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Parcours de vie et mémoires de pauvres

Changements personnels et sociohistoriques dans les bidonvilles de Mumbai

Series:

Aude Martenot

Cette thèse s’inscrit dans la perspective du parcours de vie, sous l’angle du regard porté sur les changements personnels et sociohistoriques de l’existence, dans un contexte culturel précis, celui de l’Inde urbaine moderne. Au travers de la récolte de plus de 1250 interviews, réalisées à Mumbai en 2012 et 2014 parmi des adultes âgés de 20 à 86 ans, habitant·e·s de bidonvilles et d’immeubles de classe moyenne inférieure, le contenu et la temporalité des événements vécus considérés comme importants par les répondant·e·s sont analysés. Outre le souci évident d’observer les trajectoires et les moments marquants de la vie, selon le point de vue des personnes elles-mêmes, cette thèse cherche à dépasser l’a priori selon lequel les habitant·e·s des slums seraient vulnérables par évidence, afin de révéler des vulnérabilités insoupçonnées, présentes sous des formes diverses.

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Chapitre 3. Enquêter la subjectivité des parcours de vie à Mumbai

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Chapitre 3.  Enquêter la subjectivité des parcours de vie à Mumbai

«Essayer de savoir ce que l’on fait, lorsqu’on instaure

une relation d’entretien, c’est d’abord tenter de

connaître les effets que l’on peut produire sans le

savoir par cette sorte d’intrusion toujours un peu

arbitraire qui est au principe de l’échange […]»

(Bourdieu, 1998a, p. 905)

Sortant des chantiers les plus fréquentés en sciences sociales, qui explorent les liens de causalité entre divers phénomènes et analysent des structures et des processus, l’intérêt porte ici sur la perception des événements forts s’imposant dans la mémoire des personnes. Qui plus est, au lieu de se saisir du souvenir d’un événement prédéfini comme marquant et de procéder à l’étude de sa construction et de ses implications, la recherche repose sur l’évaluation par les individus eux-mêmes des différents points d’inflexion de leur biographie prise dans sa totalité.

L’appréciation subjective de son propre parcours est une thématique qui a attiré les chercheurs en Occident depuis quelques décennies déjà. Dans les pays du Sud cependant, elle reste encore largement minorisée, surtout lorsqu’on la compare aux études qui mettent en avant les informations démographiques, socioéconomiques ou sanitaires dites «objectives». Etudier la perception des changements survenus dans la vie et dans l’environnement sociétal depuis la naissance est innovant dans le contexte d’une des plus grandes mégapoles du monde, en l’occurrence Mumbai. Cela nous impose une réflexion sur les riches acquis de la recherche, sur les concepts théoriques, mais aussi, une fois encore, sur les difficultés inhérentes à l’application d’un savoir occidental dans un espace culturel et socioéconomique pour le moins différent. Ce sera l’objet de la première section de ce chapitre.

Dans ce travail, un questionnaire ad hoc a été utilisé pour explorer la perception des moments importants de la vie des individus, ainsi que la mémoire qu’ils ont du positionnement de leur existence dans l’histoire. ← 129 | 130 → Dans ses deuxième et troisième parties, ce chapitre décrira cet outil et la méthode à travers laquelle les données nécessaires à ce livre ont été récoltées. Derrière le terme très généraliste de méthode, ce sont des retours (auto-)critiques sur l’enquête, le recrutement, la formation et l’encadrement des enquêteurs qui sont visés. Assurément, le travail de terrain à Mumbai, a fortiori dans les bidonvilles, comporte des spécificités qu’il est important de mettre en évidence, avant de passer à une description et à une spécification de l’échantillon ainsi obtenu.

Une quatrième section sera consacrée à l’opérationnalisation des données, c’est-à-dire au travail qui a été effectué sur les questionnaires une fois ceux-ci saisis, dans le cadre de leur nettoyage, de leur codification pour en arriver à la forme finale que les bases de données revêtent. Enfin, la cinquième et dernière partie de ce chapitre méthodologique apportera un regard critique sur la procédure développée. Avant d’entrer dans l’analyse des données, il convient en effet que le lecteur se fasse une idée concrète de la réalisation d’un terrain d’enquête en sciences sociales à Mumbai. Si une récolte de données en Suisse (ou ailleurs en Occident) est toujours source de surprises, malgré une préparation intensive, et se heurte de plus en plus à des taux de non-réponses élevés (Oris et al., 2016), le sous-continent indien n’en est pas moins surprenant, plus inattendu encore, offrant des obstacles d’origines diverses. Ce bilan nous montrera en quoi certains de ces cahots s’expliquent par les conditions du terrain. La discussion des biais sera cependant balancée par celles des bénéfices des enquêtes réalisées.

3.1  La perception des changements marquants de la vie

Le travail d’élaboration de la mémoire de son parcours de vie dépend à la fois des personnes et de la société qui les entourent. Nous l’avons vu à la section 3 du chapitre 2, des générations peuvent se constituer au gré de l’histoire, devenant ainsi les garantes d’une mémoire collective. Toutefois, le phénomène mémoriel démarre avant tout au sein de l’individu, comme un processus cognitif lié aux caractéristiques de chacun. C’est cet aspect-ci, théorique, de la mémoire qui nous interpelle dans cette première section, avant d’en venir aux représentations sociales qui en découlent et ← 130 | 131 → à la subjectivité qu’elle représente, à la fois en tant qu’atout et que biais pour la recherche (Bourdieu, 1982; Jodelet, 1989a; Moscovici & Buschini, 2003). Puis, nous verrons comment cette mémoire peut être pratiquement étudiée, au travers de l’exemple d’une enquête internationale portant sur les événements et changements au cours de la vie.

3.1.1  Se rappeler sa vie: le processus de mémoire

Traditionnellement, la mémoire individuelle a été le sujet de recherches menées en psychologie et dans les neurosciences, ainsi que dans divers domaines de sciences sociales (Berntsen & Rubin, 2002; Buckner & Wheeler, 2001; Cavalli, et al., 2013; Conway, Wang, Hanyu, & Haque, 2005; Lalive d’Epinay & Cavalli, 2007; Rubin, 1982). Les neurosciences se cantonnent au fonctionnement mécanique, s’affairant à expliquer le processus de rappel et de sélection qui est à l’œuvre dans le cerveau des individus. En psychologie développementale, l’accent a été mis davantage sur les étapes de l’existence où cette mémoire devient particulièrement active et intense, par le truchement de la distribution des souvenirs au cours du temps (Baltes, Staudinger, & Lindenberger, 1999; Conway & Pleydell-Pearce, 2000; Rubin, 1982; Rubin, Wetzler, & Nebes, 1986).

Ainsi, les psychologues distinguent trois composantes de la mémoire autobiographique: la plupart des individus ne conservent pas de souvenirs précis de ce qui s’est passé dans les premières années de leur vie (childhood amnesia); on retient davantage les informations encodées entre 10 et 30 ans environ, c’est-à-dire pendant l’adolescence et le début de la vie adulte (reminiscence bump); les souvenirs deviennent moins accessibles avec le passage du temps (forgetting) ou, pour le dire simplement, on se souvient davantage des événements récents (Conway & Pleydell-Pearce, 2000; Rubin, 1982; Rubin, Wetzler, & Nebes, 1986). Par ailleurs, un souvenir peut être perçu par l’individu qui le vit selon une tonalité, pouvant aller du très négatif au très positif. Lorsqu’ils étudient la mémoire autobiographique des individus, Birren et Schroots (2006) soulignent que les moments rappelés sont majoritairement positifs, bien que cela soit moins marqué chez les personnes âgées.

L’effet de réminiscence est un phénomène robuste qui a été supporté par des travaux portant tant sur les souvenirs d’événements publics que personnels (Glück & Bluck, 2007; Grob, Krings, & Bangerter, ← 131 | 132 → 2001; Holmes & Conway, 1999; Janssen, Murre, & Meeter, 2008). Il a été observé dans des études réalisées dans plusieurs pays d’Europe, d’Amérique du Nord et d’Asie (Conway, Wang, Hanyu, & Haque, 2005; Demiray, Gülgoz, & Bluck, 2009), quelle que soit la technique de récolte des informations: d’une simple remémoration de faits aux associations de mots visant à réveiller des souvenirs, jusqu’à l’étude des préférences littéraires ou musicales (Janssen, Chessa, & Murre, 2007).

Plusieurs explications ont été avancées pour rendre compte de cette augmentation de la densité mémorielle (Draaisma, 2008 [2001]; Jansari & Parkin, 1996). Selon certains auteurs, la propension à citer des événements survenus au moment de l’entrée dans la vie adulte serait due à une plus grande aptitude sur le plan neurophysiologique à emmagasiner des souvenirs vers l’âge de vingt ans, lorsque le développement du cerveau atteint son optimum (Janssen et al., 2008; Rubin, Schulkind, & Rahhal, 1999). Une autre explication met en avant la primauté de nombre de changements vécus pendant l’âge critique, les individus étant davantage marqués par les événements rencontrés pour la première fois: le premier partenaire, le premier travail, un voyage initiatique, mais aussi les premières confrontations à l’histoire, tout comme les engagements civiques et politiques (Berntsen & Rubin, 2002; Conway & Haque, 1999; Schrauf & Rubin, 1998). Dans une interprétation ultérieure, l’accent est mis sur la rétention préférentielle des événements dans la période de formation et de consolidation de l’identité (Conway et al., 2005). Le début de la vie adulte représente une période critique pour la formation de la personnalité: un individu d’âge mur se souviendra alors surtout des événements de cette époque, ceux qu’il perçoit comme ayant fait de lui ce qu’il est devenu (Draaisma, 2008 [2001]).

La mémoire dans les sciences sociales : un bref aperçu

Largement traitée également en sciences sociales, la mémoire intéresse les sociologues depuis de nombreuses années. Maurice Halbwachs (1997 [1950], 2004 [1925]) s’est penché sur la question et a développé le concept de «mémoire collective», en faisant référence aux souvenirs partagés par les individus composant une société. Selon cet auteur, la mémoire prend différentes formes: elle peut être autobiographique (concernant les événements directement expérimentés par les personnes) ou historique (désignant les événements qui participent à élaborer une identité collective, à définir la situation du groupe dans le temps) (Guichard, 2015; Halbwachs, 1997 [1950]). Ces différents niveaux se retrouvent chez ← 132 | 133 → plusieurs chercheurs suivant des définitions parfois changeantes: mémoire transmise (familiale), apprise (collective) et vécue (individuelle) selon Devriese (1989); expérience vécue (connaissances sociales et historiques acquises durant l’existence) versus expérience perçue (savoir diffusé par les discours et les représentations publiques et retenu par le biais de la socialisation) selon Thompson (2012 [1963]).

Bien évidemment – comme l’évocation du dernier auteur l’a rappelé –, les historiens sont aussi particulièrement concernés par l’étude de la formation de la mémoire (Nora, 1989; Thompson, 2012 [1963]). Sous cette perspective, la mémoire représente une conception collective de la réalité sociale, structurant les relations et permettant d’expliquer le présent (Ricoeur, 2003). Dans ce processus, la mémoire historique est un aspect seulement de la mémoire collective, soutenue par les représentations publiques et les lieux de mémoire (Nora, 1989). Les définitions théoriques et les constats empiriques à propos de la mémoire collective seront davantage explicités dans le chapitre 8.

Du point de vue de l’approche du parcours de vie, l’étude de la construction de la mémoire se focalise davantage sur le lien entre société et biographies. Il s’agit de tenir compte de l’écoulement du temps dans son aspect collectif et historique, mais aussi personnel. Ainsi, c’est à la fois le poids subjectif du souvenir qui est pris en compte (mis en lien avec le contexte au sein duquel il s’est réalisé), et l’âge que possède la personne lorsqu’elle le vit. En fonction de cet âge, l’impact et l’interprétation du souvenir ne sera pas le même (Devriese, 1989; Settersten, 1999). Néanmoins, la position occupée par les individus dans leur parcours de vie, à elle seule, ne suffit pas à expliquer la sélection des changements qu’ils jugent marquants et la prise en compte des représentations sociales portées sur l’événement rappelé est indispensable, ce que par ailleurs d’autres sociologues avaient déjà souligné (Durkheim, 1898; Moscovici, 2000).

3.1.2  Penser sa vie : entre normes collectives et réflexion individuelle

Tout processus réflexif à propos d’un objet social – et en particulier celui visant à analyser et parler de sa propre vie – repose sur des représentations partagées (ou collectives) de celui-ci (Jodelet, 1989b). Ces représentations sociales se constituent en partie à l’intérieur des sujets (phénomène cognitif et psychologique) et en partie à l’extérieur, par le biais des normes ← 133 | 134 → et des statuts socialement construits (Haas & Jodelet, 2007). Précisément parce qu’elles sont au croisement entre la société et l’individu, il n’est pas étonnant que ce soit dans le domaine de la psychologie sociale que l’étude des représentations sociales ait pris son envol (Moscovici, 1961, 2001).

Des règles du jeu imposées par le contexte…

Pour les chercheurs, les représentations sociales sont une opportunité de connaître le contexte sociétal (Doise, 1989; Thomas & Znaniecki, 1974 [1918]): liens entre les individus et ce contexte, elles révèlent les structures sociales et le processus de changement qui les affecte (Campos & Lima, 2017).

De façon générale, les représentations sociales constituent «une forme de connaissance, socialement élaborée et partagée, ayant une visée pratique et concourant à la construction d’une réalité commune à un ensemble social» (Jodelet, 1989b, p. 36). Plusieurs éléments composent ces représentations et permettent de parler de la réalité sociale: informations, idéologies, normes, croyances, valeurs, attitudes, opinions, etc. (Durkheim, 1898). Ils sont produits au travers d’un travail de compréhension mené par les personnes et guidé par les règles normatives et comportementales présentes au niveau collectif (Moscovici, 1961, 2001). Les représentations évoquent donc un savoir commun plutôt que scientifique, qui se base sur les processus d’objectivation (la concrétisation d’objets sociaux abstraits) et d’ancrage (la catégorisation d’objets mal connus) (Doise, 1989). Ce sont des symboles mais aussi des moyens par lesquels la société devient consciente d’elle-même (Moscovici, 1989). Ce savoir offre la possibilité de saisir les nouvelles données sociales et de les intégrer, fortifiant au passage les normes et les comportements (Haas & Jodelet, 2007).

Puisque les représentations sont collectives (c’est-à-dire partagées par une collectivité), elles poussent les membres du groupe à penser et agir uniformément (Moscovici, 1989). En effet, les croyances, normes et savoirs communs agissent comme des institutions sociales, élaborant l’identité du groupe au travers de l’édiction de règles et de lignes de conduites (Haas & Jodelet, 2007; Moscovici, 1961, 2001). En cela, les représentations sociales font partie du contexte social qui influence les parcours de vie (cf. chapitre 2), différant selon la société considérée, dont les produits culturels (langage, mythes, religions, …) suivent les codes. Mais elles sont aussi autonomes, dépassant les individus pour devenir une ← 134 | 135 → réalité (Moscovici, 2001). Ainsi, elles sont issues de la structure sociale pour devenir à leurs tours structurantes.

