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Parcours de vie et mémoires de pauvres

Changements personnels et sociohistoriques dans les bidonvilles de Mumbai

Series:

Aude Martenot

Cette thèse s’inscrit dans la perspective du parcours de vie, sous l’angle du regard porté sur les changements personnels et sociohistoriques de l’existence, dans un contexte culturel précis, celui de l’Inde urbaine moderne. Au travers de la récolte de plus de 1250 interviews, réalisées à Mumbai en 2012 et 2014 parmi des adultes âgés de 20 à 86 ans, habitant·e·s de bidonvilles et d’immeubles de classe moyenne inférieure, le contenu et la temporalité des événements vécus considérés comme importants par les répondant·e·s sont analysés. Outre le souci évident d’observer les trajectoires et les moments marquants de la vie, selon le point de vue des personnes elles-mêmes, cette thèse cherche à dépasser l’a priori selon lequel les habitant·e·s des slums seraient vulnérables par évidence, afin de révéler des vulnérabilités insoupçonnées, présentes sous des formes diverses.

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Chapitre 1. Population, dynamique urbaine et enjeux socioéconomiques de Mumbai

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Chapitre 1.  Population, dynamique urbaine et enjeux socioéconomiques de Mumbai

“The most significant among these is that the cities are trying

to achieve economic efficiency through a process of

exclusion – exclusion of marginal areas and marginalized

segments of population who cannot afford the costs of

living in the fast globalizing urban space. This reflected

sometimes in higher levels of poverty but more often in

increased vulnerability among the city-dwellers.”

(Kundu & Mahadevia, 2002, p. 1)

Chacune des trajectoires et chacun des événements qui rythment l’existence se déroulent dans un lieu particulier et à une époque spécifique, dans un contexte sociétal qui les influence, dont il est important de connaître les tenants et aboutissants afin d’ancrer nos interprétations (Settersten, 1999). Ceci s’avère d’autant plus crucial dans un livre qui transcende les distances géographiques, culturelles et économiques. Ce chapitre s’intéresse donc aux évolutions dont est issue la ville de Mumbai actuelle. Il offre aux lecteurs les clés pour accéder à une ville aux multiples facettes, au sein d’un pays en pleine transition et y puiser des outils de compréhension des résultats qui seront discutés ultérieurement.

Sa position de capitale commerciale confère à Mumbai un certain nombre de spécificités qui distinguent son développement économique et urbanistique. La première partie de ce chapitre se chargera d’expliquer la centralité de cette mégapole dans le système socioéconomique indien, et les retombées de cet état de fait sur les populations qui l’habitent. Comment le passage à un capitalisme forcené au moment de l’ouverture économique au début des années 1990 s’est-il répercuté sur les individus et leur niveau de vie ? A l’origine de l’essor de Mumbai, l’exode rural et l’urbanisation monstre qui s’en est suivie ont-ils servi l’avancée du pays dans son entier ? Les impacts de la migration sur une mégapole en pleine ascension, qui voit en outre son paysage industriel évoluer vers un monde de services, seront aussi considérés. Mais au préalable, quelques repères de l’histoire indienne permettront d’avoir en tête les moments cruciaux ← 11 | 12 → de la seconde moitié du 20ème siècle et du début du 21ème, un passé mouvementé depuis l’Indépendance en 1947 qui n’est pas sans conséquence.

Par la suite, le déploiement de la ville et les enjeux qui y sont attachés seront analysés. Mumbai, en tant que mégapole d’une nation émergente, subit des transformations liées à ce statut, mais aussi propres à sa qualité de presque-île. La spéculation immobilière dans un espace restreint provoque des dynamiques spatiales de périurbanisation et de concentration de la pauvreté urbaine considérables. Le foisonnement des bidonvilles qui caractérise Mumbai à l’orée du 21ème siècle s’appuie-t-il donc sur une simple exclusion des masses ? Le monde des slums recèle davantage de diversité que n’en véhicule l’image médiatique de déchéance qui nous est usuelle (Nijman, 2015).

Dans un troisième temps seront discutées les innombrables inégalités sociales qui existent en Inde aujourd’hui, tant au niveau des opportunités professionnelles sur un marché du travail en mutation que des discriminations de caste et de genre. Actuellement, le secteur de l’informalité est devenu prédominant dans différents domaines (agriculture, services, construction, …), avec des implications importantes sur la vulnérabilité des travailleurs. Comment se décline cette informalité ? Son incidence est bien évidemment plus grande pour certaines couches de la population, déjà précarisées. Outre cette ligne de fracture qui semble ancienne mais qui a été renouvelée récemment, la société indienne est historiquement découpée en castes hiérarchisées entre elles, une configuration traditionnelle dont les heurts à la modernité interpellent. Dans un registre proche, peut-on parler d’un remplacement des castes par des classes sociales à l’heure du capitalisme et de la globalisation ? Dans la continuité de cette discussion sur les anciennes et nouvelles divisions sociales, une explication du patriarcat qui discrimine encore les Indiennes de la naissance jusqu’à la mort complètera le tableau.

1.1  L’Inde indépendante : capitalisme et urbanisation à grande échelle

Suketu Mehta (2006), dans son roman publié au début du 21ème siècle, offre à la postérité l’expression de Maximum city pour décrire la mégapole ← 12 | 13 → indienne dans laquelle il a grandi. Ce qu’il souhaite démontrer ainsi est éloquent : Mumbai est la ville des extrêmes, de la richesse incontestable comme du dénuement le plus absolu, du logement le plus extravagant aux bidonvilles les plus repoussants, de l’espoir comme de la résignation. Certainement caricatural, ce sentiment de paradoxe n’est pas faux pour autant, et peut en partie être expliqué par l’évolution historique et socioéconomique du complexe urbain. En effet, Mumbai profite d’une position économique stratégique au sein de l’Inde depuis le milieu du 19ème siècle jusqu’à son ouverture à la mondialisation après 1991, tout en présentant toujours de larges défaillances dans la gestion de ses infrastructures. Bien que capitale commerciale du pays et l’un des premiers ports de la planète, son urbanisation éclair ne s’est pas déroulée au bénéfice de tous. Entamons le voyage avec une mise en contexte historique plus générale.

1.1.1  Ouverture sur l’histoire de l’Inde et de Mumbai

Aujourd’hui considérée comme un pays émergent, l’Inde possède une histoire mouvante, marquée par des vagues successives d’invasions extérieures en alternance avec de longues périodes de domination. L’Empire Moghol représente l’apogée de l’expansion musulmane en Inde, qui s’installe au nord du territoire en 1572 et en prend petit à petit le contrôle, après un long affrontement avec les hindous. Tout au long de cette période, des conflits intérieurs déchirent également le territoire. En outre, depuis 1498 et l’arrivée de Vasco de Gama à Calicut, mais surtout à partir du 17ème siècle, le pays doit supporter une colonisation européenne de plus en plus invasive (Racine, 2009). Les Portugais furent les premiers à repérer le potentiel du sous-continent indien, ainsi que sa position géographique stratégique. Plusieurs de leurs colonies se sont établi le long de la côte est et ouest de l’Inde. Ce sont eux qui bâtirent Mumbai et lui donnèrent son premier nom, avant de la céder en 1661 aux Britanniques.

Par la suite, les Anglais1 vont occuper d’autres points stratégiques du sous-continent, des comptoirs idéaux pour le trafic maritime et terrestre ← 13 | 14 → que la compagnie entretient entre l’Asie et l’Europe. Mumbai, Kolkata et Chennai sont de parfaits exemples de ces villes commerciales portuaires. En effet, l’Inde regorge de ressources naturelles mais aussi de grandes plaines fertiles et de terres arables permettant des cultures de tous types (riz, millet, coton, thé, épices, etc.), qu’il s’agit de transporter vers le reste du monde. Les Britanniques transforment formellement l’Inde en possession coloniale en 1858. Un peu plus tard, avec l’ouverture du canal de Suez en 1869, le port de Mumbai devient le premier de l’Inde et prend une place centrale dans le commerce mondial (Saglio, 2001).

En 1947, la colonisation prend fin et l’Inde proclame son indépendance, tout en voyant se fractionner son territoire, à la demande des élites musulmanes (Sen, 2007). Le pays se redéfinit selon les frontières qu’on lui connait aujourd’hui, est reconnu de confession majoritairement hindoue2et Jawaharlal Nehru en devient le premier Premier ministre durant 17 ans. De leur côté, le Pakistan et le Pakistan oriental deviennent un seul Etat, dont la religion principale est l’islam, jusqu’en 1971 lorsque le Pakistan oriental s’émancipe pour devenir le Bangladesh. La Partition de 1947 autant que l’Indépendance de 1971 se sont faites au prix du sang, au travers d’une succession de guerres ouvertes, d’affrontements entre civils, de persécutions et d’attaques des minorités, le tout entraînant la fuite de réfugiés vers un côté ou l’autre des frontières (Heuzé, 2012). Après l’indépendance, les affrontements et les violences ne s’arrêtent pas, exacerbés au contraire par les tensions géographiques et religieuses (Desai, 2000 [1960]). Entre la seconde moitié du vingtième siècle et le début du nouveau millénaire, quatre guerres successives ont lieu entre l’Inde et le Pakistan autour de la question du Cachemire, zone géographique prise en tenaille entre les deux Etats (Racine, 2009).

A l’intérieur des pays, la tension entre les individus de confession musulmane et ceux de confession hindoue est restée forte et s’est cristallisée à de nombreuses reprises dans des pogroms meurtriers. En Inde, ce sont les musulmans, les communautés indigènes ou d’autres minorités religieuses qui subissent des atrocités, pour des raisons religieuses ou parce que le gouvernement veut s’accaparer leurs terres. Ces violences affectent particulièrement les couches inférieures de la population et les femmes. Notamment, un épisode sanglant a marqué la mémoire de l’Inde et fut à l’origine de nombreuses émeutes. En 1984, l’armée assaille le ← 14 | 15 → Temple d’Amritsar où se sont retranchés des Sikhs (minorité religieuse). La même année, en représailles, Indira Gandhi, alors Première ministre (1966–1977), est assassinée par ses gardes du corps sikhs. Des pogroms ont alors lieu dans toute l’Inde pour la venger, surtout dans les grandes villes et dans les quartiers pauvres de celles-ci. Autre incident majeur, en 1992 et 1993, la mosquée d’Ayodhya est détruite par des hindous et les hostilités interreligieuses reprennent. L’Inde s’embrase; dans les bidonvilles de Mumbai, à l’instar d’autres grands centres urbains, les émeutes font près de 2’000 morts (Appadurai, 2000; Contractor, 2012).

Ces conflits prennent leurs racines dans une opposition entre majoritaires et communautés minoritaires, qui se trouve fortement exacerbée dès la fin de la colonisation anglaise par la montée d’un nationalisme hindouiste farouche comme réponse anticolonialiste (Chatterjee, 1993). Au fil du temps, ce national-hindouisme (promulguant un imaginaire autour d’une hiérarchie entre les ethnies et les religions et un retour au «droit du sol») projette un discours de rejet des minorités religieuses (Assayag, 2005; Mahadevia, Liu, & Yuan, 2012). Leurs différences deviennent une source de stigmatisation justifiant les exactions, mises en place par certains acteurs politiques qui bénéficient des turbulences (Appadurai, 2000; Jaffrelot, 2014). Même le parti du Congrès, sous Indira Gandhi puis son fils Rajiv Gandhi (Premier ministre de 1984 à 1989 quand il est assassiné), est absorbé par cette idéologie, issue des couches sociales privilégiées mais intégrée peu à peu par les groupes socialement exclus (Assayag, 2005). A l’heure actuelle, les tensions sont encore fortes, potentiel latent de discorde qui explose parfois en émeutes sanglantes, bien souvent dans les zones où la pauvreté, l’économie informelle et la densité de population forment un terreau favorable (Heuzé, 2009).

Mumbai a été le théâtre de bon nombre de ces pogroms, rassemblant en son sein une population nombreuse, migrante, diverse – 21% des habitants appartiennent à la minorité musulmane et 10% aux autres minorités religieuses (sikh, chrétienne ou bouddhiste) selon le recensement indien de 2011 –, avec des différences socioéconomiques importantes. En particulier, les bidonvilles de la cité ont été le théâtre de combats sanglants, qui se répètent de manière chronique jusqu’à nos jours. Depuis les années 1990, une nouvelle forme de violence éclot : les attentats (attaques à la bombe ou massacres à l’arme à feu). Le 11 juillet 2006, la ville compte plus de 200 victimes suite à l’explosion de bombes déposées dans les gares et les trains de la ville ; fin novembre 2008, à nouveau une dizaine ← 15 | 16 → de bombes font près de 150 victimes (incluant celles de la célèbre attaque de l’hôtel Taj Mahal); en 2011 à nouveau trois bombes explosent.

Parallèlement à ces rebondissements historiques, l’Inde connait un développement économique en deux phases, plutôt lent jusqu’aux années 1980 puis rapide avec son entrée sur le marché mondial.

1.1.2  Une entrée à deux vitesses dans le capitalisme mondial

Le développement économique de l’Inde a été pénalisé par son passé de nation colonisée, qui lui imposa durant plusieurs siècles une subordination au système commercial de l’Empire colonial anglais. Après l’Indépendance, le pays prend son envol mais reste miné par une pauvreté endurante, une industrialisation archaïque et des flux commerciaux au profit du nord (Bairoch, 1997). Sa population se met à croitre spectaculairement avec la chute de la mortalité, bénéficiaire de l’arrivée des médicaments et du savoir médical occidentaux, mais cette explosion démographique accentue la pression sur un système social et éducatif déjà peu propice aux couches pauvres de la société (Dreze & Sen, 2013).

Une lente envolée…

Au cours des décennies 1950 à 1980, l’Inde se détermine selon deux lignes directrices: la première d’ordre politique, le non-alignement soutenu par Nehru, et la seconde économique, un marché mixte, quoique de plus en plus réglementé, ainsi qu’un fort protectionnisme (Racine, 2009). A cette époque, elle fait figure de retardataire parmi les tigres asiatiques, refusant de participer aux échanges mondiaux et se refermant sur son marché intérieur. Jusqu’aux années 1970, l’économie indienne est très majoritairement agraire et sa production manufacturière concerne essentiellement le coton et les textiles, avec quelques larges structures industrielles (Chandavarkar, 1994). La Révolution verte (entre 1970 et 1980) est une réussite partielle dans le domaine de la productivité alimentaire, dans la mesure où la culture de céréales à haut rendement a permis de nourrir une grande partie de la population, alors même que sa croissance effrénée faisait craindre une vague de famine (Guilmoto, 1996). Toutefois, des impacts écologiques et des inégalités sociales accrues furent le revers accablant de cette médaille.

En partie incité par le décollage de ses voisins asiatiques, un virage s’amorce en 1981 (sous la houlette d’Indira Gandhi qui favorise l’ouverture ← 16 | 17 → au capital étranger [Assayag, 2005]) mais le basculement se profile surtout à partir de 1991, avec la mise en place d’un plan d’ajustement structurel orchestré par le Fond Monétaire International (FMI). L’Inde s’ouvre alors au commerce mondial et à l’investissement étranger (Boquérat, 2002). Cette transition économique va se traduire par un démantèlement du protectionnisme et une désindustrialisation, amenant à la fermeture de nombreuses usines, dont les filatures de coton. Le centre portuaire de Mumbai, qui depuis la fin du 19ème siècle était réputé pour abriter les premières industries cotonnières à la base de son économie, ne fut pas épargné3.

