Show Less
Open access

La sous-détermination référentielle et les désignateurs vagues en français contemporain

Series:

Laure Anne Johnsen

Cet ouvrage fournit une description de l’expression de la sous-détermination référentielle par les désignateurs vagues en français. La sous-détermination référentielle est couramment attestée dans différents genres de discours, en particulier à l’oral non planifié (par exemple au moyen des expressions « ça/ce », « tout ça », « ils » non introduit, etc.). A partir d’une collection de données authentiques de sources diversifiées, l’auteur met en évidence les circonstances d’apparition des expressions vagues et présente une gamme de stratégies discursives auxquelles celles-ci répondent pour les besoins de la communication. Cet examen permet de dégager les conséquences théoriques de la prise en compte de ce vague référentiel, questionnant les limites des postulats d’identification ou de reprise textuelle bien implantés dans les théories sémantiques et les grammaires.

Show Summary Details
Open access

Chapitre VI Fonctionnement référentiel et pragmatique de ILS à valeur sous-déterminée

| 307 →

Chapitre VI Fonctionnement référentiel et pragmatique de ILS à valeur sous-déterminée

C’est ça qu’ils avaient anéanti, avec leur rapport lapidaire : l’humanité de ma mère. Qui ça ils ? Je ne le savais pas. (Yves Aubrymore, Qui a tué Frajdla Cinnamone ?, p. 51)

1. Introduction

Le pronom conjoint de 6e personne connaît un fonctionnement particulier qui se distingue par le caractère sous-déterminé de sa référence. On lui réserve à ce titre des traits caractéristiques265 : genre masculin, nombre pluriel, position sujet et interprétation humaine du référent, ainsi que l’illustre cet exemple :

(348) quand on fréquentait avec mon mari | _ | euh on allait se promener jusqu’au bout de la | % | de de la Vallombreuse là | _ | alors y avait c’était l/ | c’était là qu’ils avaient construit tous les bâtiments de | _ | de Mont-Goulin (oral, ofrom)

Le fonctionnement référentiel d’une telle occurrence s’écarte sur bon nombre de points des propriétés typiquement associées au pronom de 3e personne dans les ouvrages de grammaire ou de linguistique (cf. supra Ch.II §3 et §3.3) : ← 307 | 308 →

il n’est pas lié à un antécédent textuel

il n’est pas voué à exprimer la continuité référentielle

il ne renvoie pas à un référent saillant ni bien déterminé

Un certain nombre de travaux d’origines diverses se sont penchés sur cet emploi de ils (et ses interprétations), tantôt décrit comme indéfini, indésigné, collectif, institutionnel, arbitraire, impersonnel, etc. ou sur ses « homologues » à travers les langues. Nous présentons ci-dessous une synthèse critique de ces travaux, en commençant par le traitement que lui réservent les grammaires ou autres usuels du français (§2.1). Nous rendons compte ensuite des études en linguistique française sur la question (§2.2), à la suite de quoi nous rapportons quelques résultats en psycholinguistique (§2.3), avant d’accorder notre attention aux travaux en typologie des langues (§2.4). Nous proposons en seconde partie notre propre approche empirique de la question (§3) portant sur une collection de données attestées en français (§3.1). Notre étude, qui vise à mettre au jour les circonstances d’emploi de ils, consiste en un classement commenté des occurrences de ils fondé sur les indices contextuels favorisant ou non sa résolution référentielle (§3.2). Pour terminer, nous comparons l’usage de ils avec d’autres ressources linguistiques manifestant des rendements pragmatiques approchants (§3.4).

2. Travaux antérieurs

2.1 Le traitement de ILS dans les grammaires

Selon Haase (1898), l’ancien français exprimait le « sujet indéterminé » par la 6e personne, d’abord dans la seule désinence verbale à la manière du latin, puis à travers la présence du pronom ils, utilisé avec un sens analogue au on « contemporain ». A son époque, il en relève le caractère populaire : « [c]et emploi du verbe avec ou sans pronom, assez fréquent chez les écrivains du XVIe siècle, apparaît quelquefois au XVIIe, ← 308 | 309 → et aujourd’hui même, il est familier à la langue populaire » (ibid. : 4). Il cite Vaugelas comme un adepte de cet usage, en particulier de la relative « qu’ils appellent » considérée comme « un latinisme qu’on ne rencontre pas ailleurs » (ibid.) :

(349) Quand on cite un livre ou un chapitre, ou que l’on nomme un pape ou un roi, ou quelqu’autre chose semblable, il faut se servir du nombre adjectif ou ordinant et non pas du substantif ou primitif, qu’ils appellent, comme on fait d’ordinaire dans les chaires et dans le barreau. (Remarques, I, 215)

Parmi les auteurs du XVIIe siècle, Haase cite Racine :

(350)Agrippine :J’avouerai les rumeurs les plus injurieuses ;

Je confesserai tout, exils, assassinats,

Poison même…
Burrhus :Madame, ils ne vous croiront pas (Britannicus, III, III)

Cet exemple se distingue toutefois du précédent, à nos yeux, par le fait que le pronom renvoie à un référent déjà préconstruit par le discours en amont, à travers les structures actancielles des verbes de parole avouer et confesser, impliquant sémantiquement un/des destinataires(s) aux propos (à qqn), même sans réalisation explicite.

Dans leur Précis de grammaire historique de la langue française, Brunot & Bruneau (1949 : 378) nomment « indéfinie » cette valeur de la 6e personne, comparable à l’usage latin, qui y aurait recouru à défaut de disposer d’un pronom indéfini. Les auteurs situent cet emploi latinisant comme antérieur au XVIIIe siècle et l’illustrent notamment par un extrait de Montaigne :

(351) Et chose de trop grande obligation à qui ne peut beaucoup tenir : l’apprêt donne plus à espérer qu’il ne porte. On se met souvent sottement en pourpoint pour ne sauter pas mieux qu’en saye. Nihil est his qui placere volunt tam adversarium quam exspectatio. Ils ont laissé par écrit de l’orateur Curio que, quand il proposait la distribution des pièces de son oraison en trois ou en quatre, ou le nombre de ses arguments et raisons, il lui advenait volontiers, ou d’en oublier quelqu’un, ou d’y en ajouter un ou deux de plus. (Essais III, IX, nous élargissons le contexte) ← 309 | 310 →

A partir du XVIIIe siècle, l’emploi est traité différemment : il « est exclusivement populaire [et] renvoie à des personnes mal déterminées, mais connues (et que l’on hait ou que l’on n’apprécie guère) » (ibid.).

Il est paradoxal que le phénomène puisse être traité tantôt de latinisme, tantôt d’emploi populaire, selon la période considérée. Un examen diachronique des conditions d’apparition des emplois de ils pourrait apporter un regard intéressant sur la question pour savoir s’il s’agit d’usages semblables ou différents. Quoi qu’il en soit, ils se justifie aux yeux des philologues jusqu’en moyen français, comme un effet de grammaire seconde conscient (Blanche-Benveniste 1990b), en tant que survivance du latin et en l’absence d’un pronom atone spécifiquement indéfini (on étant employé à ce moment-là aussi bien en tant que substantif qu’en tant que pronom indéfini). A partir du XVIIIe siècle, du fait de l’emploi désormais bien établi de on indéfini, mais sans doute aussi pour d’autres raisons à rechercher, ils ne bénéficie plus de la même légitimité et est qualifié de populaire.

Ce traitement réservé à l’usage de ils se confirme dans les grammaires du français moderne, où il représente le pendant familier et populaire de on. Ainsi en va-t-il chez Sandfeld (1970) :

Dans le langage populaire et aussi en style familier, ils s’emploie pour on : Ils ne veulent de moi nulle part D.T. Alp. 129. Le peuple désigne par ils tous ceux qui gouvernent, qui dirigent, qui ont de l’influence tout en étant invisibles et inconnus pour la foule : Ils ne voudront peut-être pas me la donner, la médaille Duh Mart. 159. Pourquoi qu’on nous traite comme des veaux ? J’les en préviens ; j’vas tout plaquer ! « Les », c’était l’Etat-major, les généraux, la France Benj. Gasp. 69. (p. 33)

Le philologue étend toutefois son emploi à la « langue courante ». Dans l’extrait, on notera dans le dernier exemple cité l’emploi régime les. Sandfeld ajoute l’attestation de la forme au féminin : « elles sert parfois à désigner les femmes en général » : « Elles sont toutes pareilles Z. Féc. 496) » (p. 34). Sandfeld suggère quelques hypothèses sur les motivations de ce type d’emplois, telles qu’un intérêt particulier pour des individus qui occupent l’esprit du locuteur, ou « un besoin euphémistique d’éviter de prononcer le vrai nom » (p. 32–33). On peut rapprocher ces usages de ceux qu’il considère comme « sans antécédent » ← 310 | 311 → (ou dont l’antécédent est « tout simplement suggéré par le contexte »), comme celui-ci :

(352) (on entend la voix d’une personne endormie par le chloroforme :) Qu’est-ce que c’est que cela ? – C’est l’effet du chloroforme. Tu ne savais pas ça ? Sous l’influence du chloroforme, ils se mettent à délirer. Birabeau. Chifforton I. 18. (ibid. : 41)

Chez Von Wartburg & Zumthor (1973), l’emploi de ils est mentionné comme un « cas extrême » de pronom personnel, relevant de la langue parlée et utilisé « pour désigner l’ensemble très vague des personnes, des êtres auxquels on pense en formulant la phrase » (p. 311). Les grammairiens y associent en outre l’expression d’« une nuance affective de crainte et d’hostilité », le rapprochant par là du rendement euphémique dégagé par Sandfeld. Wagner & Pinchon (1962 : 169) le restreignent également à un registre familier et le dotent de traits subjectifs tels que l’ironie et le mépris à l’égard de personnes « qu’on ne peut ou qu’on ne veut pas désigner d’une façon explicite ». Parfois, le pronom ne ferait qu’évoquer de manière floue des individus partageant une fonction spécifique délibérément tue :

(353) Vous pourrez demander tout à l’heure au wagon-restaurant s’ils en ont (Butor < Wagner & Pinchon : ibid.)

Dans leur guide pratique des difficultés, Grevisse & Lenoble-Pinson (2009) accordent un paragraphe particulier à ils et y résument les caractéristiques dégagées par leurs prédécesseurs :

ILS, dans la langue parlée familière, s’emploie sans antécédent comme indéfini, souvent dans un sens plutôt méprisant, pour désigner un groupe plus ou moins déterminé d’individus, particulièrement ceux qui détiennent l’autorité : ILS ont fini par l’arrêter (Ac.). – ILS sont en grève (Id.) – ILS ont encore augmenté les impôts ! – « ILS font tout ce qu’ILS peuvent pour nous embêter. » « Qu’est-ce qu’ILS ont encore inventé ? » ILS, ce sont, suivant les cas, ou simultanément, l’Etat, le gouvernement ou le Parlement, la majorité et l’opposition, mais surtout les bureaux. ILS, ce sont ceux qui décident (Peyrefitte). – De même, on dit parfois elles pour désigner les femmes en général : Sans ELLES, rien ne serait possible. (Grevisse & Lenoble-Pinson 2009 : 243) ← 311 | 312 →

C’est à peu de choses près la caractérisation qu’en font Grevisse & Goosse (2011 : §632), y compris au niveau formel concernant l’absence d’antécédent. A cet égard, les auteurs du Bon usage commentent l’exemple ci-dessous en suggérant paradoxalement de « chercher l’antécédent dans la situation qui vient d’être décrite » :

(354) En sortant spontanément au moment d’un accident on m’aurait peut-être considéré seulement comme voisin et mon secours médical aurait passé pour gratuit. S’ils me voulaient ils n’avaient qu’à m’appeler dans les règles et alors ça serait vingt francs (Céline, Voyage au bout de la nuit, p. 403 < ibid.)

Les auteurs se gardent bien de fournir des indications sur cette quête de l’antécédent, en orientant par exemple sur le rôle du on en amont ou en mettant à disposition un contexte plus large266.

Riegel et al. (2009 : 361) décrivent dans un premier temps le procédé comme relevant de la référence par défaut (par opposition aux références anaphorique et déictique), à l’instar du pronom indéfini on ou d’autres indéfinis. Contrairement à ceux-ci, ils ne serait pas susceptible d’une interprétation générique et renverrait « par défaut au référent spécifique le plus immédiatement accessible à partir des informations fournies par le reste de la phrase : Ils [= ceux qui ont le pouvoir d’augmenter les impôts = les gouvernants] ont encore augmenté les impôts » (ibid.). Néanmoins, quelques pages plus loin, les auteurs intègrent ce genre d’emploi au fonctionnement déictique du pronom de 3e personne, notamment illustré par cet exemple :

(355) Ils ont encore augmenté le prix de la vignette (ibid. : 366).

L’explication suivante en est fournie : « on interprète contextuellement ils comme l’instance collective qui a pris la mesure décrite par le prédicat ». Figure encore à ce paragraphe l’exemple ci-dessous :

(356) J’aime bien cet orchestre : ils jouent tous remarquablement (ibid.) ← 312 | 313 →

Dans ce cas, « l’antécédent collectif se trouve distribué par ils sur l’ensemble de ses éléments » (ibid.). On peut mesurer la confusion qui règne autour de cet emploi de ils, que Riegel et al. (2009) traitent tantôt comme une référence par défaut, tantôt comme une référence déictique, ou encore anaphorique (implicitement, cf. la notion d’antécédent), à l’appui d’exemples très proches les uns des autres…

En somme, recourant à une conception substitutive ou textuelle des pronoms, les grammairiens se montrent empruntés face à cet emploi de ils pour lequel les notions usuelles d’antécédent, de représentant ou d’indéfini, etc. s’avèrent peu ou pas du tout opératoires. Dans un état de langue plus ancien et dans les travaux d’« érudits », l’usage de ils s’explique comme une survivance du latin et se voit légitimé de la sorte. Dès lors que l’emploi s’observe chez les usagers ordinaires, il écope d’un certain discrédit de la part des grammairiens267. On le ramène systématiquement à des registres de langue peu prestigieux (courant, familier, populaire, etc.) ou au médium oral ainsi qu’à la subjectivité du locuteur (hostilité, crainte, mépris, ironie, réserve, etc.), comme en témoigne encore cet extrait :

Le fameux ils désigne n’importe quelle catégorie sur laquelle on veut décharger sa colère. (« Le manuel de la grammaire française ». <http://www.gabrielwyler.com>)

Dans le même esprit, l’écrivain Pierre Daninos, en simple observateur, élabore une définition sur le ton de l’humour :

Ils : troisième personne du pluriel, souvent réduite à une seule lettre (« Y vont encore nous embêter longtemps avec tous leurs trucs ? »), adoptée par les Français pour désigner l’origine de tous leurs maux : députés, percepteurs, communistes, fascistes, piétons, automobilistes, fonctionnaires, gouvernement, Américains, Russes, etc. Tout est la faute de cette troisième personne. Jamais de la première. (Daninos, Le Jacassin) ← 313 | 314 →

A l’égard des rendements pragmatiques de ils, on remarque plus généralement que les grammairiens se concentrent sur le cas particulier d’une identité référentielle délibérément dissimulée. Or, nous avons montré supra (Ch.III §4.1) que la sous-détermination pouvait être due à d’autres facteurs. Disposant à l’heure actuelle de données beaucoup plus diversifiées, nous avons dès lors les moyens élargir le champ d’observation et de nuancer ces commentaires.

2.2 Le traitement de ILS en linguistique française

Dans la littérature en linguistique française, plusieurs auteurs ont traité de la question, avec des conceptions toutefois assez différentes les unes des autres. A part l’étude de Kleiber (1992b)268 portant sur l’interprétation de ce cas spécifique, les autres travaux abordent le sujet dans le cadre de problématiques plus générales : le système des marques de 3e personne chez Goudet (1983), la polysémie du pronom il chez Lebas (1997), le statut des faits jugés déviants chez [Reichler-]Béguelin (1993b). On ne peut donc pas dire que le phénomène ait suscité énormément d’attention dans le domaine français. Nous passons en revue ci-dessous les différentes propriétés dégagées par ces auteurs sur l’emploi de ils, au niveau référentiel (§2.2.1) et au niveau morpho-sémantique (§2.2.2) pour en tirer un bilan provisoire.

2.2.1 Un référent sous-déterminé

Les auteurs s’accordent généralement sur le fait que l’usage de ils concerné implique un référent sous-déterminé, mal identifié, dont on ignore les caractéristiques distinctives, comme l’illustrent ces exemples269 :

(357) ils vont construire un hôtel (Goudet 1983 : 13) ← 314 | 315 →

(358) (en remarquant le brouillard) Tu as vu ? On dirait qu’ils ont démonté la montagne ! (Lebas 1997 : 46)

Les observations des linguistes confirment la présence de ce flou référentiel :

La communication orale s’accommode couramment de ils collectifs désignant des référents absents de la situation d’énonciation et non mentionnés préalablement, qu’ils soient inférés du contexte ou utilisés, si je puis dire, ex nihilo, en « deixis mémorielle ». ([Reichler-]Béguelin 1993b : 103)

[…] il est très courant et utile d’établir d’autorité, pour certaines actions, l’existence d’acteurs dont on ne connaît rien. (Lebas 1997 : 46)

[…] elle [= la langue] attache du prix à l’indésignation totale : […] la langue suscite un indésigné pur, d’ailleurs pluriel puisqu’aussi bien le singulier n’apparaît plus essentiel, le ils indésigné. (Goudet 1983 : 13)

Néanmoins, le degré ou la manière d’envisager cette sous-détermination varie d’un auteur à l’autre, allant de « l’indésignation totale » (ibid.), à la nécessité d’un « assignement référentiel » du groupe en question (Kleiber 1992b). Goudet (1983) n’étudie pas vraiment le processus interprétatif en jeu, se concentrant sur une analyse structurale du système des marques de 3e personne. Kleiber (1992b) propose à l’inverse une analyse sémantique détaillée du procédé à l’œuvre, en avançant des contraintes d’emploi : il requiert pour l’interprétation de ils un domaine de référence circonscrit menant à l’identification du groupe visé (à défaut de l’identification de ses membres) à travers des éléments textuels ou contextuels :

(359) A Paris, ils roulent comme des fous (ibid.)

(360) Ils ont encore augmenté les impôts (ibid.)

(361) [A demande à B qui sort du concert]

Qu’est-ce qu’ils jouaient ? (ibid.)

Selon Kleiber, l’ensemble visé correspond à la notion de groupe émanant de la typologie de Cruse (1986), qui exige une organisation en système : « plus que des attributs en commun, les membres d’un groupe ont un but ou une fonction en commun, ce qui assure à l’ensemble un ← 315 | 316 → facteur cohésif plus grand que celui que possèdent les membres d’une classe » (Kleiber 1992b : 337). Sont reconnues de la sorte des entités comme une famille, un jury, un comité, une ville, une équipe, etc. Au contraire, sont exclus de la notion un troupeau, une foule, un groupe, la bourgeoisie, etc.

[Reichler-]Béguelin (1993b) critique cette approche en questionnant le bien-fondé des jugements grammaticaux de Kleiber (1992b) à l’égard d’exemples fabriqués dont le « caractère déviant […] lui permet de « montrer » le fonctionnement de ils, et de manifester l’existence supposée d’une contrainte linguistique » (p. 101). Ainsi, en adaptant les données jugées déviantes par Kleiber aux contraintes sémantiques qu’il invoque lui-même, [Reichler-]Béguelin montre l’arbitraire du traitement différentiel auquel devraient aboutir les énoncés ci-dessous (fautif vs grammatical) :

(362) *J’étais pris dans la foule. Ils ont failli m’étouffer (Kleiber 1992b)

(363) J’étais retenu dans la ville. Ils ont failli m’étouffer (exemple modifié < [Reichler-]Béguelin (1993b)

Du reste, elle montre qu’il n’est pas rare de relever même dans l’écrit élaboré des enchaînements pronominaux sur de simples noms d’agrégat ou de classe, réputés impossibles par Kleiber car non conformes à la notion de groupe :

(364) Mon fils n’aura pas le chagrin de commander la noblesse de la vicomté de Rennes et de la baronnie de Vitré : ils l’ont élu malgré lui pour être à leur tête. (Mme de Sévigné < ibid.)

(365) Suite aux élections, je suis atterré de voir nos autorités dans leur léthargie et le peu de courage qu’ils ont à traiter ces problèmes (presse < ibid.)

Pour Goudet (1983), le cas où ils renvoie à un groupe déterminé n’est en fait qu’une éventualité du fonctionnement général de ils « indésigné » :

Evidemment, ils ont encore augmenté les impôts existe aussi et a pu suggérer que ils, représente « les autorités officielles ». Mais […] cette interprétation : ils = « les autorités » n’est qu’un cas particulier de l’emploi général de ils indiquant un groupe imprécis dont je est exclu. (p. 13) ← 316 | 317 →

Face à ces différences interprétatives, Lebas (1997) propose de distinguer deux sous-types de ils : i) les occurrences où l’on pourrait déterminer l’existence d’un référent à l’intérieur d’un cadre circonstanciel et aptes à supporter un prédicat particulier (les exemples de Kleiber supra (359), (360), (361)) : dans ce cas, ils représente un thème doté de « suffisamment de structure […] pour postuler son existence extérieure au prédicat » (p. 44) ; ii) les emplois non « thématiques », où le référent n’a pas de « définition objective » (p. 46) et ne s’interprète pas indépendamment du prédicat. L’existence d’un actant indéterminé est en quelque sorte établie de facto par l’énoncé même :

(366) Ils ont envoyé tous les présidents et les rois à la conférence-anniversaire de l’ONU. (mais qui donc ? !) (ibid.)

L’idée que ils puisse évoquer un référent non déterminé fait écho aux observations de Yule (1982) sur des données en anglais, qui souligne que l’identification référentielle stricte n’est pas toujours nécessaire à l’interprétation du pronom de 6e personne et de l’anaphore en général :

(367) Well I saw a demolition order there actually – a few months ago – they said they were going to demolish some of the flats – which is a pity – I don’t know what they’re doing with Edinburgh though – as long as they don’t do what they did with Glasgow (p. 319)

Cet exemple illustre à ses yeux une situation de référence indéterminée où le pronom sert de simple indication de l’existence d’un groupe-agent anonyme dont l’identité n’apparaît pas pertinente. L’enjeu, dans l’interprétation de cet extrait, n’est pas d’identifier l’agent, mais plutôt de comprendre les agissements dénotés. Ainsi, plutôt que de porter tous ses efforts sur l’interprétation référentielle d’un pronom atone, il est plus pertinent de diriger son attention vers le prédicat du message communiqué, autrement dit, l’information nouvelle. Plus généralement, l’étude vise à remettre en question la conception traditionnelle de l’anaphore, qui, d’après l’auteur, n’est pas toujours guidée par un objectif de résolution référentielle.

Au vu de ces différents points de vue sur la question, il semble judicieux d’envisager soit différents types de ils, soit différents degrés de ← 317 | 318 → sous-détermination référentielle. Les deux exemples attestés suivants illustrent ces différences :

(368) je lui ai répété plusieurs fois que ça restait une opération | _ | hein qu’y avait pas de risque zéro mais que c’était une opération entre guillemets banale | _ | sans risque et couramment courue | _ | et pis ben il s’est avéré que l’opération a eu des complications que le cheval a été | couché pendant deux jours pis finalement ils ont dû l’euthanasier deux jours après (ofrom)

(369) On a vu dans la Liberté270 qu’ils ont retrouvé un cadavre dans l’Aar hier dans l’après-midi dans la zone où on nageait… (courriel, 03.08.2012)

Dans le premier exemple, le contexte global et le prédicat permettent d’inférer une classe dont c’est le rôle d’« euthanasier », tandis que dans le second exemple, ni la situation ni le prédicat ne contribuent à arrêter un type de référent déterminé, le prédicat ‘retrouver un cadavre’ n’étant pas dévolu à un seul type de référent.

2.2.2 Indices morpho-sémantiques

Plusieurs études avancent certaines caractéristiques morpho-sémantiques propres à l’emploi de ils sous-déterminé : le nombre pluriel, le genre masculin et les traits [+humain] et [+délocuté] (Goudet 1983, Kleiber 1992b, Lebas 1997). Outre le trait [+délocuté] qui fait consensus parmi les auteurs car inscrit de fait dans le sens de la 3e personne, nous évoquons ci-dessous brièvement la manière dont les trois autres traits sont présentés dans la littérature en linguistique française.

2.2.2.1 Le nombre pluriel

Le nombre pluriel est constamment mis en avant comme une caractéristique de l’emploi à valeur sous-déterminée du pronom de 3e personne. Son interprétation, toutefois, n’est pas traitée de la même manière selon les auteurs.