Pourtant, si les membres d’un groupe partagent un savoir commun à propos d’un objet social, leur évaluation de ce dernier peut varier. Ainsi, le fait d’appartenir à un groupe ne signifie pas directement ou obligatoirement partager des attitudes et des opinions avec les autres membres (Doise, 1989). Ceci, non pas en fonction d’éléments personnels mais bien à cause des effets des positions sociales (Doise, 1989; Doise & Lorenzi- Cioldi, 1989). Pour discerner les représentations, il est donc nécessaire de tenir compte aussi de la subjectivité au sens de la place de l’individu en tant que sujet.

…au retour à la subjectivité

Toute représentation sociale comprend un sujet qui se rapporte à un objet (Jodelet, 1989b, 2008). Ce faisant, l’individu (sujet) démontre une conscience du monde où il vit, définit son identité et son existence en tant qu’acteur (Jodelet, 2006). Au cours du vingtième siècle, le statut du sujet a été questionné, considéré parfois comme un jouet social incapable de penser ou trop imbriqué dans les structures pour être pris en compte. La recherche a ainsi été jusqu’à sortir l’individu de son centre d’observation, en éliminant le sujet comme entité (Jodelet, 2008; Touraine, 2007). Depuis plusieurs décennies, un renversement s’opère et une réintégration du sujet dans la réflexion survient, comme une (ré)émergence de la subjectivité.

Ce retour de la subjectivité (au sens de l’individu comme sujet) concorde avec la constatation d’une montée de l’injonction normative d’être l’agent de son existence (cf. 2.4.2). L’époque où les chercheurs se penchaient sur les structures sociales comme uniques déterminants des parcours de vie est passée; à présent, le sujet doit être «actif et pensant», il doit être acteur (avec une autonomie réduite) ou agent (effectuant des choix) (Giddens, 1982, 1986): autant de qualificatifs répondant aux mutations sociales modernes telles que l’individualisation ou la construction de l’identité dans la globalisation (Touraine, 2007). Ceci ne doit pas nous mener d’un extrême à l’autre et conduire à négliger de considérer aussi le sujet comme un acteur social soumis aux contraintes de son milieu; mais un espace se constitue bel et bien pour prendre en compte la subjectivité (Jodelet, 2006).

Dans la recherche, s’intéresser à la subjectivité signifie se pencher sur ce que pensent les individus, leurs perceptions du monde et la compréhension qu’ils ont de leurs comportements (Bertaux, 2014). La subjectivité prend un ← 135 | 136 → sens qui va au-delà du simple reflet inverse de l’objectivité (vue comme la transcription fidèle de la réalité), s’accordant avec le principe de singularisation ou d’affirmation du sujet (Ertul, Melchior, & Lalive d’Epinay, 2014). Partant de l’idée que toute personne «est le produit d’une histoire dont il cherche à devenir le sujet» (Ertul et al., 2014, p. 17), se raconter revient à produire un récit, bien évidemment empreint de subjectivité, mais dont le résultat n’en reste pas moins cohérent et dont les faits relatés révèlent la réalité (Bertaux, 2014). Pour ces raisons, tenir compte de la subjectivité a à nouveau de plus en plus marqué les enquêtes en sciences sociales, qui sont ainsi revenues à une pratique qui avait déjà fait son chemin.

3.1.3  Questionner au travers d’une approche dite «subjective»

L’étude des vies humaines selon le point de vue de l’acteur lui-même est en effet à la fois récente et ancienne. Elle s’est développée en anthropologie puis en sociologie dès les années 1920, au travers de l’approche biographique puis, plus tard et dans une moindre mesure, de celle du parcours de vie (Bessin, 2009). Aux origines se situe la recherche restée fameuse de Thomas et Znaniecki (1918), dont les résultats ont ouvert la porte à tout un pan de recherches au sein de l’Ecole de Chicago. Analysant les attitudes de personnes dans leur pays d’origine (la Pologne) puis celles d’un groupe de migrants polonais dans leur pays d’arrivée (en Europe ou aux Etats-Unis), ce texte fondateur illustre combien l’examen des existences se doit de mobiliser à la fois objectivité des phénomènes sociaux et subjectivité de leur interprétation par les individus qui les ont vécus.

Dans l’approche des parcours de vie, la subjectivité a pris de plus en plus de place depuis une vingtaine d’années seulement. Dans l’étude des changements marquants des parcours de vie, les enquêtes lui donnant une place prépondérante se sont alors multipliées (Cavalli, et al., 2013; Fiske & Chiriboga, 1990; Laub & Sampson, 1993; Rönkä, Oravala, & Pulkkinen, 2003). Toutefois, ce procédé reste marginal par rapport à l’observation dite objective. A l’inverse, analyser la perception des événements vécus importants ou des moments de stress est courant dans le monde de la psychologie, que cela concerne la mémoire autobiographique (Schrauf et Rubin, 1998), la mémoire historique (Brown et Kulik, 1977) ou encore les traumas de l’existence, signes manifestes d’une souffrance subjective (Loftus et Ketcham, 1994; Ofshe et Watters, 1994; Schacter, 1996). ← 136 | 137 →

En démographie, les années 1970 voient apparaître un changement de paradigme dans l’étude des événements vécus. Les méthodes d’analyses biographiques viennent compléter et parfois remplacer l’analyse classique, que la multiplicité et l’individualisation des trajectoires de vie ont rendue plus difficile à appliquer. Les outils permettant d’étudier les biographies dans leur totalité, comme un processus complexe qui dépasse l’unité d’analyse de l’événement, se développent fortement (Courgeau & Lelièvre, 1989; Lelièvre & Vivier, 2001). A cette occasion, des dessins d’enquête quantitatifs ou qualitatifs ont parfois laissé une place à la subjectivité (Laborde et al., 2012; Lelièvre & Robette, 2015). Néanmoins, dans la plupart des enquêtes démographiques, la subjectivité est utilisée comme un complément aux questions objectives permettant de creuser des aspects soulevés par ailleurs. Elle ne devient pas l’objet principal de la recherche (Crenner et al., 2002).

Pourtant, les événements perçus comme marquants dans la vie sont des révélateurs, des symboles du vécu, qui ont autant de validité scientifique que les registres administratifs par exemple, et dépassent leur cadre formel. Ils proposent une richesse d’information considérable qui prévient les présupposés du chercheur, tout en permettant de saisir l’articulation des trajectoires. La signification de ces événements ne saurait d’ailleurs pas être dissociée de l’existence dans laquelle ils sont survenus (Leclerc-Olive, 1997). Toutefois, si aujourd’hui la perception subjective des changements est admise comme un aspect capital de la réalité, la manière de récolter ces informations a suscité de nombreux débats.

Pour être reconnu comme marquant, un événement doit avoir été approprié et validé par son acteur (Leclerc-Olive, 1998). Le tournant ou l’évènement ne peut donc être défini comme tel par la personne qui le vit qu’après sa survenue, en effectuant une rétrospection sur soi-même. Or, cela signifie passer par une reconstruction a posteriori du vécu et l’effort demandé à l’individu au cours du travail de rappel l’amène à réinterpréter sa biographie, à la façon d’un bilan de son existence (Hélardot, 2010). Outre les différents biais que cela peut impliquer, comme celui de l’oubli, la rétrospection pose la question de savoir si une réalité du passé réécrite au présent peut toujours être fidèle (Settersten, 1999).

En sociologie, Pierre Bourdieu (1986) soulignait déjà ce paradoxe: lors d’une remémoration, l’individu cherche à expliquer le présent en structurant les séquences de son passé en un récit qui a du sens. Le sujet souhaite livrer un message cohérent au chercheur et transforme l’enchaînement, le choix ← 137 | 138 → et les conséquences des événements vécus dans ce but, en posant un regard global sur sa vie (Bidart, 2006a). A sa manière, Daniel Bertaux (1980, 1997) reprend ce constat en parlant de «l’idéologie» résidant dans l’approche biographique et de l’organisation du récit en fonction d’une logique significative pour la personne elle-même et l’entourage.

D’autres chercheurs vont plus loin, démontrant qu’en quelque sorte les défauts de la collecte rétrospective biographique en sont les qualités et qu’il faut en retirer ce qui peut l’être (Courgeau et Lelièvre, 1989). L’exercice mémoriel reste un moyen fondamental pour comprendre l’existence, puisqu’il permet en effet d’associer et d’organiser entre eux les moments du parcours de vie. Par ailleurs, le procédé a été homologué par divers travaux méthodologiques récents, qui ont confronté des données objectivement établies avec des rétrospections subjectives afin d’en établir la fiabilité (Lelièvre & Robette, 2015; Mazuy & Lelièvre, 2005). L’idée est d’étudier des individus aujourd’hui, qui ils sont ou en d’autres mots leur identité, telle qu’elle s’exprime à travers leurs sélections mémorielles. Il s’agit assurément d’une forme de choix, mais qui ne remet pas en cause la fiabilité, la véracité, du travail, puisque ce n’est pas l’exhaustivité qui nous importe mais ce que ces mémoires nous disent des personnes. Il faut sortir de l’objectif comme référent et plutôt prendre comme repère l’identité – qui est bien sûr un mélange de personnel et de social – et dont le capital mémoriel est une composante.

Les méthodes pour récolter des données subjectives sont multiples : des récits de vie et entretiens qualitatifs approfondis jusqu’aux vastes enquêtes quantitatives. Historiquement cependant, c’est davantage la perspective qualitative qui a su exploiter le subjectif. En effet, elle apparaît toute indiquée pour se pencher sur la perception des individus de leur vie, afin de faire ressortir les mécanismes de causalité et les relations entre les événements (Verd et López, 2011). Un avantage du qualitatif réside également dans le fait que la rigueur méthodologique et le durcissement des consignes sont moins cruciaux que pour la récolte de données objectives (Berthier, 2010), ce qui permet de s’ouvrir aux informations imprévues et innovantes.

Toutefois, dépasser l’opposition quelque peu stéréotypée entre la méthode quantitative qui serait apte à étudier l’objectivité des trajectoires versus la méthode qualitative utilisée pour analyser la subjectivité, a récemment fini par s’imposer comme une évidence en sciences sociales (Bidart et Gosselin, 2014; Heinz, 2003). Les études du parcours de vie y ont contribué car, d’emblée, elles ont accepté les deux approches. Leur ← 138 | 139 → combinaison est plus récente. Walter Heinz (2003), en particulier, a mis en évidence les avantages de l’utilisation conjointe du quantitatif et du qualitatif pour comprendre les trajectoires.

Le défi à relever dans ce livre est d’adhérer à cette posture et dépasser des dichotomies réductrices (Small, 2011) pour placer l’individu au centre du questionnement et s’appuyer sur une méthodologie correspondant à l’objet de recherche, tout en sachant nous adapter aux contraintes de l’environnement dans lequel la passation s’est effectuée. L’approche proposée ici consiste donc à employer une méthode mixte pour questionner la subjectivité des moments marquants de la vie.

3.1.4  L’enquête Changements et événements au cours de la vie

Dans le cadre de ce travail, deux enquêtes ont été effectuées dont la méthodologie et le questionnaire sont issus d’un programme de recherche plus vaste, l’étude Changements et événements au cours de la vie (CEVI). Créé en 2003 par Christian Lalive d’Epinay et Stefano Cavalli, ce programme a vu le jour à l’Université de Genève (il est aujourd’hui hébergé par la Scuola universitaria professionale de la Suisse italienne), puis s’est successivement déroulé dans une dizaine de pays. Utilisant la notion de changement (ou événement) comme levier d’analyse, il étudie l’articulation entre les trajectoires de vie des individus et les changements sociétaux. L’étude CEVI se focalise uniquement sur la perception subjective qu’ont des adultes de différents âges de leur propre vie et de l’histoire.

Avec l’ambition de lire le lien entre vies humaines et structures sociohistoriques, le programme CEVI use de la représentation que les personnes se font des changements les plus importants qui déterminent leur biographie. Ce n’est donc pas un repérage factuel et exhaustif des événements survenus dans la vie des interviewés ou dans leur environnement sociétal qui est proposé, mais plutôt la sélection de ceux qui, à leurs yeux, ont été les plus frappants. Par ailleurs, l’étude ne permet aux individus que de sélectionner des changements survenus au cours de leur vie, soit depuis leur naissance. Cette borne temporelle a pour principales conséquences de différencier les répondants suivant leur âge ainsi que de privilégier l’histoire vécue par rapport à l’histoire apprise.

La recherche CEVI est conçue sur la base d’un questionnaire simple, établi de façon que le répondant puisse le remplir lui-même (format ← 139 | 140 → auto-administré), avec des conditions méthodologiques réduites pour permettre une reproductibilité aisée en tout temps et en tout lieu. Elle n’a pas pour ambition d’être représentative d’une population et son échantillon est construit de manière arbitraire, c’est-à-dire non-aléatoire. Cet échantillon doit, selon la convention de CEVI, atteindre un minimum de 500 individus, groupés le plus égalitairement possible entre 5 classes d’âge (20–24, 35–39, 50–54, 65–69 et 80–84 ans) et entre les sexes, soit des sous-groupes comprenant au minimum 50 personnes. Ainsi, seuls les critères d’âge et de sexe sont imposés dans le choix des répondants, ce qui soutient plusieurs types de comparaisons : entre les individus interrogés selon leur cohorte de naissance et selon leur sexe, ainsi que des comparaisons internationales grâce à la standardisation du questionnaire.

Lorsque le choix d’utiliser le questionnaire CEVI pour récolter des données sur la perception des parcours de vie et de l’histoire à Mumbai s’est posé, il a été évident que la spécificité culturelle et les conditions de vie hétérogènes dans cette ville, allant de l’extrême pauvreté à une richesse considérable, ne permettraient pas de comparer de manière simple et stricte les résultats obtenus à ceux issus des enquêtes passées à Genève, Buenos Aires, Padoue, Nancy… En revanche, et précisément dans l’idée de creuser l’influence culturelle versus l’influence socioéconomique présente dans les réponses des Mumbaikars, un premier terrain a été réalisé dans un quartier de bidonvilles, puis un second s’est déroulé deux ans plus tard dans un quartier mixte. La particularité des données qui fournissent matière à ce livre est donc de permettre de confronter les réponses obtenues dans deux quartiers d’une même ville, possédant des niveaux socioéconomiques distincts. La section qui suit se charge de dévoiler le contenu exact du questionnaire et des hypothèses de recherche ainsi que de décrire les critères de constitution de l’échantillon. La section 3.3 présentera les deux récoltes de données plus en détail, ainsi que les répondants indiens.

3.2  Design d’enquête et questions de recherche

L’Inde n’est pas un pays qui manque de ressources démographiques et socioéconomiques. Réservoir de population gigantesque, des chercheurs indiens et internationaux se penchent sur son cas depuis longtemps, ← 140 | 141 → travaillant sur des données provenant de vastes études quantitatives. Le gouvernement, britannique puis indien, effectue depuis 1872 des recensements réguliers, mobilisant des moyens humains et économiques considérables afin de récolter des informations socioculturelles (éducation, langue, religion, …), économiques (activité, équipement du ménage, …) et démographiques (fécondité, mortalité, …) permettant de brosser un tableau détaillé de la structure et des dynamiques de la population. Par ailleurs, des institutions privées ou publiques, comme l’International Institute for Population Sciences (IIPS), effectuent parallèlement leurs propres recherches.

