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La sous-détermination référentielle et les désignateurs vagues en français contemporain

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Laure Anne Johnsen

Cet ouvrage fournit une description de l’expression de la sous-détermination référentielle par les désignateurs vagues en français. La sous-détermination référentielle est couramment attestée dans différents genres de discours, en particulier à l’oral non planifié (par exemple au moyen des expressions « ça/ce », « tout ça », « ils » non introduit, etc.). A partir d’une collection de données authentiques de sources diversifiées, l’auteur met en évidence les circonstances d’apparition des expressions vagues et présente une gamme de stratégies discursives auxquelles celles-ci répondent pour les besoins de la communication. Cet examen permet de dégager les conséquences théoriques de la prise en compte de ce vague référentiel, questionnant les limites des postulats d’identification ou de reprise textuelle bien implantés dans les théories sémantiques et les grammaires.

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Chapitre II Fonctionnement de l’anaphore pronominale

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Chapitre II Fonctionnement de l’anaphore pronominale

1. Introduction

Dans le premier chapitre, nous avons dressé une synthèse critique des notions en vigueur dans les théories de la référence et des expressions référentielles et en avons soulevé quelques inconvénients. Ensuite, nous avons formulé les avantages d’une approche constructiviste du discours et avons présenté le modèle qui sert de cadre à la présente étude. Nous passons à présent à un point considéré comme central dans l’étude des procédés de référence, à savoir le fonctionnement du pronom de 3e personne, largement présenté comme un prototype en matière de maintien de la référence. Cela nous permettra d’examiner de plus près la notion d’anaphore déjà esquissée supra (§5.1) et de poser les bases de la réflexion sur le pronom de 3e personne en vue de l’étude empirique menée au chapitre VI sur l’emploi de la forme pluriel ils à valeur référentielle sous-déterminée.

En effet, le pronom personnel clitique (ou conjoint) de 3e personne il est considéré partout comme le modèle de l’anaphore dont la résolution référentielle opère de manière quasi-automatique. C’est « l’expression anaphorique par excellence » (Kleiber 1990a : 26) : dépourvu de tête lexicale, il indiquerait la continuité par défaut. Avant d’évaluer ce point de vue, nous proposons de commencer par un rappel des propriétés morpho-syntaxiques du pronom clitique de 3e personne (§2). Seront ensuite présentées les principales conceptions de l’anaphore pronominale de ces dernières décennies, d’abord les approches « antécédentistes » (§3.1, §3.2), puis l’approche cognitive (§3.3), à propos desquelles nous soulèverons les problèmes en suspens (§3.4). Enfin, nous aborderons le cas de l’anaphore pronominale indirecte (ou associative) (§4), qui ← 125 | 126 → se montre réfractaire aux modèles dominants et qui ouvre des pistes intéressantes pour l’analyse des expressions référentielles en général.

2. Propriétés morphologiques et sémantiques du pronom clitique de 3e personne

Le pronom il et ses variantes allomorphiques appartiennent à la catégorie des pronoms conjoints (ou clitiques) du français, ainsi appelés parce qu’ils figurent toujours dans l’environnement immédiat d’un verbe (seule la négation ne ou un autre pronom clitique peuvent les en séparer) et forment avec lui une même unité prosodique. Ils diffèrent en cela des pronoms disjoints (cf. supra Ch.I §4.4) qui, par leur caractère phonologique accentué (on les appelle aussi toniques), peuvent constituer une énonciation à eux seuls, par exemple en réponse à une question (114), figurer en tant que sujet d’une clivée ou encore être disloqués (115) :

(114) La grandre prêtresse : Qui va m’escalader cette colline ?

Les Amazones : Moi ! moi ! (Gracq, J., Penthésilée, 1954 < Frantext)

(115) C’est vraiment lui qui m’a initié à la musique j’ai envie de dire parce que c’est c’est lui qui a commencé euh | _ | à faire du tambour déjà lui à la il avait il avait dix ans je crois | quand il a commencé le tambour la percussion (ofrom)

Si les deux types de pronoms représentent des arguments du verbe, seuls les pronoms disjoints sont admis dans des positions typiques de SN. Comme ils partagent la distribution des SN et qu’ils commutent avec ceux-ci, les pronoms personnels disjoints de la série {Moi, Toi, Lui, Elle, Nous, Vous, Elles, Eux118}, on peut les considérer comme des ← 126 | 127 → Pro-SN119 (plutôt que comme des pronoms), au côté, notamment, des pronoms possessifs le mien, le tien, etc. ou des démonstratifs celui-ci/-là, cela. De leur côté, les clitiques personnels {je, tu, il, elle, on, nous, vous, ils, elles}, en dépit de l’étymologie du terme pronom, ne constituent pas des substituts syntaxiques (ni d’ailleurs sémantiques, voir infra §3) de N ou de SN, malgré l’étiquette qu’on leur attribue régulièrement dans les grammaires scolaires ou dans certains courants générativistes (entre autres De Cat 2007, Laezlinger 2003, Rizzi 1986a)120.

Du point de vue morphologique, certaines formes se déclinent selon leur fonction syntaxique : les clitiques il/elle/ils/elles en position de sujet deviennent le/la/les en position d’objet direct, lui/lui/leur en position d’objet indirect et en ou y aux régimes obliques. Outre leur capacité à marquer la personne verbale (1e, 2e, 3e, 4e…), le genre et le nombre, les clitiques manifestent ainsi une déclinaison casuelle, ainsi que le montre le tableau ci-dessous :

Tableau 1 : Flexion des pronoms personnels conjoints en français.

Illustration

← 127 | 128 →

On voit que la plupart des personnes ont des déclinaisons défectives ou neutralisent tantôt le paramètre du genre (e.g. lui, leur), tantôt celui du nombre (on, nous, vous). Il est à noter que ça clitique est à distinguer d’un Ça tonique (Creissels 1995 : 30). Le premier ne fonctionne qu’en position sujet et commute avec ce devant le verbe être, tandis que le second commute avec cela notamment en position de complément (manger ça, avec ça, pour ça, etc.) ou en position détachée (Ça c’est pas juste). Les clitiques ce et ça partagent avec on une déclinaison largement défective.

Le comportement morphologique et syntaxique des clitiques a, depuis plusieurs décennies, conduit certains chercheurs à les traiter comme des affixes verbaux (e.g. Strozer 1976, Rivas 1977, Jaeggli 1982, Miller 1992, Auger 1995, Roberge 1995, Miller & Monachesi 2003, Culbertson, 2010, Berrendonner 1993, 2008, Zumwald Küster 2014) servant à marquer les différents arguments syntaxiques du verbe. En outre, parmi les clitiques, le fonctionnement des « sujets » se distingue de celui des régimes : comme les suffixes verbaux des langues dites à « sujet nul », les clitiques sujets du français ont pour caractéristique de marquer l’accord du verbe avec le sujet (Darmesteter 1877). Dès lors, de nombreux linguistes ont suggéré qu’ils étaient en fait (ou en passe de devenir) des préfixes verbaux marqueurs d’accord (Auger 1995, Berrendonner 2008). Par ailleurs, certains étendent ce traitement aux clitiques objets (e.g. Berrendonner 2008), tandis que d’autres mettent en évidence les différences de statuts entre clitiques sujets et clitiques objets (e.g. Auger 1995). En tout cas, l’hypothèse du statut affixal des clitiques « sujets » représente un parti-pris audacieux au vu des théories dominantes, car elle remet en cause la pertinence du célèbre pro-drop parameter121, obligeant à « recatégoriser le français comme “langue à sujet nul” » (Berrendonner 2000 : 30).

Quoi qu’il en soit, nous laissons aux syntacticiens la tâche de tirer les conséquences théoriques du comportement et de la distribution des clitiques du français, et nous nous concentrons à présent sur chacun des traits morphologiques véhiculés par les clitiques de 3e personne. ← 128 | 129 →

2.1 La personne

Les pronoms se déclinent en personne afin de marquer les rapports entre les actants impliqués dans le procès exprimé par le verbe. Dans un état de langue ancien, les personnes étaient marquées par les désinences verbales et le verbe représentait un « prédicat-sujet » (Moignet 1981 : 91). En français contemporain au contraire, la personne s’exprime en grande partie « en dehors » du verbe au moyen du pronom sujet conjoint : sauf pour quelques verbes fréquents où la morphologie est particulièrement discriminante quant à la personne (avoir, être, aller, etc.), la désinence verbale se montre de nos jours peu discriminante, en particulier à l’oral pour les trois premières personnes122. C’est à ce titre que les pronoms conjoints peuvent être perçus comme une forme d’accord avec le verbe, marquant avec la désinence verbale une concordance quant à la personne (cf. ci-dessus).

D’après une conception héritée de la grammaire grecque, on reconnaît généralement trois personnes, une série au singulier et une au pluriel. Parmi celles-ci, Benveniste (1966 : 228–230) traite je (celui qui parle) et tu (celui à qui je s’adresse) ensemble, fonctionnant de manière réflexive par rapport à l’énonciation, i.e. renvoyant toujours aux mêmes instances énonciatives (c’est leur « unicité spécifique », p. 230), respectivement au locuteur et à l’interlocuteur123 (cf. supra Ch.I §4.4). Il oppose à ces deux premières la « 3e personne » il, totalement extérieure à la relation instaurée entre je et tu. Moignet (1981 : 92) parle à cet égard du « délocuté », personne « absente du système de l’interlocution ». Sa référence se montre pour sa part variable et dépourvue d’un trait d’animation. C’est pour cette raison que Benveniste remet en question son statut de personne : « la “3e personne” n’est pas une “personne” ; c’est même la forme verbale qui a pour fonction d’exprimer la non-personne » (1966 : 228). ← 129 | 130 → C’est d’ailleurs, rappelle-t-il, à celle-ci que l’on recourt dans les tournures dites impersonnelles.

On déjà a vu supra aussi (Ch.I §4.4) que Benveniste ne considère pas la série des personnes dites « plurielles » comme une simple pluralisation des personnes du singulier. En effet, nous ne consiste pas en une multiplication de je, mais en « une jonction entre “je” et le “non-je”, quel que soit le contenu de ce “non-je” » (1966 : 233). La personne nous représente en quelque sorte un « “je” dilaté au-delà de la personne stricte, à la fois accru et de contours vagues » (p. 235). Cela explique les emplois de nous de majesté où je est amplifié, rendu plus solennel, ou les emplois de modestie où je s’estompe dans une expression plus « diffuse ». De même, vous exprime un tu amplifié par un ensemble indistinct de personnes, ou par métaphore, utilisé comme une forme de politesse. En ce qui concerne le pluriel de la non-personne ils, Benveniste lui reconnaît deux interprétations : un pluriel « régulier », donc multiplicateur ; mais également un fonctionnement diffus où il « exprime la généralité indécise du on (type dicunt, they say) » : « C’est la non-personne même qui, étendue et illimitée par son expression, exprime l’ensemble indéfini des êtres non-personnels » (ibid : 235, voir infra Ch.VI). Pour toutes ces raisons, on se gardera de considérer vous, nous et ils comme de simples correspondants pluriels des trois premières personnes ; il paraît dès lors plus sage de leur réserver une position ordinale particulière sous le nom de 4e, 5e et 6e personnes.

2.2 Le cas

Le marquage casuel des pronoms conjoints reflète la structure argumentale du verbe : chaque verbe impose à son environnement des configurations syntaxiques particulières. Tesnière (1959) parle de valence d’un verbe pour désigner les différents arguments qu’il admet. On postule généralement une corrélation entre fonctions syntaxiques et rôles sémantiques (Tesnière 1959, Fillmore 1968, Jackendoff 1990). Ainsi, à chaque argument syntaxique correspondraient certains rôles ← 130 | 131 → sémantiques, l’ensemble de la structure argumentale reflétant un schéma actanciel, ou « petit drame » (Tesnière 1959) :

(116) Il la lui a prêtée. (Charolles 2002 : 190)

Les différents arguments en (116), à savoir les clitiques sujet, objet direct et objet indirect expriment les rôles respectifs d’agent (celui qui fait l’action, à savoir le prime actant dans la terminologie de Tesnière), de patient ou objet (actant qui supporte le procès, ou second actant) et de bénéficiaire (celui au bénéfice/détriment duquel se fait l’action, ou tiers actant).

La liste des rôles sémantiques varie d’une langue à l’autre, mais également au sein d’une même langue et en fonction des cadres d’analyse. On peut par exemple établir un inventaire très détaillé des rôles actantiels, en affinant le plus possible les catégories, ou à l’inverse, prétendre à un grand degré de généralité, en ne notant que des oppositions minimales. Du fait qu’elles reposent sur des critères intuitifs, de telles typologies ne peuvent donc pas échapper à une part d’arbitraire, comme le relèvent Riegel et al. (2009 : 237).

A un même argument syntaxique peuvent correspondre plusieurs rôles sémantiques, ce qui se voit en français notamment à travers le cas des diathèses : dans les constructions passives, par définition, l’argument sujet se voit doté d’un rôle de patient, par opposition à sa version active où le sujet représente un agent (e.g. le gâteausuj./patient a été mangé par les enfantscompl./agent). Quant aux constructions avec il dit impersonnel, elles expriment des verbes sans agent (il pleut). Sans même envisager les diathèses, la structure actantielle est liée aux constructions potentielles d’un lexème verbal donné :

(117) le jardinier a reçu un coup dans la figure (Lazard 1995 : 153)

Le SN le jardinier en position sujet dénote ici, conformément aux traits de sélection manifestés par le verbe recevoir, un bénéficiaire. L’interprétation de la structure actantielle d’un énoncé est donc d’abord étroitement liée au sens lexical d’un verbe donné. Cette conception est sous-jacente à la notion de coercition (cf. supra Ch.I §3.2) : pour rappel, une situation d’accommodation ou de forçage de nature sémantique sur un élément ← 131 | 132 → dont les propriétés sont en contradiction avec les traits sélectionnels d’un autre terme (voir par ex. Lauwers & Willems 2011). Soit l’exemple suivant (ou sa traduction en français) :

(118) I began a book (ibid. : 1219) = J’ai commencé un livre

Le verbe commencer sélectionne pour son régime un objet de type ‘procès’, alors que le SN lexical un livre dénote en principe un simple ouvrage écrit. La contradiction sémantique se résout ainsi par la réinterprétation du SN un livre comme un procès, en l’occurrence l’activité de lecture ou de rédaction d’un livre (ibid.). Ce sont les traits sélectionnels du verbe commencer qui imposent une telle interprétation sur l’argument objet. On voit donc qu’un schéma actantiel dépend clairement d’un lexème verbal donné.

Dès lors, il vaut mieux éviter de généraliser une forme de correspondance entre arguments syntaxiques et actants sémantiques indépendamment de la prise en compte d’un lexème verbal particulier. On ne dira donc pas que la déclinaison casuelle des pronoms code des rôles sémantiques, mais plutôt qu’elle reflète la structure argumentale propre à un verbe donné – ou mieux, à l’un de ses usages conventionnels. La structure actantielle, pour sa part, reste liée au sens lexical du verbe en question (notamment à ses traits sélectionnels).

2.3 Le nombre

La plupart des clitiques du français sont en outre variables en genre et en nombre. La variation en nombre se manifeste en français à travers l’opposition morphologique singulier/pluriel. Selon la conception courante, cette variabilité reflète un trait de comptabilité (Lauwers 2014 : 117) : on associe à la marque du ‘singulier’ un trait d’unicité, tandis qu’on dote le ‘pluriel’ d’un trait de multiplicité (Corbett 2000 : 4). Dans le cas des noms, Guillet (1978 : 2) rapporte ainsi que « tout substantif N est donc a priori susceptible d’être employé au singulier et au pluriel avec les interprétations respectives un seul N et plusieurs N ». Le nombre serait sélectionné selon que le locuteur projette de référer à un ← 132 | 133 → ou une somme d’individus dans son discours. C’est ce qui fait dire à Cornish (1999 : 131) qu’il est à interpréter comme un indice extensionnel, par opposition au genre (voir infra §2.4).

Or, la question du nombre et de ses implications sémantico-référentielles s’avère plus complexe. On a vu ci-dessus (§2.1) avec Benveniste (1966) que pour les pronoms de 1ère et de 2e personnes, les formes dites du « pluriel » s’expliquent mal en termes de multiplicité, au vu des emplois de modestie, de majesté ou de politesse. Le pluriel est à envisager dans ce cas comme « une personne amplifiée et diffuse » et comme un « facteur d’illimitation, non de multiplication » (ibid. : 235). Benveniste reconnaît également la possibilité d’une lecture « amplifiée » du pluriel de la « non-personne », à savoir ils, dont il rapproche l’interprétation de celui du on. Celui-ci se révèle d’ailleurs particulièrement polysémique, apte à représenter aussi bien un individu indéterminé qu’un ensemble de personnes incluant ou non le locuteur (cf. infra Ch.VI §3.4.2).

