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La sous-détermination référentielle et les désignateurs vagues en français contemporain

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Laure Anne Johnsen

Cet ouvrage fournit une description de l’expression de la sous-détermination référentielle par les désignateurs vagues en français. La sous-détermination référentielle est couramment attestée dans différents genres de discours, en particulier à l’oral non planifié (par exemple au moyen des expressions « ça/ce », « tout ça », « ils » non introduit, etc.). A partir d’une collection de données authentiques de sources diversifiées, l’auteur met en évidence les circonstances d’apparition des expressions vagues et présente une gamme de stratégies discursives auxquelles celles-ci répondent pour les besoins de la communication. Cet examen permet de dégager les conséquences théoriques de la prise en compte de ce vague référentiel, questionnant les limites des postulats d’identification ou de reprise textuelle bien implantés dans les théories sémantiques et les grammaires.

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Chapitre V Fonctionnement référentiel et pragmatique de tout ça

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Chapitre V Fonctionnement référentiel et pragmatique de tout ça

- Sacré Valentin. Alors raconte-moi. Le mariage. Le commerce. Tout ça. Ça gaze ? Ça boume ?

- Ça va, ça va.

- C’est vague : ça va. (Queneau R., Le dimanche de la vie, 1951)

1. Introduction

Outre le caractère référentiellement évasif du syntagme tout ça, celui-ci a la particularité de manifester des propriétés sémantiques en apparence contradictoires : tout, marquant une forme d’exhaustivité, associé à ça, pronom largement sous-spécifié. Ce paradoxe, que nous tenterons de résoudre, soulève la question de la possibilité d’envisager le parcours exhaustif d’un ensemble sous-déterminé. Cette problématique sera en particulier étudiée à travers la disposition du marqueur à apparaître dans les contextes énumératifs.

Nous débutons par une synthèse des emplois du pronom ça, sur la base des nombreux travaux antérieurs sur le sujet et de nos propres observations : nous illustrons ainsi sa maniabilité, qui se reflète à travers la gamme de référents auxquels il est susceptible de s’appliquer (§2). Nous étendons le champ d’étude à tout ça, dont l’inconsistance sémantique évoquée ne se révèle qu’apparente, en répertoriant ses différents contextes d’emploi (§3). En clôture de liste, tout ça se distingue des autres emplois par son affinité avec les contextes d’oral spontané : nous nous penchons donc pour finir sur son fonctionnement référentiel dans ce genre très « immédiat » et sur son aptitude à être au service d’un éventail de rendements pragmatiques (§4). ← 247 | 248 →

2. Les emplois de ça

Le pronom ça appartient morphologiquement à la catégorie des démonstratifs, par définition token-réflexifs et possédant, comme ceci, cela, celui-ci, celui-là, une distribution de pronom disjoint (tonique). En même temps, il fonctionne aussi comme un pronom clitique sujet et entre à ce titre dans le paradigme des pronoms conjoints de 3e personne aux côtés de il/elle/on. Il importe donc de distinguer deux formes homonymes du pronom ça (Creissels 1995, Sales 2008), l’une conjointe, où ça fonctionne exclusivement comme sujet, l’autre disjointe, où ça peut occuper toutes les positions dévolues aux SN (cf. supra Ch.II §2). Comme tout pronom, ça se caractérise par l’absence de contenu lexical et donc par un sens particulièrement sous-spécifié, davantage encore que le pronom conjoint il/elle, car il s’en distingue par l’absence de tout trait de catégorisation (Corblin 1991, Kleiber 1994b, Carlier 1996, Guillot 2006). Au niveau sémantico-référentiel, ces caractéristiques rendent son emploi très peu contraint et lui permettent de se comporter de manière particulièrement polyvalente : on lui impute la capacité de référer à « n’importe quel type de segment de réalité » (Carlier 1996), que les objets désignés prennent leur source dans la situation immédiate ou dans le contexte verbal.

Mais son fonctionnement va au-delà : certains attribuent également à ça clitique un emploi impersonnel (Maillard 1989, Guillot 2006), comme dans ça craint dans ce quartier. Dans les études qui l’envisagent, selon nous à tort206, comme un « substitut » (Dubois 1965, Porquier 1972, Maillard 1989), il pose inévitablement des difficultés de délimitation et de restitution référentielle. En effet, on relève sa capacité à mettre en œuvre des références diversement caractérisées comme indistinctes (Corblin 1991), vagues (Bartning 2006), propositionnelles (Cadiot 1988) ou indéfinissables (Carlier 1996), parfois assorties d’un effet métonymique (Corblin 1991, Willems 1998). Sa souplesse référentielle lui vaut en particulier une grande productivité dans les désignations qui posent en général des difficultés de description : la référence à des objets de ← 248 | 249 → type procès (Johnsen 2010) (que la tradition sémantique sous-catégorise en événements, faits, propositions, situations, etc. cf. supra Ch.I §3.2), la référence générique, la deixis textuelle (cf. supra Ch.I §4.3), etc., dont nous fournirons des illustrations.

De nombreux travaux sont consacrés à la description de ça, qu’il s’agisse de monographies (Maillard 1989, Boivin 1992, Guerin 2006, Sales 2008) ou d’articles scientifiques (Porquier 1972, Cadiot 1988, Corblin 1991, Maillard 1994, Carlier 1996, Guerin 2007, etc.). A partir des résultats de ces nombreuses recherches, nous proposons une vue d’ensemble des principaux emplois de ça (y compris la variante – combinatoire ou stylistique – ce de la forme clitique, Maillard 1989 : 32) pour illustrer sa flexibilité référentielle à la faveur de sa sous-spécification. Cet inventaire ne se veut pas exhaustif207, aussi laissons-nous de côté un certain nombre d’emplois dans des contextes spécifiques où le pronom est (quasiment) référentiellement démotivé et qui nécessiteraient chacun un examen particulier : les clivées (c’est … qui/que), le dispositif temporel ça faitque, les pseudo-clivées ce qui/que… c’est, les redoublements de CV (ça… de Vinf/que/si CV, eg. « ça fait du bien de parler »). Nous écartons également les cas où ça ne fonctionne pas comme un pronom mais se rapproche d’une particule ou d’un adverbe d’énonciation (Sales 2008)208 et peut se combiner à des éléments exclamatifs comme dans ça alors ! ça par exemple, ah ça !, etc. En effet, la prise en compte de tous ces éléments dépasserait l’enjeu de ce chapitre.

2.1 ça conjoint

2.1.1 ça pointe sur un objet catégorisé

Malgré son défaut de trait de catégorisation, ça peut servir à référer à un objet qui a déjà été catégorisé par ailleurs dans le discours. Nous ← 249 | 250 → nous intéressons ici à deux situations (qui ne s’excluent pas mutuellement) : d’abord le cas où l’objet a été préalablement catégorisé via un SN détaché, que vient « redoubler » le clitique ça ; ensuite le cas où ça est impliqué dans la référence humaine.

2.1.1.1 ça redouble un sujet

La situation de redoublement est illustrée par les exemples suivants :

(246) [à propos du besoin en eau des fleurs] ce brouillard ça mouille pas mal et pis | ouais | pis | pis maintenant ben | _ | _ | la terre était aussi pas assez sèche (ofrom)

(247) [le locuteur raconte les difficultés rencontrées en tant que pilote d’avion] à Londres y avait vraiment un vent très très fort tempétueux en | plus de de travers qui était pas dans dans l’axe de la piste | donc c’était très difficile d’atterrir des des choses comme ça la neige ça peut être difficile mais surtout les orages et le vent je dirais (ofrom)

A la différence d’un pronom personnel il/elle qui présente l’objet de manière individuée, on remarque avec ça une désignation plus floue du référent, donné à voir plutôt comme un phénomène (ici météorologique) diffus, non comptable, que comme un individu bien délimité. Dans l’exemple (247), ça peut renvoyer de manière plus générale à l’expérience du locuteur dans laquelle l’objet mentionné entre à titre d’ingrédient (Cadiot 1991), glosable (non exhaustivement) par ‘piloter par temps de neige’, ‘atterrir par temps de neige/sur la neige’, etc. Outre le SN détaché, c’est surtout la prédication attribuée à ça qui joue un rôle considérable dans la manière d’envisager le référent. Il est à remarquer que le sujet lexical peut être instancié à droite du verbe, autrement dit que la dénomination peut être ultérieure à la désignation pronominale par ça :

(248) si si ils annoncent encore un petit peu beau | _ | _ | ça doit commencer la foire euh la foire d’automne à Bâle (ofrom)

Dans ce cas aussi, ça permet, au contraire du pronom elle, de présenter l’objet sous une forme plutôt globale (Cadiot 1991) qu’individuée, malgré l’existence d’un nom tout désigné identifiant l’événement en ← 250 | 251 → question (la foire d’automne à Bâle). Une autre interprétation possible est que l’étiquette lexicale n’est pas encore disponible (lacune lexicale) pour le locuteur au moment de la désignation par ça (cf. le euh d’hésitation). En effet, on a déjà vu supra (Ch.III §4.1) que ça est particulièrement propice en situation de recherche lexicale.

Le pronom conjoint ce/ça peut procéder à des références d’ordre métalinguistique, comme ci-dessous où c’ renvoie dans un premier temps au signe typewriter :

(249) premièrement j’ai conçu un site internet en fait qui s’appelle typewriters of art […] typewriter c’est non c’est pas un choix qui est anodin | _ | le typewriter c’est une figure du street workout vous verrez tout à l’heure | _ | et en même ça fait référence euh au processus ethnographique et à l’activité d’écriture (ofrom)

En effet, le choix en question concerne l’occurrence autonymique typewriter (Authier-Revuz 2003). Mais la deuxième occurrence du pronom (c’est une figure…) pointe quant à elle sur le type (Berrendonner 2002) introduit par le SN défini le typewriter. Le prédicat attribué à c’, consiste à fournir une caractérisation (est une figure du street workout) au type en question. Il sert ainsi de relais entre l’objet et une « définition » à caractère identificatoire (Burston & Monville-Burston 1981). On peut enfin remarquer que le ça qui prolonge ultérieurement la référence (ça fait référence) ramène au signe, au vu de la prédication qui lui est assignée : c’est bien au nom typewriter qu’on attribue la propriété de faire référence à tel et tel aspect. Cet exemple illustre la flexibilité du pronom ça, qui se révèle totalement adapté aux situations de reformatage d’objet (ici entre le type et le signe).

2.1.1.2 ça et la référence humaine

Contrairement à certaines idées reçues, ça n’est pas réservé à la référence [- animé] :

(250) si je regarde avec mon frère | _ | lui il avait une phase | _ | où il parlait seulement français | _ | pis les Suisses allemands ça ça existait pas pour lui | et maintenant il a la phase seulement suisse allemand (ofrom) ← 251 | 252 →

Dans cet exemple, ça209 ne renvoie pas aux usagers suisses-allemands pris dans leur individualité comme pourrait l’induire un ils distributif, mais il engage plutôt une interprétation collective de l’ensemble évoqué (les Suisses allemands) (Carlier 1996), voire une référence au type auquel cette classe ressortit. Cette affinité avec la généricité est souvent observée dans les études sur ça, où le SN détaché peut prendre diverses formes (un zizi, ça sert à faire pipi debout, la pie/les pies ça jacasse < Maillard 1989, Carlier 1996).

Mais ça impliqué dans la référence humaine n’apparaît pas exclusivement dans les contextes génériques. Ci-dessous, c’est est utilisé pour pourvoir un individu humain spécifiquement nommé (cf. le #) d’un attribut typant « en le rangeant dans la classe des objets ou des êtres qui partagent ce type » (Boone 1987 : 96)210 :

(251) | j’ai connu | # | _ | qui était euh qui donnait des des cours de batterie c’est un batteur donc (ofrom)

Pourquoi recourir à ce lorsque l’individu en question est déjà par ailleurs identifié (via le nom propre masqué) ? Une alternative serait l’emploi d’une structure il est N (il est batteur) ; néanmoins, celle-ci n’exprimerait plus un processus de classification, mais « l’attribution au sujet des propriétés définitoires du type N1 » (Riegel 1985 : 198). Pour Cadiot (1988 : 177), la structure en c’est un N implique « la mise en œuvre d’un décrochement entre une référence assurée et une référence à effectuer ». Le pronom conjoint ce apparaît comme l’instrument de relais idéal pour faire entrer l’individu dans une catégorie donnée (un batteur) (cf. aussi supra (249)).

L’exemple suivant illustre un cas de référence humaine où l’on peut hésiter entre deux interprétations : ← 252 | 253 →

(252) [le locuteur répond à une question sur la taille de son neveu de 2 mois] il est il est il non non donc pour son âge il est assez grand justement | _ | bon il est né à cinquante centimètres ce qui est pas mal | _ | pis là je sais pas combien il fait mais euh ça grandit à vue d’œil là on a fait le weekend de Pâques en Provence | _ | ouais | _ | et je l’ai pas revu depuis toute la semaine j’ai vu il a changé quoi en une semaine (ofrom)

On peut d’une part considérer que la prédication ça grandit concerne une classe prise dans son ensemble, celle des nourrissons, exprimant ainsi un commentaire à caractère générique. D’autre part, on peut interpréter le pronom comme renvoyant spécifiquement à l’enfant en question211, mais avec une appréhension particulière : l’aspect token-réflexif, simulant la présence effective du référent, combiné au trait non individué de ça (mise en avant du processus plutôt que de l’individu ?, marquage du caractère « inachevé » du bébé ? etc.) contribuent à produire un discours empreint de subjectivité (attendrissement).

On peut noter à cet égard que les grammaires ne relèvent souvent que l’effet péjoratif de ça pour la référence humaine (Riegel et al. 2009 : 377), comme dans :

(253) ça court partout, ça cavale avec tous les gars du coin, ça s’fait engrosser à tour de bras ! (Maillard 1989 : 60)

Mais les divers exemples de cette section montrent bien que ce n’est qu’un effet possible.

2.1.2 ça pointe sur un objet non catégorisé

Le pronom ça, par définition, est particulièrement adapté à la référence aux objets auxquels on n’a pas explicitement octroyé de classification nominale. Nous en présentons ci-dessous les types de référence majeurs. ← 253 | 254 →

2.1.2.1 ça se rapporte à l’expérience du locuteur

Ces objets peuvent avoir pour origine la situation environnante, comme l’incident rapporté ci-dessous par le locuteur :

(254) [un plat vient de glisser des mains d’un essuyeur de vaisselle] ça a glissé (Maillard 1989 : 68)

Le clitique ça se révèle dans cette situation particulièrement économique : il est utilisé par défaut et n’implique pas, contrairement à il, d’étiquette lexicale sous-jacente. Il révèle à ce titre que le locuteur n’a pas assigné à l’objet un attribut de dénomination particulier.

Dans le domaine des sens, ça/ce peut renvoyer à une cible diffuse, se mêlant à l’expérience sensorielle proprement dite :

(255) Mmh c’est bon (sur un bavoir pour bébé)

Pour référer indistinctement à (un aspect de) la situation courante, c’est à ça qu’on recourt :

(256) Ça suffit / ça commence à bien faire (ibid. : 71)

A cet égard, il devient difficile de distinguer le référent sur lequel opère la prédication : l’énoncé dans son ensemble exprime globalement l’exaspération du locuteur vis-à-vis d’une situation.

