Show Less
Open access

Parcours de vie et mémoires de pauvres

Changements personnels et sociohistoriques dans les bidonvilles de Mumbai

Series:

Aude Martenot

Cette thèse s’inscrit dans la perspective du parcours de vie, sous l’angle du regard porté sur les changements personnels et sociohistoriques de l’existence, dans un contexte culturel précis, celui de l’Inde urbaine moderne. Au travers de la récolte de plus de 1250 interviews, réalisées à Mumbai en 2012 et 2014 parmi des adultes âgés de 20 à 86 ans, habitant·e·s de bidonvilles et d’immeubles de classe moyenne inférieure, le contenu et la temporalité des événements vécus considérés comme importants par les répondant·e·s sont analysés. Outre le souci évident d’observer les trajectoires et les moments marquants de la vie, selon le point de vue des personnes elles-mêmes, cette thèse cherche à dépasser l’a priori selon lequel les habitant·e·s des slums seraient vulnérables par évidence, afin de révéler des vulnérabilités insoupçonnées, présentes sous des formes diverses.

Show Summary Details
Open access

Chapitre 4. Temporalités et contenus des souvenirs personnels

← 184 | 185 →

Chapitre 4.  Temporalités et contenus des souvenirs personnels

“Greater attention must be paid to the “subjective”

sides of socialization experiences: how “actors”

understand the experiences they have. How they

make and remake, and assign and reassign,

meanings to experiences as they move through

life.”

(Settersten, 2002, p. 23)

Les trajectoires de vie ne sont pas de longs fleuves tranquilles, comme la théorie nous l’a montré (voir la section 2.3.3). Des phases de continuité sont interrompues par des changements, plus ou moins abrupts (Cavalli & Lalive d’Epinay, 2008; Levy, Ghisletta, Le Goff, Spini, & Widmer, 2005). Parallèlement, aux différents âges sont attribués par les normes sociales des rôles, qui participent à stratifier la société (Levy & Bühlmann, 2016), et des transitions spécifiques assurant le passage des uns aux autres. Le nombre et le contenu des événements qui composent ces transitions ne sont donc nécessairement pas les mêmes en fonction de la position de l’individu dans son existence (life stage) et, bien évidemment, de son sexe, certaines étapes connaissant une fréquence de changements plus élevée (Bidart, 2005; Cavalli & Lalive d’Epinay, 2008; Fiske & Chiriboga, 1990). La première partie de ce chapitre se penche sur cet aspect. Combien et quels changements marquent subjectivement les vies d’Indiennes et d’Indiens de différentes classes d’âge habitant à Mumbai ?

Bien sûr, la façon dont les groupes d’âge appréhendent les événements est également impactée par l’évolution historique influençant le développement des cohortes de naissance correspondantes (Settersten, 1999). Suivant ce principe, la seconde partie de ce chapitre se penche sur l’observation des grands tournants de la vie, qui offre une compréhension plus fine de l’articulation des trajectoires. Dans cette section, nous abandonnons le point de vue des diverses positions au sein du parcours de vie pour considérer l’entièreté de l’existence. Les âges auxquels les tournants ont lieu, ainsi que leur contenu, sont des sources précieuses d’informations sur la manière ← 185 | 186 → dont les vies se sont déroulées pour des femmes et des hommes vivant en cette aube du 21ème siècle dans une mégapole, en plein cœur de l’Inde.

Les transitions de la vie sont des moments où la vulnérabilité individuelle prend par essence appui (Levy et al., 2005; Oris et al., 2009). Ce sont des périodes où les capitaux à disposition des individus se modifient, et avec eux leur niveau de vie. Historiquement, trois moments de l’existence où la vulnérabilité des individus est particulièrement forte ont été répertoriés: lors de la prime enfance, au moment de la reproduction du couple (lorsque les enfants sont encore très jeunes) et dans les vieux jours (Rowntree, 1971 [1901])1. D’un point de vue subjectif, nous postulons que les changements évoqués par les individus sont des révélateurs des incertitudes et des obstacles qui ont marqué leur existence (Cavalli & Lalive d’Epinay, 2008). En termes de position d’âge ou d’un point de vue rétrospectif embrassant l’entier de la vie, nous nous penchons dans cette troisième partie de chapitre sur les moments (âges) et les formes (contenus) que peuvent prendre ces vulnérabilités.

