominalisation. On recourt ainsi couramment aux termes reprise anaphorique, dans les études linguistiques comme dans les grammaires, (voire de substitution ou suppléance dans le cas du pronom, cf. infra Ch.II §3.1), etc. En tout cas, cette terminologie reflète bien le processus de repérage textuel invoqué :

un segment de discours est anaphorique lorsqu’il est nécessaire, pour lui donner une interprétation (même simplement littérale) de se reporter à un autre segment du même discours (Ducrot & Todorov 1979 : 358). ← 85 | 86 →

Les expressions anaphoriques se révèlent de la sorte sémantiquement dépendantes89, autrement dit, elles se présentent comme référentiellement incomplètes :

Les expressions anaphoriques se reconnaîtraient donc au fait qu’elles sont non saturées référentiellement ; isolées de l’environnement où elles recrutent une expression permettant de fixer leur référence, elles seraient ressenties comme incomplètes car impropres à constituer à elles seules un objet de discours autonome (Charolles 1991: 209).

De même, pour Tesnière (1959 : 86), un anaphorique est un mot préalablement vide, qui devient sémantiquement plein dès qu’il entre en connexion anaphorique avec un autre mot. Il use à cet égard d’une image éclairante :

on peut comparer avantageusement les anaphoriques à des ampoules électriques qui ne s’allument que lorsque le fil qui les alimente est mis en contact avec la source d’électricité. Il y a là en quelque sorte une prise de courant sémantique. (ibid. : 90)

On peut rapprocher de cette comparaison la notion de « chaînes de référence » (Chastain 1975). Corblin (1987c : 7) exploite cette notion pour « dépasser les contextes de simple succession de deux termes auxquels se limite le plus souvent le linguiste qui sort du domaine phrastique ». De même, Schnedecker (1997: 8) recourt à la notion pour désigner une succession d’expressions coréférentielles initiées par une forme lexicale afin d’étudier comment les différents maillons d’une chaîne contribuent au « continuum textuel ». L’objectif est d’examiner les différents types de chaînes et leurs composantes lexicales, leur rôle dans l’organisation textuelle, leur imbrication, leur sensibilité au genre discursif, à l’époque, la gestion des référents ou les réorientations discursives (Schnedecker & Landragin 2014).

En somme, la conception de l’anaphore comme la manifestation d’une dépendance interprétative entre un élément incomplet (l’anaphorique) envers une expression « donatrice » (l’antécédent) est celle en ← 86 | 87 → vigueur dans les usuels de grammaire ou de linguistique, mais aussi dans la plupart des modèles formels, computationnels et psycholinguistiques où le repérage segmental constitue un enjeu primordial90.

5.4 Limites d’une approche textualiste de l’anaphore

Si l’approche de l’anaphore dans une perspective textuelle a l’avantage de considérer les rapports référentiels au-delà de l’enchaînement de deux énoncés concomitants, ouvrant ainsi l’analyse à l’empan d’un texte authentique et à sa cohésion, le processus interprétatif sous-jacent reste critiquable91. En effet, il implique une remontée, pour le destinataire, de la « chaîne de référence » jusqu’à la découverte de l’occurrence initiale (e.g. Brown & Yule 1983 : chap. 6). D’ailleurs, dans le cadre de l’oral, la trace auditive et sa disparition sont instantanées (Cornish 2010b) : il paraît dès lors invraisemblable d’invoquer une mémorisation des énoncés ou une identification des segments en cause (Valentin 1985). L’exemple suivant illustre la difficulté de remonter, même à l’écrit, à une expression initiale bien définie :

(95) On lui avait offert un harmonica et il a commencé à jouer et à retranscrire tous les thèmes qu’il entendait à la radio. Il est sorti de l’hôpital passionné de jazz. Deux ou trois copains lui ont expliqué ce qu’étaient les grilles d’harmonie et il a appris le solfège comme ça. Alors, il a eu une idée : ← 87 | 88 → faire un grand orchestre en France, comme Woody Herman. Ce qui est extraordinaire, c’est qu’il a presque réussi. Il a embauché, au théâtre Mouffetard, vingt-cinq musiciens, tous excellents, et il a commencé à les faire répéter pour enregistrer un disque. Les répétitions étaient publiques et nous y sommes allés. Il y avait des musiciens qui sonnaient fantastiquement. Il y avait un arrangement qui s’appelait Pithecanthropus Erectus, mais je me trompe peut-être parce que je crois que Mingus a fait la même chose. Plus ça continuait, moins de musiciens venaient. En effet, c’étaient tous des premiers prix de conservatoire qui avaient été engagés pour répéter pour un disque qu’ils ne voyaient pas venir. Et je ne sais pas ce que c’est devenu, ce truc, mais en tout cas cela sonnait merveilleusement. (Perec, G., Entretiens et conférences II [1979–1981], 2003, < Frantext)

Le référent visé successivement par c’, ce truc et cela se construit à partir d’un nombre important d’objets et de relations entre eux. Il s’avère ainsi vain de cibler dans ce cas un élément initiateur.

On peut également mettre en cause la métaphore de la « chaîne », dans le sens où elle appuie l’idée d’immuabilité et d’homogénéité d’une séquence de « chaînons » ou « maillons » interdépendants et bien identifiés. Bien que la notion éclaire sur la planification discursive (gestion des objets, réorientations, etc.) et fasse émerger des caractéristiques propres à des genres de textes particuliers (Schnedecker 2014), le terme de « chaîne » donne l’impression que les relations de coréférence sont contrôlées et déterminées à la base et nous semble négliger la prise en compte de l’état de la mémoire dans son ensemble au moment de la désignation. En effet, l’état donné du savoir partagé actualisé à chaque nouvelle action communicative intervient dans le choix d’une expression ; ne dégager que les désignateurs successifs d’un objet fournit à nos yeux un aperçu réducteur de son évolution. En outre, la notion de « chaîne » nous paraît mal refléter les usages réels des locuteurs, a fortiori si l’on tient compte de l’oral spontané, où la gestion de la référence s’effectue sur le vif, avec toutes les approximations que cela peut comporter.

L’avènement des bases de données et l’intérêt pour les descriptions linguistiques en contexte, intégrant des aspects pragmatiques, communicatifs et interactionnels du discours, a contribué à remettre en cause l’approche essentiellement segmentale de l’anaphore (nominale ← 88 | 89 → ou pronominale). La notion d’antécédent, et surtout le rôle qu’on lui attribue, en prennent sérieusement pour leur grade (entre autres Béguelin 1988, Conte 1991, Cornish 1999, etc.). En témoignent les situations suivantes :

i) les cas de « discordances morpho-syntaxiques, sémantiques, et/ou référentielles » ([Reichler-]Béguelin 1988 : 18) :

(96) La couleur, c’est la liberté. Elles se mélangent, se superposent, s’opposent et se répondent. (Marie Claire, avril 1993, début de texte < Béguelin 1997a : 34)

Dans un exemple de ce type, en effet, le pronom affiche non seulement un « désaccord » morphologique avec « l’antécédent », mais témoigne également d’une modification implicite de perception du référent (d’abord appréhendé comme un type, puis comme la classe de ses occurrences). Le processus interprétatif ne peut donc se limiter à un simple phénomène de reprise.

ii) Les cas où, tout comme en (95) supra, un antécédent est difficilement délimitable :

(97) Quelques camions faisaient des aller et retour entre la montagne et la ville. Mais ces navettes demeuraient évidemment dérisoires. (Le Monde, 9.4.1991 < [Reichler]-Béguelin 1995a)

Le choix lexical de l’anaphorique ces navettes repose, non seulement sur le SN quelques camions, mais aussi crucialement sur la prédication ‘faire des aller et retour’. Considère-t-on le SN, le prédicat, ou alors l’énoncé entier comme « l’antécédent » ? La délimitation d’un segment responsable de l’interprétation demeure ainsi incertaine.

iii) Les cas où un antécédent est absent :

(98) on a fait aussi un saut en parachute à San Diego | _ | c’était assez euh | _ |assez incroyable surtout que | _ | ouais déjà on arrive là-bas euh | _ | ils nous ont presque pas donné d’explications | _ | et puis euh tout d’un coup ils nous mettent un | _ | un espèce de gros euh | _ | un espèce de gros baudrier avec deux grosses sangles qui passent sur les épaules (oral, ofrom) ← 89 | 90 →

Dans l’exemple (98) il n’y a tout bonnement aucun antécédent à rattacher à l’élément dit anaphorique92. Face à ce genre de situations, la notion d’antécédent se montre inopérante ou nécessite des ajustements fondamentaux93.

Cornish (1999 : 41 sqq.) recourt pour sa part à la notion de déclencheur d’antécédent (antecedent trigger), qui désigne le support segmental, pour autant qu’il existe, qui a rendu disponible à un moment donné le référent visé par l’anaphorique94. Au-delà du rôle du déclencheur, il montre que ce sont avant tout les propriétés sémantico-référentielles intrinsèques de l’expression anaphorique et son contexte prédicatif qui orientent au départ l’interprétation référentielle (voir aussi Conte 1991). La notion d’antécédent, au sens traditionnel, ne tient ainsi pas compte de l’aspect évolutif de l’objet-de-discours, entre le moment de son introduction et son rappel, l’évolution dynamique étant une caractéristique fondamentale des approches constructivistes de la référence et permettant d’expliquer les nombreux changements observés (entre autres Cornish ibid., Apothéloz 1995b, Apothéloz & Béguelin 1995, Béguelin 1997a, 1997b, Berrendonner 1983, Berrendonner 1990a, Corminboeuf 2011, Groupe de Fribourg 2012, etc.). Les quelques exemples ci-dessus reflètent ainsi pleinement ce point de vue, où l’élément anaphorique n’a pas à être considéré comme un élément simplement subordonné à un autre segment. Au contraire, il est doté de caractéristiques sémantico-référentielles propres et susceptible de (re)configurer l’objet en contexte (Conte 1991). ← 90 | 91 →

5.5 Conception cognitive de l’opposition anaphore vs deixis

Un autre problème soulevé à l’égard de la conception textualiste de l’anaphore et partant, de son opposition à la deixis comme référence extra-textuelle, est que la distinction ne se vérifie pas au niveau de la distribution des expressions référentielles : un grand nombre de formes (SN définis, démonstratifs, pronoms personnels et possessifs de 3e personne, etc.) endossent en discours les deux rôles, autrement dit, fonctionnent aussi bien « déictiquement » qu’« anaphoriquement » :

Non seulement les expressions recrutées comme anaphoriques ou déictiques par le critère de localisation ne sont pas homogènes, mais encore elles ne sont pas spécialisées pour l’une ou l’autre tâche. C’est dire que si l’on s’en tient au seul critère du lieu de résidence il n’y a aucune expression qui ne soit uniquement anaphorique et aucune expression qui ne soit uniquement déictique95. Article défini, adjectif et pronom démonstratif, adjectif possessif, pronom personnel de la troisième personne connaissent en effet les deux types d’emplois […] (Kleiber 1992 : 616).

Un traitement éclaté des formes référentielles apparaît ainsi comme une analyse trop coûteuse à laquelle d’aucuns préfèrent renoncer. Le nœud du problème se situe dans le critère de localisation du référent (extra- ou intra-linguistique), manifestement non opératoire pour l’analyse. A celui-ci, certains chercheurs préfèrent un critère d’ordre cognitif : un retour aux sources, selon Bosch (1983), vers la conception d’Apollonius Dyscole d’après laquelle (cf. supra 5.1) la deixis est le mode d’accès à une connaissance nouvelle tandis que l’anaphore est le mode de maintien d’un référent déjà connu. Lyons (1977 : 673) s’inscrit dans cette approche :

[a]naphora presupposes that the referent should already have its place in the universe-of-discourse. Deixis does not; indeed deixis is one of the principal means open to us of putting entities into the universe-of-discourse so that we can refer to them subsequently. ← 91 | 92 →

De même, Ehlich (1982) définit de la sorte les deux opérations référentielles :

The anaphoric procedure is a linguistic instrument for having the hearer continue (sustain) a previously established focus towards a specific item on which he had oriented his attention earlier. (p. 330)

The deictic procedure is a linguistic instrument for achieving focusing of the hearer’s attention towards a specific item which is part of the respective deictic space (deiktischer Raum). (p. 325)

Dans la foulée de ces travaux, Cornish (2010a) propose une échelle de phoricité ou d’indexicalité sur laquelle il place les différentes formes linguistiques selon leur degré d’anaphoricité ou de déicticité : certaines expressions sont vouées, respectivement, au maintien de l’attention sur un objet, d’autres au revirement de l’attention sur un élément référentiel nouveau :

Illustration

Figure 5 : Echelle de phoricité d’après Cornish (2010a).