D’autre part, on peut relever que certaines langues ne se limitent pas à un système du nombre binaire, mais intègrent davantage de membres de l’opposition à travers les nombres duel, triel, quatriel (voire encore paucal pour certaines langues exotiques, cf. Corbett 2000). Ces catégories manifesteraient selon Guillaume (1964, 1985) une forme de pluralité interne :

La pluralité interne est celle qui, sous une unité enveloppante, saisit un pluriel contenu, plus ou moins apparent. Le duel des langues anciennes est un vestige de la pluralité interne. Il consiste à saisir « deux » sous un seul regard unique. De là sa convenance avec les choses formant naturellement paire. (Guillaume 1985 : 103)

Le pluriel interne s’oppose ainsi au pluriel externe, le seul dont on rend généralement compte, qui pluralise par addition ou multiplication d’unités. Guillaume schématise les concepts de pluralité interne vs pluralité externe de la manière suivante : ← 133 | 134 →

Illustration

Figure 6 : Pluralité interne d’après Curat (1988)

Illustration

Figure 7 : Pluralité externe d’après Curat (1988)

La figure 7 illustre donc le mouvement de la « pluralité arithmétique », tandis que la figure 6 montre un mouvement de regroupement solidaire « qui aboutit à l’unité » (ibid.).

On peut également voir la trace d’une pluralité interne dans le cas de formations de collectifs au neutre pluriel du grec ancien ou du latin, par exemple à travers la fameuse « règle » Τὰ ζῷα τρέχει124 selon laquelle, de surcroît, le verbe s’accorde au singulier (Colombat 1993 : 30). Ce type d’emploi ne serait pas voué à livrer « l’image d’une série additive, mais plutôt celle d’une collection, d’où le verbe au singulier lorsque le sujet de celui-ci apparaît s’identifier à une telle collection » (De Carvalho 1993 : 99). On associe ainsi généralement la pluralité interne à une interprétation dite collective et la pluralité externe à une interprétation appelée distributive. Une interprétation est dite collective si un prédicat s’applique à un ensemble plutôt qu’à ses membres pris séparément. Elle apparaît au ← 134 | 135 → contraire distributive si une propriété est attribuée à chacun des individus (Mari 2006) :

(119) Les Suisses qui ont marqué l’année 2014 sont nombreux (titre d’un article de presse, <http://www.illustre.ch/people/National/fil-de-linfo>, 24.12.2014)

(120) Beaucoup de volontaires sont jeunes, autour des 18 ans. (<http://www.lematin.ch/>, 19.09.2014)

Dans (119), le prédicat ‘être nombreux’ ne peut s’appliquer qu’à l’ensemble, et non à chacun des individus, tandis qu’en (120), le prédicat ‘jeune’, par ailleurs spécifié après coup (‘avoir environ 18 ans’), s’applique à chaque individu, et non au groupe lui-même. Néanmoins, les contextes sont loin d’être tous désambiguïsants :

(121) Suisse : les politiciens chantent pour Noël (<http://www.rts.ch/play/tv/19h30/video/>, 25.12.2014)

Dans ce cas-là, rien dans le titre ne permet de trancher entre une interprétation collective (le chœur ainsi constitué) ou une interprétation distributive (chacun des politiciens a chanté l’un après l’autre), même si, vérification audio-visuelle faite, c’est la seconde lecture que le journaliste avait manifestement à l’esprit.

Le trait collectif ou de pluralité interne peut aussi se manifester lexicalement. En français comme dans d’autres langues, certains noms ont la particularité de s’employer presque exclusivement au pluriel125. Pour cette raison, on les appelle pluralia tantum ou pluriels lexicaux (Lauwers 2014, Lammert 2015, Wierzbicka 1988, Wisniewski 2009) Selon certains auteurs (Jespersen 1924, Furukawa 1977, cités par Lauwers 2014), le pluriel représente dans ces cas-là paradoxalement la marque du non-nombre, ce qui se traduit par la non-dénombrabilité des noms en question.

En fait, Lauwers (2014) remarque que les pluriels lexicaux ne manifestent pas tous le même degré de non-dénombrabilité. Il propose ← 135 | 136 → ainsi une typologie de ces N126 sur la base de leur apparition respective dans un corpus d’écrits du web avec des déterminants de quantification (les numéraux cardinaux, plusieurs, divers, différents) et de jugements d’acceptabilité avec des expressions de réciprocité (l’un après l’autre, les uns après les autres) et des adjectifs « délimitatifs » ou « stubbornly distributive » (Schwarzschild 2011, cité par Lauwers 2014) comme grand, petit, long. Lauwers relève ainsi, du côté du minimalement dénombrable, les N lexicaux appelés « compacts » (p. 121), qui se montrent les plus réfractaires à la dénombrabilité. Il s’agit de noms tels que oreillons, alentours qui apparaissent systématiquement avec des déterminants définis et dont le contenu sémantique se présente comme opaque ou compact. Ensuite, l’auteur distingue les pluriels « denses » (p. 122) comme arrhes, épinards, loisirs, mœurs, etc. qui admettent la « quantification imprécise » avec des ou quelques mais pas la quantification discrète avec plusieurs, différents ou des numéraux. Ces N représentent des entités sémantiquement homogènes. Ils se démarquent en cela de la catégorie des pluriels « agrégatifs » (p. 123) tels que vivres, viscères, frais, données excréments, déchets, etc. qui apparaissent plus régulièrement avec des déterminants individuants (plusieurs, divers, différents et les numéraux) et qui manifestent un plus grand degré d’hétérogénéité sémantique entre les individus127, bien que conservant un trait [+collectif]. Lauwers mentionne pour finir une catégorie à part, celle des « pluriels internes transposés » (p. 127), qui se laissent volontiers dénombrer par les marqueurs ci-dessus. C’est le cas de toilettes, archives, pourparlers, représailles, etc. Cependant, le dénombrement opère au niveau externe, il intervient donc exclusivement au niveau du tout et non de ses membres (« deux toilettes », « trois archives », « plusieurs pourparlers », p. 127–128). Les éléments qui composent le tout demeurent ainsi inaccessibles à toute saisie quantifiée. ← 136 | 137 →

On peut mettre les pluralia tantum en perspective avec les noms dits collectifs128, qui tout en étant au singulier, désignent un ensemble d’individus dont les propriétés communes peuvent être plus ou moins lâches (Lecolle 2013). Ainsi en va-t-il des noms comme foule, constellation, public, bouquet, peuple, etc. La « pluralité interne » de ces N est particulièrement visible à travers l’apparition d’accords dits « ad sensum », étudiés par Berrendonner & [Reichler-]Béguelin (1995) :

(122) Le jeune couple très étonné remercia Mathias et lui dirent au revoir. (copie d’élève, < ibid. : 37)

Selon Lammert (2010 : 91), ce genre d’accord entre un sujet collectif singulier et un verbe au pluriel est fréquent en ancien français mais disparaît peu à peu par la suite. Elle rapporte un exemple de Pascal en français classique :

(123) Et ainsi ce peuple, déçu par l’avènement ignominieux et pauvre du Messie, ont été ses plus cruels ennemis. (Pascal, Les Pensées < Lammert 2010 : 91)

En français moderne, Lammert juge cet accord impossible. L’attestation d’exemples comme (122) de Berrendonner & Béguelin (1995) met cependant à mal cette prédiction. D’un point de vue normatif, d’aucuns soutiendront que ces données proviennent de scripteurs malhabiles. Néanmoins, des données d’autres genres attestent la persistance de ce type d’accord au pluriel en français contemporain :

(124) bon après y a des y a des affinités qui se font machin | _ | mais après c’est c’est c’est un groupe qui sont tout le temps tout le temps tout le temps tout le temps ensemble y a pas des d’échappatoire (ofrom)

(125) Jean Dujardin et Alexandra Lamy forment le couple qui font le plus rêver les Français (web, légende d’une photo du couple, <http://www.ohmymag.com>)

Lorsqu’un tel phénomène apparaît chez un écrivain, il reçoit le statut de figure de style, en l’occurrence de syllepse du nombre. Ainsi en va-t-il de l’exemple suivant d’Aragon cité dans le Bon usage : ← 137 | 138 →

(126) Ce couple tenait peu de place dans leur coin (Aragon, cité par Grevisse & Goosse < Berrendonner & Béguelin 1995 : 24)

A noter qu’avec le déterminant possessif, l’accord au pluriel dans des écrits « surveillés » semble mieux toléré par la norme :

(127) Le groupe Cartier espère donc que leurs collègues et concurrents reviendront sur leur décision l’an prochain. (presse, [Reichler-]Béguelin 1993a)

(128) Il va sans dire que la controverse a fait rage au sein d’une bonne partie de la population norvégienne lorsque le couple princier annonça en décembre dernier leur intention de se marier. (presse, Belga, 23.08.2001)

Berrendonner & Béguelin décrivent le procédé à l’œuvre comme l’assimilation d’un tout à la classe de ses membres (ibid. : 39), qui représente une dualité (cf. supra Ch.I §3.3) : pour rappel, un type d’objet à géométrie variable appréhendable de deux points de vue différents, ici au format d’individu collectif et de classe.

Quant à l’anaphore collectif-classe via l’indice de 6e personne, elle est en général répertoriée par les linguistes, pour certains selon des conditions strictes (cf. infra §4.1.1) :

(129) y avait une soir/ un soir euh | _ | jeu de nuit donc c’est un groupe qui a dû organiser des un jeu de nuit dans la forêt | _ | qui faisait assez peur d’ailleurs mais conduit | _ | hein | _ | ben conduit organisé alors ils ont dû | _ | organiser donc des jeux de nuit (ofrom)

En somme, au vu des différentes situations présentées dans cette section (indices personnels, pluriels lexicaux, N collectifs), la question du nombre en français ne peut se résumer à une simple opposition entre unité et somme d’unités. La définition traditionnelle de l’opposition en nombre nécessite une réelle remise en question. Parmi les pistes intéressantes qu’on peut évoquer, Lauwers (2014) attribue au pluriel, de par l’analogie entre les pluriels lexicaux et les N massifs, un « effet massifiant ». D’autre part, les notions d’« amplification » ou d’« illimitation » de Benveniste (1966) concernant les indices personnels au pluriel mériteraient davantage d’attention pour d’éventuelles généralisations sur l’interprétation du pluriel des N. Enfin, il n’est peut-être pas inutile de faire un petit détour par les fondements mathématiques de la notion de pluriel, ← 138 | 139 → inspirée de la notion d’ensemble. Un ensemble au sens mathématique représente une collection d’éléments, qu’on peut par exemple représenter par les diagrammes de Venn. Les éléments sont liés à l’ensemble par un rapport d’appartenance. On considère généralement que le pluriel recouvre l’ensemble ou les éléments qui le composent. Comme le cas le plus typique consiste en un ensemble contenant plusieurs éléments, autrement dit dont le cardinal est supérieur à 1, c’est la somme des éléments qu’on retient généralement pour l’interprétation du pluriel. On laisse de côté le fait qu’en mathématique, un ensemble peut contenir un seul élément (un singleton), voire aucun élément (ensemble vide). On pourrait se demander si la langue permet de rendre compte d’un ensemble à un ou zéro élément en langue, par exemple au vu de faits comme celui-ci :

(130) Les planètes carrées, ça n’existe pas. (Brisson, D., Gros sur la tomate, p. 12)

Cet énoncé ne reflète-t-il pas la référence à un ensemble (‘les planètes carrées’) à propos duquel on nie l’existence des membres qui le composent ?

Un autre phénomène intéressant à envisager de ce point de vue est la notion de personne amplifiée (Benveniste 1966), qui pourrait être regardée comme un ensemble dont le cardinal est égal ou supérieur à 1 (cf. supra §2.1, nous et vous de modestie, de majesté, etc.). Dans tous les cas, une étude empirique sur les marques du nombre en français mériterait de voir le jour pour remettre en cause l’idée répandue que le pluriel correspond à une simple addition d’éléments.

Nous terminons par une brève remarque sur le pluriel à l’oral. Le trait du pluriel peut demeurer non spécifié129, si les déterminants, les suffixes, les prédicats ou encore le contexte ne sont pas discriminants. En témoigne cet exemple où Charles de Gaulle, lors d’un discours public, opère une reformulation métalinguistique pour désambiguïser son propos : ← 139 | 140 →

(131) « Je m’adresse au(x) peuple(s)… aux peuples au pluriel. » (de Gaulle < Blanche-Benveniste (2000 : 15)

Aucun indice ne permet en effet dans ce cas d’opter pour une interprétation au pluriel. Blanche-Benveniste (ibid.) note toutefois que si le discours n’avait pas été préalablement rédigé, les propos auraient probablement été formulés autrement pour garantir une interprétation au pluriel. Quant à la marque du pluriel de l’indice de 6e personne, elle n’est audible que par le biais de la liaison stricte [iz] devant un élément vocalique (e.g. [izɔ̃]).130. Sans cela, d’autres éléments morphologiques (désinence verbale, suffixes adjectivaux, etc.), pour autant qu’ils soient distinctifs131, lexicaux (prédicats collectifs, réciproques, etc.) ou contextuels peuvent concourir à l’interprétation du nombre.

2.4 Le genre

Contrairement au trait du nombre, celui du genre grammatical est en principe inhérent à un nom commun. Le genre des noms est arbitraire, souvent hérité de l’étymon de ceux-ci (Riegel et al. 2009 : 329). Ainsi, rien ne motive l’opposition de genre entre vélo/bicyclette, fleuve/rivière, etc. Néanmoins, pour ce qui concerne les noms d’animés, en particulier d’humains, la question est plus délicate, comme en témoigne le débat toujours actuel autour de la féminisation du lexique qui a émergé dans les années 1970 (Elmiger 2008, 29 sqq., Larivière 2001). En schématisant un peu la problématique, nous constatons que le genre grammatical ne reflète pas univoquement un trait biologique, au vu des exceptions bien ← 140 | 141 → connues comme les noms féminins recrue, estafette ou sentinelle, qui représentent des rôles généralement attribués au sexe masculin. De même, les noms masculins mannequin, tendron, laideron132 s’appliquent majoritairement à des femmes (voir Larivière 2001). A cet égard, il faut distinguer entre le sexe biologique et le genre social ou socioculturel (gender en anglais). Ce dernier tire ses fondements des rôles, activités, comportements, expériences, bref des traits typiquement associés à un sexe donné (Elmiger 2008 : 47). On peut encore relever les noms féminins du type personne, vedette, connaissance, etc., qui ne se restreignent pas à la désignation de l’un des deux sexes ou genres socioculturels.

D’un autre côté, sexe naturel ou gender ne sont pas totalement sans rapport, aussi indirect soit ce lien, avec les phénomènes d’accords grammaticaux, par exemple dans le cas des noms épicènes (i.e. des noms qui n’ont pas de genre spécifié au niveau lexical tels que pianiste, élève, concierge, etc.) qui, en discours, s’adaptent à des accords aussi bien masculins que féminins. En outre, certains suffixes sont spécifiquement dédiés à l’opération d’une telle distinction (vendeuse, inspectrice, etc.). Nous verrons plus bas comment résoudre cet apparent paradoxe.

Il faut encore évoquer le phénomène du masculin non marqué, qui concerne aussi bien la référence aux animés qu’aux inanimés : la coordination de deux SN dont les noms sont de genres différents entraîne en principe un accord au masculin pluriel (le garçon et la fille sont grands / le verre et la tasse sont grands). Michard (1996) conclut des travaux de Jakobson (1971) sur les corrélations entre genres marqué et non marqué133 que « la signification générale du masculin est donc posée comme première : c’est celle qui s’oppose au féminin comme genre non marqué par rapport au genre marqué, et c’est de cette signification générale que dérivent les significations spécifiques » (p. 31)134. ← 141 | 142 →

A propos des marques du genre dans le cas des pronoms conjoints, on peut admettre que les 1e et 2e personnes fonctionnent à la manière des noms épicènes animés, dans le sens où ils sont compatibles avec des accords au masculin et au féminin, visibles ailleurs dans le contexte linguistique :

(132) Comme tu es grande, ma petite Louise ! (titre d’un livre pour enfant)

En (132), on observe une redondance des marques féminines au sein de l’énoncé via les différents suffixes et la forme du possessif : elles s’interprètent ici manifestement comme le reflet d’un genre biologique.

Ci-dessous, le pronom clitique pluriel nous apparaît de même non spécifié en genre. Seul le suffixe de l’adjectif attribut comporte une marque, en l’occurrence formellement le masculin, dans un usage qu’on peut inférer non marqué.

(133) Nous sommes loyaux envers nos clients, dont les intérêts sont notre priorité (slogan d’une entreprise)

En effet, il désigne ici un référent indifféremment homme ou femme. Il en va d’ailleurs de même pour le SN nos clients. ← 142 | 143 →

Le cas des indices de 3e (il, elle) et 6e personne (ils, elles) est différent, car ceux-ci sont intrinsèquement marqués en genre. En outre, en tant que « non-personnes », ils s’attachent à désigner aussi bien des animés que des inanimés. De nombreux auteurs se sont efforcés d’identifier le critère qui détermine la marque de genre du pronom de 3e personne. Nous expliquerons ci-après en quoi nous considérons en réalité cette question comme un faux problème. Mais il est nécessaire pour cela de comprendre le fondement des hypothèses avancées afin de pouvoir ensuite nous en distancier.

Certains invoquent la présence d’un contrôleur linguistique, autrement dit d’un antécédent responsable de l’accord du clitique. Lorsque le contrôleur explicite fait défaut, on invoque le contrôle par un N absentee, à récupérer de manière implicite (Tasmowski-De Ryck & Verluyten 1982, 1985) :

(134) (John essaie de mettre une table dans le coffre de sa voiture ; Mary dit :) Tu n’arriveras jamais à la /*le faire entrer dans la voiture (Kleiber 1990a : 36)

(135) (Même situation, mais avec un bureau :) Tu n’arriveras jamais à le /*la faire entrer dans la voiture (ibid.)