2.1.2.2 ça « impersonnel »

De la même manière, il apparaît impossible de restituer l’agent du procès invoqué dans les contextes ci-après, i.e. impliquant les domaines respectivement physiologique, climatique ou interactionnel :

(257) [à propos de processus abdominaux involontaires] Ça gargouille (ibid.)

(258) Ça caille, ce matin !/ ça pleut (ibid.)

(259) Ça boume/ça baigne /ça gaze (ibid.)

Maillard (1985, 1989, 1994a) propose de traiter ces cas comme des impersonnels, ou plutôt, comme des SV « asubjectaux », au vu de ← 254 | 255 → l’impossibilité d’y cliver le pronom ça (c’est ça qui boume) ou d’instancier la place d’argument sujet (par exemple par le pronom tonique cela, cf. Sales 2008 : 115). A ce titre, ils contribuent sémantiquement à une « baisse d’agentivité et à une déthématisation de l’agent » : le procès se voit dès lors « mis en vedette au détriment de ses participants » (Maillard 1994a : 5). Corblin (1991) leur refuse néanmoins le statut d’impersonnel, considérant que ça n’y est pas complètement explétif mais qu’il possède tout de même un contenu référentiel, aussi indistinct soit-il. Il note à cet égard la capacité d’« expansion métonymique » des constructions en ça+V :

(260) Ça dort, là-dedans. (ibid. : 46)

Dans cet énoncé, le verbe sélectionne un trait humain imputé de ce fait à un référent indistinct : « le sommeil semble diffusé dans la situation, et n’être plus une propriété d’éléments discrets et classifiés » (ibid.). Selon Maillard, c’est au final chaque emploi verbal qui est responsable d’une lecture référentielle ou non du pronom :

C’est le sens du verbe en contexte qui vide ou non de sa capacité référentielle le morphème préverbal, qu’il s’agisse du es allemand, du it anglais, du il ou ça français. A priori, tous ces morphèmes sont présumés référentiels – exophoriques ou endophoriques – et seul tel prédicat particulier a le pouvoir de les réduire à l’état de formes postiches. (Maillard 1994a : 4)

Il faut reconnaître que la limite est ténue entre ça à référence indistincte et ça aréférentiel. S’il est clair que pour (258), ça ne recouvre aucun agent, on peut à l’inverse admettre qu’il renvoie à l’origine (imprécise) des gargouillements en (257). Ou plutôt, on pourrait considérer dans ce dernier cas que l’exemple fait l’objet de deux analyses concurrentes, à savoir une interprétation référentielle indistincte et une interprétation aréférentielle, où ça est employé comme forme postiche pour mettre en avant un procès sans agent. Maillard remarque d’ailleurs que ça, contrairement à il impersonnel, permet de créer de nouveaux prédicats asubjectaux :

[…] ça ne cesse de s’accoupler avec des formes verbales nouvelles (ça boume, ça cartonne, ça bouchonne…) tandis que il est aujourd’hui frappé de stérilité. (1989 : 37) ← 255 | 256 →

2.1.2.3 ça renvoie à un procès ou à un objet « indiscret »

Parmi les références à des objets non catégorisés figure évidemment en bonne place le renvoi aux procès, que la langue peut exprimer au moyen de constructions verbales. En effet, on a déjà vu (supra Ch.I §3.4) que ce type d’objets avait en commun la caractéristique de ne pas posséder de dénomination usuelle. Le clitique ça représente un bon moyen de référer à des objets de ce genre, et d’ailleurs le seul moyen de « redoubler » en position sujet212 une construction infinitive détachée213 (Cadiot 1988) :

(261) ah ouais parce qu’à | qu’à l’époque euh | _ | marier214 un étudiant ben ça se faisait pas hein enfin | _ | à part justement si on était obligés (ofrom)

L’objet visé par ça n’est cependant pas toujours aussi clairement identifiable à travers le contexte linguistique. Ci-dessous, ça renvoie vraisemblablement à la tâche de répondre au téléphone sollicitée par le locuteur, ou, éventuellement à sa demande de faire, autrement dit à l’acte de langage rapporté (cf. la notion de deixis textuelle, supra Ch.I §4.3) :

(262) ouais il serait capable de tout faire si il s’investissait un peu plus | _ | non c’est juste que | _ | genre euh y a le téléphone qui sonne je lui dis ben prends | _ | pis euh | _ | ça lui fait chier ou bien euh | _ | genre on doit aller faire un dépannage | _ | il me dit ouais mais je sais pas comment faire (ofrom)

Le pronom ça peut également se rapporter à un sous-graphe de plus grande « envergure » en M, comme une série de péripéties :

(263) ben moi j’étais au stade j’ai vu j’étais juste derrière celui qui a jeté la torche | _ | alors tu te dis super tu sais le gars super intelligent qui a tout compris | et allez tiens si on jetait une torse une torche sur le gardien adverse hein | _ | et pis donc il balance sa torche après | _ | comme c’est un grand courageux ← 256 | 257 → il va se planquer dans les gradins pis ça a provoqué une bagarre | entre les groupes et les ex/ les ex groupe (ofrom)

Le pronom fonctionne ici de manière résomptive215 (Maillard 1989 : 61), résumant toute une séquence narrative, à propos de laquelle la locutrice prédique la conséquence (ça a provoqué une bagarre). La succession des énoncés peut donner l’impression que leurs contenus sont mis bout à bout dans M, ainsi engrangés au fil du discours et potentiellement disponibles pour les opérations de pointage. Mais il ne faut pas oublier que les procès ne font pas que s’accumuler : ils se combinent par diverses relations (temporelles, causales, oppositives, etc.) et peuvent aboutir à des sous-graphes inanalysables, des représentations au contenu partiellement implicite et aux contours vagues émergeant de nombreux inputs.

Ci-dessous, un locuteur raconte son séjour aux États-Unis et son intégration difficile, faute de moyens linguistiques suffisants :

(264) c’est vrai que pendant | _ | %216 | _ | un bon mois | _ | j’ai pas vraiment compris ce qu’on me racontait | _ | alors c’est ça peut paraître long | surtout que j’étais pas en cours en même temps que les gens | _ | et j’étais là pour faire mon travail de diplôme donc euh | du coup euh j’avais déjà je voyais déjà peu de monde | _ | euh la personne que je voyais le plus c’était le concierge | de l’institut | _ | qui n’avait qu’une dent | _ | et qui parlait euh | _ | c’était un peu particulier ouais | _ | alors je l’ai pas compris lui pendant | pendant un an et demi au moins il me parlait tous les jours euh | il venait fumer sa clope avec moi et pendant ouais | pendant un an et demi j’ai pas compris ce qu’il m’a raconté | _ | c’était sympa (ofrom)

Dans les deux prédications en c’était, le pronom ce renvoie vraisemblablement au résultat global des éléments rapportés par le locuteur217, dont on peut inférer l’incongruité en mobilisant des compétences d’interprétation adéquates : il capte la conjonction de divers éléments, à ← 257 | 258 → savoir le défaut de ressources linguistiques du locuteur, sa solitude, sa rencontre avec un personnage atypique qui deviendra son compagnon malgré la barrière de la langue, etc. Le pronom ce permet ainsi d’évoquer grossièrement le bilan de ces ingrédients divers, qu’on ne peut ramener à une simple addition d’éléments.

2.1.2.4 ça renvoie à une quantité

Le pronom conjoint ça se montre encore productif en contexte d’« estimation quantitative » (Maillard 1989 : 70), à travers des formules comme ça fait…, ça donne…, c’est… :

(265) les gens qui sont vraiment ce qu’on appelle des | _ | pratiquants c’est dix-huit pour cent | _ | et puis y a ce qu’on appelle les laïcs ça fait environ | treize quatorze pour cent (ofrom)

En (265), ce et ça s’interprètent comme le résultat d’un calcul, en l’occurrence, des proportions.

2.2 ça disjoint

Nous nous penchons dans cette section sur deux situations : la référence du pronom ça en position de complément, dont le fonctionnement référentiel est en partie semblable aux emplois référentiels de ça conjoint. Et nous envisageons ensuite le fonctionnement référentiel de ça en position détachée, où il apparaît tirer totalement parti de sa valeur token-réflexive, mise au service d’effets d’intensité ou de contraste.

2.2.1 ça complément

Dans la mesure où le fonctionnement référentiel de ça complément n’est pas si différent du ça clitique référentiel, nous nous limitons à illustrer quelques situations caractéristiques.

Outre son affinité avec les objets de type procès, ça complément peut également référer résomptivement à un objet indiscret, constitué de nombreux ingrédients hétérogènes : ← 258 | 259 →

(266) [à propos de la conduite automobile en Australie] donc euh la voiture c’est c’est quelque chose d’assez indispensable | _ | d’ailleurs euh ils peuvent | _ | avoir leur permis | _ | à seize ans | _ | mais ça pose d’énormes problèmes […] ils ont ils avaient tendance à tous avoir des voitures de sport | _ | et y avait enfin | _ | un taux de mortalité dingue […]avec les kangourous qui traversent la route rien à voir euh ça aide pas non plus | _ | t’as meilleur temps218 de pas aller trop vite | _ | mais alors maintenant ils ont instauré des nouvelles lois | genre euh ils ont pas le droit d’avoir de trop grosses cylindrées | _ | heureusement | _ | euh | _ | ils ont pas le droit d’être plus que deux dans une voiture après neuf heures le soir | _ | pour pas qu’ils euh | _ | enfin pas qu’ils aillent faire la foire euh | _ | à plusieurs remplir une voiture y en a un qui | _ | conduit qu’il boive ou qu’il boive pas euh | _ | à seize ans tu rentres à une heure du matin t’es fatigué euh | t’as les copains qui te poussent à aller vite enfin c’est aussi le truc à faire des conneries | _ | mais euh | _ | bon voilà ils ont mis des restrictions par rapport à ça (ofrom)

On interprète ça, dans ce contexte récapitulatif (noter le bon voilà), comme renvoyant globalement à la situation problématique des jeunes conducteurs en Australie dont le détail a été préalablement rapporté.

Le pronom complément peut référer à un objet dont la dénomination lexicale fait momentanément défaut (cf. aussi (222)) :

(267) quand on va dans un musée | y a beaucoup de choses tandis que là | ouais | là | _ | quand je vais voir justement ces | _ | euh comment on appelle ça l/ les vernissages | oui | comme ça | _ | mais | oui | bon ils sont | _ | souvent plusieurs | _ | ouais | y a | _ | très très peu de choses (ofrom)

On rencontre également des ça compléments portant réflexivement sur l’énonciation en cours, comme dans l’exemple suivant où il réfère à l’un de ses aspects para-verbaux, à savoir la hauteur de la voix de la locutrice :

(268) le petit garçon qui chantait en soprano il est reparti de chez moi euh | _ | avec une voix comme ça | _ | et pis vraiment euh et il était très content (ofrom)

Le pronom ça apparaît dans une structure comparative où la locutrice, enseignante de chant, contrefait sa voix en en réduisant sensiblement la ← 259 | 260 → fréquence, sur le segment avec une voix comme ça pour imiter celle de l’élève devenu grand. A noter la productivité de la séquence comme ça à l’oral spontané, qui peut fonctionner comme l’expression de la simple approximation (quantitative, comme ci-dessous, ou lexicale) (Béguelin 2016, Corminboeuf 2016) :

(269) et puis ben voilà ça fait quoi une dizaine d’années douze ans comme ça ben | _ | je suis partie là-dedans (ofrom < ibid.)

Dans cet exemple, il n’y a pas lieu de restituer analytiquement les éléments de la comparaison219 : le syntagme comme ça sert simplement à mitiger la durée indiquée, à la manière d’un adverbe d’approximation (e.g. environ, à peu près, etc.).

Dans le domaine de l’estimation quantitative, Maillard (1989 : 70) rapporte, dans des contextes commerciaux, l’usage d’expressions confirmatives comme c’est (bien) ça, où ça disjoint renvoie au montant demandé. L’expression peut également servir à « l’appréciation qualitative », par exemple d’une expérience perceptive :

(270) [un chef de chœur à ses choristes] c’est pas encore tout à fait ça (ibid.)

Le pronom clitique c’ renvoie au résultat effectif de l’interprétation, tandis que le pronom attribut désigne le résultat souhaité, entre lesquels le locuteur signale l’écart qualitatif.

2.2.2 ça détaché

Le pronom ça disjoint intervient régulièrement en position détachée, où il se voit redoublé par un ça clitique en position sujet ou un autre pronom en position objet220 : ← 260 | 261 →

(271) il faut euh il faut pas regarder les hommes | _ | ou alors si on les regarde il faut pas les voir il faut avoir le regard qui passe à travers | _ | ça ça marche assez bien mais | _ | on n’a pas forcément l’habitude en Suisse (ofrom)

(272) peut-être que je faisais pas bien la vaisselle c’est un truc que je détestais faire | _ | mais euh | _ | mais à la base j’étais pas là pour ça j’étais là pour m’occuper de sa fille pis ça je le faisais très bien (ofrom)

Dans ces exemples, ça renvoie respectivement à un comportement (271) et à une activité (272). En tant que pronom accentué, il exploite ici pleinement sa valeur token-réflexive, responsable d’un véritable geste ostensif éventuellement accompagné d’un effet contrastif (274) (cf. supra sur les pronoms disjoints Ch.I §4.4), qui apparaît moins manifeste si le clitique est employé seul :

(273) ou alors si on les regarde il faut pas les voir il faut avoir le regard qui passe à travers | _ | ça marche assez bien (exemple modifié à partir de (271))

(274) j’étais pas là pour ça j’étais là pour m’occuper de sa fille pis je le faisais très bien (exemple modifié à partir de (272))

Cet acte d’ostension marqué ne présente pas de contraintes référentielles particulières. Outre la référence aux procès illustrée ci-dessus, ça détaché renvoie aussi volontiers à un objet mal délimitable, ci-dessous, une étape d’un exposé scientifique, comme l’illustre cet exemple de Maillard (1989) :

(275) […] alors ça, c’étaient nos constatations sur le terrain socio-linguistique (ibid. : 61)

Il est également compatible, dans cette position, avec la référence humaine :

(276) Yves Montand, ça c’était un chanteur ! (Leeman 1994 : 146)

(277) et pis y avait donc euh les enfants y avait | #221 | _ | la fille | _ | et pis | # | _ | pis ça c’était des enfants que monsieur | # | avait adoptés qui étaient à son frère ← 261 | 262 →

On voit à nouveau que lorsqu’on veut ranger un référent dans une catégorie ad hoc, c’est à ça qu’on recourt (cf. supra §2.1.1).

A la faveur de sa nature foncièrement ostensive, ça détaché est productif dans la désignation d’éléments de la situation ambiante (cf. avec les emplois clitiques supra (232), (255)), comme ci-dessous où la locutrice est en train de montrer les photographies d’un mariage à son allocutaire :

(278) ça c’est dans l’église des Invalides, ça c’est la à la maison ici. (pfc)

La désignation peut concerner un aspect de l’énonciation elle-même :

(279) L1 : je me suis souvent posé la question | est-ce qu’y a ce est-ce qu’on rencontre ce phénomène est-ce que par exemple tu lui montres un exercice | _ | lui il aura tendance à il va peut-être ne pas comprendre ce qu’il doit faire corporellement mais il va essayer de | copier un petit peu euh le son qu’il a entendu | _ | euh est-ce que |

L2 : alors ça c’est c’est un c’est une question absolument pertinente (ofrom)

La cible de ça, au vu de sa prédication, constitue autant l’objet du dire que l’acte locutoire lui-même.