Entre les deux pôles, certaines formes manifestent les deux propriétés (situation appelée anadeixis) dont l’effet est de placer au centre de l’attention un référent jusque-là en retrait. Cornish commente l’exemple suivant :

(99) Âgé de 19 ans, Adrien (Thomas Langmann), mêlé à un vol d’argent, s’enfuit de Bordeaux où il vit avec sa mère, et arrive à Paris chez son père, Clément (Jean-Pierre Léaud), qu’il n’a pas vu depuis quatre ans. Ce père est un être immature, qui se raccroche à sa jeunesse perdue en ayant une maîtresse de 19 ans, Louise (Judith Godrèche). Elle rêve de devenir comédienne ou, tout au moins, speakerine à la télévision. Clément ne perd pas une occasion de la rabaisser. Pour tenir, elle se drogue (…) (Le Monde Supplément Radio –Télé, 29–30 avril 2007 < ibid. : 123) ← 92 | 93 →

Dans cet exemple, l’usage de il est décrit comme typiquement anaphorique, car maintenant au centre de l’attention un référent bien établi, à savoir l’individu nommé Adrien. Le SN démonstratif ce père, d’après Cornish, est anadéictique en ce qu’il réfère à un individu moins imposant dans l’attention des interlocuteurs, bien que récemment introduit : le SN a ainsi pour fonction de récupérer ce référent en retrait, pour le placer au centre de l’attention, de même qu’il a une fonction désambiguïsatrice (deux référents étant en concurrence). A cet égard, l’auteur juge maladroit l’emploi du pronom elle plus bas pour désigner un référent au statut semblable, c’est-à-dire, qui vient d’être introduit mais encore non central dans l’attention des lecteurs. A ses yeux, une expression anadéictique telle que celle-ci ou cette dernière semblerait « plus naturel[le] ».

Comme nous l’avons déjà relevé supra (§4.6.3) à l’égard d’autres modèles96, la dimension cognitive, ici la continuité ou la nouveauté attentionnelle, ne nous apparaît pas comme une condition d’emploi, ni codée dans les formes, au risque de quoi on se voit contraint, comme ici, de reconnaître l’inadéquation de données qui s’écartent des prédictions. A nos yeux, l’exemple (99) illustre davantage la diversité des paramètres qui peuvent favoriser l’emploi de telle ou telle expression. Ainsi, sans préjuger d’une quelconque adéquation, il nous paraît tout à fait intéressant de constater que deux référents peuvent précisément induire des moyens de récupération différents (ce père vs elle) alors qu’ils ont été introduits dans des conditions très semblables en (99), à savoir une activation récente parmi d’autres référents déjà établis, dans un type de progression linéaire (Combettes 1983), où le « rhème » d’un énoncé devient « thème » de l’énoncé successif, selon la terminologie de l’école de Prague. Il conviendrait en outre de voir si dans le genre discursif en question (synopsis de film), ce type de progression peut être mis au service d’effets de point de vue dans la présentation des personnages97. ← 93 | 94 →

Pour en revenir à l’extrait, tandis que lors du pointage via le SN ce père, la concurrence des référents potentiels favorise sans doute l’emploi d’une forme lexicalement désambiguïsatrice, la forme Elle est jugée quant à elle suffisamment univoque pour atteindre la cible et même réaliser la « rupture de thème ». A noter par ailleurs qu’il n’est ici pas exclu que le pronom soit de type disjoint98. Quoi qu’il en soit, en mettant en jeu des référents au statut d’activation analogue mais rappelés par des moyens différents, cet extrait montre justement que les facteurs qui pèsent sur le choix de la forme ne peuvent être ramenés au seul critère cognitif99.

5.6 Bilan

L’opposition anaphore-deixis, on le voit, soulève de sérieux problèmes et est souvent source de confusion. Ni la conception traditionnelle, se fondant sur l’opposition texte/situation, ni l’approche cognitive, déplaçant l’axe sur le critère nouveauté/maintien du référent, ne parviennent à expliquer à eux seuls la distribution des expressions référentielles. A notre avis, la raison en est la prise en compte d’une seule dimension, là où de nombreux paramètres contextuels entrent en jeu. En somme, nous ne nions pas l’intervention de paramètres cognitifs, mais il nous semble que leur rôle doit être relativisé afin d’offrir une place plus importante à des facteurs plus conjoncturels de l’énonciation en cours. En appariant une procédure à une forme particulière, on donne à croire que c’est ← 94 | 95 → l’expression elle-même qui confère une certaine nature au référent100 (inédit, donné, etc.), alors que c’est évidemment le contexte (cf. infra §6.3.3) dans son ensemble qui détermine la place de celui-ci dans le discours et son rapport aux autres objets. En accordant trop d’importance à un seul type de critère, on court ainsi le risque d’établir une norme à partir de laquelle on évalue les usages et celui de marginaliser ceux qui s’en écartent. Malgré nos réserves à l’égard de l’échelle proposée, nous nous sentons davantage en accord avec les observations de Cornish (à par.), sur l’intervention cruciale de paramètres liés à la subjectivité, l’intersubjectivité et la polyphonie dans le choix des expressions.

Par ailleurs, il nous semble que les propriétés communes à la deixis et à l’anaphore mériteraient une plus grande attention, là où on procède à un traitement systématiquement oppositif. Dans tous les cas, on observe en effet un procédé de pointage vers un référent (cf. l’étymologie du terme deixis) dont, certes, le mode d’accès (situation immédiate, inférence, texte, etc.) peut varier. Mais si les mêmes expressions permettent l’accès à des référents issus de diverses sources, ne devrait-on pas conclure d’abord, au-delà des spécificités sémantiques illustrées supra (§4), à un processus fondamentalement commun ?

S’il fallait retenir un aspect de l’opposition anaphore-deixis, nous invoquerions la piste de la token-réflexivité proposée par Kleiber (1992 : 623). En effet, parmi les expressions donnant l’instruction de renvoyer à un objet appartenant au savoir partagé, nous avons relevé supra (§4) la nature token-réflexive qui caractérise certaines d’entre elles. Par exemple, un pronom comme je, à l’inverse de il, implique nécessairement la prise en compte de sa propre occurrence pour son interprétation, le locuteur réflexivement désigné étant partie prenante de l’énonciation en cours. Pour le reste, nous renonçons à une approche aussi bien en termes de localisation qu’en termes de nouveauté/continuité, et privilégions une perspective plurifactorielle dans le recrutement d’une expression, qui tienne compte, outre des indices ← 95 | 96 → sémantiques (cf. supra §4), des stratégies et besoins des locuteurs selon divers objectifs communicationnels.

6. Vers un modèle constructiviste du discours

Dans les sections précédentes, nous avons présenté un certain nombre de fondements et d’outils ancrés dans la tradition sémantique qui traite des expressions référentielles. Il n’est peut-être pas inutile à ce stade de clarifier les préoccupations respectives des divers acteurs qui s’illustrent dans le domaine de la référence. En effet, ce sont les philosophes, les premiers, qui se sont intéressés au lien entre langage et monde extérieur et à la capacité pour celui-là de représenter celui-ci (cf. supra §2). Dans leur perspective, une attention toute particulière est consacrée aux notions fondamentales de vérité et de validité des énoncés, de même qu’aux questions d’identité ou encore de croyance. Dans la mesure où, dans leur optique, le langage est voué à refléter le monde, il va de soi que l’évaluation de sa conformité et la quête de la vérité restent au cœur des préoccupations philosophiques.

En linguistique, la sémantique est fortement tributaire de ces idées, mais l’intérêt porte davantage sur les conditions d’emploi des expressions référentielles. On se demande par exemple quel est le sens véhiculé par telle ou telle expression par opposition à telle autre dans un même énoncé ou entre deux énoncés. On juge également la plausibilité de tel ou tel emploi dans un univers d’interprétation, en fonction de l’état du monde. Diverses manipulations d’énoncés sont soumises à l’intuition du linguiste afin de mettre au jour les contraintes inscrites dans le signifié des formes étudiées.

Si l’on se donne pour objectif, comme dans ce travail, de décrire les opérations de référence en discours, il est nécessaire de se doter d’outils adéquats pour rendre compte, au-delà des contenus « littéraux » et de la fonction significative des expressions, des facteurs contextuels qui déterminent leur emploi dans une interaction. Nous partons ainsi de ← 96 | 97 → l’idée élémentaire que les participants d’une interaction verbale mettent en œuvre un discours dont la fonction est de créer un ensemble de représentations partagées (Groupe de Fribourg 2012 : 22–23). Dans le dernier quart du XXe siècle se sont développées, sur la référence et sur la nature du discours, des réflexions qui se démarquent des cadres de représentation logique du contenu des énoncés. Avant de présenter en détail le cadre d’analyse dans lequel nous inscrivons cette étude (§6.3), nous proposons de revenir sur les origines de quelques notions fondamentales qui mettent en évidence la nature discursive des référents (§6.1) et plus généralement l’incidence cognitive de l’activité discursive (§6.2).

6.1 Les référents discursifs

On doit à Karttunnen (1976) la notion de discourse referent. Par cette dénomination, l’auteur tient à se démarquer explicitement des approches philosophiques de la référence : « [w]e maintain that the problem of coreference within a discourse is a linguistic problem and can be studied independently of any general theory of extralinguistic reference » (1976 : 366). Le travail de Karttunnen s’inscrit dans la lignée des travaux générativistes sur les indices référentiels en grammaire transformationnelle et a pour ambition de contribuer à dégager les contraintes formelles de coréférence au-delà de la phrase. Plus précisément, Karttunnen met au jour les conditions dans lesquelles un SN indéfini est capable d’établir un référent de discours qui puisse faire l’objet de références ultérieures dans le texte. La notion de discourse referent permet à Karttunen d’éviter les considérations ontologiques des philosophes à propos des référents extra-linguistiques et de demeurer dans un cadre strictement linguistique, déterminant les potentialités de coréférence dans la suite du texte. Sans réel écho en grammaire transformationnelle, cette notion, qui n’émane toutefois pas d’une réflexion sur la nature même des référents, sera exploitée dans des théories d’horizons divers, par exemple en sémantique formelle ou en linguistique computationnelle. Dans le cadre de la DRT, Kamp (1981) tente de modéliser ← 97 | 98 → la manière dont les interlocuteurs mettent à jour de manière dynamique leur interprétation du discours. Heim (1983) utilise quant à elle la métaphore des file cards (qu’on pourrait traduire par « fiches signalétiques ») pour représenter les référents de discours, sur lesquelles toutes les prédications opérées sont inscrites au fil des énoncés. Dans ces cadres d’analyse, on peut constater que la progression du discours demeure au niveau sémantique : l’évolution dynamique des référents se fait au gré des prédications et se conçoit comme une sorte de compilation de signifiés. Il en va de même dans la visée computationnelle de Sidner (1983), qui tire parti de la notion de discourse entities afin d’élaborer des algorithmes de résolution automatique qui soient informatiquement viables. En termes informatiques, une entité discursive représente une variable qui permet d’indexer l’information extraite des énoncés à la représentation mentale correspondante (Wolters 2001 : 11). Dans ces approches formelles, la notion de référent discursif se voit exploitée pour cataloguer les diverses informations accumulées dans le flux verbal, à des fins de représentation logique ou de traitement automatique des énoncés.

