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La sous-détermination référentielle et les désignateurs vagues en français contemporain

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Laure Anne Johnsen

Cet ouvrage fournit une description de l’expression de la sous-détermination référentielle par les désignateurs vagues en français. La sous-détermination référentielle est couramment attestée dans différents genres de discours, en particulier à l’oral non planifié (par exemple au moyen des expressions « ça/ce », « tout ça », « ils » non introduit, etc.). A partir d’une collection de données authentiques de sources diversifiées, l’auteur met en évidence les circonstances d’apparition des expressions vagues et présente une gamme de stratégies discursives auxquelles celles-ci répondent pour les besoins de la communication. Cet examen permet de dégager les conséquences théoriques de la prise en compte de ce vague référentiel, questionnant les limites des postulats d’identification ou de reprise textuelle bien implantés dans les théories sémantiques et les grammaires.

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Chapitre IV Inventaire des moyens d’expression de la sous-détermination

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Chapitre IV Inventaire des moyens d’expression de la sous-détermination

1. Introduction

Après avoir défini ce que nous entendions par sous-détermination, délimité l’objet d’étude et dégagé les conditions favorables et les mécanismes à l’œuvre dans son émergence, nous nous proposons d’examiner les ressources linguistiques à travers lesquelles elle se manifeste dans des genres variés. Cette section contient donc un inventaire des moyens d’expression à la disposition des usagers. Rappelons que nous nous intéressons exclusivement aux opérations de pointage référentiel (et non d’introduction) (cf. supra Ch.I §6.3.5) dans le cadre desquelles surgit un obstacle à l’unification de la variable introduite avec un objet valide en M : d’une part, l’objet visé peut être absent, soit momentanément (versé en M lors d’une étape ultérieure) (i), soit il doit être inféré de manière non fiable, étant de ce fait susceptible d’être incarné par toute une gamme de référents potentiels (ii) ; d’autre part l’objet peut être valide mais ses frontières et sa composition exhaustive demeurent incertaines (iii).

Notre inventaire est organisé selon un critère lexical, distinguant d’une part les ressources lexicales (bien que sous-spécifiées), dont la signification se compose de traits conceptuels inhérents (§2), d’autre part les ressources non lexicales (§3), dépourvues de ce type de traits et dont la signification peut être décrite comme fonctionnelle. Il faut noter que la distinction entre lexèmes et morphèmes (entendu grammaticaux) n’est de loin pas toujours claire, comme le souligne Martinet (1967), certains éléments relevant à la fois du lexique et de la grammaire (il donne l’exemple des prépositions pour ou avec). C’est, selon le linguiste, l’aspect fonctionnel qui fait basculer un élément du côté ← 219 | 220 → des morphèmes (grammaticaux) (ibid. : 112)183. Nous verrons que cette distinction a ses limites, notamment dans le cas des termes postiches (§2.3). Néanmoins, elle se montre suffisamment pertinente pour notre propos, qui est de fournir une vue d’ensemble sur les ressources productives.

2. Ressources lexicales

2.1 Hyperonymes

Nous avons déjà évoqué supra (Ch.III §4.2) la possibilité de classer hiérarchiquement les unités lexicales en termes d’inclusion sémantique et en distinguant différents degrés de spécification entre celles-ci. Ainsi, les hyperonymes ou termes superordonnés se caractérisent par une sous-spécification lexicale par rapport à leurs subordonnés, ou hyponymes. Leur sens est inclus dans celui de ces derniers, qui se montrent sémantiquement plus étoffés. A l’inverse, l’extension des hyperonymes est plus large que celle de leurs hyponymes : elle recouvre des entités moins homogènes que celle des hyponymes (cf. la différence supra entre instrument vs piano). L’exemple suivant met en jeu l’hyperonyme acte dans l’expression passer à l’acte :

(224) « Mathieu est passé à l’acte… le pire moment de ma vie » (titre d’un article, <http://www.lapresse.ca/la-tribune>, 15.11.2016)

La ritualisation du rendement euphémique de l’expression passer à l’acte fournit quelques pistes d’interprétation (e.g. la prédilection pour les domaines de la violence ou de la sexualité), mais il demeure impossible ← 220 | 221 → à partir du titre d’attribuer une valeur stable au référent, étant donné la diversité des candidats potentiels ({agression, meurtre, suicide, acte sexuel, radicalisation, etc.}). Outre son rendement euphémique, l’expression, par ailleurs imputée à une instance énonciative distincte de celle du journaliste, vise à créer un effet d’attente, auquel le contenu de l’article met fin en révélant le type d’acte en question, à savoir le suicide d’un adolescent.

Dans la référence aux humains, on peut mentionner l’emploi du SN les gens, le N gens englobant dans son extension toutes sortes de sous-catégories potentielles. Cappeau & Schnedecker (2014) font l’hypothèse d’une évolution des SN les gens / des gens vers un statut pronominal, au vu des réanalyses auxquelles ils donnent lieu, les intégrant au paradigme des pronoms indéfinis du français. Dans l’exemple ci-dessous, il n’est pas évident de décider si le SN renvoie à un ensemble hétérogène ({les gens qu’ils croisaient, quels qu’ils soient}) ou, à l’inverse, s’il convient d’inférer une communauté particulière à partir du contexte ({les élèves, les instituteurs}) :

(225) tandis que mon mari | _ | qui avait neuf ans de plus que moi | _ | entre eux et les parents ils parlaient le patois depuis tout petits | _ | et quand ils ont été à l’école ils ont eu beaucoup de peine | _ | et les gens ils se moquaient d’eux des fois | _ | parce que ils avaient peine à parler français (ofrom)

Le SN ne semble toutefois pas requérir un traitement plus approfondi, laissant par là même le référent sous-déterminé.