L’extrait suivant, qui implique un discours rapporté direct, montre que la limite traditionnelle tracée entre sources verbale et situationnelle est problématique (cf. supra l’exemple (177)) :

(280) [la locutrice raconte la façon dont elle a illustré sous forme de schéma les problèmes que se créait une amie] j’ai dit parce que tu t’es mis des bâtons dans les roues toute seule | _ | oui |tu t’es fait une montagne pour rien | _ | et pis là elle me regarde elle me dit oui | _ | et j’ai dit mais ça | _ | ça là cette montagne ce mur fais | _ | une croix dessus (ofrom)

La répétition disjointe de ça désigne un objet déjà préalablement introduit par des moyens verbaux (des bâtons dans les roues, une montagne). Mais dans le discours direct reproduit, l’objet incriminé est convoqué gestuellement, il fait l’objet de six pointages successifs (ça, ça, là, cette montagne, ce mur, dessus) chacun accompagné de proéminences prosodiques produites avec une scansion rythmique remarquable. L’acte d’ostension est plus qu’insistant, se manifestant à plusieurs niveaux (parole, gestes, ← 262 | 263 → dessins). D’ailleurs, l’enregistrement capte le bruit répété (sur croix et dessus) de ce qui pourrait être le choc d’un doigt ou autre objet sur une surface dure. La locutrice est véritablement en train de mimer cette énonciation antérieure (cf. aussi (232) supra). L’interaction des divers apports contextuels (verbaux, gestuels, iconographiques) ainsi que l’imbrication des énonciations hôte et rapportée illustrent ainsi bien les difficultés qu’il y a à vouloir distinguer la nature de ces inputs.

En somme, ce qui nous paraît significativement différent entre les structures à redoublement avec ça détaché et les structures sans redoublement222, c’est l’acte de confirmation référentielle qu’opère le geste ostensif avec ça détaché sur la validité du référent en M, là où la présence du seul clitique peut consister en une référence par défaut : ça détaché contribue ainsi à augmenter la saillance cognitive de l’objet désigné.

2.3 Bilan sur les emplois de ça

Pour la majorité des emplois de ça, la nature conjointe ou disjointe du pronom n’a pas de conséquence sur le fonctionnement référentiel : au vu de sa sous-spécification et du défaut de trait de catégorisation référentielle, ça s’illustre dans un éventail de références, que les objets soient dépourvus de dénomination ad hoc, appréhendés de manière non strictement individuée ou qu’ils se montrent ouverts à de nouvelles catégorisations. On peut néanmoins relever deux aspects sur lesquels pronom disjoint et pronom conjoint divergent : sauf dans des lexies particulières à pointeur démotivé, le pronom disjoint exploite toute sa potentialité référentielle ; à cet égard, en particulier en position détachée, il met en œuvre un véritable geste ostensif qui contribue à consolider la place cognitive du référent dans la mémoire discursive (supra §2.2.2). D’autre part, l’occurrence de ça dans les structures dites « impersonnelles » concerne exclusivement ça conjoint (supra §2.1.2). Dans ces ← 263 | 264 → emplois, la valeur référentielle de ça s’estompe à la faveur d’une mise en avant du procès exprimé par le verbe.

3. Les emplois de tout ça

3.1 Le quantificateur tout

Dans le syntagme tout ça, tout fonctionne comme prédéterminant (Grevisse & Goosse 2011 : §638) devant ça disjoint, celui-ci occupant une position de SN :

toutela compagnie
toutle reste
toutesles choses
toutça

Le quantificateur tout exprime la totalité ou l’exhaustivité, qu’il s’agisse d’une « absence d’exception » (= lat. omnis) lorsque tout s’applique à une classe ou du caractère « entier » (= lat. totus) quand il concerne un individu (Grevisse & Goosse 2011 : §638). Pour rendre compte de la première conception (omnis), on parle généralement de quantification universelle. Kleiber (1998) formule deux conditions à l’égard de l’appréhension de la totalité par tout :

[…] tout, parce qu’il indique la totalité, nécessite d’une part, un domaine de quantification borné et d’autre part une structuration interne partitive de ce domaine. (ibid. : 90)

Aux yeux de Kleiber, envisager soit une entité dans sa totalité, soit des entités dans leur totalité, implique la délimitation de l’ensemble envisagé :

(281) J’ai mangé toute la saucisse (Kleiber 2011 : 143)

(282) J’ai mangé toutes les saucisses (ibid.) ← 264 | 265 →

(283) J’ai mangé toute une saucisse (ibid.)

(284) *J’ai mangé toute de la saucisse (ibid.)

Le dernier exemple montre que le quantificateur est incompatible avec le déterminant partitif exprimant le caractère non délimité du référent. D’autre part, la totalité implique que l’ensemble se compose de parties, à savoir les occurrences de N pour une classe223 (282) ou des subdivisions internes pour un individu singulier (281), (283). Enfin, Kleiber ajoute que contrairement à tout N distributif (e.g. dans tout homme est mortel), tout SN donne lieu à une saisie externe de la totalité, d’où une exhaustivité perçue de manière collective et non distributive224.

Il nous semble que quelques aspects de cette conception méritent d’être nuancés. La plupart des études sur tout SN se concentrent essentiellement sur son occurrence avec des SN définis et donnent à penser que l’ensemble exhaustivement perçu comporte des éléments homogènes et dénombrables, par analogie à la notion mathématique d’ensemble. Le cas de tout ça, soulève à cet égard un « paradoxe » intéressant, car le marqueur se montre susceptible de renvoyer à des sous-graphes (ou réseaux référentiels) mal délimités en M. D’autres expressions avec tout posent également problème à cette approche :

(285) « Elle » avait aussitôt abordé l’Indienne qui rasait les murs et, après une brève lecture de son regard noir en amande, l’avait embrassée chaleureusement, en guise de bienvenue : « Tu peux me demander tout ce que tu veux ! » avait-elle souri sous les spots, comme si le monde était aussi grand. (Férey, C., Mapuche, 2012 < Frantext)

Cet exemple montre également la difficulté de dénombrer les éléments de manière exhaustive, comme ceux-ci sont en quantité manifestement indéfinie. Il en va encore de même ci-dessous, au vu de l’application de l’opérateur tout à une notion réputée infinie : ← 265 | 266 →

(286) Tous les nombres premiers sont impairs à l’exception de 2 (web, <http://education.toutcomment.com>, consulté le 16.09.2016)

Schnedecker (2008) signale un autre contexte où tout met à mal la dénombrabilité et l’exhaustivité du domaine. Il s’agit de son emploi pronominal, qui se rapproche selon l’auteur d’un terme massif, du fait qu’il se combine avec les marqueurs ad hoc : le partitif de, l’anaphore par en, le quantifieur un peu de, dont nous fournissons une illustration ci-dessous :

(287) Que nous conseillez-vous ? Un menu pour les bons clients ? Ah ! Préparez-nous l’assiette du chef, ce que vous voulez, je vous fais confiance. Avec un peu de tout, très bien. (Mréjen, Eau sauvage, 2004 < ibid. : 2165)

Selon Schnedecker, l’absence de N restreignant son domaine rend celui-ci « ouvert, hétérogène et massif » (ibid. : 2169). Elle relève également sa disposition à la récapitulation :

(288) À cause de haut-parleurs, c’est la musique qui vous attire, et puis, plus près, voilà les paroles, dialogues et bruitages, l’histoire. On entend tout. (Bon, Mécanique, 2001 < ibid. : 2162)

Dans ce cas, il va de soi que la référence de tout englobe les éléments énumérés. Mais elle s’ouvre à d’autres possibilités référentielles. Selon Schnedecker, le fait que tout pronominal puisse référer à des entités factuelles, contrefactuelles ou potentielles empêche la réalisation effective du parcours du domaine de quantification. La solution choisie est de considérer le parcours en question non pas comme exhaustivement réalisé, mais comme seulement virtuellement ébauché ou simulé.

Nous préférons considérer pour notre part que l’ensemble évoqué par tout SN est à interpréter non pas au sens mathématique, mais qu’il recouvre plus généralement une classe-objet (Grize 1990, cf. supra Ch.III §2.3) dont les éléments ne sont pas obligatoirement homogènes, discrets ou dénombrables. C’est en tout cas ce que suggère l’emploi de tout ça, comme on va le voir.

Venons-en aux différents contextes d’apparition de la séquence tout ça : celui-ci peut se retrouver en relation de dépendance grammaticale avec son entourage ; on le trouve aussi en position détachée, redoublé ← 266 | 267 → par un pronom clitique ; il peut encore fonctionner comme apposition ; et pour finir, il apparaît en clôture d’énumération.

3.2 tout ça régi

Au niveau micro-syntaxique, il peut occuper toutes les places régies dévolues aux SN, comme ci-dessous en position de régime direct d’un verbe :

(289) Aussi on l’aimait et, les jours de réjouissance, nombreux étaient les compères qui se pressaient autour de lui, heureux d’entendre ses calembredaines, ses histoires, ses drôleries, les provoquant au besoin, et le ramenant, sans en avoir l’air, aux sujets de conversations qu’il préférait. Ou bien ils commentaient ses récits d’un petit clignement d’yeux à l’adresse de la société, comme pour en faire valoir la saveur, toute la verve rare et puissante. Sacré Poloche, on ne savait pas où il allait chercher tout ça ! (Moselly, E., Terres lorraines, 1907 < Frantext)

Dans cet exemple, tout ça fonctionne non seulement de manière résomptive mais suggère même plus que les référents préalablement introduits. En outre, il participe, à la faveur de son caractère token-réflexif, à l’expression d’un discours indirect libre rendant compte de l’expérience d’auditeur du narrateur.

3.3 tout ça détaché

Le segment tout ça peut apparaître comme élément détaché, redoublé par un pronom, ici le clitique ça en position sujet :

(290) parce qu’on avait en général huit vaches | _ | le mulet | _ | deux deux chèvres | _ | et souvent | | un ou deux moutons | _ | et tout ça ça mange | _ | il faut emmagasiner du foin pour tout l’hiver

Dans ce cas, tout ça englobe notamment les objets préalablement introduits, mais envisage ouvertement le détail de cet ensemble avec une certaine latitude (en général, souvent, un ou deux). ← 267 | 268 →

A noter qu’on trouve sans problème des détachements dans l’écrit littéraire :

(291) [Yersin, un médecin suisse, est en fonction en Indochine] Yersin hésite, parce qu’il craint de devoir se mettre en règle un de ces jours avec les autorités françaises. Il a sollicité sa naturalisation et depuis n’a jamais effectué son temps sous les drapeaux. Mais tout ça pour lui c’est fini. C’est son ancienne vie. (Deville, P., Peste et Choléra, 2012)

Le syntagme tout ça récapitule les préoccupations du personnage à l’égard de sa situation irrégulière, mais semble suggérer en même temps l’existence d’autres tracas implicites, tout en participant, là aussi, à l’expression d’un discours indirect libre.

3.4 tout ça appositif régissant un circonstant

Le syntagme tout ça se retrouve également dans une position qu’on pourrait analyser comme appositive, y régissant un complément subséquent :

(292) ben euh ben même si t’es juste financièrement tu peux t’inscrire et pis on t’envoie | et pis sinon t’as la possibilité d’imprimer chez toi les documents et puis euh | _ | et pis au moins la secrétaire elle est pas obligée de passer deux semaines avant euh | _ | plein d’heures à la photocopieuse euh | _ | enfin voilà | _ | tout ça pour dire | _ | que euh je suis très contente de cette commission parce que on parle vraiment de | _ | moi j’aime bien tout ce qui est euh | _ | systèmes électoraux (ofrom)

Dans l’exemple ci-dessus, tout ça fonctionne en apposition d’une succession d’énoncés dont la délimitation syntaxique se montre par ailleurs indécise. La séquence tout ça pour dire illustre bien l’exploitation argumentative de tout ça en contexte récapitulatif (cf. enfin voilà) qui consiste à mettre fin au développement précédent dans le but d’introduire la conclusion jugée pertinente. On retrouve le même schéma ci-dessous, produisant des rendements discursifs analogues :

(293) donc on travaille beaucoup en interdisciplinarité | avec des ergothérapeutes des physiothérapeutes des assistantes sociales | _ | des diététiciennes | _ | ← 268 | 269 → donc on a plusieurs corps de métiers | _ | il faut déjà qu’on trouve une harmonie entre nous entre des cultures bien différentes | _ | et tout ça pour converger vers un vers une personne dans le but de la maintenir à domicile (ofrom)

Dans l’exemple précédent, tout ça permet de récapituler le développement pour introduire la finalité du propos. Le complément introduit par le biais de tout ça n’exprime cependant pas toujours la finalité. Il illustre toutes sortes de fonctions circonstancielles, par exemple ci-dessous la caractérisation d’une manière de parler :

(294) Alors ma mère se levait, s’approchait du fauteuil, désignait les arrivées de gaz, de chaque côté de la glace, et entamait un petit cours d’hygiène d’où il ressortait que j’étais une enfant, que bien souvent la clientèle adulte est porteuse de germes et que, de toute façon, les becs de gaz n’étaient pas là pour les chiens. Tout ça avec une politesse exquise. Puis elle allait se rasseoir. (Signoret, S., La nostalgie n’est plus ce qu’elle était, 1976< Frantext)

Dans cet exemple tiré de l’écrit littéraire, tout ça enchaîne comme auparavant sur un développement, ici à la suite d’un discours narrativisé.

Enfin, l’exemple suivant nous permet de faire la transition avec la dernière partie de la section, car il illustre un cas de tout ça enchaînant sur une liste, tout en servant de relais à l’expression d’une cause :

(295) alors, tu aurais étudié six ans, tu aurais été au collège, tu aurais été au gymnase, tu m’aurais coûté tant d’argent, tout ça… (il répéta le mot), tout ça pour des enfantillages ! (Ramuz, F., Aimé Pache, peintre vaudois, 1911 < Frantext)

La première occurrence de tout ça peut dans un premier temps être interprétée comme une particule d’extension de la liste (cf. ci-après). Mais le prolongement de la structure dément cette analyse et en fait un élément recteur à l’instar des exemples précédents, servant à introduire une cause, ici sur le ton du reproche. ← 269 | 270 →

3.5 tout ça dans les listes

On relève enfin un dernier contexte d’occurrence pour tout ça, la configuration de liste, principalement en dernière position de l’énumération225 :

(296) Et ça se fait comment que l’internet est arrivé si tard en France ? Parce que en général la France est un pays qui adore le progrès, la technique, les avions tout ça. Alors, euh, pourquoi c’était pas comme ça pour l’internet ? (pfc)

Dans cet extrait, tout ça intervient à la suite d’éléments lexicaux occupant la position de complément d’objet direct du verbe adore. On est en droit d’invoquer, comme dans ses autres emplois, un fonctionnement résomptif : il comprend, dans sa référence, les objets mentionnés dans le cadre de l’énumération qu’il clôt. Mais comme dans les cas précédents, il fait bien plus que ça : tout en se présentant comme constituant postiche de la liste (cf. supra Ch.IV §2.3), il signale justement qu’il y a davantage à considérer que les ingrédients explicitement listés : il pousse l’interlocuteur, en simulant une certaine connivence, à envisager une classe-objet hétéroclite dont il révèle l’ampleur.