Chez Goudet, ils « indésigné » est par définition pluriel et ne connaît pas d’alternance en nombre, par opposition à son pendant ← 318 | 319 → « désigné » qu’il considère comme son homonyme. Cependant, ce pluriel morphologique ne serait pas marqué du point de vue sémantique, comme le on :

(370) ils ont ouvert une pharmacie (Goudet 1983)

Selon Goudet, ils pourrait se paraphraser ici par des gens ou quelqu’un, « ce pluriel pouvant éventuellement recouvrir un actant singulier, mais dont on ne sait rien » (p. 13) : l’énoncé « ne signifie pas que deux pharmaciens soient associés ; il ne postule même pas que le pharmacien, d’ailleurs inconnu, soit marié ! » (p. 14).

Dans son étude, Goudet (1983) place ils en concurrence avec on, les deux formes couvrant « l’autre indésigné » (ibid.), indifférent au nombre sémantique. Mais, aux dires de l’auteur, l’emploi croissant de on comme 4e personne incluant le locuteur (cf. nous) favoriserait l’emploi de ils comme « indésigné pur » (p. 13). Arnavielle (1984) conteste cependant ce scénario diachronique : se référant à Haase (1898) et Brunot & Bruneau (1949) (cf. supra §2.1), il soutient que les emplois de ils à valeur indéterminée et de on à valeur de nous271 sont attestés depuis longtemps, sans que ces coexistences posent problème : « le français contemporain ne fait que réactualiser, avec des valeurs expressives sans doute différentes, ce que le XVIe et le XVIIe siècles connaissaient déjà » (p. 48).

Pour Kleiber (1992b), ils collectif serait marqué en nombre du point de vue sémantique. Il prend d’ailleurs ses distances à l’égard du rapprochement régulièrement fait entre on et ils. Selon lui, les deux formes ne sont pas substituables dans toutes les situations :

(371) On sonne (on = quelqu’un / des gens) (< Kleiber 1992b)

(372) *Ils sonnent (= des gens) (< Kleiber 1992b)

L’interprétation « existentielle » de on ne peut être rendue pas l’emploi d’un ils collectif. Cela montre selon Kleiber que l’emploi de ils est à placer du côté de la définitude plutôt que d’une quelconque partition propre ← 319 | 320 → aux indéfinis : le pluriel exprimerait une véritable pluralité sémantique correspondant, comme dans les cas du défini pluriel, à une forme de totalité, obligatoirement restreinte par des éléments du contexte (cf. la notion restrictive de groupe supra §2.2.1).

2.2.2.2 Le genre masculin

La marque de genre masculine est également exhibée comme un signe distinctif de l’emploi de ils à référence sous-déterminée (Goudet 1983, Kleiber 1992b, Lebas 1997). Selon Goudet (1983), ils « indésigné » n’alterne pas plus en genre qu’en nombre, contrairement à son homonyme « désigné ». En effet, le marquage au féminin conduit d’après lui inévitablement à l’interprétation d’un actant déterminé :

(373) elles viennent encore de barrer la rue (< ibid. : 13)

Dans cet exemple, elles « vise incontestablement un actant désigné, des femmes grévistes ou des femmes policiers, des vaches ou des fourmis, des trombes d’eau ou des branches élaguées » dont la valeur est récupérable en contexte. Il constitue le féminin de l’énoncé avec ils « désigné ». Ainsi, l’énoncé suivant présente une homonymie :

(374) ils viennent encore de barrer la rue (ibid.)

Dans son sens « désigné », ils peut renvoyer à toutes sortes d’individus déterminés « par exemple des moutons échappés ». Dans son sens « indésigné », ils représentent forcément des humains (cf. ci-dessous). Si l’approche en termes d’homonymie nous apparaît contre-intuitive et trop coûteuse, on peut toutefois reconnaître que la simple marque du féminin apporte une distinction sémantique supplémentaire à ils, pour sa part non marqué.

Dans une approche plus générale du pronom de 3e (et 6e) personne, [Reichler-]Béguelin n’exclut pas a priori le féminin de l’emploi collectif, citant la fameuse formule : ← 320 | 321 →

(375) Elles sont bien toutes les mêmes272

Si la plupart des auteurs excluent ce type d’emplois au féminin des occurrences « collectives », c’est sans doute parce qu’en reflétant une dénomination sous-jacente féminine, la marque de genre contribue à une forme de détermination supplémentaire.

2.2.2.3 Le trait [+humain]

Enfin, la plupart des auteurs attribuent à l’emploi de ils à valeur sous-déterminée un trait exclusivement [+humain], comme déjà anticipé dans la remarque de Goudet (1983) ci-dessus. Le trait [+humain] permettrait notamment de se passer d’une récupération nominale du référent : selon Kleiber (1992b), cet emploi de ils se distingue d’autres emplois indirects du pronom par le fait qu’il ne conserve pas le N tête d’un syntagme antécédent, par opposition à l’emploi générique indirect comme ci-dessous :

(376) J’ai acheté une Toyota, car elles sont bon marché (<ibid.).

Conformément à la contrainte du trait [+humain], il juge l’exemple ci-dessous mal formé :

(377) Le troupeau avançait doucement. Ils broutaient tranquillement de l’herbe.

ou du moins, comme ne relevant pas du même type d’emploi. Kleiber se réclame de l’analyse de Goudet (1983) ci-dessus montrant qu’un changement de genre conduit à un assignement référentiel particulier : au masculin, le pronom pourra renvoyer à des moutons par exemple, et au féminin à des brebis.

Une fois de plus, la restriction au trait [+humain] semble se justifier par le fait qu’une dénomination sous-jacente du référent impliquerait, pour ces auteurs, un référent déterminé, tandis que la référence humaine se passe de l’intermédiaire d’une étiquette lexicale. ← 321 | 322 →

A nouveau, [Reichler-]Béguelin (1993b) relativise cette contrainte en considérant l’interprétation humaine comme le résultat d’inférences contextuelles et la prédominance des référents humains comme conséquence de « l’anthropocentrisme des discours ambiants » (p. 106). Elle soutient que l’interprétation en général des pronoms dépend des connaissances partagées des interlocuteurs et qu’un exemple forgé comme ci-dessous apparaît plausible sans qu’il véhicule de trait [+humain] :

(378) A Berlin, ils sont fermés le samedi après-midi. (< ibid.)

2.2.3 Bilan

Au terme de cette synthèse, certains points gagneraient à être éclaircis. D’abord, la diversité des données exploitées et les descriptions proposées mettent en avant l’existence de différents degrés de sous-détermination, voire, de types d’emploi distincts de ils. En effet, il est tantôt possible d’inférer, via le contexte, des attributs typants du référent dont les membres restent certes anonymes (cf. Kleiber 1992b) :

(379) J’ai été hier soir au concert. Ils jouaient la 9e symphonie. Le directeur m’a appris qu’ils la jouaient tous les vingt ans (< ibid : 337)

Tantôt, la variable introduite demeure largement sous-déterminée, les seuls attributs dont on dispose étant fournie par le cadre référentiel et un prédicat éphémère :

(380) [En réaction à un article de presse sur le prénommé Tanabe, doyen de l’humanité] Le dernier plaisir de ce fossile vivant consistait à décortiquer une ou deux gambas. Il en mangeait d’ailleurs de moins en moins, car la cuisine à l’huile ne lui réussissait pas… Pauvre Tanabe ! Bientôt tu seras accueilli au nirvana : ils ont installé à l’entrée un stand de gambas frites où tu te goinfreras à l’œil et là, pas trop d’huile… (Eric Faye, Nagasaki, p. 17) = (233)

L’une des difficultés majeure de ces emplois est de savoir si les interlocuteurs eux-mêmes ont réellement en tête un référent déterminé ou non :

(381) dimanche on se baignait et aujourd’hui c’est l’hiver non mais ils sont fous (oral, dans un secrétariat, 21.05.2015) ← 322 | 323 →

En effet, comment décider si la locutrice incrimine avec humour des responsables particuliers, aussi fictifs soient-ils, ou si elle ne fait qu’exprimer son étonnement face aux caprices du temps ?

Comme on l’a vu, certains auteurs abordent la question des ils à référence sous-déterminée sous l’angle de l’anaphore, avec des conceptions plus (Kleiber 1992b) ou moins restrictives (Yule 1992, [Reichler-]Béguelin 1993b). Mais peut-on encore parler d’anaphore en (381), lorsqu’aucun attribut stable ne peut être attribué à la variable introduite ? Il nous paraît dès lors nécessaire, pour étudier la question, de situer le phénomène général par rapport à la notion d’anaphore, qui, on l’a vu, représente une problématique bien plus complexe qu’elle n’en a l’air. A cet égard, les travaux présentés dans les deux sections qui suivent évacuent à notre sens un peu trop rapidement cette question.

2.3 Traitement de they en psycholinguistique

En psycholinguistique, le traitement du pronom de 6e personne a fait l’objet de deux études complémentaires sur l’anglais (Sanford et al. 2008, Filik et al. 2008). Les auteurs appellent le pronom Institutional They (Sanford et al. 2008) parce qu’il sert d’agent par défaut pour une situation stéréotypée, comme dans On the train, they served really bad coffee. Cet emploi est considéré comme un sous-type de pronoms caractérisé comme « sans antécédent explicite ». Les auteurs partent du constat qu’intuitivement, de tels emplois ne paraissent pas poser de problèmes d’interprétation. Ils font l’hypothèse que, par opposition aux anaphores pronominales au singulier, ces pronoms au pluriel n’exigent pas d’identification référentielle au moyen d’un antécédent. En effet, dans la littérature antérieure en psycholinguistique, on a tenté de montrer que l’absence d’antécédent explicite entraînait pour les pronoms anaphoriques des coûts de traitement cognitif273 (Sanford et al. 1994, Greene et al. 1994). Cependant, les expérimentations ne portaient que ← 323 | 324 → sur des pronoms au singulier. L’enjeu des expérimentations de Sanford et al. (2008) et de Filik et al. (2008) est précisément de s’intéresser au cas du pluriel « sans antécédent ». Les deux expérimentations sont dotées de designs distincts, mais elles recourent à un matériel semblable : la première s’appuie sur des mesures de temps de lecture par eye-tracking (Sanford et al. 2008), la seconde sur des mesures de potentiels évoqués au moyen de l’électroencéphalographie (Filik et al. 2008) et toutes deux font varier la présence et l’absence d’antécédent, telles qu’illustrées par ces items :

(382) a. antécédent explicite, pronom au pluriel

The in-flight meal I got from the staff was more impressive than usual. In fact, they courteously presented the food as well. I made a note to travel with this company again.

b. antécédent explicite, pronom au singulier

The in-flight meal I got from the stewardess was more impressive than usual. In fact, she courteously presented the food as well. I made a note to travel with this company again.

c. pas d’antécédent, pronom au pluriel

The in-flight meal I got was more impressive than usual. In fact, they courteously presented the food as well. I made a note to travel with this company again.

d. pas d’antécédent, pronom au singulier

The in-flight meal I got was more impressive than usual. In fact, she courteously presented the food as well. I made a note to travel with this company again. (nous soulignons)

Les résultats des expériences confirment les intuitions des auteurs : ceux-ci n’observent pas de différence de coûts de traitement entre les conditions avec ou sans antécédent pour le pronom au pluriel, contrairement à la condition au singulier, où l’absence d’antécédent provoque des difficultés de traitement. Pour expliquer cela, les auteurs invoquent deux facteurs en jeu : ils ont recours à la notion de sous-spécification (Sanford & Sturt 2002) pour l’interprétation du pronom, celui-ci faisant office d’agent factice (dummy agent) induisant une représentation « suffisamment bonne » (good enough, Ferreira, Ferraro, & Bailey 2002) pour ← 324 | 325 → la compréhension274. D’autre part, les auteurs avancent une différence liée au nombre grammatical du pronom : alors qu’un pronom au singulier exigerait une résolution immédiate, à défaut de quoi émergeraient des perturbations de traitement qui mènent à l’inférence d’un référent nouveau, un pronom au pluriel ne requerrait pas d’assignement référentiel immédiat. En effet, les psycholinguistes soutiennent que l’absence de perturbations révèle qu’il n’y a pas de processus inférentiel d’introduction d’un référent nouveau pour l’agent, qui de fait, demeure sous-spécifié.

Il faut ici noter que la plupart des travaux en psycholinguistique, dont ceux-ci, se fondent sur une conception essentiellement textuelle de l’anaphore en surévaluant le rôle joué par l’antécédent (parfois le seul critère déterminant). Or, nous avons déjà montré que la notion d’anaphore ne repose pas sur des critères segmentaux. A cet égard, les stimuli proposés appellent quelques remarques : la paire d’énoncés c) et d) de (382) installe un contexte préalable qui contient déjà l’actant (implicite) en question, à savoir, l’agent du verbe get, qui dans son schéma actantiel, implique l’existence de ce dernier. Le traitement des pronoms respectifs ne met donc pas réellement en jeu l’inférence d’un nouvel objet, mais fournit une valeur référentielle à la variable sémantiquement impliquée. En outre, on peut constater en général que pour les besoins des analyses expérimentales, impliquant la maîtrise de tous les paramètres afin de mener à bien les mesures et les statistiques qui en découlent, les items apparaissent dépouillés de tout contexte et dans un environnement aseptisé. D’où l’impression de stimuli souvent caricaturaux qui occultent la réalité et la variété des facteurs en jeu dans les procédés référentiels.

Tout en saluant l’effort entrepris par quelques psycholinguistes pour prendre en considération des phénomènes de sous-spécification et de traitement superficiel (shallow processing) – là où la plupart des confrères présupposent un traitement analytique et toujours approfondi du langage – il nous semble donc que les résultats obtenus gagneraient à être complétés par une analyse de terrain, qui tiennent compte ← 325 | 326 → des paramètres contextuels à l’œuvre dans les productions réelles des usagers.

2.4 Traitement de la 6e personne en grammaire générative et en typologie des langues

2.4.1 Interprétation arbitraire

Dans le cadre théorique générativiste, ce type d’emploi du pronom de 6e personne est décrit par Suñer (1983) en termes de référence arbitraire, par analogie avec l’interprétation des PRO (i.e. des éléments non contrôlés par un antécédent comme dans Just PRO to sit here should be forbidden). Malgré les prédictions contraires de la théorie du Gouvernement et du Liage, Suñer étend cette analyse aux pronoms nuls non anaphoriques, ainsi nommés arbitrary pro, qui se distinguent des PRO par leur accord en personne et en nombre. L’auteur prend le cas de l’espagnol :

(383) pro llaman a la puerta

“they” are knocking at the door (ibid.)

Cette construction dite « impersonnelle » présente à ses yeux une interprétation « indéfinie » ou « non spécifiée » (p. 189). Suñer note l’ambiguïté que manifeste cet énoncé entre une lecture arbitraire et une lecture spécifique. Elle considère cependant que dans le cas de la lecture arbitraire, le nombre de référents demeure indéterminé, malgré l’usage de la marque de pluriel275. Plutôt qu’une indication sémantique ← 326 | 327 → de multiplicité, elle considère que la marque formelle de nombre sert à indiquer la nature arbitraire de la référence.

Jaeggli (1986) approfondit l’étude de ce type de construction et y ajoute certaines caractéristiques. Il assimile ses conditions de vérité à celles d’une construction avec un SN quantificateur existentiel en position de sujet comme dans Someone is calling at the door : « There is an x, x a human being, such that x is calling at the door » (p. 46). Cette propriété est selon lui importante pour distinguer entre l’interprétation arbitraire et l’interprétation homophone définie impliquant une réelle pluralité sémantique. L’auteur remarque que l’ajout du pronom ellos au début de l’énoncé espagnol (383) élimine la lecture arbitraire. Cependant, l’analyse arbitraire ne se limiterait pas aux langues « pro-drop » comme le suggère Suñer (1983), étant donné que l’anglais connaît par exemple ce type d’interprétation avec le pronom they. Jaeggli estime en effet que l’énoncé suivant représente l’homologue de la construction espagnole :

(384) They sell cigarettes at all gas stations. (< Jaeggli 1986 : 60)

Dès lors, il baptise la catégorie arbitrary plural constructions, incluant de la sorte aussi bien les pronoms nuls que les pronoms visibles véhiculant une interprétation arbitraire.

A la suite de ces travaux, Rizzi (1986b : 509) envisage un indice sémantique nommé arb index qui recouvre l’ensemble des propriétés suivantes : [+humain, +générique, ±pluriel], responsable des interprétations arbitraires des pronoms. Néanmoins, le trait [+générique], au vu de l’attestation d’interprétations arbitraires dans des contextes épisodiques tels que (383), ne fait pas l’unanimité (Cabredo Hofherr 2003, 2014 : 6–7). Pour Cinque (1988 : 545), l’indice arb est susceptible de fournir diverses variantes contextuelles liées au caractère générique ou épisodique du prédicat, respectivement l’interprétation quasi-universelle vs l’interprétation quasi-existentielle. Néanmoins, les observations de Condoravdi (1989) et d’Alonso Ovalle (2000) montrent que ces aspects ne sont pas dépendants, les lectures quasi-existentielles ← 327 | 328 → étant compatibles avec des prédicats génériques276 et inversement, les lectures quasi-universelles avec des prédicats épisodiques277. Ces constats amènent Cabredo Hofherr (2003, 2014) à conclure que les interprétations arbitraires des pronoms de 6e personne ne constituent pas de simples variantes pragmatiques de l’indice arb tel que proposé par Rizzi (1986b) ou Cinque (1988).

2.4.2 Typologie des pronoms R-impersonnels

La comparaison des possibilités d’emploi de la marque de 6e personne dans diverses langues pour exprimer le caractère arbitraire du référent incite Cabredo Hofherr (2003, 2014) à proposer une classification nuancée des interprétations en présence, qui ne représentent pas des manifestations d’un phénomène homogène mais requièrent des analyses distinctes. Cabredo Hofherr (2014) recourt à une appellation et une définition de Siewierska (2011) pour caractériser les pronoms concernés :

R-impersonals have the appearance of regular, personal constructions but feature a subject which is human and non-referential. (Siewierska 2011: 57–58)

En se fondant sur une comparaison entre les emplois de ce type de 6e personne notamment en anglais, français, russe, espagnol et arabe marocain, Cabredo Hofherr (2014 : 15–16) relève plusieurs cas de figure et élabore une grille typologique que nous adaptons ci-dessous : ← 328 | 329 →

Illustration

Figure 10 : Lectures des 3pl sans antécédent d’après Cabredo Hofherr (2014)279

L’auteur (2003) justifie ces distinctions d’une part par des critères de comparaison interlinguistiques : par rapport à l’espagnol qui admet toutes les lectures, le français exclut avec ils les emplois i) et iii)280 ← 329 | 330 → (auxquels on peut ajouter les emplois vi) au vu des paraphrases données). L’arabe semble quant à lui tolérer l’emploi i) mais pas le iii). L’existence d’une lecture évidentielle (ajoutée dans 2014), résulte des observations du pronom avec des verbes de parole faites par Siewierska & Papasthati (2011) et se justifie par le fait que certaines langues (par exemple le finnois et l’estonien) ne connaissent que cet emploi (Siewierska 2011 : 72). D’autre part, Cabredo Hofherr fait intervenir des critères « distributionnels », en l’occurrence, le type de prédicat, la présence d’un locatif et l’ancrage temporel. Enfin, un aspect important de la typologie consiste en l’opposition effectuée entre interprétations universelle et existentielle.

Quelques aspects de ce classement méritent d’être relevés et discutés. Tout d’abord, on peut se demander si ces interprétations ne recouvrent pas l’emploi de désignateurs sous-spécifiés de manière plus large. Cabredo Hofherr ouvre d’ailleurs la voie en intégrant les marqueurs du type on-man (ou similaires dans d’autres langues). Mais plus généralement, on observe que d’autres formes sous-spécifiées se prêtent à plusieurs de ces lectures, comme les arguments implicites des verbes en constructions absolues :

(385) Je la trouve en train de lire Ø, tranquillement assise à la table en bois verni du salon sous le lustre en cristal. (> lecture existentielle ancrée) (Radulescu, D., Un train pour Trieste, 2010)

(386) Pendant sa longue patience de combattant clandestin, Jacques a beaucoup lu Ø, mais c’est la première fois depuis de nombreuses années qu’il […] (> lecture existentielle vague) (Sonnay, J.-F., Le tigre en papier, 1990)

(387) La femme qui sait lire Ø peut ainsi directement entendre le message des Saintes Ecritures. (> lecture universelle) (Berriot-Salvadore, E., Les femmes dans la société française de la Renaissance, 1990)

On pourrait même envisager la compatibilité de un N avec la plupart des interprétations de la grille ci-avant281. Ces pistes devraient toutefois ← 330 | 331 → être explorées sur des données attestées pour pouvoir être véritablement prises en compte. Mais cela pourrait suggérer que la grille n’est pas propre à un type de marqueur mais plutôt aux marqueurs sous-spécifiés en général, ouverts à plus de possibilités interprétatives que des désignateurs plus spécifiés.

Revenons ensuite aux catégories proposées. Cabredo Hofherr décrit les lectures corporative (iv) et universelle locative (v) comme partageant l’expression d’un groupe maximal via la 6e personne, nécessitant toutefois l’intervention d’un élément restricteur du domaine, étant donné qu’ils ne peut s’interpréter comme ‘les gens en général’ (cf. aussi Kleiber 1992b). En cela, ces emplois se rapprochent de l’interprétation des SN définis (Cabredo Hofherr 2014 : 40). Dans le premier cas, c’est la nature sémantique du prédicat qui permet de restreindre le domaine, en identifiant forcément un agent prototypique, en l’occurrence exerçant une même profession. Dans le second cas, le groupe s’interprète par rapport à un lieu évoqué dans le contexte via un locatif. Néanmoins, nous allons voir (§3.2.1) que ces contextes ne sont pas toujours aussi prototypiques et que des indices plus variés interviennent dans le processus d’interprétation, rapprochant ces occurrences de l’anaphore.

A défaut d’un élément restricteur (il nous semble toutefois difficile d’envisager un énoncé sans contexte de production), Cabredo Hofherr range les emplois sous une interprétation existentielle (catégorie i–ii–iii282), sauf l’emploi évidentiel (vi). L’auteur rapproche ces emplois de celui des indéfinis dans (2003) mais révise son analyse en les apparentant dans (2014 : 41) aux arguments implicites283. Néanmoins, l’hypothèse ← 331 | 332 → d’une analyse existentielle ne nous apparaît pas suffisamment argumentée : elle n’est justifiée que par la représentation logique ou par les gloses à l’aide de quantificateurs comme quelqu’un vs les gens, dont on doit tenir l’équivalence pour acquise. Or, pour le français du moins, la lecture existentielle et l’équivalence des paraphrases ne nous semblent pas aller de soi (pour l’emploi (ii), le seul étant présenté comme possible en français). En outre, à notre connaissance, aucun linguiste n’a proposé d’interprétation existentielle du pronom de 3e personne en français284. Si elle ne nous paraît pas exclue, l’attestation d’une telle lecture nécessiterait à notre sens plus d’indices. Il nous paraît en effet prématuré d’imputer ce fonctionnement au pronom français sur la base d’une analogie avec un quantificateur existentiel ou avec le fonctionnement du pronom dans d’autres langues, sachant que chaque langue possède son propre système de la personne. D’ailleurs, Cabredo Hofherr (2014 : 15) présente l’emploi dit évidentiel (vi) comme échappant à une analyse en termes d’existentialité ou d’universalité, celui-ci n’étant « ni clairement existentiel ni clairement maximalisant », au vu vraisemblablement de sa compatibilité avec des paraphrases des deux types (Il y a des gens / les gens). A cet égard, il nous semble que la lecture vague (ii) pourrait mériter la même analyse pour le français.

La grille typologique de Cabredo Hofherr apporte des éléments tout à fait inédits dans l’interprétation du phénomène en en proposant une vue d’ensemble nuancée, et cela sur la base d’une documentation fouillée de la situation à travers les langues. Cela dit, les résultats obtenus à partir de données fabriquées et sur la base de jugements d’acceptabilité pourraient avantageusement être complétés par une approche descriptive des usages réels des locuteurs dans ce domaine.

2.4.3 L’hypothèse de la grammaticalisation

C’est l’un des buts que poursuivent Siewierska & Papasthati (2011) à travers l’application de la typologie de Cabredo-Hofherr (version 2003) à un corpus de traductions parallèles du début du roman Harry Potter and the ← 332 | 333 → Philosopher’s Stone (en néerlandais, anglais, français, allemand, grec, italien, polonais, russe et espagnol). Les auteurs recueillent parallèlement des jugements d’acceptabilité sur des données fabriquées par le biais de questionnaires soumis à des locuteurs natifs des langues respectives. Les occurrences du corpus, sélectionnées sur les critères d’absence d’antécédent et de la nature humaine aréférentielle de la 6e personne, sont appelées third person plural impersonal constructions (3pl IMPs). Elles sont en effet censées refléter un degré d’impersonnalité285 : les emplois (iv) corporatif et (v) universel locatif sont ainsi considérés comme semi-impersonnels, car ils fournissent certaines informations sur l’identité de la collectivité impliquée, tandis que les interprétations (i) ancrée, (ii) vague (iii), inférée et évidentielle (vi) sont perçues comme complètement impersonnelles, car elles ne donnent, selon les auteurs, aucun indice sur l’actant du procès.