2.2 N sous-spécifiés « capsules »

On peut distinguer des hyperonymes les « noms sous-spécifiés » (Legallois 2006, 2008) d’un autre type, appelés aussi noms « capsules » (shell nouns < Schmid 1997, 2000) ou encore « labels » (Francis 1994), parmi lesquels184 on trouve pour le français des noms comme idée, objectif, conseil, aspect, résultat, souhait, fait, chose, problème, raison, ← 221 | 222 → conséquence185, etc. Contrairement aux hyperonymes, ces noms ne s’inscrivent pas au sein d’une hiérarchie lexicale telle que les degrés de Rosch et al. (1976) reposant sur des rapports d’inclusion sémantique et leur interprétation ne passe pas par la reconnaissance de traits prototypiques assurant à ceux-ci une certaine stabilité conceptuelle (Legallois : 2008).

Pour délimiter la catégorie des noms sous-spécifiés, Legallois (2006, 2008) exploite le critère d’occurrence dans des structures « spécificationnelles », i.e. des constructions du type N (c’)être de inf./que P, comme dans l’objectif est de/que…186 :

(226) Leur idée a été de dresser le « portrait-robot » du patron performant (Libération < Legallois 2008)

Ce type de constructions vise à spécifier le N en question à travers la P qu’il introduit, constituant à cet égard sa « réalisation lexicale » (Winter 1992). Ces constructions ne sont cependant pas celles qui nous intéressent, étant donné que la P infinitive fournit justement l’identité référentielle au SN leur idée au sein d’une même clause. Mais une part de sous-détermination peut surgir dans le cas où le SN renvoie par exemple, selon le type (iii), à un sous-graphe déjà présent en M (§6.3.4), comme ci-dessous :

(227) Nous avons encore tous et toutes en mémoire les images graves du tremblement de terre catastrophique de janvier en Haïti et nous savons que les habitants de ce pays auront besoin d’aide encore très longtemps. Dans cet esprit, le Département de Chimie de notre Université a pris l’initiative d’organiser deux éditions spéciales de son spectaculaire cours expérimental « Harry Potter et le tournoi magique » en faveur des victimes du tremblement de terre. (courrier électronique adressé à la communauté universitaire, 05.02.2010) ← 222 | 223 →

Le SN cet esprit renvoie à l’état mental – via sa composante lexicale – résultant des informations évoquées par le contexte préalable, à savoir, le souci de coopération qui découle des événements en question. Il embrasse et construit par anaphore résomptive sous cette « étiquette » (cf. le terme « label » de Francis 1994) un ensemble d’objets hétérogènes et de relations entre eux, dont les limites ne sont pas posées a priori. En outre, il engage un positionnement métadiscursif et argumentatif du locuteur, visible notamment dans son rôle de connecteur consécutif (dans cet esprit)187.

La capacité d’« encapsulation » (Conte 1996), d’« empaquetage » ou d’« emballage » (Legallois 2008) résomptif, susceptible de véhiculer un point de vue (Schmid 2001) ou un aspect évaluatif (Legallois 2008) a été maintes fois relevée dans la littérature (Francis 1994, Conte 1996, Flowerdew 2003, Flowerdew & Forest 2015). L’une des spécificités du procédé référentiel relevée par Schmid (1997) est le caractère temporaire de la « réification » opérée, presque exclusivement dépendante du contexte, étant donné que l’identification s’affranchit dans ce cas du recours à des traits stables du signifié. C’est ce qui fait dire à Legallois (2008) que le locuteur, libéré des contraintes sémantiques, agit avec les N sous-spécifiés en « démiurge », opérant à sa guise des catégorisations d’objets, des « fictions » créées en discours « libre de catégoriser ce qu’il veut, comme il veut ».

A notre avis, cette vision des objets construits par le discours et catégorisés à leur guise par les sujets parlants vaut au-delà des emplois de noms sous-spécifiés ou autres métaphores : elle caractérise le fonctionnement de tous les procédés référentiels. Ainsi, l’emploi de tout SN référentiel évoque, au moyen de ses traits sémantiques inhérents (certes en partie influencés par le monde extérieur), une représentation discursive façonnée par le locuteur « démiurge ». Autrement dit, l’usage des N sous-spécifiés ne doit pas être vu comme un cas particulier de la créativité discursive du locuteur, comme le suggère Legallois (2008), ← 223 | 224 → mais il confirme au contraire le véritable rôle joué par le locuteur dans les opérations de référence en général.

La caractéristique des noms « capsules » réside à nos yeux dans la présence d’une catégorisation lexicale un peu particulière : conformément aux vertus « réifiantes » des N en général (Schmid 1997), elle confère à l’objet une certaine cohésion sous couvert d’un point de vue ; mais en étant sous-spécifiée, elle est par définition dans l’incapacité de délimiter clairement celui-ci. Il sera intéressant de mettre cette situation en perspective avec l’usage de ressources non lexicales ayant un fonctionnement semblablement résomptif (les pronoms ça, le, en, y (§3.2)), i.e. capables de synthétiser un même sous-graphe de M sans pour autant catégoriser celui-ci.

2.3 Termes postiches

Une catégorie de termes sous-spécifiés se distingue enfin des précédentes par le fait que ses membres ne s’inscrivent ni dans une hiérarchie lexicale, ni dans un fonctionnement d’« encapsulation ». Bien que d’apparence « lexicale » (ou « semi-lexicale », Mihatsch 2006), leur caractéristique réside dans leur emploi passe-partout en lieu et place de lexèmes plus spécifiés188, d’où la qualification de termes « postiches » ou « vicaires ». Parmi ceux-ci, on relève par exemple les N chose, machin, truc, bidule, zinzin, schmilblick189, etc. Les motivations principales de leur emploi semblent être la volonté de cryptage (par euphémisme par exemple), l’indifférence d’une spécification (le N ← 224 | 225 → fonctionnant comme free choice item), un déficit lexical, la complexité du concept qu’il « remplace » ou l’insignifiance du référent. Les paroles d’une chanson pour enfants ci-dessous combinent ces diverses finalités, où un papa-expert est mis en scène dans les réponses qu’il donne invariablement à son enfant sur des questions d’ordre technique (e.g. comment c’est fait dans un piano/ dans une fusée, etc. ?) :