Toutefois, peu d’enquêtes se centrent autour des parcours de vie des individus et encore moins de leur perception des événements de la vie. Rompant avec cette dominante, ce livre est issue d’une opportunité qui s’est présentée il y a cinq années de cela, celle de faire passer le questionnaire CEVI dans, successivement, un quartier de bidonvilles puis une zone mixte en termes socioéconomiques. Les terrains organisés pour la récolte des données utiles à ce livre reprennent donc les principaux critères méthodologiques de l’étude CEVI, tout en étant soumis à un certain nombre de contraintes liées au contexte.

Par sa méthodologie, le format de son questionnaire ainsi que la taille de son échantillon, CEVI se conforme à une enquête quantitative. Toutefois, les réponses à ses principales questions permettent, après codage (cf. section 3.4), outre des analyses statistiques, de laisser la place à une appréciation qualitative du contenu, puisque comme nous le verrons plus en détail ci-dessous, il a aussi été demandé aux répondants de justifier en quelques mots le choix des événements qu’ils ont mentionné. Des travaux d’analyse de contenu ont été effectués à diverses occasions sur des données de différents pays. (Aeby, 2006 ; Guichard, 2015).

3.2.1  Trois questions sur la perception du parcours de vie

Le questionnaire standardisé de l’étude CEVI (cf. annexe 1 et 2 pour les versions anglaise et en marathi) est simple et court afin que, entre autres, sa traduction et sa passation soient réalisables à faible coût et que l’enquêté puisse y répondre sans l’aide de l’enquêteur. Trois volets principaux1 ← 141 | 142 → composent l’essentiel du support, complétés par une dizaine de questions fermées2 portant sur des informations sociodémographiques décrivant le répondant. Les questions centrales sont ouvertes mais la plage de réponse est définie, ce qui permet de garantir la taille réduite du questionnaire. Cette particularité le rend propice à une distribution dans un pays tel que l’Inde, a fortiori une ville comme Mumbai, où il est facile de trouver un nombre suffisant de participants mais dont les habitants n’ont que peu l’habitude de répondre à des questions ouvertes. Ainsi, avoir un nombre restreint de questions à soumettre aux répondants a permis aux enquêteurs, à la fin de l’interview, de prendre le temps de revenir en arrière si l’une ou l’autre d’entre elles n’avait pas été immédiatement saisie.

Chacun des volets centraux de cette enquête concerne les changements ou les événements les plus importants ayant marqué la mémoire des répondants, sur la base d’une variation temporelle (en tenant compte uniquement de la dernière année vécue ou de l’entier de la vie) et de contenu (événements personnels ou sociohistoriques). La disposition des questions est organisée de manière logique : l’interviewé est amené à se souvenir des événements personnels qui lui sont arrivés au cours de la dernière année, puis des changements les plus importants de son existence, avant d’élargir sa réflexion pour considérer les événements survenus au cours de sa vie ayant eu, selon lui, le plus d’impact dans son pays ou dans le monde.

Les éléments fournis peuvent être au nombre de quatre au maximum pour chaque question, impliquant une sélection de la part de l’individu. Ainsi, les réponses représentent une vision doublement subjective des moments marquants d’une vie : évalués par l’acteur principal et choisis par ce dernier parmi tous les changements qui ont eu lieu au cours de son existence. Si le nombre des réponses est limité, le choix de celles-ci par contre est délibérément ouvert. L’objectif de cette enquête étant de laisser l’individu libre dans l’interprétation de ce qui constitue un changement dans sa vie ou dans l’histoire, il est bien évident qu’aucune consigne ni indication de la part de l’enquêteur n’est tolérée, afin de ne pas influencer les réponses. Néanmoins, pour chacun des éléments répondus, le répondant est sollicité de donner la raison de son choix en quelques mots ou ← 142 | 143 → phrases. Enfin, l’interviewé est chargé de décrire les changements en les situant dans le temps et dans l’espace.

Volet I : Les changements récents

Dans le courant de la dernière année, y a-t-il eu des

changements importants dans votre vie ?

Cette première interrogation met à l’épreuve les changements perçus par des individus se situant à différentes positions de la vie. En effet, l’échantillon interrogé comprend des adultes depuis la fin de l’adolescence jusqu’aux personnes âgées, appréhendant ainsi diverses étapes du parcours de vie. Parmi les individus qui vivent ces différents phases de l’existence, voit-on apparaître des changements dans le contenu des réponses, sous-entendant des rôles et des enjeux caractéristiques des divers âges de la vie adulte (Neugarten et al., 1965)?

Par ailleurs, un constat réunit aujourd’hui les chercheurs se penchant sur la construction des parcours de vie dans le monde occidental, indiquant que certaines phases de l’existence sont davantage propices au changement que d’autres (Bidart, 2010). En particulier, de précédentes études ont attesté que l’entrée dans l’âge adulte est associée à la perception d’une plus grande quantité de changements (Fiske et Chiriboga, 1990; Folkman, Lazarus, Pimley, et Novacek, 1987). Ce premier volet du questionnaire soumet à examen cette affirmation, en observant la fréquence des changements récents mentionnés, selon les divers âges.

Une spécificité supplémentaire de cette première question est de demander au répondant de donner une évaluation subjective du changement évoqué. Une échelle lui permet de cocher la case correspondante : était-ce «un gain», «une perte», «les deux», «ni l’un ni l’autre», «ne sait pas» ? Cette information a pour objectif de tester l’hypothèse de la distribution des gains et des pertes au cours de la vie (Heckhausen, Dixon, et Baltes, 1989), issue de la psychologie développementale. Ces gains et pertes dépendent-ils de l’âge ou du domaine de la vie affecté ?

Aussi bien en ce qui concerne le contenu des événements rappelés, leur fréquence ou leur évaluation en termes de gains ou de pertes, deux phénomènes peuvent a priori être à l’origine d’une variation entre les groupes d’âge: la position des individus dans leur parcours de vie ou le fait qu’ils aient vécu au sein d’un contexte historique, institutionnel et social influant de manière caractéristique sur leur vie (Lalive d’Epinay et al., 2005). ← 143 | 144 → Ces deux dimensions doivent être prises en compte dans l’analyse des résultats. En outre, l’identité de la personne qui vit le changement peut fournir des éléments d’information et de compréhension. En effet, le répondant n’ayant pas de consigne de réponse, il arrive que le changement évoqué ne le concerne qu’indirectement (par exemple en faisant allusion à une maladie d’un parent). La perception des événements qui marquent une étape de la vie peut ainsi révéler des imbrications majeures entre la vie des proches et celle d’une personne, les «vies liées» (linked lives) qui sont un des principes de base dans l’analyse des parcours de vie (Elder, 1998; Elder & George, 2016).

Volet II : Les tournants dans la vie

Si vous considérez l’ensemble de votre vie, quels en ont

été les principaux tournants, ces moments qui ont marqué

un changement important dans votre vie ?

Ce deuxième volet du questionnaire amène l’individu à s’interroger sur sa vie entière et à en sélectionner les moments les plus marquants3. Dans l’optique d’analyser la vie dans son ensemble, une première dimension concerne la manière dont la biographie est retranscrite : se représente-t-on sa vie de façon continue ou l’accent est-il plutôt mis sur les discontinuités et les ruptures ? Une seconde dimension a trait à la répartition des souvenirs au cours de la vie, puisqu’une sous-question demande l’âge de l’individu au moment du tournant. L’hypothèse d’une concentration de ceux-ci durant la période qui va de l’adolescence à l’entrée dans la vie adulte se confirme-t-elle en-dehors de l’Occident (Martenot et Cavalli, 2014), dans une toute autre culture et face à des modalités de transition à l’âge adulte si différentes (cf. chapitre 2)?

A l’évidence, au cœur de cette seconde question se trouve le contenu des tournants évoqués. La dimension familiale a été observée dans plusieurs études comme prévalant dans les souvenirs personnels, et ce dans différents contextes culturels (Cavalli et al., 2013; Inglehart, 2003; Lani-Bayle et Mallet, 2006). Cette valorisation maximale de la famille dans la structure du parcours de vie individuel devrait, selon cette hypothèse, ← 144 | 145 → se traduire dans les réponses par une surreprésentation des événements démographiques typiques tels que mariages, naissances, divorces, décès de proches, etc. Revers de la médaille, quelle place est-elle accordée aux autres trajectoires, comme l’éducation, la profession ou la santé ? Il y a fort à parier que ces dernières, fortement régulées par le marché et les institutions étatiques dans les pays nord-atlantiques mais bien souvent dépendantes de la condition sociale et sans guère de contrôle de la part des autorités dans les pays du Sud, aient une présence variable en fonction des contextes.

Comme le premier, ce second volet offre des opportunités de comparaison entre les groupes d’âge et les sexes à propos de la perception des grandes articulations de la vie, ainsi que de l’âge auquel ces changements sont apparus. Existe-t-il un modèle dominant, une représentation collective et stable du parcours de vie ? Si la représentation n’est pas unique mais se modifie entre les groupes, ces fluctuations opèrent-elles sous l’influence de l’âge (de la position dans le parcours de vie), de la période (du contexte dans lequel l’on a grandi et qui définit un certain nombre de conditions du déroulement des trajectoires) ou encore de la cohorte de naissance à laquelle les individus appartiennent ?

Volet III : Les événements et changements sociohistoriques

Considérons maintenant les grands événements et

changements qui se sont produits dans votre pays et

dans le monde au cours de votre vie. Quels sont ceux

qui vous ont le plus frappés ?

Dans ce troisième volet, la mémoire collective historique est mise en avant, tout en restant dans le cadre temporel du vécu, excluant l’apprentissage par transmission (scolaire, familiale, …) du passé. Le lien entre les biographies et l’histoire est au centre de cette dernière question, puisque les groupes d’âge interrogés ne peuvent puiser dans les mêmes souvenirs selon leur âge (les jeunes n’auront vécu qu’un quart environ de la durée de vie des aînés). Quels sont les changements dans l’histoire qui marquent les mémoires d’individus de sexes et de classes d’âge différents ? Les événements récents, vécus par l’ensemble des répondants, auront-ils le même impact dans leurs mémoires ? Schuman et Scott (1989), sociologues étudiant le souvenir d’un événement frappant, ont revisité l’idée que l’adolescence et l’entrée dans la vie adulte constituent une «période critique» de ← 145 | 146 → formation du socle de la mémoire historique (voir section 3.1). Est-ce donc l’âge qui importe, davantage que l’événement lui-même ? A l’inverse, des événements particuliers (comme une guerre ou une crise économique) s’inscrivent-ils dans la mémoire des personnes déjà installées dans la vie adulte au moment de leur survenue, donnant ainsi origine à des mémoires collectives trans-générationnelles (Guichard, 2015)?

Le référent géographique principal de la mémoire historique est a priori l’Etat-nation et son histoire récente (Anderson, 2002 [1983]). Toutefois, le processus de globalisation culturelle en marche depuis quelques décennies tendrait à donner une dimension planétaire et partagée aux mémoires historiques des cohortes récentes (Appadurai, 2005 [1996]). Les références à l’histoire nationale seront-elles différentes en fonction des groupes d’âge ? L’appartenance à un pays fortement tourné vers l’international (comme la Suisse) ou à un autre qui ne s’est ouvert au commerce mondial que depuis peu (comme l’Inde) aurait-elle un impact sur la perception des événements sociohistoriques marquants ?

Questions complémentaires

Une série de questions fermées complémentaires, portant sur les caractéristiques sociodémographiques du répondant, ont été ajoutées à la fin du questionnaire. Il s’agit : du sexe ; de l’année de naissance ; de la nationalité ; de l’état civil ; du fait d’avoir des enfants (ou non) ; des co-résidents (s’il y en a) ; du niveau d’éducation ; de la situation professionnelle ; de la santé autoévaluée.

Tant les questions centrales que les questions complémentaires ont été établies d’abord en français, puis traduites pour les besoins des différents pays. Pour chaque passation, il était possible d’ajouter une ou deux questions principales en fonction des intérêts des chercheurs, et toutes les questions supplémentaires nécessaires à la compréhension de l’échantillon.

3.2.2  Un échantillon non-aléatoire, structuré selon les «âges de la vie» adulte

L’objectif de l’enquête CEVI est d’offrir une comparaison de la perception des changements personnels et historiques marquants selon les choix effectués par des adultes situés à des moments différents de leur parcours ← 146 | 147 → de vie. Ainsi, cinq classes d’âge quinquennales ont été retenues, séparées entre elles par un intervalle de 10 ans afin de les typifier par jeu de contraste.

Ces groupes d’âge recouvrent l’entièreté de la vie adulte. En outre, ce découpage est construit pour que chaque classe soit installée dans une étape identifiable de la vie. Le premier groupe est établi à 20–24 ans, soit l’entrée dans l’âge adulte. Le second représente l’installation dans la vie professionnelle et familiale et se trouve à 35–39 ans. Le troisième se situe à 50–54 ans, lorsque la vie professionnelle et familiale est avancée. L’avant-dernier groupe correspond au début de la retraite, à 65–69 ans. Enfin, le dernier groupe, à 80–84 ans, équivaut à la notion nouvelle de «quatrième âge», c’est-à-dire la grande vieillesse, l’âge de la fragilité (Lalive d’Epinay et Cavalli, 2013). Ces différents âges chronologiques sont des étapes classiques de la vie, largement étudiées sous le paradigme du parcours de vie (Cain, 1964; Fiske et Chiriboga, 1990). Un tel schéma de découpe de la vie adulte est aussi utilisé dans la psychologie du lifespan (Heckhausen et al., 1989). Toutefois, ces âges restent approximatifs, puisqu’ils subissent des variations temporelles et spatiales (Conway, Wang, Hanyu, et Haque, 2005; Hareven et Masaoka, 1988; Settersten, 2004).

Comme nous l’avons montré dans le chapitre 2, en Occident des institutions (école, etc.) sont en charge de certaines de ces étapes et des lois qui les régissent (scolarité, retraite, etc.), ce qui garantit une relative homogénéité dans l’âge des individus qui les traversent. Cela a également comme effet de resserrer les liens entre les personnes appartenant à une même cohorte de naissance, puisque la majorité d’entre elles effectueront le passage d’un stade à l’autre en même temps. Néanmoins, depuis le dernier tiers du vingtième siècle, un flou règne autour des âges propres aux diverses étapes de la vie (Hughes, 1996) en partie dû à une déstandardisation ou désinstitutionnalisation (Macmillan, 2005) des trajectoires, qui rendrait obsolètes ces âges chronologiques. En outre, dans des pays où une large partie de la population ne bénéficie pas de la protection universelle et de la régulation de telles institutions, à l’instar de l’Inde, la définition d’un âge typique aura vraisemblablement des frontières poreuses, souvent contrebalancées par une plus grande incidence de la famille et des traditions sur les modes de vie (cf. chapitre 1 et 2).