Les résultats du corpus montrent que l’usage des 3pl IMPs est très variable d’une langue à l’autre : les 3pl IMPs sont beaucoup plus fréquents dans la version russe (25% des occurrences de 6e personne) que dans la version originale anglaise (8%) ou que dans la traduction française (6,5%, la plus petite proportion !). D’après les questionnaires et les données, les locuteurs préfèrent globalement les emplois semi-impersonnels (universels et corporatifs) aux emplois dits complètement impersonnels. Les langues qui apparaissent les plus restrictives à l’égard de l’usage des 3pl IMPs se révèlent être l’allemand et le français, à propos desquelles les auteurs soulignent l’existence d’une construction concurrente de type on/man286 pour l’expression d’agents impersonnels ou semi-impersonnels.

Dans une autre étude, Siewierska (2011 : 79) dégage une corrélation entre la nature pro-drop ou non des langues observées et la manière d’exprimer un agent humain dit « non référentiel ». Dans les langues européennes possédant les deux types de constructions ← 333 | 334 → MAN-IMPS287 et 3pl-IMPS (e.g. on vs ils pour le français, men vs ze pour le néerlandais), les langues non pro-drop – donc à sujet réalisé comme, selon la doxa, le français – manifestent selon ses observations une gamme d’emplois plus diversifiée du premier (MAN-IMPS, i.e. on pour le français) que du second (3pl-IMPS, i.e. ils) : cela se voit à travers le fait que dans ces langues, le pronom de 6e personne (ils) n’exploite pas toutes les valeurs possibles de la typologie, certaines étant prises en charge via les constructions en on, men, man, etc. A l’inverse, les langues pro-drop, ne possédant généralement pas de forme de type MAN ou similaire288 (e.g. le russe, l’italien, l’espagnol, le grec, etc.), disposent d’un éventail d’emplois impersonnels ou semi-impersonnels plus vaste de la marque de 3e personne du pluriel289.

Ces différences d’emploi sont liées, selon l’auteur, à la nature pro-drop et reflètent un degré relatif de grammaticalisation des formes en question dans les langues respectives. En effet, Siewierska situe les emplois de la marque de 6e personne sur une échelle de blanchiment sémantique (semantic bleaching), manifestant le plus grand degré de référentialité à gauche et le moindre à droite. Les emplois à droite impliquent l’existence, dans une langue donnée, de ceux à gauche (p. 80) :

a) plural definite > b) plural semi-definite > c) plural non-specific > d) singular specific

L’emploi a) correspond à l’usage anaphorique référentiel de l’indice de 3e personne, l’emploi b) grosso modo aux emplois universels de Cabredo Hofherr, les emplois c) et d) aux emplois existentiels avec interprétation respectivement plurielle vs individuelle. Selon les observations de Siewierska, l’emploi d), c’est-à-dire où le référent est ← 334 | 335 → potentiellement singulier290, n’est disponible que dans les langues pro-drop. Elle nuance toutefois ce point en admettant une interprétation analogue dans les langues non pro-drop, pour autant seulement que le ou les individu(s) représente(nt) un organizational grouping (Myhill 1997), autrement dit, une institution, une organisation ou autre entité collective reconnue. Ses résultats dans (2008) montrent que cette lecture est admise en anglais et en néerlandais, mais, aux dires de ses informateurs, exclue en français, en suédois, en norvégien, en danois, en islandais ou en allemand. Quoi qu’il en soit, Siewierska (2011) soutient que les langues pro-drop ont tendance à exploiter l’échelle dans sa globalité alors que les langues non pro-drop sont plus restrictives à l’égard des emplois de l’extrémité droite :

[…] all the languages that exhibit the right-most stage on the cline […] are pro-drop. And significantly none of the non-pro-drop languages in which the 3PL is realized by a weak form rather than an affixal one display the singular specific reading. (p. 81)

Se réclamant de Traugott & Hopper (1991), elle estime que la possibilité de manifester des valeurs référentielles aussi réduites qu’à l’extrémité droite de l’échelle est tout à fait caractéristique d’un degré élevé de grammaticalisation des pronoms sujets (Siewierska 2011 : 81). Dans cette perspective, un pronom atone (i.e. dans les langues non pro-drop) est sémantiquement plus contraint par les marques de personne et de nombre qu’une simple marque affixale du verbe, plus susceptible de développer des interprétations alternatives.

L’hypothèse invoquée appelle plusieurs remarques. D’abord, nous avons déjà suggéré supra (Ch.II §2) qu’en considérant les pronoms « clitiques » du français comme des affixes, il était nécessaire de revoir le statut du français par rapport au paramètre pro-drop (voire de réexaminer les fondements du concept pro-drop). Ensuite, le recours à des échelles interprétatives orientées et par là même, au cadre théorique de la grammaticalisation, nous apparaît discutable. En effet, l’ordre des interprétations est présenté comme un « parcours obligé » (cf. la relation ← 335 | 336 → d’implication invoquée) ne tolérant pas d’orientation inverse ni de sauts d’étape, comme le déplore Béguelin (2014 : 15). D’autre part, les échelles de ce type se dotent d’une visée prédictive, voire sont promues au rang de lois, formulées comme des contraintes externes au fonctionnement linguistique (ibid.). Ainsi en témoigne l’extrait ci-dessous :

Non-pro-drop languages may be expected to manifest a more restricted range of 3PL-IMP than pro-drop ones. (Siewierska 2011: 81)

Or, sur quoi repose ce genre d’affirmation ? Pour le français par exemple, l’exclusion de l’interprétation d) (singular specific) est décidée sur la base d’intuitions d’informateurs (Siewierska 2008). La question semble rapidement évacuée. En effet, on a vu qu’il existait un débat sur cette question en français, Goudet (1983) invoquant le caractère sémantiquement non marqué du pluriel et Kleiber (1992b) requérant au contraire la dimension plurielle du groupe visé. Au vu des positions contradictoires des chercheurs sur la question, il semble pertinent d’observer les faits sur le terrain.

2.4.4 Bilan

Les travaux générativistes ou en typologie des langues offrent une perspective élargie de la question, suscitant des réflexions intéressantes sur la question de l’universalité et de la productivité relative du phénomène291 et suggérant des pistes d’analyse inédites. Toutefois, la portée des résultats est difficile à évaluer pour plusieurs raisons : premièrement, nous n’avons souvent pas la possibilité de remettre en cause les jugements avancés à l’égard des données typologiques, notre compétence plurilingue étant évidemment limitée ; deuxièmement, une part des linguistes ne s’appuient que sur un petit nombre d’exemples fabriqués, dépourvus de contexte et soumis à des jugements d’acceptabilité intuitifs (les leurs, ceux de leurs confrères ou d’informateurs des langues étudiées). Dès ← 336 | 337 → lors, des conclusions sont parfois hâtivement tirées sur des problématiques qui demanderaient une analyse plus approfondie, en particulier au sein d’une même langue ; quant à l’examen sur corpus de Siewierska & Papastathi (2011), la démarche empirique et contrastive se révèle pertinente et instructive sur la productivité interlinguistique du phénomène, mais limitée à un corpus écrit d’un genre bien particulier, la fiction littéraire ; en outre, la distinction entre les emplois dits (semi-)impersonnels et les procédés anaphoriques, à nos yeux loin d’être évidente292, repose sur le critère segmental de présence ou absence d’antécédent, dont on a relevé les limites à maintes reprises.

2.5 Synthèse générale sur les travaux antérieurs

Les travaux se montrent pour le moins hétérogènes sur le plan théorique (la question de la référence en particulier) et méthodologique (jugements d’acceptabilité, données attestées ou non, approche contrastive ou non, choix des critères linguistiques, etc.) Par conséquent, l’extension des faits considérés apparaît très variable d’un auteur à l’autre.

On peut dégager grosso modo trois positionnements à l’égard de la relation entre ils à valeur sous-déterminée et la notion de référence :

i) L’approche des grammaires du français qui, tout en abordant le problème avec une conception segmentale ou substitutive de l’anaphore, tente d’en distinguer ils tant bien que mal.

ii) Une approche qui situe le problème au cœur des procédés de référence (Kleiber 1992, Lebas 1997, [Reichler-]Béguelin 1993b, Yule 1982). Pour [Reichler]-Béguelin (1993b) et Yule (1982), le phénomène remet en cause la conception même de l’anaphore courante et la question demande à être traitée avec généralité. Chez Kleiber (1992) et Lebas (1997), on observe à l’inverse une tentative de cibler ← 337 | 338 → des sous-types particuliers parmi les procédés de référence indirecte, dans une visée plus ou moins restrictive.

iii) Enfin, une approche qui évacue la question de la référence et de l’anaphore, soit en ignorant la problématique (Goudet 1983)293, soit en récusant purement et simplement le statut anaphorique du phénomène, en raison de l’absence d’antécédent (Suñer 1983, Jaeggli 1986, Cabredo Hofherr 2003, 2014, Siewierska & Papasthati 2011, Siewierska 2008, 2011, Sanford et al. 2008, Filik et al. 2008).

Quant à la méthodologie adoptée, elle dépend bien entendu des cadres théoriques exploités, mais aussi du choix des données à traiter. Ainsi, une grande part des données en jeu sont des exemples élaborés par le soin des auteurs et donc soumis à leur propre intuition ou à celle d’informateurs (Kleiber 1992b, Lebas 1997, Goudet 1983, Suñer 1983, Jaeggli 1986, Cabredo Hofherr 2003, 2014, Sanford et al. 2008, Filik et al. 2008, en partie Siewierska 2008, 2011 et Siewierska & Papasthati 2011) ; d’autres données représentent des collections d’exemples recueillis de sources authentiques diverses, mais en nombre limité (Yule 1982 en anglais, [Reichler-]Béguelin 1993b, en partie Siewierska 2008) ; enfin, certaines données sont extraites d’un corpus bien spécifique (traductions parallèles d’un roman chez Siewierska & Papasthati 2011).

Malgré la diversité des approches, des méthodologies, des langues observées et de l’extension des faits, quelques caractéristiques récurrentes se dégagent de ces travaux, à quelques exceptions près294 :

a) La sous-détermination du référent de l’indice de 6e personne (reflétée par la diversité des adjectifs caractérisant l’emploi, tels que indésigné, indéterminé, vague, collectif, non-spécifique, (semi-)impersonnel, arbitraire, etc.) : elle peut être plus ou moins marquée. ← 338 | 339 →

b) Le nombre pluriel, le genre masculin (pour les langues dont le pronom de 6e personne alterne en genre)295.

c) L’interprétation humaine du référent.

Comme nous l’avons déjà signalé, pour le français, aucune étude empirique – c’est-à-dire fondée sur des données attestées – n’est entièrement consacrée à la question. Il nous semble donc important de documenter davantage le sujet sous cet angle, afin de compléter, corroborer ou remettre en cause les résultats et partis pris de nos prédécesseurs. Nous problématiserons en particulier la relation entre les emplois concernés et l’anaphore ou les procédés référentiels. Une attention scrupuleuse sera également accordée aux données orales spontanées, dont les conditions de production sont présentées comme particulièrement favorables par de nombreux linguistes (e.g. Yule 1982, [Reichler-]Béguelin 1993b, Siewierska 2008) ou grammairiens (Von Wartburg & Zumthor 1973, Grevisse & Goosse 2011).

3. Etude de ILS dans une collection de données en français

Cette section vise à étudier le comportement de ils et ses circonstances d’emploi dans des contextes authentiques où il manifeste un degré de sous-détermination référentielle. A ce titre, il s’écarte de la conception courante de l’anaphore pronominale, ainsi que le montre l’exemple ci-dessous :

(388) j’pense que c’est dans les années alors euh + euh dans les années euh soixante euh soixante-trois quatre cinq ça a commencé + en je je c’était l’arrivée des vélomoteurs du plastic dans en province enfin en province ← 339 | 340 → j’me souviens de à la campagne c’était frappant euh ils ont pris les anciens meubles ils ont proposé des cuisines en formica y a eu tout ce (cfpp)

Malgré la mise en place en M d’un domaine d’interprétation assez circonstancié (années soixante, à la campagne), ils ne renvoie pas à un référent déjà établi ni identifié dans M et les prédications qui le concernent ne permettent manifestement pas d’inférer les traits distinctifs d’un référent stabilisé dans les connaissances partagées. A l’inverse, elles invitent plutôt à un traitement sommaire de ils.

D’autres occurrences se laissent néanmoins plus volontiers décrire en termes d’anaphore indirecte (voir aussi (368) ou les « ils collectifs » de Kleiber comme (379)), à la faveur d’un processus inférentiel (respectivement collectif-classe pour (389) et scénario-actant pour (390)) :

(389) euh enfin la gérance a mis des | _ | _ | % | un appareil pour euh mesurer l’hygrométrie pis ils ont dit non non tout va bien | pis y avait les papiers peints qui se décollaient | _ | euh ils les ont accusés de je sais pas | _ | et pis | l/ le | de t/ | _ | de d’ouvrir trop leur fenêtre (ofrom)

(390) ne tinquiètes ps ! La on fait l’embarquement ms ils font un exercice : enregistrer tout manuellement ! Donc on n’est ps prets d’embarquer ! A toute.gros becs (Swiss sms corpus)

Cependant, la limite entre les emplois de ils donnant l’instruction d’unifier leur variable avec un objet à inférer et ceux qui demeurent pratiquement inanalysés du point de vue interprétatif nous paraît peu flagrante et mérite dès lors qu’on s’y attarde.

Par ailleurs, ce genre d’emplois sous-déterminés n’est pas pris en compte dans les modèles dominants des expressions référentielles. A cet égard, nous avons entrepris dans une étude antérieure (Johnsen 2014) un classement des occurrences de ils issues d’un corpus restreint, à savoir 26 enregistrements de la base PFC provenant de 13 points d’enquête de la francophonie. Au total, nous avons classé 218 occurrences de ils. Parmi celles-ci, 68% correspondaient à une situation « canonique », c’est-à-dire où la variable est unifiable avec un référent saillant et identifié en M, l’unique cas généralement prédit par les modèles existants. Le reste, tout de même 32%, se répartissait de la manière suivante : 8% renvoyait à un référent disponible en M mais en retrait ← 340 | 341 → (peu saillant), 17% à un référent à inférer, et 7% à un référent largement sous-déterminé. Etant donné la taille du corpus, les chiffres ne peuvent pas être tenus pour représentatifs. Mais mêmes indicatifs, les résultats soutiennent globalement qu’une part non négligeable des faits est laissée pour compte dans les théories de la référence.

Afin de compléter cette étude antérieure, nous nous proposons d’élargir notre champ d’observation à des données provenant de sources plus variées, dans une approche qualitative. Avant d’entrer dans l’analyse proprement dite, il convient de rappeler qu’un procédé de résolution anaphorique typique recouvre la situation où l’objet présupposé par le pointeur se voit unifié avec un objet déjà présent en M. Dans les chapitres précédents, nous avons cependant dégagé plusieurs cas de figure qui s’en écartaient : au chapitre II, la notion d’anaphore indirecte permet de recouvrir la situation où, à défaut d’un objet valide en M, l’objet visé doit être inféré sur la base d’une relation avec d’autres objets présents ; au chapitre III (cf. supra §2.3), nous avons en outre énuméré plusieurs situations de sous-détermination référentielle, pour mémoire : i) les cas de cataphore, où l’instanciation de la variable se voit retardée, la valeur à attribuer étant livrée a posteriori ; ii) les cas où la valeur à affecter est absente et doit être conjecturée, mais l’ensemble des valeurs possibles étant vague, la variable demeure sous-déterminée ; iii) les cas où l’unification se fait avec un objet effectivement valide mais dont la composition et la délimitation demeurent incertaines (e.g. les anaphores résomptives).

Dans cette étude dédiée à l’indice de 6e personne ils, nous ne nous intéressons pas au cas de retardement de l’unification i), qui ne met pas en jeu une sous-détermination durable, ni au cas iii), car il concerne la référence à des objets non individués. C’est avant tout le rapport entre l’anaphore indirecte et la situation ii) qui occupera désormais notre attention. Comme constaté ci-dessus, il n’est pas toujours évident de déterminer si ils fait effectivement l’objet d’un traitement inférentiel (anaphore indirecte) ou si, la procédure étant trop coûteuse, sa variable demeure non instanciée et le référent reste vague. Nous tenterons donc de cerner de plus près les situations où le processus inférentiel aboutit à une hypothèse interprétative (§3.2.1) et celles où il n’y aboutit pas ← 341 | 342 → (§3.2.3), de même que les cas où l’analyse reste indécidable (§3.2.2). Etant donné les similarités déjà relevées par les auteurs entre l’usage de ils, du passif et de on, nous proposerons également, une analyse comparative de ces différents moyens de sous-détermination de l’agent (§3.4). Avant d’entamer l’analyse proprement dite, quelques précisions sur les données sont opportunes (§3.1).

3.1 Remarques sur les données

Nous avons effectué des recherches automatiques de la chaîne de caractères296 (PFC et CFPP) ou du mot ils (OFROM) via les concordanciers respectifs. Comme indiqué dans l’Avant-propos de cette 3e partie, au vu du nombre de résultats297, nous nous sommes penchée sur les extraits d’enregistrements les plus féconds en ils, pour nous concentrer dans un second temps sur les cas les plus problématiques à analyser du point de vue de la référence.

Nous avons parfois rencontré des problèmes de transcription dans les bases respectives, en raison de situations d’homophonie entre les 3e et 6e personnes (e.g. il mange vs ils mangent) ayant induit une transcription à notre sens erronée. D’autres fois, la situation reste indécidable du point de vue de l’analyse, comme ci-dessous où le transcripteur a privilégié le pluriel, mais où l’on pourrait envisager un singulier étant donné le genre d’émission TV en question298 :

(391) on regardait là sur ARTE par exemple y a eu cet été euh ++ vers huit heures du soir un ++ euh + des visites de pays où il(s) rencontrai(en)t les ← 342 | 343 → gens il(s) les regardai(en)t lire et il(s) les regardai(en)t manger aussi ++ cuisiner manger (cfpp)

Dans ce cas, le contexte approprié fait défaut pour reconstituer les intentions référentielles du locuteur. Des problèmes d’audibilité dus à la qualité sonore des enregistrements ou à des situations de chevauchement ont également surgi. En cas de doute sur la réalisation effective d’un ils, nous avons renoncé à prendre l’exemple en compte. On peut encore relever des cas d’indistinction perceptive entre le masculin et le féminin (ils vs elles), où c’est à nouveau le recours au contexte qui permet éventuellement de trancher. Enfin, la réalisation phonétique est parfois si ténue que l’on est en droit de s’interroger sur la présence effective ou non du morphème. Là également, le doute conduit à écarter une telle donnée des observations.

3.2 Classement des données

3.2.1 Anaphore indirecte

Comme nous l’avons annoncé, une manière d’analyser certaines occurrences en ils est de les traiter comme des anaphores indirectes, mettant en jeu des types d’inférences par ailleurs routinisées (cf. supra Ch.I §3.3 et Ch.II §4.2.2). Le pronom conjoint ils requiert d’unifier sa variable avec une classe qu’il est possible d’inférer de l’existence d’un individu collectif (§3.2.1.1), d’un lieu (§3.2.1.2) ou d’un scénario impliqué (§3.2.1.3).

3.2.1.1 Inférence collectif-classe

L’« anaphore indirecte collective » (Lammert & Lecolle 2014) est un procédé bien connu : ils permet dans ce cas de renvoyer aux membres d’une collection déjà établie en M (cf. supra Ch.II §2.3). On peut définir une collection comme un ensemble qui se compose d’éléments299 : le ← 343 | 344 → rapport entre les éléments (ou membres) et l’ensemble relève ainsi de l’ingrédience (ou méréonymie). Ci-dessous, on relève ce genre de rappel à la suite de l’introduction d’une collection comme un groupe (392), une famille (393), une clientèle (394), une équipe (395) ou encore une génération (396) :

(392) y avait une soir/ un soir euh | _ | jeu de nuit donc c’est un groupe qui a dû organiser des un jeu de nuit dans la forêt | _ | qui faisait assez peur d’ailleurs mais conduit | _ | hein | _ | ben conduit organisé alors ils ont dû | _ | organiser donc des jeux de nuit (ofrom) = (129)

(393) j’ai j’ai encore eu y a pas très m/ très longtemps | une fille de | % | qui a | _ | elle a juste cinquante ans | _ | et c’est une famille où ils parlaient toujours patois | _ | elle s’est mariée en Singine avec un Suisse allemand (ofrom)

(394) [sur une roulotte « take-away »] En ce jeudi de juillet, la clientèle défile – ils sont parfois une douzaine à faire la queue – et les mets proposés jouent l’éclectisme, entre l’Europe et l’Asie. Ce jour-là, pour moins de 10francs, il est ainsi possible de craquer pour un ragoût aux légumes avec sauce-crème au curry et pâtes, pour du poulet ou des crevettes « sweet & sour » avec riz au beurre, voire même pour une saucisse de veau avec pommes de terre sautées. (presse, La Liberté, 24.07.12)

(395) C’est la rentrée ! Alors si vous avez un petit coup de blues ou besoin d’un moment de bien-être gustatif… venez savourez les bons plats préparés par l’équipe du food-truck l’Epicurieux ! Ils sont sur le campus les mardis et les mercredis de 11h30 à 14h00 durant le mois de septembre et viendront tous les jours à partir d’octobre. (Notification Facebook, 25.08.2015)

(396) L1 : vous ne n’avez pas non plus dans les dans les décalages justement de générations comment vous vous situez par rapport à la + à la nouvelle génération est-ce que + vous êtes vous faites partie des gens qui n’supportent plus les incivilités je mets tous les guillemets

L2 : […] j’ trouve qu’elles [mes filles] ont énormément évolué euh + dans un monde du venant d’une génération quand même euh n’ayant pas grand chose à proposer nous et euh + voilà un monde assez + + avec de moins en moins d’ liberté si vous voulez mais j’les trouve pas incivils euh + non j’ trouve qu’ils pourraient plus encore même se se révolter + + j’ trouve qu’ils vivent énormément en groupe moi c’est ce qui m’aura marquée dans cette génération là c’est qu’ils vivent entre eux quoi et j’trouve que voilà au collège aussi beaucoup les uns chez les autres (cfpp) ← 344 | 345 →

On relève ainsi des types de référents allant bien au-delà de la notion de groupe invoquée supra (§2.2.2.1) par Kleiber (1992b). On note également contra Kleiber que la position régime du clitique est possible (396), de même que la référence à des membres non humains (cf. [Reichler-]Béguelin (1993b)), comme l’illustre encore l’exemple ci-dessous, où en l’absence d’indices, on ne connaît d’ailleurs pas le genre du pronom les (les ‘bêtes’, les ‘vaches’ ?) :

(397) la vie à la ferme ben en ce moment je suis en plein dedans vu que | _ | je suis ben justement dans mon année sabbatique alors j’aide mon papa | _ | euh | _ | ben en gros euh | _ | le matin on se réveille assez tôt pour s’occuper du bétail les nourrir les traire | _ | on les sort on fait des parcs (ofrom)

Il est intéressant de constater que la référence à la classe, via l’indice de 6e personne, semble parfois favorisée par l’expression d’un prédicat distributif : en (393), on peut supposer que le prédicat ‘parler patois’ s’applique aux membres dans un rapport de réciprocité. En (394), c’est bien l’addition des différents membres qui correspond à la collection quantifiée ‘douzaine’. De même en (396), on attribuera la propriété de ‘vivre en groupe’ aux individus plutôt qu’à la collection. C’est encore le cas en (397), où le prédicat ‘traire’ concerne de la même manière les bêtes prises séparément. Mais la lecture collective est également bien représentée, comme le démontre (392), le même prédicat étant d’abord formulé à propos de la collection, puis de la classe (‘devoir organiser des/un jeu(x) de nuit’). Il y a donc de bonnes raisons de considérer qu’il s’agit d’une même action collective. De la même manière, on inférera vraisemblablement une interprétation collective du prédicat ‘être sur le campus’ en (395). Il se peut également que le prédicat demeure non-spécifié de ce point de vue, comme ‘être incivil’ et ‘pouvoir se révolter’ en (396), où il n’est pas pertinent de distinguer entre une interprétation collective ou distributive.

3.2.1.2 Inférence lieu-classe

Dans cette catégorie, on peut distinguer deux types de classe dont on infère l’existence à partir d’un lieu : la classe des simples occupants ou alors une classe de participants du scénario impliqué par ledit lieu. ← 345 | 346 →

i) Lieu-occupants

Dans l’extrait suivant, un lieu est introduit via un complément circonstanciel (dans les pays africains) servant de cadre pour les prédications qui suivent :

(398) Comme quand on va maintenant dans les pays africains, hein, où c’est qu’elle est la viande, dans les étalages en suspens, hein. Il y a pas de, il y a pas de contrôle sanitaire là, hein. Il y a les mouches qui se collent dessus, mais, ils ont faim, donc ils mangent, hein. Nous on la toucherait pas peut-être. (pfc)

Les occurrences de ils et leur prédication conduisent à inférer une classe correspondante à partir du contexte établi. La routine inférentielle lieu-occupants (cf. supra Ch.I §3.3) offre ici un moule particulièrement propice à l’instanciation de la variable. On remarque pour cet exemple que le SN les gens mènerait à une interprétation assez semblable300.