6.2 Une représentation du discours

Une réflexion inédite se développe parallèlement autour de la nature même des processus mentaux à l’œuvre dans les opérations de raisonnement naturel. Dans cette perspective, Johnson-Laird élabore la notion de modèle mental (1983, 1996, 2010). Les modèles mentaux sont la représentation cognitive iconique – ce qui veut dire que la structure de la représentation mentale est du même type que celle de la situation qu’on se représente – de situations, réelles ou hypothétiques, que construisent les êtres humains en vue de raisonner. Cette représentation est élaborée sur la base de leur perception, de leur imagination, de leurs connaissances du monde ou encore du discours. La nature des représentations ainsi produites est donc bien distincte d’une représentation « propositionnelle » logique des modèles formels. L’input discursif, notamment, donne lieu à un modèle du discours : ← 98 | 99 →

A discourse model is a mental object that constitutes an individual’s knowledge of a discourse. It is constructed on the basis of what has occurred in the discourse supplemented by general and specific knowledge. Questions may be answered by recourse to the information that it contains; assertions may be evaluated by reference to it ; utterances and actions may be based upon it. We do not suppose that mental models are constructed only from discourse: they are also created from memory, perception, imagination, and the operation of other mental processes. (Johnson-Laird & Garnham 1980 : 371)

L’originalité de cette approche est d’intégrer des inputs de diverses natures à la construction des représentations. La prise en compte de l’incidence mentale du discours s’observe également dans toute une série de travaux sur la manière dont les éléments du texte servent d’instructions pour la construction du modèle :

(…) let us say that a TEXT is a set of instructions from a speaker to a hearer on how to construct a particular DISCOURSE-MODEL. The model will contain DISCOURSE ENTITIES, ATTRIBUTES, and LINKS between entities. A discourse entity is a discourse-model object […]. (Prince 1981: 235)

Il en ressort notamment que les référents du discours y figurent avec des statuts cognitifs distincts, comme donné, nouveau (Chafe 1976, Clark & Haviland 1977), ou encore inférable Prince (ibid.). C’est sous cette impulsion que voient le jour les échelles cognitives présentées supra (Ariel 1988, 1990, 2001, Gundel et al. 1993), à propos desquelles nous avons déjà soulevé l’inconvénient d’assortir les différentes expressions référentielles d’un statut déterminé. L’un des aspects lié à la réalité psychologique que recouvre la notion de modèle discursif est que chaque interlocuteur construit son propre modèle sur la base des indices à disposition. Nous reviendrons infra (§6.3.4) sur la question du caractère individuel ou commun des représentations des interlocuteurs.

Dans une optique distincte de l’approche « psychologique », Grize (1974, 1982, 1993 1996) élabore à la même époque la notion de schématisation, qui vise pour sa part la modélisation d’opérations logico-discursives :

Si dans une situation donnée, un interlocuteur A adresse un discours à un interlocuteur virtuel B (dans une langue naturelle), je dirai que A propose une ← 99 | 100 → schématisation à B, qu’il construit un micro-univers devant B, univers qui se veut vraisemblable pour B (1982 : 172)

La notion de schématisation recouvre à la fois l’action de schématiser et son résultat (Grize 1996 : 69) : un locuteur construit une représentation du discours pour son allocutaire et celui-ci s’attache à la reconstruire. Grize (1993) se démarque par là explicitement de la logique formelle, vouée à représenter la pensée mathématique, en proposant des instruments pour analyser la « pensée commune » : un discours en langue naturelle est le fait de sujets interagissant dans un cadre spatio-temporel, guidés par une visée argumentative s’inscrivant dans un contexte social. En intégrant ces aspects énonciatifs, le contenu d’une schématisation se révèle ainsi complètement réfractaire à une formalisation en termes de valeurs de vérité.

Le modèle auquel nous adhérons, présenté ci-dessous, s’inspire de cette conception de la schématisation, en conservant sa dimension créative et représentationnelle, ainsi que la complexité de la structuration discursive, irréductible à un fonctionnement vérifonctionnel (infra §6.3.4). Berrendonner (1997 : 219–220) formule les avantages suivants du modèle « inédit » de Grize :

Derrière le terme schématisation, il y a l’idée que le discours n’a pas pour fonction de restituer un tableau vérifonctionnel de quelque réalité préexistante, absolue et indépendante de lui, mais plutôt d’imposer ses propres objets, en construisant une fiction conceptuelle originale, provisoire et évolutive […] La notion porte donc en elle une théorie de la référence et du contexte qui tranche de façon radicale avec un certain chosisme ambiant. Elle suppose en effet qu’au lieu d’assimiler les référents du discours aux realia en se recommandant du bon sens ou de Frege, on leur reconnaisse le statut de représentations cognitives, de schémas mentaux, dotés d’une structure formelle dont la description est affaire de logique et de sémiologie. Quant au contexte, elle conduit à y voir non pas un cadre informationnel ou situationnel fixé à titre de préalable, mais le produit dynamique de l’activité de communication : un capital évolutif de connaissances, d’hypothèses et d’assomptions partagées, assimilable à une sorte de mémoire collective des interlocuteurs. ← 100 | 101 →

6.3 Le modèle du discours fribourgeois

Nous prenons pour cadre d’analyse le modèle du discours fribourgeois (Groupe de Fribourg : 2012) dont certains aspects ont fait l’objet d’études particulières (Berrendonner 1983, 1990a, 1990b, 1994, 1995, 1997, 2002b, 2005, 2014, 2016 ; [Reichler-]Béguelin 1988, 1989, 1993a, 1995, 1997a, 1997b ; Apothéloz 1995a et b ; Apothéloz & Béguelin 1995, 1999 ; Corminboeuf 2011), notamment en ce qui concerne la description des procédés référentiels.

L’objectif des chercheurs fribourgeois est de proposer un modèle général du discours pour l’étude des faits linguistiques. Ils proposent d’une part, face à l’inconsistance des notions usuelles et graphocentriques (mot, phrase, etc.) pour la segmentation des unités linguistiques, une refonte complète de la théorie des articulations du discours et de ses constituants101 (cf. infra §6.3.3) ; d’autre part, une description des opérations qui sont exécutées dans le modèle. Nous nous intéresserons avant tout dans ce travail aux opérations de pointage au moyen de désignateurs (§6.3.5) et à leurs motivations (§6.3.6). Avant de présenter les composantes spécifiques du modèle, il est nécessaire de comprendre quelques hypothèses fondamentales du programme de modélisation fribourgeoise (§6.3.1).

6.3.1 Principes méthodologiques

6.3.1.1 Le rapport oral-écrit

Pour prétendre à la généralité scientifique, l’un des choix est tout d’abord de renoncer à dissocier « langue orale » et « langue écrite » ou à une approche en termes de « diglossie »102. Les spécificités observées au niveau des structures produites via l’un ou l’autre médium tiennent avant tout aux conditions de production respectives, en particulier ← 101 | 102 → liées à l’opposition entre « produit fugitif » vs « produit permanent » (Béguelin 2012 : 47) : dans le premier se manifestent les traces d’élaboration et de planification en cours, qui se traduisent notamment par la présence de bribes, hésitations, abandons ou autres phénomènes de « disfluence ». Ces caractéristiques du discours improvisé sont régulièrement perçues comme des « accidents de performance », alimentant le préjugé selon lequel la langue orale serait par nature fautive (cf. Blanche-Benveniste 1997 : 11) ; le second type de production se voit quant à lui généralement débarrassé de ces « scories » (possibilité de préparer, retoucher, effacer, etc.), guidé par des normes rédactionnelles et stylistiques sous-jacentes à des genres centrés sur les intérêts de l’interprétation (Béguelin 2012). Les différences relevées sont ainsi davantage à mettre au compte des conditions propres à la variété des genres discursifs, où le degré d’improvisation, de préparation ou de compétence, le « niveau de langue », etc. sont loin d’être dédiés à l’un des deux média103 (Koch & Oesterreicher 1985). Sans pour autant négliger l’existence et la prise en compte, dans un second temps, de ces paramètres contextuels, le modèle part ainsi de l’hypothèse fondamentale d’une grammaire unifiée104, en accordant une égalité de traitement aux données issues de l’oral, longtemps laissées pour compte en linguistique (à l’exception de l’attention particulière qu’y a porté le GARS105). ← 102 | 103 →

6.3.1.2 Le statut des données

Une autre conséquence de la vocation généralisante du modèle réside dans le choix de considérer des données effectivement produites par les usagers : il s’agit « d’en prendre acte, et de rechercher une explication au fait qu’on les utilise pour communiquer » (Berrendonner 1990a : 151). De la sorte, les chercheurs fribourgeois reconnaissent l’égalité de « l’existence linguistique » ([Reichler-Béguelin 1993a : 328) de toutes les occurrences langagières, y compris celles qui peuvent être considérées comme atypiques, voire déviantes par rapport à une norme ambiante. Plutôt que de les mettre à l’écart, ils cherchent à mettre au jour leur raison d’être, susceptible de révéler des régularités sur les comportements des usagers, voire aussi l’explication des réactions de censure dans des genres normés, comme à l’égard de l’exemple ci-dessous produit dans un cadre scolaire :

(100) Il est vrai que lorsque nous lisons, nous ne pensons pas que cette histoire est en train de vivre, de prendre forme grâce à nous. (copie de bac < ([Reichler-]Béguelin 1988 : 27)

Dans cette copie d’élève, on peut visiblement imputer l’appréciation de l’évaluateur au coût de traitement requis au décodage, étant donné qu’en début de texte, l’histoire en question n’a pas été introduite de manière explicite. Il n’en reste pas moins que le choix d’une expression démonstrative crée ici des effets discursifs d’intersubjectivité qu’il est pertinent de mettre en regard d’autres extraits d’incipit où le démonstratif ne prête sans doute pas à discussion, notamment du fait de la reconnaissance littéraire dont jouit l’auteur :

(101) Cette histoire ne m’appartient pas, elle raconte la vie d’un autre. (Amin Maalouf, Les échelles du Levant)

Dès lors, les partisans du modèle frigourgeois sont extrêmement réservés à l’égard des méthodes « de fauteuil » et de leur recours aux données décontextualisées et fabriquées :

une donnée linguistique in vitro est une donnée incomplète, sur laquelle il est extrêmement délicat de porter un jugement d’acceptabilité ; […] la seule voie ← 103 | 104 → scientifiquement valide et épistémologiquement acceptable est l’observation des comportements linguistiques effectifs (Apothéloz & Béguelin : 234)

Le critère du jugement d’acceptabilité, en particulier, est mis en cause :

[il] autorise à trier entre données « pertinentes » et données « non pertinentes » sur une base qui, bien souvent, reste purement intuitive. Le problème, insidieux, naît chaque fois qu’est déclarée mal formée, et donc indigne d’être prise en compte dans la description, telle ou telle structure pourtant utilisée, parfois couramment, par les sujets parlants. Le procédé a ceci de dangereux qu’il aboutit à confondre sous le même astérisque disqualificateur certains artefacts proprement irréalistes, n’ayant aucune chance d’être un jour performés, avec des énoncés qui sont au contraire accessibles à l’observation empirique, même si leur forme ne correspond pas en tout point à la norme dominante. [Reichler-]Béguelin (1993b)

Les chercheurs fribourgeois critiquent non seulement le privilège octroyé aux données forgées, mais aussi l’intérêt porté presque exclusivement à des genres de discours consensuels (en particulier l’écrit standardisé), peu représentatifs de la réalité des discours. Cette « représentation déformée » des faits de langue comporte ainsi un risque de « circularité du rapport entre les modèles et les données, les premiers légitimant les secondes et celles-ci n’étant reconnues comme valides et donc comme “acceptables” que dans la mesure où elles sont conformes à ce que prévoient les premiers ! » (Apothéloz & Pekarek Doehler 2003 : 112)

Dans le domaine de la sémantique référentielle, une pratique commune est la délimitation du champ d’observation à deux phrases, où « l’introducteur » et « le pointeur » interviennent dans des positions typiques :

À force de neutraliser les paramètres énonciatifs et contextuels, l’approche classique accrédite aussi une conception étroitement textualiste et segmentaliste des phénomènes anaphoriques (ibid.)

Il est important de préciser que l’approche fribourgeoise, bien qu’empirique car se fondant sur l’observation de faits attestés, ne s’inscrit pas dans la tradition de la linguistique de corpus : l’ensemble des données ← 104 | 105 → examinées ne répondent pas, pour l’instant du moins, à la définition stricte de corpus telle que l’entend par exemple Sinclair (1996) : « [a] corpus is a collection of pieces of language that are selected and ordered according to explicit linguistic criteria in order to be used as a sample of the language ». D’abord, les données retenues, comme on l’a vu, ne sont pas systématiquement homogènes (en termes de genre discursif, de type de locuteurs, etc.) et ne prétendent pas à la représentativité d’un type de population. La méthode de récolte des exemples repose chez les Fribourgeois sur des critères qualitatifs de pertinence, à savoir leur capacité à révéler des aspects sur le fonctionnement général du discours. Bien que l’extraction de données soit parfois utilisée pour l’étude de tel ou tel item, elle n’en représente pas pour autant une exigence fondamentale. En effet, le risque d’une recherche exclusivement automatisée est de négliger tous les phénomènes qui ne sont pas détectables par une machine et qui, pourtant, révèlent des régularités sur le fonctionnement de la langue :

Si la recherche en linguistique ne porte que sur des faits langagiers extractibles de manière automatique (en particulier les « marqueurs de discours »), on se prive du fonctionnement d’une bonne partie du système. (Corminboeuf 2014 : 2378).