3.6 Bilan sur les emplois de tout ça

Dans tous ses emplois, le syntagme tout ça a pour vocation de renvoyer à une classe-objet floue, i.e. dont les membres hétérogènes sont inférables à des degrés de certitude divers, à laquelle appartiennent pour sûr certains membres explicitement introduits en amont. Il semble donc cumuler une fonction résomptive et « extensible ».

Néanmoins, nous avons décidé de restreindre la suite de notre investigation au dernier contexte d’occurrence de tout ça – la configuration de liste – pour plusieurs raisons : contrairement aux premiers ← 270 | 271 → contextes de tout ça que nous n’avons pas eu de peine à rencontrer à l’écrit « travaillé », la position de fin de liste y figure plus rarement. Nous l’y avons relevé ponctuellement, mais presque exclusivement dans des discours directs ou des écrits à la première personne :

(297) Je dis là des choses très négatives sur moi, mais je n’ai pas du tout l’esprit Mai 68. Je ne partage pas du tout cette utopie révolutionnaire, la poésie dans la rue, tout ça. J’ai horreur de la « fête », ça ne m’intéresse pas. Je suis un homme d’ordre ! (Grenier, C., La vie possible de Christian Boltanski, 2007 < Frantext).

Si nous nous tournons vers sa variante « prestigieuse » tout cela (cf. supra Ch.IV §3.3.1), on constate une semblable retenue en position de liste à l’écrit226, alors que les trois autres contextes y sont bien représentés227. ← 271 | 272 →

Tout porte ainsi à croire que l’occurrence de tout ça dans les listes est assez spécifique de l’oral spontané (Bilger 1989, Ferré 2011, Secova 2014), ou du moins, des genres de l’immédiat, où il commute, non pas tant avec des SN comme dans les autres environnements syntaxiques, mais plutôt avec des particules d’extension de liste, comme et cetera. Cette différence de paradigme nous pousse dès lors à explorer en détail son fonctionnement référentiel dans cette configuration et le développement des rendements pragmatiques et interactionnels qui l’accompagne.

4. Etude de tout ça dans les listes à l’oral228

Comme on vient de l’évoquer, le marqueur tout ça intègre un paradigme de marqueurs d’extension de liste, parmi lesquels on peut mentionner et cetera, et ainsi de suite, et autres N, et compagnie, et consorts, et tout (et tout), et tout le toutim / le tremblement / le reste / le tralala / le bastringue, etc.), (et) patati et patata, (et) machin, ou comme ça, SN comme ça, ou n’importe quoi, etc. Des études sur d’autres langues attestent l’existence d’une catégorie semblable229 qui a reçu plusieurs dénominations : generalized list completers (Jefferson 1990, Selting 2007), set-marking tags (Ward & Birner 1993), general extenders (Overstreet 1999, Secova 2014). En français, elle reçoit les noms de particules d’extension (Dubois 1993, Ferré 2011) ou encore de clôtureurs (Kahane & Pietrandrea 2012).

Malgré la diversité des formes possibles, ce sont les marqueurs et tout, (et) tout ça, et et cetera230 qui dans l’ensemble, sont les mieux ← 272 | 273 → attestés à l’oral dans les relevés des travaux antérieurs récents (Ferré 2011, Secova 2014, Secova 2017) et dans les bases que nous avons examinées. Figurent également en bonne place, quoique dans des proportions plus faibles, les variantes en comme ça du type (ou) truc(s)/chose(s) comme ça, le cas de (et/ou) machin231 ou encore la forme nanana232 (Secova 2017). Quant aux autres marqueurs, ils semblent intervenir de manière beaucoup plus ponctuelle, voire pas du tout pour certains, dans les bases de données examinées233. Si notre objet d’étude principal est tout ça, il nous arrivera de le mettre en perspective avec et tout, au vu de leur parenté morphologique (quantificateur de totalité) et d’un fonctionnement pragmatique très proche :

(298) alors on s’arrêtait quand on voulait euh | _ | quand ça nous plaisait et tout (ofrom)

La séquence tout ça est elle aussi régulièrement, mais non systématiquement, précédée du coordonnant et :

(299) bon ben ça pose des problèmes de mainten- enfin de maintenance euh de de mise à jour et tout ça euh voilà (pfc)

On peut signaler que l’on trouve, de façon éparse, d’autres coordonnants devant tout ça :

(300) Non, même au Canada, on peut aller, si on va à Vancouver ou en Californie ou tout ça234 ouais. (pfc) ← 273 | 274 →

(301) Moi, ça serait plutôt le tricot, la couture, la broderie, tout ce qui est féminin dans le fond hein. Mais pas tellement des loisirs autrement, de, ni dans le sport, ni tout ça. (pfc)

Enfin, mentionnons la possibilité d’occurrence d’un tout « pronominal » non précédé d’un coordonnant :

(302) c’est, c’est, c’est par rapport à la mutuelle euh bon tout et comme ici en plus il a il a changé de de domicile (pfc)

L’analyse comme marqueur d’extension du morphème tout isolé reste néanmoins beaucoup plus difficile à identifier que les autres.

Cette section est envisagée de la manière suivante : nous proposons un aperçu des travaux existants sur les marqueurs d’extension et en particulier sur tout ça (§4.1). Après quelques précisions sur les données (§4.2), nous nous penchons sur la configuration de liste – étudiée sous les angles syntaxique, prosodique, sémantico-pragmatique et interactionnel – configuration qui offre un moule particulièrement propice à l’émergence des marqueurs d’extension (§4.3). Nous nous intéressons ensuite en détail au fonctionnement respectivement référentiel (§4.4) puis pragmatique de tout ça (§4.5).

4.1 Travaux antérieurs

4.1.1 Les particules d’extension

Les particules – ou marqueurs – d’extension ont pour caractéristique de figurer en clôture de syntagme ou de clause, marquant à cet égard la référence à l’ensemble auquel appartien(nen)t entre autres le ou les membre(s) ainsi introduit(s) en amont (Dubois 1992, Overstreet 2005). Ils sont souvent composés d’un coordonnant (facultatif), d’un quantifieur ou d’une marque de comparaison (facultatifs) et d’un N général. Leur usage est en outre reconnu comme un procédé fondamentalement interactionnel véhiculant une fonction interpersonnelle créatrice d’effets d’intersubjectivité et mettant en œuvre des stratégies de politesse ou d’atténuation (Overstreet 1999). Les particules d’extension sont vues ← 274 | 275 → comme des manifestations typiques de la langue parlée spontanée, bien qu’elles soient également attestées, dans des proportions bien plus faibles, à l’écrit formel (Secova 2014). A cet égard, elles sont perçues, sans surprise, comme des défauts de langage dans l’opinion collective, jugées imprécises et dépourvues de sens (Dines 1980).

Etant donné les fonctions typiquement pragmatiques qu’elles sont susceptibles de développer et leur sens plus procédural que référentiel, on les ramène généralement à la catégorie des marqueurs discursifs (ou pragmatiques) (Dubois 1993, Overstreet 1999), le seul critère qui les en distingue étant leur position contrainte (position terminale d’un syntagme).

4.1.2 tout ça particule d’extension

En ce qui concerne plus particulièrement le marqueur (et) tout ça en français, Bilger (1989) s’y intéresse dans le cadre de l’approche pronominale du GARS. Remarquant qu’il est susceptible de clore un paradigme de réitérations lexicales, elle souligne toutefois le caractère implicite de la liste entamée, dont la (ou les) réalisation(s) lexicale(s) donne(nt) un indice sur le champ sémantique à inférer. En comparant la présence avec l’absence du coordonnant et, elle distingue un effet de sens respectivement additif vs appositif et englobant pour le second (ibid. : 100–101).

Secova (2014) compare les différents types de marqueurs d’extension en français dans trois corpus distincts, afin d’y étudier les facteurs diachronique et générationnel sur leur distribution. Dans son propre corpus de jeunes adultes parisiens enregistrés dans les années 2007–2009, c’est clairement la variante et tout qui est la plus fréquente (76%), suivie à égalité de tout ça235 (4%), machin (4%) et truc(s) comme ça (4%), le reste des occurrences se répartissant entre huit autres formes. Dans le corpus CFPP des années 2000, dont les locuteurs sont issus de toutes les catégories d’âge, et cetera est le mieux représenté (28%), suivi de et tout (22%), tout ça (16%) et et tout ça (9%), parmi 28 types de marqueurs attestés. Enfin, le dernier corpus utilisé (Beeching 1980–1990), composé ← 275 | 276 → d’enregistrements de locuteurs français d’âge variable également, indique tout ça comme la variante préférée236 (33%), suivie d’et cetera (18%), d’et tout (10%) et choses comme ça (10%), parmi 16 formes utilisées. Dans son travail de (2017), Secova adopte une visée contrastive dans le cadre du corpus Multicultural London English – Multicultural Paris French (2010–2014)237. L’enjeu est de comparer les conditions sociolinguistiques des marqueurs d’extension et tout et and stuff respectivement chez les locuteurs parisiens et londoniens, en examinant pour chaque langue l’usage qu’en font différents groupes d’âge (adolescents vs +60 ans) afin d’y observer le cas échéant des différences générationnelles et des indices de changement linguistique. Comme dans (2014), elle constate une prédominance d’et tout chez les jeunes (16–19 ans) (62%), devant tout ça238 (10%) et nanana (7%). Parmi les locuteurs plus agés (sous-corpus issu de CFPP), et cetera apparaît le plus productif (39%), suivi d’et tout (21%), puis tout ça239 (14%).

Les travaux de Secova mettent en lumière la préférence pour et tout des jeunes dans les corpus les plus récents (confirmée également par un sous-groupe de jeunes dans CFPP) au détriment de la forme tout ça, prédominante pour sa part parmi toutes les catégories d’âge dans le corpus Beeching, le plus ancien. A noter que dans ses relevés, Secova fait de et tout ça et tout ça deux catégories distinctes, alors qu’en réunissant les deux variantes, on obtiendrait un classement différent : dans CFPP, (et) tout ça se situerait de la sorte en 2e et non en 3e position. Sensible à la prédominance et à la vitalité d’et tout chez les jeunes et dans les bases récentes, Secova s’y intéresse donc de plus près et dégage les diverses fonctions pragmatiques qu’il assume (rôle de ponctuant, d’intensificateur ou à l’inverse de mitigateur, mise en œuvre de stratégies argumentatives, etc.). Au vu de ces indices, l’auteur soutient l’hypothèse d’un processus de grammaticalisation le concernant, se traduisant par un blanchiment sémantique et la diminution de sa valeur référentielle, au profit d’un fonctionnement pragmatique, dont ← 276 | 277 → le stade le plus abouti est celui de ponctuant du discours. Au contraire, elle considère la variante tout ça comme conservant un fonctionnement plus référentiel, qui maintient l’indication de l’extension d’un ensemble.

4.1.3 Bilan

Ce bref exposé des travaux antérieurs appelle plusieurs commentaires et nous conduit à préciser nos positions.

D’une part, des réserves peuvent être émises à l’égard de la notion de marqueur discursif (aussi appelé marqueur pragmatique), dont voici une définition couramment citée :

A pragmatic marker is defined as a phonologically short item that is not syntactically connected to the rest of the clause (i.e., is parenthetical), and has little or no referential meaning but serves pragmatic or procedural purposes (Brinton 2008 : 1)

Pour le français, on retient dans cette catégorie, selon leur contexte d’occurrence, des items aussi variés que ben, enfin, donc, quoi, tu vois, tu sais, voilà, en fait, etc.

Le problème que pose ce genre de définition est que les caractéristiques qui sont attribuées aux marqueurs240 ne sont pas spécifiques aux éléments invoqués : elles s’appliquent en effet à toutes sortes d’autres items de la langue. Par exemple, le critère de réduction phonétique se retrouve dans je sais > j’sais > chsais > chais, sans pour autant qu’on traite celui-ci comme un marqueur discursif, contrairement à certains emplois de tu sais > t’sais. Il en va de même concernant le critère de mobilité syntaxique, qui caractérise toutes sortes de constituants divers (circonstants, adverbes d’énonciation, appositions, verbes recteurs faibles, etc.). Ainsi, malgré un vague faisceau de propriétés communes, celles-ci ne peuvent être rigoureusement tenues pour définitoires. On a par ailleurs souvent reproché le caractère « fourre-tout » de la catégorie (Kerbrat-Orecchioni 2005 : 49), mettant dès lors sérieusement en cause sa pertinence. Aussi préférons-nous nous passer de la notion, ← 277 | 278 → sans toutefois nier le fonctionnement pragmatique des items qui nous intéressent. Précisons que nous reconnaissons à l’inverse une classe de marqueurs d’extension, pour autant qu’on y fasse entrer des éléments partageant la même distribution.

D’autre part, des réserves peuvent être formulées à propos du cadre théorique de la grammaticalisation adopté par Secova (2014, 2017), qui comporte en effet plusieurs postulats discutables, parfois contradictoires (Béguelin, Corminboeuf & Johnsen 2014). Parmi ceux-ci, citons par exemple les principes de gradualité et d’unidirectionnalité, qui situent les formes concernées sur des parcours évolutifs graduels à sens unique. Bien que ces théories admettent la possibilité de coexistence simultanée de deux usages d’une même forme, qui représenterait un indice de changement en cours, il nous paraît plus prudent d’examiner les facteurs contextuels suscitant les emplois respectifs, plutôt que de mettre cela au compte d’une hypothèse déterministe. Par ailleurs, ce point de vue sur le changement linguistique occulte la dimension idiosyncrasique des emplois, alors qu’il va de soi que le recours à certaines expressions peut être récurrent chez certains locuteurs, motivé par l’un ou l’autre rendement comme on va le voir, et totalement inexistant chez d’autres. Bien que nous soyons généralement en accord avec l’identification des fonctions pragmatiques et les analyses interprétatives judicieuses de Secova, nous tenons à prendre nos distances avec l’hypothèse sous-jacente de grammaticalisation d’et tout. Nous allons d’ailleurs voir que les différents rendements observés pour et tout sont également imputables à tout ça.

4.2 Remarques sur les données

La méthodologie de récolte des données ayant déjà été présentée dans l’avant-propos de cette partie, nous nous limitons à quelques précisions spécifiques au marqueur étudié. Nous avons donc recherché dans les bases indiquées les suites tout ça (ainsi que les suites et tout), parmi lesquelles nous retenons, après vérification manuelle, celles qui s’inscrivent dans la configuration souhaitée de liste. Avec toute la prudence ← 278 | 279 → que ce genre de relevé suppose, signalons à titre indicatif que nous avons recueilli, sur des versions antérieures et plus restreintes des bases de données241 : 35 tout ça en configuration de liste sur les 67 résultats242 de la requête de la séquence sur OFROM (52%), 166 sur 297 dans CFPP (56%)243.

4.3 Propriétés des listes

Nous envisageons dans ce travail les listes, ou énumérations – notions que nous considérons synonymes – comme des structures visant à l’élaboration référentielle d’une classe-objet et qui se caractérisent par des parallélismes à différents niveaux, à savoir les niveaux lexico-syntaxique, sémantico-pragmatique et prosodique. Toutefois, l’activation de tous ces parallélismes n’est pas systématiquement requise pour qu’on interprète une liste de la sorte (Auchlin & Simon 2004) : mais on peut considérer que plus nombreux et visibles sont les parallélismes, mieux reconnue en tant que telle est la liste. On verra d’ailleurs qu’une liste, si tant est qu’on puisse la considérer comme telle, peut n’être ébauchée que par un seul item, suivi d’une particule d’extension. Avant d’observer le fonctionnement de tout ça dans ces configurations, il nous paraît important de caractériser plus précisément ces structures aux différents ← 279 | 280 → niveaux signalés pour comprendre pourquoi elles sont favorables à l’accueil du marqueur.