L’industrie textile a débuté à Mumbai vers 1850 (Bhowmik & More, 2001) et demeure le premier domaine de production jusqu’aux années 1980, avec environ 250’000 travailleurs employés dans les mills4 (Bhowmik & More, 2001; Heuzé, 2009). Après 1981, le secteur secondaire est miné par la concurrence mondiale (notamment les cotons de Chine) et choisit comme échappatoire de baisser les salaires. Une large grève du textile a lieu pendant 18 mois entre 1982 et 1983, suivie par des centaines de milliers de personnes pour dénoncer des rémunérations trop faibles et des conditions de travail insatisfaisantes. Face au libéralisme montant et à l’absence de soutien du gouvernement, les syndicats ne parviennent pas à s’imposer. Au contraire, les employeurs profitent de la situation pour diminuer drastiquement le nombre de places de travail, en se tournant vers le secteur informel (non protégé) et en délocalisant leur production dans les villes alentours. Après la grève, seuls 123’000 employés sont recensés dans le textile, et à partir de la moitié des années 1990 leur nombre tombe à 80’000 (Bhowmik & More, 2001; Mahadevia, 2002).

A l’aube du 21ème siècle, les emplois en Inde se répartissent selon une nouvelle configuration. Le secteur primaire est toujours dominant dans le pays, bien que de manière moins flagrante (55%). De son côté, l’industrie manufacturière reste faible économiquement et ce sont les services (services aux entreprises, communication, vente, restauration, etc.) qui prennent les rênes de la croissance et proposent désormais la majorité des emplois urbains (Chauvin & Lemoine, 2005; Mahadevia & Sarkar, 2012; Racine, 2009). En parallèle, le secteur informel – une réalité que l’on pourrait croire, à tort, ancienne – a pris de nouvelles formes et représente désormais la majorité écrasante des postes de travail (93%), comprenant la ← 17 | 18 → quasi-totalité des emplois dans l’agriculture (Chauvin & Lemoine, 2005; Racine, 2009) et 80% des travailleurs du secondaire et du tertiaire (Sakthivel & Joddar, 2006); nous en analyserons l’impact sur la stratification sociale plus bas dans la section 1.3.1. Dans le même ordre d’idée, une montée du chômage et du sous-emploi a été constatée. En effet, ce sont davantage les secteurs intensifs en capitaux plutôt qu’en travail qui se développent à partir des années 1980, ne permettant pas d’absorber l’augmentation de la population active et la stagnation de la demande de main d’œuvre dans l’agriculture.

De manière globale, l’économie indienne s’envole avec un taux de croissance de 6% par an entre 1986 et 2000 (Harasty, 2002), en prenant appui sur des secteurs en expansion ainsi que sur une main d’œuvre peu coûteuse, et l’Inde prend véritablement sa place au sein du peloton de tête des pays émergents asiatiques (Dyson, Cassen, & Visaria, 2004). Une fenêtre d’opportunité démographique et économique débute, où la part des actifs est à son apogée alors que la portion de personnes dépendantes est en recul car la fécondité se réduit et le vieillissement est encore très limité (Guilmoto, 2011).

… et ses conséquences en termes d’économie politique

Un regard porté généralement sur le territoire semble attester d’une entrée dans un capitalisme mondialisé plutôt profitable au pays, malgré quelques déboires. Néanmoins, lorsque l’on se penche sur les évolutions intérieures, les coûts et les profits de cette intégration n’ont pas été les mêmes pour tout le monde (Harasty, 2002; Heuzé, 2001). L’adoption d’une politique économique néolibérale en 1991, faisant suite à une crise importante de la balance des paiements, a impliqué une réduction du déficit fiscal par une diminution des dépenses étatiques, l’ouverture du marché interne pour une croissance orientée vers les exportations, une réduction du contrôle gouvernemental sur le commerce et une promotion de la participation du secteur privé pour stimuler la compétition et promouvoir l’efficience; en bref, une montée de la pauvreté (Bhagat & Mohanty, 2009; Heuzé, 2001). La libéralisation grandissante, la montée du secteur privé s’accompagnent d’une décentralisation, d’un amoindrissement de la présence étatique dans l’économie (Chauvin & Lemoine, 2005), d’une redéfinition des secteurs privés et publics ainsi que des rapports entre grandes et petites entreprises (Kennedy, 2002), qui vont mener à l’augmentation des inégalités humaines et de leur inscription spatiale. La réforme du secteur public qui ← 18 | 19 → a lieu au travers de déréglementations, de privatisations et de la promotion de partenariats public-privé, a accentué cette tendance (Dupont, 2008).

Ces transformations ont affecté la répartition rural/urbain selon deux vecteurs: un accroissement favorable de l’économie et des emplois dans le monde urbain (les points d’accroche commerciale), et le délitement de l’industrie dans les campagnes, avec pour conséquence l’appauvrissement des populations rurales (Bhagat & Mohanty, 2009). Une double polarisation géographique s’opère. La première a lieu entre les différents Etats de l’Inde qui gagnent en autonomie face au gouvernement central, propageant rapidement des disparités régionales, en particulier entre les Etats pauvres et ruraux et les Etats urbains et développés (Harasty, 2002). Le deuxième écartement se situe à un niveau inférieur, au sein même des Etats. Il est provoqué par une concentration des pouvoirs et des richesses dans les centres urbains, ce qui crée un écart grandissant avec les zones rurales (Kundu & Mahadevia, 2002; Mahadevia & Sarkar, 2012). Suite à un amendement à la Constitution promulgué en 1992, les municipalités urbaines se voient octroyer davantage d’autonomie en termes de planification et de financement (Angueletou, 2007). La dichotomie s’accroit: les villes deviennent des centres où la grande industrie a les mains libres, représentant les moteurs des avancées socioéconomiques du pays et des zones de haute consommation des ressources naturelles, alors que les campagnes restent en bas sur l’échelle du développement (Racine, 2009).

Les auteurs ne se montrent pas tous d’accord quant aux conséquences de la croissance économique sur le paysage socioéconomique indien. D’aucuns soulignent que la pauvreté a régressé depuis les années 90, tout en conservant une importance significative (35% de la population vit avec moins de un dollar par jour) (Chauvin & Lemoine, 2005). D’autres identifient une crise de la gestion gouvernementale, caractérisée par la montée du pouvoir des élites locales et fédérales, qui mène à un accroissement de la pauvreté, suite principalement à l’augmentation du prix des denrées alimentaires (Assayag, 2005). Par contre, tous se rejoignent pour admettre le creusement des inégalités qui s’en est suivi (Harasty, 2002). En effet, les impacts sociaux positifs de la croissance économique ont été faibles en Inde, et la distribution des revenus s’avère encore plus inégalitaire que durant la période précédente (Roy, 2014). De plus, les salaires réels ont stagné et les finances publiques (le système d’imposition étant lui-même corrompu et inégal) ont été peu utilisées pour renforcer des infrastructures importantes pour la population (Drèze & Sen, 2013). Ce ← 19 | 20 → sous-investissement a été mis en exergue par la coupure d’électricité survenue les 30 et 31 juillet 2012. Durant deux jours, 600 millions de personnes se sont trouvées privée d’énergie, une première lacune gestionnaire notable; toutefois, parmi eux se trouvaient 200 millions d’individu qui n’y avaient en fait jamais eu accès, démontrant l’énorme inadéquation structurelle de la répartition des ressources (Drèze & Sen, 2013).

Simultanément au creusement de l’écart entre zones rurales et urbaines, les inégalités de revenu au sein de ces territoires grandissent, voyant s’opposer une élite qui s’enrichit toujours plus – ces «ultra-riches» qui résident principalement en ville (Banerjee & Piketty, 2005; Roy, 2014) – à la masse des exclus des banlieues et des campagnes avec, à un niveau intermédiaire, la constitution d’une classe moyenne urbaine (Assayag, 2005). Dans ce contexte de déstabilisation, encore accrue par la montée du chômage dans l’agriculture, les déshérités ruraux migrent vers les villes, dans un exode rural et une urbanisation qui prend une ampleur considérable au vu de la taille de la population du pays (Bhagat & Mohanty, 2009; Todaro, 1980).

1.1.3  Exode rural et urbanisation rampante

En Occident, l’industrialisation et le développement économique ont été les déclencheurs de l’urbanisation. Dans les pays du Sud et particulièrement en Asie, le même schéma a été constaté bien que plus tardivement, soit au cours du 20ème siècle (Bhagat & Mohanty, 2009; Narayan, 2014). Cependant, dans les pays du Sud, le processus s’est déroulé en quelques décennies seulement, faisant montre d’une rapidité sidérante (Véron, 1987). Plusieurs facteurs appellent ce phénomène éclair de croissance des villes, auxquels l’Inde répond parfaitement: l’ouverture économique à la globalisation qui crée à la fois des opportunités de travail en ville et un appauvrissement des campagnes, puis la migration du monde rural vers le monde urbain qui en découle, enfin, la constitution d’un secteur informel de l’emploi qui permet d’absorber la demande de travail des populations reléguées dans la pauvreté et qui se base sur l’exploitation d’une main d’œuvre extrêmement bon marché. Ainsi, alors qu’en 1901 moins de 11% des Indiens sont urbains (Bhagat & Mohanty, 2009), la part de la population indienne qui réside en ville triple au cours du siècle pour atteindre 31% en 2011 (Narayan, 2014). ← 20 | 21 →

Des campagnes vers les villes

En Inde, essentiellement, deux facteurs se sont conjugués pour produire cette croissance de la population dans les villes: un accroissement naturel fort (excès des naissances par rapport aux décès) et une migration importante de personnes jeunes, en âge de fonder une famille, ce qui a aussi contribué à l’accroissement naturel (Desai, 1994). La première cause de l’envolée urbaine provient donc du renouvellement naturel; nonobstant, depuis le début du 21ème siècle, la migration prend une importance considérable (Bhagat & Mohanty, 2009; Narayan, 2014). Par ailleurs, la taille et le nombre de villes s’étendent également avec l’incorporation progressive des zones rurales à leur périphérie (Guilmoto, 2005), ainsi que la reclassification administrative de villages en villes suite à leurs évolutions socioéconomiques et démographiques (Bhagat & Mohanty, 2009).

L’urbanisation indienne est donc de plus en plus liée à la migration interne. Initialement, cette dernière était de type rural-rural, mais elle s’est progressivement modifiée en un flux rural-urbain. Récemment, des migrations à l’intérieur du système urbain se sont aussi développées, effectuées surtout par des individus de niveau socioéconomique moyen ou supérieur. Le phénomène migratoire s’explique par la recherche d’opportunités et de ressources qui font défaut au point de départ, formant en somme une stratégie d’adaptation (Véron, 2006). Il se produit généralement en parallèle du développement économique et de l’augmentation des secteurs secondaires et tertiaires (Jones & Visaria, 1997), les migrants cherchant la plupart du temps à fuir une situation de pauvreté. Dans cette idée, la relégation du monde rural, affecté par les changements de productivité des cultures et les inégalités d’accès à la propriété foncière, a poussé les habitants des campagnes vers les cités où ils sont attirés par des perspectives d’emploi (Desai, 1994). Les villes puisent dans cette réserve de main d’œuvre disponible, flexible et peu coûteuse, la sève pour alimenter leur croissance (Bhagat, 2011). Pour illustration, la moitié de la masse ouvrière des usines de textiles de Mumbai du début du 20ème siècle, qui aura largement contribué à offrir à la cité sa place de pivot économique, était issue d’un district rural (Ratnagiri) situé plus au sud sur la côte ouest (Chandavarkar, 1994).

En moyenne, les migrants sont plutôt jeunes, entre 16 et 40 ans, la limite basse correspondant à l’âge de l’entrée sur le marché de l’emploi et de la formation de la famille (Connell, Dasgupta, Laishley, & Lipton, 1976; Joshi, 1999). Ils ont généralement un niveau d’éducation plus élevé ← 21 | 22 → que leurs pairs qui restent au village, mais moindre que celui des citadins natifs (Desai, 1994). Les hommes recherchent avant tout un revenu, afin d’assurer la survie de leur famille, mais d’autres causes peuvent être à l’origine de leur départ : les possibilités professionnelles, l’accès à l’éducation, la protection face aux catastrophes naturelles et aux conflits. En ce qui concerne les femmes, la cause majeure de la migration est le mariage, ce qui implique des déplacements de personnes jeunes, sur une courte distance mais pour une longue durée. Entre les années 70 et 90, elles ont eu plus tendance à migrer que les hommes et, une fois installées en ville, à prendre un travail. Toutefois, cette tendance semble s’inverser depuis le début du 21ème siècle et ce sont à présent davantage les hommes qui arrivent (Bhagat & Mohanty, 2009), majoritairement pour le travail, la formation ou le mariage (Bhagat, 2011).

Ces dernières décennies, alors que la structure du marché de l’emploi s’est modifiée (Srivastava & Bhattacharyya, 2003) avec une hausse du chômage, une baisse des salaires et des places de travail dans le secteur organisé, le volume de la migration continue malgré tout de croître. Cela résulte d’une part de l’effet du réseau de connaissances sur place qui encourage à se diriger vers les agglomérations, celles-ci offrant de facto plus de perspectives d’avenir et de mobilité sociale pour les familles pauvres que les campagnes délaissées par le développement (Marius-Gnanou, 2008). D’autre part, les familles moyennes ou aisées viennent à migrer elles aussi, bien que pour des raisons différentes (Kundu & Sarangi, 2007). Enfin, le surplus de main d’œuvre et les difficultés de logement en ville ont créé une nouvelle forme de migration, à caractère temporaire (Dupont, 2008).

Migration circulaire et exclusion

Bien que l’emploi au jour le jour soit une pratique répandue depuis longtemps dans divers domaines (comme l’industrie du textile par exemple), et que les migrants aient toujours gardé un lien avec leur communauté d’origine (Desai, 1994; Srivastava & Echanove, 2015), par solidarité autant que par sécurité, la proportion de migrants temporaires s’est accrue depuis les années 1990 (Chandavarkar, 1994). En effet, les opportunités professionnelles formelles en ville correspondent davantage aux travailleurs qualifiés et semi-qualifiés (Narayan, 2014), il devient difficile pour les pauvres sans qualification de trouver un travail fixe en ville. Par contre, la demande en main d’œuvre peu coûteuse existe toujours et les lois de protection des travailleurs du secteur formel, ainsi que la syndicalisation ← 22 | 23 → relativement élevée, encouragent les patrons dans l’industrie de construction, la manufacture, les transports ou le commerce à embaucher quotidiennement des journaliers, de manière informelle, soit sans contrat, en fonction de leurs besoins.