4.1  Le nombre et la distribution des événements perçus comme marquants à différentes étapes du parcours de vie

Lorsqu’il a été demandé aux individus de lister les changements qu’ils jugent importants et qui sont survenus durant leur dernière année de vie, l’objectif était autant de connaître le contenu de ces événements que de ← 186 | 187 → comparer leur fréquence, pour des femmes et des hommes se situant à diverses positions de leur parcours de vie. Les recherches menées en Occident ont étayé le fait que les adultes et surtout les personnes âgées vivent moins de changements marquants que les jeunes entrant dans l’âge adulte (ayant entre 15 et 30 ans), essentiellement parce que ces années de jeunesse sont associées à des transitions sociodémographiques importantes, des bifurcations telles que la sortie des études, le début de la phase active de la vie, la mise en couple et la constitution de la famille (Bidart, 2010; Calves et al., 2006; Tichit & Lelièvre, 2006).

Ceci a aussi été constaté dans des recherches focalisant sur la perception subjective des changements vécus (Fiske & Chiriboga, 1990; Folkman et al., 1987), avec quelques nuances toutefois en ce qui concerne les retraités. Il arrive en effet que le nombre d’événements stagne après la sortie de la période active, alors que dans d’autres études il continue de chuter (Chiriboga, 1996; McLeod, 1996). Dans l’Inde urbaine moderne, la question de la retraite ne se pose pas pour grand monde. Par ailleurs, en fonction du sexe et du niveau socioéconomique, l’accès aux études n’est pas toujours envisageable. En ce sens, dans ce contexte si différent, la partie qui suit a pour objectif de questionner la densité de changements à des positions d’âge diverses, en tenant compte de l’environnement de résidence (soit de l’enquête) et du sexe des enquêtés.

Les questionnaires ont permis aux répondants d’évoquer librement ce qu’ils considéraient comme un changement au cours de l’année écoulée : ce point de vue subjectif laisse toute latitude à l’évocation d’événements imprévus par les chercheurs, permettant également de mentionner des faits qui ne concernent pas immédiatement la personne (ex.: «My eldest son got job in office» [femme de 40 ans, Bandra]). Néanmoins, nous partons du principe que si l’interviewé l’a évoqué, c’est que le changement affectant autrui a aussi une importante conséquence sur sa propre vie. C’est donc l’ensemble des changements récents mentionnés par nos enquêtés qui sont considérés, afin de déduire la densité événementielle dans les vies d’adulte en Inde.

4.1.1  Fréquence des changements selon la position dans le parcours de vie

Au total, 1231 changements récents ont été signalés (670 en 2012 et 553 en 2014). A Bandra comme à Santa Cruz, les interviewés sont près de deux ← 187 | 188 → tiers à évoquer un souvenir au moins au cours de la dernière année de vie (respectivement 57% et 61%) (voir le tableau 4.1). Dans les deux échantillons, les écarts entre les sexes et entre les classes d’âge sont modestes, évoluant entre 50% et 65% d’individus ayant cité au moins un événement.

Le nombre moyen de changements récents parmi les individus ayant rapporté au moins un événement se situe autour de 1.8 en 2012 et de 1.5 en 2014. L’explication de cet écart réside sans doute dans le mode de passation de chacune des enquêtes. Pour rappel, à Bandra les enquêtrices n’étaient pas directement rémunérées au questionnaire, alors que c’était le cas à Santa Cruz. Dans ce second terrain, la perspective de se voir refuser un questionnaire trop peu rempli a dû encourager les enquêteurs à trouver des individus ayant au moins un événement récent à raconter ; à l’inverse, les enquêtrices en 2012 ont davantage laissé les répondants s’exprimer quand ils avaient un changement à évoquer, voire plusieurs.

Tableau 4.1: le pourcentage d’individus n’ayant pas ou ayant cité au moins un changement récent, selon l’enquête, le sexe et l’âge

img16

Des analyses complémentaires ont confirmé le peu de divergences dans le nombre de changements récents répondus entre les deux terrains d’enquêtes. Une régression logistique (cf. tableau 4.2) a établi dans quelle mesure le fait de mentionner ou non au moins un événement au cours de la dernière année peut être mis en relation avec les caractéristiques sociodémographiques des répondants. Le lieu de vie (bidonville ou quartier de classe moyenne inférieure), le sexe, l’âge et le niveau d’éducation ont été un à un contrôlés, une fois l’effet des autres facteurs neutralisé, ← 188 | 189 → et aucune différence significative n’a été constatée (à l’exception des sexagénaires par rapport aux plus jeunes et des individus avec un niveau d’étude secondaire par rapport aux universitaires ; toutefois, ces résultats sont peu significatifs).