Ci-dessous, le lieu est indroduit via un circonstant, puis se voit reformulé par un SN, avant que ses occupants soient visés dans une parenthèse :

(399) Grâce à la générosité de mon employeur et au talent de Fabian Cancellara, je passe dix jours en Belgique. Le pays des moules, des frites, du chocolat – si, si, ils y croient ! – et des bières évidemment. (presse, La Liberté, rubrique Plage de vie, 13.04.11)

Outre la routinisation de l’inférence, l’emploi de ils au détriment d’un SN de gentilé (les Belges) est peut-être motivé par une stratégie d’évitement de redondance lexicale (O3, cf. Ch.I §6.3.6). Quant à les gens, on remarque qu’il induirait une différence d’interprétation : le cadre référentiel à considérer se révèlerait ambigu (les gens en général ou les gens de la Belgique ?). Selon Cabredo Hofherr (2014 : 11), cela s’explique par le fait qu’ils implique nécessairement une « restriction de domaine », ici exprimé par le locatif, facultative pour les gens (qui peut signifier les gens en général). ← 346 | 347 →

Dans l’exemple suivant, le lieu dont les occupants sont évoqués n’est manifestement pas saillant au moment où apparaît ils. La locutrice introduit en effet d’autres objets qu’elle place au centre de l’attention et qu’elle est en train d’élaborer lorsque son interlocuteur opère une sorte de « backtracking » référentiel :

(400) E : Donc qu’est-ce que vous voyez cet été, là qu’est-ce qui vous tente ?

CB : Alors en fait, je voudrais partir euh, oui parce qu’en fait euh, quand j’avais dix-huit ans, j’ai gagné, bon l’année dernière hein, j’ai gagné à un hum, un concours, un hum, un prix aventure. Donc j’ai eu une bourse de treize mille francs, et je suis partie euh, je suis allée à Cuba. Il fallait choisir une destination, et euh, enquêter et rendre après un dossier à euh, au déc/ au rectorat. Bon je suis partie, toute seule, en sac à dos, et ça m’a vraiment plu, d’ailleurs je voudrais recommencer cette expérience, avec d’ailleurs Sylvain. Parce que cette année-là il avait pas pu venir parce qu’il faisait un B.T.S. Donc en fait je voudrais partir dans un pays où le niveau de vie est, pas très élevé, hélas, hein, parce que ça revient cher, et euh visiter en même temps, c’est-à-dire se planifier euh des, des visites et, et partir comme ça à l’aventure en sac à dos.

E : Et ils aiment Fidel Castro euh ?

CB : Ah non ils ont très très peur de Fidel Castro. (pcf)

Afin de répondre à la question de E à propos de ses projets de vacances, la locutrice CB revient sur un voyage fait à Cuba qu’elle a apprécié (ça m’a vraiment plus) pour motiver son désir de revivre une expérience similaire mais dans un lieu encore sous-déterminé (je voudrais partir dans un pays où le niveau de vie est pas très élevé). Alors qu’elle est en train de justifier ses critères pour ce prochain voyage (sur lequel était centrée la première question de E), E l’interrompt pour revenir sur l’expérience de Cuba et pour en savoir plus sur les habitants. Au vu de l’argumentation entamée, ce sont selon toute vraisemblance les éléments liés au projet futur qui apparaissent les plus saillants dans M, du moins au plus haut de la « pile » à cet instant-là du discours. On observe à cet égard le rôle déterminant du prédicat ‘aimer Fidel Castro’ pour l’interprétation du pronom. Cet extrait permet de montrer comment un interlocuteur oriente le discours en ramenant, selon ses propres intérêts, un objet au centre de l’attention. Par ailleurs, il s’attache à maintenir ← 347 | 348 → saillant aussi bien les occupants que le lieu dans la suite de l’échange (Vous avez vu ce, ce problème qu’ils ont actuellement ? […] Mais, c’est beau Cuba non ?).

Il arrive régulièrement que le lieu soit évoqué par le biais d’un simple SP adverbial cadratif, comme dans l’exemple de Kleiber (1992b), pour rappel :

(401) A Paris, ils roulent comme des fous. = (359)

Le circonstant, de même que le prédicat ‘rouler comme des fous’ servent ainsi de « restricteurs de domaine » pour l’inférence du référent. Nous traitons ce genre de procédé comme une anaphore indirecte (cf. aussi la qualification d’anaphore « divergente » de Kleiber 1990a), car il met en jeu un processus analogue d’unification de la variable avec une classe inférée du cadre référentiel délivré.

Dans ce genre de configuration, où la portée du cadratif est clairement établie, la commutation avec les gens semble bien fonctionner :

(402) PM : Mon père aimait bien discuter en patois avec tous ses copains, hein, oh oui, oui, oui, oui, oh oui, oui, oui. Oh oui, oh oui. Oh oui.

E : Je sais que dans le Sud ils ont souffert de l’interdiction des années vingt de parler patois. (pfc)

(403) Je sais que dans le Sud les gens ont souffert de l’interdiction (exemple modifié)

Dans l’exemple suivant, le circonstant cadratif consiste simplement en l’adverbe anaphorique , pointant sur le lieu préalablement introduit :

(404) Par contre du côté de la branche euh, maternelle euh, ma mère c’était une Le Glouannec de l’escouade Gouarec elle était du pays Fisel, et ils chantaient breton quoi (pfc)

(405) et là les gens chantaient breton quoi (exemple modifié)

Dans cette sous-catégorie, les prédicats formulés ne sont pas non plus univoquement collectifs ou distributifs et reposent sur des inférences ← 348 | 349 → contextuelles ; s’il nous semble plus plausible301 d’envisager une lecture collective des sentiments exprimés – faim (398), admiration et peur (400), souffrance (402) – ou d’une croyance (399), les prédicats ‘rouler comme des fous’ (401) ou ‘chanter breton’ (404) nous paraissent à l’inverse compatibles avec l’une ou l’autre interprétation, la propriété pouvant être envisagée comme celle du groupe ou des individus qui le composent.

ii) Lieu-actant

La situation est un peu différente lorsque les membres ne sont pas de simples occupants du lieu, mais représentent un actant d’un schéma qu’on peut inférer d’un lieu particulier. Dans ce cas, une commutation avec les gens ne rend pas compte du rôle actantiel en question, là où ils permet de l’inférer. L’exemple ci-dessous présente deux lieux différents, respectivement un ‘hôtel’, puis un ‘café’, auxquels il est possible d’associer des schémas respectifs impliquant une relation entre divers actants typiques :

(406) Et puis voilà, donc le premier soir on a couché à l’hôtel, parce que l’appartement qu’on avait réservé n’était pas libre, donc on a couché à l’hôtel. Alors l’hôtel, les bagages, il(s) voulai(en)t pas nos bagages, c’était pas l’heure. Alors que normalement, c’était à onze heures du matin, ils nous ont dit : ‘Non, à cinq heures de l’après-midi.’ On a dit : ‘Mais non, vous plaisantez.’ Alors, quand même ils ont accepté de les mettre dans une petite pièce, là-bas au fond […] Eh bien, en arrivant là-bas, eh ben (rires), on est allé chercher un café pour euh déjeuner. Mais en Italie, c’est qu’on s’assoit pas pour déjeuner, c’est tout au, au bar. Oh ben, on a dit, ‘Non, on ← 349 | 350 → vient de passer une nuit, on veut au moins un petit-déjeuner confortable (rires), s’asseoir.’ Ben, on a eu de la peine à trouver un espèce de petit recoin au fond de, d’une salle. Ils nous ont servi un café, alors moi, pas du tout à la française, alors le café, hum, pas digéré du tout ça (pfc)

Parfois, un même lieu engage simultanément plusieurs types de classes à reconstituer à partir du contexte. On notera en particulier le rôle des prédications respectives pour distinguer entre les différents référents évoqués par les occurrences de ils :

(407) le problème c’est que en Australie sans voiture | _ | t’es dans la dèche […] mais ils ils vont pas genre comme chez nous à perpète-les-joints avec le train quoi […] donc euh la voiture c’est c’est quelque chose d’assez indispensable | _ | d’ailleurs euh ils peuvent | _ | avoir leur permis | _ | à seize ans | _ | mais ça pose d’énormes problèmes parce que déjà ici à dix-huit ans les gamins ils ont pas forcément | _ | la maturité euh | _ | pour comprendre la puissance d’une voiture […] enfin voilà quoi en plus euh | _ | avec les kangourous qui traversent la route rien à voir euh ça aide pas non plus | _ | t’as meilleur temps de pas aller trop vite | _ | mais alors maintenant ils ont instauré des nouvelles lois genre euh ils ont pas le droit d’avoir de trop grosses cylindrées | _ | heureusement | _ | euh | _ | ils ont pas le droit d’être plus que deux dans une voiture après neuf heures le soir | _ | pour pas qu’ils euh | _ | enfin pas qu’ils aillent faire la foire […] bon voilà ils ont mis des restrictions par rapport à ça (ofrom)

Dans les séquences en gras romain, le pronom semble renvoyer, comme dans la sous-section précédente, aux occupants, autrement dit aux ‘Australiens’, auxquels sont octroyés des prédicats génériques, i.e. qui généralisent un état-de-choses (Carlson 2006). Le locuteur restreint ensuite explicitement cette classe dans les passages soulignés au moyen de plusieurs attributs (âge, dénomination, prédicats, etc.), qu’on peut identifier comme les ‘jeunes conducteurs australiens’. Mais dans l’intervalle et de manière inopinée, il est fait référence à une autre classe via ils : la variable n’est en effet unifiable, au vu du prédicat ‘instaurer des lois’, ni avec les ‘occupants australiens’, ni avec les ‘jeunes conducteurs’. Il s’agit donc d’inférer la classe qui correspond à un actant impliqué dans un schéma vraisemblablement lié à l’‘administration’ du lieu en question. On observe dans la suite du passage que le locuteur ← 350 | 351 → alterne de manière imprévisible entre cette classe et celle des ‘jeunes conducteurs’, seuls les prédicats respectifs permettant de faire la part des choses. Il est intéressant de remarquer que malgré ce qu’on pourrait malencontreusement prendre (notamment en cas d’annotation automatique), en raison de l’absence de redénomination effective, pour une chaîne de référence (Chastain 1975, Corblin 1995, Schnedecker 1997, Schnedecker & Landragin 2014, cf. supra Ch.II §3.3), le réseau référentiel à l’œuvre se construit sur le vif de manière assez instinctive, fondé sur une part d’implicite et sur une sorte de « sélection naturelle » opérée par les prédicats. On constate également que les changements implicites ne suscitent aucune réaction de mécompréhension de la part de l’interlocuteur. On pourrait ainsi se demander si face au principe d’isonymie cité supra (Ch.II §2.4) pour les successions de pronoms coréférentiels (grosso modo, on conserve par défaut la dénomination sous-jacente d’un objet tant qu’il n’y a pas de raison stratégique de changer), on ne devrait pas dégager, notamment pour cette situation de pronoms non coréférentiels (mais formellement identiques), une stratégie invitant le locuteur à éviter de dénommer un objet si le prédicat suffit à sélectionner les attributs pertinents de l’actant concerné.

On pourrait multiplier les exemples d’inférence de divers lieux dont on peut inférer des scénarios :

(408) voilà ben je me suis inscrit euh | _ | d’abord au conservatoire de de | # | et puis | _ | vu mon âge avancé euh | _ | ils ils hésitaient à me prendre parce que y avait pas beaucoup de place enfin c’était assez difficile (ofrom)

(409) J’attends la réponse de l’hôpital. J’ai expliqué ta situation. Ils vont me rappeler. As-tu mal à la tête ? Bises (Swiss sms corpus)

Dans cette catégorie, la question d’une interprétation collective/distributive offre un éclairage nouveau. En effet, l’emploi du verbe à la 6e personne permet de diffuser collectivement et indistinctement la responsabilité d’un éventuel exécuteur sur l’ensemble des agents associés à l’un des scénarios propres à un lieu. En d’autres termes, l’interprétation est compatible avec la situation où un seul individu a pu agir au nom de l’ensemble. En cela, la structure en ils + V s’oppose à une structure causative en faire+inf. (également appelée factitive) qui procède par dédoublement ← 351 | 352 → des agents : celle-là distingue en effet un instigateur, « qui promeut l’action » d’un exécuteur, « qui la réalise » (Simone 2014 : 347) (e.g. le professeur a fait nettoyer le tableau par les élèves). La structure causative est donc une diathèse qui permet de complexifier un procès en augmentant le nombre d’agents. Parmi ses fonctions pragmatiques, on peut noter celle de marquer l’autorité de l’instigateur sur l’exécuteur, et réciproquement, celle de diminuer la responsabilité de l’exécuteur (ibid.). A l’inverse, l’emploi de ils dans les contextes considérés ici permet de diluer la responsabilité d’un éventuel exécuteur dans une source diffuse. On peut ainsi voir la structure en ils comme le pendant de la diathèse causative.

Cette observation nous permet de mieux comprendre pourquoi les locuteurs peuvent recourir à ils alors qu’un seul exécuteur est envisageable : ils projette ainsi la responsabilité sur une entité plus diffuse comprenant potentiellement plusieurs niveaux d’agents. Pour mémoire, de nombreux auteurs remarquent qu’il est possible d’utiliser la 6e personne dans des cas où un seul individu est concerné par la situation décrite (Goudet 1983, Suñer 1983, Jaeggli 1986, Myhill 1997, Siewierska 2008). Siewierska (2008) soutient cependant que cet emploi n’est pas possible en français, contrairement à l’anglais et au néerlandais qui l’autorisent dans la mesure où l’individu est considéré comme le représentant d’un organisme (Myhill 1997 : 807–808) :

(410) They accused me of coming to this country just to get rich !

It must be assumed that they refers to the entire group of people in whose name the action was done, even if in a particular case only one person may have literally done the action (ibid.)

Contrairement à l’avis de Siewierska, cette situation vaut donc aussi pour le français, comme en témoignent bien les exemples de la section.

3.2.1.3 Inférence scénario-actant

Dans cette catégorie, les occurrences de ils requièrent l’inférence d’une classe correspondant à l’actant d’un scénario. Ici non plus, la commutation avec les gens n’aboutit pas systématiquement à une interprétation similaire, car sa sous-spécification invite moins spontanément à l’inférence ← 352 | 353 → d’un rôle actantiel du référent. Dans l’exemple ci-dessous, une locutrice raconte les circonstances d’un saut en parachute, impliquant un même référent dont l’identité se précise au fil des prédications et dont les pointages successifs contribuent à augmenter la saillance :

(411) c’était vraiment sympa on a fait aussi un saut en parachute à San Diego | _ | c’était assez euh | _ | assez incroyable surtout que | _ | ouais déjà on arrive là-bas euh | _ | ils nous ont presque pas donné d’explications | _ | et pis euh tout d’un coup ils nous mettent un | _ | un espèce de gros euh | _ | un espèce de gros baudrier avec deux grosses sangles qui passent sur les épaules | _ | et pis euh | _ | ils nous font ah ben on va dans l’avion machin donc euh on nous on s’y attendait trop pas | _ | pis après on monte dans l’avion euh il commence à | _ | à décoller c’était vraiment un petit avion on était quatre dans l’avion mais l’avion il était plein | _ | on aurait pas pu être une personne de plus | _ | et pis euh l’avion il monte et pis on on était euh | il(s) nous donne(nt) les explications du saut dans l’avion et alors qu’y a | plein de bruit | _ | ouais c’était assez euh un peu à l’arrache comme ça | _ | et pis euh après à quatre mille mètres il ouvre la porte et pis hop | on saute euh on avait juste des petites lunettes on n’avait rien du tout pour euh | _ | protéger les oreilles ou comme ça (ofrom) = (98)

Il est intéressant de constater qu’au début de la narration de l’épisode, la locutrice évoque via la 6e personne un ensemble, mais qu’elle en extrait par la suite302 un seul individu, peut-être l’exécuteur du scénario. Mais l’on pourrait émettre une autre hypothèse : celle selon laquelle le référent évoqué d’abord sous forme d’ensemble soit composé en tout et pour tout d’un seul membre.

Cette hypothèse remettrait en question la conception traditionnelle du pluriel comme simple addition d’éléments (cf. supra Ch.II §2.3) déjà affaiblie par d’autres faits, comme les phénomènes d’accords liés aux noms collectifs, les interprétations des 4e (nous) et 5e (vous) personnes, le cas des pluralia tantum, etc. Ces faits mettent notamment en évidence la possibilité d’interpréter le pluriel comme un ensemble (≈ pluriel interne). Or, cette conception n’exclut pas a priori que ← 353 | 354 → l’ensemble considéré soit constitué d’un seul élément, comme peut-être ci-dessus. Pour certains auteurs (Suñer 1983, Goudet 1983, Siewierska 2008, Cabredo Hofherr 2003, 2014), la possibilité de cette lecture « singulière » témoigne du caractère non marqué du pluriel303. Pour Suñer (1983) et Siewierska (2008), le pluriel serait à interpréter comme une marque de référence arbitraire ou comme la grammaticalisation d’une forme d’impersonnel. Selon Cabredo Hofherr (2003, 2014), le pluriel serait responsable des traits [+comptable] et [+humain] dans l’usage des pronoms arbitraires. Notre approche, à l’inverse, se distingue de celles-ci par le fait qu’elle révise la conception traditionnelle du pluriel, dont la marque peut dès lors s’interpréter soit comme une somme, soit un ensemble, auquel cas le nombre d’éléments peut éventuellement équivaloir à 1.

Cette interprétation du pluriel vaut pour les exemples ci-dessous également. Le suivant comporte un discours rapporté portant sur un examen de conduite :

(412) [les interlocuteurs viennent d’évoquer la récente obtention du permis de conduire par une connaissance mutuelle] avec qui que je discutais l’autre jour ah | # | # | qui me disait qu’y a un jeune qui était sûr de passer son | _ | pis ← 354 | 355 → qui qui roulait bien | _ | mais trop trop sûr de lui pis ils lui ont | pas donné parce que | _ | justement il était trop sûr de lui dans les ronds-points | il y allait trop | _ | trop | % | _ | si tu fais pas de bêtises ils te le donnent hein | _ | (ofrom)

Au vu du scénario sous-jacent, on peut assez plausiblement inférer l’identité de l’agent du procès ‘donner’, tout comme, d’ailleurs, celui de son objet Ø, qu’on présume coréférentiel au SN précédent son Ø. A noter que le référent est dans un premier temps évoqué dans un contexte épisodique (ici via le passé-composé), puis reconvoqué pour une prédication générique.

Ci-dessous, l’extrait illustre le concours d’indices de diverses natures pour l’instanciation de la variable exprimée par ils :

(413) Voici comment Fred a trouvé notre voiture hier après l’opéra…

[photo d’une voiture dont une vitre est cassée]

Shit happens ! Ils ont volé un appareil photo et qq trucs du boulot, notamment des clés #304 (vachement délicat)! Mais par contre, le GPS qui était collé au pare-brise, mes lunettes à soleil, etc, ils n’y ont pas touché… (courriel, 30.01.2012)

La photographie évoque un scénario probable dont on peut inférer le type d’agent. La prédication attribuée à ils vient confirmer l’hypothèse interprétative avec laquelle on peut dès lors instancier la variable. Ici aussi, l’interprétation du nombre de membres de l’ensemble à ‘1 ou plus’ est possible.

L’exemple suivant comporte également une dimension visuelle, car il s’agit d’un spot publicitaire de prévention des accidents, qui met en scène une statuette brisée reprenant progressivement la silhouette d’un ouvrier :

(414) L’accident est arrivé comme un éclairF305 je me suis plus ou moins cassé tout ce qu’on peut casserF j’ai eu la trouille quand ils m’ont dit que je devais arrêter de travailler pendant cinq mois au moinsF au boulot ils ont été ← 355 | 356 → drôlement embêtésS et ils ont trouvé quelqu’un pour faire mon travailF après la quatrième opération j’étais complètement dépriméS c’est seulement ensuite que j’ai pu commencer la réadaptationF (TV, spot publicitaire pour une assurance-accidents, intitulé « Attention, fragile »)

A partir du scénario mis en scène et du discours rapporté (un ordre d’arrêt de travail), il est assez aisé d’inférer une classe correspondant à la première occurrence de ils. Là aussi, le nombre de membres de l’ensemble est potentiellement égal à 1. On remarque que les occurrences suivantes de ils ne prolongent pas cette référence. Elles se trouvent sous la portée d’un circonstant cadratif (au boulot) permettant (de même que les prédicats formulés) de restreindre le domaine d’inférence de la nouvelle classe.

Ci-dessous, le réseau de ils renvoie invariablement à une même classe, dont l’identité des membres n’est pas pertinente :

(415) [La locutrice donne son avis sur différents films] y avait aussi le maître du jeu je sais pas si tu | _ | euh le maître du jeu ou le | _ | comment ça s’a/ y a une autre euh y a une autre euh y a un autre titre euh | _ | c’est vraiment un film euh | _ |le film est vraiment fantastique mais ils ont complètement changé le le le | _ | l’histoire par rapport au bouquin | _ | mais les deux sont juste incroyables […] j’aime ces films où quand tu sors de de d/ par exemple du cinéma | _ | où les quand tu vois les gens tu les croises pis tu discutes du film | _ | qu’on soit dix pis y a dix v/ dix façons d’avoir vécu le film différemment | _ | et pis de façons de penser euh à ce qu’il s’est passé différentes | _ | le ben par exemple Matrix le le le la toute première euh le tout premier | _ | euh | _ | donc Matrix un | _ | c’était j’ai trouvé ça génial | _ | parce que parce que ça te laissait | _ | ça te laissait en suspens ils te donnent pas euh | _ | de de ils te donnent pas tout en main euh | _ | voilà t’as ta propre imagination c’est cool ça […] le Da Vinci code pour moi | _ | ils auraient pu arrêter les vingt dernières minutes | _ | ce film il était juste | _ | le donc le premier le deuxième c’était nul à chier | _ | c’était trop visible directement où euh | _ | le résultat était trop visible | _ | et le Da Vinci code le un | _ | ils auraient coupé les vingt dernières minutes ce ce film serait été extraordinaire | _ | pourquoi ils ont besoin à la fin de dire | _ | voilà alors elle c’est la fille de parce que nin nin nin et pis il lui est arrivé ça et pis | _ | je veux dire | _ | ils ils ont | _ | % bout d’un moment ils | _ | coupent toute euh | _ | toute imagination | _ | pis je dans ce film c’est dommage quoi | _ | tout le long ils arrivent à à faire un suspense | _ | incroyable | _ | pis ces vingt dernières minutes ça a ça a tué tout le tout le film (ofrom) ← 356 | 357 →

La locutrice use massivement du ils pour impliquer une classe dont on infère le rôle à travers les prédicats utilisés et le contexte cinématographique. Après la première occurrence, le rôle demeure valide pour toutes les occurrences ultérieures (cf. à l’inverse l’exemple (407) où il change inopinément), sans qu’il soit nécessaire d’inférer l’identité spécifique, dont on sait qu’elle varie en fonction des différents films évoqués.

Pour tous les exemples de cette catégorie, la lecture semble par défaut collective et permet de diffuser la responsabilité d’un potentiel unique exécuteur sur l’ensemble.

3.2.1.4 Bilan

Les sous-catégories présentées ci-dessus nous semblent pouvoir être avantageusement décrites en termes d’anaphore indirecte. En effet, les extraits mettent en jeu un individu collectif, un lieu ou alors impliquent la reconnaissance d’un scénario, sur lequel peut se fonder l’inférence du référent présupposé par ils. S’il est vrai que les membres de la classe évoquée ne sont pas individuellement identifiables (d’où l’effet de sous-détermination), il n’en reste pas moins que l’on peut inférer des propriétés typantes et distinctives de la classe. Bien que les prédicats attribués à une classe issue d’un individu collectif (§3.2.1.1) ou aux occupants d’un lieu puissent être aussi bien collectifs que distributifs, l’inférence d’un actant, éventuellement via un lieu (§3.2.1.2), à partir d’un scénario impliqué (§3.2.1.3) favorise une lecture collective, avec un rendement d’expansion de la responsabilité sur l’ensemble. Dans ce cas, une commutation en les gens fonctionne mal, car elle dilue le rôle dès lors endossé par le référent.

D’autres indices montrent que ils n’est pas ici un simple élément postiche, mais qu’il renvoie à un référent doté d’un rôle à part entière. En effet, celui-ci se voit affecté d’attitudes, d’émotions, d’intentions, à travers l’occurrence d’auxiliaires modaux (devoir, vouloir) ou exprimant l’état mental ou physique d’un « expérimentateur » (croire, avoir faim, aimer, avoir peur, souffrir, hésiter, avoir besoin). On peut également invoquer la possibilité de prolonger la référence sur un empan discursif assez large (e.g. (406), (411), (413)), à travers de nombreuses occurrences de ils qui ← 357 | 358 → contribuent à en renforcer la saillance, ou à l’inverse de procéder à des changements manifestes de référents collectifs au moyen de prédicats discriminants (407), (414).