(228) C’est le p’tit zinzin qui passe par ici et qui va toucher le p’tit machin, et le p’tit machin qui repasse par là et qui fait marcher le p’tit zinzin (refrain de la chanson Dis papa, Henri Dès)

L’effet humoristique de la chanson repose notamment sur le procédé parodique, auquel participent les termes postiches, visant à ridiculiser le discours pseudo-savant du père. Il repose surtout, à la fin, sur le caractère tabou de la dernière question du fils, qui interroge son père sur la manière de faire les bébés. La réponse reste toujours la même, mais l’embarras est alors bien perceptible à l’oreille (raclement de gorge, timbre et intensité de la voix, etc.) ! On peut considérer que les dénominations postiches sont employées en lieu et place, dans un premier temps, de termes techniques compliqués, dont le père ignore peut-être le nom ou dont ils soulignent la futilité ; dans un second temps, en lieu et place de termes tabous autour du mystère de la sexualité. Dans tous les cas, il reste difficile d’en inférer une identité ou une dénomination univoques, en raison de leur occultation délibérée.

3. Ressources non lexicales

3.1 Anaphores zéro

Il arrive que l’instruction référentielle soit exprimée au travers d’un « désignateur » zéro. C’est le cas par exemple de certains compléments non réalisés « en surface » de verbes transitifs : ← 225 | 226 →

(229) [la locutrice, 82 ans, raconte à sa petite-fille ses souvenirs de famille] je faisais des tartines pour euh | _ | enfin pour toute l’équipe quoi | _ | et pis à la récré ben ils venaient au/ | % | _ | pis une fois que quand c’était passé que c’était le | _ | quand | #190 | allait arriver alors là | _ | alors là | _ | tout le monde fi/ filait parce qu’entre deux ils avaient fait des crasses | _ | ils avaient cassé des fenêtres tu vois enfin | _ | je t’explique Ø un peu en gros | _ | t’es pas obligé de tout dire hein | _ | enfin voilà quoi (ofrom)

Le régime direct du verbe expliquer n’a pas ici de réalisation lexicale. Outre l’implication sémantique d’un actant191, l’élément zéro donne l’instruction d’unifier sa variable avec un objet valide en M, ici un sous-graphe de M déjà introduit ou en cours d’introduction, dont la nature, aussi bien que les limites, demeurent largement sous-déterminées.

Schnedecker (2014) relève la disposition des anaphores zéro à apparaître dans les recettes de cuisine, aptes à renvoyer à des référents peu identifiables :

(230) Mettre les légumes (pelés et en cubes), le whisky et le bouillon dans une casserole. Couvrir Ø d’eau et porter Ø à ébullition. Laisser cuire Ø à feu moyen pendant 30 minutes.

Retirer les clous de girofle et les graines de cardamome verte.

Passer la préparation au mixer hors du feu.

Une fois mixée, mettre la préparation sur feu doux, ajouter les épices et le beurre.

Laisser cuire Ø au minimum 15 min (Plus ça mijote, meilleur c’est !)

Saler Ø et poivrer Ø à votre goût !

Vous pouvez servir Ø avec des croûtons au beurre et des copeaux de parmesan. (texte 3 < ibid. 31)

Les formes zéro réfèrent régulièrement au résultat de mélanges ou autre processus propres au domaine en question (ibid.). Le fait que les anaphores zéro puissent renvoyer à des objets mal délimités remet notamment en cause – ou du moins nuance – l’idée qu’elles encodent une accessibilité élevée ou autre facilité de traitement (Ariel 1988, 1990). ← 226 | 227 →

3.2 Pronoms conjoints

3.2.1 Pronoms sujets : ça, ils

Le pronom clitique sujet ça (ou la forme ce devant le verbe être) possède une flexibilité référentielle remarquable lui permettant de renvoyer à toutes sortes d’objets (catégorisés ou non, animés ou non, etc.) dans des circonstances très diverses. Nous nous limitons ici à un aperçu de ces possibilités et renvoyons pour le reste infra (Ch.V §2) et aux nombreux travaux consacrés à la question (Porquier 1972, Maillard 1989, 1994, Cadiot 1988, Corblin 1991, Carlier 1996, etc.). Le clitique ça s’utilise régulièrement avec des prédicats à agent animé pour mettre en évidence un procès « dépourvu d’agent assignable » (Maillard 1985). Il se rapproche en cela d’un emploi impersonnel (Maillard 1985, 1989, 1994) :

(231) Ici c’est Fribourg ! Ça jase au bord de la Gérine. Et ces remous ont pour effet de pimenter la campagne électorale à Marly. Leur cause : le refus de la coopérative locale CRIC-Print d’imprimer 6000 tracts de l’UDC marlinoise en vue des élections communales du 28 février. (La Liberté, 04.02.16, chapeau d’un article intitulé Une entreprise refuse de travailler pour l’UDC)

Maillard (1991) explique que l’emploi de ça au détriment d’un on indéfini est favorisé par la concurrence de l’emploi personnel de ce dernier (≈ nous). Plus que on, ça permet d’occulter l’agentivité du verbe, en plaçant le procès au centre de l’attention. Selon Maillard (1985), on peut considérer ce genre de construction comme un énoncé thétique, dans le sens où il pose l’existence d’un objet, qui devient dès lors disponible comme thème pour une prédication successive192. C’est d’ailleurs ce qu’il se passe par la suite, les ‘jaseries’ se voyant rappelées métaphoriquement via ces remous, comme thème du propos qui suit. Selon cette analyse, la variable introduite par ça demeure une variable sous-déterminée, i.e. dont l’instanciation n’est pas réalisée. On peut ← 227 | 228 → donc se demander, dans ce cas, si cela fait encore sens de parler de désignateur (cf. le cas du il dit impersonnel).