En somme, la valeur heuristique accordée aux données attestées, sélectionnées sur une base qualitative, distingue l’approche fribourgeoise de nombreux modèles. En particulier, celle-ci se démarque nettement de démarches consistant à mettre au jour les contraintes qui pèsent sur l’emploi de marqueurs, constructions, enchaînements, etc., via des manipulations d’énoncés dans le but de réduire les « possibilités » théoriques. Les Fribourgeois renversent la méthode en se fondant sans a priori sur les observables à disposition pour y déceler les régularités de fonctionnement. En d’autres termes, ils partent du principe que les comportements locutoires, rares ou fréquents, sont susceptibles de révéler les mécanismes sous-jacents de l’activité discursive, et notamment, sur la façon dont on catégorise les objets dont on parle. ← 105 | 106 →

6.3.1.3 Une vision non déterministe du rapport monde-langue

Dans le domaine des procédés référentiels, un exemple de la démarche esquissée ci-dessus est la manière dont sont traités les faits d’« indiscrétion » (cf. supra §3.3). La conséquence qui en est tirée est une conception non logiciste de l’identité et une certaine malléabilité dans la façon dont les usagers se représentent les référents du discours, dont certains formats présentent une disposition à la confusion référentielle. Cette approche se démarque de nombreux travaux traitant de la problématique des référents dits évolutifs.

Pour résumer, la question des référents évolutifs concerne des processus de transformation encourus par des référents par voie de prédication au fil d’un discours et la manière dont se comportent en particulier les marqueurs anaphoriques à cet égard. L’enjeu est « de mesurer jusqu’à quel point certaines formes de reprise sont sensibles au changement » (Charolles 1997 : 71). Si dans le contexte des « métamorphoses fictionnelles (du genre Dr Jekill/Mr Hyde) », l’emploi des expressions référentielles a été, à juste titre, expliqué en partie par des effets de point de vue ou de changement d’univers de croyance (Schnedecker & Charolles 1993, Achard-Bayle 2001), le cas des modifications affectant une entité dans les textes de type injonctif (recettes de cuisine, notice de fabrication, etc.) est généralement abordé comme impliquant des transformations de type « ontologique » (Charolles 1997).

L’un des points de départ de la réflexion est la critique de Brown & Yule (1983) à l’encontre du traitement du pronom par Halliday & Hasan (1976) dans l’énoncé :

(102) Lavez et évidez six pommes à cuire. Mettez-les dans un plat passant au four. (trad. par Charolles & Schnedecker 1993 : 108)

Brown & Yule (1983) reprochent à la conception « segmentale » d’Halliday & Hasan le fait de ne pas tenir compte de l’évolution des référents entre les deux étapes décrites. Il en va de même dans le fameux exemple du poulet :

(103) Tuez un poulet actif et bien gras. Préparez-le pour le four. Coupez-le en quatre morceaux et faites-le rôtir avec du thym pendant une heure. (ibid.) ← 106 | 107 →

Brown & Yule plaident pour une approche interprétative « cumulative », c’est-à-dire qui tienne compte des changements apportés au référent dans la progression du texte. Charolles & Schnedecker (1993) nuancent cependant ce point en avançant que, contrairement à un SN défini à même de rendre compte du résultat des transformations en vertu de son contenu lexical, le pronom se distingue précisément parce qu’il permet de « faire abstraction » de ces changements et de maintenir la coréférence malgré le contexte évolutif. Pour résoudre le paradoxe posé par le cas des pronoms, les auteurs formulent une contrainte, à savoir le maintien de l’identité sortale du référent. On doit donc conclure de l’emploi des pronoms ci-dessus « qu’il existe au moins un trait sortal sous lequel ils résistent aux mauvais traitements qu’on leur inflige » (p. 123), en l’occurrence, la contrepartie massive saillante qui en subsiste. Ceci expliquerait pourquoi l’exemple ci-dessous est jugé impossible :

(104) Prenez quatre morceaux de sucre. Faites-les fondre dans de l’eau et portez-les à ébullition. (Charolles & Schnedecker 1993 : 123)

Les auteurs invoquent dans ce cas la différence suivante : « la contrepartie massive des morceaux de sucre dissous (à savoir « du sucre ») n’est pas saillante, alors que la « chair » des pommes l’est encore dans la compote ». Charolles (1997) assouplit néanmoins la contrainte « ontologique » du trait sortal en accordant un rôle plus prépondérant à l’emploi même du pronom capable de « forcer » la coréférence au-delà des transformations. Mais l’enjeu demeure, dans cette optique, de déterminer « jusqu’à quel point et à l’aide de quels moyens linguistiques on peut encore prétendre parler de la même chose alors que l’on expose les changements dont elle fait l’objet » (ibid. : 91).

Les Fribourgeois prennent clairement leurs distances à l’égard de cette approche des « transformations ontologiques ». C’est non seulement le critère subjectif d’acceptabilité qui est mis en cause, mais aussi et surtout la recherche de contraintes ontologiques – au détriment de facteurs linguistiques – qui consiste à

chercher dans le réel extralangagier les principes censés régler les usages linguistiques (ceux-là mêmes dont on cherche à mettre au jour le fonctionnement). ← 107 | 108 → Or, sans vouloir refaire la querelle des universaux, il nous paraît que la démarche qui vient d’être décrite, si elle n’est pas scrupuleusement pondérée, aboutit à faire du langage un décalque de la réalité. Et, conséquence plus grave encore, elle conduit presque inévitablement à substituer à l’investigation linguistique une analyse ontologique ou une physique naïves. (Apothéloz & Béguelin 1995 : 235)

Sans nier l’influence de facteurs « mondains » – autrement dit nos connaissances, notre expérience et notre représentation du monde et ses objets – dans la manière dont les locuteurs catégorisent les référents en discours, les auteurs regrettent toutefois la tendance à simplifier la relation mot-chose et partant, à négliger la prise en compte d’autres facteurs dans le choix des expressions référentielles. A l’appui d’exemples diversifiés, ils montrent notamment que les procédés anaphoriques, lexicaux comme pronominaux, sont susceptibles de tenir compte ou non des modifications subies antérieurement par voie de prédication, selon les objectifs du locuteur106. Parmi ces stratégies largement dépendantes des conditions de production, les auteurs signalent des enjeux argumentatifs, sociaux (respect des faces), des effets connotatifs, polyphoniques, la gestion d’ambiguïtés potentielles, etc. sur lesquels nous reviendrons infra (§6.3.6).

La prise en compte des changements de point de vue, déjà invoquée pour l’analyse d’autres types de métamorphoses discursives (Schnedecker & Charolles 1993, Achard-Bayle 2001), mériterait par ailleurs d’être exploitée plus généralement, car tout procédé de désignation implique par définition un point de vue particulier. Béguelin (1997b) se penche à cet égard sur l’emploi de marqueurs référentiels dans des contextes d’hétérogénéité énonciative et montre que des phénomènes de non-congruence entre deux catégorisations d’un même référent peuvent parfois être mis au compte d’un surmarquage de la polyphonie : ← 108 | 109 →

(105) Mira, elle, ne croit plus en personne ni à rien. L’opposition ? « Ils ne sont pas assez forts ! » (Nouveau Quotidien, 09.11.94 < ibid.)

Outre la recatégorisation implicite opérée (individu collectif – classe), le pointeur pronominal accentue le contraste entre les deux univers de croyance en jeu (il va de soi que deux locuteurs ne recourent pas forcément aux mêmes dénominations).

Bref, la question des référents évolutifs a tout l’air, dans cette optique, d’un faux problème. Du moins, elle n’est pas un cas particulier mais concerne tous les référents, qui, par définition, sont amenés à évoluer, par les connaissances qu’on en a, au fil de la construction du discours (cf. infra §6.3.4). Pour les chercheurs fribourgeois, le problème à creuser n’est ainsi pas celui des transformations subies par les objets réels, mais « celles qui affectent le bagage de connaissances dont disposent, à chaque moment du discours, les interlocuteurs à propos d’un référent donné » (Apothéloz & [Reichler-]Béguelin 1995 : 239–240). Il convient donc d’examiner les moyens mis en œuvre par les usagers pour faire évoluer un objet dans le discours. Dans cette perspective, l’acte référentiel proprement dit s’accompagne de visées stratégiques qu’il convient de mettre au jour (cf. infra §6.3.6).

6.3.2 Discours et texte

Le modèle fribourgeois se voulant une théorie de la combinatoire discursive, il s’agit de comprendre ce que recouvre la notion fondamentale de discours. Dans ce cadre, le discours est conçu comme « l’ensemble des matériaux sémiotiques mis en œuvre par les partenaires d’une […] interaction » (Groupe de Fribourg 2012 : 21) :

Un discours est donc un complexe pluri-codique, qui comprend non seulement des énonciations en langue naturelle, mais aussi des gestes, des actions, des images, des perceptions communes, des savoirs partagés tacites mutuellement manifestes, etc., combinés selon des modes de planification spécifiques.

Quant au texte, il constitue la trace des données graphiques et acoustiques d’une séquence verbale, dont doit bien souvent se contenter le linguiste pour tenter d’étudier « le discours appréhendé à travers les ← 109 | 110 → textes » (p. 22). Le texte ne constitue ainsi pas une notion fonctionnelle dans le modèle fribourgeois, mais seulement l’instrument fragmentaire à partir duquel le chercheur tâche de faire des hypothèses sur le fonctionnement du discours, qui « supporte[nt] autant que possible sans catastrophe la prise en compte ultérieure ou épisodique des composantes non verbales et environnementales ».

Cette conception se distingue de celles qui assimilent texte et discours107 ou qui assimilent ce dernier à la « chaîne parlée ». De plus, en considérant le texte comme un simple témoignage de l’événement discursif, elle se distingue aussi d’approches qui le considèrent comme une unité sémantique (e.g. Halliday & Hasan 1976) ou comme un élément constitutif de l’activité discursive108.

6.3.3 Les articulations du discours

Le modèle fribourgeois s’inspire de la notion d’articulation du langage de Martinet (1967)109 pour élaborer sa théorie des unités constitutives du discours. Il distingue ainsi diffférents ordres de combinatoire, se caractérisant par des fonctions, des unités et des règles d’assemblage propres. La première articulation (F1)110 correspond aux unités dont la fonction est distinctive, à savoir les phonèmes et les syllabes. La seconde articulation (F2) est celle qui concerne les unités à fonction significative, ← 110 | 111 → c’est-à-dire morphèmes, syntagmes et clauses111 (« “îlots” de dépendances morpho-syntaxiques », Groupe de Fribourg 2012 : 47).

L’une des originalités du modèle est de postuler une troisième articulation (F3), dont les unités constitutives sont des actions à fonction communicative exécutées sur le mode « ostensif-inférentiel » (Sperber & Wilson 1986). On quitte à partir de ce niveau les aspects traditionnellement dévolus à la morpho-syntaxe. Tout comme les unités significatives « incorporent » des unités distinctives, les unités communicatives peuvent « incorporer » des unités significatives : l’actualisation d’une clause mène à son énonciation, action qui comprend d’autres composantes, comme des caractéristiques prosodiques et de potentiels gestes ou signes concomitants relevant d’un autre code (« images, iconogrammes, vêtements, odeurs… », ibid. : 29). Les énonciations sont ainsi des manifestations mimo-gestuelles, sémiotiquement hétérogènes, exécutées selon les intentions communicatives des participants de l’interaction. Elles se regroupent en programmes discursifs selon une combinatoire propre – la pragma-syntaxe – pour composer des périodes, qui se terminent par un mouvement mélodique conclusif. Ce type de contour indique ainsi la fin du programme et partant, une place transitionnelle pour l’interlocuteur.