Selon les partisans du contrôle linguistique, ces exemples montrent que l’adéquation du genre dépend d’un nom, même si celui-ci n’est pas introduit verbalement. Cette thèse s’avère cependant moins convaincante dans le cas où le clitique renvoie à un être humain :

(136) Mon docteur vient d’agrandir son cabinet de réception. Elle avait trop de clients (< ibid. : 37)

(137) (un automobiliste fonce sur vous :) Mais il est fou ! (ibid. : 29)

L’hypothèse d’une récupération nominale (femme ? pour (136) ; homme ? ou automobiliste ?) pour (137) montre ici ses limites. Dès lors, d’autres chercheurs proposent d’y voir, à l’inverse, un contrôle pragmatique, se passant d’un intermédiaire linguistique (Lasnik 1976, Wiese 1983, Bosch 1986) : le pronom, en l’absence d’un antécédent explicite, tirerait ses marques directement des propriétés référentielles, en vertu d’un accord dit conceptuel, ad sensum (ou encore par syllepse) respectivement au sexe du référent (cf. aussi supra Ch.I §4.4 et ci-dessus §2.3). Mentionnons ← 143 | 144 → d’emblée que cette notion sémantique de l’accord nous paraît peu adéquate, vu que nous situons le phénomène de l’accord exclusivement dans le domaine des contraintes formelles de cooccurrences.

Mais plus généralement, le débat autour de la question du contrôle, que ce dernier soit linguistique ou pragmatique, est la conséquence d’une vision où la langue est subordonnée à des influences extérieures, en l’occurrence, le réel : dans cette perspective, la langue est vouée à reproduire la réalité, elle est déterminée par celle-ci. Ainsi, les partisans de l’un ou l’autre camp cherchent à prouver ce qui, du sexe ou du N du référent, régit l’accord grammatical.

Comme nous l’avons déjà exposé (supra Ch.I §6.3.1), notre vision des choses prend le contrepied de cette approche : à nos yeux, il s’agit de partir des usages de la langue et de les décrire, pour observer la manière dont les locuteurs configurent leur représentation du monde, qui n’en est pas une simple reproduction fidèle. Nous ne nions pas toute influence du monde réel sur la manière dont les locuteurs se le représentent ; il va de soi que notre perception du monde réel a un rôle prépondérant sur nos représentations en général. Mais il faut prendre en considération le fait que les usagers disposent d’une liberté de configuration des référents discursifs, affranchie des seules contraintes de la réalité. Dans le domaine en question, celui des marques de genre, nous partirons donc du principe que c’est le locuteur, via les marques morphologiques ad hoc, qui attribue des traits en fonction de l’interprétation qu’il souhaite véhiculer. Ainsi, ce n’est pas le référent du monde qui détermine univoquement l’emploi du genre, mais c’est l’usager qui indique, à travers la convocation d’un genre, l’appartenance de l’objet à une catégorisation nominale masculine ou féminine.

En outre, une partie des problèmes posés par ces théories pourrait être résolue par une conception alternative du phénomène de l’accord (cf. la notion supra de contrôle), généralement abordé comme une relation orientée, où un terme (source) impose ses marques à l’autre (receveur). Ainsi, dans une approche générativiste-transformationnelle, l’accord observé en surface résulte de l’application en structure profonde d’une règle de copie des traits du premier sur le second (Creissels 2006 : 24 sqq.). C’est ainsi que la théorie du contrôle ← 144 | 145 → linguistique postule que le pronom tire sa marque de genre d’un nom donné. Or, dans une approche strictement descriptive, on pourrait se contenter de constater que certaines informations à propos d’un référent se voient répétées ou réparties sur plusieurs formes, sans préjuger d’une quelconque dépendance (ibid.), a fortiori dans le cas des pronoms non régis comme (134), (135), (136) et (137), nullement soumis à des contraintes formelles. Blinkenberg (1950) soulignait déjà l’incongruité de la notion d’accord pour l’usage des pronoms conjoints :

Un pronom personnel peut toujours se rapporter directement au sens qu’il représente, sans l’intervention préalable dans la chaîne parlée d’un substantif. Il ne s’agit plus d’un groupement syntactique constitué par des termes réciproquement dépendants ; au contraire, le pronom personnel est un terme syntactiquement indépendant. (p. 17)

A défaut d’un phénomène d’accord, on peut observer dans l’usage des pronoms celui de redondance des marques morphologiques. Ainsi, dans les cas de référence pronominale, on observe souvent une congruence des marques de genre à travers le ou les pronom(s) (successifs), sans que la présence d’un SN lexical soit obligatoire, comme le montrent (134), (135), (137). De la sorte, le locuteur réitère le genre de l’attribut de dénomination (Berrendonner & [Reichler-]Béguelin 1995) du référent sur ces divers éléments linguistiques (les pronoms et, le cas échéant, la réalisation effective de la dénomination). La congruence en genre au fil d’un discours entre les pronoms successifs et, éventuellement, un SN coréférentiel135, s’explique ainsi non pas en termes d’accord, mais par un principe pragmatique d’isonymie : les sujets parlants « conservent par défaut la même dénomination courante, et donc la même catégorisation, aussi longtemps du moins que ces attributs demeurent distinctifs et qu’il n’y a pas un intérêt stratégique particulier à procéder ← 145 | 146 → autrement » (Berrendonner & [Reichler-]Béguelin 1995 : 34). On peut illustrer ce principe par cet exemple :

(138) sur les rochers en fait y a des des vers | _ | qui se s’appellent des vers sapins de Noël | _ | ils ils sont vraiment en forme de sapin de Noël enfin c’est drôle | _ | un peu en spirale comme ça | _ | et euh ils vivent ils vivent sur les cailloux | _ | et quand tu passes à côté d’eux ou quand tu claques des doigts à côté d’eux | _ | euh ils rentrent hyper vite dans leur trou | _ | c’est trop drôle quoi euh tu claques des mains pis bloup | ils sont ils sont à l’intérieur tu les vois plus ils disparaissent | _ | pis de pis si t’attends un moment | _ | ils remontent tout doucement (ofrom)

La « suite » pronominale coréférentielle au masculin pluriel n’est pas grammaticalement régie par l’antécédent en amont (des vers qui s’appellent des vers sapins de Noël), mais réitère simplement le genre de l’étiquette lexicale (ver) associée au référent évoqué. Ce principe pragmatique d’isonymie, reflétant une stratégie d’économie mémorielle, permet d’expliquer avantageusement pourquoi les emplois coréférentiels des pronoms sont prototypiques.

La situation complexe de la référence aux animés mérite qu’on s’y attarde. On reconnaît en général que la catégorisation biologique ou socio-culturelle, communément partagée, est particulièrement prégnante : « c’est un fait bien connu, appuyé par de nombreuses données linguistiques, qu’une des catégorisations premières opérées par l’homme est celle qui discrimine parmi toutes les entités les êtres humains avec une subdivision perceptive directe en hommes et femmes » (Kleiber 1990a : 39). Sans entrer dans des considérations ontologiques, [Reichler-]Béguelin (1993a : 345) remarque une forme de lexicalisation des pronoms (conjoint ou disjoint) de 3e personne masculin et féminin, susceptibles de véhiculer « le contenu descriptif de “être humain du sexe masculin” (il) ou “être humain du sexe féminin” (elle) », à l’appui d’exemples de ce genre :

(139) Si vous optez pour le rasoir électrique, il vaut mieux en acheter un qui sera réservé à votre usage personnel : « ils » ont horreur qu’on leur emprunte leur rasoir (Bien-Etre-Santé, 07.08.90 < [Reichler-]Béguelin 1993a : 345) ← 146 | 147 →

Ici, la marque de genre contribue à construire un référent porteur d’une dénomination masculine, dont on peut inférer, au vu des prédications ‘avoir horreur’ et ‘avoir un rasoir’, une identité biologique136.

Il peut arriver qu’une situation de conflit survienne entre les différentes interprétations possibles du genre (cf. aussi supra (136). On peut invoquer la volonté du locuteur de privilégier tantôt l’inférence d’un genre biologique ou social, tantôt le marquage d’une dénomination spécifique. Ci-dessous, les deux exemples montrent des stratégies inverses : isonymie (140) vs changement d’appellation sous-jacente favorisant une interprétation biologique (141) :

(140) Vendredi de la semaine passée, une recrue de l’ER inf 2–12 a soudain été victime d’un arrêt cardiaque à Bière. Malgré les mesures de réanimation qui avaient été prises sur-le-champ, la recrue est décédée aujourd’hui au CHUV à Lausanne où elle avait été hospitalisée. (<www.news.admin.ch>, 13.07.12 ; d’autres médias précisent qu’il s’agit, dans les faits, d’un jeune homme)

(141) Le mannequin [Naomi Campbell] est célèbre pour son comportement colérique et parfois violent. En 2007, elle avait même dû effectuer des travaux d’intérêt général après avoir agressé une femme de chambre. (<http://www.closermag.fr/>, 04.02.14)

L’attribut de dénomination dont le pronom reflète le genre présente de facto les référents correspondants comme des référents classifiés, nommés ou encore catégorisés (Kleiber 1990a : 39). Lorsque la catégorisation demeure implicite, on suppose généralement qu’elle correspond à un nom de niveau de base de la sémantique du prototype (Rosch et al. 1976), qui constitue le niveau utilisé par défaut et présentant une saillance référentielle importante du point de vue perceptif et fonctionnel, comme le montrent de nombreux travaux sur les tâches de dénomination d’objet (Cornish 1999 : 132). Au niveau sémantique, il représente un compromis entre la sous-spécification et la surcharge informationnelle (cf. infra §4.2). L’exemple de Cornish (ibid., adapté en français) illustre cette question : en voyant un chien pénétrer dans une maison par ← 147 | 148 → la porte d’entrée laissée ouverte, un locuteur sera susceptible de s’écrier Qu’est-ce que ce chien fiche là ?, plutôt que Qu’est-ce que cet animal fiche là ? (niveau superordonné) ou Qu’est-ce que ce golden retriever fiche là ? (niveau subordonné) (ibid.). Néanmoins, avant de juger un emploi comme « marqué » sur la base de l’échelle de Rosch et al. (ibid.), il convient de toujours tenir compte de chaque contexte d’énonciation : c’est avant toutes choses l’état de M à un moment donné du discours qui rend pertinent tel ou tel emploi lexical plus ou moins spécifié, en fonction des coûts cognitifs et des effets recherchés par le locuteur.

Nous terminons cette section sur le genre en évoquant le cas des pronoms conjoints de 3e personne ce, ça, (parfois aussi il « impersonnel »), et les pronoms compléments le (référant à des procès), en et y, souvent qualifiés de neutres, dans la mesure où ils neutralisent l’opposition de genre (entre autres Brunot 1922 : 91, Grevisse 2011 : §461, §240, Riegel et al. 2009 : 377, Cornish 1991, Carlier 1996, Bartning 2006). A notre avis, cette caractérisation prête à confusion, dans le sens où le terme « neutre » fait croire à un fonctionnement d’un système à trois genres : masculin, féminin, neutre. Or, le français contemporain ne connaît pas un tel système137 : les pronoms en question s’accordent, le cas échéant, exclusivement, au masculin138 :

(142) La mer, c’est beau (Titre de l’article de Willems 1998)

(143) J’ai toujours pensé que cela finirait ainsi. Et je l’ai espéré. (Dumas, Cl., L’Herbe chaude)

(144) Il est certain que Constantin aimait le faste. Il développa encore les comptes de la Cour et il entendait que les hauts fonctionnaires l’imitassent. (Lot, F., La fin du monde antique et le début du Moyen Âge)

On a donc bien affaire à un accord au masculin, quoique sémantiquement non marqué, comme en témoignent les éléments avec lesquels les pronoms sont en relation d’implication d’occurrence. Ce qui est plus ← 148 | 149 → intéressant, c’est le fait que contrairement aux pronoms il/elle, ceux-là sont non marqués quant au trait d’individuation : ils n’indiquent pas, comme il et elle, l’appartenance du référent à une catégorie nominale conventionnelle individualisable. De ce point de vue-là, ils demeurent donc non spécifiés, ce qui les rend productifs dans la référence à toutes sortes d’objets aux contours flous et sans dénomination propre (cf. infra Ch.IV §3.2 et Ch.V §2).

Signalons pour finir que certaines variétés connaissent des emplois de la 6e personne non marqués en genre, comme en français québécois où la prononciation en usage ne distingue pas entre ils et elles (les deux pouvant être prononcés [i] (ou [j] devant voyelle, comme dans ils/elles ont, prononcés sans liaison [jɔ̃]]). De son côté, Bauche (1920 : 111) mentionne les prononciations dites « populaires » ma femme il est venu ou les vieilles femmes ils sont toujours à causer. La question d’une neutralisation peut également se poser pour l’exemple SMS suivant139 :

(145) Non ici ils mettent tous des jupes et les mecs ils mettent des pantalons de survetment (88milSMS140).

On peut enfin remarquer que de manière générale à l’oral, la distinction entre les clitiques [i] et [ɛ] (régulièrement prononcés sans [l] final), sans autres indices d’accord, n’est pas toujours évidente à opérer.

2.5 Bilan

A travers cet exposé relatif aux marques morphologiques des pronoms conjoints, notre objectif était de mettre en évidence la complexité et la subtilité de leur interprétation, en dépit de l’apparente simplicité avec laquelle ils sont généralement traités. En ce qui concerne le pronom ← 149 | 150 → référentiel141 il (et, dans une certaine mesure, de sa « variante » au pluriel, la 6e personne) on peut retenir les points suivants :

i) Le clitique il signale une non-personne (au sens de Benveniste), un « délocuté » : il représente un actant individué (par opposition à d’autres indices de 3e personne) distinct des personnes du discours (je, tu, nous, vous).

ii) Son cas (ou régime) reflète la structure argumentale d’un verbe donné, à mettre prudemment en rapport avec la structure actantielle du lexème verbal au niveau sémantique.

iii) La variation en nombre ne signale pas tant une opposition purement quantitative qu’une différence entre unité et ensemble, l’ensemble pouvant être appréhendé de différentes manières.

iv) La marque de genre reflète le genre de l’attribut nominal du référent. Cet attribut, à inférer, révèle quant à lui la perspective adoptée par locuteur sur le référent. Le masculin sert de genre non marqué.

Une caractéristique évidente et définitoire des indices personnels est leur nature non lexicale. A ce titre, outre les caractéristiques mentionnées, les indices personnels sont pauvres en indications « descriptives ». C’est la raison pour laquelle on les traite généralement comme des formes sous-spécifiées par rapport aux expressions lexicales. Nous proposons à présent d’observer le rôle du pronom conjoint de 3e personne au-delà des marques morphologiques, autrement dit du point de vue de son fonctionnement anaphorique dans le discours, largement reconnu dans la littérature sur la question. ← 150 | 151 →

3. Approches de l’anaphore pronominale

Etant donné la prégnance de l’approche « antécédentiste » de l’anaphore (cf. supra Ch.I §5.3), le pronom de 3e personne n’échappe pas à une telle conception, appréhendée dans sa version forte en termes de substitution, comme en témoigne l’extrait du Bon usage ci-dessous :

Les pronoms sont des représentants (ou des substituts) quand ils reprennent un terme se trouvant dans le contexte, ordinairement avant, parfois après. Ce terme est appelé antécédent. […] Vous demandiez les journaux d’aujourd’hui ; je vous les apporte. (Grevisse & Goosse 2011 : §650)

La conception substitutive reflète fidèlement l’étymologie du mot (pronomen en latin, traduction du grec antonumia) et apparaît dans les traités de grammaire les plus anciens (Denys le Thrace, IIe s. avant J.-C., Apollionius Dyscole, IIe s. après J.-C.), en passant par la Logique de Port-Royal : « L’usage des pronoms est de tenir la place des noms, et de donner moyen d’en éviter la répétition, qui est ennuyeuse » (Arnauld & Nicole 1662=1874 : 109). Nous allons voir à présent quelles sont les théories linguistiques sous-jacentes à la notion de substitution (§3.1). Cette conception sera toutefois abandonnée en linguistique (alors qu’elle perdure en grammaire scolaire), au profit d’une approche plus fonctionnelle, d’abord cantonnée à une perspective textuelle (§3.2) puis réaménagée, à des fins de généralité, dans une optique cognitive (§3.3). Enfin, nous tirons un bilan de ce panorama (§3.4).

3.1 Conception substitutive

C’est l’approche en vigueur dans les grammaires classiques ou contemporaines, où la vocation substitutive est également appelée suppléance, remplacement ou encore représentation (e.g. Arrivé et al 1986 : 63, Gardes-Tamine 1998 : 147, Grevisse 2011 : §220 & §650). Si l’on peut admettre qu’en ancien français, les pronoms personnels sujets fonctionnaient à la manière de SN, on ne peut en dire autant aujourd’hui au vu ← 151 | 152 → de leur distribution distincte, les apparentant comme on l’a vu supra (§1) à des affixes de la flexion verbale : là où une seule série de pronoms était en usage autrefois, on observe de nos jours deux classes distinctes de pronoms (Zumwald Küster 2014), la classe atone des pronoms clitiques (ou conjoints)142 et la classe tonique des pronoms disjoints, cette dernière seulement occupant les positions de SN.