3.2.2 Anaphore indirecte ou variable non instanciée ?

Il n’est pas rare que l’on puisse hésiter sur l’analyse à imputer au pointeur ils. Certains indices permettent en effet d’envisager un procédé d’inférence d’un objet pour ils, à l’instar des précédents, mais d’autres orientent vers une mise en retrait du rôle de l’agent dans l’expression d’un procès, interrogeant le fondement d’une résolution référentielle.

3.2.2.1 Ambiguïté d’analyse

L’exemple suivant illustre une analyse ambiguë, qui se traduit par la possibilité d’argumenter pour ou contre un maintien de la fonction instructionnelle d’instanciation de la variable :

(416) tous les barèmes pour les pratiques sont basés sur euh les meilleurs é- étudiants euh des universités en sport donc tout toutes les meilleures performances euh y euh de chaque euh canton ou université de Suisse forment la moyenne donc ils basent les barèmes d’après ça donc euh ce qu’il faut savoir c’est que bien souvent euh c’est des barèmes assez élevés (ofrom)

La première analyse consiste à considérer ils comme inférable, au même titre que les exemples de la catégorie précédente, en termes d’anaphore indirecte : le contexte académique et le prédicat typant restreignent sensiblement l’extension du pointeur, bien que l’inférence, comme toujours, puisse demeurer incertaine {les professeurs, les experts, les membres d’une commission, etc.}.

Mais une autre analyse consiste à renoncer à un traitement inférentiel et à maintenir la variable introduite par ils non instanciée. Dans ce cas, ils servirait à remplir une place d’agent dont l’implication dans le procès se verrait réduite306, d’où la mise en évidence du procès ← 358 | 359 → lui-même (et éventuellement de son objet patient ou effectué) (Myhill 1997, Siewierska 2008). Dans l’exemple en question, le locuteur chercherait à mettre en avant les modalités de conception des barèmes plutôt qu’à prédiquer cette manière de faire sur un référent établi (les professeurs ou autres agents potentiels). La diathèse passive utilisée au début de l’extrait (tous les barèmes pour les pratiques sont basés sur…), n’obligeant pas à attribuer une valeur référentielle pour l’agent impliqué, tend à renforcer cette hypothèse. Nous examinerons les différences entre les structures actives vs passives infra (cf. §3.4.1).

Toute une série de données peuvent être analysées de la sorte :

(417) on se retrouve quand même dans des endroits, franchement/ J’ai, j’ai une c/ j’ai une amie là qui a eu son concours l’année dernière qui, qui est instit. Donc au début ils, ils l’ont mise, à Meylan et tout, donc elle était super contente elle s’est dit ‘voilà je vais me retrouver avec des petits bourges et tout, il y a pas de problème’. (pfc)

D’un côté, il y a moyen d’inférer une classe responsable de l’affectation en question à la faveur d’un scénario aisément reconstituable. D’autre part, on peut s’en tenir à l’indication d’affectation concernant l’individu, la participation d’un agent restant en marge.

Dans l’exemple suivant, c’est l’introduction d’un lieu qui permet d’invoquer une analyse en termes d’inférence pour le ils, désignant les occupants du lieu. A noter que la mention du lieu remonte à plusieurs minutes et tours de parole en amont. Néanmoins, le lieu sert de cadre référentiel à tout l’épisode narratif :

(418) [à propos d’un voyage au Maroc]

G : Eh ben ma foi, tss le Maroc pour moi c’était bien. Si tu veux savoir comment que je l’ai, euh, je l’ai organisé, c’est une chose. […]

E2 : Et alors la nourriture, vous avez mangé des choses euh spécifiques ?

G : Ah ben pour la nourriture euh, c’est tout euh, enfin c’est la tajine qu’ils appellent. C’est euh, c’est un, un espèce de euh, enfin tu sais ce que c’est qu’une tajine quoi, c’est un plat en terre. Un grand plat en terre avec un espèce de couvercle en cône. Et puis qu’ils mettent là, ils font cuire là-dedans comme ça. Alors tu manges la tajine aux oeufs, tu manges la tajine au mouton, tu manges la ta/, enfin ils appellent ça la tajine. (pfc) ← 359 | 360 →

Mais d’un autre côté, il paraît aussi envisageable de considérer l’acte de dénomination de l’objet indépendamment de la source effective (cf. ça s’appelle la tajine ou on appelle ça la tajine, voir infra §3.4), au vu de la routinisation de la combinaison de ils avec des verbes de parole à fonction évidentielle (cf. infra §3.2.3.2).

Ci-dessous, le scénario impliqué par l’évocation d’un chantier permet d’inférer une classe qui indifférencie plusieurs niveaux d’actants potentiels (exécuteurs, instigateurs) :

(419) L1 : euh + y avait + les bâtiments qui étaient sur le quai qui existaient + y avait encore la halle aux v- + nous on a connu la halle aux vins encore donc les derniers les derniers récalcitrants quand même hein euh + la la majeure partie + était déja partie mais il restait quelques-uns euh + autre XX c’était un chantier encore hein c’était vraiment

L2 : ils démolissaient

L1 : ils démolissaient on a euh + on a fait nos études au moment de la démolition + moi je trouve que le + par rapport à ce qu’on a connu le quartier a pas trop trop changé (cfpp)

Quant à l’analyse concurrente, elle voit dans la structure ils+V un moyen de mettre l’accent sur le procès de démolition et son aspect progressif (via l’imparfait, cf. infra §3.4.1). Par la suite, le procès se voit d’ailleurs reformulé via une nominalisation ad hoc, qui permet également de mettre en retrait le rôle d’agent.

Les exemples en vrac ci-dessous illustrent la même ambiguïté d’analyse :

(420) on habitait à la rue ici tu vois près de l’hospital à côté du marché de la Boqueria c’était vachement bien c’était un des plus grands marchés d’Espagne | % | _ | mais non parce que c’est un marché où ils vendent que de la nourriture | _ | pis du coup mais ouais mais euh on est allés acheter des jus de fruits et tout (ofrom)

(421) Tout est provisoire et tout s’achète, sauf Octave. Car je me suis racheté ici, dans ma prison pourrie. Ils m’ont autorisé (contre menue monnaie) à regarder la télé dans ma cellule (Beigbeder, 99F, p. 269) ← 360 | 361 →

(422) [Trois interlocuteurs discutent à propos d’un voisin habitant manifestement en face du lieu où ils se trouvent]

AB1 : C’est allumé ou pas ? Il y est ? Il y est le gars ?

E : Pourquoi ? Il y a qui ?

AB1 : Il y a un mec très intéressant, qui va partir euh aux Etats-Unis pour faire reporter-photo. Inter/, international. Parce qu’il parle en fait, il parle arabe, il parle anglais, il parle français. Ils l’ont engagé307 parce qu’il parle arabe. Donc ils vont l’envoyer dans les pays arabes. (pfc)

(423) On mange chacun un sandwich généralement on l’achète sur le bateau parce qu’ils nous en font des tout frais,> sur place on le commande puis ils le font i/ ils font (pfc)

On remarque donc que l’ambiguïté se produit à chaque fois que le contexte délivre des indices suffisants pour une inférence plausible du référent (cadre référentiel, prédicat typant, scénario impliqué, pointages successifs, etc.), mais que l’on juge que la pertinence communicative porte sur le procès ou son résultat.

3.2.2.2 Quiproquos interprétatifs

En fait, l’existence de deux scénarios interprétatifs concurrents se reflète plus manifestement à travers certains échanges qui illustrent le décalage de traitement potentiel entre les interlocuteurs. Il arrive ainsi que l’interprète se lance dans la quête du référent sans toutefois parvenir à une hypothèse suffisamment fiable. Plutôt que de laisser la variable non instanciée, il peut solliciter l’aide de son interlocuteur :

(424) [discussion autour du thème de la « fête des voisins »]

L1 : enfin nous on a fait on a fait on a ça aussi à Sevran dans le quartier où c’est très très grand hein euh ils mettent les barbecues (mm mm) et tout ça euh c’est bien organisé + avec une fête avant pour les enfants + on ils + ils ramènent des poneys tu vois ils <ouais ah oui> ils font faire des tours XX

L2 : quand <d’accord> tu dis « ils » <ils> c’est qui « ils » c’est pas les habitants qui s’organisent <si c’est les> c’est d’autres ?

L1: hab- non c’est les habitants du quartier (cfpp) ← 361 | 362 →

La locutrice L1 use d’abord d’un indice de personne [– délocuté] (ou [+inclusif]) (nous on a fait on a fait on a ça aussi), puis passe, après hésitation (on ils), à un indice [+ délocuté] de 6e personne (ils ramènent des poneys). C’est peut-être ce changement qui pousse L2 à interroger sur l’extension de ce dernier (cf. quand tu dis « ils » c’est qui « ils » c’est pas les habitants qui s’organisent c’est d’autres ?). En fait, le choix opéré par L1 pour un pronom [+ délocuté] traduit manifestement l’implication d’exécuteurs tiers pour les animations spécifiques énumérées, tandis que l’instigation de l’événement dans sa globalité émane des habitants dont fait partie L1, d’où l’emploi de nous. Quoi qu’il en soit, cet extrait illustre l’usage d’un pointeur vraisembablement « démotivé » pour L1, dont l’enjeu est de mettre en avant les différentes activités proposées, tandis que L2 cherche à instancier une valeur pour l’agent impliqué.

Il en va de même dans l’extrait de conversation suivant :

(425) E : Tu sais qu’on n’a plus accès au parc ?

BL : Je sais bien oui.

E : C’est triste hein quand même.

BL : <mais c’est comme> ici tu ne peux plus aller au domaine de l’O.N.E. non plus hein.

E : plus du tout ?

BL : non ils ont mis une barrière en bois enfin avec un cadenas tu ne sais plus rentrer non plus c’est malheureux.

E : et qui est-ce qui a mis ça ?

BL : ben le propriétaire tu ne sais pas qui c’est ? tu es pas au courant de tout ça ?

E : ça été revendu ?, ça a été acheté ?

BL : c’est acheté et tout maintenant hein, ah oui c’est un des, des propriétaires d’in/ d’interbrew, un des fils je pense.

E : Ah oui.

BL : Un gros manitou. Et euh, il, il fait une villa privée. (pfc)

Cet exemple témoigne de la possibilité de taire l’identité du référent en toute connaissance de cause. On peut invoquer ici le rendement de dilution de l’agentivité par rapport à un scénario éventuellement complexe impliquant différents niveaux d’agents (un instigateur qui fait faire quelque chose par l’intermédiaire d’un/d’exécuteur(s)). L’usage du pointeur ils permet de styliser le procès pour mettre en avant son ← 362 | 363 → résultat, l’enjeu étant pour le locuteur BL de justifier sa déception. Mais cela n’empêche pas le locuteur E de vouloir connaître les tenants et aboutissants de la situation – y compris sa source évoquée via ils– dont il n’est visiblement pas au courant.

L’extrait suivant met en jeu non pas une demande d’identification, mais une demande de confirmation sur l’interprétation de ils :

(426) [Il est question d’une baignade dans une rivière au courant rapide]

L1 : tu fais comment pour sortirQ

L2 : Ben ils te disent quand il faut sortirF

L1 : Ah mais y a des gens qui surveillentQ

L2 : Non mais c’est écrit sur des panneauxA (oral, au vol308)

A partir de la construction en ils utilisées par L2, L1 infère l’existence d’une classe d’individus dont le rôle est de surveiller les nageurs. Cette réaction oblige L2 à rectifier l’origine du procès en le détaillant. La mise au point de L2 confirme bien le processus de confusion référentielle opéré à travers ils, qui condense indistinctement un ensemble de circonstances impliquant potentiellement un instigateur [+humain] (d’où l’emploi de ils disent) et un exécuteur [– humain] (les ‘panneaux d’avertissement’), ce dernier se voyant complètement dilué dans la source exprimée (ils). L’objectif de L1, à travers cette construction en ils, est probablement d’indiquer l’existence d’un système de signalisation à l’intention des baigneurs, indépendamment de la source du procès. Cet exemple reflète bien la manière dont les locuteurs, pour des questions de pertinence, manient le degré de granularité (Sturt et al. 2004) de leur représentation des faits du monde, avec le risque toutefois que la sous-détermination soit mal interprétée.

Dans l’exemple ci-dessous, l’emploi de ils est non seulement motivé par l’imputation d’une responsabilité collective et indifférenciée, mais aussi par une stratégie de cryptage à des fins de sauvegarde de la face : ← 363 | 364 →

(427) [la police est en négociation téléphonique avec un preneur d’otage qui soupçonne un complot de l’Etat suite au décès de sa compagne. Le dialogue met en scène le preneur d’otages et une psychologue de la police]

J’étais psychologue. Plutôt bon, je dois dire. J’avais mon propre cabinet et, financièrement, je m’en sortais très bien. Mais ce n’était pas là l’essentiel. Pour moi, il ne s’agissait pas d’un boulot ordinaire, c’était une véritable vocation. Mon travail, c’était toute ma vie, et ils me l’ont pris.

Qui ça, ils ?

Au début, quand j’ai commencé à poser des questions, mes interlocuteurs ont d’abord été très obligeants. […] J’ai reçu la visite de deux messieurs, probablement envoyés par les services secrets […]. Pour commencer, lors d’un contrôle routier, la police a trouvé de la cocaïne dans mon coffre. Sans même écouter mes dénégations, l’ordre des psychologues m’a retiré mon autorisation d’exercer […] (Sebastian Fitzek, Ne les crois pas, ch. 7)

Le preneur d’otages se plaint, via la structure en ils+V, de la perte de son travail. Ce faisant, il cherche visiblement à accuser les responsables de la situation. En passant sous silence leur identité, il tente de se prémunir contre d’éventuelles menaces pour sa face. En même temps, sa réponse à l’interrogation de l’interlocutrice met en évidence la complexité des circonstances et la diversité des actants impliqués dans la perte de son emploi (police, service secret, ordre des psychologues, etc.). Le titre du roman (Ne les crois pas), afin de susciter la curiosité du lecteur, consiste d’ailleurs principalement à entretenir le mystère autour de certains protagistes…309

L’extrait ci-dessous illustre encore la coexistence de deux analyses possibles, conscientisée paradoxalement par un même locuteur, à travers une paire question/réponse auto-locutée : ← 364 | 365 →

(428) Elle [la mère du narrateur] avait eu l’habitude d’exercer des responsabilités, de prendre des décisions, de dépenser de l’argent sans trop compter, elle était coquette et cultivée et voilà à quoi on l’avait réduite, quarante kilos de chair meurtrie et d’esprit ravagé qui cherchaient encore à paraître quelque chose avec ses lunettes sur le nez et des romans sur sa table de nuit. Un vieux machin délaissé emballé dans une blouse à fleur, un cadavre en décomposition qui essayait de se faire passer pour vivant. C’est ça qu’ils avaient anéanti, avec leur rapport lapidaire : l’humanité de ma mère. Qui ça ils ? Je ne le savais pas. La maison de retraite ? L’association qui gérait sa curatelle ? Le système, quoi. Ou bien alors des individus, curateur, infirmière, médecin qui se retranchaient derrière un système qui déshumanisait les cas sur lesquels ils travaillaient. (Yves Aubrymore, Qui a tué Frajdla Cinnamone ?, p. 51)

Cet exemple à caractère dialogique représente le pendant de (425), où un locuteur recourt à ils sans réellement avoir de valeur référentielle en tête. La question Qui ça ils ? souligne le paradoxe auquel se trouve confronté le sujet, entre l’instruction d’instancier la variable, et l’échec de la procédure, confirmé par l’aveu d’ignorance (Je ne le savais pas) et par la diversité des hypothèses formulées. Ici aussi, ils permet d’évoquer le caractère multiple et dilué des responsabilités en jeu.

3.2.3 Variable non instanciée

Cette section comprend les cas où les coûts cognitifs s’avèrent manifestement trop élevés pour que l’on puisse prétendre à un traitement inférentiel de la variable310, bien qu’en théorie, l’hypothèse ne soit jamais complètement réfutable. Nous proposons donc de mettre en avant les indices qui orientent vers l’abandon d’un traitement inférentiel de la variable. ← 365 | 366 →

3.2.3.1 Promotion du procès

Dans certains cas, la mise en retrait du rôle d’agent au profit de la promotion du procès ou de son résultat est manifeste au regard des objectifs communicationnels du locuteur. L’exemple suivant montre que l’état de choses dénoté par la construction en ils se dote d’une fonction argumentative dans l’orientation du programme discursif en cours :

(429) Je suis parti au milieu de la leçon de géographie parce que j’avais mal à la tête. La dame m’a donné un cachet, j’avais toujours mal, alors elle m’a fait étendre sur un lit. On m’a oublié tellement j’ai dormi après. Quand je me suis réveillé, il faisait nuit dans l’école et les autres, ils avaient déjà fini. J’ai sauté par-dessus la grille d’entrée. Dehors, ils faisaient la grève du bus et du métro, et comme j’avais pas d’argent pour téléphoner à ma mère que j’étais en retard, alors je suis allé à pied à la gare de Lyon qui n’est pas loin et j’ai pris le train pour Marseille qui passe par chez ma grand-mère, à Montélimar. (Yves Pagès, Les Gauchers < Envol lycée)

On peut noter dans cet extrait quelques traces de contrefaçon d’oral, telles que la dislocation (les autres, ils…) ou l’omission du ne (j’avais pas d’argent…). La grève en vigueur exprimée par la construction en ils constitue l’une des causes de la conclusion ‘je suis allé à pied’ : la situation de grève, plutôt que ses agents, évoque par ailleurs une conséquence implicite déterminante – à savoir l’absence de transports publics opérationnels – pour comprendre le raisonnement argumentatif.

Il en va de même dans la conversation en ligne ci-dessous, où L1, de retour de vacances, exprime son découragement à reprendre le travail, auquel s’ajoute un désagrément supplémentaire :

(430) L1 : Retour au bureau. Bonjour tristesse ! (statut)

L2 : Pauvre # (commentaire du statut de L1)

L3 : rhoooohhhh ça promet pour mon retour (commentaire, L3 travaille avec L1)

L1 : i z ont coupé l’eau ce matin de 9.30 à 12.00 (commentaire) (réseau social, écrit depuis le lieu de travail, 26.02.2013)

Malgré le prédicat typant, susceptible d’orienter vers un traitement plus abouti, l’interprétation ne va manifestement pas au-delà de l’expression ← 366 | 367 → du procès et son résultat (l’interruption d’approvisionnement en eau), dont l’enjeu est de contribuer à imaginer l’humeur du locuteur.

Dans le SMS suivant, l’objectif de l’auteur est de renseigner son destinataire sur la situation (une suppression de train) et sa conséquence (une arrivée probablement retardée) :

(431) Ils ont supprimé mon train. J’arrive à sonceboz vers 14h05. (Swiss sms corpus)

L’emploi de ils semble avantageusement exploité pour mettre en relief le mouvement argumentatif de cause à effet. C’est aussi le cas ci-dessous :

(432) [le locuteur raconte son voyage au Maroc]

G : C’était un grand euh, un grand bâtiment, une grande terrasse, si tu veux, qui était couverte

[s’ensuit un épisode racontant les dérangements intestinaux dont souffrait le locuteur]

Il y avait une douche, je me rappelle, et puis il y avait quand même le W.C. Mais le plus drôle, c’est que comme c’était un compre/, un euh, un compresseur, un euh.

D : Groupe.

G : Un groupe oui, je dis un compresseur, mais c’est un groupe. Un groupe qui faisait électricité. A minuit, quand ils ont coupé, il y avait plus d’électricité. Alors dans la chambre pour se lever, ben à tâtons quoi (pfc)

L’interruption de courant exprimée via la construction verbale et son résultat (‘l’absence d’électricité’) causent l’embarras du locuteur sujet aux va-et-vient nocturnes. Dans tous ces extraits, où le procès évoqué intervient comme une simple étape d’un raisonnement argumentatif, il paraîtrait incongru de demander des clarifications sur l’identité de l’agent impliqué. On remarque aussi qu’une commutation avec les gens induirait une lecture binaire sujet-prédicat, que l’emploi de ils tend à éclipser.

On relève également le même genre d’enchaînement argumentatif dans les exemples ci-dessous, où c’est le procès en soi plutôt que la prédication sur des individus qui justifient l’appréciation du locuteur : ← 367 | 368 →

(433) et puis le je jour avant on | _ | on est allé à Québec il y avait le le concert des Pink Floyd | _ | donc ils étaient en train de démonter la scène donc on n’a | _ | c’est vrai que c’était pas c’était pas très joli il y avait un peu des grues des échafaudages voilà (ofrom)

(434) on est allé jusqu’aux chutes du Niagara | _ | puis là on a pu les voir euh de jour | _ | et également de nuit puis c’est vrai que c’était juste euh | _ | magique | _ | de nuit c’était on avait l’impression de voir euh | _ | ils projettent des lumières sur ces chutes c’est juste magique (ofrom)

(435) [la conversation porte sur la pratique du vélo en ville de Paris] c’ qui est sympathique c’est c’est le dimanche le long des + le long d’ la Seine là + une ou deux fois elle l’a fait avec nous oui quand ils ferment les quais + là c’est sympa + d’être au milieu des rollers (cfpp)

En d’autres termes, ce sont respectivement le ‘démontage de la scène’, ‘la projection des lumières’ et ‘la fermeture des quais’ qui motivent les évaluations exprimées (c’était pas très joli, c’est juste magique, c’est sympa). Dans l’exemple suivant, la structure en ils entre dans un mouvement cette fois concessif :

(436) bah le troisième c’est j’imagine que ça doit être très sympa d’y vivre aujourd’hui euh ça doit être très calme très tranquille euh même s’ils brûlent les scooters là depuis peu depuis peu et tout ça (cfpp)

La construction en ils représente un argument inefficace contre la conclusion qu’on peut gloser ‘il fait bon vivre dans le quartier’. La pertinence de l’argument, à nouveau, réside dans le constat des incidents qui s’y produisent plutôt que dans la reconnaissance d’individus responsables des incidents en question311.

Il peut être intéressant d’observer la portée de la négation le cas échéant, comme dans les énoncés ci-dessous : ← 368 | 369 →

(437) [CR est en train de montrer des photos]

CR : Ca c’est (X) et (X) à New-York il faisait froid on était coincé dans la neige on a été pris dans une tempête de neige on a pas pu rentrer.

E : C’est vrai ? Ben j’imagine au mois de février à New-York c’est c’est le plein hiver

CR : Donc il y avait person/ du coup ils avaient pas déblayé la rue ça a été épouvantable on a, on a é/ on est/ on est parti avec une journée de retard. (pfc)

(438) ouais c’était vraiment réputé pour être des pistes difficiles | _ | je sais pas si toi tu as eu mais peut-être plus jeune quand-même hein | _ | ils ils travaillaient pas les pistes encore euh c’était vraiment des des champs de bosses tu vois | _ | puis c’est bien c’était bien raide | _ | c’était réputé pour ne pas être | _ | idéal pour des débutants (ofrom) = (4)

Un aspect remarquable est que la négation ne semble pas affecter la relation entre une constante (la classe d’individus c) et son prédicat, comme schématisé ainsi : Neg[déblayer (c, r) ou Neg[travailler (c, p)]. Mais elle semble plutôt porter sur le procès subi par le patient, à la manière d’une structure au passif sans agent exprimé : Neg[déblayé(r)] ou Neg[travaillé(p)]. Autrement dit, les locuteurs respectifs nient que la rue ait été déblayée et que les pistes aient été travaillées pour en promouvoir le résultat et en tirer les conclusions respectives. Nous reviendrons sur la question du passif infra (§3.4.1).