Il reste à savoir si la période constitue l’unité démarcative d’une quatrième articulation (F4) à fonction interactive (en tant que composante d’un tour de parole, Groupe de Fribourg 2012), ou si elle permet de composer des programmes praxéologiques du niveau de la pragma-syntaxe (F3) mais de plus grande ampleur, c’est-à-dire des « macro-structures narratives, argumentatives, cognitives-pratiques, etc. » (Berrendonner 2016). La question n’est pas tranchée. Quoi qu’il en soit, le fait qu’on puisse considérer soit la composition interne des périodes, soit leur participation à une intervention au niveau interactionnel, ou alors à une macro-structure d’un autre type, permet déjà d’éclairer les différences d’enjeux, visées et objet des domaines de « la pragma-syntaxe » vs de « l’analyse conversationnelle » ou de « l’analyse du discours ». ← 111 | 112 →

L’organisation complexe en niveaux d’analyse distincts112 explique pourquoi le discours ne peut se concevoir, dans cette approche, comme la simple concaténation de segments verbaux ou son résultat compositionnel. Chaque niveau d’analyse présente une logique de structuration propre. En passant de l’un à l’autre,

on change en fait d’articulation, c’est-à-dire d’univers combinatoire. On rencontre d’autres types d’objets sémiotiques, investis d’autres fonctions, répondant à d’autres modes d’assemblage, et dont on a toutes les chances de méconnaître les spécificités, si l’on se contente de les envisager trivialement comme des « segments » mis bout à bout. (Groupe de Fribourg 2012 : 37)

Quand on évoque la question du contexte pour un item étudié, autrement dit l’environnement dans lequel celui-ci apparaît, il s’agit de tenir compte du niveau auquel on le considère pour déterminer la nature des facteurs environnants. Si l’on considère uniquement un élément dans sa dimension phono-syntaxique ou morpho-syntaxique, le contexte considéré sera uniquement le matériau linguistique environnant de la combinatoire respective. Par contre, lorsque l’on s’intéresse à la production d’une occurrence, qu’il s’agisse d’une unité distinctive, significative, communicative ou interactionnelle, des facteurs contextuels hétérogènes influent sur sa réalisation. Du reste, ces paramètres contextuels ne sont pas forcément à la disposition du linguiste, qui doit s’en tenir à des hypothèses sur la base des indices à sa disposition. Outre l’environnement linguistique (souvent appelé co-texte) et le discours produit en amont, le contexte lié à la réalisation d’un élément discursif comprend ainsi les dimensions suivantes (Auer 2009, Cornish 2009) : la situation physique à la portée des interlocuteurs, la ← 112 | 113 → dimension sociale de l’interaction (rôles sociaux et interactionnels des participants, type d’activité engagée, etc.), le savoir partagé ou encore le genre auquel appartient le discours, etc.

Les chercheurs fribourgeois se penchent principalement sur l’analyse des faits situés à la frontière entre la morpho-syntaxe (ou micro-syntaxe) (F2) et la pragma-syntaxe (ou macro-syntaxe) (F3). À ce dernier niveau, ils s’intéressent en particulier à la description des routines praxéologiques (i.e. des schémas d’action) qui composent les périodes, mais laissent (pour le moment du moins, cf. Berrendonner 2016) à l’analyse conversationnelle le soin d’étudier la gestion des tours de parole au sein d’un échange et à l’analyse du discours la façon dont se composent les macro-structures de périodes.

6.3.4 Mémoire discursive et nature des objets-de-discours

Partant du point de vue de Grize (1974, 1982, 1993) sur la visée représentationnelle de l’activité discursive, Berrendonner (1983 : 230–231) nomme mémoire discursive (désormais M) l’ensemble des représentations partagées par les participants, que ceux-ci se donnent pour but de faire évoluer dans un échange. Chaque action communicative, en particulier chaque énonciation, permet ainsi de passer d’un état à un autre. Ces transformations ne sont pas exécutées par l’incrémentation de « contenus propositionnels » mais par des opérations d’inférences jugées pertinentes à partir de chaque acte.

La mémoire discursive s’oppose en cela à une conception « sémantique » d’un univers d’interprétation. Elle se situe en effet au niveau du « cognitif-extralinguistique » (Groupe de Fribourg 2012 : 24) sans pour autant s’apparenter à une propriété pschyologique de chacun des interlocuteurs, se distinguant par là du concept de modèle discursif (cf. supra §6.2). M représente « la modélisation d’une réalité interlocutivement neutre : l’ensemble de référents construits dans et par le discours » (Berrendonner 2016). Le fait que les connaissances en M soient communes ne signifie pas qu’elles soient partagées à l’identique chez les interlocuteurs. M constitue en effet un ensemble « flou » au sens mathématique, c’est-à-dire que la validité des objets qui y figurent se montre graduable. Autrement dit, la validité des objets en M peut se ← 113 | 114 → montrer fiable à divers degrés, selon le type d’inférences dont ceux-ci sont le résultat (cf. infra Ch.II §4.1.2 les raisonnements abductifs). Il existe donc une zone de flou permanente en M, dont s’accommodent les interlocuteurs. Mais cela explique également que des divergences puissent surgir sur la teneur précise de M, comme on le verra à maintes reprises.

Les éléments de M s’appellent les objets-de-discours et ils ont donc la propriété d’être manifestes et publiquement partagés par les interlocuteurs. En outre, leur nature est insensible au code qui a conduit à leur introduction (code linguistique, iconographique, gestuel, inférentiel, etc.) (ibid. : 23) : ils relèvent tous « d’un seul et même type logique naturel » (p. 123), bien que pouvant se présenter sous des formats et modalités variés113. La fonction communicative de chaque énonciation consiste à effectuer des opérations sur les objets-de-discours, notamment en attribuant à ceux-ci des propriétés par le biais de prédications ou d’inférences. Ces attributs constituent l’intension d’un objet à un état donné de M.

Il convient cependant de ne pas négliger la dimension socio-culturelle qu’un objet-de-discours acquiert au cours de son évolution en M (cf. Grize 1993) :

[L’identité des objets] devient le produit d’une interaction entre le sujet humain et son environnement […], dans la mesure où ces objets ont acquis le statut de construits culturels, et où par conséquent leur « essence » comporte forcément un paramètre anthropologique. (Apothéloz & [Reichler-]Béguelin 1995 : 239)

C’est donc l’ensemble de ces aspects qui contribue à faire l’identité d’un objet-de-discours donné en M. On est ainsi loin de la conception « mondaine » traditionnelle des référents. Par ailleurs, la mémoire discursive ne renferme pas seulement la représentation des objets « ordinaires » ← 114 | 115 → (qu’ils soient discrets ou non, fictifs ou non, etc.), elle enregistre également toutes les données liées au déroulement de l’échange en cours, autrement dit, des informations de nature méta-communicative sur l’énonciation même (Groupe de Fribourg 2012 : 131 sqq.). Par exemple, chaque acte d’énonciation opéré en discours a pour corollaire son inscription automatique en mémoire discursive. En témoigne le fait qu’on puisse y référer de la même façon qu’aux objets du monde :

(106) Oser tuer la formule magique ? La question n’a plus rien de rhétorique sous la coupole fédérale en ébullition (presse).

De fait, on peut subdiviser la mémoire discursive en modèle du monde (MM) vs modèle des actions communicatives (MAC), la première se distinguant par la nature extra-linguistique des objets, l’autre par la nature méta-énoncative des informations livrées par le discours même. Cela dit, l’exemple montre que l’opération fondamentale de référence peut se décrire de la même manière dans les deux sous-ensembles. Mais un examen attentif des spécificités linguistiques respectives mériterait d’être mené à bien.

Une autre caractéristique de la mémoire discursive est que l’attention accordée à certains objets, autrement dit leur importance cognitive, ou saillance, varie au fil du discours. On peut par exemple imaginer que pour deux interlocuteurs qui sortent d’une séance de cinéma, le film visionné (de même que les divers personnages et étapes clés de l’intrigue) sera particulièrement saillant à ce moment-là dans M. En outre, la multiplication de relations établies en discours entre un référent (via les images, le scénario, les pointages référentiels, les prédications, les inférences qu’on peut en tirer, etc.) (par exemple le personnage principal du film) et d’autres référents, dans un discours, contribuera à en faire un objet central dans l’état courant de M et à ce titre, le promouvra centre organisateur d’un sous-graphe ou réseau référentiel complexe. De ce point de vue, « les représentations que nous nous formons des objets s’organisent selon un principe plutôt gravitationnel que taxinomique » (Berrendonner 1990a : 155, Apothéloz 1995a : 169–170). ← 115 | 116 →

6.3.5 Opérations de pointage

Dans l’approche fribourgeoise, il est ainsi évident qu’une expression référentielle ne renvoie pas à un objet de la réalité tangible, mais bien à un objet de la mémoire discursive. Parmi les opérations référentielles, il est utile de distinguer entre une opération d’introduction et une opération de pointage. La première sert à installer un objet-de-discours inédit dans la mémoire discursive via une expression référentielle (typiquement un SN indéfini, cf. supra §4.5), tandis que la seconde consiste à désigner un référent supposé y être mutuellement manifeste pour les interlocuteurs. Lorsqu’on parle communément d’« anaphore » ou de « deixis », c’est donc au second type d’opération qu’on fait référence.

Plus précisément, un pointeur référentiel comporte, outre son aspect descriptif, « l’instruction d’unifier sa variable anonyme X avec un objet Oi valide114 présent dans M » (Berrendonner 1995 : 242), en s’appuyant sur des indices de diverses natures (lexicale, morphologique, contextuelle, inférentielle, etc.) :

(107) Et là que vois-je ? Un très très petit chaton tout mignon. Il est noir et blanc et un petit peu touffu (roman-feuilleton en ligne)

(108) l’autre fois ma tante elle a ramené des photos de justement | _ | quand on était petits ben là s/ genre cette photo ça vient de là | _ | avec mon parrain d’ailleurs de confirmation (ofrom, unine15-083)

Dans l’exemple (107), le pronom conjoint il accompagné de son prédicat présuppose l’existence d’un individu en M auquel le rattacher. Il se trouve qu’un objet congruent vient d’être introduit en M via un SN indéfini (un très très petit chaton tout mignon). Quant au SN démonstratif de l’exemple (108), il implique lui aussi, cette fois via l’acte de monstration qu’il opère, l’appartenance à M de l’objet désigné : l’occurrence indique de rechercher via l’environnement énonciatif immédiat ← 116 | 117 → le référent en question, un objet rendu vraisemblablement disponible en M par perception visuelle (nous présumons que les interlocutrices ont la photographie en question sous les yeux). Pour rappel (cf. supra), la manière dont est alimentée M (perception, moyens verbaux, inférence, etc.) ne détermine pas la nature de ses objets, ceux-ci relevant tous du même type : M a la propriété de « neutraliser les différences de nature entre ses multiples sources » (Berrendonner 1983 : 231). En d’autres termes, les deux références exécutées ci-dessus, malgré des moyens verbaux distincts, procèdent fondamentalement de manière similaire : il s’agit d’instancier la variable introduite par l’expression en l’unifiant avec un objet présenté comme valide dans M.

Certes, chaque expression implique une procédure interprétative spécifique, dans le premier cas, via le présupposé d’existence d’un objet porteur d’un nom masculin ; dans le second cas, via la nature token-réflexive du SN démonstratif, sans négliger la prise en compte de sa catégorisation lexicale. Néanmoins, le fait que tous les objets-de-discours se situent au même titre dans M, i.e. l’ensemble évolutif des connaissances partagées, rend caducs les critères traditionnels reposant sur la localisation du référent (cf. supra §5.2). Aux yeux des chercheurs fribourgeois, un seul mécanisme permet ainsi de recouvrir le fonctionnement général des désignateurs habituellement distingués avec zèle les uns des autres.

Il est en outre fondamental de reconnaître la nature inférentielle des procédés de pointage, à l’instar d’ailleurs de tout phénomène interprétatif (Sperber & Wilson 1986). Dans l’opération en question, cela concerne en particulier le processus de repérage de l’objet pour l’instanciation de la variable introduite par le pointeur, et cela, à partir des divers indices hétérogènes en présence.