La conception supplétive des pronoms est étayée par les travaux des plus grands théoriciens de la linguistique, qui font de la substitution un concept clé de leur modèle, quoique diversement récupéré par les grammaires143. Ainsi, Bloomfield (1933) part de la définition suivante :

A substitute is a linguistic form or grammatical feature which, under certain conventional circumstances, replaces any one of a class of linguistic forms. (Bloomfield 1933 : 247)

Parmi les différents substituts144, Bloomfield appelle anaphoriques ceux qui remplacent une expression déjà mentionnée (l’antécédent), comme ci-dessous :

Thus, when we say Ask that policeman, and he will tell you, the substitute he means, among other things, that the singular male substantive expression which is replaced by he, has been recently uttered. (ibid. : 249) ← 152 | 153 →

L’auteur prend soin de préciser qu’un substitut ne désigne pas directement un référent du monde, tel que les expressions régulières, mais qu’il évoque une classe de formes linguistiques :

[…] substitutes are one step farther removed than ordinary forms from practical reality, since they designate not real objects, but grammatical form classes ; substitutes are, so to speak, linguistic forms of the second degree. (1933 : 250)

Lyons (1977 : 659) et Bosch (1983 : 15–16) voient dans cette approche l’origine du traitement initial des pronoms en grammaire transformationnelle : l’existence implicitement admise par Bloomfield de deux degrés de la langue se voit alors récupérée en termes de structures superficielles vs profondes dans le modèle transformationnel de Chomsky (1965). A partir de ce modèle, Langacker (1969) élabore la règle de pronominalisation qui permet de remplacer un SN en structure profonde par un pronom en surface si elle maintient une identité référentielle (coréférence) ou lexicale entre les deux (notée à travers des indices référentiels identiques). Ainsi, la phrase Pierre pense qu’il est immortel (Zribi-Hertz 1996: 37), où le sujet de la subordonnée représenterait Pierre, est dite dérivée d’une structure profonde de ce type :

(146) Pierrei pense que Pierrei est immortel. (ibid.)

Néanmoins, des difficultés de marquage de la coréférence des termes en structure profonde conduisent rapidement les générativistes à abandonner cette première analyse et à considérer que les pronoms sont générés de manière directe (Lyons 1977 : 663). L’intérêt se porte alors sur l’identification des contraintes syntaxiques et sémantiques de coréférence entre antécédent et pronom, à travers l’élaboration des concepts de c-commande, de liage et gouvernement (Reinhart 1976, Chomsky 1981). Nous n’entrerons pas dans les détails de ces notions145, étant donné que la grammaire générative, dont le champ d’observation est la phrase isolée, ne capte qu’une infime partie des emplois des pronoms : ← 153 | 154 → ceux, syntaxiquement contraints, qui possèdent un antécédent dans le même énoncé. En effet, seuls les cas d’anaphore dite liée, c’est-à-dire soumis à la contrainte syntaxique de c-commande146, concernent le domaine en question :

En distinguant l’anaphore libre de l’anaphore liée, Reinhart fait de la c-commande la ligne de démarcation entre l’anaphore discursive et l’anaphore syntaxique, qui seule concerne la théorie grammaticale. Parce qu’elle ignore la c-commande, l’anaphore libre peut unir un anaphorique à un antécédent situé dans une autre phrase. Limitée par la c-commande, l’anaphore liée n’est par contre a fortiori possible que dans les limites d’une phrase (Zribi-Hertz 1996 : 92).

En bref, les limites d’une conception substitutive du fonctionnement pronominal se situent à notre avis à deux niveaux : i) d’une part, dans l’hypothèse, critiquée supra (Ch.I §5.4), selon laquelle le pronom remplace une expression préalablement mentionnée, la relation entre un « antécédent » (s’il en y a un) et un anaphorique n’étant pas, comme déjà vu, une mécanique réglée ; ii) d’autre part – et ce problème concerne spécifiquement le français – dans l’idée erronée que les pronoms conjoints partagent la distribution des SN (cf. supra §1). Pour désigner un ensemble de formes grammaticales (e.g. les pronoms disjoints) syntaxiquement « proportionnel » à un autre, c’est-à-dire qui partage la même distribution (e.g. les SN), nous éviterons ainsi de parler de « substitution » pour la première raison invoquée, mais nous emprunterons la notion de pro-forme à l’approche pronominale du GARS (Blanche-Benveniste et al. 1984, 1990), qui permet de révéler, en micro-syntaxe, l’existence de paradigmes d’éléments équivalents et de relations de rection.

Au demeurant, si les pronoms conjoints ont le statut d’affixes, on peut se demander s’ils sont capables d’assumer un procédé référentiel, qu’on associe typiquement aux expressions nominales. Autrement dit, peut-on admettre qu’un simple affixe supporte un procédé anaphorique ? ← 154 | 155 → En fait, selon nombre de linguistes (entre autres Barlow 1988, Corbett 2006, Croft 2013, Siewierska 2004), il n’y pas lieu de faire une distinction entre marques de personne et expressions anaphoriques :

Most scholars working on agreement acknowledge that there is no good basis for differentiating between person agreement markers and anaphoric pronouns. (Siewierska 2004 : 121)

Siewierska montre que dans certaines langues, le même affixe (ici le préfixe -i) est utlisé tantôt comme marque d’accord du verbe, tantôt comme seul vecteur de valeur référentielle :

(147) Gumawana147

Kalitoni i-paisewa

Kalitoni 3SG-work

‘Kalitoni worked’

I-situ vada sinae-na

3 SG -enter house inside-3 SG (INAL)

‘He entered the inside of the house.’ (ibid.: 122)

En fait, on pourrait faire la même analyse en français :

(148) Kalitoni il a travaillé

Il est entré à l’intérieur de la maison.

Cet exemple montre que le français connaît le même phénomène, l’indice personnel pouvant tantôt être redondant sur le sujet et surmarquer la 3e personne, tantôt endosser seul le rôle référentiel.

Cette mise au point nous permet, au final, de rejeter la conception substitutive de l’indice de 3e personne en français – à considérer syntaxiquement comme un affixe verbal – sans que cela remette en cause sa capacité à assumer un fonctionnement référentiel. ← 155 | 156 →

3.2 Conception textualiste

On a vu supra (Ch.I §5.3) le rôle qu’a joué l’ouvrage d’Halliday & Hasan (1976) dans la conception textualiste de l’anaphore. Les auteurs distinguent explicitement le processus de substitution de la référence :

Substitution is a relation between linguistic items, such as words or phrases ; whereas reference is a relation between meanings. In terms of the linguistic system, reference is a relation on the semantic level, whereas substitution is a relation on the lexicogrammatical level, the level of grammar and vocabulary, or linguistic ‘form’148. (p. 89)

Situant le pronom de 3e personne parmi les procédés de référence, ils considèrent son fonctionnement comme anaphorique (au sens textuel) par défaut et soulignent sa fonction particulièrement cohésive dans les textes149, où les occurrences pronominales sont susceptibles de s’accumuler pour renvoyer à un même référent :

One occurrence of John at the beginning of a text may be followed by an indefinitely large number of occurrences of he, him or his all to be interpreted by reference to the original John. This phenomenon contributes very markedly to the internal cohesion of a text, since it creates a kind of network of lines of reference, each occurrence being linked to all its predecessors up to and including the initial reference. (p. 52) ← 156 | 157 →

Nous avons déjà critiqué cette vision de connexité segmentale opérant à reculons supra (Ch.I §5.4). Les objections, on s’en souvient, sont l’invraisemblance d’un processus aussi réglé et analytique notamment dans des genres de parole moins planifiés, ainsi que la difficulté, dans bien des cas, de cerner un segment délimitable, ou encore le traitement à part du fonctionnement « exophorique » des formes concernées. Malgré les limites et le défaut de généralité de la conception textualiste, celle-ci reste sous-jacente aux recherches appliquées, par exemple en TAL ou en psycholinguistique, focalisées sur le processus de résolution référentielle reposant sur l’identification d’un antécédent, susceptible de causer des dégradations de performance du système (e.g. Weissenbach & Nazarenko 2007: 146) ou des coûts de traitement (e.g. Sanford et al. 2008: 372–373).

3.3 Conception cognitive

Dans la foulée des travaux cognitivistes sur l’anaphore et les expressions référentielles (supra Ch.I §4.6), des hypothèses censées parer aux inconvénients soulignés ont été formulées à propos du pronom de 3e personne.

Ainsi, pour éviter un « traitement éclaté » liée à l’opposition traditionnelle anaphore-deixis (cf. supra §5.2), Kleiber (1994b) propose de voir dans l’occurrence pronominale ci-dessous la manifestation d’une forme de continuité thématique :

(149) (en voyant une connaissance passer :) Je ne l’ai pas vu depuis des mois (p. 103, traduit de Bosch 1983)

A ses yeux, il s’agit d’un prolongement non seulement de la référence, mais aussi de la situation « manifeste ou saillante » (ibid. : 82) où le référent doit jouer « le rôle d’un argument » (ibid.). Kleiber propose la glose suivante de la situation qui fait l’objet du prolongement (en italiques) :

(150) C’est Paul qui passe / Voici Paul. Je ne l’ai pas vu depuis des mois. (ibid. : 84)

Il ajoute que ce n’est pas seulement la perception de l’individu en question qui rend celui-ci ou la situation manifestes, mais surtout le fait que ← 157 | 158 → les interlocuteurs connaissent préalablement l’individu, et il résume son explication de la sorte :

« [l]e pronom il dans cette nouvelle optique reste, en somme, un marqueur de continuité thématique, mais non pas d’une continuité thématique simplement nominale : il indique que le référent est saisi en continuité avec la situation manifeste » (p. 123).

Nous avouons, comme Demol (2010 : 51–52), une certaine gêne à l’égard des notions employées, en particulier à l’égard des notions intuitives de situation manifeste ou saillante, de continuité thématique ou de de rôle d’argument. La première est expliquée comme renvoyant à une situation « disponible ou présente dans le focus d’attention de l’interlocuteur ». Cependant, la notion reste vague et fait de surcroît appel à une autre notion problématique, celle de focus. Il en va de même pour l’expression continuité thématique, renvoyant à la notion de thème, habituellement opposée à celle de focus (cf. discussion infra §3.4). Quant à la notion d’argument, issue de la tradition logique, elle n’est pas non plus explicitée. On ne sait pas si elle est ici à fondement syntaxique (cf. la valence verbale), si elle repose seulement sur une sémantique intuitive ou si elle mélange les deux niveaux, avec tous les problèmes que cela suppose. D’ailleurs, Kleiber (1994b) admet le caractère « provisoire » de sa description et les questions ouvertes qu’elle laisse : « la question : quand est-ce qu’un locuteur peut présumer qu’un référent est manifeste pour son interlocuteur ? reste ouverte » (p. 130).

L’auteur souligne également le rôle joué par la phrase-hôte dans la détermination du « bon » référent :

(151) Fred enleva son manteau. Il était fatigué. (p. 87)

(152) Fred enleva son manteau. Il était sale. (ibid.)

La prédication opérée par la phrase-hôte, ou segment indexical (Cornish 1999 : 70) se révèle donc cruciale pour l’interprétation du pronom (Conte 1991, Gundel et al. 2000, Yule 1982), a fortiori en cas d’absence d’antécédent :

(153) Attention ! Tu vas le casser (Cornish 1999 : 77) ← 158 | 159 →

Le prédicat ‘casser’ ne sélectionne pas n’importe quel type d’objet, mais un actant qui a précisément la propriété de se casser et doté d’une classification usuelle au masculin.

Cornish propose une vision similaire du fonctionnement du pronom de 3e personne, se traduisant par le maintien de l’attention portée sur le référent en question :

As far as ordinary third-person pronouns are concerned, their chief discourse function is to signal referential and attentional continuity, thereby marking the stability of a given referent’s existence within a given discourse model. This is the case where they are unaccented in English, and clitic in French » (ibid. : 63)

On se souvient (cf. supra Ch.I §4.6.1) que pour Ariel (1988, 1990), les pronoms marquent une haute accessibilité, autrement dit, ils sont considérés comme spécialisés dans la référence à des entités très accessibles en mémoire : cette accessibilité ne reposant pas seulement sur des critères textuels, mais aussi sur le nombre de candidats potentiels et sur la « topicalité » (ou « saillance ») du référent.

Quant au modèle de Gundel et al. (1993 : 279) (cf. supra Ch.I §4.6.2), il requiert un statut en focus pour l’emploi des pronoms non accentués, c’est-à-dire que le référent visé doit être situé dans le centre d’attention des interlocuteurs (issu de la mémoire à court terme). Les objets en « focus » sont à leurs yeux les plus susceptibles de constituer le « topique » des énoncés subséquents150.

On pourrait multiplier les témoignages en ce sens à l’égard du fonctionnement du pronom de 3e personne151, reconnu de la sorte comme ← 159 | 160 → le marqueur typique de la continuité, qualifiée tantôt de thématique, tantôt de topicale, ou encore d’attentionnelle, etc. Avant de mettre en évidence des faits qui s’y montrent réfractaires (§4.2), nous présentons ci-dessous quelques réserves à l’égard de certaines notions problématiques pour justifier celles que nous retenons pour la suite de ce travail.

3.4 Bilan

Il nous paraît à ce stade utile de formuler quelques remarques et mises au point sur des problèmes d’ordre notionnel. En effet, la plupart des théories invoquent des termes dont l’extension demeure passablement floue. C’est notamment le cas des notions de focus/topique (et leurs dérivés).

On peut d’abord constater que la notion de focus est exploitée dans plusieurs domaines : dans un sens psychologique, le focus constitue le centre ou foyer d’attention des interlocuteurs (Sanford & Garrod 1981, Gundel et al. 1993, Cornish 1999). Il représente le point de repère en fonction duquel les participants gèrent le flux d’informations échangées au cours du discours, afin de s’assurer d’être « sur la même longueur d’ondes ». Dans une perspective cognitive, l’anaphore et la deixis constituent précisément des moyens de gérer le focus, en y plaçant ou en y maintenant des référents. Selon Cornish (1999 : 25), le focus d’attention est réactualisé à chaque nouvelle prédication par les interlocuteurs, ceux-ci étant amenés à déterminer ce qui fait l’objet de chacune d’entre elles – et partant ce qui y figure. Sidner (1981: 220) adopte une vision similaire à l’égard de la notion de focus : « [t]he items in focus are those that are talked about for a part of the discourse ». On ne peut s’empêcher de remarquer ici des chevauchements avec la notion de topique ou de thème, envisagée par Lambrecht (1994) en termes d’aboutness ou d’à-propos, concept inspiré par Strawson (1964 : 97) : « we intend in general to give or add information about what is a ← 160 | 161 → matter of standing current interest or concern » (nous soulignons). Le topique est en ce sens « the matter of current interest which a statement is about » (Lambrecht 1994 : 119). Les notions de focus et de topique se recouvrent donc chez certains auteurs : « topics are referentially given in the sense of being in the current focus of attention » (Gundel & Fretheim 2004 : 180). Or, dans le domaine de la structure informationnelle, les notions de topique/focus sont supposées s’opposer, du moins se montrer distinctes : « Topic is what the sentence is about ; focus is what is predicated about the topic. » (Gundel & Fretheim 2004 : 176). Du point de vue psychologique, la notion de focus recouvre celle de topique, mais dans son acception informationnelle, on doit constater qu’elle s’y oppose !

La notion de topique152 à son tour ne va pas sans poser problème : elle peut être appréhendée, au niveau de l’énoncé, selon les modalités de livraison de l’information : « topic is given in relation to focus and focus represents the new information predicated about the topic » (Gundel & Fretheim 2004 : 4, nous soulignons). En cela, l’opposition se superpose à celle de thème vs rhème, liées à la structure informationnelle. Le topique peut en outre être envisagé d’un point de vue positionnel comme le « point de départ » de l’énoncé (Demol 2010 : 172). Au niveau syntaxique, certains assimilent le topique au sujet de la phrase (Givón 1984). D’autre part, le topique peut être interprété au niveau discursif, en tant que participant le plus central du discours (Givón 1983, 1992). Kleiber (1994b) parle également de topique discursif, en ne recourant paradoxalement qu’à des exemples de deux phrases, comme le relève Demol (2010 : 173). En définitive, on constate que les définitions se montrent souvent intuitives et à l’origine de problèmes d’identification (Grobet 2002 : 27–29). Par ailleurs, les niveaux d’analyse du topique – syntaxique, cognitif, sémantique – sont fréquemment confondus (Demol 2010 : 173). Cette imprécision se reporte sans surprise sur le dérivé topicalité. Demol (2010 : 141) calcule le degré de topicalité par le nombre de renvois opérés sur un même référent. D’ailleurs, elle remplace indifféremment l’expression par celle de degré de saillance, ← 161 | 162 → à l’image d’Ariel (1988, 1990), qui recourt à tantôt à la notion de topicalité, tantôt à celle de saillance comme fondement de l’un des critères d’accessibilité.

Tout compte fait, les conceptions concurrentes de focus et topique et leurs délimitations tantôt superposées, tantôt croisées, tantôt distinctes, contribuent à entretenir le flou scientifique. Pour cette raison, nous préférons nous passer de ces notions dans nos analyses. Lorsque nous évoquerons des questions strictement liées à la structure informationnelle, nous conserverons l’opposition thème-rhème, où le thème est envisagé exclusivement en termes d’aboutness (ce dont on parle) et le rhème désigne l’information nouvelle pertinente, sur laquelle portent notamment les modalités d’énoncé (négation, interrogation, etc.) ou dont la réalisation est susceptible d’entrer dans un dispositif de clivage. Pour ce qui concerne l’importance cognitive accordée à un objet-de-discours, nous parlerons de son degré de saillance ou d’activation pour un état donné de M (Groupe de Fribourg 2012 : 126–127). La notion de saillance a le mérite de jouer sur un seul tableau, le niveau cognitif153, là où celles de topique et de focus se rencontrent sur de nombreux terrains, de manière parfois indifférenciée et prêtant de la sorte à confusion.