La migration de courte durée, ou circulaire, se caractérise par de multiples allées et venues entre le village d’origine et les quartiers urbains, pour des périodes allant de un mois à six mois maximum. Cette forme de migration est davantage observée parmi les groupes socioéconomiques les plus bas, comprenant les individus les moins éduqués (Bhagat, 2011; Deshingkar, 2008). Ce sont avant tout les paysans pauvres sans terre, souvent illettrés et contraints de vendre leur force de travail là où il y a nécessité, qui présentent une propension à migrer comme travailleurs saisonniers et acceptent toute forme d’emploi en ville (Connell et al., 1976; Haberfeld, Menaria, Sahoo, & Vyas, 1999; Rogaly et al., 2001). Les employeurs montrent une préférence pour cette main d’œuvre qui ne rechigne pas à la tâche et dont le salaire est peu élevé. En 2010, 30% des travailleurs urbains étaient des temporaires (Bhagat, 2011)5.

Ainsi soumise à la précarité du revenu, la population migrante est particulièrement à risque d’être discriminée et exploitée. A la différence de la Chine, aucun processus administratif n’empêche les migrants de s’établir en ville6, mais leur vulnérabilité se construit sur une absence de protection face aux mécanismes du marché, une impossibilité d’obtenir des papiers officiels (tels que passeport, ration card7, carte d’électeur ou encore permis de conduire [Mahadevia et al., 2012]), un manque d’accès à un logement décent et le sentiment anti-migrant qui est entretenu par la politique de certains partis pro-nationalistes. Leurs origines rurales, avec peu de formation, ainsi que la barrière de la langue et l’exclusion dans le processus de prise de décisions politiques, relèguent les migrants pauvres précaires aux marges de la société citadine. L’urbanisation a contribué à cette exclusion, en termes sociaux et spatiaux (Bhagat, 2011). Outre les conditions de travail défavorables, le rejet ambiant est subit de plein fouet au travers ← 23 | 24 → de déplacements forcés de population du centre vers les périphéries, de destructions de baraquements, de violences, etc. (Bhagat, 2011).

Alors que l’exode rural s’annonçait comme une transition d’adaptation vers un système urbain qui promet une augmentation des ressources financières et sanitaires, c’est en fait la part de misère des campagnes qui vient grossir celle des villes, l’une étant en quelque sorte la conséquence de l’autre (Damon, 2014). De plus, le manque chronique d’habitations dans les grandes villes affecte en premier les populations démunies, expliquant le caractère transitoire d’une grande part de cette migration. A la vulnérabilité professionnelle s’ajoute donc celle du logement, les pauvres étant de plus en plus nombreux à squatter des emplacements à proximité de leur lieu de travail éphémère, le temps de gagner quelques roupies (Nangia & Thorat, 2000). Face à cette situation, Mumbai (dont la configuration géographique empêche l’étalement urbain) se trouve rapidement dépassée.

1.2  (Dés)organisation de Mumbai

En 2011, année où la croissance de population urbaine mondiale dépassa celle des campagnes, à peine 8’000 agglomérations ont été comptabilisées à travers l’Inde (malgré une définition plutôt large de celles-ci)8. En dépit du phénomène migratoire rural/urbain, environ 70% des Indiennes et de Indiens vivent toujours à la campagne, bien que la minorité citadine soit numériquement importante (377 millions de personnes sont concernées par cette situation, davantage que la population des Etats-Unis)9. Par ailleurs, si la plupart des villes indiennes grandissent rapidement, elles conservent une taille modeste et seule une cinquantaine d’agglomérations atteint le million d’habitants (Bhagat, 2011; Narayan, 2014). A l’heure ← 24 | 25 → actuelle, l’urbanisation indienne suit son cours mais reste plutôt réduite, caractérisée cependant par la présence de grands bassins de population.

Se détachant du lot des million plus cities, quelques très grandes mégapoles sont devenues des centres commerciaux et politiques intégrés dans le système global: elles dominent l’économie nationale tout en abritant quelques-unes des plus grandes concentrations d’individus jamais répertoriées sur la planète (Angueletou, 2007). Ces mega-cities attirent les programmes et les politiques de gestion, à la différence des petites villes indiennes qui rassemblent pourtant davantage de pauvreté, moins d’infrastructures et moins de services de base (Mahadevia, 2001). Un monde urbain à étage s’est de cette manière progressivement constitué, avec une hiérarchisation des villes (selon leur accès au capital, leur développement, leur connectivité) qui se trouvent toujours plus opposées au monde rural (Angueletou, 2007).

1.2.1  Mumbai, une megacity du Sud

Mumbai représente un exemple typique de ces villes géantes, développées sous la houlette d’un néo-libéralisme déchaîné, grossissant au travers d’une migration interne tant saisonnière que de longue durée (Dyson et al., 2004; Roy, 2014). Sa taille démographique a fortement cru depuis le milieu du vingtième siècle (passant de 1.5 millions en 1941 à 2.3 millions d’habitants en 1951) suite à la Seconde Guerre mondiale et à l’arrivée de nombreux réfugiés lors de la Partition du pays (Saglio-Yatzimirsky, 2002). Dans les décennies suivantes, l’aura de Mumbai, ancrée dans l’essor industriel puis dans le développement des services et de l’informel, attire de plus en plus de migrants10. Ce phénomène, associé à un taux de fécondité encore élevé, conduit la ville à atteindre les 8.6 millions de résidents déjà en 1980. D’après la division population des Nations Unies, le peuplement de la zone urbaine de Mumbai passe de 9.9 millions d’individus en 1991 à plus du double, soit 21.4 millions, en 2016. Cela en fait la deuxième ville la plus grande au monde, confirmant les projections des démographes (Véron, 2007)11. ← 25 | 26 →

Selon le recensement de 2001, Mumbai compte 43% de migrants de toutes origines, une majorité de ceux-ci provenant de la campagne pauvre du Maharastra et le reste étant issu d’une migration inter-Etats (Risbud, 2003). Jusque dans les années 70, cette dernière engageait principalement des individus originaires du Gujarat et des Ghats (zones rurales de falaises au bord de l’océan) au sud du pays (dans le Karnataka et le Tamil Nadu principalement), où sévissent sécheresses et inondations, la déforestation faisant le reste pour forcer au départ une partie de la population rurale. Par la suite, dans les années 80, le flux s’est transformé pour voir arriver des personnes venant d’Etats du nord plus lointains, comme l’Uttar Pradesh et le Bihar, qui cherchent à échapper à une pauvreté endémique. Parallèlement, moins de migrants arrivent des Etats du Sud et du Gujarat, qui connaissent une remontée économique (Saglio-Yatzimirsky, 2002, 2013). Cette diversité des origines explique la multiplicité des ethnies et des langages qui se trouvent mélangés à Mumbai, où se parlent le Marathi avant tout, mais aussi le Gujarati, l’Urdu, le Hindi et nombre d’autres dialectes (Saglio-Yatzimirsky, 2013).

Capitale du Maharastra située sur la côte ouest de l’Inde (voir figure 1.1), Mumbai est initialement composée de sept îles et d’une grappe de petits villages de pêcheurs, qui se sont progressivement développés afin de soutenir les flux commerciaux coloniaux (Saglio, 2001). Suite à d’importants travaux de réaménagement effectués au 19ème siècle sous l’administration britannique, les sept îles n’en formèrent plus qu’une et Mumbai atteint son aspect actuel de presque-île. Colaba, le centre-ville historique qui héberge un quartier d’affaires, se situe à la pointe sud et la totalité de l’agglomération s’étend sur 63 km de long (Saglio, 2001). Du fait de la disposition géographique de la ville, les seuls espaces disponibles permettant de s’étendre sont localisés vers le nord, l’est et le sud-est, à l’opposé donc du nœud des affaires et des ambassades. Dans les années 80, la croissance géographique prend de l’ampleur et un second quartier d’affaires se constitue plus au nord, dans la zone suburbaine de Bandra-Kurla, qui ← 26 | 27 → semble alors se positionner au centre de l’agglomération tant l’expansion de cette dernière a été conséquente. Les quartiers industriels sont toujours davantage repoussés vers le nord (Saglio, 2001) et une troisième couronne périurbaine voit le jour, regroupant à présent la majorité de la population.

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Figure 1.1: le territoire indien en 2016

Source: Dejouhanet, 2016

Le grand Mumbai est composé de quatre municipalités : Mumbai, Thane, Kalyan et Navi Mumbai, elles-mêmes subdivisées en plus petites ← 27 | 28 → administrations (voir figure 1.2). Dès 1964, le focus du développement urbain porte sur les zones périurbaines afin de décongestionner le centre. Dans les années 80, Navi Mumbai est créée au sud-est de la cité (Saglio, 2001). Toutefois, avec la crise industrielle et le manque d’investissement financier dans les décennies suivantes, le projet n’aboutit pas au résultat escompté et Navi Mumbai reste essentiellement une cité-dortoir (Angueletou, 2007). Il faut attendre le début du 21ème siècle pour voir cette zone décoller, avec le développement immobilier, les commerces et l’industrie informatique, ainsi qu’un meilleur réseau de transport (Bhagat & Jones, 2015).

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Figure 1.2: carte de la ville et de l’agglomération de Mumbai12 ← 28 | 29 →

Les mouvements de population depuis les espaces périurbains sont considérables. Les travailleurs empruntent quotidiennement les axes de transport (7 millions de personnes par jour en moyenne utilisent les voies de chemin de fer) pour se rendre sur leurs lieux de travail, au sud de la ville, dans un trajet qui peut s’avérer de plusieurs heures dans chaque sens (Appadurai, 2000). Par ailleurs, les constructions d’habitats dans ces zones extérieures sont prévues pour les classes moyennes, non pour les pauvres, d’où une prolifération rapide des bidonvilles, qui plus est sur des terres agricoles, provoquant des désordres écologiques majeurs (Angueletou, 2007). Les migrants, particulièrement défavorisés, sont les premiers susceptibles de s’installer dans ces taudis aux abords de la ville (Saglio-Yatzimirsky, 2013), la montée du prix de la terre dans les années 80 et 90 ayant rendu inaccessible toute parcelle proche du centre (Angueletou, 2007).

Le gouvernement indien a cherché à planifier l’urbanisation au travers de plusieurs plans d’ajustement dès 1969, donnant aux municipalités la charge de gérer leur propre développement. S’il existe initialement un souhait de développement régional équilibré, afin d’éviter les grandes concentrations urbaines, cet objectif se modifie avec l’entrée de l’Inde dans l’économie mondiale (Angueletou, 2007), correspondant à la volonté de favoriser une croissance économique rapide. Ainsi, le plan de 1996–2001 définit comme une priorité l’attrait de capitaux étrangers pour financer les infrastructures urbaines. Les mégapoles comme Mumbai deviennent des pôles d’investissements tout en connaissant en parallèle des problèmes de gouvernance (Dupont, 2008). Rapidement, l’apport financier privé ne suffit pas pour maintenir les infrastructures, qui deviennent inadéquates avec l’augmentation de la population et la persistance de la pauvreté. De son côté, la part de subsides provenant du public est insignifiante, l’Etat perdant son statut de fournisseur de service pour n’être plus qu’un intermédiaire (Angueletou, 2007). En 2005, un programme d’incitation à la relance est entrepris, dans le but de favoriser la planification face au creusement des inégalités, mais il ne suffira pas à endiguer la situation (Mahadevia, 2001).

Mumbai se trouve donc confrontée à une taille de territoire et de population gigantesques, où la pauvreté est grandissante. Ceci, au fond, n’a rien de nouveau : depuis longtemps les bidonvilles y sont abondants. Mais l’échec d’une ville récemment mondialisée à faire profiter des retombées positives de sa croissance à la masse des miséreux qui y vivent est de plus ← 29 | 30 → en plus cuisant. La libéralisation de son secteur public ainsi qu’un déficit reconnu de gouvernance urbaine entraînent nombre de conséquences dramatiques. Nouvel enjeu phare de la fin du 20ème siècle, la pollution devient un problème considérable dans la métropole, tant à cause de la quantité de véhicules qui y roulent que par les industries qui polluent les abords de la mer et les sols, la mauvaise gestion des déchets, ou encore, au niveau micro, par les effluves de carburant utilisé par les ménages pauvres pour la cuisine. Globalement, l’inégalité entre les niveaux de vie – qui a toujours été de mise à Mumbai – devient véritablement criante avec l’entrée dans le 21ème siècle, alors que la ville se positionne sur la scène internationale comme un pôle éminent de l’économie mondiale. Cette inégalité se constate dans un accès très différencié à une protection sociale et des structures de soins, à un travail ou à un logement décent.

In fine, malgré une volonté tardive de maîtriser et de planifier le développement urbain, l’évolution récente de la métropole et de ses villes périphériques montre une croissance chaotique, définie par les déséquilibres, à l’image de la prolifération des bidonvilles (Narayan, 2014). De nos jours, l’agglomération de Mumbai possède une densité évaluée à 16’000 habitants par km2 (Bhagat & Jones, 2015), soit deux fois plus élevée que la municipalité de New York. Cette pression immobilière, associée à la montée du prix des locations13, contribue à la création de nouvelles dynamiques spatiales ainsi que d’une contrainte exacerbée sur les espaces d’occupation informels (Bautès, Saglio-Yatzimirsky, & Boissinot, 2011).

1.2.2  Les dynamiques spatiales en réponse à la croissance

En plus des changements économiques, de la croissance démographique exponentielle et paradoxalement à la pauvreté urbaine, la mégapole acquiert au début des années 1990 la réputation de ville la plus chère du monde (Saglio-Yatzimirsky, 2013). La cité souffre à la fois d’un manque d’espace, d’une forte spéculation et d’une inadéquation des lois sur l’immobilier. Le coût de la vie et plus spécifiquement du logement a dès lors formidablement augmenté (Saglio-Yatzimirsky, 2013). ← 30 | 31 →

Deux réglementations participent à ce constat. Premièrement, la loi de 1946 a gelé les loyers au niveau de ceux de 1940 (afin de protéger les locataires de l’inflation), créant un marché captif du parc immobilier et figeant le turnover des locations et achats d’appartements. De plus, cela a découragé la rénovation et l’entretien de nombreuses maisons et immeubles (Saglio-Yatzimirsky, 2013). La loi fut abandonnée en 2000, et depuis les propriétaires peuvent progressivement augmenter les loyers, ce qu’ils s’empressent de faire. En second lieu, une loi passée en 1976 imposa un plafond à la propriété foncière (limitant les zones bâtissables afin de laisser des terrains libres pour des infrastructures sociales), créant une augmentation du prix de la terre (Saglio-Yatzimirsky, 2013). Au lieu de garantir des droits aux petites gens, ces règles favorisèrent une spéculation illégale (Bautès et al., 2011). La demande des individus riches pouvant se permettre d’acheter et de construire dans des zones bien situées de la ville, participe finalement à augmenter le prix de l’immobilier dans toute la métropole.

Concrètement, en à peine 5 ans, entre 1991 et 1996, les loyers ont quintuplé dans le centre-ville, s’élevant à la hauteur de ceux que l’on peut trouver à Manhattan (Saglio-Yatzimirsky, 2013). Le logement est résolument inaccessible pour les pauvres et à la part inférieure de la classe moyenne, à moins de se localiser très à l’extérieur de la ville. L’habitat informel s’avère la seule option à la disposition de larges segments de la population. Auparavant, la cité se dessinait essentiellement par quartier selon les langues et les ethnies des résidents. Avec la carence de logements pour les individus pauvres (Chalana, 2010) et la montée de la valeur foncière, ce sont les statuts socioéconomiques qui deviennent les variables principales de cette gestion invisible du marché de l’immobilier (Saglio-Yatzimirsky, 2002). Un déplacement des habitations pauvres du centre-ville vers la périphérie se produit (Bhagat & Jones, 2015) et, du fait de cette externalisation des masses populaires, une ségrégation apparait (Narayan, 2014). Des dynamiques spatiales se profilent en faveur des plus nantis, accompagnées d’une modification dans la gestion des bidonvilles.