3.2.3.2 Verba dicendi

On trouve régulièrement en français, dans les genres de parole « improvisée » en tout cas, des constructions en ils avec un verbe de parole. A noter que cela va à l’encontre des observations de Siewierska (2008), pour qui cet emploi « évidentiel » de la 6e personne se verrait restreint, sauf en anglais familier, à des genres discursifs particuliers, comme les mythes, fables ou proverbes. A ses yeux, les langues européennes privilégient l’usage du passif sans agent ou d’autres formes de construction à agent non spécifique, par exemple l’usage du on en français ou du man en allemand. Les exemples ci-dessous remettent donc en cause cette prédiction. Précisons que ce n’est pas l’indice de personne en soi, mais l’ensemble de la construction qui fonctionne comme une marque d’évidentialité : ← 369 | 370 →

(439) c’est sûr que y a un décalage parce que je veux dire euh | _ | on on on a une autre dynamique scolaire | que si tu es dans un tout petit village euh | _ | où tu as que des enfants de la région où tu as des enfants qui sont euh | _ | suivis par les parents | _ | euh | _ | après | _ | si tu prends Genève où de nouveau y a une autre dynamique euh | _ | ça peut être très différent euh l/ ces résultats scolaires | _ | je pense | _ | qu’est-ce qui fait que | _ | qu’est-ce/ je sais pas pourquoi euh | _ | c’est un peu c’est vrai qu’ils disent que | _ | que Fribourg | % | le Valais en général on a assez de bons résultats au niveau de ces tests Pisa (ofrom)

(440) [la locutrice répond à la question de l’enquêtrice sur ses projets de séjour à l’étranger après ses études] d’abord je pense | _ | faire en Suisse | _ | pour f/ avoir l’expérience | _ | avoir des bases | _ | pis souvent p/ pour partir ils disent que c’est mieux de d’avoir travaillé deux ans | dans un endroit | _ | pour être bien formé | _ | pis après ben on verra ce que l’avenir nous réserve on sait | on sait jamais mais j’aimerais bien voyager ouais (ofrom)

(441) [au sujet d’un voyage au Népal] la plupart du temps j’étais dans la vallée de Katmadou | _ | qui est euh | _ | oui qui est | _ | très touristique c’est clair | _ | j’ai jamais fait un voyage | _ | vraiment | _ | très très loin dans les euh | _ | dans les euh lieux inconnus sauf une fois | _ | oui lorsque j’étais dans le | _ | comme ils disent le Far West | _ | @ | oui oui oui oui oui oui | _ | c’était la seule fois (ofrom)

Dans ces extraits, l’enjeu consiste à signaler que l’information est de seconde main, qu’il s’agisse d’étayer un argument, de se distancier des propos, de les présenter comme incertains, de les rattacher à un jargon, etc. La construction verbale a donc une fonction clairement mitigatrice. On a déjà évoqué supra (Ch.V §4.5.3) le fait que tout discours rapporté est par nature contrefait (à l’exception peut-être des textes scientifiques où la doxa exige en principe l’exhaustivité en la matière) et cela est particulièrement manifeste dans les genres de parole spontanée, comme ci-dessus, où il n’y a pas d’exigence, outre de pertinence relative, ni sur la reproduction des propos ni sur leur source. Il est évident que le contexte et le prédicat hôte restreignent les possibilités d’interprétation de l’« autorité » invoquée et qu’il est possible de faire des conjectures plus ou moins fiables à son propos. Mais la récurrence du procédé oriente plutôt vers l’hypothèse d’une lexicalisation d’un ouï-dire. La comparaison avec la locution on dit sera examinée infra (§3.4.2). ← 370 | 371 →

Il en va un peu de même dans un contexte particulier, celui des prévisions météorologiques, qui met régulièrement en jeu l’occurrence de ils avec le verbe annoncer, comme ci-dessous dans divers genres de l’« immédiat » communicatif (Koch & Oesterreicher 1985) :

(442) à part ça ma cousine elle a toujours pas téléphoné pour le pique-nique | alors je suppose qu’il aura pas lieu | _ | étant donné qu’ils annoncent du froid | _ | pis | du mauvais (ofrom)

(443) Ils vont avoir de la neige parce qu’ils ont annoncé du mauvais temps là non non huit jours je sais pas quinze jours non ? (pfc)

(444) Quelle sale temps ! J’ai regardé la météo, ils annoncent pas vraiment d’amélioration pour cette a-m… (courriel privé, 23.07.10)

(445) Tu fais très attention si tu dois prendre la route, ils annoncent la remontée des pluies vers le Gard dans la journée. Bisous. (88milSMS)

Dans les corpus oraux examinés (PFC, OFROM et CFPP312), la séquence ils annoncent (ou conjuguée à un autre temps verbal dans OFROM) ne se retrouve que dans ce type de contexte météorologique. On peut signaler que nous n’y avons pas trouvé le verbe conjugué avec on. Au vu de la prédisposition de la séquence pour ce contexte discursif313, on peut y voir une locution qui vise à exprimer une prévision climatique dont la source n’est pas traitée, malgré l’évidence à laquelle mènerait une telle inférence. A nouveau, le procédé mitigateur permet de signaler que le locuteur tient l’information d’une source tierce à défaut de la prendre en charge lui-même (cf. Il va faire froid, beau, mauvais temps, etc.). ← 371 | 372 →

3.2.3.3 Incrimination feinte

Un rendement différent susceptible d’intervenir dans ces mêmes contextes météorologiques est celui qui consiste à simuler ponctuellement l’existence d’un agent dans un scénario réputé généralement ne pas en contenir (cf. les verbes impersonnels comme il pleut, il vente, il fait chaud, etc.). Les exemples suivants, recueillis au vol, personnifient en quelque sorte la responsabilité des changements climatiques, sans que l’on soit pour autant amené à en fournir une valeur :

(446) [la canicule était annoncée pour la veille] Ah aujourd’hui il fait vraiment chaud parce que hier je me suis dit qu’ils auraient pu faire mieux question canicule (oral, 30.06.2015)

(447) [Matin gris et froid] Premier jour de l’automne ils te le font direct comprendre (oral, 21.09.2014)

(448) dimanche on se baignait et aujourd’hui c’est l’hiver non mais ils sont fous (oral, 21.05.2015) = (381)

Dans ces situations, on impute ironiquement l’influence de températures relatives à des agents fictifs, ceux qui auraient le pouvoir de « faire la pluie et le beau temps ». On observe ce rendement dans d’autres contextes également :

(449) ils ont rajouté des kilomètres entre Yverdon et Fribourg ou quoi ? (oral, 10.06.2015)

Ici, le locuteur accuse un responsable du surplus de trajet éprouvé.

Dans un registre similaire, on peut citer la célèbre réplique du dessin animé humoristique Southpark, où l’un des personnages, Kenny, meurt à la fin de chaque épisode. L’un de ses acolytes répète alors à chaque reprise :

(450) Oh mon Dieu ! Ils ont tué Kenny ! (version française traduite de l’anglais : Oh my God ! They killed Kenny !)

Or, ce « refrain » est repris dans toutes sortes de situations, que le personnage soit tué par une classe, un individu unique, un référent [– humain] (e.g. un taureau), ou bien à la suite d’une catastrophe naturelle ← 372 | 373 → (une boule de lave volcanique), ou encore d’une inattention de sa part (en jouant au spiroballe, par électrocution, etc.). Certes, il faut tenir compte du genre décalé et ironique de la série télévisée. On remarque cependant que la formule se perpétue quelles que soit les causes de la mort. Quoi qu’il en soit, elle vise surtout à inspirer la pitié sur le sort immuable de la victime.

Ces exemples montrent que l’agent peut être monté de toutes pièces et que malgré son éventuel retrait au profit du procès ou de l’état résultant, sa participation n’est pas complètement évacuée. La fonction d’incrimination n’est pas propre à des scénarios à agent « fictif » : le rendement d’imputation d’une responsabilité se manifeste également avec des procès agentifs ordinaires, comme on l’a déjà vu avec (218), (427) ou (428). Mais le paradoxe qui résulte d’une agentivité que le destinataire sait feinte montre bien qu’il n’y a pas de pertinence à instancier la variable.

3.2.3.4 Prédicat non typant

On peut enfin relever un dernier indice plaidant pour un traitement démotivé du pointeur ils, à savoir l’expression d’un prédicat non typant (ou non catégorisant). Autrement dit, certaines propriétés prédiquées n’impliquent pas l’appartenance à un type de référent particulier mais peuvent au contraire s’appliquer à des référents divers. Dans l’exemple suivant, la propriété ‘poser un grillage’ ne sélectionne pas forcément une classe d’individus dont c’est un attribut définitoire :

(451) Merci pour ton message d’encouragements ! : D mais tu sais quoi ? Je suis scandalisé ! Faut que je fasse tout le tour pour aller chez toi maintenant : (ils ont tout grillagé ! (88milSMS)

La contingence de la propriété est encore plus claire ci-dessous :

(452) On a vu dans la Liberté qu’ils ont retrouvé un cadavre dans l’Aar hier dans l’après-midi dans la zone où on nageait… (courriel, 03.08.2012) = (369)

Dans cet extrait de courriel, l’auteur résume une information dont il a pris connaissance par la presse. Le prédicat verbal ne permet pas de ← 373 | 374 → cibler une classe dont le rôle est de ‘retrouver un cadavre’. Par ailleurs, nous avons récupéré l’extrait de presse auquel le courriel fait visiblement écho :

(453) Noyade dans l’Aar (titre) : Le corps sans vie d’un asiatique a été repêché hier après-midi dans l’Aar à Berne. C’est un passant qui a donné l’alerte en le voyant descendant la rivière au-dessous du pont de Kirchenfeld, a précisé la police bernoise. Une heure et demie plus tard, il a pu être sorti de l’eau au-dessous du restaurant de Schwellenmätteli. (La Liberté < ats, 03.08.2012)

On constate que le processus de découverte du corps résulte de la participation d’actants multiples (passant, police). On remarque également l’usage du passif à double reprise dans l’extrait source, visant à mettre en avant l’objet patient et le procès, au détriment de l’agent (cf. infra §3.4.1), conformément à l’enjeu d’un article de fait divers de ce type. Au vu du caractère « collaboratif » de la récupération du cadavre et de la non pertinence de l’identité de l’agent, l’usage de ils en (452) apparaît comme une alternative commode pour indifférencier la source de l’action et en venir au fait, à savoir celui de partager la stupeur suscitée par la découverte macabre.

3.2.3.5 Bilan

Cette section a mis jour quelques indices orientant vers une analyse « postiche » du pointeur ils, dont le rôle actantiel n’est cependant pas complètement éliminé. On peut ainsi invoquer la promotion de la relation procès-objet au détriment de la relation agent-procès, pour des raisons argumentatives (§3.2.3.1) ; on peut aussi relever l’aspect lexicalisé de certaines séquences, comme l’association de ils à des verbes de parole marquant l’hétérogénéité énonciative du propos asserté, dont le rendement mitigateur relègue au second plan la résolution référentielle (§3.2.3.2) ; la simulation du rôle d’agent dans un scénario qui en est d’ordinaire privé met également en évidence le paradoxe d’une tentative d’identification (§3.2.3.3) ; enfin l’attribution de propriétés contingentes, à défaut d’autres indices contextuels, plaide également pour l’abandon d’une procédure interprétative (§3.2.3.4). ← 374 | 375 →

3.3 Discussion

Le classement ci-dessus a permis de révéler les points communs et différences existant entre les usages de l’indice de 6e personne ils à valeur sous-déterminée. Nous avons ramené un certain nombre de cas au phénomène d’anaphore indirecte car on relève des indices contextuels favorables à l’inférence d’un référent dont on peut conjecturer des traits distinctifs, en général, à partir de la présence en M d’une entité collective, d’un lieu ou alors via la reconstitution d’un scénario. Dans ce cas de figure, il est possible d’interpréter la séquence verbale comme une prédication sur la classe concernée, à laquelle – et parfois de manière distributive – peuvent être attribuées des attitudes, réactions ou émotions et qui reste disponible en M pour d’éventuels pointages successifs. D’autres cas, à l’inverse, sont difficilement analysables en termes d’anaphore : le processus d’unification référentielle paraît court-circuité et le pointeur référentiellement démotivé, sans toutefois que soit annulée la relation agentive impliquée par le verbe. Dans cette situation, la séquence en ils s’interprète peu vraisemblablement comme une opération binaire de prédication sur un sujet (cf. un énoncé dit « catégorique »), sans toute fois s’assimiler à un énoncé « thétique », autrement dit dont l’interprétation est la simple reconnaissance d’un état-de-choses. En effet, si le procès est bien mis en évidence, la relation actantielle avec le sujet demeure toutefois à l’arrière-plan.

Entre ces deux analyses, on trouve toute une série de faits dont les indices sont ambivalents. Certaines situations dialogiques ont toutefois permis de mettre en évidence la coexistence, entre les interlocuteurs, de deux traitements concurrents. Le tableau ci-dessous résume les trois catégories illustrées chacune par un exemple :

Anaphore indirecteAnalyse ambiguëVariable non instanciée
(392) donc c’est un groupe qui a dû organiser des un jeu de nuit dans la forêt […] alors ils ont dû | _ | organiser donc des jeux de nuit(417) j’ai une amie là qui a eu son concours l’année dernière qui, qui est instit. Donc au début ils, ils l’ont mise, à Meylan et tout(451) Faut que je fasse tout le tour pour aller chez toi maintenant :( ils ont tout grillagé ! ← 375 | 376 →

La récurrence de cas faisant l’objet d’une analyse ambiguë est peut-être le signe d’une réanalyse314 ou métanalyse315 du clitique ils, qui peut se voir « recyclé » comme élément postiche non instancié, un peu à la manière de la construction asubjectale ça+V, étudiée par Maillard (1989, 1994b) : à l’origine pleinement référentielle, on y recourt volontiers de nos jours lorsqu’il s’agit d’« impersonnaliser » un nouveau verbe316, là où il « impersonnel » ne se montre plus du tout productif car ne s’associant qu’à une liste finie de verbes (Maillard 1989 : 37). L’auteur relève à l’inverse la « créativité du schème » en ça comme l’illustraient à l’époque les expressions ça boume, ça va barder, ça va chier, ça bouchonne, ça gaze, etc. (ibid. 92–93). Il fait de ça un « nouveau régisseur impersonnel » (1994b : 50–52), autrement dit, une sorte d’opérateur de diathèse bloquant la position sujet et par là, la participation même d’un agent. Cette analyse de ça pourrait apporter des éléments de réponse à la « restriction » (à confirmer) de ils à la position sujet dans le cas où il reste non instancié (vs en anaphore indirecte, cf. (397) et (396)). Cela dit, on ne peut aller aussi loin avec ils, dont l’agent, à défaut d’être référentiellement instancié, reste sémantiquement impliqué, contrairement à celui de ça. On note cependant la subtile modification qu’il induit dans la relation actantielle, reléguant au second plan la relation agent-procès au profit de la promotion du procès (et de son éventuel son objet), parfois de l’état qui en résulte. ← 376 | 377 →

Si l’on rappelle les rendements discursifs propres à chaque catégorie relevée, on note quelques différences, mais aussi de nombreux points communs. L’une des motivations possible pour un pointage via ils spécifique à l’anaphore collective (éventuellement aussi à l’anaphore « locative ») réside dans l’attribution d’une propriété distributive au référent, d’où le recalibrage de la collection au format de classe, cf. (396) et (397). Un autre objectif guidant l’emploi de ils au détriment d’une expression lexicale consiste à éviter la redondance qu’elle pourrait engendrer à travers la répétition d’un N collectif (cf. la reformulation dans (392)). On pourrait peut-être même étendre cette stratégie aux cas où la redondance concernerait le radical d’un N de lieu et d’un N de gentilé, voire d’un verbe et d’un N prédicatif :

(454) […] je passe dix jours en Belgique. Le pays des moules, des frites, du chocolat – si, si, les Belges y croient ! – et des bières évidemment. (exemple modifié) = (399)

(455) […] Les voleurs ont volé un appareil photo et qq trucs du boulot […] (exemple modifié) = (413)

Toutefois, dans la plupart des cas, l’alternative d’un SN lexical n’a pas besoin d’être envisagée, l’enjeu reposant sur l’exploitation de la sous-détermination ils. En effet, dans les trois catégories, on a relevé le rendement de diffusion indistincte de la responsabilité du procès sur un agent collectif, dont l’identité soit demande à être globalement inférée (§3.2.1), soit demeure en suspens (§3.2.3), qu’elle soit insignifiante ((451), (452)), ignorée (428) ou encore délibérément occultée (427). Dans ces cas-là, l’indistinction peut conduire à reléguer l’actant au second plan dans l’expression du procès, qui hérite ainsi lui-même du premier plan.

Bien que nous ayons essentiellement travaillé sur des données orales spontanées, nous avons également relevé le phénomène dans d’autres genres de « l’immédiat » (Koch & Oesterreicher 1985) comme les SMS, les courriels privés, les réseaux sociaux, etc. Dans les genres discursifs réputés plus travaillés, les occurrences de ils à valeur sous-déterminée ne sont pas pour autant absentes, comme en témoignent les extraits littéraires reproduits, mais en priorité dans des contrefaçons de l’oral, des ← 377 | 378 → dialogues ou alors dans des récits à la 1ère personne, reflétant les pensées du narrateur-personnage. Notons que malgré notre contact privilégié avec les écrits scientifiques, nous n’y avons pour l’heure, sans grande surprise, relevé aucun emploi de ce type (cf. le recours à d’autres procédés ci-après §3.4). Il semble donc que les normes propres aux genres discursifs aient une grande influence sur la distribution des emplois de ils. Néanmoins, l’inventaire en amont montre qu’il est simplificateur de réduire ceux-ci à une stratégie d’économie propre au style « relâché », au vu des rendements diversifiés dont ils sont porteurs.

A cet égard, les rendements décrits ne sont pas l’apanage de ils, comme nous l’avons suggéré à plusieurs reprises. Il existe en effet d’autres ressources linguistiques, visiblement mieux tolérées dans les genres plus centrés sur les intérêts de l’interprète, offrant certains rendements similaires et affectant de la sorte la distribution de ils. Nous proposons à présent de mettre en perspective ces procédés avec les constructions en ils.

3.4 ILS dans le paradigme des constructions à agent sous-déterminé

Plusieurs auteurs ont relevé des similitudes entre l’emploi de ils et on317 d’une part (Goudet 1983, Siewierska 2011, Cabredo Hofherr 2014, Creissels 2011), et ils et le passif d’autre part (Yule 1982, Gundel et al. 1993, [Reichler-]Béguelin 1993a, Myhill 1997, Blevins 2003, Siewierska 2008, Cabredo Hoffherr 2014). En effet, tous sont susceptibles de manifester la sous-détermination d’un agent, ainsi que l’illustrent les exemples ci-dessous :

(456) il y a eu énormé/ certainement une civilisation, dans le sous-sol de Gières. Parce que, quand, ils ont construit le groupe scolaire là, le groupe sur la place, le groupe scolaire qui s’appelle René Cassin maintenant, il y a eu, ils ont découvert des vestiges (pfc) ← 378 | 379 →

(457) La découverte du cimetière près de l’abbaye de St. Michiels a été d’une grande importance. C’est là que l’on a découvert une méthode d’enterrement préhistorique du premier et deuxième siècle après Jésus-Christ (qui consistait à garder les cendres dans une tombe). Une grande quantité de matériaux romains du deuxième et du troisième siècle a été retrouvé dans le voisinage de ‘t Steen. Le nom d’« Anvers » apparaît en écrit pour la première fois dans une charte de l’année 726. Il est connu que la ville a été détruite par Norsemen en 836. Au milieu du Moyen Age, on a construit la défense de la ville, elle reçu des ponts et plus tard le droit de ville. (site d’information sur la gestion des eaux du plan Delta <http://www.deltawerken.com/Anvers/948.html>)

On constate en effet que chaque procédé permet l’occultation de l’identité de l’agent engagé dans le procès. A noter que la coréférence des agents sous-déterminés n’est pas garantie. Dans l’exemple suivant interviennent successivement les trois types de construction verbale, dont on peut cette fois inférer contextuellement, sur la base de la pertinence narrative, la coréférence de l’agent :

(458) [début d’un article sur des cas de mobbing dans une école] « Mon fils a été frappé et on lui a uriné dessus. Ensuite, ils l’ont fait chanter », s’indigne Gabriella Schlegel (presse, 20minutes.ch, 29.10.2015 < Béguelin 2015)

Nous allons voir néanmoins que chaque construction comporte des spécificités à différents niveaux, qui influent sur sa mise en œuvre. Dans les sections qui suivent, nous proposons de confronter l’usage de ils avec les deux autres procédés afin de cerner une éventuelle zone de recouvrement et de dégager les facteurs et circonstances qui motivent le choix pour l’un au détriment des autres.

3.4.1 ILS vs le passif

Les constructions en ils dont la valeur reste non instanciée sont souvent présentées comme fonctionnellement équivalentes aux constructions passives sans complément d’agent (Myhill 1997, Blevins 2003, Siewierska 2008b) :

(459) They’ve stolen my bag (Siewierska 2008 : 31)

(460) My bag has been stolen (ibid.) ← 379 | 380 →

On peut tout d’abord remarquer que la comparaison ne concerne que les verbes transitifs à deux actants, à savoir un agent et un objet patient. Bien que la construction transitive soit privilégiée dans nos données en §3.2.3, l’usage de ils est a priori moins contraint, comme le montrent les emplois à « agent fictif » où il se combine à la copule être (448), à une construction factitive (447) ou à un verbe modal (446).

La diathèse au passif peut être décrite comme un processus transformationnel ou dérivationnel à partir d’un verbe transitif qui subit une dérivation suffixale générant un adjectif (participe passé) (Berrendonner 2000). Le patient se voit promu à la place d’argument sujet tandis que l’agent se mue en actant interne au procès. L’agent peut néanmoins être exprimé par un complément oblique (e.g. par x, de x), mais c’est loin d’être la norme. D’ailleurs, dans le cadre des constructions qui nous intéressent, la restitution explicite d’un agent ne permet plus de mettre en œuvre un procédé de sous-détermination :

(461) Il est connu que la ville a été détruite par Norsemen en 836. = (457)

Blevins (2003) considère que le processus de détransitivisation de la diathèse passive réduit la valence lexicale du verbe. On peut invoquer la notion de diathèse récessive, selon la terminologie de Tesnière (1959 : 272), qui « diminue d’une unité le nombre des actants ». En fait, cette conception doit être nuancée. Pour Berrendonner (2000 : 47), si le passif « absorbe » l’agent dans le lexème prédicatif, cet agent n’en reste pas moins présent, quoiqu’indéterminé. Selon Muller (2000 : 51–52), le passif ne fait que reléguer « au rang de relation facultative » la relation agent-action, sans pour autant l’oblitérer. Creissels (2006 : 9) va dans le même sens : l’agent peut « être complètement occulté, mais sa participation même à l’événement reste impliquée »318. Certaines formes passives, en particulier les « passifs d’état » (Riegel et al. 2009 : 736), présentent à cet égard un comportement remarquable : ← 380 | 381 →

(462) Ils [les fruits et légumes] contiennent beaucoup de vitamines et de minéraux, bien davantage que lorsqu’ils sont cuits (Nitshe, C., Le décodeur minceur, 2012, p. 44)

L’énoncé présente la même forme qu’une structure adjectivale de type attributive (par ex. frais, crus, ici le participe passé résultatif cuits). Cependant, on peut considérer ce genre de constructions comme passives dans la mesure où elles dénotent le résultat du procès achevé ‘ils ont été cuits’. Si la construction se voit suivie d’un complément d’agent, on retrouve l’aspect inaccompli :

(463) [Il s’agit d’une expérience rapportée dans une étude] Deux gigots d’un poids égal sont cuits par un cuisinier intelligent, dans les mêmes conditions de temps et de chaleur. (Loverdo, J., Le froid artificiel et ses applications industrielles : commerciales et agricoles, 1903, p. 336)

Dans cet exemple, l’aspect inaccompli de la construction active correspondante (un cuisinier cuit deux gigots) est conservé. Dans ce cas, le verbe être correspond aux auxiliaires d’autres langues exprimant le sens de (de)venir (all. werden, it. venire ou andare) : il indique la modification en devenir subie par l’objet patient (Muller 2000).

Dans le cas du passif d’état, être ne s’interprète pas comme un processus en devenir mais signale l’aboutissement du processus : on constate cependant que l’interprétation résultative n’est pas toujours bien distincte d’une interprétation purement attributive. Dans l’énoncé (462), on peut supposer que l’état résulte d’une action comprenant un agent implicite. Par contre, dans l’exemple suivant, il est difficile de présumer l’intervention d’un agent (préalable ou en cours) :

(464) la mer est salée (Riegel et al. 2009 : ibid.)

Lorsqu’on ne peut reconstituer un agent, par transposition à partir d’un verbe à l’actif (on a salé la mer), d’un passif processif (avec ajout d’un complément d’agent) ou qu’on ne peut considérer que l’état résulte d’un procès accompli (la mer a été salée), on ne traite généralement pas la construction en termes de diathèse passive, mais comme une simple construction adjectivale ou attributive (comme dans Il semblait ← 381 | 382 → déçu < ibid.). Comme on le verra, les indices ne sont pas toujours univoques et le débat autour de ces constructions, qui dépasse le propos de ce travail, est loin d’être clos.

Cela dit, le fait qu’un passif puisse avoir une interprétation inaccomplie ou résultative (stative) offre un éclairage intéressant sur nos données. On peut en effet supposer que le choix du passif est motivé dans certains cas par des questions d’aspect et d’organisation de la structure actantielle. Certains extraits d’oral fournissent des alternances significatives entre l’emploi du passif et l’emploi du ils. Revenons à l’exemple introductif, qui comprend une reformulation au passif (soulignée) d’un procès exprimé à l’actif avec ils :

(465) E : Parce qu’il y a pas eu de galeries creusées, il y a pas eu/ ?