Landragin (2004) définit la saillance comme le caractère prépondérant, prégnant de certains éléments : un élément saillant ressort en premier dans les représentations cognitives du sujet parlant. Il est vrai que la notion met en jeu une multiplicité de facteurs de niveaux d’analyse différents (Kibrik 2011 : 390 sqq154), dont certains se montrent difficilement mesurables et impliquent forcément une part d’intuition : facteurs sémantiques, prosodiques, syntaxiques, inférentiels, perceptifs, récence ← 162 | 163 → d’introduction d’un référent, intentions et attention des interactants, schémas culturels, etc. (Landragin 2004.). Au vu de notre conception du discours (cf. supra Ch.I §6.3.2), on doit supposer que toutes sortes de paramètres contextuels, même si le linguiste n’y a pas accès, influent sur l’attention portée à un référent en M. Et parmi les objets à la portée des interlocuteurs dans un état donné de M, il va de soi que certains apparaissent relativement saillants alors que d’autres demeurent plus en retrait.

On peut tenter de clarifier cette façon intuitive de voir les choses en distinguant, avec Apothéloz (1995a : 169–170), deux sortes de saillance : une saillance locale, qui dépend de facteurs « accidentels » de la situation immédiate, tels que la récence d’activation (par des moyens verbaux ou non) ou les propriétés perceptives particulières de l’objet, etc. La saillance cognitive, quant à elle, recouvre la centralité d’un objet sur le plan de l’organisation des représentations cognitives en mémoire discursive et a trait à la notion de pertinence :

l’objet le plus saillant cognitivement est alors celui qui occupe la position la plus centrale dans l’univers d’objets considéré : c’est aussi, vraisemblablement, celui dont l’effet organisateur est le plus fort dans cet univers. (ibid. : 170)

La saillance locale peut être représentée comme une pile d’objets au sommet de laquelle se tient momentanément le plus saillant d’entre eux, tandis que la saillance cognitive s’apparente davantage à une structure en graphe ou treillis au centre de laquelle se trouve l’objet le plus saillant au niveau de l’organisation de M, qui constitue le nœud vers lequel converge le plus grand nombre de liens (Apothéloz 1995a : ibid.) : il devient ainsi le centre organisateur (cf. supra Ch.I §6.3.4). La manière dont ces deux types de saillance interagissent reste néanmoins assez floue et théorique, mais leur distinction peut déjà permettre d’affiner et de nuancer certaines situations.

Nous proposons un exemple pour illustrer la manière dont peut se manifester la saillance d’un objet en M. La devinette ci-dessous présente la particularité de jouer sur le caractère implicite d’un référent pourtant bien activé en M : ← 163 | 164 →

(154) Qu’est-ce que c’est :

Lorsque je marche, je mets parfois ma main dans la poche de mon pantalon pour le tripoter.

Il n’est pas rare qu’en m’endormant, je le touche.

Il m’arrive aussi de le soupeser involontairement quand je lis mon journal, comme pour m’assurer qu’il est toujours à sa place.

Ben… mon téléphone portable, quoi ! A quoi ton esprit tordu t’a mené ?

(<https://fr.answers.yahoo.com/question/index?qid=20111115232751AAKrGwU>)

Dans cet exemple, la question initiale interroge l’identité d’un objet momentanément indéterminé, le plaçant à ce moment-là non seulement au « sommet de la pile », mais également, au vu du genre de discours à l’œuvre (une devinette) et des attentes à cet égard, directement au centre d’un réseau référentiel à élaborer. Malgré la justification finale du locuteur se déresponsabilisant de l’interprétation « commise » par le destinataire, de nombreux paramètres contribuent à maintenir au plus haut l’activation de l’objet incriminé tout au long du discours : au genre de la devinette (dont l’enjeu est la découverte d’un référent), on peut ajouter des facteurs culturels (le caractère tabou du référent insinué, dont l’inférence est appuyée par les verbes tripoter x, toucher x, soupeser x, etc. induisant des schémas d’actions typiques et des collocations privilégiées) et surtout, le nombre de renvois opérés sur lui (ce, le, sa, il). Ces éléments concourent à rendre le référent implicite plus important que d’autres objets introduits dans cet extrait, comme la ‘main’, le ‘pantalon’ ou le ‘journal’ qui, tout en modifiant tour à tour le sommet de la pile au niveau local, se greffent et gravitent ainsi autour de lui au niveau cognitif, faisant de lui le centre organisateur du réseau référentiel construit. Cet extrait illustre en outre une situation de désaccord entre les interlocuteurs sur le contenu exact de M (cf. supra Ch.I §6.3.4) : l’auteur de la devinette pousse délibérément son destinataire à inférer un type d’objet en fonction des indices à disposition pour finalement mettre en cause l’interprétation produite et fournir une solution alternative et insoupçonnée.

*

Dans la section suivante, nous allons voir que l’hypothèse « cognitive », à savoir le maintien de la référence à un objet déjà saillant, au-delà des ← 164 | 165 → problèmes terminologiques pointés, rencontre aussi des obstacles au niveau théorique. En effet, certains faits s’y montrent réfractaires, en particulier les emplois « indirects » du pronom de 3e personne que nous allons aborder ci-après, ainsi que l’emploi « sous-déterminé » de la 6e personne (ils) étudié au chapitre VI. Certes, il ne s’agit pas de remettre en cause l’aptitude du pronom à fonctionner dans des circonstances de continuité, appuyée par nombre de données et d’études155. Mais le maintien de la saillance est une motivation – fût-elle la plus fréquente – parmi d’autres possibles, au recours à la forme en question. Notre ambition, dans la section suivante, est ainsi de mettre en lumière d’autres facteurs potentiels favorisant le choix du pronom.

4. L’anaphore pronominale indirecte ou associative

Dans le cas où aucun objet en mémoire ne correspond au pointeur linguistique, l’interprétation peut passer par l’inférence d’un nouvel objet cible à partir d’un objet-support déjà valide en M. Pour décrire cette procédure, on peut faire appel à la notion d’anaphore associative, parfois aussi appelée indirecte. Cornish (2001) en fournit la définition suivante :

Ce terme [anaphore indirecte] dénote des configurations où un anaphorique ne reprend pas le référent évoqué par son antécédent textuel, mais pointe vers un autre qui pourra lui être associé d’une façon ou d’une autre (relation « partie-tout », de métonymie, de « classe-ensemble », ou plus généralement « associative »). (p. 1)

L’origine du concept d’association utilisé pour caractériser la relation référentielle remonte à Guillaume (1919), qui qualifie d’associatives les expressions en italiques ci-dessous (Kleiber et al. 1994) : ← 165 | 166 →

(155) Et comme le voyageur passait alors devant l’église, les saints personnages qui étaient peints sur les vitraux parurent avoir de l’effroi. Le prêtre agenouillé devant l’autel oublia sa prière. (p. 163)

Le caractère défini de ces SN découle ainsi de leur association avec un référent mentionné en amont via le SN l’église. Pour certains auteurs, le terme d’anaphore associative est réservé à l’emploi des SN définis lexicaux de ce type (cf. infra Corblin 1987, Kleiber 1990a, Kleiber et al. 1994). En ce qui concerne les pronoms, leur aptitude à fonctionner de la sorte est tantôt contestée (Erkü & Gundel 1987, Sanford & Garrod 1981, Ariel 1990), tantôt reconnue, comme on le verra, sous réserve de conditions d’emploi strictes (Kleiber 1990a, Cornish 2001, Cornish et al. 2005) ou comme des « ratés de l’émission » (Charolles 1990, Gundel et al. 2000). Néanmoins, quelques auteurs s’efforcent de dégager les régularités d’emploi des pronoms associatifs (Conte 1991, Béguelin 1993a, Johnsen 2013, Berrendonner 2014). Avant d’aborder la question des pronoms de ce type (§4.2), il est toutefois nécessaire d’examiner de plus près la notion générale d’anaphore associative (§4.1), qui a en effet suscité une vive polémique en linguistique française à la fin du XXe siècle, qu’il s’agisse de sa délimitation ou du mécanisme inférentiel qu’elle met en jeu.

4.1 L’anaphore associative

Le procédé référentiel de l’anaphore associative comprend des facteurs de différents ordres, à savoir sémantiques, formels, cognitifs et pragmatiques. Prenons des exemples canoniques tels que :

(156) J’ai acheté un stylo hier, mais la plume est cassée (Azoulay 1978)

(157) Il s’abrita sous un vieux tilleul. Le tronc était tout craquelé (Fradin 1984)

(158) Nous arrivâmes dans un village. L’église était située sur une hauteur (Kleiber 1992c)

Par sa nature « définie », le SN anaphorique introduit un référent nouveau « sur le mode du connu ». C’est en vertu d’une relation associative ← 166 | 167 → existant entre le référent disponible et celui à inférer (ici, la plume du stylo, le tronc du vieux tilleul, l’église du village dont on vient de parler) que l’on peut conclure à l’existence de ce dernier. On reconnaît généralement deux éléments en jeu dans le processus référentiel : une dépendance interprétative entre l’expression référentielle et le contexte préalable, et une disjonction entre le référent implicitement introduit et celui qui a servi de point de départ à l’inférence (Charolles 1990).

Bien que mis au jour par Guillaume (1919), le phénomène de l’anaphore associative alimente surtout au début les recherches sur l’article défini et n’est pas étudié pour lui-même, considéré comme n’ayant « au fond rien de bien mystérieux » (Kleiber et al. 1994). Ce n’est que vers la fin du XXe siècle que l’anaphore associative fait l’objet d’une attention particulière (entre autres Azoulay 1978, Hawkins 1978, Fradin 1984, Erkü & Gundel 1987, [Reichler-]Béguelin 1989, Charolles 1990, 1994, 1999, Kleiber 1990b, 1992b, 1999, 2001a, 2001b, 2004, Berrendonner 1995, Apothéloz & Béguelin 1999, Cornish 2001), et que se manifestent des tentatives de délimitation et de restriction, en même temps que des tentatives de généralisation du phénomène, démarches aboutissant à des conceptions divergentes, à l’origine d’un large débat.

4.1.1 Conception étroite

La conception qualifiée d’étroite ou de standard par Kleiber et al. (1994) dissocie les notions d’anaphore associative et d’anaphore indirecte. Ses tenants considèrent que l’anaphore associative représente un cas particulier de l’anaphore indirecte. Ils font intervenir dans la définition de l’anaphore associative des critères formels et sémantiques restrictifs (entre autres Corblin 1987, Kleiber et al. 1994). A noter qu’au sein de cette approche, les contraintes peuvent varier d’un auteur à l’autre. Un aspect important se situe dans la différence de comportement des diverses expressions référentielles, l’hypothèse étant qu’un changement de catégorie linguistique entraîne un changement de configuration discursive (ibid.). Aussi, sur la base de jugements d’acceptabilité, les auteurs soutiennent que toutes les formes ne sont pas pareillement aptes à supporter une anaphore associative : ← 167 | 168 →

(159) ? Nous arrivâmes dans un village. Cette église était située sur une butte (ibid. : 48)

(160) ? Harry roulait vers Londres. Elle tomba en panne à mi-chemin (ibid. trad. de Sanford et al. 1983)

Ces exemples révèlent aux yeux des auteurs des restrictions d’emploi définitoires de l’anaphore associative, réservée à l’emploi des SN définis. De ce point de vue, il ne suffit pas que l’on comprenne de quel référent il s’agit pour que l’on puisse approuver de tels enchaînements. Au contraire, leur « malformation » prouve, selon les auteurs, l’exclusion des SN démonstratifs et des pronoms en site associatif. A leurs opposants qui exhibent des données authentiques infirmant cette position (e.g. Il neige et elle tient < [Reichler-]Béguelin 1988, cf. infra (182), ils mettent en cause le caractère discutable des énoncés, répliquant que « l’authenticité n’est pas un gage de bonne formation, sinon il n’y aurait plus d’erreurs ». Ils leur reprochent la surpuissance de leur modèle, qui prédit « plus d’enchaînements mal formés que d’enchaînements bien formés » (Kleiber et al. 1994 : 50). On peut néanmoins rappeler les risques de circularité d’un tel modèle (cf. supra Ch.I §6.3.1), les auteurs jugeant eux-mêmes de l’acceptabilité des données inventées par leurs soins et l’opérationnalité du modèle reposant notamment des jugements de valeur et la mise à l’écart de données récalcitrantes.

Dans l’approche étroite, seules les opérations inférentielles de déduction sont valables en anaphore associative, en particulier celles qui vont « du tout vers la partie », car « une entité se définit généralement par les ingrédients qui la constituent » (Kleiber et al. 1994 : 42). Cela explique le monopole du SN défini, impliquant selon les théories dominantes, au vu du présupposé d’existence et d’unicité qu’il véhicule, que l’on dispose des informations nécessaires à la saturation référentielle (Milner 1982, Corblin 1987, Kleiber et al. 1994). Outre le caractère orienté de la relation méréonymique invoquée, celle-ci doit, selon Kleiber et al. (1994), être inscrite au niveau lexical : il peut s’agir d’un savoir conventionnel nécessaire (e.g. le lien entre une ‘lame’ et un ‘couteau’) ou à caractère stéréotypique (e.g. le lien entre une ‘église’ et un ‘village’). ← 168 | 169 →

Ajoutons pour terminer156 un critère textuel à la définition étroite de l’anaphore associative : le caractère délimitable de l’antécédent, idéalement représenté par un SN, ou alors un « prédicat », mais avec des conditions strictes157 (Kleiber et al. 1994, Kleiber 1997b) :

(161) Pierre se coupa du pain puis rangea le couteau (Corblin 1987)

Dans ce cas, la relation exprimée via l’antécédent et l’expression anaphorique est de type actantiel, où le référent du SN le couteau représente un actant (l’instrument) du prédicat de couper, cette relation devant être préconstruite au niveau lexico-stéréotypique : « il suffit de la mention du prédicat pour que ses arguments soient également disponibles » (Kleiber 1997b : 95).

En somme, toutes les données qui s’écartent des critères invoqués sont exclues du domaine de l’anaphore associative, parmi lesquelles on peut noter :

Les SN définis sous la portée d’un restricteur de domaine :

(162) En France, le président voyage beaucoup (Kleiber et al. 1994)

les emplois inférables « situationnels » :

(163) Ce train/il a toujours du retard (A à B qui attend comme lui le Vintimille sur le quai de la gare, Kleiber 2004 : 290) ← 169 | 170 →

les SN démonstratifs « textuellement » inférables :

(164) J’ai planté un acacia, parce que ces arbres ne craignent pas le froid (ibid.)

les SN démonstratifs mémoriels :

(165) Souviens-toi de nos vacances : cette mer, ce sable, ce ciel ! (Wilmet 1986)

les ils « génériques textuels indirects » :

(166) Paul a acheté une Toyota, parce qu’elles sont robustes (Kleiber 2004 : 290)

les ils dits collectifs :

(167) Paul a été à l’hôpital. Ils l’ont soigné énergiquement (ibid.)

Parmi ces procédés référentiels, certains (les quatre derniers) sont toutefois considérés comme des anaphores indirectes, (l’anaphore associative, pour rappel, se révélant comme un sous-type de l’anaphore indirecte). Sans entrer dans le détail de chacune de ces exclusions, on peut percevoir dans l’approche étroite la volonté de traiter séparément des faits en présence, sur la base de critères sémantico-formels stricts que révèlent, entre autres, les jugements d’acceptabilité.

4.1.2 Conception large

Dans une conception dite large (Kleiber et al. 1994) au contraire, les chercheurs observent une variété de relations associatives158 mises en œuvre au moyen de diverses expressions référentielles (entre autres [Reichler-]Béguelin 1989, 1993a, Berrendonner 1994, 1995, Berrendonner & [Reichler-]Béguelin 1995, Apothéloz & Béguelin 1999, Charolles 1990, Charolles & Choi-Jonin 1995). L’un des points de départ est le fait qu’on n’observe pas de différence de nature dans l’interprétation d’une anaphore coréférentielle et celle d’une anaphore associative, si bien que si l’on en venait à considérer la fréquence des ← 170 | 171 → données, on pourrait être amené à « inverser l’ordre des préséances » (Charolles 1990 : 3).