Aucune exactitude stricte ne peut donc être attendue de l’assimilation d’un ou de plusieurs âges donnés aux paliers du parcours de vie. Pour cette raison, les cinq classes d’âges retenues dans la constitution de ← 147 | 148 → l’échantillon CEVI ne doivent être considérées autrement que comme des repères. Ce d’autant plus que le concept de l’enquête repose sur la subjectivité des participants et leur choix personnel des changements rappelés. Partir d’événements survenus (avoir eu des enfants, être actif, être à la retraite, etc.) pour constituer des groupes et définir des limites d’âge serait prendre le problème à l’envers. En même temps, le découpage par âges circonscrit des cohortes de naissance distinctes et permet donc d’ancrer les individus dans l’histoire (Lalive d’Epinay et al., 2005; Ryder, 1965). Par conséquent, l’âge ou la position dans le parcours de vie n’est pas le seul angle d’analyse qui distingue ces groupes, mais également leur appartenance à des générations historiques selon la définition de Karl Mannheim (1990 [1928]).

Lors de la constitution de l’étude, il a été décidé de ne pas élaborer un échantillon strictement aléatoire et représentatif ; c’eut à vrai dire été hautement compliqué dans les conditions de terrain qui seront décrites plus avant4. La volonté de préserver la facilité de passation du questionnaire a poussé à favoriser un dessin d’échantillon selon de simples critères d’âge et de sexe. La stratification est donc double : avoir autant de personnes dans chaque groupe et au sein de ces groupes autant de femmes que d’hommes. Ainsi, bien que suivant des critères précis, le panel obtenu est non-aléatoire, ce qui signifie que toute la population n’est pas soumise à une probabilité identique et calculable d’être interrogée. Pour cette raison notamment, le déroulement de l’enquête – la phase de terrain – nécessite d’être comprise et explicitée en profondeur. ← 148 | 149 →

3.3  Pratique de la recherche : deux terrains à Mumbai

Deux récoltes de données utilisant le questionnaire CEVI ont été effectuées à Mumbai, à deux ans d’intervalle. Une première passation s’est déroulée en 2012 (entre le 5 avril et le 5 juin), dans le quartier de Bandra East. Le second terrain eut lieu en 2014 et n’a duré qu’un mois (du 16 mars au 17 avril), à Santa Cruz East. Lors de ces deux enquêtes, il fut tenté de respecter les normes de l’étude CEVI au plus près, mais la réalité urbaine et les particularités sociales de la mégapole indienne imposèrent des adaptations.

Bandra East et Santa Cruz East se situent au centre de la zone suburbaine de Mumbai, proches d’un riche quartier d’affaire : le Bandra Kurla Complex. Tous deux sont des quartiers mixtes en termes socio-économiques, allant de l’extrême pauvreté (visible au travers des personnes dormant à même le trottoir ou dans des taudis) à une classe moyenne parfois aisée (résidant en immeubles dont le standing peut à l’occasion s’avérer très élevé). Toutefois, la récolte de données effectuée à Bandra East s’est déroulée exclusivement au sein de bidonvilles, alors que celle passée à Santa Cruz East a été réalisée dans des espaces globalement de classe moyenne inférieure. Ce sont donc deux environnements très différents qui ont été le cadre contextuel de nos terrains, présentant des situations d’enquêtes disparates et justifiant d’autant l’intérêt d’une comparaison entre les deux (Dupont, 2008).

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Figure 3.1: l’intérieur d’un slum de Bandra East

Source : photos de l’auteure, 2010

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La zone de bidonvilles de Bandra East s’étend sur plusieurs kilomètres, et les différents slums qui la composent sont autant de villes dans la ville, avec leur identité linguistique et religieuse (cf. figure 3.1 et 3.3). Pénétrer dans cet univers n’est pas aisé sans une clé d’entrée et la capacité à interagir avec les habitants. En effet, une grande partie des slums dwellers5 provient de la campagne du Maharastra où ne se parle pas le marathi (langue officielle de l’Etat) mais divers dialectes, et une minorité est issue d’Etats plus lointains et parle l’idiome du lieu (gujarati, rajastani, …). Rares sont les résidents des bidonvilles qui parlent anglais, privilège de l’élite indienne (Montaut, 2004) ou d’enfants ayant reçu une éducation supérieure6, et relativement peu de gens s’expriment dans une autre langue indienne commune comme le hindi.

Lors de la seconde passation en 2014, c’est dans l’ensemble d’un quartier mixte de la ville que les questionnaires ont été distribués. Santa Cruz se trouve près de Bandra East, deux secteurs plus au nord. Les rues sont bordées d’immeubles de classes moyennes, et de classes moyennes inférieures, parfois quelques maisons individuelles existent encore. Certaines barres d’immeubles abritent des logements pour habitants de bidonvilles ayant passé par le programme du Slum Rehabilitation Authority (SRA) afin de sortir des zones précaires pour être relogés (cf. chapitre 1). Toutefois, ces nouvelles habitations (de longues séries d’immeubles décrépis, collés les uns aux autres) n’offrent guère d’améliorations dans l’environnement de vie des personnes7 (voir figure 3.2).

Une fois posées ces quelques informations générales et avant de passer à la présentation proprement dite de chacun des terrains, un retour succinct sur les circonstances – plus ou moins fortuites – nous ayant conduit à effectuer une récolte de données dans un lieu inaccoutumé tel que celui des slums de Mumbai s’avère utile. ← 150 | 151 →

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Figure 3.2: le quartier de Santa Cruz East et l’exemple d’immeubles SRA

Source : photos de l’auteure, 2014

3.3.1  Genèse d’une recherche sise dans un environnement atypique

Il n’est pas évident – malgré l’intérêt patent que présente ce milieu – d’entrer en tant que chercheuse (qui plus est, issue d’un pays occidental) dans le monde bigarré des bidonvilles de Mumbai. Au travers d’une succession de collaborations entre des étudiantes et des étudiants de l’Université de Genève et une ONG locale (le Centre for the Study of Social Change, CSSC), un certain réseau s’est toutefois mis sur pied. Ce dernier forme la pierre angulaire qui rendit possible la réalisation du premier terrain à Bandra East, en nous mettant en contact avec des personnes proches ou résidantes des slums, et simultanément en nous permettant de découvrir la configuration et la population de ces derniers.

Rencontre avec le CSSC, autour de données sur la grande pauvreté

La collaboration entre l’Université de Genève (en la personne du Professeur Oris) et le CSSC débuta en 2008, par le biais de la Fondation Internationale pour la Population et le Développement (IFPD) sise à Lausanne. Elle se concrétisa avec le départ de deux étudiantes du master de Socioéconomie à destination de Mumbai. ← 151 | 152 →

Le CSSC est une organisation non gouvernementale avec une vocation médicale. Il favorise la santé reproductive et l’accès aux soins de première nécessité des habitants (surtout des habitantes) des zones défavorisées du quartier de Bandra East (et d’une partie des quartiers voisins de Khar East et Santa Cruz East) à Mumbai. Une vingtaine de doctoresses généralistes et quelques spécialistes (gynécologues et pédiatres) donnent bénévolement de leur temps pour tenir une vingtaine de cliniques de consultation dans les bidonvilles (voir figures 3.3 et 3.4). Ces dispensaires sont en fait de petites salles dépourvues de tout ce que la médecine occidentale qualifierait de basique, afin de prodiguer des soins aux femmes et enfants (parfois les hommes sont admis), offrir des consultations, suivre des grossesses, etc.

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Figure 3.3: la zone de bidonvilles de Bandra East et les 20 cliniques de l’ONG CSSC

Source: Henke & Schlaefli, 2009, p. 146

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Figure 3.4: l’exemple d’une clinique du CSSC

Source: photos de l’auteure, 2010

Principalement, le CSSC gère un projet d’envergure nommé WIN (Women of India Network), qui a pour objectif d’amorcer un changement social, dont les femmes sont les actrices privilégiées (Henke et Schlaefli, 2009). Le concept d’empowerment féminin est très présent, c’est-à-dire la capacité à s’autonomiser, à ne plus être en posture de dépendance ou d’infériorité, à prendre sa vie en main. Les conditions de vie des pauvres doivent être améliorées au travers de différents moyens médicaux ou sociaux comme la santé générale et la santé reproductive pour les femmes, la santé et la survie infantiles, mais aussi l’accès à la contraception ou l’éducation informelle.

Lors du premier contact avec le CSSC, Julia Henke et Katja Schlaefli (2009) ont eu pour tâche d’éplucher le recensement de la population de Bandra East effectué par l’ONG, qui possède de nombreuses données sur les familles de ses patientes et patients8. Un autre enjeu crucial fut de comprendre la structure de l’organisation ainsi que du projet WIN. ← 153 | 154 → Fortuitement, c’est aussi au cours de ce voyage qu’eu lieu la rencontre des étudiantes avec Dinesh Shenai, sur le campus du Tata Insitute of Social Sciences où elles suivirent des cours. Depuis, Dinesh fut régulièrement sollicité pour servir de traducteur. Il remplit le rôle de collaborateur lors du second terrain réalisé à Santa Cruz East.

Dans les années qui suivirent, plusieurs autres travaux de master virent le jour, bénéficiant toujours de l’appui et de l’accès aux données du CSSC, afin d’étudier les facettes de la population des slums de Bandra East (sur les sujets de la fécondité [Bertrand, El Rassi, & Weibel, 2011], des trajectoires de vie [Eggimann & Yannick, 2012] ou encore de la migration [Rossignon & Gaillard, 2013]). C’est en amont de ces travaux, mais après le passage de Julia et Katja, que j’ai moi-même eu mon premier contact avec le CSSC, mais aussi avec le milieu des slums de Mumbai et plus généralement avec l’Inde, en 2010.

Six mois pour connaître la population de WIN

Durant six mois, en compagnie de Camille Guignet (également étudiante en master de Socioéconomie), j’ai eu l’opportunité de travailler pour le CSSC afin de traiter les nombreuses données que le centre possède sur la santé reproductive de ses patientes. Au cours de ce stage, nous avons découvert la réalité des bidonvilles, au travers des conditions de vie bien sûr, mais aussi dans leur configuration spécifique à Bandra East. A la différence de Dharavi par exemple, les quartiers n’y sont généralement pas organisés par secteurs de métier, mais par religion (quartier hindou, musulman, bouddhiste) et par lieu d’origine (donc, plus ou moins selon les dialectes et les langues). Précisons que parmi la population patiente de WIN, la grande majorité des Hindous sont des Dalits.

Notre travail consista à analyser les bases de données afin d’en extraire des observations permettant d’évaluer l’impact du projet WIN sur l’empowerment féminin. Après avoir établi un certain nombre d’informations générales sur la population de 16 cliniques du projet (en présentant les pyramides des âges et les sex ratio par âge, les niveaux d’éducation, la distribution des revenus par ménage, les taux de vaccination des enfants, et le statut matrimonial féminin), nous avons réalisé des comparaisons entre les cliniques, pour déterminer le niveau de pauvreté et d’éducation en fonction, notamment, du statut matrimonial féminin et, le cas échéant, de l’âge moyen au premier mariage. ← 154 | 155 →

Bien que fort intéressant et formateur, ce stage n’a pas constitué mon travail de mémoire de fin de master, effectué auparavant à Genève et portant sur une toute autre perspective. Néanmoins, ce dernier joua un rôle prépondérant dans la suite d’éléments qui menèrent aux données constitutives du présent livre. En effet, ce fut à cette occasion que je m’insérais dans le programme CEVI.

Au départ du projet, une enquête à Genève

Parallèlement à l’établissement de nos premiers liens avec le CSSC et Mumbai, j’ai réalisé mon travail de mémoire en accomplissant – sous la direction de Stefano Cavalli et de Michel Oris et avec l’aide de deux autres étudiantes – une récolte de données à Genève dans le cadre d’une étude particulière : le programme international CEVI.

Durant 6 mois, entre septembre 2009 et février 2010, je me suis familiarisée avec l’outil CEVI, participant activement à la collecte des données, à leur opérationnalisation en base de données puis à son étude. Cet apprentissage a été complété, à mon retour de Mumbai en septembre 2010, par l’obtention d’une place d’attachée de recherche au sein d’un projet financé par le Fond national suisse de la recherche scientifique (FNS), dédié à CEVI et conçu sur deux ans9. J’ai alors travaillé à harmoniser les différentes bases de données des pays ayant rejoint le projet, ainsi qu’à en présenter et publier les résultats.

Au printemps 2012, nous avons saisi l’opportunité de lancer une enquête CEVI à Mumbai, dans les bidonvilles de Bandra East, grâce à notre attache avec le CSSC et à la présence sur place d’une étudiante de Socioéconomie, Anouk Piraud. En amont de cette récolte et surtout quelques mois après, alors munis des premiers résultats, nous avons pris contact avec l’International Institute for Population Science (l’IIPS est un centre de formation, de recherche et d’enseignement autour des questions de population, situé à Mumbai) afin de présenter notre étude et de proposer des collaborations. L’intérêt envers nos constats fut certain ; cependant, l’enquête en tant que telle, portant sur un aspect subjectif des vies, ne souleva pas de velléités de participation de la part des professeurs de l’IIPS. Ceci peut s’expliquer par l’intérêt encore prégnant, à l’heure actuelle, des démographes indiens envers les vastes enquêtes et la recherche sur des ← 155 | 156 → populations au sens large (Spoorenberg, 2005) plutôt que sur des sujets comme la perception des parcours de vie individuels (voir par exemple la publication We, the Billion de Rajini Sen [2003]). A noter qu’une approche du côté de la sociologie au Tata Institute of Social Sciences aurait peut-être conduit à un autre résultat.

De notre côté, nous avons donc continué notre collaboration avec le CSSC et, lorsque le subside du FNS pour l’étude CEVI s’est achevé, alors que je débutais mon assistanat à l’Université de Genève et l’élaboration d’une thèse, l’idée d’un second terrain pour valoriser les premières données a vu le jour. Après une courte hésitation sur le lieu de concrétisation de cette deuxième enquête (une première idée avait été de répliquer l’enquête dans les quartiers informels de Ouagadougou au Burkina Faso, où nous connaissions des chercheurs), nous avons finalement opté pour Santa Cruz East, à Mumbai mais avec une population socioéconomiquement différente de celle des bidonvilles de Bandra. Revenons sur le déroulement de chacun de ces terrains.

3.3.2  Collecter des données dans une zone défavorisée

C’est avec le soutien de l’ONG CSSC et l’aide d’Anouk Piraud10, que 633 questionnaires11 ont été remplis par des habitants des bidonvilles de Bandra East, entre mars et juin 2012. Le souhait de faire passer les questionnaires sur la perception des changements et des événements marquants de la vie dans des slums de Mumbai était irréalisable sans un encadrement qui aménage un accès aux résidents, ainsi que des connaissances suffisantes des divers dialectes parlés par ceux-ci, pour effectuer ensuite des traductions vers l’anglais. Le CSSC fut pour nous cet intermédiaire clé.