Outre sa productivité dans « l’impersonnalisation » de verbes à agent animé (Maillard 1994), l’emploi de ça est un bon moyen de rendre compte d’une référence indistincte liée à un contexte énonciatif spécifique :

(232) [à propos d’un funiculaire muni de contrepoids à eaux usées] une fois j’ai | _ | je l’ai pris pis y avait des Genevois qui étaient en | _ | je sais pas genre en découverte ici pis ils font | _ | mais | _ | ça pue | _ | qu’est-ce que cette odeur | _ | c’est les égouts | _ | c’est la merde | merde | pis après j’ai | _ | j’ai dit ouais ben | _ | ça marche aux égouts (ofrom)

Il faut tout d’abord noter que les deux occurrences de ça interviennent dans un discours direct et qu’elles donnent lieu, à la faveur de leur token-reflexivité, à une référence à interpréter en lien étroit avec la situation d’énonciation, celle rapportée par l’énonciateur citant. Elles s’inscrivent ainsi dans le jeu de mime du discours reproduit (Béguelin 1997b). La première occurrence de ça renvoie à l’émanation de la situation rapportée, dont l’origine est inconnue et difficilement descriptible pour les énonciateurs. S’ensuivent quelques hypothèses des énonciateurs cités visant à catégoriser l’odeur perçue au moment en question (c’est les égouts, c’est la merde).

La seconde occurrence de ça, sujet du verbe marcher, réfère à un objet manifestement établi en M dans le déroulement de l’énonciation reproduite, à savoir, le funiculaire. On peut dès lors se demander pourquoi la locutrice privilégie l’emploi de ça au détriment d’un il, supposant une classification déjà attribuée. On peut faire l’hypothèse que le prédicat s’applique au type dont on a évoqué un ressortissant perceptible, voire à sa classe extensionnelle. Ou alors, le pronom ça vise à englober plus que le véhicule, via sa capacité métonymique (Corblin 1987b), par exemple, l’ensemble complexe de son mécanisme : plus que le véhicule, c’est le dispositif en place dont on décrit le fonctionnement (aux égouts), qu’il est difficile d’envisager de manière délimitée.

Aux côtés de ça, on peut ajouter le clitique ils, régulièrement employé dans des constructions vouées à présenter un procès dont l’agent reste sous-déterminé : ← 228 | 229 →

(233) Le dernier plaisir de ce fossile vivant consistait à décortiquer une ou deux gambas. Il en mangeait d’ailleurs de moins en moins, car la cuisine à l’huile ne lui réussissait pas… Pauvre Tanabe ! Bientôt tu seras accueilli au nirvana : ils ont installé à l’entrée un stand de gambas frites où tu te goinfreras à l’œil et là, pas trop d’huile… (Eric Faye, Nagasaki, p. 17)

Contrairement à l’emploi traditionnellement décrit du clitique de 3e personne, l’usage de la 6e personne apparaît ici ex nihilo, sans réel signe précurseur de l’existence d’un référent préalable. Tout au plus peut-on inférer qu’il s’agit d’occupants dudit lieu (le nirvana), mais leur identité n’en est pas davantage inférable. Nous reviendrons largement sur le cas de ces expressions dédiées à la référence des agents sous-déterminés dans les deux derniers chapitres de ce travail.

3.2.2 Pronoms régimes : le, y, en

Un peu à la manière de ça, les clitiques régimes le, y et en sont susceptibles de renvoyer à des entités non classifiées, i.e. qui ne possèdent pas de dénomination conventionnelle, en particulier des objets de type ‘procès’ évoqués par les constructions verbales. Les différentes formes correspondent à leur flexion en cas, respectivement à l’accusatif pour le, au locatif pour y193 et à l’ablatif pour en194.

Le pointage peut opérer sur des objets plus complexes, comme on l’a déjà vu supra (Ch.III §2.3, ex. (211)), référant sur le mode résomptif à un sous-graphe de M déjà valide en M mais dont la délimitation reste indistincte. Cela nuance la caractérisation souvent supplétive qui est faite de ce type de pronom195. Ainsi en va-t-il également de l’exemple suivant : ← 229 | 230 →

(234) je vais vous raconter ce qui m’est arrivé le le quatre en- avril quatre-vingt-huit + c’était pas sympa + j’arrivais de vacances c’était sympa pour moi mais pas pour + pas pour elle + j’étais parti seul + je sais pas comment je je v- + vais faire pour vous le raconter mais + mais je vais essayer quand même (crfp)

Cet exemple consiste en l’ouverture d’un épisode narratif explicitement présenté comme tel par le locuteur (je vais vous raconter…). A la fin de l’extrait, le locuteur interrompt le début de son histoire par un commentaire à fonction métadiscursive consistant à émettre des doutes sur ses compétences narratives. C’est à ce moment qu’apparaît le clitique le objet du verbe raconter. Dans une vision substitutive, le pronom le serait vraisemblablement considéré comme un représentant du complément ce qui m’est arrivé le quatre avril quatre-vingt-huit. Or, dans une approche constructiviste du discours, on interprétera de préférence le pronom le comme renvoyant à l’épisode en cours de narration. Certes, il s’agit bien de l’objet annoncé via ledit complément, mais le pronom tient également compte de son évolution au fil du discours, en l’occurrence, des évaluations émises à son propos (sympa pour moi, pas pour elle) ainsi que de l’élaboration de la première étape narrative (j’étais parti seul). L’objet en question est donc en cours d’élaboration au moment où le locuteur y fait référence par anticipation. A cet égard, on peut considérer le fonctionnement du pronom comme ana-cataphorique (Kęsik 1989 : 79), non pas dans un sens textualiste, mais dans un sens cognitif : il donne l’instruction d’identifier sa variable avec un objet encore partiellement introduit en M partant, en attente de déterminations ultérieures (Johnsen 2008, 2014a).