C’est d’ailleurs le parti-pris qu’illustre le modèle fribourgeois, en mettant l’anaphore associative au premier plan et en ramenant la variante coréférentielle à un cas particulier. Berrendonner (1995) s’inspire de la notion abstraite d’ingrédience de la méréologie lesniewskienne (1989), qu’il adapte pour appréhender la relation associative de manière flexible et non limitée à un strict rapport partie-tout tel que le prône la conception étroite : ainsi, le foncteur que Berrendonner (1995) nomme « ingrédient » caractérise aussi bien des liens entre actants et procès159 (168), des rapports de simple contiguïté (localisation, matière, etc.) (169)160 et même des relations d’identité (170), comme c’est le cas pour l’anaphore coréférentielle :

(168) Une supposition que tu attrapes le diamant, qu’est-ce que tu ferais de tout cet argent ? (M. Aymé < Berrendonner 1995 : 251)

(169) Il y avait une valise sur le lit. Le cuir / les vêtements étai(en)t tout taché(s) (Charolles 1990)

(170) Marc baissa la tête, croisa les bras, brusquement calmé. Il jeta un rapide regard vers la cantatrice du front Ouest. (F. Vargas, Debout les morts, p. 45)

Cette dernière situation illustre une conception large et réflexive de la relation d’inclusion dans une théorie ensembliste en logique naturelle, d’après laquelle on peut considérer que « tout objet est ingrédient de lui-même » (Berrendonner 1995 : 253). En bref, les situations d’identité, autrement dit de coréférence, ne représentent qu’un cas particulier de la relation d’ingrédience ainsi conçue. Charolles (1990) note également de son côté la diversité des relations associatives, parmi lesquelles « toute forme de contiguïté référentielle », y compris les rapports les plus vagues, comme ci-dessous :

(171) Sophie dormait, l’avion survolait l’Océan indien (ibid. : 13) ← 171 | 172 →

Dans ce cas, c’est le discours qui impose la relation d’association, poussant l’interprète à inférer que « “l’avion” a à voir avec le sommeil de Sophie »161.

Cette approche généralisante de l’anaphore s’oppose à la définition « étroite » par le fait qu’elle admet de nombreux parcours inférentiels pour l’interprétation des anaphores associatives. On peut déjà remarquer que les opérations cognitives à l’œuvre, présentées exclusivement comme des déductions dans la conception étroite (e.g. (156), (157) et (158)), conformément à une « règle » du genre ‘si on a le tout, on a la partie’, sont sans doute beaucoup plus complexes que cela, impliquant plusieurs étapes de différentes natures dans le raisonnement. Or, l’interaction des divers facteurs cognitifs en jeu ne sont jamais véritablement décrits dans les travaux. Sans pouvoir combler entièrement ce manque, nous pouvons néanmoins revenir sur le cas de (158) en signalant la nécessité d’opérer avant toute déduction une induction du type ‘les villages de cette région disposent d’une église’, qui ne représente pas forcément un stéréotype pour tout interprète si l’on tient compte de facteurs culturels. Dans le même ordre d’idées, Berrendonner (1995) fournit cet exemple authentique impliquant manifestement, entre autres, une opération d’induction, c’est-à-dire où l’interprète est amené à construire un stéréotype à partir du discours même (p. 246) :

(172) Hier soir vers 19h15, un incendie s’est déclaré dans la cheminée d’une ancienne ferme à Neyruz162. […] Le feu a pris au sommet de la borne, dans la partie non tubée (presse < ibid. : 238)

C’est ici le discours qui permet à l’allocutaire d’inférer une relation « à parfum générique » (Charolles 1990), en l’occurrence que la borne (en tant que type) est une partie de la cheminée dans les fermes fribourgeoises163, qui constitue ainsi la « prémisse nomologique » de ← 172 | 173 → l’interprétation associative (Berrendonner 1995 : 246). Par ailleurs, on peut noter par ce raisonnement l’enrichissement potentiel des connaissances de type générique pour l’interlocuteur (ibid. : 247, Charolles 1990, 1999).

Berrendonner (1995) relève en outre, à la suite de Charolles (1990), des parcours inférentiels de type abductif, contestés par d’autres (e.g. Kleiber 1992c) :

(173) Le cheval d’Yvain déclencha un mécanisme qui fit tomber sur eux une porte de fer. Enfermé dans cette salle, Yvain était complètement désorienté (copie d’élève < ibid. : 246)

Dans un exemple de ce type, le parcours présente une orientation inverse à celle de la déduction : il obéit à un calcul probabiliste du genre « si on a la partie, on a le tout », dont la validité logique n’est pas garantie. En l’occurrence, on conclut à l’existence d’une salle à partir de celle d’une porte de fer, au détriment d’autres hypothèses envisageables (e.g. l’existence d’un jardin, d’une cave, etc.). Ces deux derniers exemples montrent également que le discours lui-même, plutôt qu’un savoir lexico-stéréotypique, peut être à l’origine de la construction de la relation associative (Erkü & Gundel 1987, Charolles 1990, 1994, 1999, Berrendonner 1995). C’est aussi le cas de l’exemple suivant proposé par Charolles (1990), tiré d’une fable de La Fontaine :

(174) Un pâtre à ses brebis trouvant quelque mécompte,

Voulut à toute force attraper le larron (La Fontaine, VI, I < ibid.)

Selon Charolles, un ‘mécompte’ n’implique pas lexicalement l’existence d’un larron. C’est bien le contexte discursif, par « présomption de cohérence » qui permet de cautionner l’inférence et de promouvoir « des relations inédites, conjoncturelles, qui peuvent n’avoir qu’une validité occasionnelle » (ibid. : 14). Cela montre non seulement que les relations d’association dépassent largement le savoir « a priori » (lexical, stéréotypique), mais aussi que « l’inférence fonctionne à reculons, ← 173 | 174 → pour établir un lien (un pont) qui ne peut pas ne pas être, puisqu’il est manifeste » (ibid. : 4).

Comme en témoignent (168) et (173), la conception large admet une diversité de formes supportant l’anaphore associative. A ce titre, les chercheurs fribourgeois qualifient sans scrupule d’associatifs des indices de 3e personne164 ou des SN démonstratifs fonctionnant de la sorte165 :

(175) Le danger d’être piqué par une abeille est le plus grand entre mai et juillet. Pendant cette période, elles essaiment le plus fréquemment (circulaire médicale, [Reichler-]Béguelin 1993a : 337)

(176) Il est vrai que lorsque nous lisons, nous ne pensons pas que cette histoire est en train de vivre, de prendre forme grâce à nous. (copie de bac < [Reichler-]Béguelin 1989 : 312) = (100)

L’exemple (175) présente l’introduction d’un individu quelconque de type N (une abeille), suivie du rappel de la classe extensionnelle correspondante via le pronom clitiques elles. Rappelons que Kleiber (2004 : 290) les traite comme des anaphores indirectes de type générique, mais non associatives (cf. ex. (166). En (176), l’expression démonstrative renvoie à un référent implicite représentant l’objet effectué du processus de lecture qui vient d’être évoqué. Aux yeux des Fribourgeois, les deux exemples s’appliquent parfaitement à la description du mécanisme de l’anaphore associative. S’ils reconnaissent des valeurs propres aux différentes formes d’expression référentielle, ils en jugent l’emploi relativement flexible et en concluent : « it would be vain to establish a strict correlation between types of expressions and types of uses » (Apothéloz & Béguelin 1999 : 369). Le choix des formes d’expressions ← 174 | 175 → référentielles répond davantage à la mise en œuvre de stratégies guidées par les objectifs et besoins en cours des locuteurs et interlocuteurs (Béguelin 1997a). Ainsi, au reproche de largesse du modèle responsable de générer des énoncés déviants, les auteurs répliquent que la prise en compte des facteurs contextuels permet justement de fournir une explication aux sentiments de « déviance » des usagers. L’approche s’efforce ainsi de « favoriser l’émergence de généralisations en rapprochant, sous le terme d’« associatives », toutes les expressions référentielles dont l’interprétation met en jeu des opérations de raisonnement » (Berrendonner & [Reichler-]Béguelin 1995 : 26).

Pour finir, la contrainte d’un antécédent nominal est elle aussi battue en brèche. Hawkins (1977), Erkü & Gundel (1987), Conte (1991), Béguelin (1997b) et Apothéloz & Béguelin (1999) remarquent que les sources sollicitées dans le processus inférentiel ne sont pas exclusivement de nature linguistique : des indices de la situation environnante, des comportements mimo-gestuels ou des savoirs d’arrière-plan sont susceptibles de se combiner indistinctement, comme ci-dessous :

(177) [L2 a le nez rouge et souffle dans un gros mouchoir]

– L1 : vous êtes grippé ?

– L2 : Oui, j’essaie de la garder pour moi (oral < Béguelin 1997b)

Cet exemple montre bien qu’outre l’occurrence de l’adjectif grippé (duquel on peut inférer par principe d’isonymie, sans garantie toutefois, la dénomination implicite du référent impliqué), les percepts situationnels (les indices mimo-gestuels exhibés) et l’expérience du monde (les effets de la grippe), contribuent de concert au processus d’interprétation.

4.1.3 Bilan

A l’issue de cette présentation des conceptions concurrentes de l’anaphore associative, on peut constater une divergence manifeste des objectifs respectifs des deux approches : l’approche dite étroite ou standard vise à inventorier et isoler des sous-types et ne retient comme associatifs que les cas jugés consensuels, avec souvent l’intuition du linguiste comme garant du respect de la norme. L’approche large, dans laquelle nous nous inscrivons, tend à promouvoir un modèle général sur ← 175 | 176 → la base des usages observés, en faisant primer un mécanisme unique qui englobe une diversité de manifestations.

Certes, nous convenons que tous les types d’expressions référentielles ne s’emploient pas indifféremment dans les mêmes contextes et que les composantes sémantiques jouent un rôle important dans le choix de la forme. Néanmoins, la prise en compte des paramètres discursifs et contextuels dans le processus référentiel nous paraît tout aussi décisive dans l’explication du choix des marqueurs (cf. supra Ch.I §6.3.6). En outre, avec le développement exponentiel des ressources pour la collecte de données, il nous paraît indispensable de dépasser l’intuition comme critère scientifique et d’aller à la rencontre des faits réels désormais disponibles, notamment oraux, encore rares dans les travaux sur l’anaphore. Dans le domaine des expressions référentielles en linguistique française, outre les travaux initiateurs fribourgeois et quelques travaux en TAL (Antoine 2004, Muzerelle et al. 2012), peu de chercheurs s’y sont engagés et le présent travail a pour ambition de contribuer à combler ce manque en portant une attention particulière aux emplois en contexte d’oral spontané.

Reste un point d’ordre terminologique à clarifier. L’approche (« large ») que nous adoptons ne fait pas de différence entre les notions d’anaphore associative et anaphore indirecte. Néanmoins, afin d’éviter toute sorte de confusion, notamment celle qui associerait notre position à la conception « standard », nous emploierons désormais la notion d’anaphore indirecte.

4.2 Contextes d’apparitions des pronoms indirects

Dans leur étude pragmatique sur l’anaphore indirecte, Erkü & Gundel (1987) soutiennent que celle-ci ne peut être réalisée par des pronoms : « the one formal property which appears to distinguish all indirect anaphors from direct ones is the fact that they cannot be pronominal » (p. 541). C’est également l’avis de Sanford & Garrod (1981: 154), et plus récemment d’Ariel (1990) : « I suggest that the reason why pronouns […] cannot retrieve implied entites is that they mark too high ← 176 | 177 → and automatic a retrieval » (p. 185). Dès lors, les emplois néanmoins attestés sont perçus comme des « violations » du modèle (p. 200). Dans cette section, nous présentons les travaux qui remettent en question ces conclusions et qui cherchent à éclairer les contextes d’apparition des pronoms indirects. Nous distinguons les études selon le type d’approche, à savoir celles qui manifestent une optique « restrictive » et qui s’efforcent de déterminer les contraintes sémantiques ou cognitives pesant sur leur emploi (§4.2.1), puis celles qui s’inscrivent dans une perspective « descriptive » (§4.2.2), en tentant de dégager les circonstances récurrentes favorables à leur occurrence.

4.2.1 Restrictions d’emploi

Dans cette partie, nous présentons les démarches et hypothèses d’auteurs qui reconnaissent l’usage des pronoms indirects, en établissant toutefois des conditions strictes d’emploi qui font intervenir les notions de saillance, de focus ou encore de centralité.

Dans son article de 1990a, Kleiber admet l’existence de pronoms indirects, qu’il propose d’envisager selon un critère non pas textuel (avec ou sans antécédent), mais de présence ou d’absence préalable (linguistique ou situationnelle) du référent.

a) Emplois in praesentia, c’est-à-dire, où le référent est « donné » par le contexte :

(178) Fred enleva son chapeau. Il avait trop chaud. (ici une anaphore coréférentielle typique)

(179) Mais il est fou ! (face à un automobiliste qui fonce sur vous) = (137)

b) Emplois in absentia, (il/ils dits « inférables »166) (p. 27) :

(180) A Boston, ils roulent comme des fous (ibid.)

(181) Il va venir tout de suite. [un censeur d’une école s’adressant à la mère d’un élève qui attend devant le bureau du proviseur] (p. 33) = (72) ← 177 | 178 →

« L’acceptabilité » d’exemples comme (180) ou (181) s’explique selon l’auteur par le respect des conditions sémantico-cognitives propres à l’emploi de il, pour rappel (cf. supra §3.3) :

la nécessité de renvoyer à un référent conçu comme classifié et l’indication de rechercher le référent dans une situation qui est manifeste (ou saillante) et dans laquelle le référent occupe une place d’argument. (p. 46)

Il y oppose la malformation de (182), exemple produit par un élève et relevé par ([Reichler-]Béguelin 1988 : 21) :

(182) Il neige, et elle tient.

Selon Kleiber, il manque une étape inférentielle déterminante, à savoir, le constat de la présence de la neige, pour pouvoir appréhender un renvoi par le clitique elle conformément à la thèse de la continuité. Il soutient qu’en l’état, on n’a pas affaire à une situation manifeste et justifie sa démarche par la volonté de

brider les possibilités de récupération inférentielle qu’entraîne un tel assouplissement pour ne pas donner lieu à l’excès contraire, à savoir une prolifération incontrôlée d’emplois inférables de il. (p. 43)

Outre la démarche que nous avons déjà critiquée sur le tri des données (cf. supra Ch.I §6.3.1), un aspect de l’analyse mérite une mise au point, à savoir, l’importance accordée au critère de la présence vs l’absence du référent, à l’origine d’un traitement inférentiel ou non du pronom (cf. l’appellation il « inférable »). Nous avons déjà soutenu supra (Ch.I §6.3.5) que tout pointage référentiel, y compris coréférentiel, implique une opération d’inférence qui mène à l’unification du contenu du pointeur avec un objet en M, que le référent soit « présent » ou « absent » dans les termes de Kleiber. D’ailleurs, Kleiber (1994b : 56) invoque lui-même le principe de pertinence dans le cas de l’exemple ci-dessous qui fait intervenir deux référents « présents » en M :

(183) Fred enleva son manteau. Il était sale. ← 178 | 179 →

L’ambiguïté potentielle se résout forcément à travers un pari probabiliste de type inférentiel en fonction des informations contextuelles à disposition. Or c’est à notre avis le cas de tout pointage référentiel. Si l’objet désigné est effectivement valide dans M, l’inférence consiste à le sélectionner parmi d’autres disponibles en M, tandis que s’il fait défaut, l’inférence consiste à l’introduire sur le champ, par coup de force, pour parer à ce manque. On insistera ainsi sur le fait que toute interprétation pronominale (contra e.g. Ariel 1990 invoquant une récupération « automatique » par les pronoms en général) implique un processus inférentiel dans le processus d’unification référentielle, que l’objet soit « présent » ou « absent ».

Gundel et al. (2000) s’intéressent quant à eux au fonctionnement des pronoms indirects en anglais, relativement à la Hiérarchie du Donné (voir supra Ch.I §4.6.2). Pour rappel, un pronom inaccentué requiert selon leur théorie un statut en focus du référent, autrement dit, il signale que le référent est déjà dans le centre d’attention de l’allocutaire au moment où il apparaît. Un tel pronom se révèle donc a priori être un mauvais candidat pour l’anaphore indirecte, dans les cas où l’existence même du référent est à inférer. Cependant, les auteurs constatent que leurs données, récoltées à partir d’un corpus d’anglais oral et écrit, ne satisfont pas systématiquement aux prédictions de la Hiérarchie, étant donné l’occurrence de pronoms indirects qui ne réfèrent pas à des objets « en focus » :

(184) My mum bought an exercise tape and so I’ll go nuts and plays it in the morn and in the afternoon and do the added things she says for those that want a more intense workout (she = la femme sur la cassette de gym) [soutien. alt. désordres d’alimentation, p. 96]

En effet, Gundel et al. reconnaissent que le référent visé en (184) par she, à savoir ‘la prof de gym’ n’est pas « en focus » pour l’allocutaire au moment de l’occurrence du pronom, à l’inverse de ‘la mère du locuteur’, à ce moment-là bien meilleure candidate à une référence subséquente. Ici, c’est aussi bien la prédication ‘the added things she says for those that want a more intense workout’ que le script (Schank & Abelson 1977) ← 179 | 180 → évoqué par la cassette de gymnastique, qui mènent à l’interprétation du référent adéquat.