4.3.1 Aspects lexico-syntaxiques

Au niveau micro-syntaxique, on peut considérer la liste comme une série additive d’items lexicaux occupant une même position syntaxique sur un axe paradigmatique :

(303) Et ça se fait comment que l’internet est arrivé si tard en France ? Parce que en général la France est un pays qui adore le progrès, la technique, les avions tout ça. Alors, euh, pourquoi c’était pas comme ça pour l’internet ? (pfc)

La liste comprend ainsi plusieurs éléments instanciant la place d’argument objet du verbe adore. L’approche du GARS représente ce genre de phénomène sous la forme de « grilles » disposées sur l’axe paradigmatique vertical (Blanche-Benveniste 1990a, Blanche-Benveniste et al. 1990), que nous illustrons avec l’exemple précédent :

(304)la France c’est un pays qui adorele progrès
la technique
les avions
tout ça (pfc)

Nous prenons cependant nos distances avec la conception aixoise de la liste qui intègre les phénomènes de « bribes du discours » (Blanche-Benveniste 1990a : 14) comme les « bredouillages, hésitations, maladresses, reprises » (Blanche-Benveniste et al. 1990 : 20) :

(305)on mettait oh même pas la moitiéd’une cuillère à soupe

d’une cuillère à café (ibid. : 21)

S’il est vrai qu’il n’est pas toujours évident de distinguer entre série additive et « disfluences », d’où l’émergence d’ambiguïtés d’analyse (Blanche-Benveniste 2011, Kahane & Piertrandrea 2012), nous considérons que les secondes ne relèvent pas du même phénomène car elles ne sont pas vouées, au niveau référentiel, à la création délibérée d’une classe-objet et elles ne se distinguent pas par des parallélismes récurrents ← 280 | 281 → aux autres niveaux (sémantico-pragmatiques, prosodiques). D’ailleurs, sur le plan syntaxique, un élément distinctif semble négligé dans l’approche aixoise : l’apparition régulière de coordonnants dans les séries additives (en ce qui nous concerne, la présence possible de et devant tout ça) vs leur absence notoire dans le cas des disfluences. Précisons que nous admettons toutefois dans la catégorie des listes le cas de formulations multiples (Blanche-Benveniste 2011) visant par exemple à l’adéquation de la dénomination, ou à la recherche de nuances, parce qu’elles contribuent, contrairement aux disfluences à proprement parler244, à créer une classe (de dénominations, de propriétés, etc.). En témoigne ci-dessous la caractérisation nuancée d’un même objectif :

(306) par exemple j’ai pas tout à fait fini ce que je dois faire ben voilà | _ | j’arrête pour euh | _ | pour être en forme le lendemain pour pouvoir euh bien suivre les cours bien écouter tout ça245 (ofrom)

Les énumérations se rencontrent également au niveau macro-syntaxique, où les items mis en parallèle représentent cette fois des « énonciations » :

(307) d’accord ces jeunes | _ | jouent le jeu ils sont | _ | ils sont enthousiastes ils ils ont de l’énergie ils ont des idées tout ça ce qui est bien | _ | mais franchement pas à pas à Berne | _ | pas à cet âge-là et pas à Berne (ofrom) = (3)

Il nous semble légitime d’intégrer ces successions d’énonciations d’ordre macro-syntaxique aux phénomènes de liste, d’une part au vu de la répétition des patrons lexico-syntaxiques et prosodiques, d’autre part du fait précisément qu’on y trouve les mêmes particules d’extension qu’au niveau micro-syntaxique (aussi bien tout ça, et tout, qu’et cetera), leur fonctionnement ne semblant ainsi pas diverger selon le niveau syntaxique (cf. aussi Bilger 1989).

Un fait remarquable et régulier dans nos données est que la liste est susceptible de ne contenir qu’un élément lexical précédant tout ça ← 281 | 282 → (ou et tout) (Bilger 1989, Johnsen 2011). Un comptage antérieur sur OFROM246, bien que statistiquement non significatif car portant sur un nombre restreint de données, révèle les proportions suivantes : tout ça est précédé d’un seul item dans 13 listes sur 35 (37%) et et tout d’un seul item dans 48 cas sur 71 (68%).

Dans ces cas-là, c’est la seule présence du marqueur qui constitue l’indice d’une liste ébauchée. En outre, il n’est pas toujours évident de déterminer sur quel constituant ou operand (Dubois 1992 : 181) envisager le paradigme suggéré. Dans l’exemple ci-dessous, on peut ainsi se demander si la liste s’inscrit sur la place de la subordonnée causale ou sur celle de l’adjectif attribut, comme l’illustrent les extensions potentielles de liste entre parenthèses :

(308) mais je pense aussi que j’ai un tempérament à me disperser quand je parle parce que comme je suis assez euh enthousiaste tout ça dès que j’ai/ j’ai une idée qui me passe par la tête j’ai envie de le dire tu vois. (pfc)

(309)parce quecomme je suis assez euh. enthousiaste

(comme j’aime parler)

tout ça
(310)parce quecomme je suis assez euh.enthousiaste

(spontanée)

tout ça

L’analyse syntaxique demeure ambiguë247. Cela dit, on peut noter qu’une analyse syntaxique univoque n’est pas déterminante du point de vue de la pertinence communicative à l’œuvre.

4.3.2 Aspects sémantico-pragmatiques

On note régulièrement une isotopie sémantique entre les éléments de la liste (Schiffrin 1994, Bilger 2003, Selting 2007, Paveau & Rosier 2009, Groupe de Fribourg 2012), illustrée ci-dessous par la récurrence du sème [+marin] : ← 282 | 283 →

(311) J’ai toujours et/ déploré que personne de mes aînés de ma famille tout au moins, n’était pas été capable de m’apprendre la mer, la pêche, les poissons, les bateaux et tout ça (pfc)

Dans l’exemple suivant, la cohésion sémantique se manifeste au niveau du script (Schank & Abelson 1977) ou du scénario (Sanford & Garrod 1981), c’est-à-dire d’une série d’actions stéréotypiques, ici les activités musicales d’un groupe :

(312) on se retrouve comme ça des week-ends pour faire un peu de la musique on compose on joue on a des concerts en Valais tout ça (ofrom)

La notion d’isotopie demande néanmoins à être assouplie, la « catégorie créée » (Schiffrin 1994) par la liste ne manifestant pas toujours un sème générique préinscrit dans le contenu lexical ou dans des schémas d’actions types, mais étant susceptible d’émerger d’un point de vue « subjectif » sur le monde (Schiffrin 1994) ou de facteurs contextuels (Dubois 1992, Johnsen 2011). L’exemple suivant illustre ainsi une séquence d’arguments émanant d’une instance tierce et subjective :

(313) puis lui c’est là qu’il s’est lancé en disant que c’était terrible euh au Pakistan parce que le | _ | le gouvernement laïc à l’époque euh | _ | c’était inacceptable que c’était beaucoup mieux en Iran tout ça tout ça | _ | donc un type euh un fanatique de l’islam (ofrom)

La liste intervient dans le cadre d’un discours rapporté et entame une série de critiques à l’égard du gouvernement laïc au Pakistan, autrement dit elle reflète le point de vue subjectif de l’énonciateur cité. Il est par conséquent difficile de reconnaître un schéma d’actions prédéfini qui engloberait typiquement les items formulés, étant donné qu’ils évoquent ici des jugements de valeur (‘l’aberration d’un gouvernement laïc au Pakistan’, ‘les conditions plus favorables de l’Iran’).

Au niveau pragmatique, on peut s’interroger sur la relation que le locuteur établit entre les différents items : énumère-t-il des référents distincts ou procède-t-il à des désignations multiples d’un même référent (Blanche-Benveniste 2011) ? Dans la liste suivante, il est évident que chaque membre de la liste renvoie à un individu distinct : ← 283 | 284 →

(314) t’étais dans l’couloir en train d’parler avec Madame Chauvel Madame Beaumont Madame Cardémont tout ça (cfpp)

Dans d’autres cas, le locuteur semble plutôt viser un même référent pour lequel il cherche la formulation appropriée :

(315) par exemple j’ai pas tout à fait fini ce que je dois faire ben voilà | _ | j’arrête pour euh | _ | pour être en forme le lendemain pour pouvoir euh bien suivre les cours bien écouter tout ça (ofrom) = (306)

Comme le souligne Blanche-Benveniste (2011), on ne peut pas toujours savoir si le locuteur tente de reformuler un même concept ou s’il cherche plutôt à dissocier différents objets par des nuances fines.

Certains auteurs distinguent le caractère fermé ou ouvert d’une liste (Paveau & Rosier 2009, Selting 2007). En effet, une liste peut se présenter comme fermée lorsque des éléments du contexte linguistique (annonce, récapitulation) indiquent le nombre d’items concernés ou lorsque les items sont eux-mêmes dénombrés dans la procédure de liste. Un coordonnant précédant directement le dernier élément peut également constituer l’indice que l’auteur présente sa liste comme exhaustive :

(316) on était nomades | _ | on avait | _ | une maison à | # | _ | une maison à | # | _ | et une maison à | # | _ | et partout on avait | _ | des champs (ofrom)

On ne peut néanmoins tirer la même conclusion de la présence du coordonnant dans et tout (ça). Si celui-ci peut servir à indiquer, au niveau segmental, la fin de la structure de la liste, le syntagme dans son ensemble indique au niveau référentiel la non-exhaustivité des ingrédients de l’ensemble évoqué (Bilger 1988, Overstreet 1999, Ferré 2011, Johnsen 2011).

Enfin, au niveau interactionnel, la construction de listes a été considérée comme une activité volontiers collaborative (Jefferson 1990, Erickson 1992, Selting 2007) : un interlocuteur peut facilement prendre part à l’activité en ajoutant un ou des membres à la liste, démarche aboutissant à une « co-production of a list in progress » (Jefferson 1990 : 89). Nos données attestent ce genre de collaboration : ← 284 | 285 →

(317) L1 : d’t’façon c’est toujours pareil dans une école hein va y avoir un peu euh : les racailles

L2 : <ouais

L1 : les> gothiques euh

L2 : les les

L1 : les shals

L2 : voilà [rires] + les bourges voilà <tout ça ouais

L1 : voilà > (cfpp)

Nous aurons l’occasion de revenir sur cet exemple infra (§4.5.1), car le marqueur tout ça permet ici des manœuvres intersubjectives particulièrement intéressantes.

4.3.3 Aspects prosodiques

La prosodie des listes à l’oral spontané n’a pas fait l’objet d’études systématiques. Le travail le plus approfondi à notre connaissance est celui de Selting (2007). A partir de l’observation d’un corpus de conversations en allemand, l’auteur met en évidence les contours intonatifs des syllabes accentuées des membres de listes. Elle distingue plusieurs patrons prosodiques selon que la liste est fermée ou ouverte. Dans le cas des listes fermées, elle note que les éléments composent généralement une seule unité prosodique dotée d’un contour descendant se terminant dans le grave, sur un schéma de downstep248 c’est-à-dire un abaissement tonal progressif sur chaque item. A l’inverse, dans le cas des listes ouvertes, les membres sont prononcés dans des unités prosodiques distinctes, avec un parallélisme remarquable entre les deux premiers membres de la liste : répétition des contours intonatifs, intensité et durée comparable, ceci sans downstep. Selting relève sept types de contours pour les syllabes accentuées finales des listes ouvertes. La plupart se terminent par une fréquence haute ou moyenne, souvent atteinte après un palier montant (upward staircase) se terminant par un plateau haut (ou légèrement descendant) (ibid. : 506–507) : ← 285 | 286 →

welcher BAND, welches SCHEInungsjahr und so weiter (p. 509)

Illustration

ou alors via un contour montant continu :

für die rEIfen, und so wEIter, einige reparaTURN (p. 517):

Illustration

Malgré la diversité des types répertoriés, c’est surtout la répétition du contour qui rend la liste remarquable. En ce qui concerne le dernier membre d’une liste ouverte, Selting remarque qu’il peut être prononcé soit sur le même schéma que les membres précédents, s’auto-désignant précisément comme élément non final, soit avec une prosodie distincte, souvent un contour descendant, signalant la complétude, non pas du contenu de la liste, mais de l’activité même de liste.

Pour le français parlé, une étude d’Auchlin & Simon (2004) est consacrée à quelques extraits de listes. L’hypothèse des auteurs est que la reconnaissance d’un schéma de liste se fonde essentiellement sur deux composantes : le rythme, caractérisé ainsi : « régularité du retour des temps accentués, espacement régulier des attaques, accents initiaux par élément mis en liste » ; et la modulation : « dynamisme accru dans la réalisation des tons, élargissement du registre tonal, allongement (ou réduction) de la durée des syllabes accentuées, etc. » ← 286 | 287 → (ibid. : 188). Les auteurs remarquent à juste titre que les listes sont très perceptibles pour un participant d’une interaction, mais paradoxalement beaucoup moins lorsqu’on ne se fie qu’à sa transcription prosodique. Les auteurs accordent une attention particulière à la prosodie du premier élément d’une liste. Celui-ci peut être prosodiquement marqué comme tel, doté ainsi d’une valeur de projection (annonçant l’initiation d’une énumération), ou alors n’acquérir le statut de premier élément d’une liste qu’a posteriori, de par la similitude syntaxique, prosodique et/ou sémantique qu’il entretient avec les items ultérieurs. Lorsqu’il se démarque, il peut le faire sur son attaque (pause, prise de souffle) ou sur sa syllabe finale (proéminence, exagération du contour) (ibid. : 190). En principe, la syntaxe et la prosodie fonctionnent de manière complémentaire ou redondante. Auchlin & Simon (2004) relèvent cependant des cas de « conflit entre les instructions données par la syntaxe et l’empaquetage prosodique » (ibid. : 190) et illustrent des cas où la prosodie prend le dessus sur la syntaxe pour imposer un schéma de liste sur des structures qui, sur le plan strictement syntaxique, n’en auraient pas le statut (voir aussi Selting 2007 : 519). Ils relèvent toutefois que toutes les listes ne sont pas marquées sur le plan intonatif : certaines présentent simplement des groupes intonatifs juxtaposés (contour continuatif bas rehaussé ou haut en position d’accent final) dominés par le dernier d’entre eux (ton plus haut ou alors infra-bas) marquant la clôture. Cela n’empêche pas le respect de contraintes d’eurythmie : alignement des attaques, ajustement syllabique ou de tempo visant à la régularité rythmique, scansion par des prises de souffles, etc. Les auteurs mettent en relation la prosodie plus ou moins marquée des listes avec l’engagement de ceux qui les produisent : l’énergie manifestée, tout comme les efforts de reproduction du pattern sont interprétés comme des signes iconiques de l’investissement des locuteurs dans leur discours.

Quant à la prosodie de l’item tout ça ou et tout, elle est diversement réalisée (Ferré 2011), selon qu’elle mime le contour des éléments qui précèdent, qu’elle se fonde de manière atténuée dans une période tout en signalant la continuation, ou à l’inverse qu’elle corresponde à une fin de période. ← 287 | 288 →

Signalons pour finir que la prosodie peut parfois désambiguïser une analyse syntaxique249. Ainsi en va-t-il de l’exemple suivant accompagné de son prosogramme250 :

(318) y a des trucs qui reviennent tout ça je me suis remis sur une lettre j’ai fait la lettre j’ai corrigé tout ça et je suis parti à six heures six heures et quart peut-être (pfc)

Illustration

Figure 8 : Prosogramme 1.