Il n’est à cet égard pas rare que l’objet supposé manifeste soit en fait absent de M au moment du pointage et que le recours aux calculs inférentiels soit particulièrement sollicité. C’est par exemple le cas lorsqu’un pointeur renvoie à un référent implicite, dont l’existence même est à inférer à partir d’indices concomitants (cf. le cas de l’anaphore associative, présenté infra Ch.II §4.1) : ← 117 | 118 →

(109) BL :Ah non, et plutôt que, la, à la Maison des saveurs, comme tu dis, j’aime mieux d’aller, au Basilic ici à Chièvremont.

E : Ah oui.

BL : Moi.

E : Nous on est allés mais c’était une communion et c’était pas terrible, mais, (tu sais), c’est pas la même chose quand c’est un, un repas pour, beaucoup et <BL: Oui, et maintenant.>

BL : c’est, de nouveau, plus la même chose non plus, parce que la femme, sa femme est partie elle l’a quitté. (X) c’était un, il paraît que c’était un coureur de jupon, je n’en sais rien c’est leur problème. Mais, elle manque, au bazar, elle n’est plus là. (oral < pfc)

Il faut d’abord remarquer que cet extrait provient d’une conversation spontanée entre proches et comme c’est souvent le cas, nous n’avons accès qu’à une quantité minime de leur savoir partagé (leurs expériences et connaissances communes), de la situation d’énonciation courante et son environnement physique, des relations que les participants entretiennent, etc.

On peut toutefois remarquer que référence est ici faite à des objets qui, vraisemblablement, ne figurent pas au préalable dans l’état courant de la mémoire discursive. Un lieu, en l’occurrence un restaurant, est récupéré apparemment de la mémoire à long terme par le locuteur BL au moyen d’un nom propre accompagné de coordonnées spatiales précises (le Basilic ici à Chièvremont). BL évoque plus loin le départ d’un individu désigné via le SN la femme, reformulé sa femme, le déterminant possessif sa impliquant l’existence d’un tiers à interpréter en relation avec le premier et surtout, à partir des scénarios que la situation globale évoque (Sanford & Garrod 1981) : par exemple le fait que les restaurants se gèrent par des tenanciers, que les couples peuvent passer par des périodes de crises, etc. Diverses opérations inférentielles à partir de ces éléments devraient permettre à l’interlocuteur de conclure que les individus désignés sont manifestement un ex-couple de patrons du restaurant. On voit à travers cet exemple que les opérations de pointage induisent des tâches de reconstitution, ou catalyse115, pour les destinataires ← 118 | 119 → et qu’elles font intervenir des processus inférentiels dont la fiabilité, par ailleurs, n’est pas toujours garantie116.

6.3.6 Stratégies référentielles

On a déjà vu supra (§4.6.3) que les opérations référentielles étaient en fait des poly-opérations, en ce sens que la procédure de repérage d’un objet s’accompagne d’un acte de dénomination qui est fonction de stratégies référentielles particulières. Le choix pour une expression référentielle repose ainsi sur la conjonction opportune de divers objectifs communicationnels. Le modèle se distingue en cela d’approches qui composent avec des critères d’adéquation au monde, de dépendance au texte, ou encore d’ordre essentiellement cognitif. Les chercheurs fribourgeois se sont penchés sur le fonctionnement de ces stratégies référentielles à l’œuvre au long d’un discours. Sans toutefois en exposer un inventaire exhaustif, ils proposent ainsi certains principes généraux sur les comportements des locuteurs en matière de référence.

En s’inspirant de la notion de pertinence de Sperber & Wilson (1986), Berrendonner (1990a) dissocie deux principes régissant les activités locutoires. Le premier correspond à une norme sociale de coopération particulièrement visible dans les métadiscours aussi bien institutionnels que particuliers : autrement dit, il incombe au locuteur de prévenir toute difficulté susceptible d’engendrer des coûts interprétatifs importants pour le destinataire. Ce principe de coopération (appelons-le O1, conformément aux abréviations de Béguelin 1997a infra), privilégiant les intérêts de l’interprète, est généralement invoqué comme celui qui régit les comportements des interlocuteurs en conversation (Grice 1975), si bien qu’on a vite fait, si on l’assimile aux règles mêmes du langage, de considérer comme déviant tout comportement qui s’en écarte (Berrendonner 1990a : 151). Néanmoins, la communication ne vise pas la quantité ou l’exactitude référentielle, mais bien, comme le suggèrent Sperber & Wilson (1986), la pertinence informationnelle. ← 119 | 120 → Il s’agit dès lors d’adapter la transmission d’information aux objectifs communicationnels à atteindre. Il arrive constamment que les locuteurs produisent des énoncés approximatifs (looseness). Sperber & Wilson (1990) donnent à cet égard l’exemple d’une rencontre entre deux individus, nommés Peter et Marie, à San Francisco. L’homme demande à son interlocutrice où elle habite, à quoi celle-ci répond :

(110) I live in Paris. (ibid.)

Or, il se trouve que la locutrice habite à Issy-les-Moulineaux, juste en dehors des limites de Paris. Son but n’est manifestement pas de tromper son interlocuteur, mais plutôt de lui fournir une réponse pertinente pour les inférences qu’il pourra en tirer. Sa réponse ne vise pas ainsi un objectif de littéralité (literalness) ou de vérité, mais de présomption de pertinence. L’approximation peut ainsi refléter un ajustement à ce principe, comme dans l’exemple ci-dessous :

(111) c’est vrai que + à Paris c’est cher quand même tous les cafés tout ça ça revient cher on a pas trop les moyens (oral, cfpp)

L’emploi du syntagme tout ça, spécialisé dans la condensation et l’indistinction référentielles (cf. infra Ch.V), est ainsi jugé suffisamment pertinent par le locuteur pour atteindre son but. On doit probablement considérer également la mise en œuvre d’une loi du « moindre effort » incitant le locuteur à dépenser le moins d’énergie possible en vue de la réalisation de ses objectifs. On peut donc dégager un second principe contrebalançant le premier, consistant à ménager ses efforts en réduisant ses coûts de production (O2), que Berrendonner (1990a : 150) baptise « principe de nonchalance ». L’activité interactionnelle se voit donc guidée par un calcul constant de la pertinence informationnelle résultant d’un compromis effectué entre deux « principes » antagonistes, à savoir d’une part l’optimisation de l’interprétation, d’autre part, l’économie des moyens mis en œuvre117. ← 120 | 121 →

Béguelin (1997a) se propose de compléter les principes dégagés par Berrendonner (1990a) en examinant le choix de certaines expressions référentielles au détriment d’autres marqueurs possibles. Elle relève d’abord une stratégie consistant à proscrire les répétitions lexicales (O3) pour éviter certains effets de monotonie ou de saturation perceptive. Une autre conduite locutoire est celle qui vise à optimiser la mise à jour de M en surdéterminant une expression référentielle par des informations encore inédites (O4). Ainsi, l’exemple ci-dessous manifeste ces deux objectifs, au détriment du principe de coopération (O1) qui réclamerait l’usage de pointeurs morphologiquement congruents :

(112) On y trouve [i.e. dans mon sac] aussi bien des oursons broche ou barrette, un requin – mon mari qui est pourtant l’homme le plus doux de la terre en raffole et les collectionne –, que des yeux de lion ou de chat en verre que j’achète chez Deyrolle, le célèbre empailleur de la rue du Bac (presse < Béguelin 1997a : 107)

Dans cet exemple l’emploi pronominal « discordant » au pluriel les permet à la fois d’éviter une répétition lexicale (requin) susceptible d’être stylistiquement sanctionnée et d’implémenter implicitement dans M la classe, en tant qu’objet inédit, à laquelle l’individu récemment activé (‘un requin’) appartient.

Enfin, Béguelin repère la manifestation d’un comportement locutoire (O5) tendant au « respect des règles de bienséance et de sauvegarde de la face » (p. 104), qu’elle illustre par l’exemple suivant :

(113) En réponse, « lui » et surtout « elle » (comme on dit en Roumanie pour éviter de prononcer les noms du dictateur et de sa femme)… (presse, < ibid. 108)

L’usage des pronoms minimalement informatifs (donc contra O1) est explicitement justifié par la parenthèse comme stratégie de cryptage et d’évitement par peur, honte, souvenir désagréable ou encore pudeur ← 121 | 122 → associés à l’évocation des individus dont il convient, dès lors, d’inférer l’identité.

L’observation de données authentiques met ainsi en lumière une gamme d’objectifs communicationnels avec lesquels jonglent les locuteurs en fonction de leurs besoins dans une interaction donnée. Les emplois répondent donc à des stratégies plus diversifiées que l’optimisation du décodage ou le maintien de la vérité. Le résultat est clairement l’œuvre d’un compromis de la part du locuteur, certains objectifs prenant momentanément le dessus sur d’autres. Bien des cas réputés non standard (car enfreignant O1) s’expliquent par cette gestion des stratégies mises en place par les locuteurs.

7. Conclusion

L’objectif de ce chapitre était d’exposer la manière dont sont traitées quelques questions centrales en matière de référence en linguistique, afin d’en dresser un bilan critique. Nous avons ainsi pris le temps de mettre en évidence l’héritage logico-philosophique de la sémantique telle qu’elle est aujourd’hui largement pratiquée, mais aussi la prégnance d’autres modèles dans le vaste domaine d’étude des expressions référentielles. Tout en reconnaissant les avancées que ces travaux majeurs ont permis, notamment par la prise en compte du rôle du contexte et d’une conception plus cognitive du discours et ses objets, nous avons également pu constater leurs limites à plusieurs égards, en les mettant à l’épreuve des faits linguistiques que l’on rencontre au quotidien.

A l’heure où l’accès aux bases de données attestées orales ou écrites est considérablement facilité, ces modèles pourraient tirer profit de la multitude d’observables désormais à disposition. Ils pourraient bénéficier d’ajustements fondamentaux, un peu à la manière dont la syntaxe du français a été renouvelée à l’appui des ressources disponibles – notamment les données orales – depuis plusieurs décennies (cf. les modèles du GARS et du Groupe de Fribourg). ← 122 | 123 →

Partageant les hypothèses fondamentales du modèle du discours fribourgeois, nous proposons ainsi d’examiner ce que les faits, sans préjuger de leur conformité à une norme préétablie, révèlent sur le fonctionnement général de la référence. Nous nous démarquons ainsi d’approches qui tendent à promouvoir ce qui devrait être, en favorisant ce qui est effectivement attesté. Par là, nous entendons les faits dans leur diversité, qu’ils soient fréquents ou plus « insolites ».

En inscrivant notre étude dans le cadre fribourgeois, nous pouvons en outre avantageusement rendre compte du fait que les objets dont parlent les locuteurs ne sont pas des realia mais des constructions discursives dotées d’une certaine malléabilité. A travers les notions d’objets-de-discours et de mémoire discursive, le modèle met en avant la nature fondamentalement cognitive, évolutive et construite des représentations communes des interlocuteurs. Dans ce cadre, les opérations référentielles que ces derniers exécutent permettent de tenir compte de facteurs praxéologiques aussi bien que de paramètres liés aux aléas de l’interaction.


10 Cf. Fauconnier (1984), pour qui « l’espace réel » E0 est celui par rapport auquel se situent tous les autres espaces mentaux.

11 pathémata tês psuchês.

12 homoiómata.

13 Selon Panaccio (1996 : 7), les « états de l’âme » comprennent vraisemblablement les concepts (νοήματα).

14 Pierre d’Espagne distingue par exemple la suppositio naturelle de la suppositio accidentelle, la première correspondant à l’ensemble d’objets auxquels s’applique potentiellement le mot, la seconde équivalant à la référence effective d’un terme dans une proposition particulière. Chez Guillaume d’Ockham, c’est la significatio qui recouvre l’ensemble des choses pouvant être caractérisées par le mot (Read 2011).

15 Les appellations intension et extension (e.g. Carnap 1947) l’emportent aujourd’hui en sémantique sur celles de compréhension et étendue. Par ailleurs, les concepts recouvrent grosso modo ceux que Mill (1843=1988) nomme connotation (à ne pas confondre avec sa signification usuelle de description subjective) et dénotation.

16 « Presque toujours le langage ne donne pas, sinon allusivement, les rapports logiques ; il les laisse deviner sans les exprimer proprement. » (Frege 1892=1971 : 65).

17 Il en va de même pour les notations algébriques « 24 » et 4x4 », qui « sont des noms propres du même nombre mais n’ont pas le même sens » (ibid. : 89).