Contrairement aux observations faites en Occident, à Mumbai le nombre moyen d’événements rapportés ne varie guère entre les groupes d’âge. La différence majeure surgit lorsque les jeunes cohortes de chaque enquête sont comparées l’une avec l’autre. En effet, le groupe des 20–24 ans vivant en bidonvilles et ayant cité au moins un changement mentionne en moyenne 2 événements, contre 1.3 pour leurs homologues habitant à Santa Cruz. Au niveau des sexes, les femmes des bidonvilles ayant cité au moins un changement évoquent en moyenne davantage d’événements que les hommes (2 contre 1.8). Somme toute, les différences restent faibles : dans nos enquêtes, être à l’orée de la vie adulte ne semble pas signifier une période de vie plus turbulente, plus riche en moments marquants.

Cette absence de diversité dans la densité événementielle de nos échantillons ne reflète pas forcément une absence de stratification selon l’âge, car elle peut s’expliquer de diverses façons. En premier lieu, il est possible que les jeunes Indiennes et Indiens vivent moins d’événements entre 19 et 24 ans que ceux mentionnés par les jeunes Occidentaux, en raison de leur moindre accès à l’éducation et de la nécessité associée d’entrer plus précocement, avant 19 ans, sur le marché du travail. En deuxième lieu, les personnes d’âge mûr à Mumbai peuvent subir davantage de changements probants que dans des contextes plus favorisés, en lien avec les conditions de vie plus difficiles en termes sanitaires et de protection sociale.

Dans une étude méthodologiquement similaire à la nôtre mais passée à Genève en 2003, Cavalli et Lalive d’Epinay (2008) observent bel et bien une densité de changements plus élevée durant la jeunesse, mais pas de diminution du nombre d’événements rapportés entre 50 et 84 ans, laissant entrevoir une maturité et une vieillesse qui connaissent également leur lot d’agitation. Dans le contexte indien, nous l’avons dit, la retraite ne représente pas une étape universelle, loin s’en faut. Toutefois, ne pas avoir de changement important en référence à la sortie de la vie active (qui marquerait en particulier les individus positionnés entre 65 et 69 ans) ne semble pas un obstacle au fait de mentionner des événements dans la vieillesse, dénotant d’une certaine similarité avec les résultats suisses. ← 189 | 190 →

Tableau 4.2: rapports de cotes issus de modèles de régression logistique sur la variable «avoir mentionné au moins un changement récent»2

img17

Seuils de significativité : ° ≤ 0.1; * ≤ 0.05; ** ≤ 0.01; *** ≤ 0.001.

Fondamentalement, c’est moins la fréquence que le contenu des événements qui peut faire ressortir une stratification selon l’âge. A cet égard, un aspect intéressant est révélé par les tests de régression. Il concerne la perception de sa propre santé par l’interviewé, et plus précisément la propension à évoquer autant de changements lorsque l’on se considère en mauvaise santé qu’en très bonne. Etre mal en point provoque une perception discontinue de l’existence, hachée par des événements. Ceci suggère bien que la nature des changements varie entre les groupes plus que leur nombre. Avant de se pencher sur le contenu, la section suivante sort des positions dans le cours de la vie pour explorer une vision rétrospective longitudinale à travers laquelle les individus portent un regard global sur leur existence et y «disposent» les événements cruciaux de leur vie. ← 190 | 191 →

4.1.2  La temporalité des grands tournants de l’existence selon les habitants de Mumbai

Partant du principe qu’une transition dans la vie représente une source potentielle de vulnérabilité (Levy et al., 2005; Oris et al., 2009), déterminer à quels âges se situent les grands tournants de l’existence permet de situer des moments «typiquement» vulnérables, d’après la perception des acteurs eux-mêmes. La question de leur fréquence durant certaines phases de l’existence – elles-mêmes davantage propices au changement – se repose à nouveau, mais documentée différemment par le second volet de l’enquête.

4.1.2.1  La répartition des tournants selon les groupes d’âge

La figure 4.1 présente la répartition des grands tournants de l’existence selon l’âge des répondants au moment de leur survenue. Les classes d’âge déterminées au moment des enquêtes (respectivement en 2012 et 2014) ont été considérées séparément, afin d’observer les profils de chacune. En effet, nos données comportent un biais méthodologique important : la durée de vie des interviewés n’est pas la même (plus courte pour les jeunes, plus longue pour les aînés); ainsi, la concentration des tournants devra forcément être plus grande pour les 20–24 ans que pour les autres cohortes.

img18

Figure 4.1: la répartition des changements selon l’âge des répondants au moment de leur survenue (%)

← 191 | 192 →

La répartition des tournants ne présente pas de tendance très nette, même s’il semble qu’entre 15 et 30 ans une légère croissance du nombre de changements s’observe dans la plupart des groupes. Ce phénomène est particulièrement visible chez les plus jeunes et les plus âgés. Dans les autres groupes, un second pic survient plus tard et prend le pas sur cette première bosse. Il se situe autour de 30–34 ans pour les trentenaires, de 45–49 ans pour les quinquagénaires, de 60–64 ans pour les sexagénaires et – bien que faible – entre 75 et 79 ans pour les octogénaires. Autrement dit, quelques années seulement (entre 1 et 5 ans) avant la passation de l’enquête.