3.2.3 Pronoms régimes dans les « aphorismes lexicalisés »

Certains pronoms clitiques régimes ont la particularité d’apparaître dans des locutions verbales du genre s’y mettre (≈ commencer), s’en sortir (≈ réussir), la fermer (≈ se taire), se les cailler (≈ avoir froid), etc. (Béguelin 2014a). L’analyse accordée à ces lexies ne recourt pratiquement jamais à la notion de référence, probablement parce qu’on les considère comme des « idiomatismes » lexicalisés dont le sens serait compositionnellement inanalysable (ibid. : 156). Béguelin examine néanmoins les circonstances ← 230 | 231 → favorisant l’émergence de ce genre d’« aphorismes196 lexicalisés » qui proviennent, à l’origine, de situations référentielles. Elle relève à cet égard des cas intéressants de double analyse, où le clitique peut s’interpréter tantôt de manière référentielle, tantôt de manière « autarcique » (ibid. : 139, terme emprunté à Damourette & Pichon 1911–1946, VI). Nous avons également rencontré ce type de situation :

(235) il a mis tout de même une bonne cinquantaine d’années à se ruiner dans l’édition et encore il est pas ruiné il s’en est tiré assez bien (ctfp)

Dans cet exemple, le clitique locatif en peut renvoyer à la situation désastreuse évoquée (la ruine dans le milieu de l’édition) dont l’individu s’est tiré, sans toutefois que le référent soit bien circonscrit. Mais on peut aussi considérer qu’il s’intègre pleinement à la locution verbale, celle-ci signifiant d’un bloc l’aboutissement au succès de l’individu. On conviendra cependant que dans cette dernière interprétation, il est difficile d’omettre complètement l’état antérieur de la réussite.

Béguelin (2014a) propose également une double analyse du régime accusatif en ci-dessous :

(236) Dites bien comme moi, surtout, et n’en rajoutez pas.

Moins vous en direz, mieux cela vaudra. (Frantext, Desnos, 1943 < Béguelin 2014a : 140)

Dans une interprétation référentielle, en peut évoquer en anaphore indirecte un référent comme des ‘paroles’, des ‘propos’, etc. qu’on peut inférer en prenant appui sur la première occurrence du verbe dire, comportant dans son signifié un objet du dire. Mais la locution en rajouter dans son ensemble peut approximativement équivaloir au sens d’exagérer. Il en va de même pour en dire qui peut signifier simplement parler ou s’exprimer.

Ces situations sont intéressantes par le fait que le choix entre interprétations référentielle ou « autarcique » n’est au final pas tranché et ← 231 | 232 → qu’il est à ce titre difficile de parler de réelle ambiguïté interprétative. On a plutôt l’impression d’avoir affaire à une référence « évanescente » (d’après le terme de Béguelin, ibid. : 152).

3.3 Pronoms disjoints

3.3.1 Les démonstratifs ça, ceci, cela

Cette catégorie se distingue de la précédente par sa distribution syntaxique. On constate que ça y figure à nouveau, cette fois dans des positions non exclusivement sujet, contrairement à son emploi clitique. On a depuis longtemps relevé l’affinité de la série des démonstratifs ça, ceci, cela avec les entités non classifiées (Kleiber 1984, Maillard 1989, Corblin 1987) :

Les formes neutres ce, ceci, cela s’emploient quand on n’a aucun nom dans l’esprit (Bonnard 1950 : 77, cité par Corblin 1987b)

Dès lors, ils sont régulièrement exploités, comme les pronoms régimes le, y, en, sur le mode résomptif, renvoyant à des sous-graphes comportant nombre d’objets et de relations, certains implicites. A la différence de ceux-ci, ils présentent en outre un fonctionnement token-réflexif :

(237) oui alors | # | euh il pratique la natation | donc il est il est médaille d’or je dirais que il est très doué | _ | à la natation | _ | et tout cela ben ça demande aussi de l’entraînement ça demande de la présence | _ | ça demande euh beaucoup de | _ | de de motivation de la part euh des parents et | de la maman puisque c’est moi qui fais quand même tout ça (ofrom)

La locutrice répond à une question concernant le sport que pratique son fils (dont le nom est anonymisé via le signe #). Dans une position disloquée, tout cela, dont sont prédiquées les exigences (ça demande…), permet d’englober l’activité de son enfant (‘la natation’) de même que sa classe-objet : par exemple son talent, son niveau, etc. qu’on peut inférer de la séquence argumentative. Plus loin dans le discours, on relève aussi l’emploi d’un tout ça complément du verbe faire. Ici également, le SN ← 232 | 233 → renvoie globalement à l’ensemble des conditions et autres ingrédients concomitants implicites mis en œuvre par la mère pour la réussite de son fils. On peut envisager l’interprétation comme impliquant une « expansion métonymique » accompagnant le « déclassement » opéré par ça et cela (Corblin 1987b).

Un autre exemple ci-dessous montre que cela se dote d’une capacité de synthèse remarquable ; les circonstances qu’il résume font l’objet d’un vaste développement dans le discours préalable :

(238) […] le Mouvement de libération nationale (MLN) m’a proposé de partir pour Paris comme responsable régionale des Jeunes du MLN. J’étais logée avec cinq garçons, dans l’appartement de l’écrivain Robert Brasillach alors en prison pour Collaboration. Jamais je n’avais vu une telle bibliothèque ; moi qui adorais lire et qui avais toujours eu peur de manquer de lectures, j’étais éblouie par tous ces livres que je pouvais feuilleter sans contrainte. Puis avec Rivière et un autre camarade nous avons déménagé pour nous installer à Montmartre dans l’appartement de Le Vigan, acteur célèbre à cette époque, emprisonné lui aussi pour collaboration. Nous avions de l’amour plein le coeur et plein les yeux, nous parlions dans les congrès, nous écrivions dans les journaux. Nous avions l’impression d’être investis de grands pouvoirs et j’avais avec mes camarades l’espoir fou de transformer la vie. Nous allions changer le monde. Mais cela n’a pas duré très longtemps non plus : fin décembre 44, le MLN n’avait plus d’argent pour nous payer et mes parents sonnaient le tocsin pour que je revienne à Lyon reprendre mes études et ma vie de jeune fille convenable. (Domenach-Lallich, D., Demain il fera beau : journal d’une adolescente (novembre 1939–1944), 2001< Frantext)

Le pointage via cela permet ici de saisir grossièrement tout un sous-graphe déjà établi M, en tant qu’expérience ou épisode de la vie de la locutrice.