AS : Non, il y a eu énormé/ certainement une civilisation, dans le sous-sol de Gières. Parce que, quand, ils ont construit le groupe scolaire là, le groupe sur la place, le groupe scolaire qui s’appelle René Cassin maintenant, il y a eu, ils ont découvert des vestiges, ils avaient arrêté les travaux. Ils avaient arrêtés les travaux, les travaux ont été arrêtés pendant deux mois, il y avait des galeries, des, des briques, des trucs comme ça, il y a certainement eu une civilisation. (pfc) = (456)

Cette « reformulation » permet d’exprimer sans doute plus clairement l’état résultant de l’arrêt des travaux que la forme transitive ils avaient arrêté les travaux, signalant l’accomplissement du procès (dont le résultat n’est qu’implicite) : c’est en effet le résultat statif du procès qui hérite de l’aspect duratif exprimé par le circonstant (pendant deux mois). En outre, du point de vue de la progression thématique (Combettes 1983), on repère une progression linéaire, où le rhème de l’énoncé précédent (les travaux) devient le thème du suivant. On observe ainsi une réorganisation de la structure informationnelle, en particulier à travers la promotion de l’objet patient en position de sujet, mettant en relief la relation qu’il entretient avec le procès.

Dans l’exemple suivant déjà cité supra, la reformulation est opérée en sens inverse, c’est-dire qu’une construction au passif se voit reformulée via une construction à l’actif avec ils :

(466) donc faut savoir que | _ | c’est tous les cours deux sont plus basés | _ | euh performance | _ | donc euh par exemple euh pour euh athlétisme | _ | il y ← 382 | 383 → a le cent mètres qui est chronométré | _ | ou | _ | c’est les tous les barèmes pour les pratiques sont basés | _ | sur euh les meilleurs é- étudiants euh des universités en sport | _ | donc tout toutes les meilleures performances euh y euh | de chaque euh canton ou université de Suisse | _ | forment la moyenne donc ils basent les barèmes d’après ça | _ | donc euh ce qu’il faut savoir c’est que bien souvent euh c’est des barèmes assez élevés (ofrom) = (416)

L’extrait porte sur la question des barèmes des examens en sport, à propos desquels on apprend la manière dont ils sont calculés, et de fait, leur sévérité (c’est des barèmes assez élevés). Au vu du développement argumentatif, ‘les barèmes’ constitue ainsi le centre organisateur courant dans M. Le locuteur présente d’abord le calcul des barèmes comme un fait établi au moyen du passif (interprétation stative). S’ensuit un éclaircissement sur ce qu’il entend par les meilleurs étudiants des universités en sport. Puis il recourt à la reformulation avec ils, qui fait écho à l’agent implicite de la construction passive, visant à récapituler globalement comment sont conçus les barèmes. L’aspect inaccompli du verbe à l’actif permet d’insister ainsi non plus tant sur le résultat (le fait établi) que sur la manière dont sont calculés les barèmes, par une sorte de métalepse (la conception étant une étape antérieure au résultat). On voit ainsi comment il est possible d’envisager la situation sous divers angles aspectuels selon les besoins de l’argumentation.

Le choix entre le passif et l’emploi de ils est donc visiblement motivé par des critères liés à l’aspect du verbe (résultat vs processus) et de la structure informationnelle (type de progression, réorganisation des rôles sémantiques). A cet égard, Lambrecht (1994) fait l’hypothèse qu’il existe une loi communicative selon laquelle il n’est pas optimal d’introduire un référent et de prédiquer sur lui dans le cadre d’une même énonciation, ce qui expliquerait en partie pourquoi les SN indéfinis sont évités en position sujet, position typiquement thématique. Dans cette perspective, la volonté d’introduire des objets nouveaux pourrait orienter vers l’emploi d’une structure active, plaçant ceux-ci en position d’objet direct plus adaptée à la fonction rhématique d’apport informationnel :

(467) juste tu ne peux plus tourner chez moi maintenant ils ont mis des poteaux (ofrom) ← 383 | 384 →

(468) ils nous ont presque pas donné d’explications = (98)

(469) Tu sais bien que cette année avec la sécheresse avec la canicule, les montagnes euh, les neiges étaient très, très fondues, les glaciers ont fondu et caetera. Ils avaient, ils ont dû mettre des flics pour que les gens ne montent pas au Mont Blanc (pfc)

Il va de soi qu’aucune de ces constructions n’est impossible au passif, mais on remarque que la « promotion » de l’objet nouveau délivré en position sujet chamboulerait passablement la structure informationnelle d’origine. Pour les deux derniers exemples, une diathèse au passif engendrerait en outre une surcharge cognitive, respectivement dans la production d’un sujet quantifié étendu (470) et dans l’expression de trois auxiliaires successifs (471) :

(470) Presque pas d’explications nous ont été données (exemple modifié)

(471) des flics ont dû être mis pour que les gens ne montent pas au Mont Blanc (exemple modifié)

La mise en perspective des constructions active et passive révèlent ainsi qu’elles ne sont pas des variantes libres malgré certains traits et effets similaires319. ← 384 | 385 →

On peut encore noter certaines différences supplémentaires entre les constructions étudiées. Tandis que la forme ils exhibe des marques morphologiques, l’agent non exprimé du passif apparaît à cet égard beaucoup moins spécifié. En particulier, il se montre insensible au trait [+délocuté] propre aux indices de 3e et 6e personne :

(472) donc bon les journées de ski donc euh ben on a pris des abonnements directement à la semaine | _ | comme ça ben on | c’était quelque chose de plus avantageux pour euh nous euh les organisateurs du camp | _ | euh le ski et donc euh les enfants sont répartis dans des groupes de six à | _ | à neuf euh élèves six à neuf enfants (ofrom)

En (472), aucune information explicite ne signale l’inclusion ou l’exclusion du locuteur à l’égard du rôle d’agent dans le procès exprimé, par opposition à ils ont réparti les enfants. La construction au passif, non marquée sur ce point, peut donc recouvrir une situation où le locuteur a participé ou non à la répartition effective. Cet exemple montre en outre que le nombre de l’agent reste lui aussi indéterminé, la diathèse recouvrant une action potentiellement individuelle ou collective.

On peut également songer à la question de l’interprétation humaine de l’agent, souvent présentée comme inhérente à l’emploi de ils à valeur sous-déterminée (voir supra §2.2.2.3). Le passif apparaît pour sa part non marqué à cet égard, comme le montrent les exemples ci-dessous, qu’il régisse ou non un complément d’agent :

(473) Vers 19H50, une personne a grimpé sur le toit d’un train qui repartait de la gare de Mantes-la Jolie vers Paris. L’homme a été électrocuté par une caténaire et projeté sur les voies. (<http://www.lefigaro.fr/flash-actu/>, 27.03.2013)

(474) Une triple fracture du bassin, neuf côtes et trois vertèbres cassées : Didier Castella a été grièvement blessé le 23 juillet lors d’une excursion en quad en Colombie britannique, à l’est du Canada. (presse, La Gruyère, 04.08.2016) ← 385 | 386 →

Cela nuance les observations de Blevins (2003 : 475) selon lesquelles aussi bien l’impersonnel, le passif sans complément d’agent et les constructions verbales actives à la 6e personne impliquent des agents par défaut humains.

Par ailleurs, la question se pose également pour ils : plutôt que considérer un trait [+humain] inhérent à l’emploi de ils, [Reichler-]Béguelin (1993b) (cf. supra §2.2.2.3) met l’interprétation humaine au compte de la prédominance en général des référents humains pour le pronom de 6e (l’hypothèse de « l’anthropocentrisme des discours »). Sur un état antérieur de la base OFROM (décembre 2012), signalons que nous avions relevé seulement 46 interprétations [–humain] du pronom ils (toutes occurrences de ils confondues320) sur un total de 822 occurrences, soit 5,6 % contre 94,4% de références [+humaine]. Il serait aussi judicieux d’étudier la corrélation entre la position sujet et l’interprétation humaine du référent.

Si l’on recherche les formes passives dans OFROM321 et qu’on examine le type d’agents implicites, les résultats sont a priori variés, bien que nous n’ayons pas fait de comptage exhaustif :

(475) donc il faudrait que le peuple valaisan puisse se rallier derrière un entraîneur | qui est du coin | _ | et pis là du coup comme il a été viré on se retrouve avec Docastel | qui est déjà passé à Sion (ofrom) ← 386 | 387 →

(476) c’est une série de vidéos | tournées dans les dans des parcs publics à New York | _ | et qui ont été postées sur le portail internet Youtube dès le milieu des années deux mille | qui marque véritablement la naissance du street workout dans sa forme actuelle (ofrom)

(477) alors ça ça fait partie aussi de mon travail | dans la mesure du possible si ce n’est pas trop compliqué | _ | je peux j’ai été amenée à à faire aussi ce genre de choses donc (ofrom)

(478) c’était le plus jeune je pense de l’assemblée à peu près | _ | et pis franchement euh | _ | # | elle a été traumatisée parce que | _ | quand euh | _ | quand ils lui ont demandé quand euh quand il est arrivé et que | _ | et qu’il a fait euh elle lui a demandé de quel pays euh il venait il a fait des États-Unis | _ | hein | _ | pis ça pouvait pas être autre chose (ofrom)

Dans les deux premiers exemples, les prédicats sélectionnent typiquement des agents humains, mais ce n’est pas le cas dans les deux autres exemples dont l’agent demeure sous-spécifié. Les traits sémantiques, le cas échéant, semblent plutôt sélectionnés par le lexème verbal employé (cf. supra Ch.I §2.2).

Les passifs d’état semblent particulièrement révélateurs de l’absence de marquage du trait d’humanité :

(479) tu vois elle elle est quand même dans le monde du service | et elle a des horaires qui sont complètement décalés | elle comprend pas que le matin je me lève à six heures et demi pour aller travailler (ofrom)

(480) il y a des enfants qui jouent dans la dans la boue | _ | et puis le taxi gentiment comme en Inde | _ | euh prend son chemin | _ | par cette foule | _ | tout gentiment | _ | parce que tu veux pas euh | _ | rouler sur des gens | _ | ça euh là | maintenant je suis euh habitué à ça mais la première fois j’étais | _ | complètement choqué (ofrom)

On peut d’ailleurs relever la difficulté de distinguer ci-dessus entre passif d’état et construction attributive : dans l’exemple (479), on peut envisager un agent non humain responsable du décalage, comme le travail de la personne en question, avec une lecture résultative du passif ; mais on peut également y voir une construction attributive au vu de la substitution possible de décalés par de simples adjectifs (irréguliers, fous, etc.) ou de la copule être avec sembler. Quant à (480), le participe passé habitué à se laisse volontiers substituer par des adjectifs (familier de, ← 387 | 388 → coutumier de), mais il n’est pas forcément incompatible avec l’implication d’un agent (par exemple l’expérience, la réalité, etc.). Il en va de même pour la construction j’étais choquée subséquente. Quoi qu’il en soit, contrairement à l’emploi de ils où l’interprétation humaine est prédominante (sans nécessairement constituer un trait inhérent au clitique), la nature de l’agent des formes passives semble a priori plus aléatoire sur ce point. Une étude plus minitieuse tenant compte notamment du critère syntaxique (rôle de la position sujet) et lexical (quels lexèmes verbaux concernés) serait nécessaire pour étayer cet aperçu de l’interprétation sémantique de l’agent dans les deux constructions.

Cette brève confrontation des constructions active et passive met ainsi en évidence des différences d’emploi liées à des paramètres aspectuels (accompli/inaccompli, résultatif/attributif) et informationnels (structure, progression thématique, relation et ordre des actants et leur rapport avec le procès, etc.). Au niveau de la nature de l’agent, nous avons montré que celui impliqué par le passif était moins spécifié que celui impliqué par ils : s’il est lui aussi non marqué quant au trait d’humanité, il s’en distingue par son indifférence au nombre et à l’inclusion du locuteur. Nous n’avons pas comparé exhaustivement l’influence du genre de parole ou du registre de langue. A cet égard, plusieurs auteurs mentionnent une différence à propos de l’anglais : l’emploi de they « impersonnel » ayant tendance à être perçu comme familier (Siewierska 2008), ils suggèrent que l’emploi du passif serait privilégié dans des registres soutenus et écrits (Yule 1982, Myhill 1997). Pour le français, on a relevé supra (§2.1) le jugement que portent les grammairiens à l’égard de ils à valeur sous-déterminée (style familier, voire populaire). Ce qu’on peut avancer, c’est qu’une semblable attitude ne se rencontre pas, à notre connaissance, à l’égard du passif. L’une des raisons est sans doute l’instruction d’unification référentielle fortement attachée au pronom de 3e et 6e personne, qui n’est pas requise pour l’agent impliqué du passif. Il n’est donc pas surprenant que les genres influencés par des exigences de « style » et d’interprétabilité soient peu féconds en ils à valeur sous-déterminée. Mais cela ne signifie pas que le passif soit réservé aux modes de la « distance » (Koch & Oesterreicher 1985), comme en témoignent les occurrences usuelles de notre bref aperçu provenant ← 388 | 389 → de la base OFROM. Nous pouvons à présent nous tourner vers un autre moyen d’exprimer la participation d’un agent sous-déterminé.

3.4.2 ILS vs ON

Dans certaines circonstances que nous allons caractériser (critères syntaxiques, sémantiques et pragmatiques), ils et on peuvent apparaître en concurrence. Les grammaires, on s’en souvient, notent régulièrement ce rapprochement en considérant ils comme la variante familière ou populaire (Haase 1898, Brunot & Bruneau 1949, Sandfeld 1970). Le pronom on fait l’objet d’une littérature abondante322 que nous ne pouvons examiner dans le détail ici. Néanmoins, nous proposons une synthèse, forcément simplifiée, des principaux apports de ces travaux, à des fins contrastives avec l’emploi de ils.

Du point de vue syntaxique, on n’apparaît que comme clitique sujet. Sur le plan sémantique, outre son trait [+animé], on est particulièrement sous-spécifié, ce qui lui vaut une flexibilité remarquable d’usage. Riegel et al. (2009 : 364) relèvent l’adéquation de la définition de « vague sujet » proposée par les verbicrucistes. Wilmet (2007 : 58) invoque son caractère « omnipersonnel » dont le contenu peut s’étendre « de ‘quelqu’un, qui que ce soit, n’importe qui’ à ‘tout le monde’ » ; les extrémités de ce continuum sont illustrées respectivement par (481) et (482) :

(481) On a sonné. (Riegel et al. 2009 : 364)

(482) En Bavière, on boit beaucoup de bière. (ibid.)

Le clitique on a en particulier la possibilité de recouvrir la référence de toutes les personnes de la conjugaison (Moignet 1965, Riegel et al. 2009 : 364) :

(483) Excusez-nous d’arriver en retard. On a eu une panne. (Riegel et al. : ibid.)

(484) Alors, on fait la forte tête ? (ibid.) ← 389 | 390 →

(485)  Comment ça va ?

On fait aller. (ibid. : 365)

(486) Je les avais prévenues, mais on n’a pas voulu m’écouter. (ibid.)

La diversité des emplois de on montre d’emblée le caractère restreint de la zone éventuelle de recouvrement avec ils. La flexibilité référentielle de on n’a semble-t-il d’égal dans aucune autre langue européenne (Fløttum, Jonasson & Norén 2007) et se répercute sur la morphosyntaxe à travers la diversité des accords possibles des adjectifs ou participes passés (Béguelin 2014c). Elle met en outre à l’épreuve les linguistes sur le débat d’un traitement polysémique vs homonymique de on323. En tout cas, on invoque généralement la nature « indéfinie » du pronom pour les emplois (481) (on tantôt appelé spécifique, existentiel) et (482) (on dit générique, gnomique ou universel) et un emploi de 4e personne pour (483), que les grammaires normatives tendent à stigmatiser (Béguelin (2014c). Certains emplois exploitent simultanément diverses caractéristiques de on, comme celui-ci :

(487) [à propos de participants à un camp de ski que le locuteur organise] une bonne euh partie est également un peu triste de se quitter parce que ben on retrou- | on retourne chez les parents on se retrouve tout seul sans les amis donc c’est c’est une autre ambiance que d’être euh entouré (ofrom).

En effet, les interprétations semblent se brouiller : du point de vue du locuteur, on peut renvoyer à chacun des enfants pris comme un individu anonyme spécifique, mais en même temps, il reflète le point de vue interne de l’enfant sur le mode du discours indirect libre, discours par ailleurs présenté comme stéréotypique. Selon les distinctions établies ci-dessus, cet emploi de on se situe donc au carrefour des emplois spécifique, de 4e personne (=nous) et générique…

L’un des facteurs de la souplesse référentielle de on se situe dans son absence de marquage sémantique quant à l’inclusion ou l’exclusion du locuteur, par opposition aux autres indices personnels (Creissels 2011). Le pronom on se différencie sur ce point à la fois clairement de ← 390 | 391 → nous, toujours inclusif (Blanche-Benveniste 2003), et des 3e et 6e personnes, par définition [+délocuté]. C’est le contexte, le cas échéant, qui est responsable d’une interprétation incluant ou non le locuteur. Mais dans bien des contextes, ce point reste indécidable :

(488) [le locuteur parle de son métier de monteur en images] maintenant on travaille sur des logiciels de de montage euh donc c’est du montage virtuel à l’époque on faisait du montage euh sur bandes (ofrom)

S’il y a des raisons de penser que le locuteur s’inclut, étant donné son métier, dans la référence du premier on, la seconde occurrence est plus floue, selon qu’elle représente la classe atemporelle des ‘monteurs en images’ ou par contraste (maintenant vs à l’époque), celle des ‘monteurs du passé’. En fait, il vaut mieux considérer que l’interprétation reste en suspens de ce point de vue et n’a même pas à être traitée. Néanmoins, en laissant cette information indéterminée, le locuteur prend le risque d’une inférence erronée de la part de son interlocuteur. Ci-dessous, l’hésitation du locuteur peut être interprétée comme la prise de conscience d’une ambiguïté à ce niveau :

(489) il a suscité pas mal de haine pendant sa pendant son existence mais aussi euh beaucoup de dévouement bon c’est vrai qu’on le on le on certains le considèrent un peu comme un boucher (ofrom)

Finalement, le locuteur opte pour l’emploi de certains, pronom en principe considéré comme [+délocuté] le dissociant de la référence. Un comportement assez proche peut être observé dans l’exemple suivant :

(490) moi je me rappelle dans le bureau à ma grand-mère ils ét- tous ces vieux papiers dont on a fait un résumé dont j’ai un résumé encore à la main qui a été fait de la famille # dedans qui appartient à ma grand-mère (ofrom)

Le locuteur reformule la proposition en on par une structure au passif sans agent324 (j’ai un résumé […] qui a été fait de la famille #) : la reformulation au passif peut ainsi contribuer à réduire le risque d’une ← 391 | 392 → interprétation inclusive325. On peut aussi rappeler cet exemple où la locutrice corrige l’usage d’un on par un ils :

(491) L1 : enfin nous on a fait on a fait on a ça aussi à Sevran dans le quartier où c’est très très grand hein euh ils mettent les barbecues (mm mm) et tout ça euh c’est bien organisé + avec une fête avant pour les enfants + on ils + ils ramènent des poneys tu vois ils <ouais ah oui> ils font faire des tours = (424)

L’exemple suivant illustre la situation inverse, où ils se voit rectifié par on visiblement parce que la locutrice décide de s’inclure dans la référence :

(492) et du coup y a ce problème dans la région de | # | _ | et euh on avait un terrain à | # | _ | euh qu’était appartenait à la commune qu’était euh voilà qui ét/ qui | _ | sur lequel ils voulaient faire quelque chose | _ | et pis ben le village ayant perdu sa poste | il y a quelques années son petit magasin de justesse | _ | ils l’ont ils l’ont on on l’a récupéré mais euh | _ | mais par un un mec genre primo qui ouvre pas comme avant (ofrom)

Un fait remarquable avec on est la possibilité de voir se succéder en discours des suites d’occurrences non coréférentielles (Berrendonner 1981, Blanche-Benveniste 2003), vivement critiquées par les puristes (Béguelin 2014c)326, dont l’alternance entre interprétations inclusive ou exclusive ne pose néanmoins aucun problème : ← 392 | 393 →

(493) on le renvoie comme ça et on nous le renvoie comme ça (au guichet d’une banque, à propos d’un chèque, < Blanche-Benveniste, 2003 : 43)

(494) L’huître n’est pas si malheureuse que nous, on l’avale sans qu’elle s’en doute ; mais pour nous, on vient nous dire que nous allons être avalés et on nous fait toucher au doigt et à l’œil que nous serons digérés éternellement. (Montesquieu, Correspondance, 1754 < Béguelin 2014c)

Nous avons montré supra ((407) et (414)) que des enchevêtrements de ils non coréférentiels (forcément [+délocuté]) ne constituaient pas non plus des obstacles à l’interprétation, celle-ci étant naturellement orientée par la sélection des prédications successives.

La zone de recouvrement entre ils et on peut s’observer à travers l’alternance de on et ils potentiellement coréférentiels, comme en témoignent (458) supra et l’exemple suivant :

(495) moi je peux pas j’ arriverais pas + parce que c’est encore mon mon Montreuil à moi bien qu’oni nousj l’ait pris […] c’est plus mon Montreuil à moi + ben le le fait qu’ilsi aient fait des HLM y avait tous les gens qu’onk pouvait imaginer + mais là à c’ moment-là oni nousj a pris moi- pris mon Montreuil parce qu’oni a pris les champs + alors Montreuil c’était des champs c’était des petits pavillons bon faits de bric et de broc hein parce qu’onj n’avait pas grand-chose mais c- y avait encore des jéa- des jardins et des champs + que maintenant y a plus rien […] ilsi ont pris tout tout notre coin […] ilsi ont fait des dans j’sais plus quelle année mais dans quelles années c’était + tout plein de plein de HLM en bas du cimetière + dans la rue Gaston Leriaux tout ça là + (cfpp)

La locutrice exprime dans cet extrait le sentiment de s’être fait déposséder de son quartier avec la construction de HLM et l’arrivée de nouveaux habitants. Elle en impute ainsi la responsabilité, à travers l’alternance de oni et ilsi, à un agent tiers. Malgré un doute potentiel sur la coréférence des deux premières occurrences on et ils, la reformulation à la fin de l’extrait ils ont pris tout tout notre coin (cf. les autres emplois du verbe prendre avec on) plaide pour un traitement coréférentiel. On remarque ici encore l’intercalation non problématique d’autres occurrences de onj non coréférentielles (parfois coréférentielles à nousj).

Au niveau sémantique, on peut mettre en regard ils et on sur le trait du nombre. Le clitique on apparaît non marqué de ce point de ← 393 | 394 → vue, susceptible de représenter au moins un individu (Berrendonner 1981, Creissels 2011). Ceci constitue une différence sensible avec ils, ce dernier étant marqué en nombre indiquant l’existence d’un ensemble (éventuellement composé d’un seul élément). C’est notamment ce qui explique qu’on ne recoure pas spontanément à ils en français lorsqu’on vise à décrire une situation impliquant potentiellement un individu isolé (à moins de vouloir mettre en avant son appartenance à un ensemble), là où on se montre approprié :

(496) On sonne à la porte. Personne n’est sur scène. On sonne de nouveau. (didascalie d’une scène, Reutermann, L., Un toit pour trois, p. 71)

Ces contextes appelés existentiels ancrés (Cabredo Hofherr 2014) mettent en évidence un autre trait sémantique sur lequel se distinguent ils et on : si on est par nature apte à introduire un individu sous-déterminé, les choses sont plus nuancées pour ils : bien que l’instruction d’unifier sa variable se trouve en quelque sorte suspendue en cas de sous-détermination, elle n’en devient pas pour autant l’instruction d’introduire une telle variable, comme c’est le cas pour on. L’introduction effective de la variable sous-déterminée résulte selon nous de l’abandon de la procédure d’unification plutôt que d’une indication inhérente à ils.