Gundel et al. remarquent que dans leur corpus, la plupart des exemples concernés par l’anaphore pronominale indirecte sont des cas de référence vague, dont l’identification référentielle n’apparaît pas pertinente :

(185) The other therapy I had to say good-bye to was day treatment (where I’d been going off and on since January) - - but it wasn’t my own decision. They kicked me out. Why? For being TOO SICK ! ([soutien alt. désordres d’alimentation], p. 95)

Les auteurs notent à l’égard de cet exemple une quasi-équivalence sémantique de l’énoncé en they avec une tournure au passif sans agent exprimé (I got kicked out)167. Afin d’expliquer ces exemples, ils ont recours à la notion d’accommodation (Lewis 1979), qui consiste en une réparation de ces « violations mineures » commises envers la Hiérarchie, se traduisant par un assouplissement des conditions d’emploi de la forme utilisée. La motivation de telles « infractions » résiderait soit dans l’insouciance du locuteur à l’égard des représentations effectives de l’interlocuteur (cf. la maxime de nonchalance supra Ch.I §6.3.6), soit, à l’inverse, dans sa confiance envers les capacités inférentielles de celui-ci. Dans ce second cas, le plus fréquent aux dires des auteurs, le locuteur mise sur une « accommodation » de la part de l’interprète, s’appuyant sur des facteurs tels que la reconnaissance de scripts (Schank & Abelson 1977), les connaissances d’arrière-plan, leur connivence, et surtout, la prédication hôte du pronom. On peut rapprocher la notion d’accommodation de celle de catalyse que [Reichler-]Béguelin (1995a) et Berrendonner & [Reichler-]Béguelin (1996) empruntent à Hjelmslev (1968) pour décrire la tâche interprétative de reconstitution d’éléments manquants en M. Ces traitements cognitifs peuvent être envisagés comme la conséquence d’un coup de force présuppositionnel (Ducrot 1972 : 51) qui désigne l’opération « illégitime » de présuppostion de la part d’un locuteur, c’est-à-dire ← 180 | 181 → la présupposition d’éléments inexistants dans l’état courant de M à titre de préalables.

Si le processus d’interprétation décrit par Gundel et al. nous paraît pertinent à certains égards, nous tenons à relever le caractère passablement contradictoire de l’argumentation proposée, résidant dans le fait que les emplois vagues (selon eux la majorité des exemples) sont supposés ne pas nécessiter de résolution, alors que le processus invoqué d’accommodation implique précisément l’inférence d’un référent adéquat.

Enfin, malgré l’intérêt des données récoltées, nous pouvons regretter que les auteurs ne profitent pas de l’occasion pour réviser les fondements de la Hiérarchie. Cette solution, quoiqu’esquissée, est finalement abandonnée au profit du maintien de « l’intégrité » de la théorie. Dès lors, les faits relevés sont relégués au rang d’exceptions (« violations mineures ») – aussi bien au niveau quantitatif (« relativement peu fréquents ») qu’au niveau diaphasique (« registre relâché »).

Cornish (2001) revient justement sur le statut requis par les pronoms selon la Hiérarchie de Gundel et al. (1993) et propose d’envisager la question en termes de centralité des référents, à l’appui de données comme celle-ci :

(186) Femme : Why didn’t you write to me ?

Homme : I did Ø… started to Ø, but I always tore ‘em up ([dialogue du film Summer Holiday], p. 7)

L’interprétation du pronom passe par la récupération d’une information préalablement disponible, bien qu’implicite, en mémoire. En effet, le lexème verbal ‘write’ du premier énoncé comprend sémantiquement dans sa structure actantielle l’objet effectué du procès, à savoir, l’objet de l’acte d’écriture, qu’on peut inférer, d’après le pointage pronominal et le contexte, comme représentant une classe de ‘lettres’, ‘messages’ ou autres ‘mots doux’. Cornish juge l’extension du statut en focus imprécise, telle qu’exigée par l’usage des pronoms inaccentués d’après la Hiérarchie du Donné. Il introduit à cet effet le concept de centralité, qui distingue entre entité implicite nucléaire et périphérique, jugeant qu’un pronom inaccentué peut renvoyer à un référent implicite nucléaire ← 181 | 182 → comme les ‘lettres’ du prédicat ‘écrire’ en (186), mais non à un objet périphérique, comme dans :

(187) Mary dressed the baby. # They were made of pink wool. (Sanford & Garrod 1981 : 154)

En (187), Cornish explique l’incongruité de l’enchaînement par le fait que l’objet visé ne constitue qu’un instrument du prédicat ‘dress’. L’hypothèse de Cornish (2001, 2005) se voit par la suite testée expérimentalement en français et en anglais dans Cornish et al. (2005) au moyen de mesures de temps de lecture de dialogues de ce genre :

(188) L1 : Cet artiste a peint toute la journée hier.

L2 : Oui et il les a vendu à bon prix aussi. (implicite, nucléaire)

(189) L1 : Cet artiste a peint toute la journée hier. Ses tableaux ont vivement intéressé une passante très riche.

L2 : Oui et il les a vendu à bon prix aussi. (explicite, nucléaire)

(190) L1 : Cet artiste a peint toute la journée hier.

L2 : Oui et il les a tous utilisés, du plus fin au plus épais. (implicite, périphérique)

(191) L1 : Cet artiste a peint toute la journée hier. Ses pinceaux étaient nombreux et de tailles différentes.

L2 : Oui et il les a tous utilisés, du plus fin au plus épais. (explicite, périphérique)

Le design expérimental permet aux auteurs de croiser deux facteurs : celui de la centralité et celui du caractère explicite ou non du référent, les prédictions étant que la référence anaphorique aux objets explicites et nucléaires faciliterait la lecture des énoncés. En effet, les résultats montrent que les énoncés présentant un pronom indirect sont lus plus lentement que ceux contenant un pronom direct et que les énoncés référant à des objets dits périphériques sont lus plus lentement que ceux référant à des objets dits nucléaires. En situation implicite, la référence aux objets périphériques provoque un temps de lecture plus long que la référence aux objets nucléaires, tandis qu’il n’y a pas de différence significative à cet égard en condition explicite. Il faut ajouter que les dialogues étaient suivis d’une assertion dont les sujets devaient juger la ← 182 | 183 → vérité/fausseté, du genre, à la suite de (188) : L’artiste a pu vendre ses tableaux (vrai). Ceci pour vérifier que la cible du pronom avait été bien interprétée, en particulier dans les conditions implicites. A cet égard, les auteurs relèvent un taux de bonnes réponses élevé (93%) et surtout aucune différence significative entre les conditions implicites nucléaire vs périphérique sur ce taux. L’expérience est répétée pour l’anglais et fournit des résultats similaires. Les auteurs en concluent que ce n’est pas tant le caractère explicite ou implicite de l’introduction du référent en mémoire qui autorise ou non la reprise par un pronom non accentué, ainsi que le suggèrent de nombreux travaux antérieurs, mais plutôt la centralité relative du référent. Ils proposent une mise en perspective du concept scalaire de centralité avec la Hiérarchie du Donné et font figurer les référents nucléaires sur un intervalle comprenant les statuts en focus et activé, tolérant à leurs yeux une récupération via un pronom non accentué. Les référents périphériques, pour leur part, se voient plutôt attribuer le statut familier, stade jugé plus critique quant aux possibilités de rappels pronominaux.

Les résultats esquissés montrent qu’outre l’introduction explicite d’un référent, le schéma actantiel du verbe concerné ou le savoir conventionnel influent sur les capacités de rappel pronominal. Il est indéniable, en effet, qu’un objet nécessairement impliqué par un procès se montre plus « accessible » qu’un objet facultatif, dont il faut potentiellement inférer l’existence. Il demeure à nos yeux cependant une certaine équivoque autour de la notion de centralité conceptuelle, du fait que les auteurs rattachent celle-ci aussi bien à la structure lexico-sémantique du verbe qu’à une dimension cognitive (cf. le parallèle fait avec les statuts de Gundel et al. 1993). Or, il nous paraît difficile de préjuger de la centralité cognitive des référents à partir de la seule structure actantielle d’un prédicat (ou éventuellement d’un savoir stéréotypique), celle-là étant fonction, comme nous l’avons évoqué supra (§3.4), d’une pluralité de paramètres.

*

Les études présentées ci-avant, tout en adoptant des méthodologies (intuitive, empirique, expérimentale) et des données (construites ou ← 183 | 184 → attestées) diverses, s’efforcent de dégager des conditions d’emploi des pronoms indirects. Ce faisant, l’objectif est de tracer une limite entre emplois possibles ou non des pronoms en fonction de la prégnance du référent, que sous-tend un principe de bon décodage des informations. Nous nous tournons à présent vers une approche alternative de la question, qui ne préjuge pas d’une conformité d’emploi, mais qui s’en tient à observer les usages pour mettre en évidence les stratégies à l’œuvre.

4.2.2 Régularités d’emploi

L’optique consiste à prendre acte des emplois réels et à déceler les régularités de fonctionnement observées en contexte. Béguelin (1993a, 1997a) inventorie pour sa part les conditions pragmatiques qui favorisent l’emploi des pronoms indirects, en relevant les routines inférentielles récurrentes. Elle précise d’abord la nature de la relation indirecte : « le pronom ne rappelle pas une information qui serait fournie explicitement dans le contexte linguistique. Son interprétation, référentielle autant que morphosyntaxique, nécessite le recours à une information non dite, à une forme lexicale inférée » (1993a : 327). L’interprétation se fait ainsi par le biais d’un calcul implicite qui permet la construction d’une inférence non stricte du genre « s’il y a x, il y a aussi y » (p. 335–336). Pour exposer les rendements de l’emploi des pronoms indirects, nous pouvons invoquer les objectifs communicationnels présentés supra (Ch.I §6.3.6)

Béguelin mentionne des stratégies d’optimisation de l’encodage (cf. O2), illustré ci-dessous à travers un principe « nonchalant » d’économie lexicale, au détriment d’O1 (pour rappel, l’optimisation du décodage) :

(192) L1 : J’ai tout préparé pour la fondue.

L2 : Tu as rempli le réchaud ?

L1 : Non, pas ça, mais par contre il y en a dans le tiroir (oral < ibid. : 371)

La reconstitution du « coup de force », par catalyse (ou accommodation), du référent de en passe par la prise en compte d’un scénario conventionnel (la préparation d’un repas de fondue et des ustensiles), visiblement bien connu des interlocuteurs. L’inférence de la forme ← 184 | 185 → lexicale sous-jacente peut néanmoins demeurer incertaine, comme dans ces exemples d’oral que nous avons relevés ci-dessous :

(193) BM : Il y a quand même plus qu’un épicier hein, il faut pas qu’il lui arrive un coup dur et, un boulan/ il y a deux boulangers, mais autrement ben il y a plus rien hein. Avant il y avait pff, des épiciers il y en avait quatre ou cinq euh, euh, la confection il y en avait deux ou trois euh, maintenant il y en a plus qu’un pff un petit qui, qui vivote hein. C’est vrai que ça, ça fait mal quand même (pfc)

(194) L1 : ouais enfin ceci dit si on a ouvert le magasin à C- un magasin de jonglage à Caen c’est pas innocent hein c’est qu’il y en a pas mal hein

L2 : ah + et q- s- et comment ça se fait euh comment tu peux expliquer < ça

L1 : alors > là {rire} < ça je ne

L2 : c’est intéressant > ça

L1 : ouais ça c’est + je pense c’est je pense que c’est parce que depuis pas mal de temps il y a un magasin qui en vendait +

L2 : d’accord

L1 : donc forcément les gens euh se rassemblent autour d’un endroit où ils peuvent avoir le matériel facilement quoi + puis nous on a plus ou moins pris la relève quoi ben c’est du c’est de l’endroit d’où je viens quoi (crfp)

Dans l’exemple (193), on ne sait pas si le locuteur privilégie l’indice morphologique pour la catégorisation implicite de son référent (des confectionneurs, lexème toutefois peu courant) ou s’il a à l’esprit une classe de dénommés artisans, fabricants, vendeurs, etc. D’ailleurs, l’allocutaire n’est pas obligé d’en inférer une dénomination congruente : il tâchera d’inférer un certain nombre d’attributs du référent compatibles avec les indices à disposition. Il en va de même en (194), où la dénomination sous-jacente du référent de en, tel que le conçoit l’encodeur, pourrait aussi bien être matériel, équipement, articles, instruments (de jonglage), etc., mais où les indices contextuels ne permettent pas de trancher. A noter que dans tous ces cas où le pointeur pronominal introduit implicitement un référent nouveau, on peut invoquer l’objectif O4, pour rappel, l’apport d’informations inédites, qui se greffe sur l’acte référentiel proprement dit.

Un parcours inférentiel fréquemment mis en œuvre via les pronoms indirects est celui qui assimile un individu collectif à la classe de ← 185 | 186 → ses membres. Ce procédé permet lui aussi au locuteur de s’épargner, via O2, une tâche de recatégorisation lexicale du référent :

(195) JO1: Et euh, bon ben j’avais pas de logement ni rien à Madrid. <E : Tu es parti comme ça ?> Qu’est-ce que j’ai fait ? En fait oui. J’ai téléphoné avant à, à l’Ambassade de France à Madrid pour savoir si jamais bon ben ils pouvaient trouver quelque chose, sait-on jamais. (pfc)

Dans ce cas-là, on peut invoquer la notion de dualité (cf. supra Ch.I §3.3), car les indices contradictoires de formatage de l’objet interviennent au sein d’une même clause (cf. supra Ch.I §6.3.3, pour rappel, un îlot de dépendances morpho-syntaxiques). Outre l’économie à l’encodage, on pourrait aussi se demander si le « désaccord » morphosyntaxique ne correspond pas à une stratégie de désambiguïsation (O1), permettant de prévenir l’inférence d’un trait de genre biologique/social que pourrait induire un féminin elle.

D’autres cas d’« économie lexicale » s’expliquent plutôt par la volonté d’éviter des répétitions lexicales (O3) en privilégiant visiblement le maintien, par isonymie, de l’attribut de dénomination d’un référent déjà introduit, sans qu’il y ait toutefois coréférence :

(196) Il paraît peu probable qu’une Suissesse s’imposera cette fois-ci. C’est regrettable, puisqu’elles sont majoritaires. (La Suisse, courrier, 29.01.89, [Reichler-]Béguelin 1993a : 337)

En effet, une redondance lexicale pourrait provoquer un effet de saturation perceptive. Là également, en induisant subrepticement l’inférence d’un nouvel objet, en l’occurrence la classe (elles) à laquelle appartient l’individu membre (une Suissesse), le locuteur met en œuvre le principe d’apport informationnel (O4).

Un peu dans le même genre, nous proposons l’exemple suivant, qui met en jeu plusieurs occurrences de pronoms conduisant à considérer l’individu type de la classe extensionnelle préalablement introduite :

(197) elle [la confrérie] venait surtout en aide à à l’époque il y avait beaucoup de malheureux + mais elle venait surtout en aide même + aux étrangers + qui pouvaient mourir + euh dans notre village + et l’esprit philanthropique de ← 186 | 187 → la confrérie + c’est que il fallait le prendre en charge et l’enterrer surtout s’il n’avait personne (crfp)

Toujours dans une perspective de régulation des récurrences de signal (O3), on peut signaler les rappels d’un actant morpho-sémantiquement impliqué par un prédicat-source :

(198) J’ai été très touché d’apprendre que j’ai une abonnée à mon journal qui dessine, mais j’aimerais bien en recevoir (Journal de Johnny le Désossé, Genève ; en = (des dessins). [Reichler-]Béguelin 1993a : 359)

L’emploi du pronom permet ici au scripteur de se passer de l’introduction explicite d’un référent en vue d’O4, tout en évitant l’effet de saturation lexicale que cela pourrait engendrer.

Béguelin invoque également des rendements euphémiques, au profit d’O5, liés à l’usage de pronoms indirects :

(199) Ma mère me dit qu’il ne faut pas gâter les enfants, et elle me fouette tous les matins, quand elle n’a pas le temps le matin, c’est pour midi, rarement plus tard que quatre heures. Mlle Balandreau m’y met du suif. (J. Vallès, L’enfant, < Béguelin 1997a : 109)

Le locuteur doit ici conjecturer quelle partie du corps, manifestement, a souffert des coups de fouets. La nature implicite du procédé à l’œuvre autorise d’ailleurs le locuteur à démentir l’interprétation à caractère tabou induite par le scénario évoqué, comme ci-dessous, par l’intermédiaire d’une parenthèse168 :

(200) En gros – je vous la fais courte – l’homme marié avait un petit créneau, juste là, enfin deux heures à tirer, quoi…, et il se demandait si par tous les hasards du monde, ce trou dans son emploi du temps ne serait pas compatible avec les siens à elle. Bon, le hic ce n’était pas tant une question de morale : Garance en avait tellement avalé (de couleuvres) avec lui qu’elle n’en était plus à une humiliation près, le hic, enfin les deux hics, c’est que là maintenant, elle avait plutôt envie de discuter de ses doutes existentiels que de baiser […] (Gavalda, L’échappée belle, p. 113) ← 187 | 188 →

Dans l’exemple suivant, on relève également la présence d’une parenthèse après l’occurrence du pronom à fonction euphémique, cette fois pour faciliter la tâche interprétative du lecteur :

(201) « […] Il prévoyait ce qui allait se passer. C’est une affaire qui vient de Naples. Ils (la mafia) l’ont descendu parce qu’il savait quelque chose […] » (sic, La Suisse, 18.01.1990, Béguelin 1997a : 108)

L’emploi d’un pointeur pronominal révèle une stratégie de sauvegarde de la face par opposition aux risques encourus par une désignation plus explicite. A noter que la parenthèse (la mafia) a également pour rôle de distinguer deux situations d’énonciation (Béguelin 1997b). Les phénomènes d’hétérogénéité sont justement un lieu propice à l’occurrence de pronoms indirects :

(202) Et puis, ce soir-là, vers 21h, sortant du cinéma du Grutli, elle cheminait le long de l’avenue du Mail, songeant au voyage qu’elle projetait de s’offrir en Egypte. Elle avait mis son sac en bandoulière, bien serré sous son manteau. Elle tenait fermement son parapluie plié sous son bras.

Soudain, elle se sentit poussée à terre.