Signalons que les pronoms démonstratifs de ce type fonctionnent également volontiers de manière cataphorique, c’est-à-dire en pointant sur un référent encore non disponible en M. C’est l’un des emplois privilégiés de ceci « résomptif » (Kęsik 1989, Theissen 2008) :

(239) Donc, d’avarice, pas trace. Ah si, peut-être une petite chose : l’électricité. […] Et, pour en finir sur ce point, ceci. Lorsque Jean Rouaud reçoit le prix Goncourt en 1990, nous sommes un certain nombre d’auteurs de la maison ← 233 | 234 → à recevoir une lettre de Jérôme Lindon nous informant que ce succès, à ses yeux, ne serait pas complet si nous n’y participions pas. Cette lettre est accompagnée d’un chèque dont je ne me rappelle plus le montant, mais dont je me souviens qu’il est tout à fait substantiel. (Echenoz, J., Jérôme Lindon, 2001< Frantext)

L’auteur de ce texte évoque l’absence d’avarice chez J. Lindon. Après avoir reconnu une exception qu’il développe (pour des raisons de place, nous avons éliminé ce passage), il propose une illustration de son appréciation via le pronom ceci. C’est alors toute une anecdote qui est relatée pour soutenir le propos initial. Au vu de l’orientation argumentative du texte, ceci est capable à lui seul – sans même faire l’objet d’une prédication (il fonctionne de manière syntaxiquement autonome) – de conférer au référent à venir, via sa token-réflexivité, le statut d’évidence, de preuve.

Ces pronoms apparaissent ainsi comme des moyens commodes de saisir « en gros » des sous-graphes soit établis en M, soit à venir, à savoir un type d’objets qui ne possède pas de dénomination conventionnelle. Comme ils partagent la distribution des SN, on peut les mettre en regard des noms sous-spécifiés (supra §2.2), qui permettent pour leur part au locuteur de catégoriser subjectivement le même genre d’entités. Alors que les vertus réifiantes (Schmid 1997) de la dénomination via un nom « coquille » s’accompagnent de l’attribution explicite d’un point de vue sur l’objet, l’opération référentielle via un pronom démonstratif se borne à réunir momentanément, sans le nommer, un sous-graphe concomitant à l’énonciation.

Il va de soi que les trois démonstratifs ne sont pas interchangeables en toutes circonstances. Notons d’abord que ceci et cela entrent régulièrement dans des locutions comme ceci/cela dit, cela étant fonctionnant comme connecteurs, ou alors en corrélation dans des expressions du genre pour critiquer ceci cela (cfpp) où ils se dotent d’une valeur postiche (cf. supra §2.3). D’autre part, les emplois semblent diverger en termes de registre et de fréquence. Selon Maillard (1989 : 34), cela est beaucoup plus rare que ça en français, aussi bien à l’oral (il relève dans son corpus oral un 1 cela pour 100 ça) qu’à l’écrit (il fait allusion aux statistiques du TLF). Dès lors, plutôt que de considérer comme les ← 234 | 235 → grammaires que ça est une variante familière de cela, Maillard juge plus adéquat d’inverser la perspective en regardant cela comme une variante « guindée » de ça là où ils commutent, autrement dit, comme le résultat d’une hypercorrection donnant « l’impression d’être “à côté de la langue” », faisant « figure de traduction maladroite ou de récupération petite-bourgeoise du parler commun » (ibid.).

Il convient néanmoins de relativiser les chiffres donnés par Maillard, qui comprennent les emplois à la fois conjoints et disjoints de ça, alors que cela est exclusivement disjoint (l’auteur signale d’ailleurs que cela ne fonctionne jamais avec une valeur impersonnelle comme ça dans ça bruine ce matin). Concernant ceci et cela, Maillard (ibid. : 35) invoque à nouveau une différence sensible de fréquence à l’oral (1 ceci pour 10 cela). Comme pour cela, il situe l’emploi de ceci dans des contextes de français surveillé (ibid. : 35). Pour Corblin (1987b), ceci présente des contraintes d’emploi plus grandes que ça et cela ; bien que partageant avec ces derniers l’absence d’un trait de classification, il s’en distinguerait par la nécessité de référer à un objet délimité. Dans OFROM, une requête rapide197 fournit 24 cela (2 en locutions) pour 10 ceci (8 en locutions). La même requête dans CFPP livre 33 cela (9 en locutions) pour 32 ceci (31 en locutions, principalement dans ceci dit). Pour l’écrit, une recherche sur Frantext de tous les textes postérieurs à 1990 donne 20’000 cela (19’143 en excluant cela dit et cela étant) pour 1544 ceci (1470 sans ceci dit et ceci étant). Une étude plus approfondie de la distribution de ces pronoms, tenant compte des spécificités syntaxiques (conjointes ou disjointes) et diaphasiques des expressions mériterait d’être menée sur un corpus à plus grande échelle pour compléter les résultats de Maillard.

3.3.2 Les pronoms l’un… (l’autre), les uns… les autres

L’identité des référents respectivement désignés par les formes l’un… (l’autre) et les unsles autres n’est pas toujours aisément inférable. C’est le cas ci-dessous avec l’emploi de l’un, utilisé seul198 : ← 235 | 236 →

(240) Dans la cuisine, il trouva trois de ses compagnons de beuverie, préparant du café et des toasts, et l’un même, plus intrépide, un petit déjeuner complet, tous arborant des traits décomposés et des yeux anormalement brillants. (J. Coe, La maison du sommeil < Schnedecker 2003 : 99)

La forme pronominale l’un, comporte des instructions en apparence contradictoires dans sa constitution morphologique qui combine « une forme associée habituellement à l’indéfinitude, un » et un déterminant défini (Schnedecker 2000). Elle requiert d’instancier sa variable avec un objet, ici présenté comme quelconque, extrait de la classe préalablement activée (trois de ses compagnons de beuverie).