Dans cet exemple, la scansion rythmique par le retour de syllabes exagérément accentuées (dont les contours sont entourés) est très manifeste. La syllabe finale de tout ça reproduit le contour intonatif des proéminences des items précédents de la liste (cf. la fréquence fondamentale en trait fin bleu à laquelle se superpose une version stylisée en trait épais). Le syntagme constitue à cet égard un groupe intonatif à lui seul, de la même façon que les membres précédents. Si l’on ne se fiait qu’à la transcription orthographique, on pourrait interpréter tout ça comme le complément du verbe j’ai corrigé. Si tel avait été le cas, on aurait vraisemblablement noté une absence de proéminence sur la dernière syllabe de j’ai corrigé, permettant ainsi de regrouper le syntagme tout ça avec ce qui précède, le tout formant ensemble un groupe ← 288 | 289 → intonatif. Or, la séparation entre les deux groupes est au contraire bien nette à l’écoute (avec des proéminences sur [Ze] de corrigé et sur [sa] de tout ça) : tout ça est de ce fait clairement exhibé comme le dernier constituant d’une liste, ici composée d’une succession d’énonciations, qu’on pourrait schématiser ainsi (▶ indiquant une relation de continuation entre les énonciations) :

(319) y a des trucs qui reviennent ▶ tout ça ▶ je me suis remis sur une lettre ▶ j’ai fait la lettre ▶ j’ai corrigé ▶ tout ça ▶ et je suis parti à six heures six heures et quart peut-être

Il n’en va pas de même pour l’exemple suivant, où la réalisation de tout ça n’est pas accompagnée des traits caractéristiques d’une liste, comme en témoigne la figure correspondante :

(320) comme ici en plus il a il a changé de de domicile bon savoir s’il allait malgré tout rester domicilié à la maison enfin tout ça c’est vrai que c/ c’est beaucoup de choses à penser (pfc)

Illustration

Figure 9 : Prosogramme 2.

En l’occurrence, tout ça n’entre pas dans un schéma rythmique particulièrement régulier et ne présente pas les caractéristiques accentuelles d’une liste. En effet, le syntagme c’est vrai qui le suit prolonge naturellement le groupe intonatif auquel il appartient (pas de pause, pas de marque particulière d’initiation d’un nouveau groupe : la fréquence ← 289 | 290 → fondamentale à l’initiale de la syllabe [sE] se situe au même niveau que la fréquence de la syllabe [sa] qui précède). Par conséquent, tout ça est intégré dans un groupe intonatif de plus grande envergure, dont le signal de regroupement est une syllabe accentuée subséquente ([se] de penser, en trait fin bleu), qui domine les syllabes précédentes depuis [fε~]. On en conclut que tout ça n’est pas aligné sur le paradigme du SV savoir s’il allait malgré tout rester domicilié à la maison, mais constitue très vraisemblablement le sujet redoublé de c’est beaucoup de choses à penser.

4.4 Fonctionnement référentiel

Nous pouvons à présent nous concentrer sur le fonctionnement de tout ça dans ces contextes énumératifs, en nous interrogeant en particulier sur deux propriétés apparemment contradictoires, à savoir son fonctionnement résomptif et sa capacité à évoquer une classe-objet de plus grande envergure.

4.4.1 Un pointage résomptif ?

Au vu de la position terminale de tout ça dans les listes et du fonctionnement volontiers résomptif de ses emplois en général (cf. supra §3), il y a de bonnes raisons de considérer qu’il englobe dans sa référence les divers objets préalablement introduits. D’ailleurs, d’autres indices de récapitulation se combinent régulièrement à tout ça, ainsi que l’illustrent les exemples ci-dessous via les particules bon voilà quoi et enfin :

(321) L1 : ouais + et les filles c’est le le sac aussi c’est important

L2 : Vanessa Bruno ?

L1 : Vanessa Bruno euh Gérard Darel euh tout ça bon voilà quoi (cfpp)

(322) on s’occupait au début de tout c’ qui était l’matériel donc extrêmement multiple puisque y avait aussi bien des des couleurs des pastels des clous des enfin tout ça (cfpp)

Dans l’exemple (321), la locutrice L1 entreprend l’énumération de marques de sacs à main, à savoir Vanessa Bruno, puis Gérard Darel et clôt sa liste ← 290 | 291 → via le syntagme tout ça accompagné des ponctuants bon voilà quoi qui permettent de récapituler et de finaliser le propos. L’exemple (322) illustre l’élaboration d’une liste de matériel (des couleurs, des pastels, des clous) terminée par tout ça, lui-même précédé de la particule enfin jouant également un rôle de synthèse (Bertrand & Chanet 2005).

Mais on voit bien que l’analyse uniquement résomptive du marqueur est insuffisante. Trois arguments viennent appuyer ce point de vue. Il y a d’abord le fait que la liste se voie parfois prolongée à la suite du marqueur tout ça. C’est le cas de l’exemple (321) ci-dessus, que nous avions délibérément abrégé et dont voici le contexte postérieur :

(321’) L1 : Vanessa Bruno euh Gérard Darel euh tout ça bon voilà quoi

L2 : que d’la marque qu’on paye cher

L3 : Longchamp Séquoia et compagnie quoi

L1 : ouais voilà quoi + (cfpp)

Ce prolongement, par ailleurs effectué par une autre locutrice et approuvé (ouais voilà quoi) par la première, inclut explicitement d’autres membres à l’ensemble désigné par tout ça. D’ailleurs, le syntagme et compagnie renchérit sur cette extension. Cet extrait illustre bien le fait que le réseau évoqué ne se limite pas aux membres cités en amont.

D’autre part, certains exemples contiennent une reformulation lexicale à la suite de tout ça, indiquant explicitement un ensemble plus vaste que celui constitué des seuls items préalablement introduits :

(323) donc j’ai eu la chance, là, de euh, de voir ça, sinon, bon après, c’est les petites vacances, qu’on passe, quand on était jeunes, avec les parents en été, bon ben, en l’occurrence c’était Nice, Cannes, enfin tout ça, toute la Côte d’Azur (pfc)

Ainsi, tout ça désigne allusivement un ensemble sous-déterminé comprenant Nice et Cannes, que le locuteur juge bon de spécifier via la reformulation toute la Côte d’Azur. On remarque qu’enfin n’est ici pas à interpréter comme une marque de synthèse finale mais plutôt comme un indice de changement au niveau de la planification discursive qu’on pourrait gloser par « j’interromps le détail de ma liste pour aller droit au but ».

Par ailleurs, on a déjà signalé supra (ex. (308)) que les listes pouvaient être structurellement constituées d’un seul élément lexical ← 291 | 292 → précédant tout ça – certains éléments (adjectif, adverbe) n’affichant d’ailleurs pas un fonctionnement référentiel. Il paraît dès lors peu vraisemblable qu’elles soient exclusivement vouées à la récapitulation.

Au final, l’interprétation résomptive de tout ça paraît plausible dans la mesure où le marqueur comprend dans sa référence celle des items (de l’item) préalablement mentionné(s) – pour autant qu’(il)s soi(ent) référentiel(s). Mais cette analyse demeure incomplète, tout ça indiquant par la même occasion que la liste entreprise va bien au-delà. C’est d’ailleurs cet aspect que mettent en évidence les appellations general extenders (Overstreet 1999, Secova 2014) ou particules d’extension (Dubois 1993, Ferré 2011).

4.4.2 L’inférence d’un ensemble ?

Dans le cadre de la théorie de la pertinence (Sperber & Wilson 1986), on pourrait considérer que tout ça convie le destinataire à enrichir par inférence le contenu d’un message à partir des informations explicites et contextuelles à disposition, dans le but d’atteindre le sens que le locuteur cherche à communiquer. D’une part, le syntagme tout ça clôt une liste au niveau structurel, d’autre part, il désigne un ensemble dont la teneur est partiellement implicite au niveau référentiel. Ce faisant, il incite à en inférer d’autres membres potentiels :

(324) c’est vrai que + à Paris c’est cher quand même tous les cafés tout ça ça revient cher on a pas trop les moyens (cfpp)

(325) c’est vrai que + à Paris c’est cher quand même tous les cafés les boutiques les restaurants ça revient cher on a pas trop les moyens (exemple modifié)

En effet, en fonction du contexte et de l’orientation argumentative du discours, on peut récupérer l’isotopie de départ et en inférer d’autres éléments congruents (Bilger 1989, Ward & Birner 1993). Ainsi, en ne nommant qu’un élément de la liste, le locuteur réalise une économie de moyens au regard des effets escomptés251. ← 292 | 293 →

Mais à l’inverse, la théorie de la pertinence permet également de rendre compte du fait qu’un traitement inférentiel peut s’avérer trop coûteux, conduisant l’interprète à se contenter d’un référent sous-déterminé pour les besoins de l’échange (Berrendonner 1990a, Overstreet 2005, Jucker et al. 2007). L’exemple suivant témoigne de cette situation :

(326) SC : Et puis autrement euh, bon bah je sais pas, il m’a demandé un truc sur le euh. Il il redemande le euh, le cholestérol et puis alors les euh.Et puis un ionogramme.

E : Un quoi ?

SC : Ionogramme, c’est les. <E : C’est quoi ?> Bah l’ionogramme, c’est les euh. Euh, c’est les chlorures, les euh. Les chlorures, euh, tout ça, oui les euh.

E : Et ça se,(X) je connais pas. Je sais pas à quoi ça sert. (pfc)

L’interlocutrice SC évoque ici visiblement une classe-objet du référent ‘ionogramme’ dont elle est capable de mentionner l’un des ingrédients, à savoir ‘les chlorures’. Etant donné la complexité de ce que la notion de ionogramme recouvre (elle désigne un examen médical analysant la teneur d’un liquide organique en électrolytes), la locutrice utilise tout ça de manière allusive pour s’éviter d’en formuler le détail (visiblement inconnu) : tout ça désigne ainsi l’objet « indiscret » dont ‘les chlorures’ représente l’un des composants hétéroclites, au demeurant indénombrables. On peut remarquer, à cet égard, que l’interlocutrice E ne se satisfait pas de cette allusion, s’attendant à une explication plus précise : sa réaction nuance l’observation de Dines (1980) selon laquelle l’emploi des general extenders génère d’habitude des marques d’approbation de la part de l’interlocuteur. L’interlocutrice E, en l’occurrence, ne « joue pas le jeu ». Cette situation illustre un cas de dissension sur l’état de M : en traçant minimalement un référent, un locuteur n’est pas à l’abri d’éventuelles demandes de clarification.

On reconnaît ici le comportement nonchalant de la locutrice (Berrendonner 1990a) qui, pour des raisons d’économie, mais également pour épargner à son interlocutrice des détails jugés non pertinents, se contente d’une évocation vague :

une représentation apparaît d’autant plus économique à manipuler qu’elle est moins complexe et moins analytique. C’est pourquoi il peut être avantageux de ← 293 | 294 → ne « tracer » discursivement la pensée que par un minimum de repères cognitifs vagues […] (ibid. : 150).

Par conséquent, le destinataire a tout avantage à se contenter de l’indication minimale d’une classe d’objets entretenant des rapports entre eux, sans chercher à la compléter (voir aussi Jucker et al. (2003).

En somme, on constate que selon les circonstances et le calcul de la pertinence, tout ça invite ou non l’interprète à inférer d’autres objets « de la même sorte » que celui ou ceux introduit(s). En tout cas, il n’oblige pas systématiquement à une restitution, a fortiori dans les cas où le référent désigné s’apparente à une classe-objet au contenu inanalysable.

4.5 Fonctionnement pragmatique

Dans cette section, nous observons quelles sont plus précisément les fonctions assumées par tout ça, quelles stratégies du locuteur son emploi reflète et à quels effets discursifs il donne lieu.

4.5.1 Marquage de l’intersubjectivité

Le marquage de l’intersubjectivité est régulièrement invoqué pour l’usage des particules d’extension (Dubois 1992, Overstreet 1999, 2005, Secova 2014), en ce qu’elles sollicitent de l’interlocuteur une participation active à la construction de représentations communes. Overstreet (2005 : 1851) définit l’intersubjectivité comme « the process by which individuals manage to achieve interpersonal understanding despite subjective differences ». L’auteur insiste sur la présomption de cette communauté de savoir et d’expérience plutôt que sur sa réalité. On constate fréquemment un effet d’empathie, voire de connivence qu’on pourrait gloser par « tu vois ce que je veux dire ». Ci-dessous, l’exemple (327) illustre l’ébauche d’une liste de lieux interrompue par l’évocation de représentations via tout ça accompagné de l’adverbe , ce dernier fonctionnant non seulement comme un marqueur proprement spatial, mais aussi comme un désignateur de l’espace mental partagé (cf. supra Ch.IV §3.4) : ← 294 | 295 →

(327) ils ont fait des dans j’ sais plus quelle année mais dans quelles années c’était + tout plein de plein de HLM en bas du cimetière + dans la rue Gaston Leriaux tout ça là (cfpp)

La combinaison tout ça là, de par sa nature token-réflexive s’appuyant sur la situation d’énonciation, invite les interlocuteurs à partager leurs représentations cognitives, leurs espaces mentaux. Il en va de même ci-dessous :

(328) c’était un un ensemble d’usines + et d’ateliers + qui était très fréquentes à Montreuil + dans les années cinquante + même + derrière là252 où ils ont construit où y a une partie de de de de de l’administration qui s’est installée au truc des immigrés là tout ça (cfpp)

De nouveau, l’adverbe est utilisé à plusieurs reprises pour mobiliser les représentations communes et se figurer mentalement la scène et fonctionne à ce titre comme particule de clôture ou ponctuant (cf. supra Ch.IV §3.4 et infra §4.5.2). Avec tout ça, ils contribuent ensemble à solliciter l’activité de co-construction discursive.

Comme nous l’avons déjà mentionné supra (§4.3.2), tout ça est susceptible d’intégrer des listes co-construites par plusieurs locuteurs. Pour mémoire :

(329) L1 : d’t’façon c’est toujours pareil dans une école hein va y avoir un peu euh : les racailles

L2 : <ouais

L1 : les> gothiques euh

L2 : les les

L1 : les shals

L2 : voilà [rires] + les bourges voilà <tout ça ouais

L1 : voilà > (cfpp) = (317)

Le syntagme tout ça évoque ainsi l’ensemble amorcé collaborativement par les participants et continuant dans un espace commun implicite. ← 295 | 296 → A noter qu’on rencontre des co-énonciations de listes terminées par et tout également :

(330) L1 : moi j’habite dans des banlieues j’ai toujours habité dans des banlieues où y a d’plus en plus de de Noirs de gens métissés

L2 : <mmh mmh de mélange oui>

L1 : et tout + et moi au contraire ça m’plaît hein (cfpp)

Tous ces exemples illustrent avantageusement l’invitation ou la participation des interlocuteurs à la construction de représentations communes.