Les «Building Boomers» et la spéculation foncière

Comme le reste des grandes villes indiennes, Mumbai a dû faire face aux conséquences d’une urbanisation rapide, sans réelle gouvernance de la part de l’état. De prévisibles – quoique difficiles à endiguer – problèmes de planification urbaine sont survenus (Bhagat & Jones, 2015). Mumbai ← 31 | 32 → a vu se substituer à l’occupation coloniale une manne de propriétaires immobiliers, d’entrepreneurs, de politiciens et de promoteurs corrompus, protégés par l’administration, qui se lancent dans le jeu de la spéculation foncière et de la construction tous azimuts (les Building Boomers comme les nomme Nainan [2008]). Cette collusion a permis de libéraliser la gestion du marché immobilier, d’alléger les lois foncières par des arrangements de transfert de droit d’exploitation, conduisant à la destruction des usines et à la récupération de leurs terres au centre de la ville, pour y bâtir des immeubles modernes, des appartements coûteux, des centres commerciaux et des bureaux pour les multinationales (Nainan, 2008; Saglio, 2001; Srivastava & Echanove, 2015).

Ce faisant, le jeu spéculatif participe à constituer des insuffisances dans la demande d’habitations par rapport à l’offre. Ainsi, dans une ville où plus de la moitié des habitants vit dans un taudis, des immeubles flambants neufs demeurent partiellement inoccupés, prévus pour une classe moyenne qui ne peut payer les loyers demandés et demeure dans des immeubles anciens qui se désagrègent. De plus en plus d’appartements très chers se construisent, dédiés aux ultra-riches, où peu de gens consomment une place considérable. Paradoxe s’il en est, le territoire de la cité se trouve en sur-occupation constante, avec une concentration particulièrement élevée dans les lieux d’habitats informels, malgré la sous-occupation des grands immeubles du centre (Echanove & Srivastava, 2011; Srivastava & Echanove, 2015).

Les justifications à la construction de gratte-ciels sur des zones territoriales limitées – telles que la péninsule de Mumbai ou l’île de Manhattan – vont généralement dans le sens d’une solution au manque de logement et à la densité urbaine. Or, à Mumbai, la spéculation immobilière qui en découle permet au contraire l’explosion du prix des logements dans toute l’agglomération ainsi qu’une gentrification des quartiers, et finalement se trouve à l’origine de la prolifération des bidonvilles (Bhagat & Jones, 2015; Srivastava & Echanove, 2015).

L’état de délitement apparaît de manière évidente dans le recensement de 2001: une majorité des ménages (65%) ne dispose que d’une pièce pour vivre, plus de la moitié (53%) n’ayant pas de toilettes intérieures (Dupont, 2008). Autre témoin révélateur, la croissance des slums s’avère plus rapide que la croissance urbaine (Nangia & Thorat, 2000), se constituant sous l’impulsion de deux éléments: l’établissement des individus qui ne possèdent pas de quoi payer le loyer d’un habitat formel, et l’extension ← 32 | 33 → urbaine qui englobe les zones villageoises pauvres ou les mangroves à proximité. Près de la moitié de ces bidonvilles s’installent sur des terrains privés, le reste se trouvant sur des terres de l’Etat ou du gouvernement central (Chalana, 2010). En bordure de la ville, les distinctions perçues entre le monde rural et le monde urbain se confondent dans ces taudis, qui possèdent souvent des caractéristiques issues des deux univers (Srivastava & Echanove, 2015).

L’inflation des loyers, la pollution et la densité de population ont encouragé la réflexion autour de nouvelles politiques d’aménagement, qui visent une reconfiguration de l’espace urbain en direction d’une suburbanisation. Par ailleurs, depuis 1995, un partenariat public-privé appelé «Bombay First», composé de lobbyistes nationaux et internationaux, pousse la métropole à devenir compétitive sur la scène internationale (Bautès et al., 2011). Afin de faire émerger Mumbai comme une ville de «classe mondiale», de vastes programmes sont mis en place pour, d’une part, libérer les terrains du centre-ville qui possèdent une forte valeur et, d’autre part, résoudre la question de la pauvreté urbaine par trop visible (Bautès et al., 2011). A cette occasion, le délogement des pauvres pour une relocalisation en périphérie est la première étape (Saglio, 2001). Le processus d’urbanisation prend une tournure exclusionnaire marquée (Bhagat, 2011) et les zones de taudis sont les premières affectées.

Suburbanisation et relocalisation des slums

L’expansion horizontale des zones périurbaines de Mumbai se produit à nouveau sans pilotage global (Angueletou, 2007), engendrant des aires métropolitaines de plus en plus vastes, une densification de l’habitat accompagnée d’un manque d’infrastructures (cliniques, écoles, etc.). Dans ce lieu de haute mixité, de nouvelles fractures prennent racine, des fragmentations issues de l’aggravation des inégalités socio-spatiales entre les territoires environnant la métropole (Banerjee-Guha, 2002). Une population composée de migrants ruraux et de citadins pauvres délocalisés du centre ainsi qu’une grande partie de l’industrie polluante cohabitent dans ces territoires de périphérie, témoignant d’un changement de structure démographique et socioéconomique (Angueletou, 2007; Guilmoto, 2005).

Ajouté à ce déploiement, la volonté du lobby «Bombay First» de nettoyer le centre de la cité de ses bidonvilles prend de l’ampleur, bien que résoudre la question des slums ait toujours été dans l’air. Jusque dans les années 70, la seule politique observée (à part le laisser-faire) visait ← 33 | 34 → l’éradication pure et simple des bidonvilles, pour des raisons d’hygiène (Saglio-Yatzimirsky, 2002, 2013). Dans le corridor de 20 km entre l’aéroport international et l’entrée du centre historique – dans les quartiers de Santa Cruz, Khar, Bandra, Mahim, etc. jusqu’à Dharavi –, la spéculation immobilière a été considérable et de nombreux bidonvilles y ont été démantelés (Bautès et al., 2011; Risbud, 2009). Par la suite, une prise de conscience face à l’urgence de la situation ainsi qu’à l’inutilité de telles pratiques a fait émerger deux options alternatives: la relocalisation et la réhabilitation des slums (Bautès et al., 2011).

Le premier plan d’action, la relocalisation, consiste à simplement déplacer les familles des bidonvilles, de manière souvent forcée, vers des immeubles prévus à cet effet et bien souvent situés loin du centre-ville. Cela concerne essentiellement les slums non-notifiés, c’est-à-dire ceux qui ne sont pas reconnus par le registre foncier14. L’autre option, lancée sous la politique de Rajiv Gandhi dans les années 80, puis développée avec l’arrivée en 1995 à la tête de la municipalité du parti de la Shiv Sena, est la réhabilitation in situ des zones de délabrement (Srivastava & Echanove, 2015). Dans ce deuxième cas, un partenariat public-privé est engagé, où l’état se charge de reconstruire des habitats à l’emplacement même du bidonville au travers d’appels d’offre aux entreprises privées. Ces dernières sont tenues de reloger les habitants sur 30% du terrain original, après avoir détruit les anciennes structures. Le sol restant peut ensuite être utilisé pour y élever des immeubles ou des espaces commerciaux, vendus au prix du marché (Bautès et al., 2011; Narayan, 2014). Une institution compétente est fondée en 1991, le Slum Rehabilitation Authority (dit SRA), afin de considérer, superviser et ratifier les projets de réhabilitation (Bautès et al., 2011; Saglio-Yatzimirsky, 2013). En outre, une procédure de «Transfert de droits de construction» (TDR) est organisée, permettant l’indemnisation en nature (foncière) des entrepreneurs qui se chargent de bâtir des infrastructures publiques (Bautès et al., 2011).

Loin d’être suffisants pour gérer le problème de la pauvreté urbaine et des slums (à l’heure actuelle, le nombre de familles ayant bénéficié de réhabilitation est bien en dessous des attentes), ces programmes de réhabilitations sont très controversés. En premier lieu, le marché de l’immobilier n’est absolument pas favorable à une telle entreprise. Ensuite, la ← 34 | 35 → relocalisation gratuite signifie un financement colossal, que l’état n’arrive pas à couvrir. Par ailleurs, les habitants des bidonvilles émettent eux aussi de nombreuses critiques. Le relogement leur est généralement imposé et l’éligibilité à un tel programme est clairement sélectif: il faut pouvoir prouver être sur son emplacement depuis une date buttoir (estimée à 1995 puis révisée à 2000 [McFarlane, 2012]) et seul le rez-de-chaussée d’un habitat est pris en compte (aucune entrée en matière n’est prévue pour les familles des étages supérieurs); enfin, les habitants doivent être regroupés en association (Bautès et al., 2011; Saglio-Yatzimirsky, 2013).

Ensuite, les nouveaux immeubles posent un certain nombre de problèmes. Bien qu’étant prétendument gratuits pour les locataires venus des slums, un loyer est en fait perçu pour l’électricité et l’eau, dont le montant est vite inabordable. Souvent mal finis, les nouveaux immeubles SRA se dégradent rapidement, connaissent des infiltrations d’eau, des moisissures et leur disposition très peu espacée, à quelques mètres les uns des autres afin de gagner en surface, les rend denses et peu lumineux. Autre dimension problématique, le temps intermédiaire entre l’évacuation et le relogement s’effectue dans des camps de transit aux conditions environnementales lamentables, pour une durée minimale de 18 mois mais qui se révèle souvent plus longue.

Finalement, l’idée de déplacer des populations des slums vers des immeubles fait montre d’une incompréhension fondamentale des manières de vivre des personnes concernées, et souligne une vision très occidentale du développement. Alors que la structure communautaire des slums favorise une survie grâce aux réseaux d’entraide et au passage par des moyens de production et d’écoulement des marchandises liés à l’habitat, la vie cloisonnée dans des édifices aux pièces exiguës sans accès direct à la rue est problématique. Bref, la réhabilitation des bidonvilles est une entreprise dont les résultats sont teintés de nuances, du point de vue sociétal comme de celui des individus (Felber & Schmid 2014).

Dans les megacities du Sud, l’émergence des bidonvilles est ainsi devenue l’icône des fractures sociales, et l’attention portée au problème de la pauvreté urbaine est en augmentation (Narayan, 2014; Risbud, 2009). Néanmoins, pénétrer le monde hétérogène des slums n’est pas évident vu la complexité de ces lieux de (sur)vie, de production, devenus parfois de vrais espaces politiques (Gemenne, 2015; Roy, 2011). ← 35 | 36 →

1.2.3  Les slums de Mumbai

La globalisation et la nature du capitalisme ont un impact sur la distribution des richesses (Marx & Engels, 1999 [1847]; Narayan, 2014); subséquemment, une inadéquation du système immobilier dans une période de forte urbanisation et d’augmentation des inégalités mène logiquement à l’émergence et à la prolifération des taudis. Au niveau mondial, le nombre de personnes résidant dans un bidonville est estimé à un milliard environ, soit un sixième de l’humanité, une très large majorité (90%) étant localisée dans les pays en développement (Véron, 2006). En 2008, les Nations Unies ont relevé que l’Inde rassemble à elle seule 17% de cette population (Narayan, 2014). L’expression d’habitat informel désigne aussi bien l’abri fait de bric et de broc que le quartier qui les regroupe (Saglio-Yatzimirsky, 2013).

Le logement urbain pauvre

La plupart des bidonvilles dans les pays du Sud se caractérisent par une surdensité de population, un habitat pauvre de plain-pied pouvant aller jusqu’à un maximum de deux étages. Les abris sont spartiates, bâtis spontanément avec les matériaux à disposition comme le bambou, le bois, le torchis, voir même uniquement des morceaux de tissus, et les toits sont faits en plaques de plastique ou de tôle ondulée (Saglio-Yatzimirsky, 2013), ce qui implique une faible ventilation, une pollution importante de l’air, et un accès insuffisant à l’eau potable (Narayan, 2014). Usuellement, une distinction est proposée entre les habitats permanents (avec des murs en ciment, un toit en tôle, prévus pour 2 à 20 personnes) et les logements non-permanents (dont les murs sont en bambou, en bois ou en toile, et le toit est en plastique). Dans les slums les plus précaires, les structures fragiles sont pour autant faciles à reconstruire, afin de pouvoir se relever au plus vite après une destruction (d’origine climatique ou humaine).

Les slums de Mumbai sont à la fois larges et très denses (avec des «quartiers» allant jusqu’à un million d’habitants, dont 42% des logements font moins de 10m2 et 38% seulement 15 à 20m2). Très peu voire aucun des foyers n’a l’eau courante ni de toilettes et les équipements sanitaires, s’ils existent, sont à partager avec le voisinage, qui peut être très nombreux. Il arrive régulièrement que l’habitat individuel soit aussi le lieu de travail ou de production de la famille, dans une juxtaposition utilitaire des fonctions (Heuzé, 2009; Saglio-Yatzimirsky, 2013; Srivastava & Echanove, 2015). ← 36 | 37 → Pratiquement, certains logements sont divisés en deux parties, avec une pièce de vie ou de travail et une cuisine. Ainsi, la production est effectuée à la maison, qui peut aussi servir de comptoir de vente (Desai, 1994).

De petites ruelles étroites permettent de circuler entre les emplacements, insuffisantes pour laisser passer plus d’un homme à la fois et sans éclairage. Au sol serpentent des égouts à ciel ouvert, régulièrement bouchés par des ordures jetées à terre (Saglio-Yatzimirsky, 2013). De fait, la gestion des déchets ménagers et des eaux usées est un point délicat et, en l’absence de systèmes d’évacuation, les conditions de vie s’en trouvent rapidement affectées. Les maladies se transmettent facilement dans ce milieu insalubre, qui de surcroit est en mal de centres médicaux. Des montagnes de détritus sont situées à proximité, se déversant parfois sur les bords de mer, où les pauvres passent leur journée à faire du recyclage. Durant la saison des moussons, ces quartiers précaires sont particulièrement exposés aux inondations et aux débordements des égouts dans la mesure où ils sont construits au niveau du sol, dans des matériaux peu résistants (Risbud, 2009). De plus, ils se trouvent souvent situés sur des terrains vagues, au bord de rivières ou de zones d’écoulement, sur des terres basses, ou au bord des voies ferrées, qui présentent de forts risques d’accidents.