Au sein du projet WIN, des femmes résidant dans les slums ont été engagées pour aider les médecins dans leurs tâches. Plus précisément, ces quelques 40 personnes sont chargées soit d’assister le médecin en tant que pharmaciennes, soit de suivre les patientes en tant qu’assistantes sociales. Sans aucune illusion, la gestion du CSSC reste très hiérarchisée : somme ← 156 | 157 → toute, nous sommes toujours en Inde. Ainsi, chaque équipe d’assistantes dans les cliniques est gérée par une assistante superviseure ayant plus d’expérience. Mais l’embauche de femmes vivant dans les bidonvilles permet astucieusement de faciliter l’approche vers la population locale (qui au départ ne fut pas toujours aisée à convaincre, une méfiance initiale vis-à-vis de la médecine régnant) et de fournir un revenu à ces dernières. Si ce salaire est plus symbolique qu’autre chose, joint à la formation qu’elles reçoivent et au statut conféré, l’ensemble leur assure une certaine reconnaissance et fait d’elles des figures reconnues dans leur communauté. D’un point de vue concret, leur fonction de suivi des patientes les amène à remplir des fiches d’informations sur celles-ci, sur leur ménage, à divers niveaux démographiques et médicaux. Ce sont donc des femmes ayant une scolarisation de base qui leur permet d’écrire et de saisir parfaitement les modes de remplissage d’un questionnaire.

Le prof. Michel Oris a pris contact avec le CSSC afin de pouvoir engager un certain nombre de ces assistantes sociales pour faire le premier travail d’enquête sous la direction d’Anouk Piraud. Considérées par les responsables de l’ONG comme ayant plus d’expérience et un statut en conséquence de la tâche, ce sont des assistantes supérieures qui ont eu pour mission de faire remplir les questionnaires à l’occasion de leurs visites mensuelles. Les assistantes sociales sont chacune en charge d’une clinique de l’ONG et de ses patientes, se répartissant sur toute l’aire de Bandra East12, parmi lesquelles les personnes interrogées ont été recrutées.

Ces bidonvilles regroupent des communautés qui partagent une même religion ; ils peuvent donc être distingués entre les slums hindous, musulmans ou bouddhistes. Au moment de démarrer notre collecte, il a été décidé que les répondants seraient, outre les variables d’âge et de sexe, également répartis entre les deux religions majoritaires (hindoue et musulmane), ce qui équivaut à un sur-échantillonnage des musulmans. En conséquence, 22 enquêtrices de l’ONG ont été recrutées pour réaliser ces entretiens, qui se sont déroulés chez les interviewés, durant l’après-midi. Une formation des enquêtrices a été organisée sur deux après-midis, par un responsable du CSSC et Anouk Piraud. Chacune d’elle a rempli un questionnaire en auto-administré, après que les questions principales aient été explicitées. Une discussion autour des incompréhensions et des difficultés perçues a permis d’ajuster quelque peu le questionnaire (par exemple, en ← 157 | 158 → commençant par les questions complémentaires sociodémographiques plutôt que les questions ouvertes, afin de sécuriser le répondant).

Plusieurs autres adaptations ont dû être opérées dans ce contexte si spécifique de grande pauvreté, d’habitat précaire et de mobilité continue. Premièrement, vis-à-vis du mode de passation usuel de l’enquête, le remplissage du questionnaire en auto-administré (par le répondant lui-même) était inenvisageable. En effet, le taux élevé d’illettrisme, en particulier chez les adultes âgés (D’Costa & Das, 2002), rendait impossible la lecture des questions et la rédaction des réponses pour une grande partie de l’échantillon. Or, un élément important dans les choix méthodologiques est de garantir au maximum des conditions similaires de réponses. L’option choisie a donc été de renoncer à l’auto-administré et de procéder à l’enquête en mode face-à-face, c’est-à-dire en faisant rédiger les réponses des participants par les enquêtrices. Elles posaient les questions une à une aux individus, puis transcrivaient leurs réponses directement sur le questionnaire papier. Cette manière de faire implique bien sûr des limites, puisqu’elle nécessite un passage de l’oral à l’écrit par une tierce personne (cf. figure 3.5). Nonobstant, cela restait le moyen le plus équitable d’interroger tout le monde de manière similaire.

img10

Figure 3.5: l’une des assistantes sociales du CSSC faisant passer le questionnaire à Bandra

Source: Piraud, 2012 p. 37.

Au départ, une liste d’une quarantaine de noms de personnes entrant dans les critères d’âge, de sexe et de religion avait été fournie à chaque enquêtrice à partir du recensement réalisé par l’ONG en 2006 (Henke & ← 158 | 159 → Schlaefli, 2009), afin d’obtenir une répartition équitable entre les slums. Toutefois, cette liste n’a pas été suffisante pour compléter l’échantillon, la population des bidonvilles ayant une grande propension à fluctuer (suite aux migrations ou aux décès). Par ailleurs, WIN ne travaille qu’avec des femmes et, bien que dans leurs fichiers de recensement les hommes des ménages soient inscrits, un manque de participants masculins s’est vite ressenti, pour des raisons que nous discuterons plus en avant. Outre cela, certaines enquêtrices se sont révélées plus efficaces à trouver des participants et d’autres moins. Ainsi, la répartition géographique n’a pas pu être complétement contrôlée et certaines zones sont donc surreprésentées. Très vite, il est apparu que l’option d’un 50/50 sur la religion ne pourrait pas non plus être maintenue.

Quelles qu’aient été ces difficultés, l’aide du CSSC nous a offert une opportunité d’étude inespérée. Dans les bidonvilles, mêmes les recensements sont ardus à faire passer : d’une part parce que comme nous l’avons déjà évoqué, les habitants connaissent une très grande mobilité, pour des raisons sociales ou économiques, et d’autre part car ils ne font que rarement partie des registres de population, de la population de jure. Ceci explique également pourquoi, dans une telle situation, construire un échantillon aléatoire et représentatif relève de la pure fiction. Ce fut en fait notre ambition initiale, avec des tirages aléatoires à partir du recensement de WIN en 2009, mais la réalité nous a rapidement rattrapés… Par ailleurs, pénétrer un milieu si précaire peut s’avérer impossible pour un chercheur qui ne fait pas partie de la communauté. Un certain nombre d’autres d’obstacles concrets s’érigeaient sur notre chemin. La langue, le sexe, l’âge entre autres, qui pouvaient constituer autant de restrictions dans la communication avec la population interrogée. Bénéficier de l’aide de travailleuses issues de ces quartiers défavorisés a été la garantie du succès d’une telle opération.

3.3.3  Diriger une enquête à Mumbai

De mars à avril 201413, une nouvelle récolte de données a été dirigée, cette fois dans le quartier de Santa Cruz East. L’objectif de ce second terrain était d’étayer les premiers résultats issus des questionnaires passés ← 159 | 160 → à Bandra East, en les confrontant au point de vue de Mumbaikars qui ne résident pas dans des bidonvilles. Ainsi, la variable du lieu de résidence devrait permettre de définir les impacts sur les réponses liés à l’environnement socioéconomique différent, quoique dans un cadre spatial et culturel partagé.

Durant ces deux mois et demi, j’ai été assistée par un collaborateur, Dinesh Shenai, recruté sur place pour encadrer 15 enquêteurs. Ils ont interrogé 622 personnes14, dans la rue mais également dans divers immeubles de la zone choisie. Deux personnes ont servi de superviseurs aux enquêteurs et de lien avec le collaborateur et moi. Le recrutement des intervieweurs a eu lieu sur plusieurs campus universitaires, mais la période des examens a empêché de nombreux étudiants de participer à notre enquête. Ensuite, des agences spécialisées dans la gestion de récolte de données (avec négociations des prix) ont été contactées. Elles ont surtout permis de rencontrer des enquêteurs intéressés à nous rejoindre, mais elles-mêmes n’ont pas été employées car leur coût dépassait le budget prévu. Finalement, le bouche-à-oreille a été des plus efficaces.

Se retrouver à la tête d’une équipe relativement nombreuse d’enquêteurs (qui ne comprenait que deux femmes), dont la majorité ne parlait que hindi ou marathi, a fait de la présence du collaborateur une nécessité. En effet, il a rendu possible la communication entre les enquêteurs, les superviseurs et moi, mais aussi entre les enquêteurs et les répondants lors des premiers tests sur le terrain. Lors des formations, il a servi d’interprète, et dans l’adaptation des questionnaires de traducteur15. Ses connaissances préalables dans la passation d’enquêtes ont fait également de lui une source d’échanges intéressants, sur le contenu même de la recherche. Au sein d’un monde où tout se marchande, il m’a aidée à déjouer les difficultés d’interaction avec l’équipe et les participants afin de gérer au mieux cette étude.

La présence des superviseurs a, par exemple, été une surprise qui n’avait pas été envisagée. A la fin de la première formation organisée pour les enquêteurs, où une quinzaine de personnes étaient présentes, trois d’entre elles se sont approchées pour me signifier qu’elles ne voulaient pas être enquêtrices mais superviseurs. Autrement dit, elles avaient fait ← 160 | 161 → venir à cette formation un petit groupe d’enquêteurs (qu’elles connaissaient auparavant) et souhaitaient en avoir la gestion plutôt que d’aller sur le terrain elles-mêmes. Evidemment, un paiement particulier devait leur être réservé, qui n’entrait ni dans le coût d’un questionnaire rempli, ni dans celui du rôle du collaborateur. Ils ont indiqué de manière plus ou moins explicite que si leur poste était refusé, les enquêteurs venus avec eux repartiraient de même. Finalement, le collaborateur a choisi les tâches qu’il souhaitait attribuer aux superviseurs (nous en avons gardé deux) et pour lesquels il leur réservait un revenu sur son propre salaire.

Un montant forfaitaire par questionnaire (de 100 INR16) a été décidé dès le départ, afin de n’avoir pas à négocier de prix à chaque paiement. Ce prix a été évalué en fonction du temps moyen de remplissage. Les enquêteurs parvenaient à environ une dizaine de questionnaires par journée de travail, soit une paie de 1’000 INR (18.00 CHF) par jour. Sachant que le revenu moyen mensuel par habitant (avec toutes les limites qu’un tel chiffre, dans pareil contexte d’informalité, puisse contenir) est de 10’417 INR17 à Mumbai (Times of India, 23.03.2011), nous dépassions les normes en vigueur. Toutefois, un jeu de rétention a été mené durant toute la récolte, qui consistait, pour ma part, à ne pas payer tous les questionnaires faits en une seule fois (afin que les enquêteurs reviennent chercher leur paie ainsi que d’autres questionnaires) et du côté des enquêteurs à ne jamais me remettre l’entièreté des questionnaires remplis pour être sûr de conserver leur place et de se faire payer.

Plusieurs demi-journées de formation ont été organisées. Nous y avons présenté le questionnaire et la méthodologie d’enquête. En fonction des langues que les enquêteurs pratiquaient le plus aisément à l’écrit (anglais ou hindi), la décision de faire imprimer le matériel dans les deux langues (avec davantage d’exemplaires en hindi) a été prise. Le questionnaire n’a pas semblé revêtir de difficulté, grâce notamment au fait qu’une partie des enquêteurs professionnels avait l’habitude de poser des questions dans le domaine du marketing, des sciences économiques. Un essai a été pratiqué en présence de tous les participants, afin de les confronter au contenu de l’enquête. A cette occasion, il est ressorti que le volet II (les grands tournants de la vie) représentait plus de difficultés de compréhension que les ← 161 | 162 → deux autres, essentiellement parce que les Indiennes et les Indiens ne sont pas habitués à repenser leur existence de manière subjective et sélective18.

Toutes les informations méthodologiques n’ont pas été divulguées lors de ces journées de formation. Notamment, la consigne de respect des classes d’âge n’a pas été mentionnée au départ, afin de conserver la motivation des enquêteurs. Par ailleurs, la difficulté de trouver des individus correspondant aux critères de l’échantillon aurait pu ouvrir des négociations sur le paiement, qui n’étaient pas souhaitées. Lors des tests en situation réelle, passés avec chacun des interviewers les jours suivants la formation, ces compléments de sélection étaient révélés. Une fois sur le terrain et ayant connaissance de la tâche attendue, les enquêteurs ont facilement intégré ces nouvelles instructions.

Ainsi, des tests en situation réelle ont été prévus à la suite de la formation pour chacun des enquêteurs, sous la supervision du collaborateur. Cela permettait d’expliquer plus précisément le mode de remplissage du questionnaire. Des fiches techniques pour faciliter la récolte des informations sociodémographiques et économiques ont été construites. Dans ces renseignements, nous demandions l’âge de l’individu. Or, les Indiens indiquent leur âge six mois avant et six mois après leur anniversaire ; pour cela, il a été préconisé de préciser que nous souhaitions connaître leur âge révolu19. Il est arrivé que cette consigne ne soit pas appliquée, ce qui explique la quantité non négligeable d’années de naissance et d’âges déclarés qui ne coïncident pas, à une année près. Dans ces cas, l’année de naissance a été privilégiée.

Afin de respecter le mode de passation appliqué lors de la précédente récolte de données, les enquêteurs ont été formés à passer le questionnaire en face-à-face. Une fois encore, nous reconnaissons que le passage de l’oral à l’écrit par une tierce personne représente une source potentielle de biais, et ce alors qu’à Santa Cruz les répondants auraient – dans une grande majorité – pu écrire eux-mêmes leurs réponses. Mais cela a permis de limiter les divergences méthodologiques entre les deux enquêtes, dont la comparabilité est de la sorte assurée. Comme à Bandra, la taille réduite du questionnaire a laissé aux enquêteurs davantage de temps pour retranscrire ← 162 | 163 → les réponses et les interviewés, n’ayant pas à subir la fastidiosité d’une passation interminable, ont pris leur temps pour réfléchir.

Les enquêteurs se sont vu attribuer des immeubles et des rues par les superviseurs et le collaborateur, afin de couvrir largement la zone de Santa Cruz East (cf. figure 3.2). Ils sonnaient aux portes des appartements, se présentaient et demandaient si la personne était d’accord de répondre. Une carte de légitimation avec le logo de l’Université de Genève, expliquant qu’ils étaient des enquêteurs engagés par l’institution pour faire passer ces questionnaires, a permis de faciliter l’approche. En cas d’acceptation, l’âge de la personne était vérifié20. Généralement, les individus sollicités se prêtaient facilement à l’exercice ; le seul défi était donc de trouver les personnes à la maison et qu’elles correspondent aux critères d’âge. Certains immeubles du quartier n’étaient accessibles qu’aux habitants de ceux-ci, et nos enquêteurs ont parfois été refoulés par le gardien à l’entrée. A plusieurs reprises, demander la permission a suffi pour accéder aux logements. Il est aussi arrivé que nous nous retrouvions le dimanche matin dans un parc du quartier, pour y interroger les passants (souvent des personnes âgées).

Des immeubles SRA ont été pris en compte, avant que je ne m’en rende compte et demande de préférer ceux de classes moyennes. Pour rappel, les immeubles SRA représentent des édifices voués à la relocalisation des habitants des bidonvilles (cf. figure 3.2). Le processus de relogement est multiple et complexe, mais le résultat explique ces longues barres d’immeubles massifs, rapprochés, peu avenants, qui abritent des centaines de personnes dont la situation socioéconomique est similaire aux slums dwellers. Une minorité (31%, n=185) des membres de l’échantillon interrogé en 2014 appartient donc à cette catégorie, inférieure en termes de niveau de vie au reste des participants de Santa Cruz.