4.5.2 Rôle de ponctuant

A sa fonction d’extension implicite, on peut ajouter le rôle de ponctuant qu’est susceptible d’endosser tout ça. Vincent & Demers (1994) définissent un ponctuant comme un élément prosodiquement et pragmatiquement rattaché à ce qui précède253 qui se dote d’une fonction de structuration du discours : il agit en cela au niveau de la segmentation des unités syntaxiques et prosodiques, mais aussi aux niveaux interactionnel et argumentatif (Vincent 1993). Secova (2014, 2017) insiste sur la vocation de ponctuant du marqueur et tout, qui serait moins bien supportée par tout ça. Le rôle de ponctuant d’et tout est bien illustré ci-dessous :

(331) et pis y a une euh donc y a tout le monde qui part dans | _ | tout le FBI et la CIA qui partent dans tout dans toutes les hy les hypothèses possibles et tout […] ils sont de de sortie dans un restaurant et tout et pis euh | elle monte dans sa voiture et tout | _ | pis elle se prend un petit peu la tête avec son son amant (ofrom)

Tout en signalant qu’elle passe sous silence une partie des détails du scénario policier en question, la locutrice emploie de manière récurrente le marqueur et tout à la fin de clauses syntaxiquement complètes. ← 296 | 297 → En tant que ponctuant, le syntagme et tout sert non seulement de signe de démarcation syntaxique, mais il contribue également à maintenir le rythme et la fluidité du récit, de même que sa progression informationnelle : en se permettant de « réduire » de la sorte les péripéties décrites, la locutrice manifeste sa volonté de passer à autre chose (« je te passe les détails ») et présente celles-ci comme dépendantes d’un dénouement à venir (Secova 2014 : 291). Dans l’exemple (331), la séquence narrative, dont nous n’avons pas reproduit la suite, se conclut comme attendu par une chute (l’échec d’une tentative de meurtre) ainsi que par un commentaire global sur l’intrigue et son auteur.

Le marqueur et tout se rapproche d’autres particules servant à scander le discours, comme le ponctuant quoi254. Il serait intéressant de mettre en perspective les emplois de plusieurs types de ponctuants. On remarque que ce type de particules peut s’avérer totalement absentes chez certains usagers, mais au contraire particulièrement productif chez d’autres255, comme chez la locutrice ci-dessus ou encore chez celle-ci :

(332) on avait gardé contact et tout et puis euh | _ | comme j’avais eu l’occasion | _ | enfin il il m’avait demandé si je voulais | _ | si je voulais y aller et tout et puis comme j’ai eu l’occasion une fois alors je me suis dit | pourquoi pas pourquoi pas profiter et tout et puis là justement c’était vraiment| _ | c’était très intéressant parce que il est | _ | enfin il a fait presque deux semaines euh | _ | avec moi et tout il m’a fait visiter euh | _ | euh quelques villes […] si j’étais allée seule en touriste vraiment européenne et tout euh| _ | on m’aurait voilà on m’aurait fait vraiment découvrir les trucs touristiques et tout ce que j’ai eu aussi (ofrom) ← 297 | 298 →

Dans ce genre d’occurrences, la position syntaxique du paradigme de la liste ébauchée nous échappe, et tout enchaînant sur un seul item, souvent au rang d’une clause, si bien que la structure en liste n’est même plus perceptible (Secova 2014).

Si la fonction de ponctuant est bien illustrée par et tout, on remarque que tout ça n’est pas en reste. Il intervient ci-dessous de manière analogue en tant que « tic stylistique » chez une locutrice256 :

(333) c’est vrai que + à Paris c’est cher quand même tous les cafés tout ça ça revient cher on a pas trop les moyens […] la photographie tout ça qui nous intéresse plus enfin à notre âge + + ou voilà ou des trucs sur les groupes sur des artistes et tout ça là on ira voir […] + oui voilà les tableaux d’ Picasso tout ça voilà pas peut-être pas enfin […] y a la M.J.C. pas loin y a les conservatoires tout ça […] ouais anniversaires alors les évènements tout ça toutes les soirées on est au courant […] ben + c’est plus enfin ça c’est enfin si jamais j’ vais XX c’est plus quand même sur la réforme pour les lycées et cetera tout ça les suppressions de postes tout ça et c’est aussi en général parce que y a quand même enfin plein d’inégalités tout ça enfin même pour les immigrés tout ça enfin c’est pour plein d’ choses (cfpp)

Si l’on compare cet exemple avec les deux précédents, il faut reconnaître avec Secova (2014) que tout ça se positionne à la suite d’un « operand » mieux identifiable (souvent un, parfois deux SN) plutôt qu’entre deux clauses qui se succèdent dans une routine narrative. Selon Secova, l’identification de la structure de liste rend le fonctionnement de tout ça plus référentiel que celui d’et tout. Il nous semble que la présence du désignateur token-réflexif ça joue également un rôle dans cette interprétation référentielle du marqueur. Mais à notre avis, cela n’empêche pas tout ça d’associer à sa fonction référentielle des rendements pragmatiques apparentés à celui d’un ponctuant. ← 298 | 299 →

4.5.3 Approximation de paroles rapportées

Overstreet (2005 : 1855) note l’affinité des particules d’extension avec le discours rapporté et Secova (2014 : 291) relève en particulier l’adéquation d’et tout dans ce genre de contexte, où il manifeste également son rôle de ponctuant :

(334) c’est vrai que ça été vraiment un accompagnement parce que au début il me disait | _ | ouais moi au début j’aimais écouter que les voix de femmes mais maintenant j’aime bien les voix d’hommes et tout pis | _ | il a commencé à s’intéresser lui-même | _ | à ça (ofrom)

(335) elle m’ a dit elle voulait venir me chercher elle me dit « ouais j’passe te prendre et tout » « oh non non c’est bon j’prends j’prends les transports » et à chaque fois c’était comme ça « ouais mais attends mais tu tu fais trente minutes de train et tout tu prends l’ RER euh trois changements […] » (cfpp)

Cet emploi permet de hiérarchiser les types de discours (respectivement les discours hôte et rapporté) tout en signalant l’incomplétude et l’approximation des paroles rapportées. Contrairement à une idée reçue257, le discours direct ne garantit nullement la fidélité des propos effectivement tenus. Le marqueur et tout est donc particulièrement révélateur de cette contrefaçon des paroles par le locuteur citant qui marque de la sorte ses distances à leur égard et se prémunit par ce biais d’un éventuel reproche d’infidélité. Il indique ainsi la nécessité de relativiser le caractère littéral, exact ou catégorique des propos. On reconnaît ici la fonction de mitigation, dont Sadock (1977) dote les marqueurs d’approximation (environ, à peu près, approximativement) :

the role of an approximator in the pragmatic theory is to trivialize the semantics of a sentence, to make it almost unfalsifiable, to hedge in a genuine sense. (p. 437)

Secova (2014 : 291) justifie l’avantage d’et tout dans ces contextes par sa brièveté, jugeant plus fastidieux le recours à des marqueurs plus ← 299 | 300 → longs comme et cetera ou et tout ça. Mais c’est oublier que tout ça n’est pas plus long à prononcer qu’et tout, et qu’il se retrouve également aux confins de discours directs :

(336) donc elle s’est dit elle s’était dit « oui je travaillerai pour avoir de l’argent pour faire ça à mes enfants » tout ça et voilà donc euh (cfpp)

(337) ben ils essayaient ils essayaient de s’ plaindre en disant aux policiers enfin « vous avez pas le droit tout ça » ils disaient « mais mais tu veux que j’t’embarque donc bon » (cfpp)

Il est par ailleurs intéressant de remarquer qu’il demeure une incertitude sur la prise en charge énonciative des marqueurs258. En effet, on peut se demander si l’on doit mettre l’occurrence d’et tout et de tout ça au compte de l’énonciateur citant ou de l’énonciateur cité. En écoutant les extraits, on remarque que la contrefaçon mélodique du discours direct est volontiers maintenue sur la particule et tout mais non sur tout ça. Cela suggère qu’et tout fait partie intégrante des paroles mimées, consciemment déformées et réduites : il se fond dans les propos rapportés. A l’inverse, tout ça semble traduire ici un comportement davantage métadiscursif de la part du locuteur citant, qui signale par ce biais qu’il y a d’autres propos analogues à considérer.

4.5.4 Euphémisme

Le rôle de mitigation ou d’atténuation déjà évoqué ci-dessus (Overstreet 2005 : 1855, Secova 2014 : 289) peut s’accompagner de rendements euphémiques, contribuant à adoucir la crudité de certaines réalités ou propos. Ci-dessous, l’emploi de tout ça, précédé d’un enfin à fonction rectificative, atténue la vulgarité exprimée via l’expression m’entuber.

(338) moi la coopé je la paie donc les gens | qui me tapent sur la gueule je leur donne du fric pour le faire les g- enfin | je les paie pour aller faire des séances à Berne je les paie pour réfléchir | à comment m’entuber enfin tout ça je les paie et puis je les paie bien (ofrom) ← 300 | 301 →

Dans l’exemple suivant, tout ça évoque allusivement toute la classe-objet du sujet tabou de la maladie :

(339) Ben, c’était bien, parce que bon, c’était des handicapés, il y avait beaucoup de malades tout ça […] des fois, on connaît qu’il y a des gens qui sont malades tout ça. […] Et puis il y a plein de malades de cancer et tout qui souffrent énormément (pfc259)

Enfin, signalons un dernier exemple à rendement euphémique avec et tout :

(340) [L2 vient de confier à L1 qu’elle a entretenu une relation passagère avec une connaissance mutuelle]

L1 : (ah ouais)A (et vous vous êtes embrassés)S (et tout et tout)Q

L2 : (on s’est embrassés)S (mais pas et tout et tout)A260 (oral, au vol)

L’intention de L1 est de suggérer implicitement via et tout et tout une succession d’actes typiques (entamée explicitement par la phase du baiser) appartenant au script d’une relation amoureuse passagère, manifestement orientée vers un aboutissement plus intime. Autrement dit, L1 cherche à se renseigner sur la tournure des événements, à propos de laquelle un questionnement explicite passerait pour indiscret. Ici, L1 invite clairement L2 à une résolution de la sous-détermination, par ailleurs aussitôt opérée : pour preuve, la réplique immédiate et symétrique de L2, qui concède une partie du script, tout en niant subtilement l’épilogue présumé… Dans ce cas, il faut reconnaître le fonctionnement ici fondamentalement référentiel d’et tout et tout, dont la vocation est bien de désigner un référent tabou. ← 301 | 302 →

4.5.5 Emphase

Comme on vient de le voir, le marqueur et tout est susceptible de se voir rédupliquer, pour marquer une forme d’emphase de l’incomplétude (« et bien plus encore ») par « iconicité » (Overstreet 2005 : 1853261). En effet, nous avons observé qu’et tout est particulièrement propice au redoublement262, comme l’illustre encore l’exemple suivant :

(341) et euh j’suis revenu et puis y a le chef de service qui m’ regarde il fait « ouais non euh c’est pas d’sa faute il est comme ça et tout et tout » j’fais « ouais mais + XXX non c’est pas des des […] c’est pas des excuses » j’lui dis « c’est pas + c’est pas une façon d’apprendre + on crie pas sur les gens on est pas des animaux » […] (cfpp)

Outre l’incomplétude des propos, la réduplication souligne ici l’intensité de l’excuse citée dans la tentative de sauver in extremis « la peau » d’un collègue. Nous avons relevé le phénomène avec tout ça également :

(342) puis lui c’est là qu’il s’est lancé en disant que c’était terrible euh au Pakistan parce que le | _ | le gouvernement laïc à l’époque euh | _ | c’était inacceptable que c’était beaucoup mieux en Iran tout ça tout ça | _ | donc un type euh un fanatique de l’islam (ofrom) = (313)

Dans cet exemple, la locutrice rapporte une partie des paroles d’un individu (cette fois au discours indirect) et glose le reste par la réduplication de tout ça, qu’on peut interpréter iconiquement comme l’abondance des arguments délibérément passés sous silence, à l’égard desquels on infère contextuellement la distanciation de la locutrice citante. Bien que cet exemple soit la seule occurrence trouvée avec tout ça dans les ← 302 | 303 → bases examinées, le phénomène ne semble pas pour autant isolé. Nous avons en effet retrouvé ce genre de réduplication dans des dialogues d’ouvrages littéraires, comme ci-dessous :

(343)  Andromède ? répéta Raquel en plissant les yeux.

Elle portait le pull noir, déjà usé jusqu’à la corde, de l’année précédente.

Ça vient de la mythologie grecque, non ? Le nom me dit vaguement quelque chose mais je ne me souviens pas de l’histoire.

Victime sacrificielle, Persée, la Méduse, tout ça, tout ça… répondit Vic à ma place (Gray, C. Evernight II)

4.5.6 Association à d’autres éléments

4.5.6.1 machin tout ça

Il arrive que tout ça (et et tout) s’associe à l’emploi de machin, généralement lié au code oral (Mihatsch 1996) du fait des conditions de productions favorables (spontanéité, manque de temps, ignorance, etc.) au recours à un terme postiche et passe-partout (cf. supra Ch.IV §2.3) :

(344) j’ai dit écoute euh | _ | il faut il faut que tu trouves c’est comme | pour la manière d’apprentissage | mh mh | _ | _ | tu sais le le fait de devoir réviser et tout ça | _ | elle me dit maintenant ça va très bien machin tout ça euh | c’est vrai | _ | vrai | c’était | _ | trop cool (ofrom)

L’association des deux éléments contribue à véhiculer comme précédemment une valeur iconique d’emphase. Mais machin semble ajouter à l’incomplétude des propos le marquage de l’indifférence au niveau lexical (Béguelin & Corminboeuf 2017). A noter à nouveau l’affinité des marqueurs avec le discours rapporté. Il en va de même ci-dessous avec machin et tout :

(345) le coût d’la vie + quand même + quand j’entends + et c’est c’est + dire qu’il faut manger autant de légumes et machin et tout mais attendez + quand quand y a quel- y a quelqu’un qui touche trois cent cinquante à quatre cent + (mm) cinquante euros par mois (mm) (cfpp) ← 303 | 304 →

4.5.6.2 tout ça mais

Les syntagmes tout ça et et tout entrent régulièrement dans des mouvements concessifs où ils contribuent à appuyer une argumentation dont la conclusion attendue se voit aussitôt contredite, souvent via un énoncé introduit par mais (Secova 2014 : 292)263. Les marqueurs renforcent ainsi implicitement l’argument concédé en en suggérant d’autres, avant l’intervention d’un dénouement anti-orienté :

(346) j’aurais pu le placer lui dans il y avait des des accueils pour les enfants pour euh | _ | dont les mamans travaillaient et tout ça mais je trouvais ça vraiment trop (ofrom)

La locutrice évoque l’existence de structures de garde d’enfants pour les mères actives, argument qui favorise une conclusion type du genre ‘donc il y avait des raisons d’en profiter’. Le marqueur et tout ça contribue ici à élaborer l’argument avancé, en renchérissant sur la catégorie des mères actives pour mettre en évidence l’existence de ces accueils. Or, la conclusion implicitée, dont l’inefficacité est préfigurée dans l’usage du conditionnel j’aurais pu le placer, se voit explicitement contrecarrée par le jugement asserté ultérieurement, exprimant une forme d’excès auquel mènerait l’alternative. Il en va de même dans l’exemple ci-dessous avec et tout, qui amplifie les qualités prédiquées (hyper bien écrit, le personnage vachement intéressant) sur les livres évoqués par la locutrice qui travaille comme lectrice pour une maison d’édition :

(347) Alors ça si par exemple j’ai eu arrivé de lire des bouquins où euh, euh, mais noirs, sordides, enfin tu vois, un truc euh. et euh, par contre hyper bien écrit euh, le personnage vachement intéressant et tout mais euh, j’étais obligé de dire euh, ben non. C’est pas, c’est pas pour vous quoi (pfc, Dijon)

La conclusion attendue par ce renchérissement (‘donc je les ai retenus’) se voit elle aussi niée au moyen de l’énoncé introduit par mais. On peut donc voir dans ces exemples une variante du marquage d’emphase visant à renforcer un argument pour ensuite mieux nier, via ← 304 | 305 → mais, sa conséquence en mettant en avant un dénouement argumentatif en apparence inattendu.