Il existe trois catégories de logements informels à Mumbai : les chawls, les jhopadpatti (le seul type considéré comme un slum dans les recensements) et le logement à même le trottoir (parfois sous des tentes, sous les ponts, dans les gares, etc.). Ce dernier groupe englobe les personnes les plus pauvres, nouvellement arrivées des zones rurales et contraintes de se satisfaire des moins bonnes conditions de vie. Ils subissent régulièrement les harcèlements policiers et la démolition de leur refuge de fortune, et sont par-là les plus vulnérables (Appadurai, 2000). Cette condition est supportée par une part sans doute conséquente de la population pauvre, mais il est très difficile de l’estimer car elle n’est pas recensée. Les résidents sont soit propriétaires de leur emplacement, auquel cas ils paient une taxe d’habitation, soit locataires (en payant un loyer à la municipalité dans le cas du chawl, ou à un slumlord15 dans celui des jhopadpatti ou du logement sur le trottoir) ; les loyers sont évalués entre 40$ (au centre) et 10$ (en périphérie). ← 37 | 38 →

Les chawls ont été érigés par les propriétaires d’usine et la municipalité entre 1920 et 1956 pour accueillir les ouvriers des usines de textiles, puis leur famille (sans pour autant que les appartements aient été agrandis, accroissant de ce fait la densification démographique) (Bhowmik & More, 2001; Chalana, 2010; Mundu & Bhagat, 2008; Saglio-Yatzimirsky, 2013). Ces petits immeubles devaient être peu chers et efficients (Chalana, 2010): avec le passage des ans et le manque d’entretien, une dégradation de leur structure s’est rapidement produite. Ils sont constitués sur quatre à cinq étages, chaque appartement possédant une seule pièce avec un espace cuisine et des sanitaires partagés sur un couloir commun. Ces maisons persistent encore aujourd’hui et abritent environ 20% de la population initiale, bien que les vagues de licenciement des années 80 aient chassé une grande partie des anciens locataires. Des entrepreneurs se sont maintes fois proposés pour racheter ces espaces, et ont souvent eu gain de cause (Bhowmik & More, 2001).

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Figure 1.3: un chawl à Mumbai

Source : photo de l’auteure, 2014

De son côté, le jhopadpatti est le terme marathi pour parler d’un bidonville, une zone dégradée, très dense car souvent encastrée dans des espaces limités (entre les rails, les marécages, etc.), généralement située dans les banlieues (Saglio-Yatzimirsky, 2013). Les ménages qui y logent sont en moyenne constitués de 4.5 personnes, 60% des abris peuvent être ← 38 | 39 → qualifiés de permanents, plus d’un quart (27%) de semi-permanents, le reste étant encore plus précaire. Toutefois, près de la moitié des logements ont un ou deux étages (les gens s’arrangeant pour améliorer leur habitat au cours de leur vie en ajoutant une pièce ou un étage), ce qui signifie quand même une certaine solidité de bâti (Saglio-Yatzimirsky, 2002). Si les chawls ont été sciemment érigés dans l’optique de permettre un style de vie communautaire, c’est la promiscuité qui règne dans les jhopadpatti, issue de la forte densité de population et des logements peu isolés, qui a progressivement mené à un mode de vie collectif (Saglio-Yatzimirsky, 2013).

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Figure 1.4: deux jhopadpatti à Mumbai

Source : photos de l’auteure, 2010

Le slum le plus peuplé et le plus fameux de Mumbai est Dharavi, situé juste au nord du centre-ville, proche du Bandra Kurla Complex. Cet espace a beaucoup attiré l’attention des chercheurs, permettant d’améliorer notre connaissance du fonctionnement de tels lieux. Dans ce bidonville, en moyenne 40 ménages doivent se partager un robinet d’eau (Saglio-Yatzimirsky, 2013). L’accès à l’électricité dans le quartier est plutôt bon, amélioré depuis 2002. Toutefois, ce n’est pas forcément le cas d’autres slums, où la connexion reste établie de manière illégale et insuffisante (Saglio-Yatzimirsky, 2013). Avec sa médiatisation, Dharavi a été reconnu comme un espace de vie dont la destruction ne pouvait être automatique, malgré l’intérêt de nombreux promoteurs pour son emplacement. Nonobstant, seul 25% des foyers sont officiellement reconnus comme résidents (car ils peuvent prouver être arrivés avant 2000) et de cette manière ne sont pas expulsables.

Pauvreté, exclusion et organisation des slums

Sans aucun doute, pauvreté et bidonville présentent des recoupements et sont inter-reliés; cependant, il n’existe pas de relation directe ou simple entre ces deux concepts (D’Costa & Das, 2002; Narayan, 2014). En effet, ← 40 | 41 → la plupart des pauvres des villes indiennes sont contraints de se loger dans des slums. Toutefois, dans les bidonvilles ne se rencontrent pas que des pauvres, mais parfois des personnes ayant des revenus moyens, voire plutôt élevés (Risbud, 2009; Saglio-Yatzimirsky, 2002). En moyenne, 40% de la population vivant dans les bidonvilles indiens sont considérés comme étant en dessous du seuil de pauvreté (Risbud, 2003). Ceci s’explique par les évolutions historiques : une part des générations récentes nées dans les slums a accédé à l’éducation et obtenu des postes plus ou moins confortables, tout en ne souhaitant pas s’éloigner de leur communauté. D’ailleurs, lorsqu’ils sont situés au centre, les slums permettent aux familles d’envoyer les enfants à l’école et de trouver un travail proche, ce qui est particulièrement pratique pour les femmes. Des difficultés de désignation et de recensement entrent aussi en compte. Si dans beaucoup de cas, le niveau économique des habitants des slums est pire que celui des campagnes d’où les migrants proviennent, pour d’autres individus l’habitat dans les slums reste une option de circonstance nécessaire, qui représente une amélioration de la condition initiale, ce qui n’est pas peu dire (Desai, 1994).

Les taudis sont souvent définis comme la marque d’une exclusion sociale, et pour cause. Il y règne un manque important de tous les services de base, la vie quotidienne est marquée par le stress dû à une forte proximité, par la précarité, les risques d’éviction et de harcèlement policier liés à une occupation incertaine (Kundu, 2002). Nonobstant, ces lieux de vie accueillent une population considérable, à l’image de Dharavi, et il est difficile de parler d’exclusion quand plus de la moitié de la population d’une ville est concernée (Perlman, 2010).

Malgré toutes ces nuances, l’hétérogénéité ne doit pas être surestimée ; il existe bel et bien une sur-représentation des basses castes, des minorités religieuses et des analphabètes dans les slums. Par ailleurs, s’y côtoient davantage d’hommes que de femmes (Risbud, 2009)16. De prime abord d’un aspect totalement anarchique, le bidonville s’avère être en fait une microsociété très organisée, dynamique (Narayan, 2014; Nijman, 2015), établie selon des normes et des hiérarchies parallèles au reste de la société (Risbud, 2009; Saglio-Yatzimirsky, 2013). Les taudis occupant de vastes superficies, ils sont subdivisés en districts, les habitants se regroupant par région d’origine, langue, religion, caste et profession, ce qui facilite l’absorption des nouveaux arrivants. Ce type de lieu est souvent le premier ← 41 | 42 → rencontré par les migrants, leur offrant une collectivité dans laquelle ils doivent s’insérer et d’où ils apprennent la ville. Ceci explique qu’il n’y ait pas forcément rupture des liens sociaux et des identités, au contraire (Saglio-Yatzimirsky, 2002). Une vie s’organise, au sein d’un voisinage qui se résume au groupe d’habitations entourant le foyer ou sur la même rue (Desai, 1994).

Administrativement, les bidonvilles sont classifiés selon qu’ils sont inscrits au registre foncier (statut de notifiés) ou pas (statut de non-notifiés). Le rejet par l’Etat d’une reconnaissance officielle de ces logements précaires renvoie à la volonté de pouvoir en tout temps en expulser leurs occupants, d’autant plus intéressante lorsque le terrain concerné se trouve au sein un marché compétitif. Les risques qu’un bidonville non-notifié ne possède pas le minimum d’infrastructure (accès à l’eau, toilettes,…) est accru du fait de sa plus grande précarité (Risbud, 2009), justifiant le non-investissement dans leurs infrastructures (Subbaraman et al., 2012). Il en résulte une aggravation des dégradations dans les conditions de vie, tout en discriminant ses ressortissants qui ne possèdent pas le statut de résident officiel (les papiers d’identité étant fortement liés à une adresse de résidence). Les individus dans cette situation sont de fait poussés à la marginalité, à l’informalité et aux revenus illégaux par l’appareil de l’état lui-même (Srivastava & Echanove, 2015).

Les inondations qui eurent lieu en 2005, le 26 juillet, ont cristallisé un certain nombre de rapports de pouvoir et de profit sur le territoire de Mumbai (McFarlane, 2012). Le centre-ville (les quartiers de Santa Cruz, Khar et Bandra en particulier) a été spécialement touché. A cette date, près d’un tiers de la ville a été recouverte de plusieurs mètres d’eau en quelques heures seulement, provenant d’une mousson particulièrement abondante. Les services de communication et d’électricité ont été coupés pendant plusieurs heures, alors que les transports étaient arrêtés – beaucoup de personnes furent bloquées loin de chez elles pendant plusieurs jours. Plus de 1’000 personnes y ont perdu la vie (noyées, électrocutées ou ensevelies), la majeure partie des victimes étant des habitants des quartiers défavorisés. Le système de drainage s’avéra inefficace, et des quartiers qui sont restés sous l’eau plusieurs jours durant connurent une recrudescence de maladies. La responsabilité de l’état, des entreprises de construction et des régies a été mise en avant temporairement, détournant pour une fois l’attention des slums, souvent les premiers accusés parce qu’ils bloquent les égouts par leur présence. Les débris de chantiers, le manque ← 42 | 43 → d’investissement public dans le drainage, le développement immobilier incontrôlé sur les espaces verts, les mangroves et les rivières, la montée de la mer et le changement climatique, le manque de prévision étatique concernant les désastres naturels et les crises, et le mépris des règles de construction furent en fait bien plus responsables de la catastrophe que ne l’étaient les bidonvilles. Malheureusement, le retour à la critique habituelle de l’habitat informel ne s’est pas fait attendre (McFarlane, 2012).

1.3  Structures sociales inégales et discriminations culturelles

Les sections précédentes l’ont déjà évoqué : l’Inde à l’aube du 21ème siècle est un pays de contrastes, perceptibles tant au niveau macro (entre villes et campagnes, régions privilégiées et contrées oubliées de la modernité) que micro (richesse et pauvreté des individus, du logement, de l’accès à la santé, à l’emploi et à la formation). Les inégalités ont creusé un fossé entre les riches et les laissés pour compte de la mondialisation (Appadurai, 2005 [1996]; Sen, 2007), qui s’illustre aisément en chiffres; ainsi, les 100 personnes les plus riches du pays possèdent l’équivalent d’un quart du PIB national (Roy, 2014; Roy & Demanuelli, 2015). Les discriminations ainsi provoquées sont notables dans le domaine de l’habitat à Mumbai, ville qui comprend à la fois la résidence individuelle la plus chère jamais construite (de 27 étages) et les taudis les plus délabrés (Roy, 2014). Mais d’autres sources d’inégalités doivent aussi être mises en avant: la culture indienne, qui mêle religions, origines ethniques et langues, contient les ferments d’une classification de la société fortement ségrégée, à commencer par le célèbre système des castes (Drèze & Sen, 2013). Si le décor a été posé en ce qui concerne l’évolution globale du pays et de Mumbai (au niveau économique et urbain), il reste à se pencher sur des traits culturels mêlant modernité et traditions. Pour ce faire, cette section présente les distinctions culturelles et religieuses, la montée de l’informalité et ses conséquences sociales, ainsi que l’héritage du patriarcat et son impact sur la position des femmes dans la société indienne. Elle offre une ouverture sur les codes qui peuvent régir le quotidien des millions d’habitants d’une mégapole comme Mumbai, davantage discutés dans le chapitre 2. ← 43 | 44 →

1.3.1  Les transformations récentes de la stratification socioéconomique et sociopolitique

L’Inde possède une histoire ouvrière forte depuis le début du 20ème siècle, permettant la mise en place lois protectrices du travail, avec l’établissement d’un salaire minimum17 et de protections sociales. Toutefois, ces gains sont limités au travail formel, dans le privé comme dans le public (Sakthivel & Joddar, 2006). De leurs bénéfices sont exclus les masses de travailleurs informels; or, contrairement aux recommandations du BIT sur la promotion du travail décent, le travail informel a particulièrement cru avec la chute des barrières protectrices du marché intérieur (Basu & Thomas, 2009) et la privatisation d’une partie des usines et du secteur public indien (McFarlane, 2012). A la fin des années 1990, ces travailleurs produisaient déjà 60% du PIB du pays.

Un secteur informel florissant

Bien qu’il regroupe énormément de tâches et de métiers différents, le secteur informel (également qualifié d’«inorganisé» ou de «non-enregistré» [Saglio-Yatzimirsky, 2002, 2013]) peut se définir selon trois critères de base. Premièrement, il est aménagé en petites unités entrepreneuriales18 ou en affaires familiales. De cette manière, il n’est pas soumis au salaire minimum légal ni à toute autre régulation engageant le droit du travail, ce qui constitue sa seconde caractéristique (Bhowmik & More, 2001; Desai, 1994). Troisièmement, les activités informelles présentent toutes la spécificité d’être intensives en travail et faibles en capital (Saglio-Yatzimirsky, 2002, 2013). Ainsi, avec le labeur informel, les patrons bénéficient de nombreux avantages tels que l’absence de conflits sociaux et une main d’œuvre flexible, payée à la pièce ou à l’heure (Saglio-Yatzimirsky, 2002), sans avantages sociaux ni adéquation au coût de la vie, ce qui rend ce type de salariat quatre fois plus rentable que l’emploi formel (Heuzé, 2009). L’abondance de main d’œuvre (notamment dans les bidonvilles) permet également de réduire les risques et de produire à flux tendu. En outre, les prolétaires informels se prêtent peu à l’action syndicale classique même si, récemment, des mobilisations de travailleurs informels ont pris quelque ← 44 | 45 → ampleur au travers de la revendication envers l’état de l’assurance de leurs droits de citoyens.

L’activité entrepreneuriale de petite envergure, une classe moyenne montante demandeuse de services domestiques et la concurrence mondiale mènent à une fragmentation et une vulnérabilisation de ces travailleurs. En effet, l’informalité représente une forte précarisation d’un côté par l’embauche au besoin, sans contrat, et de l’autre par les salaires qui, déterminés par l’état du marché et la compétition mondiale, sont inévitablement minimes19 (Desai, 1994; Marjit & Kar, 2009). Finalement, les lieux de travail informels se caractérisent par un risque accru d’accidents, d’insalubrité et d’insécurité (chantiers de construction, trottoirs, etc.), alors que les rares bénéficiaires du système de protection social et de santé sont essentiellement des employés du secteur formel (Sakthivel & Joddar, 2006).

Les années 60 et 70 à Mumbai sont véritablement le théâtre du développement de l’informel, grâce aux transports (portuaires et ferroviaires), aux services et à la finance. Jusque-là, l’économie industrielle avait favorisé les emplois formels, majoritairement qualifiés, synonymes de sécurité et de stabilité. Ils se situaient fréquemment au sein d’entreprises structurées ou d’institutions étatiques, avec des salaires décents (soumis au revenu minimum légal) et une couverture sociale (Desai, 1994). Avec l’effondrement d’une partie de l’industrie et l’augmentation du prix du sol, une fragmentation des usines en petits ateliers a lieu, les tâches devenant peu mécanisées (Saglio-Yatzimirsky, 2002, 2013) et les places qualifiées rares (Heuzé, 2009). Le recours à une externalisation devient courant parmi les usines restantes, qui sous-traitent notamment dans les petits ateliers informels des bidonvilles. En outre, une réorientation des emplois a lieu au moment des grandes grèves de 1982–83 (Bhowmik & More, 2001). En effet, les ouvriers militants, ainsi que dans bien des cas leurs femmes, furent contraints de chercher des revenus d’appoint durant la période de grève (Bhowmik & More, 2001). Ils subirent une réduction de leur niveau de vie et une croissance de l’insécurité quotidienne, ← 45 | 46 → l’informalité leur servant alors de substitut aux assurances sociales, en garantissant leur survie par un cumul de petits emplois.