La passation s’est très bien déroulée dans l’ensemble et ce sur une courte période. Une seule consigne a été modifiée en cours de route dans la méthodologie. Après environ 200 questionnaires récoltés, je me suis rendu compte que souvent le nombre de réponses était faible (un ou deux événements mentionnés, pas plus). J’ai alors demandé explicitement à avoir plusieurs réponses par question, ce qui a représenté plus de temps de travail pour les enquêteurs. ← 163 | 164 →

3.3.4  Particularités et difficultés des terrains

Les conditions de réalisation des enquêtes ont été à la fois imposées et décidées avec le souci de conserver une similitude aussi grande que possible, de même que lors de la constitution des bases de données. Malgré tout, des différences structurelles existent. Les deux terrains ont été réalisés avec deux années d’écart, ce qui est suffisamment faible pour qu’il n’y ait pas de grande modification des groupes d’âges et que ces derniers soient comparables d’une enquête à l’autre. Toutefois, des changements – historiques surtout – ont eu lieu entre ces deux dates, qui impliquent la présence de quelques réponses spécifiques dans l’enquête la plus récente.

L’enveloppe financière limitée pour les deux enquêtes a imposé des choix nécessaires. Il fallut trouver comment répartir les diverses dépenses et salaires, bien que ces derniers soient bien inférieurs au coût escompté dans un pays autre, comme la Suisse. Pour la première enquête, ce fut relativement simple, alors que dans le cas du second terrain cela s’avéra l’une des principales difficultés. En 2012, nous avons hésité à rémunérer les enquêtrices et les répondants ; nous y avons renoncé car cela aurait introduit une inégalité de traitement entre les individus (d’une assistante sociale à l’autre et d’un répondant à un non-répondant) et surtout présentait le risque de discréditer les autres récoltes d’informations du CSSC, qui ne peut guère retirer la moindre somme du budget de fonctionnement de ses cliniques et du salaire de ses employés non-bénévoles. Par contre, un don substantiel a été versé au CSSC. En 2014, le jeu typiquement indien des négociations salariales a impliqué de nombreuses restrictions sur le déroulement du terrain, en particulier à propos de l’explication des critères d’échantillonnage et de la réception des questionnaires remplis.

Concernant les questionnaires eux-mêmes, peu de modifications ont été apportées à leur forme originelle issue du programme CEVI. Des questions complémentaires ont été ajoutées, avec quelques différences entre 2012 et 2014. En plus des renseignements habituels (voir p.15), nous avons demandé que soient indiqués : la «date de l’interview» ; le «nom (de l’enquêteur)» ; le «nom (de l’enquêté)» ; l’«âge»21; l’«état d’origine» ; la «confession religieuse». En 2012, dans les slums de Bandra, nous avons demandé en plus : un «numéro d’identifiant» si la personne figurait sur les listes de l’ONG ; le «quartier» (zone précise de Bandra) dans lequel elle/il ← 164 | 165 → résidait ; le «nom de la clinique» si elle/il appartenait au programme WIN. En 2014, dans le quartier de Santa Cruz, les indicateurs suivants ont été récoltés : la «rue» ; le «nom de l’immeuble» ; une «évaluation de la situation économique» par l’enquêteur22; le «type du lieu d’origine»23; le «nombre d’enfants» (si l’individu en avait) ; le «revenu moyen du ménage»24; en complément de l’information relative au revenu, nous demandions si le participant «possédait» une série de biens25. Finalement, une dernière et courte question ouverte a été ajoutée au questionnaire de 2014. Il s’agissait de savoir si le répondant percevait sa vie comme étant plus semblable à celle de ses parents, et/ou à celle de ses enfants (s’il en avait), ou encore à aucun des deux (voir chapitre 6).

Lors de la passation à Santa Cruz, la supervision des enquêteurs exigeait de pouvoir contacter les répondants afin de procéder à des contrôles aléatoires. Pour cette raison, un certain nombre d’informations personnelles (adresse et numéro de téléphone essentiellement) ont été demandées aux enquêtés et indiquées sur les questionnaires. Une fois la base de données construite, ces informations ont été supprimées afin de garantir l’anonymat.

Comme cela a déjà été précisé, le déroulement des questions – au sein du questionnaire – a été inversé pour les deux enquêtes passées à Mumbai. En effet, en Inde il est plus courant de répondre à des questions fermées du type des questions complémentaires. Les placer en premier lieu permettait dès lors au répondant de prendre confiance avant d’arriver aux trois volets principaux (qui eux étaient dans l’ordre habituel). Le questionnaire ainsi constitué a d’abord été traduit vers l’anglais puis vers le hindi et le marathi (langue de l’état du Maharastra), en prenant garde à ne pas modifier le sens des questions principales. Les différents langages et la traduction de concepts qui demandent une certaine finesse d’interprétation n’ont pas ← 165 | 166 → rendu cette tâche facile. Par la suite, une traduction des réponses a été effectuée vers l’anglais. A nouveau, le passage d’une langue à l’autre a impliqué le risque de perdre un certain nombre de nuances dans la réponse.

La communication avec les équipes de recherche (que ce soit les assistantes sociales en 2012 ou les enquêteurs en 2014) s’est également révélée difficile à cause de la langue. En ce qui concerne les choix des intervieweurs, il a fallu s’en remettre à un intermédiaire, soit le CSSC pour l’enquête de 2012 et le collaborateur pour l’étude de 2014. Le recrutement occasionna aussi un certain nombre de complications. Le choix est apparu plutôt simple à Bandra East où les assistantes sociales, de par leur propre origine sociale, étaient les meilleures enquêtrices souhaitables pour un tel environnement. Seule la quantité d’assistantes que nous voulions engager fut soumise à réflexion, et a dépendu de la rapidité avec laquelle nous souhaitions faire avancer la récolte des questionnaires. A Santa Cruz, la décision sur le nombre d’enquêteurs et l’évaluation de ceux-ci s’est révélée plus ardue. Trouver des enquêteurs et les former ne fut pas aisé et un encadrement plus strict a été nécessaire. Néanmoins, au final un seul d’entre eux dut être exclu de la récolte après avoir rendu des questionnaires mal remplis.

Des contacts réguliers avec l’équipe de recherche ont eu lieu, afin de permettre le suivi du nombre de questionnaires rentrés et de vérifier les comptes. Pour l’équipe de 2014, cela permettait des paiements réduits mais réguliers. Les difficultés majeures ont concerné l’échantillon. Dans les bidonvilles, il fut plus compliqué de trouver des hommes car les entretiens avaient lieu durant la journée, alors que la plupart d’entre eux étaient au travail. De plus, toutes nos enquêtrices étaient des femmes, pour qui parler à des hommes hors la présence de leur propre mari n’est pas une situation sociale acceptable. Par ailleurs, trouver des personnes âgées – en particulier des femmes – s’est révélé difficile en raison de la structure démographique de la population et d’une crainte plus grande d’ouvrir sa porte à des inconnus. Ceci explique la faiblesse du nombre de femmes âgées interrogées en 2014. Pour résoudre ce problème et maintenir une répartition égale des individus entre les groupes d’âge, il a été finalement décidé d’élargir la dernière classe d’âge de plus et moins deux années. Les plus âgés interrogés en 2014 avaient donc entre 78 et 86 ans26. Cette difficulté fut moins lourde en 2012, précisément grâce au fait que notre ← 166 | 167 → équipe d’enquêteurs était exclusivement composée de femmes et que la confiance était déjà établie avec les interviewés par le biais de l’ONG.

3.3.5  Les répondantes et les répondants mumbaikars

Au cours de ces deux terrains d’enquête, 1255 individus entrant dans les critères d’âge et de sexe ont été interrogés (cf. tableau 3.1). Le minimum de 50 femmes et hommes par classe d’âge et par quartier a été atteint, à l’exception des femmes de 80–84 ans à Santa Cruz comme cela a déjà été indiqué. Ces groupes d’âge circonscrivent des cohortes, dont la plus ancienne (personnes de 80–84 ans interrogées dans la première enquête) est venue au monde entre 1928 et 1932, et la plus récente (personnes de 20–24 ans interrogées dans la seconde enquête) dans la première moitié des années nonante.

Les caractéristiques de l’échantillon final se trouvent exposées dans le tableau 3.2. L’état civil des répondants révèle ce que les chiffres à l’échelle de la population laissaient prévoir (Véron, 2006): passé l’âge de 25 ans, une large majorité des gens sont mariés. Néanmoins, dans le quartier pauvre, le veuvage est une réalité dès la trentaine. La perte du conjoint n’affecte que plus tard, vers la soixantaine, les individus vivant à Santa Cruz. De la même manière, les répondants ont presque tous des enfants dès la trentaine, voire plus tôt, en particulier parmi les habitants des slums.

Tableau 3.1: effectifs de 2012 et 2014, selon la classe d’âge et le sexe27

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Les répondants sont en majorité de confession hindoue (entre 43 et 87% en fonction des âges et des lieux de résidence), avec un pourcentage élevé de musulmans parmi les résidents de Bandra. Ceci corrobore le phénomène de discrimination socioéconomique subi par les musulmans en Inde. Une autre forme de discrimination apparaît nettement dans notre échantillon, il s’agit de l’accès aux études. De manière évidente, les individus âgés ont peu eu de moyens pour poursuivre leur scolarité, voire la débuter. Cette situation est sans surprise particulièrement évidente en ce qui concerne les individus vivant dans les bidonvilles. Inversement, suivre une formation, parfois de niveau tertiaire, est bien plus accessible aux jeunes générations, avant tout parmi les classes moyennes.

La variable «activité» dévoile un clivage de genre peu surprenant : une large part (95% dans chacun des terrains d’enquête) des individus se déclarant «au foyer» sont des femmes. A la différence des pays occidentaux, ceci ne signifie pas qu’elles se cantonnent au travail domestique, il arrive qu’elles aient un petit revenu d’appoint pour aider le ménage (cf. chapitre 1). Notons la progression avec l’avancée en âge du pourcentage de personnes se disant dans une situation professionnelle autre qu’étudiant, actif ou sans emploi. Parmi les sexagénaires et les octogénaires, il s’agit des répondants trop âgés pour conserver leur ancien emploi : soit ils se déclarent «à la retraite», soit ils précisent leur nouveau moyen de gagner un salaire (mendicité, emplois au jour le jour, soutien dans la boutique des enfants, etc.). La santé auto-évaluée permet de constater une perception plutôt positive de sa propre situation, qui se dégrade pour les derniers groupes d’âge, avec toutefois peu d’individus estimant leur santé comme mauvaise ou très mauvaise. ← 168 | 169 →

Tableau 3.2: caractéristiques de l’échantillon selon les groupes d’âge et le lieu de résidence

BandraSanta Cruz
classes d’âge20–2435–3950–5465–6980–8420–2435–3950–5465–6980–84
n14014511812110912613713813685
Age moyen22.937.251.96780.822.136.951.966.479.7
(écart-type)(1.7)(2)(2.1)(1.9)(2.4)(1.9)(1.7)(1.7)(2.2)(2.9)
Sexe (% de femmes)
55615052545053525139
Etat civil (%)
Célibataire532---754524
Marié(e)46928661422494888075
Divorcé(e) 11---1----
Veuf, veuve-5143958-271821
Religion (%)
Hindou52615468436678787387
Musulman3735382554262016158
Autre28114873826125
A au moins un enfant (%)
35949999991291969694
Habite seul (%)
-236252764
Niveau d’éducation atteint ou en cours (%)
Sans212203054024612
Primaire1630444641110223733
Secondaire3236311441735403533
Tertiaire502251018253342222
Activité (%)
En études231---50-1--
Actif/ve294841126275341173
Au foyer2937433841361841494628
Sans emploi8510103354355
Autre3033113725-263264
Santé auto-évaluée (%)
Très bonne25662145531082
Bonne63696222223923535152
Moyenne10243060591621343638
(Très) Mauvaise212161803358

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Figure 3.6: la répartition (%) par âge, sexe, niveau d’éducation et religion des répondants interrogés à Santa Cruz

3.4  Transformer les données pour les analyser

La récolte des questionnaires (et leur traduction) n’a été que la première étape de la préparation des données en vue de leur analyse. En second lieu, les réponses aux différents volets, traduites en anglais, ainsi que les données complémentaires, ont été retranscrites sur des fichiers informatiques Excel. Puis, nous avons procédé à l’élaboration des bases de données et à la construction des variables descriptives sociodémographiques nécessaires aux analyses. Finalement, un long processus de codification des trois volets de l’enquête, sur le modèle des typologies utilisées dans ← 170 | 171 → le programme CEVI, a permis l’opérationnalisation des réponses et leur traitement de manière quantitative.

3.4.1  Bases de données et variables sociodémographiques

Lors du terrain passé à Bandra, la saisie et la traduction ont été entièrement exécutées par des personnes recrutées par le CSSC et rémunérées à cet effet. Pour le terrain de Santa Cruz, je me suis moi-même chargée de l’essentiel de la saisie (les questionnaires ayant été auparavant traduits en anglais à même le papier). Par ailleurs, je suis repassée sur l’ensemble des questionnaires pour vérifier l’exactitude des retranscriptions. Il m’était impossible de reprendre la traduction ; en revanche, un certain nombre de détails ont pu être contrôlés, complétés voire corrigés. Les numéros (dates et âges), certains mots récurrents, les lieux ainsi que les oublis de traduction étaient à ma portée.

Une fois les fichiers Excel complétés, ils ont été transférés sur SPSS pour leur nettoyage et l’opérationnalisation des variables. Une base spécifique aux questions complémentaires, sociodémographiques, a été constituée, ainsi qu’une base par volet, pour chacune des enquêtes. Ensuite, il a été aisé de les fusionner au fur et à mesure des besoins analytiques. A ce stade, seules des bases «individu» ont été constituées : il s’agit de fichiers où chaque ligne représente un répondant.

Le nettoyage des données (c’est-à-dire le contrôle et l’homogénéisation des variables sociodémographiques et des questions ouvertes entre les deux enquêtes) a représenté l’étape suivante. Une fois les bases portant sur les différents volets du questionnaire rigoureusement similaires, il a été possible de constituer de nouveaux fichiers SPSS, cette fois restructurés selon la logique d’un événement par ligne (soit des bases «changement», comprenant quatre fois plus de lignes que les bases individus). Ce second format offre l’opportunité de se focaliser sur les réponses données par les personnes, il a notamment permis d’effectuer des analyses de régression.

Les variables sociodémographiques

Cinq variables sociodémographiques et socioéconomiques ont été utilisées pour spécifier les caractéristiques individuelles des répondants. La première tient compte du lieu de résidence, soit du quartier où s’est déroulé le terrain (Bandra ou Santa Cruz). Les deux variables suivantes ← 171 | 172 → sont directement liées aux critères d’échantillonnage : le groupe d’âge et le sexe. Pour ces trois premières variables, indispensables à la construction de nos échantillons, aucune valeur manquante n’est à déplorer.