Dans l’exemple suivant, l’emploi des corrélats les unsles autres relève manifestement d’une stratégie de cryptage et de respect du politiquement correct :

(241) [le ministre belge Didier Gossuin s’exprime sur un congrès organisé par son parti sur le thème de l’éthique en politique, suite à une affaire de conflits d’intérêts] Je n’irai pas à ce congrès car j’aurais le sentiment de devoir sauver la face et crier en chœur « nous ne sommes pas tous des pourris ».

Quelques crapules, issues du sérail, nous ont déshonorés et ont contribué à miner notre démocratie. Les uns, avec leurs titres et fonctions, ont frayé sans vergogne avec les pires mafieux, corrupteurs et corrompus de notre société. Les autres ont usé de leurs mandats pour extorquer à leur seul profit la collectivité et le citoyen. Pour les uns comme les autres, la seule motivation fut l’enrichissement sans cause. (12.02.2017, <http://www.lesoir.be>)

Le locuteur, dans un « coup de gueule », introduit un ensemble explicitement sous-déterminé (quelques crapules), qu’il partitionne en deux sous-groupes via les uns et les autres, dont sont prédiquées certaines propriétés mais dont l’identité reste délibérément implicite.

3.4 L’adverbe là

Nous terminons l’inventaire par l’emploi d’une forme sous-spécifiée, à l’origine dédiée à l’expression de l’espace, à savoir l’adverbe (cf. supra (222)). L’adverbe constitue en quelque sorte le pendant tonique ← 236 | 237 → des pronoms régimes locatif y et ablatif en. Dans les grammaires, on oppose à ici, relation tantôt envisagée comme équipollente (éloignement vs proximité), privative (en faveur du trait de proximité pour ici,) ou encore synonymique (Smith 1995). Les linguistes admettent généralement la seconde hypothèse, à savoir celle qui considère comme le terme non marqué de l’opposition (Barbéris 1987 : 36)199. On sait qu’ici et peuvent s’affranchir d’un sens purement spatial200 pour se doter d’un trait en lien avec l’énonciation ou la subjectivité, où ici marque l’engagement locuteur (Smith 1995) ; à l’inverse, est au « chômage déictique » : « sa référence spatiale est floue, voire inexistante, et il ne sert plus qu’à indiquer une absence d’engagement (ou le peu d’engagement) de la part du locuteur » (ibid. : 52). Dans le même ordre d’idée, Barbéris (1998 : 30) attribue à ici un mouvement « centripète », « d’appropriation purement individuelle de l’espace » saisi par le locuteur sur le vif, tandis qu’elle associe à un mouvement d’expansion « centrifuge », engageant une « relation interpersonnelle » évoquant un espace plus vague et déjà partagé. A ses yeux, ces caractéristiques respectives mettent en lumière une différence d’interprétation entre les énoncés suivants, malgré leur ressemblance :

(242) pasque : depuis le temps que chuis :: (dans le quartier) euh :: / sans les connaître (les habitants) je les connais d’ vue : / (Boulanger < Barbéris 1998 : 31, les contenus entre parenthèses sont des explicitations de l’auteur)

(243) comme y a vingt ans que j’ suis ici (dans le quartier) j’ai du mal à faire du changement hein ? (rire) (Boulanger < ibid.)

Dans le premier énoncé, la locutrice envisage son lieu de résidence dans sa relation aux autres, à l’environnement ambiant, alors que dans le second énoncé, elle le présente comme privé, comme « son espace égotique » (ibid.) ← 237 | 238 →

D’après nos observations, manifeste davantage de possibilités référentielles qu’ici. Ainsi, il est capable de fonctionner de manière résomptive :

(244) Mais aussi par la gestion intelligente d’un personnage nouveau, le chœur, représentant le peuple de Marseille, qui fait plus que commenter l’action, qui y participe. Grâce aussi aux magnifiques décors de Dominique Pichou et aux costumes de Christian Gasc, l’époque est évoquée sans être reconstituée à l’identique. Ce sont sans doute les clés de cette réussite visuelle. (<http://www.concertonet.com>, 09.04.2007 < Corpus français, Université de Leipzig)

Cet extrait provient d’une critique d’un opéra-comique dans laquelle la journaliste énumère les qualités de la pièce, à divers niveaux (structure, musique, scénario, personnages, décors, etc.). Difficile dès lors de cerner clairement l’étendue de l’adverbe . Situe-t-il la réussite uniquement dans le rôle des décors tout juste mentionnés ? Comprend-il la fonction originale du chœur ? Recouvre-t-il l’ensemble des aspects abordés jusqu’à ce point (ou davantage ?) ? Il semble vain de s’orienter exclusivement vers l’une de ces solutions. L’interprète se contentera vraisemblablement d’une représentation globale et positive des divers facteurs de réussite évoqués.

Dans les genres improvisés, il arrive fréquemment que ne fonctionne plus comme circonstant mais comme simple particule à fonction phatique (Barbéris 1987, Smith 1995) en particulier lorsqu’il intervient en fin de syntagme. Barbéris (1987) appelle cet emploi « de clôture » :

(245) non j’ai j’ai des nouvelles de temps en temps pis | _ | ah oui pis tu sais ça s’est réglé l’histoire tu sais que | _ | tu sais comme quoi j’avais pas répondu au message | message tu sais | ah c’est vrai | ouais on a parlé euh ben c’était euh | _ | _ | ben quand t’avais pas pu venir à cause du souper justement (ofrom)

Dans cet exemple, ne redonde pas par simple coréférence sur le référent auparavant activé, en l’occurrence l’‘histoire’. Son emploi s’interprète de manière éminemment intersubjective : il convoque un espace commun à l’expérience des interlocuteurs. A cette fin, la locutrice « mime » (ibid. : 37) l’existence d’un univers partagé à reconstituer, elle fait appel à la ← 238 | 239 → mémoire de son interlocutrice et recherche de sa part un signe d’approbation (cf. aussi le tu sais), qui finit d’ailleurs par arriver à travers ah c’est vrai de l’interlocutrice. D’après Smith (1995), c’est la sous-spécification de qui lui permet d’acquérir un tel fonctionnement discursif.