Ainsi, au moment de l’ouverture économique, le profil du marché de l’emploi local est déjà clairement orienté: selon le recensement de 1991, 65% des forces de travail à Mumbai se situaient dans l’informel et 35% dans le formel, soit l’opposé exact de la situation de 1961 (Saglio-Yatzimirsky, 2013). L’emploi informel se décline en deux modalités, d’abord le travail indépendant puis le travail salarié (en 2007, ils représentaient respectivement 64% et 36%) (Basu & Thomas, 2009). Être indépendant signifie rarement posséder une réelle liberté entrepreneuriale – quoiqu’il arrive que des familles des bidonvilles s’enrichissent grâce à la possession d’un atelier (Saglio-Yatzimirsky, 2002) –, mais plutôt avoir la flexibilité de travailler où et quand on le peut, à des tâches rarement plus aisées que celles qui se rencontrent dans le travail informel employé. A Mumbai, les salariés de l’informel se retrouvent souvent dans la construction – plus de la moitié de ces emplois sont non-enregistrés (Basu & Thomas, 2009) –, dans l’industrie de petite échelle (Saglio-Yatzimirsky, 2013) ou encore la vente ou l’hôtellerie (Sakthivel & Joddar, 2006). Les postes sont généralement distribués de manière journalière, et l’information de l’offre de travail passe par le bouche-à-oreille. Pour cette raison, il n’est pas rare de rencontrer le matin devant les gares de Mumbai des dizaines de personnes provenant des campagnes et banlieues alentours, qui attendent tout le jour la possibilité d’une embauche.

Déqualification et marginalisation des travailleurs

L’informalité est un produit de la modernité urbaine et de la libéralisation économique, servant à qualifier des dimensions aussi diverses que l’habitat ou le travail dans une dichotomie officiel versus illégal. Dans tous les cas, ce processus repose sur la mise au ban d’une partie de la population, et devient ainsi un outil gouvernemental de gestion sociopolitique, permettant de criminaliser sur des bases administratives (McFarlane, 2012). Toutefois, l’informalité en Inde est de moins en moins un statut marginal. Elle est reconnue étatiquement dans un certain nombre de situations, ce qui démontre que les relations formel-informel sont en perpétuelle mutation (McFarlane, 2012).

Une des retombées de l’informalité est l’apparition d’un phénomène de déqualification des artisans (Saglio-Yatzimirsky, 2013). En effet, même dans les petits ateliers, le travail informel connait le principe de la division ← 46 | 47 → des tâches ; il est standardisé, répétitif, sans possibilité de transfert de connaissances, et les savoirs n’ont plus lieu d’être enseignés. De plus, la paie n’est pas forcément améliorée avec la qualification, n’encourageant pas l’apprentissage. Autre dimension problématique, le recrutement de la main d’œuvre passe parfois par des intermédiaires chargés de l’enrôlement des pauvres dans les zones éloignées du centre-ville, qui se font ensuite rémunérer (Heuzé, 2009). La sujétion des travailleurs à ces intermédiaires est monnaie courante.

Du fait qu’ils possèdent généralement un faible niveau de scolarisation et que, dans le cas des migrants, leur langage ne soit pas toujours celui de l’Etat et leur culture distincte de celle de la ville, les travailleurs informels sont soumis à un isolement important (Heuzé, 2009). A leur arrivée en ville, les migrants ruraux, pauvrement qualifiés, n’ont guère d’autre possibilité que de s’intégrer dans le secteur informel (Bhagat, 2011). Ils entrent alors en compétition avec les locaux (natifs et anciens) (Saglio-Yatzimirsky, 2002). Un sentiment de rejet envers les nouveaux- venus s’est implanté et a été exploité par les politiques en place. Au début du 21ème siècle à Mumbai, l’augmentation du chômage – pointe de l’iceberg du sous-emploi – atteignant les 6% dans les villes (Heuzé, 2009; Yesudian, 2009) et l’arrivée du parti du Shiv Sena20 sur le devant de la scène politique ont participé à diffuser cette xénophobie ambiante, accentuant les tensions entre populations migrante et autochtone. Une idéologie culturelle est mise en avant, favorisant l’hindouisme national et le droit du sol pour les Maharastriens d’origine (Saglio-Yatzimirsky, 2002, 2013; Singh, 2015). Montrant du doigt les musulmans et les migrants pour plaire à la classe moyenne montante, le Shiv Sena est, à ses débuts, logiquement anti-slums où se concentrent les pauvres (Saglio-Yatzimirsky, 1999). Toutefois, la nécessité d’obtenir des voix et le souci du populisme les poussent peu à peu à réviser leur position (Chalana, 2010; Saglio-Yatzimirsky, 2002)21. ← 47 | 48 →

Le genre est une autre dimension largement influencée par la question de l’informalité de l’emploi. Les femmes sont en effet particulièrement concernées par les emplois temporaires et peu rémunérés (Sakthivel & Joddar, 2006). En offrant moins de risques de syndicalisation que leurs époux, elles ont rapidement suscité l’intérêt des employeurs (Heuzé, 2009). Dans les années 90, la montée du travail féminin sert à pallier le manque de revenu du ménage, à travers des métiers sous-payés comme par exemple employées de maison ou vendeuses ambulantes (Heuzé, 2009). Aujourd’hui, à Mumbai, les vendeuses de rue sont évaluées à 200’000 environ, ce qui est probablement inférieur à la réalité, et les emplois domestiques (majoritairement féminins) à 600’000 (Basu & Thomas, 2009). Les femmes sont surreprésentées parmi les plus pauvres des travailleurs informels22, cumulant les désavantages d’une moindre éducation et d’une moins grande flexibilité puisqu’elles doivent supporter en plus le fardeau du travail domestique dans leur foyer (en moyenne de 35 heures par semaine, contre quatre heures pour les hommes) (Basu & Thomas, 2009). La construction est une illustration typique de cette inégalité crasse: les femmes y ont les emplois les moins qualifiés, portant de lourdes charges, recevant les plus bas salaires et subissant fréquemment le harcèlement sexuel (Basu & Thomas, 2009).

L’informel comme secteur économique a pris de l’ampleur dans l’Inde moderne et à Mumbai avec la compétition mondiale croissante qui pousse les gouvernements à baisser les contrôles sur les employeurs pour réduire les coûts de production en diminuant les salaires et les protections sociales (Agarwala, 2008). Dans ce contexte, la proportion de travailleurs informels s’est accrue. Ils souffrent de nombreux facteurs de vulnérabilité. Précaires en termes d’emploi, ils vivent aussi généralement dans des slums ← 48 | 49 → et sont communément issus du groupe le plus opprimé dans la structure socioculturelle traditionnelle : le système des castes.

1.3.2  Religion, castes et classes sociales : une hiérarchisation de la société indienne qui persiste dans la modernité

Les castes

La société indienne s’appuie sur une hiérarchisation des individus selon le fameux système des castes (Srinivas, 1974 [1969]). Ce terme, provenant du portugais casta qui signifie non-mélangé, représente une morphologie sociale en place depuis des millénaires (Deliège, 2006). Liée intrinsèquement à la religion hindoue, cette forme organisationnelle régule les relations sociales aussi bien que la vie quotidienne (Deliège, 2011). La religion hindoue possède la caractéristique de ne pas avoir de prophète ou de dogme particulier (c’est également une religion polythéiste). En 1966, la Cour Suprême indienne a défini la foi hindoue comme basée entre autres sur l’acceptation de textes traditionnels (lois des Vedas) et la croyance à la renaissance ou de la préexistence. Les rituels sont multiples (offrandes, purifications, etc.), presque aussi nombreux qu’il y a de castes, et régissent la vie quotidienne et les étapes de la vie. En outre, le culte des ancêtres est une priorité de la religion, qui ne peut être effectuée dans une famille que par le fils.

En principe, tous les Indiens sont catégorisés dans une caste, à l’exception des individus qui ne sont pas de confession hindoue. Toutefois, la présence des castes a impacté les autres religions présentes en Inde (Heuzé, 2012; Srinivas, 1974 [1969]). Les musulmans, par exemple, se divisent en deux sections dont le statut n’est pas aussi clairement défini mais qui n’en opposent pas moins les anciens (la noblesse) et les convertis (Deliège, 2006; Saglio-Yatzimirsky, 2013). Trois facteurs ont permis le maintien des castes à travers les siècles: l’hérédité, l’endogamie et la hiérarchie (Deliège, 2011; Saglio-Yatzimirsky, 2013). La première et la seconde dimension se réalisent par la naissance (les enfants prenant la caste des parents) et le mariage à l’intérieur d’une même caste23 (Deliège, 2011). En troisième lieu, la hiérarchie s’explique par la nécessité, pour une caste endogame focalisée sur un domaine d’activité, de pouvoir accéder ← 49 | 50 → au travail des autres groupes, par le truchement de rapports de pouvoir (Deliège, 2006, 2011).

Il existe environ quatre mille castes et sous-castes associées à des spécialisations professionnelles et aux diverses régions du pays (Deliège, 2006), fondées sur le modèle des quatre castes principales dites varnas: les brahmanes (prêtres qui se situent entre les dieux et les hommes, donc au statut social le plus élevé), les guerriers kshatriya, les artisans vaishya et les serviteurs shudra (Jaffrelot, 1992; Roy & Demanuelli, 2015). Ensuite, au niveau inférieur de la pyramide se trouvent les hors-castes, les intouchables, censés s’y trouver parce qu’ils purgent leur karma, qu’ils paient le prix d’une vie antérieure mauvaise. Louis Dumont (1966) a proposé une analyse des castes sous la clé d’interprétation de la pureté, alors que d’autres scientifiques l’estiment basé sur la répartition du travail (Saglio-Yatzimirsky, 2002, 2013). Le concept de pureté et son opposé, la pollution, définissent la position hiérarchique des castes entre elles : plus la caste est pure, plus elle possède une situation élevée, ce qui détermine également l’activité qu’elle pratique. Les basses castes sont impures et peuvent donc pratiquer des métiers qui nécessitent d’entrer en contact avec des matières organiques sales (la mort ou les déchets). La manière de se nourrir est aussi influencée par ce critère de pureté, les hautes castes étant végétariennes, ne consommant ni alcool ni tabac.

Les intouchables et les autres castes discriminées

Au centre de l’actualité médiatique indienne se situe la vaste question de l’exclusion des basses castes et des hors-castes, dans une discrimination parfois extrêmement violente (Saglio-Yatzimirsky, 2002, 2013). Etre intouchable24 – autrement nommé Harijan, Dalit ou caste répertoriée – signifie se trouver au plus bas de cette pyramide sociale hindoue, situation qui concernait quelque 185 millions d’individus en 2010 (soit 40% des hindous) (Deliège, 2006; Guilmoto, 2011; Saglio-Yatzimirsky, 2013). Le terme d’intouchable vient des colons britanniques et est sujet à controverse depuis plusieurs années par sa qualification dénigrante (Saglio-Yatzimirsky, 2002, 2013).

Au moment de l’Indépendance indienne, l’intouchabilité et la discrimination de caste ont été déclarées anticonstitutionnelles, notamment grâce au travail du Dr. Ambedkar (1891–1956) qui milita pour ← 50 | 51 → l’égalité des droits politiques et rédigea la Constitution indienne de 1950 (Saglio-Yatzimirsky, 2013; Sen, 2007). Lui-même de condition intouchable, il choisit de se convertir au bouddhisme afin de sortir du système des castes inhérent à l’hindouisme (Roy & Demanuelli, 2015). Leader des mouvements de protestation contre l’oppression des Dalits, il a influencé un grand nombre de partis politiques et d’associations qui sont encore actifs aujourd’hui. Pourtant, les injustices économiques et sociales sont toujours de mise pour ces groupes, encouragées par l’accroissement des inégalités socioéconomiques au cours des dernières décennies. En effet, les individus pauvres des autres castes ont développé un sentiment de frustration face à leur situation, qui les pousse à discriminer encore plus ceux qu’ils perçoivent comme leurs inférieurs. Le terme de Dalit, qui signifie «opprimé», et les mouvements d’opposition à la domination des castes répertoriées, ont progressivement vu le jour et pris de l’ampleur en entrant dans l’arène politique, notamment au Maharastra où la situation s’avère critique depuis la montée au pouvoir du BJP25.

Des tendances contradictoires sont à l’œuvre. Dans un sens positif, la migration, l’urbanisation et l’industrialisation ont participé à réduire les pratiques ancestrales et par là les inégalités, particulièrement évidentes dans le monde rural mais qui s’estompent dans le foisonnement de la ville (Saglio-Yatzimirsky, 2013). Effectivement, la ségrégation est rendue difficile dans les espaces publics, alors que la mobilité sociale est favorisée par l’économie capitaliste et l’émergence de nouveaux métiers (Saglio-Yatzimirsky, 2002). En outre, une discrimination positive a été promulguée par le gouvernement. Il s’agit de réservations de quotas, destinés à favoriser la représentation des Dalits dans les hautes écoles et parmi les bénéficiares de bourses, dans les emplois de la fonction publique et dans les parlements (Heuzé, 1991; Ramaiah, 1992; Saglio-Yatzimirsky, 2013). Respectivement 15% de castes répertoriées et 7.5% de tribus ← 51 | 52 → répertoriées (soit 22.5% des effectifs) doivent être réservés aux intouchables. Fait intéressant, il est précisé que toutes les femmes doivent être considérées comme discriminées, peu importe la caste, et peuvent donc entrer dans ces quotas.

Toutefois, les Dalits ne sont pas les seuls discriminés du système des castes. Ainsi, lors d’une première tentative en 1953, puis à nouveau en 1979, une Commission a été formée afin de déterminer les Other Backward Classes (OBC) – les autres castes défavorisées26 – qui pourraient également bénéficier de quotas de représentation dans les universités, les administrations et les parlements. A la tête de la seconde Commission se trouvait le parlementaire B. P. Mandal, d’où son appellation éponyme. Le rapport issu de cette réflexion, élaboré en 1989 et dont la mise en pratique sera entamée l’année d’après, présente une technique de détermination des individus hindous et non-hindous pouvant être considérés OBC, basée sur des indices économiques, éducationnels et sociaux (Heuzé, 1991). La Commission Mandal a évalué les quotas réservés aux OBC devant atteindre 27%: soit, additionné aux quotas réservés aux intouchables, une réservation totale de 50.5% des postes (Heuzé, 1991; Ramaiah, 1992). Ce rapport a suscité de vives réactions anti-réservations de la part des castes non discriminées, qui se sont plaintes d’un favoritisme basé sur l’origine plutôt que le mérite. En 2006, alors que le gouvernement cherche à appliquer ces quotas, de violentes protestations ont lieu, largement encouragées par les médias et certains politiciens, allant jusqu’à l’immolation de plusieurs jeunes étudiants de castes élevées (Ramaiah, 1992).