Un quatrième indicateur a été constitué d’après le niveau d’éducation, séparé en quatre degrés : illettré, école primaire, secondaire et supérieure (ce dernier groupe comprenant université et secondaire supérieur), afin d’obtenir des catégories plus ou moins égales en quantité d’individus (cf. tableau 3.2)31. Une seule valeur manquante apparaît, à Bandra. Finalement, la santé auto-évaluée a aussi été retenue comme variable explicative et ne contient que 11 valeurs manquantes (à Bandra également). Elle a été subdivisée en quatre niveaux : très bonne, bonne, moyenne et mauvaise (cette dernière catégorie incluant les personnes se déclarant en très mauvaise santé) (cf. tableau 3.2).

Les autres variables descriptives (religion, cohabitation, avoir des enfants, état civil, activité) présentent trop de déséquilibres (entre l’un et l’autre des items, ou entre l’une et l’autre des classes d’âge); elles n’ont pas été conservées dans les analyses (à une exception près, la variable religion, que nous avons utilisé une fois, voir chapitre 8). De plus, la variable d’activité est soumise à interprétation: au vu du contexte de forte informalité du marché du travail, le fait d’être en étude, sans emploi, au foyer ou à la retraite ne signifie pas pour autant que la personne ne travaille pas; il aurait donc été délicat de séparer ces catégories de personnes.

La caste: une variable impossible

En outre, au regard de la présentation du contexte indien faite dans le chapitre premier, l’absence de l’utilisation de la caste comme indicateur de situation sociale ne peut que surprendre. Il est clair que les castes jouent toujours un rôle majeur dans la société indienne : en tenir compte dans nos analyses semble de prime abord évident. Néanmoins, plusieurs explications justifient que ce ne soit pas le cas dans ce travail.

Tout d’abord, bien que chaque Indienne et chaque Indien de confession hindoue naisse dans une caste (ou comme Dalit) et soit capable de reconnaître d’un regard la position d’autrui, l’interdiction de discrimination sur la base des castes – inscrite dans la Constitution indienne depuis ← 172 | 173 → 1949 – crée un environnement pesant lorsqu’il s’agit de demander à quelqu’un sa caste dans le cadre d’une enquête. Ce qui explique que nous ayons choisi de ne pas réclamer cette information aux répondants de Santa Cruz, afin de ne pas susciter de tension, ou d’inconfort, pour les enquêtés et les enquêteurs ; qui plus est, le rapport de force inhérent à la relation interviewé-intervieweur s’en serait trouvé affecté, probablement maximisé (voir ci-dessous pour une discussion plus approfondie de ce point).

Sans doute, une certaine dose de prudence (possiblement exagérée) s’est-elle aussi imposée à nous, chercheurs occidentaux s’immisçant dans un monde dont nous étions en partie ignorants, pour ne pas y transgresser des règles que nous ne saurions évaluer ou que nous n’aurions pas prévues, provoquant des conséquences que nous ne saurions maîtriser.

Par ailleurs, d’après les informations fournies par le CSSC, nous savions que les habitants de Bandra sont très généralement Dalits. Si l’on ajoute à cette catégorie les musulmans résidant dans les bidonvilles, dont les conditions de vie et d’exclusion sont proches, une très large majorité de notre échantillon interrogé dans les slums est Intouchable. L’information se recoupe donc avec le lieu de résidence. Face à ces arguments, nous avons préféré nous contenter de cette dernière variable comme indicateur socioéconomique, en reconnaissant toutes les limites de ce choix.

3.4.2  Interpréter le subjectif pour le rendre quantifiable : typologies et codifications des trois questions ouvertes

Le travail le plus long fut celui du codage des trois volets de l’enquête selon deux critères de classification. La première de ces typologies concerne les changements personnels (volet I et II) et la seconde les changements sociohistoriques (volet III). Elles sont présentées ci-dessous.

Tout au long de ce livre, nous utilisons en outre plusieurs autres typologies, reposant sur des concepts différents : les capitaux ou ressources à disposition (chapitre 4), l’agency et l’individualisation présentes dans les souvenirs (chapitre 9), le degré de bifurcation compris dans ces mentions (chapitre 9), la connotation positive ou négative des réponses (chapitre 9). Ces grilles de lecture sont explicitées dans les chapitres concernés. Finalement, lorsque cela s’avère nécessaire, nous élaborons aussi une codification des raisons avancées par les répondants pour expliquer les choix ← 173 | 174 → des événements cités (volet II et III). Les divers critères utilisés seront expliqués dans les sections y relatives.

Les changements personnels

La classification des événements personnels, divisée en ensembles généraux et en catégories plus fines, est commune aux enquêtes CEVI (Cavalli et al., 2006; Lalive d’Epinay & Cavalli, 2007) et s’inspire de celle développée par Reese et Smyer (1983).

Partant d’une division des changements selon leur origine (biologique, socioculturelle, physique-environnementale ou psychologique), Reese et Smyer (1983) croisent ces quatre catégories avec les principales trajectoires de la vie concernées par les événements (famille, éducation, profession,…) afin d’obtenir une grille de codification précise. Dans notre cas, la typologie est basée sur 12 «domaines»: famille, amitié, décès, santé, développement personnel (self), éducation, profession, mobilité, voyages, activités (participation sociale, religieuse, etc.), économie, environnement (événement extérieur affectant l’existence, comme une inondation).

A un second niveau (les «types»), une subdivision de ces domaines est faite en fonction d’événements plus précis. Par exemple, le domaine famille comprend les types : naissance des enfants, mariage, mise en couple, séparation, autre. Ces sous-catégorisations représentent au total une cinquantaine de changements différents, plus ou moins nombreux suivant les domaines.

Dernière opération, les dates des événements (que les enquêteurs avaient dû demander aux répondants et inscrire sur le questionnaire) ont été vérifiées grâce à l’âge du souvenir (également indiqué par l’interviewé). Nous avons en plus procédé à une codification de l’identité de la personne concernée par ce changement : le répondant, son conjoint, un parent (beau), un enfant (beau), un frère ou une sœur (beau), un grand-parent, un petit-enfant, un autre proche, la famille sans précision, un ami ou une connaissance. Le lieu de survenue de l’événement a aussi été retranscrit selon ce que l’enquêteur avait écrit sur le questionnaire.

Les changements sociohistoriques

Sur le même modèle que les événements personnels (soit sur deux niveaux, domaines et types), les changements sociohistoriques ont été codifiés selon une typologie commune à l’enquête CEVI. Une première partie de cette grille d’analyse considère les changements internationaux (Seconde ← 174 | 175 → Guerre mondiale, 11 Septembre 2001, crises économiques, …) mentionnés dans tous les pays, alors qu’une seconde partie est spécifique à chaque lieu d’enquête.

En ce qui concerne l’Inde, nous avons constitué 6 domaines principaux pour répartir les changements sociohistoriques nationaux: conflits et guerres impliquant l’Inde (comprenant des types tels que la Partition de 1947, les guerres indo-pakistanaises, la question du Cachemire); la politique indienne (les diverses élection, l’assassinat d’Indira Gandhi,…); les affrontements religieux; les attentats; les événements relatifs à Mumbai (effondrement d’un immeuble, conflits dans les bidonvilles, etc.); les événements relatifs à l’Inde (les violences contre les femmes par exemple).

Dernier élément, nous avons procédé à l’élaboration d’une variable indiquant la date de survenue des changements sociohistorique. Lorsque l’événement concerné n’a eu lieu qu’en un moment ponctuel de l’histoire, la codification fut aisée. Lorsqu’au contraire il s’est étendu dans le temps (comme une guerre), nous avons opté pour conserver la date moyenne (par exemple, la Seconde Guerre mondiale a pour date de survenue 1942). L’utilité de cette date fixe est de permettre le lien avec l’âge de l’individu au moment où ce dernier vivait le changement. Enfin, le lieu d’occurrence de l’événement a également été codé, selon son continent d’appartenance.

Bien que ces diverses codifications reposent sur des typologies existant au préalable, elles ont malgré tout impliqué une démarche inductive, en fonction surtout de la quantité de mentions faites. Ainsi, un domaine largement évoqué a justifié une subdivision plus fine en nombre de types.

***

La section qui suit se propose d’offrir un questionnement critique sur la capacité de l’étude à identifier les événements et changements vécus les plus importants, selon les individus. Le nombre moyen de réponses aux trois questions ouvertes rejoint-il ce qui a pu être établit à d’autres occasion (Laborde et al., 2012; Lelièvre & Robette, 2015)? Outre ce constat statistique, peut-on distinguer un effet du quartier, du genre, de l’âge ou du niveau d’éducation sur le nombre de réponses ? Quelques analyses permettront de soutenir la réflexion.

Par ailleurs, dans une seconde partie, une considération plus théorique offrira le loisir de soulever divers questionnements à propos de la méthode employée. Pour part, des réponses à ces observations seront amenées à la fin de ce livre, dans les conclusions générales, en se basant sur les résultats empiriques. ← 175 | 176 →

3.5  Regards critiques sur l’enquête

3.5.1  Evaluation des données

A l’issue de ces deux enquêtes, l’exercice apparu avoir fonctionné. En effet, entre 87 et 98% des individus ont répondu aux deux questions portant sur l’entièreté de la vie (volet II et III). Le premier volet, qui concernait uniquement la dernière année de vie, n’a pas été rempli par tous les individus (mais tout de même 56% de l’échantillon de 2012 et 61% de l’échantillon de 2014), sans surprise puisque le laps de temps durant lequel un événement pouvait survenir était réduit. Concernant le nombre moyen d’événements cités (parmi les personnes en ayant mentionné au moins un), il se situe au-dessous de deux [volet I = 1.64 (écart-type : 0.825) ; volet II = 1.94 (écart-type : 0.932) ; volet III = 1.80 (écart-type : 0.815)].

Des variations sont observables principalement entre les deux enquêtes et selon l’âge (ou le niveau d’éducation, ces deux variables étant fortement corrélées dans nos échantillons), mais relativement peu selon le sexe de l’enquêté (cf. tableau 3.3). Les réponses fournies lors de la première passation dans les bidonvilles étant plus nombreuses, cela laisse supposer qu’avoir demandé à une organisation déjà implantée dans la zone, le CSSC, de se charger des entretiens a encouragé les participants dans la mention des événements.

La fluctuation qui se remarque entre les groupes d’âge est un peu plus délicate à interpréter. En effet, la première question sur les changements récents a stimulé davantage de réponses parmi les jeunes habitants des bidonvilles, mais pas de la part de leurs homologues à Santa Cruz. Or, nous l’avons évoqué, de nombreuses études ont démontré que l’entrée dans l’âge adulte était un moment où beaucoup de transitions avaient lieu (Cavalli et al., 2013). Une explication à ce phénomène peut être liée à la position dans le parcours de vie, distincte de l’âge chronologique : comme nous le verrons dans plusieurs chapitres, les jeunes de niveau socioéconomique inférieur (vivant dans les bidonvilles) connaissent une entrée dans l’âge adulte légèrement plus précoce que leurs homologues issus des classes moyennes, et ont déjà vécu certaines transitions que les seconds n’ont pas encore connues. Dans les questions où les interviewés pouvaient se fonder sur toute leur existence (volets II et III), les plus jeunes ← 176 | 177 → ont généralement moins répondu que les autres. Ceci donne à penser que le nombre d’événements que l’on cite est tout de même dépendant du nombre d’années que l’on a vécu (une longue vie offrant plus d’opportunités de moments marquants).

Dans l’enquête Biographies et entourage (Bonvalet et Lelièvre, 2012), une question subjective a été posée, ressemblant fortement à celles utilisées dans notre propre questionnaire: «Y a-t-il des événements personnels ou historiques qui ont marqué votre vie?». Les réponses données montrent qu’en moyenne trois événements marquants ont été cités par personne, davantage donc que ce que nous constatons dans notre enquête indienne (Laborde et al., 2012; Lelièvre & Robette, 2015). Toutefois, la question évoquée dans Biographies et entourage ne différencie pas la mémoire personnelle et la mémoire historique, ce qui peut largement expliquer l’écart observé. En effet, nos trois questions additionnées montrent une moyenne de 4.5 événements cités par personne. Cette valeur, supérieure à celle de l’enquête française, soutient l’intérêt de dissocier les questions en les ciblant de manière plus spécifique.

Tableau 3.3: nombre moyen de changements cités parmi les individus ayant cité au moins un événement, selon les trois questions de l’enquête

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Par ailleurs, l’articulation entre les questions portant sur le domaine du micro (histoire personnelle, volet II) et du macro (histoire globale, volet III) permet, dans notre étude, de creuser à la fois les événements marquants des trajectoires personnelles, en lien avec la toile historique de fond qui a marqué les années de vie des répondants (Elder, 1999 [1974]; Mills, 1997 [1959]). Cela donne également accès à une clé d’interprétation du fonctionnement mémoriel de groupes d’individus définis par leur âge (donc leur cohorte de naissance), mais aussi leur genre et leur niveau de vie. Enfin, la perspective subjective qui sous-tend chacun des volets du questionnaire donne lieu à une vaste liberté d’interprétation par les individus de ce qui constitue un événement important, offrant un complément utile à ← 178 | 179 → l’usuel aspect objectif majoritairement présent dans les recherches en Inde à l’heure actuelle.

3.5.2  Parler de sa vie : l’enquête comme outil et comme filtre du discours

Au cours de ce chapitre, les contraintes liées à la réalisation des enquêtes, aux particularités de la population étudiée et du contexte culturel dans lequel elle évolue, à notre dessin d’étude et à la composition de nos équipes d’enquêteurs ont été soulignées. Accepter cette situation et en tirer parti (dit autrement, reconnaître et jouer avec la subjectivité du chercheur, de l’enquêteur et du répondant) est fondamental (de Sardan, 2000). Demander à un individu de parler de sa vie ou de tout objet social est un moyen fantastique d’obtenir une connaissance de la réalité, mais signifie conjointement apposer un filtre sur les informations perçues. La réflexion qui suit a pour objectif de mettre en évidence quelques dimensions importantes pouvant influencer les réponses des enquêtés.

L’utilité d’une méthode mixte : l’apport du qualitatif au savoir quantitatif…et vice-versa

Nous l’avons dit, enquêter la subjectivité des parcours de vie est habituellement envisagé au travers d’une méthode d’étude qualitative, et plus rarement quantitative. Le format de notre questionnaire nous a toutefois permis de ne pas opter pour l’une ou l’autre de ces options méthodologiques.

Ce choix s’explique par deux considérations fondamentales : la prépondérance de recherches portant sur les parcours de vie occidentaux et la nécessité de dépasser les interprétations préconçues des événements de la vie tels qu’ils sont étudiés dans l’espace atlantique. Le premier argument souligne la méconnaissance du déroulement des trajectoires hors du monde dit le plus développé économiquement (Dannefer, 2004). Pour les atteindre, le quantitatif s’est révélé adéquat en fondant une première analyse générale des événements ayant un impact sur les vies. Relevons que les questions posées dans le cadre du projet CEVI sont ouvertes, afin de laisser autant que possible la liberté aux répondants d’évoquer les changements qu’ils considèrent importants. Ainsi, au lieu de se saisir du souvenir d’un événement prédéfini comme marquant et de procéder à l’étude de sa construction et de ses implications, la recherche repose sur l’évaluation ← 179 | 180 → par les individus eux-mêmes des différents points d’inflexion de leur biographie prise dans sa totalité.