4. Conclusion

L’objectif de ce chapitre était de montrer que la sous-détermination est tout à fait courante dans les échanges, même lorsqu’elle n’est pas annoncée comme telle (par opposition aux expressions dites « indéfinies ») : l’emploi de certains désignateurs révèle qu’il est parfaitement possible de référer à un objet qui n’a pas de propriétés distinctives et que cette situation répond à des motivations discursives diverses, accidentelles ou stratégiques, qui se laissent en tout cas difficilement expliquer par une quête de vérité.

A travers l’inventaire des moyens linguistiques entrepris, nous avons distingué les ressources lexicales des ressources non lexicales. Ces dernières n’impliquant pas, contrairement aux premières, un acte de dénomination explicite, elles nous semblent susceptibles d’aller plus loin dans le phénomène de sous-détermination. Pour cette raison notamment, elles se montrent particulièrement fréquentes dans les contextes de production spontanée. Nous souhaitons par la suite porter une attention particulière à ces contextes, dans lesquels les locuteurs produisent leur discours sur le vif et sans possibilité de le modifier, avec tous les phénomènes d’instabilité en M que cela suppose. Ces conditions nous apparaissent en effet les mieux à même de refléter les comportements effectifs des usagers, affranchis de certaines contraintes propres à des genres dominants plus « consensuels » où le critère du coût de décodage est beaucoup plus important.

Dans les limites de ce travail, il nous est impossible d’examiner dans le détail le fonctionnement de l’ensemble des formes non lexicales abordées ci-dessus. Nous avons décidé de consacrer une première ← 239 | 240 → étude de cas au fonctionnement du syntagme tout ça, particulièrement prolifique dans les contextes d’oral en configuration d’énumération, où il reflète une gamme remarquable de stratégies discursives. La seconde étude porte sur l’emploi du pronom clitique de 6e personne ils exprimant un actant sous-déterminé, qui se révèle difficilement conciliable avec les descriptions en vigueur de la 3e personne en termes d’anaphore et de continuité référentielle. En sélectionnant ces champs d’étude particuliers, nous sommes consciente de laisser de côté un certain nombre de chantiers ouverts qui mériteraient une attention semblable et une exploration d’envergure sur la base de données authentiques. C’est notamment le cas de la référence des clitiques régimes le, en, y, où de l’adverbe . Nous avons néanmoins l’intention de remettre ces questions à l’ordre du jour dans le cadre de projets ultérieurs.


183 Néanmoins, il existerait selon Martinet un critère distributionnel : les lexèmes apparaîtraient à des places susceptibles d’être remplies par des classes ouvertes d’items, tandis que les morphèmes grammaticaux appartiendraient à des classes limitées (ibid. : 119).

184 Pour un recensement sur un corpus journalistique, voir Legallois (2008).

185 A noter que la plupart de ces termes sont polysémiques et qu’ils n’entrent pas dans cette catégorie dans tous leurs emplois (cf. le mot chose qui peut fonctionner comme N postiche, cf. infra).

186 Cf. aussi les contextes d’apparition de Schmid (2000 : 22) pour les shell nouns en anglais : N-that, N-to, N-wh, th-N, th-be-N (nous reprenons sa notation).

187 Par ailleurs, dans ses emplois en général, la locution dans cet esprit évoque le souci de coopérer. On peut donc se demander s’il y a encore référence. A nos yeux, le connecteur permet justement de manifester envers quoi (anaphoriquement, bien que de manière floue) il y a coopération.

188 Pour une description de ces noms postiches en lieu et place de noms propres, voir Kerbrat-Orecchioni (2010) et Schnedecker (2011).

189 La liste est vraisemblablement restreinte, mais nous n’excluons pas des variantes de type régional, voire d’autres types de variantes propres à une communauté minimale. A noter également que certains items peuvent se combiner (dans divers ordres) : truc-machin-chose, truc-bidule-chouette, etc. Il faut encore ajouter qu’ils ne commutent pas aléatoirement et possèdent donc des conditions d’emploi variables. A cet égard, voir les analyses de Kleiber (1987), Halmøy (2006), Mihatsch (2006), Bidaud (2015).

190 Pour rappel, signe d’anonymisation.

191 Cf. les emplois absolus du type Il y a toute une population qui casse pour casser (Noailly 1997).

192 Une construction thétique s’oppose à une construction dite catégorique dont la composition est binaire, constituée d’un sujet et d’un prédicat, ou, en des termes informationnels, d’un thème et d’un rhème.

193 Le clitique y fonctionne également au datif : je lui ressemble vs j’y ressemble. D’autre part, le terme locatif n’a pas d’implication sémantique, y pouvant renvoyer à autre chose qu’un lieu. C’est une simple étiquette casuelle.

194 Le clitique en fonctionne également à l’accusatif avec un sens partitif (e.g. j’en ai bu).

195 Voir par ex. Riegel et al. (2009 : 369) : « La forme invariable le représente un groupe verbal (complément du verbe faire), une proposition ou un attribut […] ».

196 Béguelin (2014a) emprunte le terme à Maillard (1974 : 56), l’adjectif aphorique s’opposant à anaphorique/cataphorique lorsque l’élément « est parfaitement clos sur lui-même et n’implique pas le texte ».

197 Au 15.02.2016.

198 Cela semble beaucoup moins fréquent avec les uns (Schnedecker 2003 : 99), presque toujours suivi d’un corrélat, en général les autres.

199 Smith (1995) montre qu’aucune hypothèse n’est complètement satisfaisante, les données révélant des contextes respectivement communs aux deux adverbes, des contextes où ici ne se laisse pas substituer par et des contextes incompatibles.

200 A cet égard, Smith (1995 : 52) explique l’émergence de là-bas dans le système pour récupérer la composante spatiale d’éloignement désormais absente pour . Sur le sens uniquement spatial de là-bas, voir Brault (2001).