A l’heure actuelle, les castes n’ont pas disparu mais suscitent de plus en plus de divisions (Saglio-Yatzimirsky, 1999). Les quotas ne fonctionnent que partiellement, relativement peu appliqués, et la discrimination se maintient, par exemple au sein des emplois de fonctionnaires où les Dalits continuent d’être sous-représentés dans les postes importants. Seule l’accès à l’éducation a été facilitée par ces mesures, preuve en est l’augmentation de la représentation des intouchables parmi les diplômés (Dreze & Sen, 2013; Saglio-Yatzimirsky, 2002). Pour autant, l’importance des castes se maintient au-delà des lois, dans un apartheid politique (une fragmentation ou «castéisation» [Saglio-Yatzimirsky, 1999]) qui ne repose pas ← 52 | 53 → sur la couleur de peau mais dont l’impact est similaire au racisme (Roy & Demanuelli, 2015).

Les nouvelles imbrications des stratifications socioculturelles et socioéconomiques

Le rapprochement et la comparaison des castes avec l’analyse marxiste des classes sociales a fait couler beaucoup d’encre parmi les penseurs qui se sont penchés sur le sujet. Toutefois, beaucoup d’entre eux se rejoignent pour constater que l’assimilation des deux concepts est par trop réductrice, bien que les deux dimensions doivent nécessairement être prises en compte et qu’elles se recoupent largement (Roy, 2014; Roy & Demanuelli, 2015; Sen, 2007). Ce constat se pose avant tout parce que les castes ne sont pas homogènes économiquement (Deliège, 2006). Ensuite, parce que les castes s’appuient sur le statut religieux, de manière explicite, alors que les classes sociales découlent d’une position dans le processus de production, sans nécessairement que les individus en aient conscience (Deliège, 2011). Le système des classes sociales est bien en passe de s’établir progressivement en Inde, mais ne remplace pas les formes de mobilité (ou de rigidité) traditionnelles, cela participe plutôt à en redéfinir les pratiques (Saglio-Yatzimirsky, 2002). Les castes remplissent à présent de nouveaux rôles: elles ne signifient plus (pour les castes dominantes) l’indépendance économique mais demeurent un instrument crucial dans la rivalité entre les groupes (Deliège, 2011; Drèze & Sen, 2013). Ainsi, les castes supérieures se retrouvent dans les emplois symboliques empreints de pouvoir (dans le public, les tribunaux, les médias, les sports de compétition comme le cricket, etc.), alors que les défavorisés ne parviennent pas à développer leurs libertés (Drèze & Sen, 2013). Avec la modernité, la mobilité sociale s’est diversifiée pour dépasser la rigueur première des castes (qui figeaient la main d’œuvre et étaient donc des obstacles au progrès), en reposant sur une taxinomie désormais autant socioéconomique que de statut (Dreze & Sen, 2013).

Nonobstant la tradition des castes qui régente la société indienne, cette dernière supporte en effet simultanément un clivage entre classes supérieures, moyennes et inférieures depuis le 19ème siècle. La langue a notamment joué un rôle considérable, les élites indiennes se définissant par le fait qu’elles parlaient l’anglais (avantage tant sous la colonisation britannique que depuis l’ouverture à l’économie globalisée) (Montaut, 2004). Langue du pouvoir et du commerce, l’anglais fait partie des langues ← 53 | 54 → officielles nationales27 qui sont apprises dans une partie des écoles28, mais dont seuls 3% à 11% des Indiens ont la maîtrise. La scolarisation en Inde n’est pas universelle et d’une qualité plutôt médiocre, elle est aussi très inégale : si la minorité d’enfants des élites bénéficie de grandes opportunités, la majorité des enfants ont accès à un enseignement de maigre qualité. Ceci s’explique notamment par une forte insuffisance de financement des établissements publics, et par une sélection drastique des bénéficiaires des écoles privées (par des frais inabordables pour la majorité de la population). Par ailleurs, le système éducatif indien est établi en trois langues (l’idiome maternel, régional et national [anglais ou hindi]), qui n’offrent pas les mêmes possibilités d’avenir. Ainsi, l’accès à l’Université n’est possible qu’avec une bonne compréhension de l’anglais et une part très importante des étudiants reste issue des hautes castes (Heuzé, 1991). Autre témoin de la discrimination, malgré des avancées positives de ces dernières décennies, les filles continuent à avoir moins accès à l’éducation que les garçons (Drèze & Sen, 2013). Une triple hiérarchie de caste, de langue et de genre affecte donc le système scolaire indien.

L’anglais a aussi permis la constitution de la classe moyenne par les colons, qui recrutaient pour les besoins de l’administration parmi les hautes castes (marchands, industriels, propriétaires terriens ou lettrés) (Assayag, 2005). Avec l’Indépendance, cette classe moyenne a soutenu une stabilité de l’ordre social, tout en montrant une capacité d’unification et d’opposition lorsque ses propres intérêts étaient en jeu29. A la fin des années 80, la croissance des services et de la finance a généré une nouvelle classe moyenne dont les préoccupations rejoignent celles des élites, en particulier ← 54 | 55 → dans les grandes villes comme Mumbai (Nainan, 2008). Elle a encouragé la libéralisation économique et adhéré au consumérisme prôné par la globalisation, tout en repoussant au second plan la culture populaire, surtout portée par les basses castes et les intouchables. Et pour cause, l’ouverture à la mondialisation ayant permis l’augmentation des revenus d’une classe moyenne évaluée aux 20% supérieurs de la population (Drèze & Sen, 2013). Toutefois, plusieurs niveaux se distinguent au sein de cette classe. La strate supérieure se situe à la limite inférieure du niveau socioéconomique des possédants, riche mais avec peu d’accès au pouvoir (Heuzé, 1991). La classe moyenne inférieure entretient une indépendance économique, la mobilité sociale et navigue entre tradition et modernité, loisir et consommation, visant généralement un conservatisme politique (Assayag, 2005). Elle se reconnait particulièrement parmi les métiers tels qu’employés de bureau, professeurs, ouvriers qualifiés ou boutiquiers, et est dotée d’une instruction et d’un revenu plus élevés que la moyenne indienne mais faibles par rapport aux standards des élites. Ses conditions de vie et notamment de logement peuvent s’avérer médiocres (Heuzé, 1991).

Au 21ème siècle, les classes moyennes en Inde représentent en réalité une classe privilégiée intermédiaire plutôt que majoritaire, hétérogène, incontestable pivot de la modernité qui pratique un style de vie occidental et dont l’icône peut être autant les centres d’appels notoires que les cafés internet, les grands centres commerciaux, etc. Cette nouvelle classe intermédiaire participe aussi à l’inégalité démocratique (Deliège, 2011). Les discours xénophobes ainsi que les stigmatisations de l’hindouité se sont répandus au sein de cette classe, en particulier dans le milieu urbain, éduqué (Assayag, 2005). Depuis 1998, cela va même au-delà, parmi les strates moyennes et inférieurs (Assayag, 2005; Heuzé, 1997; Saglio-Yatzimirsky, 2013). Le nationalisme et les mouvements d’extrême-droite ont débordé des couches sociales privilégiées vers les classes moyennes, puis petit à petit vers les groupes vulnérables, menacés (Assayag, 2005). Ces mouvements sont par ailleurs porteurs d’un discours virulent affirmant une conception très traditionnelle de la condition féminine et de la famille.

1.3.3  Condition féminine et patriarcat

La famille est une institution capitale dans la régulation de la vie des Indiennes et des Indiens. En effet, le statut d’une personne se définit ← 55 | 56 → essentiellement par la situation qu’elle occupe au sein de son ménage et de sa famille élargie, position qui évolue en fonction des étapes de son parcours de vie, en particulier en ce qui concerne les femmes. Petite fille, jeune femme prête à se marier, jeune épouse, mère, belle-mère, grand-mère, veuve sont autant de positions qu’une femme peut occuper tour à tour (Bourgeois, 2013), et qui impliquent des rôles et des contraintes spécifiques. Toutefois, quel que soit son statut, une norme sociale demeure: son autonomie est réduite et subordonnée aux hommes de la famille, d’abord son père puis son mari, enfin ses fils (Vella, 2003).

Aux origines de cette discrimination se trouvent trois caractéristiques de la famille indienne: patriarcat, patrilinéarité et virilocalité (Joshi, 2016; Vella, 2003). Le patriarcat est fondé sur des rapports de pouvoir hiérarchiques de genre et d’âge – le pouvoir étant exercé par les hommes et les séniors du ménage –, qui ont pour but de régenter notamment le transfert du nom et des biens ainsi que les rapports de parenté (Mullatti, 1995; Vella, 2003). Au sein du foyer, il sert à justifier le contrôle de l’homme sur la femme (Bourgeois, 2013), mais souvent ces règles de subordination sont aussi intériorisées et reproduites par les femmes plus âgées (belle-mère vis-à-vis de sa bru par exemple). En outre, plus l’écart d’âge entre les époux est grand, plus cette forme d’ascendance s’accentue. La patrilinéarité est une inégalité qui repose sur l’héritage et qui signifie que les femmes ne peuvent recevoir de biens ou de propriétés de leur lignée, ces derniers se transmettant de pères en fils30. Enfin, la virilocalité indique que les épouses partent habiter sous le toit de la belle-famille au moment du mariage et quittent donc le nid originel. Elles sont alors obligées de s’intégrer à cette belle-famille élargie ce qui, en tant que dernière arrivée, représente souvent une nouvelle forme de dépendance (Dimri, 2015).

Les discriminations de genre sont une réalité ancienne (Vella, 2003) qui perdure dans l’Inde actuelle, voire se détériore depuis quelques décennies (Banerjee, 2005), à l’image des viols et des violences à l’encontre des femmes31. Effectivement, après l’Indépendance du pays, les quelques ← 56 | 57 → zones de l’Inde qui connaissaient des coutumes matrilinéaires ont évolué vers le modèle patriarcal (Mullatti, 1995). De plus, bien que des lois promouvant l’équité de genre aient été votées (à l’image de la loi de 2005 sur les droits de succession pour les enfants des deux sexes), la réalité démontre que l’inégalité reste ancrée dans les mœurs.

Dans la religion hindoue comme dans de nombreux autres systèmes sociétaux, le mariage est utilisé comme un outil pour favoriser l’endogamie, en l’occurrence ici celle des castes, dont elle est une composante cruciale, manifestant leur fermeture et permettant leur reproduction (Joshi, 2016)32. Généralement, les unions sont arrangées par les familles, qui choisissent les candidats répondants aux attentes de caste et de sous-caste et négocient une dot financée par la famille de l’épouse33. En ville, les jeunes bénéficiant d’une éducation obtiennent un peu plus de liberté dans leur choix du conjoint, mais le mariage arrangé reste la norme (Sharangpani, 2010). Associée à la dot, cette forme d’union constitue un risque de perte d’autonomie importante pour les femmes hindoues, au travers de l’accueil dans la belle-famille (Loiselle-Léonard, 2001). Si les termes de l’échange ne conviennent pas aux deux parties, les conséquences peuvent être des pressions, du stress, des conflits à l’encontre de la jeune mariée. Les violences domestiques représentent l’apogée de ces moyens de contrôle de la femme, par ailleurs souvent pratiqués au tout début de l’union (Bourgeois, 2013).

A l’opposé du mariage arrangé endogame, existe le mariage mixte (entre langues, religions ou castes), appelé dans le langage courant un «mariage d’amour» et qui engage – si on considère que tous les mariages exogames appartiennent à cette catégorie – un peu plus d’une union sur dix. Dans ce cas, les conjoints ont fait leur choix seuls, en général sans obtenir l’accord de leurs familles. Mais ce second type d’union est encore peu répandu, et la source de nombreuses tracasseries pour les époux (surtout de la part la belle-famille si celle-ci accueille la mariée). Au travers de ce phénomène, se distingue la tendance collectiviste de la société indienne, ← 57 | 58 → où les intérêts du groupe priment sur celui de l’individu (Chasles, 2008; Loiselle-Léonard, 2001). Le mariage sert à lier deux familles, en préservant les statuts socioéconomiques, avant d’être le symbole du couple.

Culturellement, il demeure impérieux de marier sa fille34. Les frères attendent d’ailleurs communément que toutes leurs sœurs soient mariées avant de suivre à leur tour (Joshi, 2016). On conçoit donc que l’avancée en âge signifie une perte de valeur pour la jeune femme sur le marché matrimonial, mais soit aussi associée à des pressions émanant des membres du foyer, du voisinage, des collègues (Guilmoto, 1996). Il n’est dès lors pas surprenant que l’âge médian au mariage des femmes indiennes ne se soit que très légèrement élevé au fil du 20ème siècle, tout en restant extrêmement précoce : de 16 ans en 1951–1961 (respectivement 22 ans pour les hommes), il est passé à 17 ans en 2005–2006 (respectivement 23 ans)35. Par ailleurs, le taux de célibat définitif est de moins de 1% (Guilmoto, 1996).

Une fois le mariage conclu, la reproduction est elle aussi fortement encadrée par la communauté, à travers des pratiques normées telle que l’abstinence, l’allaitement prolongé, le tabou du remariage, etc., qui tendent à réduire la fécondité. Toutefois, l’urbanisation et l’exode rural entraînent une réduction des pouvoirs de contrainte de la famille élargie ; la nucléarisation des foyers contribue de même à une gestion plus étroite de ces dimensions. Cela a probablement favorisé la diffusion de la contraception. A Mumbai, 59% des femmes mariées la pratiquent, les techniques permanentes (stérilisations) étant davantage employées dans les bidonvilles, où moins de 40% des femmes utilisent une technique dite moderne, ou réversible, de contraception (Guilmoto, 1996).

La séparation des tâches entre sphère publique et sphère privée est importante entre les genres, ce qui participe au manque d’indépendance féminin (Guérin, 2008). L’épouse est responsable de l’éducation de ses enfants, de la tenue du ménage et de son harmonie. Mais même au sein d’un foyer dont la gestion est reléguée aux membres féminins, l’égalité n’est pas obligatoirement de mise. Des marques de discriminations sont ← 58 | 59 → visibles au quotidien, par exemple lorsque les hommes mangent avant les femmes (Dimri, 2015). La femme obtient du respect avant tout lorsqu’elle devient mère, plus précisément si elle met au monde un garçon (Loiselle-Léonard, 2001). Avant d’obtenir ce statut de génitrice d’un enfant mâle, de lourdes pressions peuvent s’abattre sur elle de la part de sa belle-famille et de son mari, pouvant aller jusqu’à la répudiation. Dans la sphère publique, les obligations financières reposent sur les épaules du mari, qui doit assurer la subsistance du ménage (Guérin, 2008; Loiselle-Léonard, 2001). Néanmoins, en pratique, ce sont souvent les femmes qui se chargent de l’organisation financière et de la comptabilité (Guérin, 2008).