Je suis tombée sur le coude. J’ai vu les étoiles. Il m’a pris mon sac. Il a dû l’arracher parce que je le tenais bien. (Tribune de Genève, 23.1.90, [Reichler-]Béguelin 1993a : 373)

Face à des faits de discours rapporté, l’interprète est naturellement amené à faire des conjectures sur le déroulement de l’interaction première et à distinguer de la sorte deux univers de croyance. L’emploi du pronom indirect en (202) dans le discours cité contribue ainsi à marquer la discontinuité entre les deux situations d’énonciation imbriquées, et partant, à signaler le changement de point de vue adopté par la locutrice citée. Cette stratégie s’oppose à une stratégie de type « intégrative » favorisant la continuité des énonciations en présence (ibid.).

Un effet de point de vue est également en jeu ci-dessous, auquel il faut ajouter l’intervention d’O4, surdéterminant l’opération référentielle par l’implicitation d’une nouvelle étiquette lexicale, traduisant ici la rectification implicite d’une appellation jugée inadéquate : ← 188 | 189 →

(203) [le gardien de prison arrive avec le repas]

Premier prisonnier :- Qu’est-ce que c’est ?

Gardien : – Le potage du chef aux vermicelles.

[les hommes commencent à manger]

Second prisonnier : – Elle n’est pas mangeable (elle = la soupe) (script du film Le trou < Rosenberg 1970, cité par Cornish à par.)

Dans ce dialogue, le second prisonnier manifeste une rupture de point de vue sur le référent concerné : il considère en effet la dénomination potage trop valorisante pour désigner le référent en question. Celui-ci se voit ainsi implicitement « rétrogradé » par une étiquette de registre plus commun, voire péjorative (Cornish à par.).

Mentionnons une dernière stratégie impliquant également un changement de dénomination sous-jacente, qui consiste cette fois à prévenir des ambiguïtés, au bénéfice de O1 (pour rappel, l’optimisation du décodage) et de O4 :

(204) J’orchestre mes défilés moi-même pour être sûr d’être bien compris. Cette relation avec les mannequins est très importante. Tout à coup, elles deviennent mes interprètes, elles deviennent Montana, elles sont extraordinaires. (presse < Béguelin 1997a : 107)

Dans (204), le scénario évoqué contient des actants humains désignés via une dénomination masculine sémantiquement non marquée. L’occurrence du pronom indirect au féminin suppose un changement d’appellation, à propos duquel on peut inférer l’allusion au sexe des modèles. Outre cet apport informationnel, le changement de genre permet ainsi de prévenir l’hypothèse que le couturier produirait également des vêtements pour hommes.

5. Conclusion

Contrairement aux idées reçues déjà évoquées supra, on peut donc relever l’opérationnalité des pronoms en site d’anaphore indirecte. L’aperçu ← 189 | 190 → de leurs rendements discursifs montre que le phénomène dépasse largement le pur respect des contraintes sémantiques ou cognitives supposées encodées dans le signifié des pronoms conjoints de 3e personne. Il montre aussi une part de la variété des routines inférentielles à l’œuvre, souvent restreintes, en matière d’anaphore associative, à une opération de déduction fondée sur un savoir a priori (lexical ou stéréotypique).

Parmi les opérations inférentielles mises en œuvre par les pronoms indirects, il nous paraît utile de distinguer quatre cas de figure distincts :

Les inférences d’objet ordinaires, avec « disjonction référentielle » (Charolles 1990) proprement dite, où le pronom indirect invite à inférer l’existence d’un objet à partir d’un autre objet, comme en (192), en (201) ou en (196).

Les cas où le pronom est unifiable avec une « variable » déjà sémantiquement impliquée (quoiqu’à ce moment-là sous-déterminée), comme en (198).

Les cas où le pronom signale un changement d’attribut de dénomination, sans disjonction référentielle (i.e. il maintient la coréférence), comme en (203), (204).

Les cas de dualité (cf. supra Ch.I §3.3), où l’on peut envisager un même objet sous deux formats différents (195).

Le cas des pronoms « indirects » produits dans des circonstances réelles nous est apparu comme un champ d’investigation pertinent, car il révèle l’existence de facteurs et stratégies récurrents motivant le choix du marqueur, qui passent souvent inaperçus dans les approches sémantiques ou cognitives qui se concentrent sur la mise au jour de contraintes d’emploi en vue d’un décodage optimal.


118 La majuscule indique ici le caractère accentué des Pro-SN, permettant, le cas échéant, de les différencier des clitiques.

119 La notion de pro-forme sous-jacente est ici empruntée à l’Approche pronominale (Blanche-Benveniste et al. 1984, 1990) où elle recouvre le concept de proportionnalité syntaxique faisant ressortir un paradigme de formes et partant, un ensemble de contraintes de rection. Le terme recouvre donc exclusivement une classe distributionnelle et non un procédé de dépendance à une forme dans le contexte linguistique. Pour une critique de la notion de pro-forme comme substitut d’un segment mentionné, voir Cornish & Salazar Orvig (2016). Voir infra (§3.1) pour une mise au point à ce sujet.

120 Pour un bilan de la controverse sur le statut des pronoms sujets, voir Zumwald Küster (2014).

121 C’est-à-dire le critère qui caractérise les langues pouvant se passer d’un pronom sujet réalisé (Chomsky 1981).

122 Par exemple, les verbes du 1er groupe (infinitif –er sauf aller) présentent la même forme acoustique pour 4 personnes sur 6 au présent de l’indicatif.

123 Benveniste (1966) nuance toutefois cette conception, qui correspond à l’emploi ordinaire. La 2e personne tu (notamment dans ses emplois génériques) se définit plutôt comme « la personne non-je » ou « la personne non-subjective » (p. 232).

124 Tà zỗia trékhei = les animaux courent. Le verbe τρέχει est conjugué à la 3e personne du singulier, et le sujet Τὰ ζῷα est au neutre pluriel.

125 Ou alors la variation en nombre ne correspond pas à l’opposition entre unité et somme d’unités, cf. : lunette vs lunettes, ciseau vs ciseaux, etc.

126 La sélection des N est basée sur les N régulièrement évoqués dans les études antérieures et sur les indices de fréquence opposant la forme au sing. et au pl. de la base Lexique de B. New (<http://www.lexique.org/docLexique.php>) (ibid. : 120).

127 Lauwers (2014) distingue encore trois sous-classes de cette catégorie, manifestant des degrés d’hétérogénéité référentielle variables.

128 Voir Lammert (2015) pour un examen de leurs différences sémantiques.

129 Une bonne partie des substantifs et adjectifs sont homophones au singulier et au pluriel : maison(s), cheveu(x), bateau(x), grand(s), beau(x), bleu(s), etc.

130 A noter que cette liaison n’est pas stricte en français québécois, où la 6e personne peut être prononcée sans liaison devant voyelle, e.g. [jɔ̃].

131 Au présent et à l’imparfait, la morphologie verbale des 3e et 6e personnes sont fréquemment homophones pour les verbes en –er (il mange vs ils mangent, il mangeait vs ils mangeaient), par opposition au passé composé ou au futur (il a mangé vs ils ont mangé, il mangera vs ils mangeront). Quant au pluriel des adjectifs attributs, il est souvent inaudible (ils semblent contents).

132 Mais laideronne est également attesté !

133 « La corrélation est l’opposition d’une catégorie marquée, caractérisée par la présence de A et d’une catégorie non-marquée, caractérisée par le manque de signalisation de A. » (Jakobson 1971, cité par Michard 1996 : 30).

134 Dans le cas de la référence aux animés, ce « masculin à valeur générique » représente l’une des cibles de la critique féministe, du fait que son interprétation nécessite des efforts cognitifs de désambiguïsation pour savoir s’il inclut ou non la référence à des femmes, en particulier dans l’emploi des N lexicaux animés. S’ajoute également au débat une dimension symbolique, selon laquelle la langue est susceptible de refléter les inégalités sociales entre hommes et femmes (Elmiger 2008 : 111–112). Diverses alternatives sont proposées pour éviter l’ambiguïté du masculin générique, parmi lesquelles on peut mentionner les définitions légales dans les textes à caractère juridique du type « le masculin générique est utilisé pour désigner les deux sexes », Chancellerie fédérale 2000 (Elmiger 2008 : 123), l’emploi des doublets intégraux (« les étudiants et étudiantes », ibid : 127) ou abrégés (« les traducteurs/-trices », ibid. : 121) (jugés fastidieux et peu lisibles par leurs détracteurs) ou les innovations graphiques (« les étudiantEs » ; « illes », ibid. : 121). Néanmoins, ces aspects concernent essentiellement les représentations sociales. On peut à cet égard relever la polysémie de la notion de « genre » (grammatical, biologique, sociologique, sans oublier son acception en analyse du discours) et le nombre de disciplines ainsi touchées (linguistique, sociologie, anatomie, psychologie, sciences de la communication, pédagogie, sciences politiques, etc.), conduisant inévitablement à des traitements très divers de la question pouvant donner l’impression d’une confusion notionnelle.

135 Congruence traitée ailleurs en termes de « chaîne anaphorique » (Chastain 1975, Corblin 1995, cf. supra §5.3). Nous renonçons à l’emploi de cette notion du fait de la vision de dépendance qu’elle suppose.

136 Mais rien n’empêche qu’on en infère, selon le contexte, une classe de ‘barbiers’, ‘marchands de rasoirs’, etc.

137 Par ailleurs, le seul cas où il serait légitime d’invoquer une forme de « neutralisation » du genre serait celui des noms épicènes, où le trait demeure indéterminé au niveau lexical.

138 Sur l’existence d’un genre neutre en ancien français, voir Marchello-Nizia (1989).

139 En l’absence de contexte supplémentaire (e.g. le message auquel celui-ci réagit), on ne peut toutefois prouver que ils renvoient ici à des individus de genre biologique/social féminin.

140 Panckhurst, Détrie, Lopez, Moïse, Roche, Verine (2014) : <http://88milsms.huma-num.fr/index.html>.

141 Nous excluons par là évidemment le il « impersonnel », qui ne commute avec rien. Dans les constructions dites « impersonnelles », « la position d’argument sujet n’existe pas. Elle n’est pas simplement vacante, mais impossible à instancier » (Berrendonner 2000 : 50), d’où l’explication de la vacuité référentielle du il. Ce dernier a tout l’air d’y fonctionner comme un marqueur de diathèse asubjectale. On ne peut dès lors l’intégrer à la classe des pronoms conjoints.

142 Pour certains auteurs, cette évolution est le résultat d’un processus de grammaticalisation (notamment Givón 1976, Lambrecht 1981, Miller et Monachesi 2003, Culberston 2010). La notion de grammaticalisation est toutefois à manipuler avec précaution, comme le souligne Zumwald Küster (2014) du fait qu’elle met en jeu, dans certaines conceptions, des scénarios diachroniques rigides impliquant un certain nombre d’étapes et une évolution à sens unique. Pour une remise en question de la notion, voir Béguelin, Corminboeuf & Johnsen (2014).

143 Cf. aussi Bühler (1934=2009 : 563) à propos de l’anaphore : « Si elles pouvaient parler, toutes les flèches anaphoriques s’exprimeraient à peu près ainsi : regarde devant ou derrière toi le long de la chaîne du discours actuel ! Il y a là quelque chose qui a en fait sa place par ici, à l’endroit où je me trouve, de façon à pouvoir être relié avec ce qui suit » (nous soulignons).

144 A titre d’exemples, Bloomfield intègre dans cette classe les pronoms personnels anglais, les adverbes spatio-temporels (here, there, now, etc.), des quantifieurs tels que all, some, les pronoms démonstratifs this, that, les nombres cardinaux one, two, three, des pro-verbes (do, be, have, will, must,…), les anaphoriques zéros, etc.

145 Par la suite, certains représentants de la grammaire générative ont avancé que les pronoms s’assimilaient non pas à des SN, mais à des déterminants (pour un aperçu de la question, voir Corblin 1995 : 27).

146 Définition de base selon Reinhart (1976) : « Un nœud A est dit c-commander un nœud B si (1) A ne domine pas B, et inversement ; (2) le premier nœud à ramifications qui domine A domine également B. » (Zribi-Hertz 1996 : 56).

147 Langue austronésienne parlée en Papouasie-Nouvelle-Guinée.

148 Même si certaines occurrences peuvent s’interpréter des deux manières, relevant d’un phénomène à la fois grammatical et sémantique (ibid. : 88), les auteurs situent par exemple l’emploi de one, do et so du côté de la substitution (respectivement nominale, verbale et clausale) et le cas des pronoms personnels, démonstratifs et formes de comparaison du côté de la référence. Pour ce qu’ils appellent substitution, on peut penser en français à certains emplois de en, celui/celle « mentionnels » ou faire parfois traités en termes d’anaphore « lexicale », c’est-à-dire qu’ils n’interviendraient qu’au niveau de la dénomination (e.g. Riegel et al. 2009 : 1031) (et non de la référence). Ce genre de phénomène nécessiterait toutefois un examen plus approfondi.

149 Pour le français, Corblin (1995 : 194) note également la fonction « maximalement cohésive » du pronom de 3e personne et sa capacité à « monopoliser les chaînes de référence ».

150 La notion de focus est visiblement utilisée dans un sens psychologique et non en termes de structure informationnelle, où topique et focus en principe s’opposent. En fait, les deux notions de focus ne seraient apparemment pas sans rapport : « elements tend to be linguistically focussed because the speaker wants to bring them into the focus of attention » (Gundel et al. 1993 : 279). Le terme topique semble quant à lui envisagé ici en terme d’aboutness au rang de la phrase : « what the speaker intends a sentence to be primarily about » (ibid.).

151 Cf. Lambrecht (1994 : 132) : « in coherent discourse the overwhelming majority of subjects are unaccented pronouns, i.e. expressions which indicate topic continuity across sentences ». Voir aussi l’état de la question de Demol (2010 : 48–60) sur le marquage de la continuité propre au pronom il. D’autres travaux vont dans le même sens : entre autres Apothéloz (1995a : 280), Charolles (1997), Givón (1983), Schnedecker (1997).

152 Voir Demol (2010) pour un exposé récent des diverses définitions proposées.

153 Selon Landragin (2004), la notion émane d’une analogie avec le domaine de la perception visuelle.

154 Kibrik (2011) adopte une approche pluri-factorielle du degré d’activation référentielle. Il dégage des facteurs liés à la présence d’un antécédent (en termes de distance, de syntaxe et de sémantique) et d’autres liés aux propriétés mêmes du référent (animation, protagoniste, etc.). Nous nous distinguons toutefois de cette approche qui se fonde essentiellement sur des paramètres propres à l’écrit et qui considère le degré d’activation comme seul critère de recrutement d’une expression référentielle.

155 Voir Demol (2010) pour un état de la question et une étude empirique de il/celui-ci sur un corpus journalistique.

156 Deux contraintes sémantiques supplémentaires sont ajoutées par Kleiber et al. (1994) et Kleiber (1999), à savoir la condition d’aliénation du référent à inférer et le principe de congruence ontologique entre les référents mis en relation. La première contrainte indique que le référent à inférer doit être envisageable comme « un individu autonome » (Kleiber 1999 : 85). La seconde, qui explique la difficulté d’inférer des entités syncatégorématiques comme les propriétés ou les événements, exige que les deux référents impliqués dans le processus d’inférence soient du même type ontologique : selon l’auteur, il est ardu d’opérer l’aliénation, à partir de l’existence d’une voiture, de sa couleur ou de sa course, contrairement à son volant (ibid. : 89).

157 E.g., le nom de l’expression anaphorique doit être de niveau basique, comme couteau dans l’exemple subséquent, par opposition à canif (hyponyme) ou instrument (hyperonyme).

158 Voir aussi Erkü & Gundel (1987), ainsi que Clark (1977) qui répertorie de nombreux types de pontage inférentiel (inferential bridging).

159 Le processus interprétatif se fonderait notamment sur l’existence de structures cognitives telles que les scénarios (Sanford & Garrod 1981), cadres (frames < Minsky 1975) ou encore scripts (Schank & Abelson 1977).

160 Cf. les pontages inférentiels variés chez Clark (1977).

161 Il reste toutefois difficile, à notre avis, d’interpréter cet énoncé indépendamment de tout contexte. C’est d’ailleurs sur les questions qui touchent à la nature et au tri des données que se distinguent principalement Charolles et le Groupe de Fribourg.

162 Neyruz est le nom d’un village du canton de Fribourg en Suisse.

163 On pourrait toutefois objecter que pour le lecteur fribourgeois de la presse locale, le stéréotype n’a pas à être construit, car il fait déjà partie de ses connaissances culturelles. Si le lectorat est en revanche plus vaste, il y a en effet des chances qu’il ne soit pas au fait du stéréotype.

164 Voir aussi les exemples de pronoms « non-coréférentiels » de Conte (1991).

165 Charolles (1990), exploitant le critère d’acceptabilité, est plus nuancé sur ce point, jugeant les exemples de Béguelin « à la limite de l’acceptabilité » ou alors, concernant les pronoms, comme « des ratés de l’émission ». Cependant, il reconnaît que les pronoms « en syllepse […] manifestent la quintessence du processus en œuvre dans l’anaphore associative, puisque la force du rapport associatif qu’exploite l’anaphore pronominale est telle que le support du nom (N2) devient implicitable. » (p. 10).

166 Cf. Prince (1981).

167 Nous aurons l’occasion de nuancer cette « équivalence » infra (Ch.VI §3.4.1).

168 Noter également ici le clitique objet la dans « l’aphorisme lexicalisé » la faire courte. Voir à cet égard Ch.IV §3.2.3.