5. Conclusion

Au terme de cet examen des occurrences de tout ça, nous espérons avoir montré comment ce syntagme est susceptible de développer toutes sortes de rendements contextuels au-delà de sa fonction référentielle sous-déterminée.

Nous avons tout d’abord mis en évidence les spécificités de son contexte d’occurrence, à savoir les listes. Tout en occupant structurellement sa position finale, il peut désigner au niveau référentiel un ensemble hétéroclite implicite minimalement ébauché par les premiers items de la liste. Le caractère référentiellement sous-déterminé de ce conglomérat cognitif favorise l’apparition de toute une gamme de fonctions pragmatiques. Le marqueur tout ça est ainsi susceptible de participer à diverses sortes de stratégies pragmatiques et interactionnelles, telles que le marquage de l’intersubjectivité, la progression et le rythme d’un récit, la synthèse et l’approximation d’un discours rapporté, l’emphase, l’atténuation, etc.

Nous avons relevé çà et là quelques différences d’emplois entre tout ça et et tout, ce dernier apparaissant plus affranchi d’un rôle référentiel, comme le montre Secova (2014, 2017). Tout ça s’illustre au contraire davantage dans la référence à un ensemble vague, dont on peut identifier certains ingrédients. La nature démonstrative du ça, comme nous l’avons déjà noté, y est sans doute pour quelque chose. A noter toutefois que le désignateur peut apparaître complètement démotivé au niveau référentiel, comme en témoignent les cas où l’item sur lequel il enchaîne (e.g. adj., adv.) ne réfère pas par lui-même. Bien que nous reconnaissions une différence de comportement référentiel entre les deux expressions, il nous importe de nous distancier de l’hypothèse de grammaticalisation invoquée, celle-ci représentant à nos yeux un ← 305 | 306 → cadre trop rigide. Pour rappel, au vu de l’évolution diachronique croissante d’et tout, de sa prédominance chez les jeunes et du développement de rendements pragmatiques au détriment d’une fonction référentielle, Secova (ibid.) situe le marqueur à un stade avancé de changement sémantico-pragmatique. Face à une vision que nous jugeons trop déterministe du changement linguistique, il nous paraîtrait plus prudent de documenter plus avant les motivations contextuelles des différents emplois et marqueurs possibles, en vue d’une vision globale du fonctionnement des particules d’extension. Il s’agirait notamment d’étudier plus spécifiquement le contexte d’apparition des marqueurs, autrement dit dans quels genres de parole/types d’interaction ils surgissent ou non, par exemple lors d’interactions informelles (entre proches ou non), dans les médias télévisuels/radiophoniques (débat, interviews, journal, etc.), lors de conférences, durant des activités professionnelles (réunions, entretiens) ou quotidiennes (achats, renseignements au guichet), dans les genres « numériques » (sms, chat, réseaux sociaux, etc.). Il serait également souhaitable de répertorier minutieusement et localement les types de séquence concernés (narration, argumentation, discours rapporté, etc.). En outre, il nous semblerait utile de tenir compte du critère de préférence individuelle en vérifiant si certains locuteurs exploitent massivement tel ou tel marqueur et à la faveur de quel rendement264.


206 Cf. la critique de la conception substitutive supra Ch.II §3.1.

207 Pour un inventaire de tous les emplois attestés, nous renvoyons aux monographies indiquées ci-dessus.

208 Sales relève des zones de recouvrement entre ça pronominal et ça adverbial, où l’on peut hésiter entre les deux analyses : Qui ça, « lui » ? (ibid. : 229).

209 L’écoute de l’enregistrement confirme que le redoublement est dû à un phénomène de bribe involontaire plutôt qu’à une véritable structure de détachement à gauche d’un premier ça tonique, redoublé d’un ça clitique. C’est pourquoi nous considérons qu’il y a simple piétinement d’un ça conjoint sur la position sujet.

210 La différence avec il est batteur semble être qu’avec ce dernier, on attribue simplement une propriété au référent en question, mais non une catégorisation à visée identificatoire (cf. Burston & Monville-Burston 1981).

211 Cf. l’emploi de it en anglais ou es en allemand pour désigner un bébé dans des contextes spécifiques.

212 En fait peut-être pas tout à fait, cf. la structure inversée en -il avec infinitif du type marier un étudiant se faisait-il à l’époque ?

213 En position d’objet, on trouve également le, en, y, cf. supra Ch.III §5.2.2.

214 Ici, d’après le contexte, au sens d’épouser, et non au sens de donner un époux (à qqn) ou de consacrer une union.

215 Néanmoins, nous nous distancions de l’approche segmentale de Maillard, pour lequel ce sont des « fragments discursifs » qui sont « repris par ça » (ibid. : 61).

216 Le signe % signale dans ofrom un élément inaudible.

217 A noter une autre interprétation possible pour le premier ce, où celui-ci peut renvoyer à la manière de parler du concierge (a fortiori du fait qu’il n’avait qu’une dent).

218 Locution utilisée en Suisse romande signifiant « avoir intérêt à ».

219 Sur l’emploi référentiellement « démotivé » de ça dans les expressions gros comme ça, haut comme ça, etc., voir Béguelin (2016).

220 Nous n’abordons pas la question du statut syntaxique de ces structures détachées ou disloquées, qui, selon l’hypothèse de Berrendonner (2008), ne relèvent pas toutes du même type. Il nous suffit, pour notre propos, de comparer la présence à l’absence d’un redoublement pour mettre en évidence les différences référentielles.

221 Pour rappel, signe d’anonymisation dans OFROM.

222 A noter qu’il ne fonctionne pas, par définition, comme sujet détaché d’une construction impersonnelle ou « asubjectale ».

223 Encore que l’on puisse se demander si les éléments d’un ensemble en constituent les « parties ».

224 Une lecture distributive n’est pas exclue pour autant (e.g. tous les enfants ont une voiture), mais elle serait alors due à l’attribution d’un prédicat individuel (Kleiber 2011 : 150).

225 Cette position semble privilégiée, mais non exclusive. En effet, tout ça est également attesté en tête de liste (il est dans ce cas clairement régi) ou alors dans une position intermédiaire (voir aussi Bilger 1989 : 100) : j’commençais à en avoir marre de faire le feu de de bois tout ça charbon les cendres et tout (cfpp).

226 Quant à tout cela à l’oral, il est, sans surprise, plutôt rare : dans la base OFROM, il apparaît quatre fois (contre 282 tout ça), jamais dans CFPP (contre 333 tout ça) et six fois dans PFC (contre 1381 tout ça) (en date du 19.07.2016). Parmi ces six occurrences, quatre proviennent d’une même locutrice belge et les deux autres de deux locuteurs d’Afrique (Algérie et République centrafricaine). Et dans les trois corpus oraux confondus, seul un tout cela pourrait faire l’objet d’une analyse en contexte de liste, encore que son statut syntaxique demeure ambigu : Les Pygmées, ils mangent seulement ce qu’ils, qu’ils trouvent dans la forêt, les gibiers, et puis même les inyams, tout cela, ce que nous mangeons, eux aussi, ils mangent aussi. (pfc, RCA Bangui). On peut y voir le dernier constituant d’une liste ou alors un complément d’objet détaché.

227 En voici trois exemples : 1) La salle était sombre et parcourue en tous sens par des gens se dépêchant, malfaiteurs, policiers, hommes de loi, prêtres et journalistes je suppose. Tout cela faisait sombre, de sombres formes se pressant dans un espace sombre. (Beckett, S., Molloy, 1951 < Frantext) ; 2) C’est Mme Badiou qui m’a fait aimer Montaigne. Mes copines trouvaient cela austère. Montaigne, c’est la tolérance, l’ouverture aux autres, le goût des autres, c’est la raison ! Il essaie de se mettre à la place des autres pour penser, pour voir comment ils pensent. Tout cela c’est Montaigne. (Dupuy, A., Journal […], 2013 < Frantext) ; 3) J’eus aussi le pénible devoir de remettre au Général deux photographies de sa mère sur son lit de mort. (Il n’eut pas le bonheur de la retrouver vivante à son retour en France.) Il les prit avec une sorte de brutalité où je vis de la pudeur et les mit de côté. Tout cela sans intérêt et sans que j’y prête une grande attention. (Mauriac, C., Aimer de Gaulle, 1978 < Frantext).

228 Cette section est une version sensiblement remaniée et augmentée d’une étude antérieure (Johnsen 2011).

229 Pour l’anglais: and all (that stuff), and stuff, or something, and everything, or whatever, etc.; pour l’allemand : und so (weiter), oder so (was), etc. (Overstreet 2005).

230 La particule connaît de nombreuses variantes graphiques : et cetera, etcetera, et caetera, et cætera, et cétéra, etcétéra, etc.

231 Sur machin et ou comme ça, voir Béguelin & Corminboeuf (2017).

232 La troisième forme la plus productive, devant et cetera, dans le sous-groupe d’adolescents étudié par Secova (2017).

233 A noter qu’il ne faut pas négliger les facteurs diatopiques. A partir d’un corpus de français québécois, Dubois (1992) relève des particules semblant spécifiques à cette aire géographique, du genre les variantes en affaire (des affaires de même, toutes ces affaires-là, une affaire comme ça, etc.) ou en patente (toutes ces patentes-là, des patentes comme ça, des patentes de même, etc.).

234 Rare devant tout ça (cf. aucune attestation dans OFROM), au contraire de la présence fréquente de ou devant comme ça (Corminboeuf 2016, Béguelin & Corminboeuf 2017).

235 et tout ça non compris (2%).

236 et tout ça non compris (8%).

237 <www.mle-mpf.bbk.ac.uk>.

238 et tout ça non compris (3%).

239 et tout ça non compris (9%).

240 Voir à cet égard Fernandez (1994), Brinton (1994), Dostie (2004), Dostie & Push (2007), Denturck (2008).

241 En octobre 2012, env. 15h d’enregistrement sur OFROM et 39h sur CFPP. Pour rappel, nous avons renoncé à des comptages sur PFC en raison de problèmes de doublons dans les résultats. Mais nous ne nous privons pas pour autant du recours aux données de la base en question.

242 Les suites non Pro-SN incluses, comme pas du tout ça.

243 Quant à et tout, nous en avons relevé 71 occurrences clôturant une liste sur 88 dans OFROM (80%) et 154 sur 182 occurrences dans CFPP (85%). A titre indicatif et tous emplois confondus, on relève au 16.02.2017 : 307 (et) tout ça et 392 et tout (sans et tout ça) dans OFROM ; 333 (et) tout ça et 194 et tout dans CFPP. On constate que le corpus OFROM, le plus récent (enregistrements à partir de 2008), ne confirme pas le déséquilibre relevé entre et tout et tout ça dans le corpus personnel de Secova (2014). Il est vrai cependant que l’âge des locuteurs d’OFROM est beaucoup plus variable.

244 Kahane & Piertrandrea (2012) les traitent tous deux dans la même catégorie, celle des entassements qu’ils appellent de dicto.

245 Une écoute de l’extrait sonore met en évidence une proéminence prosodique sur la syllabe [te] de écouter, qui oriente vers une interprétation de tout ça comme particule plutôt que comme régime direct du verbe, cf. infra §4.3.3.

246 Mai 2013 (sur env. 15h d’enregistrement).

247 Du reste, le fait que la liste puisse s’appuyer sur un élément adjectival questionne dans cette situation le fonctionnement référentiel du marqueur.

248 Selting (2007) donne la définition suivante : « ‘Downstep’ here, as in most of recent intonology, denotes that successive pitch peaks in an intonation unit are produced on successively lower pitch height, i.e. on a descending line ».

249 Cette analyse prosodique est reprise de Johnsen (2011).

250 Outil développé par Mertens (2004).

251 On peut aussi invoquer la maxime de quantité de Grice (1975) qui enjoint de ne pas fournir plus d’information que nécessaire.

252 Contrairement aux suivantes, cette occurrence est principalement spatiale et accompagne d’autres expressions contribuant à situer un lieu particulier (derrière là où…).

253 Cf. aussi le ponctuant quoi situé, selon Lefeuvre et al. (2011) en fin de rhème (ou noyau) et portant sur celui-ci, contrairement à d’autres particules comme enfin ou bon qui focalisent ce qui suit.

254 Voir à cet égard Chanet (2001), Beeching (2007) et Lefeuvre et al. (2011).

255 Cf. aussi la récurrence de quoi chez certains usagers : je dois rendre un truc mec mais | _ | totalement inintéressant je dois faire un film avec ça quoi | _ | sur la base de rien mon gars mais comme c’est chaud quoi ils m’ont dit ouais tu te démerdes quoi ils m’ont | il y a genre ma cheffe elle m’a donné tout le projet elle m’a dit tiens quoi | _ | demain je dois faire le storyboard tu sais des petites des petites tu dessines une petite BD quoi | puis genre ce que ça va être le film quoi image par image (ofrom).

256 Afin de faire ressortir la récurrence de tout ça chez une même locutrice, nous n’avons reproduit que ses interventions, mais il faut imaginer qu’elles s’insèrent dans une conversation à plusieurs dont les tours interviennent dans les passages non retranscrits que symbolise le signe […].

257 Par exemple Grevisse & Goosse (2011 : §414a) : « Le rapporteur les [les paroles] reproduit censément telles quelles, sans les modifier. C’est le discours (ou style) direct ».

258 Dans CFPP, les guillemets sont le fait des transcripteurs.

259 Locutrice de la Réunion dont la langue maternelle est le créole, et le français la langue seconde.

260 Les exposants reproduisent sommairement la fonction de l’intonation des énoncés telle qu’elle a été perçue : selon l’approche fribourgeoise, S = intonation continuative ; Q = intonation interrogative ; A = intonation exclamative ; F = intonation conclusive.

261 Elle relève ce phénomène avec und so en allemand et etcetera en anglais.

262 Voire à une répétition plus importante, comme en témoigne cet exemple d’un locuteur algérien : j’ai abandonné carrément, à l’époque je sortais avec une fille, son père c’était un opticien, bon c’était une belle fille quand même donc euh. Euh, elle était d’Alger, ils étaient d’Alger. Ce qui fait j’ai, j’ai, j’ai eu quand même une petite idée sur le, sur l’optique et tout, mais j’ai, j’ai jamais pensé que je pouvais être un opticien et tout et tout et tout et tout (pfc, Chlef, Algérie).

263 Cf. and all (that) but en anglais et und so aber en allemand (Overstreet 2005 : 1859).

264 Après une recherche grossière sur CFPP, on constate par exemple que 5 entretiens sur 24 comprennent 121 occurrences d’et cetera sur les 212 résultats (57%) ; qu’un entretien contient 43 occurrences d’et tout sur les 272 résultats de 37 entretiens (16%) ; que 5 entretiens sur 37 contiennent 112 occurrences de tout ça sur 333 (34%).