Un pan conséquent des inégalités de genre provient du fait que les femmes n’ont que peu accès au marché du travail36, ce qui est une entrave à l’émancipation féminine (Ghosh, 2015; Guérin, 2008). Par ailleurs, lorsqu’elles participent au revenu du ménage, c’est généralement au travers de travaux infromels très précaires, sans qualifications (vente de rue, travaux domestiques,…) (Mahadevia, 2002). Posséder une source de revenu stable permet de se projeter, d’anticiper et d’être le gestionnaire de sa vie. Sans disposer de ressources (foncière à cause de la patrilinéarité ou salariale du fait qu’elle ne travaille pas), la femme se retrouve dépendante de son mari et démunie en cas de séparation conjugale. En outre, bien qu’il soit de plus en plus fréquent, le divorce demandé par la femme reste un sujet tabou et l’épouse est menacée du rejet de la part de sa communauté ou de sa famille lors d’une séparation, par crainte des retombées sur leur réputation (Bourgeois, 2013).

L’idéologie patriarcale a une autre conséquence bien connue sur le sous-continent: la préférence pour le fils (Guilmoto, 2008; Das Gupta et al., 2003; Vella, 2003; Véron, 2008). Le fils s’occupant des parents dans la vieillesse, des rituels religieux et recevant l’héritage familial alors que la fille part au moment du mariage et coûte en plus de cela le prix de la dot, il est économiquement bien plus sensé d’élever un garçon en Inde. Ainsi, avoir des enfants revête une importance considérable pour tous les Indiens, mais avant tout s’il s’agit de mâles.

Le rapport de masculinité (calculé comme le nombre de femmes pour 100 hommes) est un indicateur important du niveau de discrimination féminin. Sans impact extérieur, il nait environ 105 garçons pour 100 filles, chiffre qui s’équilibre avec l’avancée en âge et la légère surmortalité masculine. Or, ← 59 | 60 → en 2011 en Inde, il est né 109.4 garçons pour 100 filles (Véron & Nanda, 2011). Déséquilibré en faveur des garçons, ce ratio montre qu’il existe avant la naissance des pratiques de sélection des embryons afin de conserver les mâles, ainsi que des facteurs sociaux de discrimination après la naissance37. Depuis que la chute de la fécondité s’est répandue dans le sous-continent et que la libéralisation initiée en 1991 a accru les coûts de santé (consultations, médicaments), l’avortement des fœtus féminins se pratique, de même que la discrimination envers les petites filles, creusant l’écart déjà substantiel du ratio de la population féminine par rapport à la masculine.

Pour résumer, la famille en Inde est un lieu où les rôles et les positions sont diverses selon le genre, suivant le schéma classique de la sphère privée réservée aux femmes et de la sphère publique comme l’apanage des hommes. Ce lieu sert aussi de refuge et favorise la coopération de ses membres, d’autant plus lorsqu’aucune assurance sociale ne palie aux difficultés économiques du quotidien. Cette réalité est vraie en particulier parmi les couches les plus pauvres de la population, fortement représentées au sein des habitants des bidonvilles. Cependant, la famille possède également une importance considérable dans les classes moyennes, de par la forte tradition patriarcale et patrilinéaire qui se maintient dans la culture indienne. Se marier reste indispensable, et se marier selon la tradition de l’union endogame et de la dot versée à la famille de l’époux reste une norme largement dominante. En outre, il est crucial d’avoir une progéniture pouvant recevoir un héritage et s’occuper des parents vieillissants, donc d’avoir des garçons. Lors de ces deux moments de construction du ménage (mariage et procréation), la place de la femme subit une discrimination par rapport au sexe masculin.

1.4  Conclusion

Ce que cet aperçu du contexte de l’Inde d’aujourd’hui, si succinct soit-il, a permis de saisir est la situation d’un pays émergent, et surtout d’une ville à la croisée des chemins alors que la globalisation s’arrange un passage ← 60 | 61 → en son sein. Des ruptures anciennes (hindous contre musulmans, riches et pauvres, castes défavorisées contre castes supérieures, patriarcat) cotoient des ruptures nouvelles (villes contre campagnes, extrême richesse contre extrême pauvreté, capitalisme contre misère). Pour résumer, il s’agit d’une illustration du choc de la modernité contre l’écueil des traditions (Lani-Bayle & Mallet, 2006).

Le cœur économique du pays, Mumbai, bat depuis plusieurs décennies au rythme de cette modernisation, largement encouragée par une entrée en force dans l’économie planétaire. Parallèlement, dans un effort de prouver sa valeur urbanistique aux yeux d’un monde bien cruel, l’urbanisme sauvage de la mégacité a ouvert la porte à une répartition spatiale fracturée entre la vertigineuse ascension politique et économique d’une poignée d’individus et le naufrage du plus grand nombre vers les abîmes du dépouillement le plus complet. Ainsi, les disparités d’origine et de religion recoupent les inégalités socioéconomiques et les localisations dans les divers types de quartiers. Ce qui se constate dans le plus misérable des logements : le bidonville. Ce phénomène comprend une montée de l’informalité, tant dans le domaine du logement que de l’emploi, ainsi que la cohabitation compliquée d’une population dans le quartier mais aussi au sein du foyer. ← 61 | 62 →


1 Si différents Etablissements français ont également existé entre la fin du 17ème siècle et 1954 (comme Pondichéry), seule Londres aura vraiment administré l’Inde en tant que nation colonisatrice. Cette mainmise passa au début essentiellement par des échanges marchands contrôlés (par le biais de l’East India Company), avant de se transformer en une gestion coloniale dès 1858.

2 Le recensement national de 2011 relève 69% d’hindous à Mumbai, ce qui est moins que la moyenne nationale.

3 D’autres industries avaient également trouvé leurs marques à Mumbai, de larges groupes industriels à l’image des fameuses industries Tata.

4 Nom commun utilisé en anglais pour parler des fabriques de textile de Mumbai.

5 Deux-tiers des travailleurs temporaires se trouvent dans les villes, contre un tiers dans les campagnes (Bhagat, 2011).

6 En Inde, aucun enregistrement n’est obligatoire – ni dans le lieu d’origine ni dans celui de destination – et le libre déplacement des individus est garanti par la Constitution indienne (Bhagat & Mohanty, 2009; Bhagat, 2011).

7 Carte en deux modalités, l’une pour les personnes se situant au-dessus du seuil de pauvreté, la seconde pour celles en dessous, comprenant l’adresse permanente de l’individu.

8 Les villes sont définies selon les critères de 1961: le statut administratif doit correspondre, la population doit atteindre un minimum de 5’000 personnes, parmi laquelle 75% des hommes en âge de travailler doivent se situer dans le secteur secondaire et tertiaire, enfin la densité doit être d’au moins 400 habitants par kilomètre carré (Bhagat & Mohanty, 2009; Narayan, 2014).

9 A noter qu’il est possible que la périurbanisation, ces vastes espaces urbains en bordure de cités, ne soit pas assez prise en compte dans le calcul de l’urbanité indienne (Dupont, 2008).

10 En 1988, le nombre de nouveaux migrants par semaine était d’environ 4’000 (Saglio, 2001).

11 D’après la National Family and Household Survey de 2005–06, le taux total de fécondité par femme à Mumbai est passé en dessous du seuil de renouvellement (2.1), soit à 1.7 enfants par femme. Ce qui signifie qu’à l’heure actuelle, la croissance de la population de Mumbai provient uniquement du fait que la population est jeune ainsi que de l’arrivée de nouveaux migrants (NFHS-3, IIPS, 2005–06). Par ailleurs, ce taux est sensiblement moindre que celui calculé sur l’entier de l’Etat du Maharastra (2.31), démontrant que l’urbanisation a bien encouragé cette diminution. Toutefois, la baisse n’est pas homogène à travers la ville, et la fécondité s’avère légèrement plus élevée parmi les pauvres (de 0.2 à 0.5 points supplémentaires), qui sont en partie des immigrés des zones rurales.

12 Carte réalisée grâce à l’aide précieuse de Grégoire Métral, informaticien au Centre interfacultaire de gérontologie et d’études des vulnérabilités (Université de Genève).

13 Sur la seule année 2006, le prix des locations avaient grimpés de 12% à New York contre 40% dans le centre de Mumbai (Bautès, Saglio-Yatzimirsky, & Boissinot, 2011).

14 Selon le National Sample Survey de 2011–12, près de la moitié des bidonvilles de Mumbai ne sont pas notifiés.

15 Personne qui s’est illégalement saisie d’un lopin de terre pour créer un marché, souvent en accointance avec la police et les fonctionnaires.

16 Toutefois, une bonne partie des ménages a un des membres qui est employé dans un poste formel permanent, tel qu’enseignant, banquier, etc. (Desai, 1994).

17 Inscrit dans la loi, le salaire minimum indien reste cependant très faible (atteignant à peine 2$ par jour, soit 150 INR).

18 C’est-à-dire de moins de 20 employés, ou de moins de 10 employés s’il y a une utilisation d’énergie.

19 A Dharavi par exemple, la paie est en dessous du salaire minimum, les travailleurs du cuir – emploi informel relativement bien payé – recevant entre 600 et 900 INR (soit entre 9 et 14 CHF) la semaine de 7 jours en 2010 (Saglio-Yatzimirsky, 2013). Autre chiffre révélateur, à la fin de la première décennie du 21ème siècle, près de 80% des travailleurs informels (surtout dans l’agriculture) gagnaient moins de 20 INR par jour (soit moins de 0.29 CHF) (Basu & Thomas, 2009).

20 Le Shiv Sena est un parti du Maharastra qui s’est formé en 1966, dont le discours est ouvertement en faveur des natifs de l’Etat et de la langue marathi, prônant un imaginaire retour au sol hindou et dénonçant – le parti détient plusieurs médias – les minorités ethniques présentes à Mumbai. C’est ce parti qui va réclamer le changement du nom de Bombay pour Mumbai en 1995 (Contractor, 2012). Son fondateur, Bal Thackeray, est décédé en 2012. Aujourd’hui, ce parti est majoritaire au Maharastra et fait partie de la coalition nationale de droite Hindouiste (Appadurai, 2000).

21 Toutes ces tensions vont se cristalliser au début des années 1990, à l’occasion de deux événements importants: le second rapport de la Commission Mandal (voir section 1.3.2), qui attise l’animosité entre les castes, et la destruction de la mosquée d’Ayodhya qui met le feu aux poudres à de violentes émeutes interreligieuses (voir section 1.1.1) (Appadurai, 2005 [1996]). Dans la ville de Mumbai, cela se traduit concrètement par une exclusion spatiale des musulmans (surtout des pauvres), au travers du départ d’hindous de quartiers mixtes en termes religieux vers d’autres quartiers, laissant derrière eux des espaces qui prennent l’allure de ghettos (Appadurai, 2000; Contractor, 2012). Des bidonvilles où se côtoyaient les croyances deviennent alors à majorité musulmane, réserves de travailleurs informels où de nombreuses ONG tentent de soulager une pauvreté endémique (Contractor, 2012).

22 En effet, le phénomène des working poors est courant en Inde, et les chiffres de 1999/2000 démontrent que cela concerne environ 26% de la population, dont une large majorité féminine (Unni, 2009).

23 En 2005, seuls 11% des femmes étaient mariées à un homme d’une autre caste ou sous-caste (Roy & Demanuelli, 2015).

24 Ce terme inclut également les tribus répertoriées, ou Adivasis, des groupes aborigènes aussi discriminés que les castes répertoriées.

25 Le Bharatiya Janata Party (BJP) est le principal parti politique de la droite dure hindouiste. Avec le Congrès national indien, d’obédience centre gauche et associé aux figures de Gandhi ou Nehru, et le Parti communiste indien, il est l’une des principales forces politique présente dans le gouvernement indien. Il est au pouvoir un court temps en 1996 puis à nouveau entre 1998 et 2004. Il revient au pouvoir en 2014 avec l’élection de Narendra Modi, actuel Premier ministre indien. En faveur d’une économie néolibérale, le BJP promeut également le retour à «une Inde pour les hindous» par le développement de sentiments xénophobes lui permettant de rallier le vote des pauvres, qui parfois se traduisent par de violentes émeutes (Roy & Demanuelli, 2015; Saglio-Yatzimirsky, 1999).

26 Il existe en effet une strate de castes situées entre les intouchables et les trois grandes castes supérieures, qui possèdent historiquement un faible accès à la santé, à l’éducation et aux revenus décents.

27 En plus de l’anglais, il existe 18 langues reconnues en Inde: manipuri, népali, assamais, bengali, oriya, hindi, ourdou, marathi, konkani, goujarati, sindhi, panjabi, kashmiri, sanscrit, telougou, kannada, tamoul, malayam, ainsi que des centaines de dialectes.

28 La quasi-totalité des hautes écoles et des universités sont en langue anglaise, mais seulement 13% des collèges et 1% des écoles primaires, dénotant d’une volonté de sélection des élites éduquées.

29 Les mouvements actuels contre la corruption, l’inflation des prix et les violences contre les femmes sont largement portés par une classe moyenne concernée par ces questions et ayant le pouvoir de montrer son opposition, contrairement aux minorités musulmanes, Dalits, kashmiris, etc. qui subissent une répression féroce. Le reproche souvent assené à ces militants est d’oublier, dans leur lutte, de dénoncer la coercition employée contre ces minorités ainsi que leurs conditions de survie, imposées par un système qui simultanément a permis l’ascension de ces mêmes classes moyennes (Roy, 2014).

30 Parfois la dot permet de garantir un héritage à la fille, sous formes de biens qu’elle conserve (bijoux, etc.).

31 Les violences contre les femmes ont longtemps été taboues, et le sont encore dans de nombreuses strates défavorisées de la société. L’impression d’augmentation des viols et des violences est donc difficile à vérifier, puisque bien souvent ces crimes ne sont pas dénoncés par les victimes, particulièrement si elles sont d’origine pauvre. Toutefois, la répression croissante à l’égard de l’ascension sociale des Dalits est au cœur de ce phénomène, qui semble pourtant de prime abord très individuel, et le caractère public de celui-ci, lui conférant sa portée mobilisatrice, est bel et bien en augmentation (Dreze & Sen, 2013; Roy & Demanuelli, 2015).

32 Les autres religions présentes en Inde se sont adaptées au système des castes et fonctionnent souvent d’une manière similaire en ce qui concerne la famille.

33 En 2000, 95% des mariages étaient arrangés et accompagné d’une dot (Elkouri, 2000). Bien que cette dernière soit interdite par la Constitution depuis 1961, elle s’est largement répandue et la coutume est plus que jamais de rigueur.

34 Le mariage reste encore aujourd’hui un passage obligé: selon les chiffres de 2005–2006, 95% des femmes de 45 à 49 ans sont mariées et 67% des hommes de la même tranche d’âge (Véron, 2008).

35 Il a été démontré que la maternité des adolescentes est plus élevée parmi les pauvres et les moins éduqués, en campagne surtout, que parmi les citadins de classe moyenne ou aisée (à Mumbai, 10% des adolescentes vivant dans les taudis sont concernées, contre 3% des adolescentes vivant hors des bidonvilles) (Guilmoto, 1996).

36 Dans l’enquête NFHS-3 de 2005–2006, 43% des femmes de 15 à 49 ans ont un emploi contre 87% des hommes de ces âges en Inde.

37 La surmortalité féminine peut survenir durant les premières années de vie par un accès restreint aux soins, ou à la nourriture équilibrée, liée à la dévalorisation des femmes en Inde (Guilmoto, 1996).