18 « Dans l’emploi d’un mot au sens propre, il n’est guère possible de distinguer les éléments de signification qui relèvent strictement de la linguistique – les composantes du signifié lexical – et ceux qui sont liés à la connaissance de l’objet extralinguistique. Déterminer le signifié du mot chat, en faisant abstraction de l’animal concret, n’est pas possible à partir des emplois où le mot chat désigne un chat. L’autonomie du signifié par rapport à la référence n’est perceptible que dans les emplois où chat sert à désigner autre chose qu’un chat. » (Le Guern 2003 : 37).

19 Pour une synthèse, voir Lyons (1977 : 95–99).

20 « We will use the term denotatum for the class of objects, properties, etc., to which the expression correctly applies. » (Lyons 1977: 207, nous soulignons).

21 Lyons critique l’imprécision terminologique de cet extrait où sujet est utilisé aussi bien pour désigner le référent que l’expression référentielle et où fait défaut une distinction entre les notions de nom et d’expression nominale, de même qu’entre celles de verbe et d’expression verbale (Lyons 1977 : 429).

22 On parle dans ce cas de nominativus pendens ou de hanging topic (Groupe de Fribourg 2012 : 173).

23 Donnellan (1966) appelle ces emplois « attributifs ».

24 La première interprétation pourrait se dégager par exemple de la réponse à la question : Quelle fonction assume Giscard d’Estaing ?; la seconde à celle-ci : Qui est le président de la France ?

25 On peut analyser ce procédé référentiel comme une ana-cataphore. Pour l’examen d’ana-cataphores de ce type dans les parenthèses, voir Johnsen (2008) et (2014).

26 On pourrait arguer que l’emploi se rapproche d’une forme impersonnelle et qu’il est voué à exprimer l’émergence d’une explosion, à la manière d’un présentatif comme il y a une explosion. Pour un approfondissement des emplois « impersonnels » de ça, voir infra (Ch.V §2.1.2).

27 Par rapport à la notion de vérité, on peut ajouter à ces exemples d’autres procédés référentiels qui n’y satisfont pas, sans pour autant que soit mise en échec l’identification référentielle. Lyons (1977 : 182) donne l’exemple d’un locuteur qui prend par erreur le professeur de linguistique pour le facteur et qui y réfère par une expression correspondante, du type « le facteur ». La référence peut tout à fait aboutir, que l’allocutaire partage cette méprise, ou qu’il soit conscient de l’inadvertance de son interlocuteur. De même, l’emploi de descriptions ironiques, dont le locuteur connaît la « fausseté », ne posent généralement pas d’obstacle à la référence (ibid.).

28 Cf. la citation de Sapir (1921) supra §2.3.

29 Voir le Petit Robert, le Dictionnaire de l’Académie ou encore le Larousse sous les entrées respectives de nom ou verbe.

30 Croft (1991) nuance ces correspondances traditionnelles et propose de les envisager comme des « corrélations non marquées » (ou « prototypes »). Pour lui, les fonctions syntaxiques représentent des manières de « conceptualiser » l’information communiquée. Ainsi, face aux limites des rôles sémantiques usuels (agent, instrument, etc.), il envisage le schéma actantiel d’un verbe comme un réseau de relations causales déterminant le choix des types d’arguments du verbe.

31 « Fait d’affirmations non argumentées, l’exposé en reste au bon sens, c’est-à-dire au préjugé hélas commun que toutes les langues représentent les mêmes entités. Pour décrire leur sens, il faut donc décrire ces entités, que l’on discrimine en fonction de propriétés spatio-temporelles. » (p. 20).

32 Présentation d’un numéro consacré entièrement aux types nominaux.

33 Voir par exemple Moeschler & Reboul (1994 : 36) ou encore Dik (1997), qui ajoute un ordre zéro pour les prédicats et un quatrième ordre pour les actes de langage.

34 <https://wordnet.princeton.edu/>.

35 <https://www.illc.uva.nl/EuroWordNet/>.

36 Trésor de la langue française informatisé, <http://atilf.atilf.fr>.

37 C’est-à-dire des expressions « phrastiques » pouvant fonctionner comme arguments de verbes. Ainsi en va-t-il de that John died, John dying ou John’s death.

38 Curieusement, l’auteur n’envisage pas d’autres possibilités d’interprétation, comme celle qui semble la plus naturelle, à savoir la référence au contenu global de l’énoncé précédent.

39 Gundel et al. (2003) soutiennent, sur la base de données attestées et de jugements d’acceptabilité, que les propositions sont des types d’entités cognitivement moins accessibles que les événements et que cette situation se voit dans la distribution des pronoms non accentués (it) vs accentués (this), les premiers se montrant moins susceptibles de référer à une proposition que les seconds. Cela présuppose, on le voit, que les objets introduits soient clairement précatégorisés.

40 Les auteurs relèvent des recatégorisations anaphoriques d’un type à un autre, néanmoins uniquement possibles dans une direction de l’échelle d’immanence d’Asher, à savoir du concret vers l’abstrait, ce dont les auteurs rendent compte par le concept d’ontology changing complexation : The Americans tried to invade the building but were forced back by shots from the top floor (=événements). This proves (=fait) that the situation in Bagdad isn’t under control yet. (< ibid., p. 88).

41 Il s’agit d’une tentative de représentation formelle du processus anaphorique impliquant les objets abstraits dans le cadre de la DRT (Kamp & Reyle 1993).

42 Les auteurs notent en outre, à la suite de Davidson (1967), que les énoncés entiers « d’action » expriment des événements : « il faut admettre que toute phrase (d’action, tout du moins) fait intervenir un événement existentiellement quantifié ». L’exemple donné est : Marie est tombée hier en sortant du labo (p. 17–18).

43 Les auteurs ajoutent la catégorie des situations, qui sont en fait des événements perçus (p. 18–19).

44 Selon les auteurs, qui donnent comme exemple : Marie est tombée, les assertions isolées expriment des faits : « Toute phrase assertive isolée est pragmatiquement présentée comme vraie » ; plus loin : « […] les phrases assertives isolées, qui ont le statut de fait, dénotent, elles, une valeur de vérité […] (p. 22–23). Or le même exemple (à l’exception des circonstants) a été convoqué quelques pages auparavant (cf. note 42) pour illustrer l’introduction d’un référent de type événement. Le fait qu’une phrase puisse avoir le statut d’un certain type (fait) et introduire un autre type de référent (événement) prête pour le moins à confusion.

45 Ces emplois ne sont pas propres au style littéraire : Les artistes qui se produisent dans la rue devant une foule, ne cesseront jamais de m’étonner. (blog, <http://bloguart.com>) ; Il y a sûrement d’autres moyens, et surtout plus légaux, pour se détendre au volant. Ce samedi matin, la police a surpris un automobiliste une main sur le volant et l’autre tenant un joint (Tribune de Genève, 20.07.2004).

46 Amsili et al. (2005 : 26) relèvent eux-mêmes un cas équivoque, sans toutefois se risquer à se positionner à son égard : Vous croyez donc à l’accident ? (Simenon, TLFi). Le container croire fait du SN l’accident, en principe événementiel, un complément « apparemment propositionnel » : « Il reste que la question de savoir s’il s’agit d’un argument propositionnel reste ouverte » (ibid.).

47 Cf. aussi : « Notons que ceux-ci [les noms d’entités abstraites] sont d’ailleurs rarement utilisés avec un sens conforme à leur type ontologique, si ce n’est dans le discours philosophique ou (méta-)linguistique ». (Amsili et al. 2005 : 26).

48 Sur la notion de type, voir infra §4.2.

49 L’opération de dualité via des pronoms sera plus amplement étudiée infra (Ch.II §4.2.2).

50 L’étiquette lexicale supposée par le genre du clitique n’est pas toujours mentionnée dans le discours, comme on le verra à maintes reprises dans la suite de ce travail.

51 Wilmet relève pas moins de sept acceptions différentes, à orientations psychologique (=extrait), ontologique (= immatériel), discursive (=générique), mentaliste (= conceptuel), sémantique (= réduit), morphologique (= dérivé), qui ne vont pas sans poser de problèmes au sein de chaque approche.

52 A propos du développement de valeurs sémantiques pour un mot.

53 On pense par exemple au nom tartine en français, dont l’anglais rend compte du concept à travers des périphrases (bread with jam/butter, etc.) et l’allemand par composition (Butterbrot, Marmeladenbrot, etc.). Le Guern (2003 : 28–29) donne de nombreux exemples dont celui de libellule, traduit en anglais par dragonfly qui contient un sème fantastique qu’on ne retrouve pas en français ou ceux des équivalents de gazelle et antilope en punu, une langue du Gabon, comprenant respectivement dans cette langue les sèmes [intelligent] ou [stupide].

54 « The term ‘proposition’ is very troublesome. » (ibid. : 142).

55 Même si les modalités de recours au contexte diffèrent selon le type d’expression, la distinction commune (Milner 1982, Moeschler & Zufferey 2010 : 125) entre expressions référentielles autonomes (le chien du voisin/Un chien/Charlie est dans la cuisine < ibid. : 125) vs privées d’autonomie référentielle (je/il est linguiste) nous semble ainsi devoir être reconsidérée.

56 Il s’agit de la présentation d’un numéro entièrement dédié aux noms propres.

57 Gary-Prieur (1994 : 14) remarque que les définitions de dictionnaire proposent une définition logiciste plutôt que linguistique.

58 Pour cette synthèse des travaux en logique, nous nous fondons sur l’ouvrage de Gary-Prieur (1994).

59 Les deux exemples suivants montrent ainsi qu’un même Npr peut renvoyer à des individus différents : Si Aristote n’avait pas été grec, la pensée occidentale aurait été différente ; Si Aristote continue à poursuivre le chat, je l’enferme dans sa niche. (Gary-Prieur 1994 : 22) Mais Kripke entend par désignateur rigide qu’au sein de chacun de ces énoncés, le Npr renvoie à un seul référent, qu’il s’agisse du monde réel ou d’un monde contrefactuel. Dans chacun de ces exemples, le Npr renvoie ainsi au même porteur de ce Npr quel que soit le monde envisagé.

60 Cf. l’ambiguïté des propos de Riegel et al. (2009 : 337) : « Les noms propres sont cognitivement stables, puisqu’ils désignent leur porteur, indépendamment des variations qu’il peut subir et des situations où il se trouve engagé ».

61 Cette caractéristique n’est pas propre au Npr : la majuscule possède une valeur très polysémique, servant à la fois de marque segmentale, d’indicateur honorifique, d’indice d’interprétation figurée, de marque iconique d’un phénomène prosodique, etc. En outre, son emploi est très variable d’un locuteur à l’autre et selon les genres, comme on le voit à travers les libertés graphiques dans certains écrits « spontanés » (chat, SMS, courriels, etc.), y compris dans les occurrences de Npr (prénoms, noms de famille, lieux, etc.).

62 L’absence de déterminant devant les noms caractérise également d’autres contextes comme des locutions verbales du type avoir honte/intérêt/peur, des titres d’ouvrages, de presse, etc. ou encore des tournures syntaxiquement contraintes (Rendez-vous fut pris) ou propres à des styles littéraires (proverbes, énumérations), télégraphiques, etc. (cf. Blanche-Benveniste & Chervel 1966).

63 Blanche-Benveniste & Chervel (1966 : 8) attribuent la présence du déterminant dans ce cas au trait [+limitrophe] propre à l’article défini. Les pays, cours d’eau et certaines régions seraient conçus comme des entités finies par opposition aux villes, îles, personnes, etc. qui seraient appréhendées comme des étendues non délimitables et saisies de manière ponctuelle (cf. l’usage de à pour les lieux).

64 Par exemple : Quelle classe, ce Jeremy Irons ! (Gary-Prieur 1994) vs Jeremy Irons confirme ainsi un retour au premier plan pour 2017. (presse <https://www.cineserie.com/news>).

65 Pour un inventaire des contextes distributionnels et une analyse sémantique de leurs valeurs, voir Gary-Prieur (1994).

66 Excepté pour les contextes strictement « dénominatifs » où l’acte de baptême est simultané à l’énonciation, associant tel Npr à tel individu, du type Qui sait, en France, que le plus grand détective australien s’appelle Napoléon Bonaparte ? (ibid. : 28).

67 La prédilection « baptismale » envers certains types d’objets est de nature socio-culturelle, les usagers de la langue tendant à baptiser des objets avec lesquels ils entretiennent des relations privilégiées (humains, institutions, monuments, animaux domestiques, lieux, événements marquants ou autres objets familiers, etc.). Voir Charolles (2002 : 60).