Malgré cette liberté d’élection des changements évoqués, tenir compte de la subjectivité appelle à dépasser les résultats chiffrés pour aller creuser les éléments qualitatifs des réponses. Le second argument repose donc sur le besoin de révéler les dimensions supplémentaires présentes dans les événements mentionnés par des individus se situant dans une culture et une société encore peu étudiée sous l’angle du parcours de vie, pour mieux en approcher la portée. En cela, le questionnaire CEVI permet, au travers de quelques phrases, de mettre en avant la parole individuelle.

Néanmoins, CEVI demeure un outil simple, dont les possibilités analytiques qualitatives (et quantitatives) sont limitées. Qui plus est, dans notre cas, la double traduction effectuée, d’une part dans la retranscription écrite de l’entretien en face-à-face par les enquêteurs ; d’autre part dans la traduction effective du marathi ou du hindi vers l’anglais, rend ce matériau impropre à l’analyse textuelle. De même, des analyses statistiques poussées des données quantitatives sont parfois impossibles au vu de la taille de l’échantillon et de sa non-représentativité. Enfin, s’ajoutent à ces limites celles imposées par le contexte de passation de l’enquête.

De la position intervieweur-interviewé dans la relation d’enquête

Les méthodes qualitatives, tout comme celles d’obédience quantitative, parce qu’elles sont le produit d’une rencontre entre deux ou plusieurs individus, se fondent sur des relations sociales situées au sein d’une structure plus large, dont on ne peut ignorer les effets au moment de l’échange (Bourdieu, 1998a). Quelle que soit sa forme (du questionnaire dit fermé à l’entretien ouvert), un entretien est une interaction entre l’enquêteur, le répondant et l’objet de l’étude (Kaufmann, 2011; Masson & Haas, 2010; Moscovici & Buschini, 2003). Il est important de s’intéresser à la dynamique entre ces trois pôles, notamment entre l’intervieweur et l’interviewé puisque chacun d’eux possède des caractéristiques, définissant des positions et des rôles particuliers (Bourdieu, 1998a; Masson & Haas, 2010). La subjectivité (soit la capacité de s’exprimer comme sujet) est alors soumise aux rapports de force sociaux ambients (Amossy, 2010).

Par ailleurs, il est crucial de tenir compte de la représentation que se fait l’enquêté de la situation d’enquête et de la relation particulière qu’elle introduit, afin de percevoir les contraintes en jeu au moment de la réponse (Amossy, 2010; Bourdieu, 1998a). L’entretien n’est pas une ← 180 | 181 → simple discussion et n’a rien de neutre, même si ce constat ne doit pas condamner le processus. En effet, des apports bénéfiques comme négatifs se remarquent. D’un côté, il permet un échange différent entre l’enquêteur et l’enquêté, plus égalitaire (par exemple lorsque le répondant perçoit qu’il dispose d’un espace d’écoute et de la prise en compte de son avis), et de l’autre il modifie leur relation et par-là la nature de l’information produite (Blanchet & Gotman, 2010).

Au sein de cette relation, peuvent émerger de la part des répondants des divergences d’interprétation des questions posées, ou des résistances face aux consignes imposées. L’enquêteur a pour objectif de mettre en valeur la parole du répondant (Amossy, 2010); de son côté, ce dernier communique sa façon de percevoir la réalité, selon ce qui lui semble avoir compris de la demande et ce qui lui paraît pertinent comme message à donner. Dans d’autres circonstances, face à un autre enquêteur, il est possible que ce message varie, sans pour autant que cela implique machiavélisme ou transformation de la vérité. C’est le lien social avec l’enquêteur qui tend à mettre en avant tel ou tel aspect du problème, encourage à employer telle ou telle expression, tel ou tel mots (Moscovici, 1996 [1969]). Ainsi, les réponses à notre enquête se doivent d’être comprises en tenant compte de l’interaction dans laquelle elles ont été formulées, que ce soit dans leur contenu ou dans leur forme.

La parole et la langue dans le discours

Issus des rapports de force entre les individus, outre leur fonction de communication, les échanges linguistiques sont aussi des rapports de pouvoir symboliques32 (Bourdieu, 1982). «[D]es pressions multiples s’exercent sur les catégories dominées, leur imposant un vocabulaire qui ne correspond pas à leur expérience, ne leur donnant pas les clés de l’accès au pouvoir des décisions centrales, même multipliant sous une forme apparemment neutre ou même favorable les signes de dépendance.» (Touraine, 2003, p. 132). L’intervention sociologique doit tenir compte de ces contraintes, ← 181 | 182 → ne pas donner à l’acteur une liberté totale de choix et d’action qui serait factice, mais connaître les filtres imposés par la langue (Touraine, 2003).

Manier plus ou moins la parole incite à parler d’un sujet et à avoir la capacité à le faire, ou à choisir de ne pas en parler (Bourdieu, 1982). Il s’agit de tenir compte de la dénomination des faits sociaux, de l’impact des classes sur la compréhension et l’expression de ceux-ci, afin de saisir comment la pensée et la perception du monde se structurent. La langue est aussi une représentation, faite de présupposés, qui fonctionne comme un pouvoir. Le seul fait de montrer ou dire une chose est déjà une prise de position (critique ou complice) (Bourdieu, 1982).

Nous avons déjà souligné les implications des doubles traductions de notre étude, de l’oral enquêté à l’écrit enquêteur, du marathi ou du hindi à l’anglais. A quoi s’ajoute le passage au français dans ce livre, qui met en avant des citations apparemment «polies» et «lissées», alors qu’elles ont probablement été dites à l’origine dans une langue populaire. Comme cela a été indiqué ci-dessus, l’analyse textuelle n’est pas envisageable ; il s’agit tout de même de garder à l’esprit ces multiples travaux effectués sur nos données, qui pourraient conduire à penser que le discours de nos interviewés est plus artificiel et académique qu’il ne l’a sans doute été au moment de son énonciation. Il demeure que réaliser la présence et – peut-être même davantage – l’absence de certaines paroles, de certains mots, comporte un intérêt notoire.

***

De ces quelques réflexions théoriques, le terrain de Mumbai et ses spécificités ne ressortent guère ; nous pourrions comprendre que le lecteur s’interroge sur la raison d’être de la section qui précède. Ce sont en fait les chapitres empiriques qui feront ressortir les différentes dimensions évoquées ci-dessus. Leur confrontation à la théorie sera reprise dans les conclusions générales du livre.

Au-delà, nous avons d’emblée noté, au début de ce chapitre, que l’appréciation subjective par les individus de leur propre parcours de vie est une thématique qui a attiré les chercheurs en Occident depuis quelques décennies déjà. Dans les pays du Sud, elle reste peu courue, surtout lorsqu’on la compare aux études qui mettent en avant les informations démographiques, socioéconomiques ou sanitaires «factuelles». Pourtant, questionner la perception des trajectoires de vie et des changements sociétaux qui ont pu les affecter (les changements au niveau micro étant interdépendants de ceux du niveau macro) a fait sens lors des deux ← 182 | 183 → enquêtes réalisées à Mumbai, l’une dans un quartier de bidonvilles et l’autre dans un quartier de classe moyenne inférieure, pour les chercheurs comme pour les enquêtés.

Cette démarche, qui vise avant tout à placer les individus au centre de la réflexion, a certes dû être adaptée au contexte (parfois très vulnérable), un processus facilité par l’utilisation d’un questionnaire simple et court. Par ailleurs, avoir demandé aux répondants de sélectionner les événements marquants de l’année écoulée, de leur vie entière, puis de l’histoire vécue, ajoute à la subjectivité des réponses celle du choix électif de quelques changements parmi un large potentiel. Afin de comprendre ces choix, la méthode utilisée est mixte : l’analyse des éléments de réponse, aisément traitables quantitativement, se double de celle des raisons avancées par les répondants eux-mêmes, qui donnent une certaine profondeur qualitative aux résultats. Cette imbrication des matériaux d’enquête offre donc des possibilités de mettre en œuvre des méthodes mixtes d’analyses de données, selon la définition proposée par Mario Small (2011). En cela, elle correspond à la nécessité cruciale en sciences sociales de repenser les méthodologies, en cessant d’opposer quantitatif et qualitatif, afin de reconnaître que les fondements de l’interprétation sont multiples (Small, 2011). ← 183 | 184 →


1 Il est arrivé que dans l’un ou l’autre des pays, le questionnaire ait compté un ou deux volets supplémentaires, mais ce ne fut pas le cas en Inde.

2 Selon le pays, ces informations sociodémographiques ont été plus ou moins nombreuses, et des données économiques les ont complétées (c’était le cas lors du second terrain indien).

3 Les événements important survenus lors de la dernière année de vie, que le répondant a donc eu l’opportunité d’évoquer dans le précédent volet, pouvaient à choix être répétés ou être considérés comme déjà cités, ce qui offrait une place à un autre souvenir.

4 Outre le fait que le programme CEVI n’envisage pas un tel échantillon, la grande mobilité de la population des bidonvilles (rendant difficile la connaissance de sa structure), ainsi que les complexités d’accès aux personnes et de passation du questionnaire nous ont découragé d’entreprendre la réalisation d’un échantillon représentatif. Bien que certaines techniques aient sans doute permis d’envisager la représentativité, nous avons opté pour nous en tenir aux critères d’échantillonnage préconisés par l’étude CEVI.

5 Habitants des bidonvilles.

6 Supérieur ne signifie pas seulement plus avancée. En Inde, les classes primaires publiques sont divisées entre les apprentissages dans la langue de l’Etat et le hindi et les apprentissages en anglais, ces dernières étant plus difficilement accessibles aux familles avec peu de moyens ou pas de moyens du tout.

7 Pour plus d’informations sur les relocations, voir Felber et Schmid, 2014.

8 En 2006, le CSSC a effectué un vaste recensement de la population de Bandra East (près de 100’000 individus furent concernés). Des données sur les structures familiales, le revenu du ménage, le niveau d’éducation et le statut socioprofessionel des habitants ont ainsi été collectées. Parallèlement, chaque mois les assistantes sociales sont chargées de noter les pratiques contraceptives des femmes. Chacun des répondants à ces enquêtes possède un code unique, permettant de lier les informations socioéconomiques et les pratiques de planning familial. Un second recensement fut réalisé en 2009, toujours à Bandra East parmi les patients de WIN, portant sur près de 80’000 personnes. A cette occasion, des sur-échantillons furent sélectionnés pour répondre à quelques questions supplémentaires portant sur des domaines spécifiques (migration, travail,…).

9 Il s’agit du projet intitulé «CEVI. Changements et événements dans le cours de la vie», subside n° 100017_132047 / 1 dont le requérant responsable est Stefano Cavalli.

10 Alors stagiaire au Centre interfacultaire de gérontologie et d’études des vulnérabilités de l’Université de Genève, Anouk a été encadrée par Aude Martenot et Michel Oris. Pour plus d’informations sur ce terrain voir: Piraud, 2012.

11 646 personnes ont en fait été interrogées, mais 13 d’entre elles ne rentraient pas dans les classes d’âge prédéfinies ou avaient à peine remplis le questionnaire.

12 La zone s’étend de fait à deux quartiers voisins, mais nous avons préféré nous concentrer sur des cliniques de Bandra East pour trouver des participants.

13 Sont exclus de la durée des terrains: l’embauche et la formation des enquêteurs, la saisie et la traduction des réponses, le travail de codification des données.

14 De fait, 661 personnes ont répondu; 14 questionnaires ont été ôtés car hors classes d’âge; 25 mal remplis ont été écartés.

15 En effet, quelques questions ont été ajoutées au questionnaire de 2012; toutefois, les questions principales ont été dûment conservées identiques.

16 Soit environ 1.80 CHF.

17 Soit environ 156.00 CHF. Le taux de change de la roupie indienne étant fluctuant, ces chiffres ne correspondent plus exactement à l’heure de rédiger ce livre.

18 En effet, l’Inde pratique régulièrement des recensements de sa population, mais il s’agit de questions fermées et précises sur les modes de vie (âge au mariage, nombre d’enfants, années d’études, etc.).

19 Complied en anglais

20 D’autres personnes du ménages pouvaient être présents, et même être interrogés s’ils entraient dans les classes d’âge, mais il était préconisé d’éviter les passations en présence d’un tiers.

21 Pour les cas où les gens ne connaîtraient pas leur année de naissance. Si les résultats ne correspondaient pas, nous avons privilégié cette dernière.

22 De manière ternaire: pauvre / non pauvre / ne sait pas.

23 Était-ce une ville: grande / moyenne / petite / un village?

24 Selon une répartition en six niveaux, basée sur des situations allant de l’extrême pauvreté à une classe moyenne supérieure: < 3’700 INR ; 3’700 – 7’999 INR ; 8’000 – 14’999 INR ; 15’000 – 29’999 INR ; 30’000 – 49’999 INR ; >49’999 INR.

25 Les items choisis étaient: posséder un climatiseur; un ordinateur; avoir l’accès à internet; posséder des toilettes dites «indiennes»; des toilettes dites «anglaises»; un frigidaire; avoir la télévision ou la radio; posséder un téléphone portable; une voiture; une imprimante; un chauffage de type liquid petroleum gas (LPG); ou de type compress natural gas (CNG). Les deux types de toilettes étaient demandés comme un moyen pour savoir si la personne en possédait vraiment, peu importe leur forme, le risque étant qu’une question trop vague entraîne une réponse erronée.

26 Bien évidemment, ces âges élevés peuvent être soumis à questionnement, car connaître sa date de naissance exacte n’était pas une évidence dans l’Inde des années 1928–1934. Toutefois, les contrôles menés par le biais des réponses aux différents volets de l’enquête ont été concluants et ont semblé attesté de l’âge des individus (par exemple, en regardant quels changements sociohistoriques la personne avait vécu).

27 Une marge de plus ou moins deux ans a été acceptée dans les groupes d’âge (de quatre ans dans le cas des plus âgés) au moment de la récolte de données; toutefois, par souci de clarté, nous conservons dans ce texte l’étiquette des classes quinquennales.

28 Il s’agit surtout de chrétiens, de bouddhistes, de jaïns et de sikhs.

29 Dans chacune des enquêtes, 95% des individus s’étant déclaré “au foyer” sont des femmes.

30 Y compris les individus s’étant déclarés “à la retraite”.

31 L’école primaire en Inde s’étend de l’âge de 6 à 12 ans; l’école secondaire de 13 à 16 ans et le supérieur de 16 ans jusqu’à la fin des études universitaires. Le 12th standard est l’année de l’examen final décisif pour l’entrée à l’université, qui se trouve inclus dans cette dernière catégorie.

32 Des discours stylistiquement caractérisés, propres aux classes, entre des agents dotés des clés de compréhension: il s’agit en fait d’une facette du capital symbolique (ou culturel). La langue est alors à la fois une production de l’habitus et l’habitus linguistique (lorsqu’elle est uniquement pratique, avant la codification rigide) (Bourdieu, 1982). La langue standard apparaît avec l’Etat nation, propagé par le système éducatif. De son côté, le capital linguistique se transmet comme le capital culturel et dépend également du niveau d’éducation.