Parmi les contextes communs à ils et on, on retrouve leur combinaison avec des verbes de parole (cf. supra §3.2.3.2). La construction verbale indique que les propos proviennent d’une source indirecte non divulguée ou qu’ils ont été obtenus par ouï-dire :

(497) donc euh on commence euh à des heures s | _ | style neuf heures | _ | et pis euh à partir de là on | _ | on commence par euh comme on dit digitaliser les images | _ | les images (ofrom)

(498) [à propos de Napoléon] peut-être même serait-il mort euh | _ | puisqu’il était quand même euh il faisait assez peu de cas | _ | on l’a accusé d’avoir f- de faire assez peu de cas de la vie des autres mais il faisait euh bon aussi assez peu de cas | _ | de sa propre vie (ofrom)

(499) c’est vraiment la réputation qui poursuit les deux euh les deux lycées | _ | euh on dit que le Jean Piaget est | plus facile que le Denis-de-Rougemont | _ | donc le Denis-de-Rougemont se targue un peu d’avoir euh | _ | une euh une influence et une | _ | un | _ | une meilleu/ un meilleur rang (ofrom) ← 394 | 395 →

On remarque d’emblée que le sujet on ne dit rien sur l’éventuelle association du locuteur au point de vue qu’il exprime, tandis qu’avec ils, les paroles sont sans conteste imputées à autrui, même anonyme. Ainsi, le contexte de (497) laisse ouverte la possibilité d’inférer que le locuteur, monteur en images, partage l’usage du jargon signalé. La formule comme on dit permet également à celui-là de prévenir toute réaction potentielle à l’emploi de termes spécialisés. L’exemple (498) illustre l’occurrence de on dans une clause rectificative visant sans doute à mitiger le fait à asserter (faire assez peu de cas de la vie des autres). Le locuteur peut ainsi se désengager de l’assertion en l’attribuant à une source anonyme. On peut rapprocher ce rendement du procédé de « désénonciation » caractéristique du texte scientifique (Ouellet 1984), où on contribue à l’élaboration d’un ethos objectif (Béguelin 2015), l’auteur s’effaçant discrètement derrière une source scientifique anonyme… La valeur mitigatrice est également bien perceptible dans l’exemple (499), où le verbe introducteur réduit la subjectivité de la comparaison polémique subséquente sans exclure l’adhésion du locuteur, qui conserve toutefois la possibilité de s’en défendre en cas de reproche. On perçoit à travers ces quelques exemples (cf. aussi supra ex. (487) le rapport subtil et ambigu de on à l’énonciation, qui permet d’exploiter de nombreux effets de points de vue327.

C’est pour finir également cette flexibilité énonciative qui rend possible une extension potentiellement illimitée de la référence de on, invoquée dans les énoncés gnomiques (500) (Creissels 2011), par opposition à ils qui exclut forcément de sa référence le locuteur (501) (Kleiber 1992b, Cabredo Hofherr 2014 : 11) :

(500) on ne vit qu’une fois (ibid. : 15)

(501) on se projette tout le temps et tout et bien là-bas | _ | euh pas ils vivent le moment présent (ofrom) ← 395 | 396 →

3.4.3 Bilan

Dans cette section, nous avons mis en perspective trois procédés dont le point commun est de marquer une forme de sous-détermination de l’agent. Nous avons repéré les zones de recouvrement potentiel pour y observer les spécificités de chacun et pour y relever les facteurs susceptibles de motiver le choix de la mise en œuvre de l’un au détriment des autres. Nous avons tout d’abord constaté que la concurrence est restreinte à l’expression de procès impliquant les rôles d’agent et de patient. Concernant le type d’agent possible, nous proposons un tableau récapitulatif des traits sémantiques oppositifs propres aux trois constructions :

Tableau 2 : Tableau synthétique des traits oppositifs de ils, on et Ø.328

Illustration

Cet aperçu met d’emblée en évidence le caractère plus spécifié de ils par rapport aux autres. Ce n’est donc véritablement que lorsque le contexte est compatible avec les trois critères qu’il y a concurrence potentielle (format d’ensemble, rôle d’agent humain et trait délocuté).

A ces différences de spécification sémantique s’ajoutent des éléments liés à la valeur aspectuelle du procès et à la structure informationnelle des énoncés. Le passif est particulièrement apte à marquer l’état et l’aspect accompli résultant d’un procès, tandis que les autres procédés ne peuvent qu’en marquer l’aspect accompli/inaccompli. Dans une structure au passif en outre, la promotion de l’objet en position sujet bouleverse l’orientation des relations et l’importance des rôles (« patient-oriented as opposed to agent-oriented situations », Siewierska 2011 : 68). Cette ← 396 | 397 → réorganisation entre aussi en jeu dans la manière dont le locuteur délivre l’information.

Nous avons également évoqué chemin faisant quelques éléments de réponse à la distribution apparemment inégale des différents procédés en fonction du genre discursif. A nos yeux, la rareté de ils dans les genres orientés vers l’optimisation de l’interprétation s’explique par le fait que on et le passif sans complément d’agent sont par définition dédiés à l’introduction d’un agent sous-spécifié, alors que le pronom de 3e personne (et par extension, de 6e personne) est considéré comme fondamentalement anaphorique dans l’opinion collective, par un effet prégnant de grammaire seconde le promouvant comme substitut ou reprise. Le défaut de résolution référentielle constaté dans certains cas, dès lors « contraire » à la valeur de base du pointeur, représente sans doute un motif pour ramener l’emploi au style « relâché » (Gundel et al. 2000) ou « familier » (Sandfeld 1970). Dans les genres voués à la réalisation d’un produit permanent comme les textes scientifiques, on et le passif sont à l’inverse susceptibles d’introduire de manière « légitime » une source dont la sous-détermination fournit paradoxalement un gage d’objectivité tout en n’effaçant pas complètement l’instance énonciatrice.

4. Conclusion

Dans ce dernier chapitre, nous nous sommes intéressée à un emploi de la 6e personne considéré comme marginal du fait de sa divergence de comportement par rapport aux emplois anaphoriques canoniques. En effet, il se heurte non seulement aux descriptions textuelles de l’anaphore pronominale car il n’est pas dépendant d’un antécédent segmental, mais aussi au critère du maintien de l’attention des approches cognitives. Il n’est donc pas étonnant qu’il soit traité en marge du phénomène de l’anaphore, soit comme un procédé non anaphorique (alors qualifié d’indéfini, d’impersonnel, d’aréférentiel, d’arbitraire, etc.), soit ← 397 | 398 → comme un cas très particulier d’anaphore qui présente des contraintes d’emploi strictes (emploi dit collectif au sens kleibérien). A l’opposé, une alternative suggérée par Yule (1982) et Béguelin (1993b), sur la base de faits d’oral notamment, consiste à réviser le critère de saillance et de résolution référentielle de la conception courante de l’anaphore.

Etant donné ces divergences d’opinion, nous avons tenté de confronter le phénomène à la notion d’anaphore. Certains cas s’y apparentent, dans la mesure où ils invite à unifier sa variable avec un objet, certes peu élaboré, dont certaines caractéristiques distinctives sont inférables à partir d’indices disponibles dans M. Pour d’autres au contraire, l’instruction semble demeurer en suspens, soit par défaut d’indices, soit parce que la construction en ils ne s’analyse manifestement pas en termes binaires sujet-prédicat : la prise en compte de l’orientation argumentative du programme discursif auquel elle participe suggère une interprétation en retrait du rôle d’agent par rapport à l’expression du procès lui-même. Dans ces situations, il est peu vraisemblable qu’un traitement inférentiel soit entrepris pour ils, bien que la procédure ne soit jamais exclue. Sans l’instruction d’unification, on peut se demander s’il est encore pertinent de parler d’anaphore. Mais au vu de la difficulté, dans bon nombre de cas, de trancher entre une analyse en termes d’anaphore indirecte et de pointeur référentiellement démotivé, nous avons fait l’hypothèse que ce dernier était le résultat d’une réanalyse du pronom, sur la base d’une analogie avec l’emploi de ça « asubjectal ». Contrairement à ce dernier, véritable opérateur de diathèse récessif susceptible d’annuler l’agentivité du verbe, ils se borne à modifier l’importance des relations et rôles actantiels dans l’expression du procès. Quoi qu’il en soit, l’hypothèse de la réanalyse pourrait expliquer pourquoi il arrive que deux participants d’un échange traitent la même séquence de manière différente.

L’analyse en termes de variable non instanciée rapproche ils de l’usage de on et du passif, manifestant des similarités fonctionnelles évidentes dans certaines circonstances. Nous avons vu toutefois que l’agent n’était pas spécifié de la même manière selon les constructions utilisées et que leur distribution était motivée par des paramètres informationnels, aspectuels, pragmatiques et liés aux genres discursifs. En ← 398 | 399 → particulier, la quasi-absence de ils référentiellement démotivé dans les écrits les plus travaillés (à moins d’un effet d’oralité) s’explique vraisemblablement par l’écart mal toléré qu’il y manifeste par rapport à sa fonction anaphorique notoire…


265 Pour une vue d’ensemble des caractéristiques morphologiques et sémantiques du pronom clitique de 3e personne en général, voir supra (Ch.II §2).

266 Après vérification, il se trouve que le narrateur relate précédemment un grand fracas survenu dans la rue, suivi de gémissements.

267 Riegel et al. (2009) se gardent néanmoins de remarques sur le registre ou sur les intentions du locuteur. A noter encore que nous n’avons trouvé aucune référence à cet emploi chez Wilmet (2010) ni chez Arrivé et al. (1986).

268 Cette étude constitue également le chapitre 7 de son ouvrage de (1994b).

269 Les auteurs ne fournissent malheureusement aucune indication sur le caractère attesté, forgé ou repris des exemples.

270 Il s’agit du nom d’un quotidien régional suisse.

271 Par exemple dans ce vers de Corneille, « On n’a tous deux qu’un cœur qui sent mêmes traverses » (Polyeucte) où on = nous, i.e. le mari et la femme.

272 Cf. aussi la citation supra (§2.1) de Sandfeld : Elles sont toutes pareilles.

273 Voir cependant les résultats divergents de Cornish et al. (2005) supra (Ch.II §4.2.1).

274 Cf. supra (Ch.III §4.3) la notion de shallow processing.

275 Jaeggli (1986 : 46) renvoie à la grammaire du castillan de Bello (1847=1977 : 265), qui signale que dans un énoncé comme cantan en la casa vecina, il ne faut pas supposer un agent pluriel, puisque cette construction pourrait être produite dans le cas où une seule personne est à l’origine du procès. A nos yeux, ces propos reflètent une conception arithmétique du nombre associant le pluriel à l’addition d’éléments et le singulier à l’unité (cf. supra Ch.II §2.3). Or, les faits suggèrent d’envisager une approche moins binaire du nombre.

276 Lecture quasi-existentielle en contexte générique :

(grec)To apogevma sinithospro poulanepagoto s aftiti gonia.
Le après-midi d’habitudevendent.3pl glacedansceDET coin
L’après-midi, ils vendent des glaces à cet endroit. (Condoravdi 1989).

277 Lecture quasi-universelle en contexte épisodique :

(esp)Ayer en España celebraronel día deltrabajo
Hier en Espagne pro célébrer.PST.3PLDET jour de + DET travail
Hier, en Espagne, ils ont célébré le jour du travail (Cabredo Hofherr 2014 : 7, adapté de Alonso Ovale 2000).

278 L’énoncé résulte d’une inférence opérée à partir de la perception de certains indices.

279 Afin de recouvrir les interprétations d’autres pronoms R-impersonnels, Cabredo Hofherr ajoute une septième catégorie, à savoir la lecture quasi-universelle sans restriction, comme dans on ne mange pas avec les doigts, où on représente ‘les gens en général’, sans « restriction de domaine » contrairement aux catégories iv) et v) (p. 15). Quoi qu’il en soit, cette lecture ne concernant pas la 6e personne, nous la laissons de côté.

280 Autrement dit, Cabredo-Hofherr refuse les emplois du genre Ils frappent à la porte, dans le sens quelqu’un/on frappe à la porte (lecture spécifique i) ou Ici, ils ont mangé des fruits de mer dans le sens de on a mangé des fruits de mer (lecture inférée iii).

281 Cf. Une personne frappe à la porte (lecture existentielle ancrée) ; Une personne a mangé des fruits de mer (lecture inférée) ; En Espagne, une personne parle espagnol (lecture universelle locative) ; Une personne est responsable de ses propres agissements (lecture « universelle » ?).

282 Les lectures temporellement ancrée (i) ou vague (ii) se distinguent en fonction de la précision (i) ou non (ii) du point d’ancrage temporel : tandis que dans le premier cas, le point est constant, dans le second, la variable temporelle est existentiellement quantifiée, permettant une restriction d’intervalle (2014 : 13). La lecture inférée (iii), impossible en français selon Cabredo Hofherr, exprime un constat inféré d’une situation sur la base d’indices, souvent de nature perceptive. Contrairement à (i), un ancrage temporel fait défaut, la variable temporelle étant soumise à la quantification existentielle.

283 Cependant nous montrons ci-dessus (385), (386), (387) que les arguments implicites peuvent conduire suivant les contextes à des interprétations diverses, y compris celles que Cabredo Hofherr considère comme universelles.

284 Si Goudet (1983) rapproche ils de on pour le marquage de l’indésignation, il n’invoque jamais une analyse existentielle pour leur interprétation.

285 Dans une conception sémantique du terme, i.e. dans le cas où l’agent humain d’un procès demeure non spécifié (Siewierska 2008).

286 A noter que les emplois de on (fr.) man (all.) et autres « équivalents » dans les autres langues ne se recouvrent pas (François 1984, Siewierska 2011).

287 Siewierska (2011 : 60) donne la définition suivante : « The term MAN-IMP is used here to refer to an impersonal construction which denotes an unidentified human subject expressed by a word etymologically related to ‘human’ or ‘man’, such as on in French, hom in Catalan and man in German ».

288 Le catalan constitue une exception (forme hom).

289 Mais qui peuvent avoir d’autres moyens de marquage de l’impersonnel comme la construction réflexive impersonnelle (Siewierska 2011 : 85).

290 Cf. aussi Suñer (1983), Jaeggli (1986), Myhill (1997).

291 Siewierska (2011) atteste l’usage des 3PL-IMPS dans un grand nombre de familles de langues : outre les langues occidentales, elle mentionne les langues eurasiennes, africaines, amérindiennes, les langues indigènes d’Océanie, d’Australie et de Nouvelle Guinée.

292 Contra l’avis de Siewierska (2011 : 81) : « If these [3PL-IMPS in non pro-drop languages] do arise, their grammaticalization is restricted to semi-impersonal contexts in which they are least likely to be confused with referential 3PL forms » (nous soulignons).

293 Dans une optique structuraliste, l’auteur se limite à l’analyse componentielle du système linguistique des indices de 3e personne, sans s’intéresser à la procédure interprétative référentielle proprement dite.

294 Rappelons que [Reichler-]Béguelin (1993b) se distancie des restrictions sur le genre et sur le trait humain.

295 On pourrait ajouter la position sujet implicitement admise, au vu des données étudiées. Suñer (1983 : 189) mentionne toutefois cette exigence à propos des seules langues pro-drop. Quant à [Reichler-]Béguelin (1993b), elle rend compte d’emplois en position de régime et de déterminants possessifs.

296 La recherche par chaîne de caractères, seule possibilité dans PFC et CFPP, ne permet pas de distinguer l’occurrence pronominale ils des mêmes suites de lettres dans un mot (comme fils, détails, etc.). En ajoutant un espace à la suite de la chaîne, on réduit le bruit. A l’inverse, l’ajout d’un espace avant se révèle une requête silencieuse, c’est-à-dire qu’elle exclut des occurrences, comme celles précédées d’une apostrophe (e.g. qu’ils).

297 Au 16 août 2016, PFC compte 7234 occurrences, OFROM 4590 et CFPP 3569.

298 Par exemple une émission où un animateur part seul à la rencontre d’indigènes.

299 Certaines définitions sont plus restrictives, ajoutant par exemple l’appartenance des éléments à une même catégorie. Voir Lammert et Lecolle (2014) pour une vue générale sur les N collectifs en français.

300 Sur l’emploi des SN les gens/des gens, manifestant des indices de réanalyse vers un statut de pronom indéfini, voir Cappeau & Schnedecker (2014).

301 Selon l’étude psycholinguistique de Frazer, Pacht & Rayner (1999) portant sur l’interprétation collective ou distributive d’énoncés dont le sujet se compose de deux SN coordonnés, les lecteurs manifesteraient clairement, en cas d’ambiguïté théorique, une préférence pour l’interprétation collective, appliquée par défaut. L’occurrence d’un terme distributif désambiguïsant (each) situé après le prédicat entraînerait ainsi une réinterprétation distributive coûteuse de l’énoncé depuis le début. Chez les enfants paradoxalement, l’interprétation par défaut est au contraire distributive selon les auteurs : « For children, the distributive reading is strongly preferred, though perhaps for nonlinguistic reasons involving a conceptual preference for a one-one pairing » (ibid. : 101).

302 Peut-être déjà dès l’avant-dernière occurrence, étant donné l’homophonie de la forme verbale (3e ou 6e personne). La dernière occurrence est quant à elle clairement réalisée sans liaison, donc très probablement marquée au singulier.

303 Or, selon Corbett (2000 : 17), un système où le pluriel servirait de nombre non marqué n’est pas attesté à travers les langues, même si certaines langues n’obligent pas à sélectionner le trait de nombre pour la catégorie nominale, en recourant à une forme « générale », qui n’engage pas le locuteur à ce niveau (p. 9 sqq.). Par exemple, dans une langue couchitique appelée le bayso, la forme générale lúban (‘lion(s)’) est utilisée dans les cas où le nombre est non pertinent, ne signalant pas s’il est question d’un ou plusieurs animaux de ce type, par opposition au singulier lúban-titi ou au pluriel lúban-jool. Cette situation est également valable pour le fula, un dialecte de Guinée ainsi que pour l’arabe syrien, à la différence près que la forme générale n’est pas disponible pour tous les types de noms (p. 12–13). Dans d’autres langues, plus nombreuses, une interprétation « générale », i.e. qui n’engage pas quant au nombre d’individus, peut se faire au moyen de l’une des formes existantes du système du nombre, en l’occurrence, le singulier. C’est le cas du japonais où le singulier peut indiquer un nombre non spécifié. Ainsi, inu (sg.) pourra signifier ‘un ou plusieurs chien(s)’ tandis que inu-tati (pl.) indiquera clairement qu’il est question de plusieurs chiens. Par contre, Corbett ne relève pas le pendant de cette situation, i.e. une langue où le pluriel est le cas non marqué.

304 Nous anonymisons le nom d’une société commerciale.

305 Pour rappel, l’exposant S signale une intonation continuative et F une intonation conclusive.

306 Cf. les notions de « baisse d’agentivité » (Maillard 1994), d’« agent defocusing » (Myhill 1997) ou d’« agent demotion » (Siewierska 2008).

307 Après plusieurs écoutes attentives, nous avons corrigé une transcription à notre avis erronnée (il est engagé). Mais les deux versions ne se distinguant finalement que sur un phonème vocalique, il est vrai que le doute subsiste.

308 Nous avons tenté de reconstituer les propos en restant au plus près des faits.

309 Cf. aussi le film intitulé « Ils », auquel nous a rendue attentive C. Schnedecker (c. p.), dont voici le synopsis : « Lucas et Clémentine, un couple trentenaire expatrié en Roumanie, habite [sic] depuis peu une maison isolée en banlieue de Bucarest. Elle, professeur de Français, lui, romancier, vivent un bonheur paisible… Pourtant, un soir, dans leur maison, tout va basculer… La pluie battante fait rage à l’extérieur… Le téléphone retentit, des voix lointaines au bout du fil… incompréhensibles. Le couple n’est pas seul… Le cauchemar commence… ILS sont là. » (<http://www.allocine.fr>).

310 Cette catégorie recouvre en grande partie les emplois appelés (quasi-)existentiels par d’autres (Cinque 1988, Cabredo Hofherr (2003, 2014) cf. supra §2.4.2. Cependant, comme nous n’adhérons pas à une analyse en termes de quantification existentielle et qu’à cet égard, quelques cas commentés ici s’en distinguent sensiblement, nous renonçons à emprunter le terme.

311 Une interprétation alternative pour cet exemple serait d’inférer malgré tout quelques attributs de l’agent à partir du cadre posé par dans le troisième, voire de récupérer (et d’incriminer) un agent déterminé dans l’espace intersubjectif commun comme pourrait l’inciter le marqueur , prononcé ici comme ponctuant.

312 A noter qu’aucune occurrence n’a été trouvée dans CFPP, mais cela n’est pas vraiment étonnant étant donné que le sujet de conversation est orienté sur la vie dans les différents quartiers de Paris.

313 Elle n’est pas pour autant absente d’autres contextes, cf. Je suis à la gare de montpellier j attends le train, ils annoncent 10min de retard. Bisou. (88milSMS) ou USA : Aux informations, ils annoncent la mort de Barrack Obama au lieu de Oussama Ben Laden, grosse boulette … (<http://www.leforumsecret.com>, consulté, le 2 mai 2011).

314 Langacker (1977 : 58) propose la définition suivante : « I will define reanalysis as change in the structure of an expression or class of expressions that does not involve any immediate or intrinsic modification of its surface manifestation. Reanalysis may lead to changes at the surface level, as we will see, but these surface changes can be viewed as the natural and expected result of functionally prior modifications in rules and underlying representations ».

315 Selon Blinkenberg (1950 : 43), « [l]a métanalyse suppose en effet une même forme analysable de deux façons. C’est la phrase à double sens qui est le point de départ et le pivot du mouvement qui amène le regroupement, comme c’est la phrase à double forme qui en est le point d’arrivée. On n’explique aucune métanalyse sans s’appuyer sur des exemples équivoques, on ne prouve la métanalyse que par des exemples univoques. »

316 ça télécharge tout seul ! (forum <http://www.commentcamarche.net/>); ça roots ? (≈ ça va ?, oral, au vol), sur le net, ça bugue (Libération, 17.11.2014).

317 Ou ce qui est présenté comme leurs formes « correspondantes » dans d’autres langues.

318 Creissels démontre cela au moyen de l’énoncé La porte a été ouverte, qui accepte le modifieur volontairement, mais non le modifieur toute seule, à l’inverse de l’énoncé La porte s’est ouverte.

319 Siewierska (2010) dégage une parenté morphologique entre les constructions dans certaines langues, où la marque de 3e personne du pluriel est présentée comme étant à la source du passif : dans les langues nilotiques, le passif est perçu comme à l’origine de la marque de 6e personne ; quant aux langues bantoues, la 6e personne est encore visible en synchronie dans les verbes au passif (le morphème a- ci-dessous) :

Kimbundu (Givón 1976 : 180)
a-mu-mono
3PL3SGsaw
“They saw him”
Ou :
Nzuaa-mu- monokwameme
NzuaPASS-3SG sawbyme
“Nzua was seen by me”
De surcroît, dans des langues qui ne possèdent pas de passif, les indices de 6e personne sont souvent utilisés pour traduire le passif des langues européennes (Siewierska 2010) :
Libum (Nforgwei 2004 : 278)
Afarliimuu enejisos
3PLgivenamechild thatJesus
“He was named Jesus/ They named him Jesus”

320 Y compris les ils anaphoriques « classiques » (les jeunes aimaient bien ça avec le pain c/ c/ | _ | ils ils apprécient hein la nutella), les redoublements du sujet (les trois cons ils attendaient leur tour), etc. Par contre, nous n’avons pas inclus les occurrences répétées dans les bribes (comme la 2e occurrence dans ils ils apprécient) ou qui interviennent dans des structures abandonnées (anacoluthes) (donc euh ils | _ | ils | _ | c’étaient des masters plus orientés […]).

321 Nous avons recherché les formes du lemme être à tous les temps simples suivies d’un participe passé à moins de deux secondes d’intervalle. Mais la requête comporte du bruit parce qu’elle retient tous les verbes à une forme composée avec l’auxiliaire être (e.g. être allé, etc.). Pour les temps composés, nous avons recherché été suivi d’un autre participe passé. Là aussi, un grand tri manuel s’est avéré indispensable, en raison de nombreux phénomènes d’homonymie (n.m. été) dus à des problèmes d’annotation en amont. Pour cette requête, nous avons passé en revue les 200 premières occurrences, produites par 58 locuteurs différents.

322 Voir entre autres Muller (1970), Boutet (1984), François (1984), Blanche-Benveniste (1987) et (2003), Viollet (1988), Leeman (1991), Rabatel (2001), Guerin (2006), Fløttum et al. (2007), Béguelin (2014c).

323 L’examen des potentialités de coréférence des différents emplois du pronom on par Creissels (2011) penche pour un traitement homonymique.

324 Le syntagme prépositionnel de la famille # apparaît en contexte comme le complément du nom résumé et non comme un complément d’agent (≠ par la famille #).

325 Rappelons toutefois que l’agent implicite du passif est en théorie également non marqué du point de vue de la délocution. Mais il existe sans doute des facteurs de pertinence qui rendent plus ou moins plausible une inférence dans un sens ou un autre, du genre, l’agent d’un passif sans complément est interprété inclusivement seulement s’il y a suffisamment d’indices en ce sens.

326 Béguelin (2014c) cite quelques extraits parlants dont celui-ci : « Inadvertances gênantes, aussi, que celles consistant à utiliser dans une même phrase des on se rapportant à des sujets différents. Il vaut mieux ne pas imiter Théophile Gautier, qui, dans Jean et Jeannette, a écrit : On [= la servante ou le maître d’hôtel, probablement] vint dire à Mme de Kerkaradec qu’elle était servie, et l’on [= les convives] passa dans la salle à manger. ». (Pierre-Valentin Berthier & Jean-Pierre Colignon, Le français écorché, Paris, Belin).

327 Voir à cet égard Maingueneau (2000) et Béguelin (2014c) qui relèvent des effets de brouillage narratif subtils dans des textes littéraires.

328 Par analogie aux analyses oppositives en sémantique componentielle, une case vide indique ici le caractère non marqué de l’expression pour le trait indiqué.