68 Cette condition d’unicité est parfois envisagée en termes de totalité (Kleiber 1981, Gary-Prieur 2011 : 28), ou comme la capacité à isoler un et un seul référent des autres par l’intermédiaire de N (Corblin 1987a : 104), afin d’étendre la description au pluriel, aux SN à N [+massif] ou aux emplois génériques.

69 Kleiber adopte une perspective vériconditionnelle, puisqu’il s’agit des « circonstances dans lesquelles une description trouve sa vérité » (ibid.). Pour notre part, notre objectif n’étant pas de vérifier à quelles conditions une proposition est vraie (cf. une approche philosophique), mais de déterminer quel est l’ancrage contextuel d’un énoncé, les notions de domaine d’interprétation ou de cadre référentiel nous paraissent plus appropriées à notre approche.

70 Mauriac fait référence ici à un exemple d’incipit imaginé et condamné par Paul Valéry, aux dires d’André Breton dans son Manifeste du surréalisme.

71 Ces deux articles dressent un inventaire des rendements discursifs des SN démonstratifs, le premier à partir de sources diverses, le second dans les Fables de La Fontaine.

72 Pour une discussion sur la relation entre démonstratifs et point de vue, voir Kleiber (2003) et Cornish (à par.).

73 Nous marquons leur nature disjointe par la majuscule, afin de distinguer certaines formes conjointes homonymes.

74 Cette catégorisation n’étant pas obligatoirement explicitement introduite. L’attribut de dénomination peut demeurer implicite (voir infra Ch.II §2.4).

75 Cf. l’édition l’édition Charpentier de 1891.

76 Voir Béguelin (2013) pour une analyse de l’emploi des pronoms de 3e personne chez Flaubert.

77 Voir cependant des cas de coordination de pronoms conjoints relevés par Zumwald Küster (2014).

78 Ou alors, si surmarquage il y a, il résulte plutôt du détail des individus composant l’ensemble, au détriment de l’emploi d’un nous.

79 Corblin (1987 : 50) décrit cet emploi en recourant à un procédé de multiplication, l’interprétation impliquant un prélèvement illimité d’un élément sur la classe, aboutissant au parcours entier de celle-ci. L’auteur commente ainsi l’exemple (91) : « l’énoncé est vérifié pour un nombre non limité d’extractions d’un individu “société”. Grossièrement : “prenez une société, elle repose sur des valeurs, prenez-en une autre (et autant de fois que vous voudrez), elle repose sur des valeurs” » (ibid : 51). Même si c’est à l’idée de référent quelconque qu’aboutit l’interprétation, ce processus multiplicateur ne nous paraît pas indispensable pour notre analyse.

80 « [R]efering expressions are no more than guidelines for retrievals » (Ariel 1988 : 68) ; « different determiners and pronominal forms conventionally signal different cognitive statuses (information about location in memory and attention state), thereby enabling the addressee to restrict the set of possible referents » (Gundel et al. 1993: 274–275).

81 La position des SN démonstratifs et des SN définis sugérée par Ariel tranche avec les propositions de Cornish (2010a) (infra §5.5), qui considère les descripteurs définis comme rappelant un référent déjà dans l’attention des interlocuteurs et les démonstratifs comme réactivant un objet en retrait dans la mémoire.

82 Cette figure est adaptée en français dans Gundel et al. (2000).

83 Les exemples voués à illustrer la distribution des formes en fonction des différents statuts sont pour la plupart forgés. Néanmoins, aux dires des auteurs, la hiérarchie a été testée et comparée entre plusieurs langues (anglais, mandarin, chinois, japonais, espagnol et russe) sur un corpus diversifié (romans, nouvelles, presse écrite et orale, conversations), avec des similitudes mais aussi certaines divergences, par exemple dans l’emploi respectif des SN démonstratifs ou indéfinis. Il faut cependant reconnaître avec Demol (2010 : 136–137) que la méthodologie suivie n’est pas décrite de manière exhaustive : les annotateurs ont suivi des instructions objectives (non fournies) de codage reposant sur la syntaxe et la distance entre les mentions et ont fait intervenir dans une certaine mesure des jugements de pertinence impliquant savoir partagé et croyances des interlocuteurs (Gundel et al. 1993 : 291).

84 Voir par exemple le chapitre 8 d’Ariel (1990 : 198 sqq.) intitulé Special uses of accessibility markers ou Gundel et al. (2000 : 92–94).

85 Voir par exemple Brugmann (1904) sur les pronoms démonstratifs.

86 Voir aussi chez Maillard, où la notion de diaphore – la référence au contexte linguistique – recouvre les cas de l’anaphore et de la cataphore selon la localisation respective de ce qu’il appelle le « référé » (Maillard 1974).

87 Appelé ailleurs source sémantique (Tesnière 1959 : 85–87). Apothéloz (1995a : 310) relève également les noms d’interprétant et de contrôleur.

88 D’où le développement, en rhétorique, de son sens de répétition stylistique en début d’énoncé.

89 Dans le même esprit, Kleiber (1994b : 47) évoque dans ce sens la notion de « désignateurs seconds » pour les pronoms anaphoriques.

90 Ce repérage de l’antécédent s’explique par des objectifs spécifiques aux domaines, dont voici deux illustrations (respectivement en TAL et en psycholinguistique) : « L’anaphore est une relation linguistique entre deux entités textuelles définie lorsqu’une entité textuelle (l’anaphore) renvoie à une autre entité du texte (l’antécédent). Comme la présence d’anaphores dégrade considérablement les performances des systèmes de TAL, la question de leur résolution est étudiée depuis longtemps. » (Weissenbach & Nazarenko 2007: 146) ; « […] third-person pronouns typically have explicit antecedents in the preceding text. […] Our question is, does an Institutional They cause a processing problem ? It has been demonstrated that there are costs for missing antecedents […] ». (Sanford et al. 2008: 372–373).

91 Voir à cet égard les critiques de Valentin (1985) ou par exemple de Cornish (2010a, 2017).

92 Voir aussi les différents cas de pronoms non-coréférentiels discutés par Conte (1991).

93 Voir notamment [Reichler-]Béguelin (1995a) et Cornish (2010b) pour une critique des approches segmentales de l’anaphore.

94 Quant à la notion d’antécédent, Cornish (1999 : 44 sqq.) la redéfinit au niveau du contenu (« discourse model description »). Il décrit sa fonction de la manière suivante : « providing a full interpetation for the semantically non-autonomous anaphor ».

95 Il faut cependant reconnaître que les indices personnels de 1ère et 2e personnes font exception à ce double fonctionnement, renvoyant aux participants de l’énonciation, bien que l’identité de l’énonciateur doive parfois être inférée (cf. supra §4.4).

96 A noter, parmi d’autres différences méthodologiques et terminologiques, que les modèles d’Ariel (1988) et de Gundel et al. (1993) n’exploitent pas directement les notions d’anaphore/deixis.

97 Béguelin (2013) montre dans une étude sur l’emploi des pronoms de 3e personne chez Flaubert que ce genre de rupture du thème par progression linéaire cher à l’auteur, par ailleurs critiqué par Proust, contribue à la création de divers effets discursifs (point de vue, maintien d’une équivoque, etc.).

98 Comme dans cet exemple : Lui rêve de liberté et de grands espaces… (présentation d’une pièce de théâtre, <http://www.theatre-poudriere.ch/les-accueils/saison-2016-2017/a-venir>).

99 En outre, dans l’échelle proposée, les pronoms je ou tu sont censés introduire des référents nouveaux dans le discours. Dépendants de leur occurrence dans l’énonciation en cours, les pronoms sont certes token-réflexifs, mais l’aspect « nouveau » nous paraît peu évident étant donné qu’ils renvoient à des référents ou rôles établis dans le savoir partagé.

100 Voir Kibrik (2011 : 389) pour une critique similaire de la circularité des certaines approches cognitives : « […] they infer referent activation from the form of reference. »

101 L’une des conséquences en est l’abandon de la notion de phrase (Groupe de Fribourg 2012 : ch. 1) au profit de la notion de clause, unité micro-syntaxiquement autonome. Cf. aussi Blanche-Benveniste et al. (1984 : 24–25) et leur notion d’unité de construction.

102 Cf. aussi Blanche-Benveniste (1997 : 65).

103 On peut penser à la parole publique, au dialogue théâtral, aux interventions sur les forums ou blogs, au chat, aux SMS, etc.

104 Les spécifités de chaque médium sont toutefois bien connues à d’autres niveaux : au niveau des démarcations respectives, ponctuation et prosodie ne se recouvrent pas ; s’agissant de la morphologie, les marques de personne (flexion verbale) ou de genre et de nombre (e.g., flexion adjectivale) pour ne prendre que ces exemples, se manifestent différemment à l’oral qu’à l’écrit. Voir à cet égard Béguelin (2012 : 46) qui synthétise les positions de Claire Blanche-Benveniste sur le rapport oral-écrit.

105 Groupe aixois de Recherche en Syntaxe, dont faisait partie Claire Blanche-Benveniste, qui a publié la revue Recherches sur le français parlé de 1974 à 2004.

106 Ils évoquent à cet égard les stratégies opposées de désignation des personnages chez Zola vs chez Flaubert, relevées par Corblin (1983) : Zola exploite fréquemment des désignateurs contingents (le peintre, le commis), évoquant parfois l’acte éphémère d’une seule prédication (e.g. le dormeur), tandis que Flaubert ne tient généralement pas compte des propriétés attribuées aux personnages dans sa façon de les désigner.

107 Voir aussi Cornish (2009) sur les risques de cette confusion.

108 C’est par exemple le cas de Cornish (2009), qui appelle texte l’ensemble des traces sémiotiques (verbales et non verbales) qui, mises en œuvre dans un certain contexte, contribuent à créer le discours. La conception fribourgeoise ne s’éloigne pas sur le fond de cette approche de l’activité discursive, mais la notion de texte n’y recouvre pas la même réalité.

109 Qui ne va toutefois pas au-delà de la « proposition ».

110 Chez Martinet, la première articulation correspond aux unités significatives et la seconde aux unités distinctives. Le Groupe de Fribourg inverse cet ordre pour ajouter des articulations de rang supérieur dont les unités « incorporent » celles des unités inférieures (p. 27 sqq.).

111 L’introduction de ce terme s’explique par la volonté de se distinguer de la notion scientifiquement problématique de phrase.

112 Cette hypothèse de stratification nette distingue le modèle fribourgeois d’autres modèles théoriques de type « modulaire » comme l’approche du GARS (Blanche-Benveniste et al. 1984), où les articulations micro- et macro-sytaxiques se superposent et s’associent dans la construction des énoncés, ou encore comme celui de Roulet (1999 sqq.), où les différents modules (lexical, syntaxique, hiérarchique, référentiel et interactionnel) se combinent de manière complémentaire pour constituer le discours. Par ailleurs, l’approche aixoise fournit des outils pour l’étude de la syntaxe uniquement, et non pour l’analyse des constituants du discours.

113 Tel que le révèlent notamment l’usage de déterminants (e.g. un vs du), de pronoms (il vs ça), de prédicats (être nombreux, s’additionner, etc.). Berrendonner (2002, 2005) distingue par exemple individu vs classe vs continuum, individu spécifique vs type, classe vs collection, etc.

114 La notion de validité ne reposant pas sur un principe de vérité, mais sur la reconnaissance mutuelle par les interlocuteurs de l’existence d’un objet en M.

115 [Reichler-]Béguelin (1995a) et Berrendonner & [Reichler-]Béguelin (1996) empruntent, en l’adaptant, la notion de catalyse à Hjelmslev (1968). Elle leur sert à décrire les tâches interprétatives de reconstitution d’éléments manquants dans M, qui ont été « indûment » présupposés par le locuteur via des coups de force présuppositionnels (Ducrot 1972 : 51).

116 Cf. infra (Ch.II §4.1) pour les parcours inférentiels possibles.

117 Le second principe est d’ailleurs souvent négligé par les chercheurs qui s’efforcent de déterminer exclusivement les conditions d’interprétation des expressions référentielles, dans la seule perspective de l’allocutaire. Nous nous efforçons d’accorder une place tout aussi importante, dans ce travail, aux circonstances de production des pointeurs.