Nous avons évoqué dans l’introduction de ce chapitre les moments typiquement vulnérables de la vie qui ont été constatés empiriquement dans des familles pauvres des pays industrialisés au 19ème siècle par Rowntree (1971 [1901]). S’ils devaient se retrouver dans l’Inde urbaine, à Mumbai, ils auraient émergé et sur la figure 4.1 les courbes de nos groupes d’âge se seraient superposées. Au contraire, après un premier rebond (sauf pour les jeunes où il est plus marqué) chaque classe montre une remontée sur les années les plus récentes, les plus proches de la collecte de données (donc, chacune à un âge différent). Davantage que des moments de fragilité ou de turbulence inscrits dans la structure de l’existence, il semble que les souvenirs de nos répondants se répartissent selon la courbe classique de distribution des souvenirs au cours du développement (voir chapitre 3.1) (Conway, 1997; Holmes & Conway, 1999; Rubin, Wetzler, & Nebes, 1986). Ainsi, dans nos données se constatent une légère tendance au reminiscence bump et surtout un effet de récence plus net (cf. section 3.1.1).

4.1.2.2  Un faible pic de souvenirs durant l’adolescence et l’entrée à l’âge adulte

Pour mieux comprendre le reminiscence bump, plusieurs modèles de régression logistique ont été estimés sur la propension à «avoir cité au moins un tournant entre 15 et 30 ans», selon les caractéristiques sociodémographiques : lieu de vie, sexe, classe d’âge, niveau d’éducation et santé auto-évaluée (cf. tableau 4.3). La variable dépendante a été construite de manière binaire : 0 ne pas avoir cité de changement et 1 en avoir cité au moins un.

Les rapports de cotes présentés dans le tableau 4.3 montrent globalement un effet lié au lieu de vie, à l’âge et au niveau d’éducation. Etre âgé de 20 à 24 ans augmente très nettement le risque de citer un événement entre l’adolescence et le début de l’âge adulte, ce qui n’a rien de surprenant, eut égard au biais méthodologique déjà évoqué (voir 4.1.2.1). Alors que ← 192 | 193 → le sexe n’apparaît pas comme déterminant, être éduqué et résider dans un bidonville accroissent également significativement la propension à mentionner un tournant entre 15 et 30 ans.

Un effet intéressant se dégage en scrutant de manière plus approfondie ce lien entre l’éducation et le lieu de vie. A éducation égale, les résultats montrent que les résidents des bidonvilles ont 1.5 fois plus de risque de citer un tournant situé durant la phase d’entrée dans l’âge adulte. Les habitants de Bandra possédant un niveau socioéconomique et une capacité d’accès à l’enseignement moindres, la prise en compte de l’effet de l’éducation fait ressortir un risque notable de reminiscence bump, peu apparent jusque-là.

Tableau 4.3: rapports de cotes issus de modèles de régression logistique sur la variable «avoir mentionné au moins un tournant situé au cours de l’entrée dans l’âge adulte»

img19

Seuils de significativité : ° ≤ 0.1; * ≤ 0.05; ** ≤ 0.01; *** ≤ 0.001.

Les figures 4.2 et 4.3 exposent à nouveau la répartition des tournants selon l’âge des individus au moment de leur survenue, mais cette fois en séparant les deux lieux d’enquête, afin de mettre en lumière ces divergences liées au niveau socioéconomique des répondants. De manière générale, il ne ressort pas de grande divergence entre les deux figures. Toutefois, le ← 193 | 194 → premier pic de rappel (pouvant correspondre au reminiscence bump) se situe entre 10 et 24 ans à Bandra et entre 15 et 29 ans à Santa Cruz, et ce pour toutes les cohortes sauf la plus jeune. Emerge ainsi un décalage des souvenirs personnels en fonction du lieu de résidence, qui suggère la fin précoce de l’enfance, l’obligation de la quitter trop tôt, là où les conditions de vie sont les plus dures.

img20

Figure 4.2: les tournants de la vie (%) selon l’âge des répondants de Bandra au moment de leur survenue

img21

Figure 4.3: les tournants de la vie (%) selon l’âge des répondants de Santa Cruz au moment de leur survenue

← 194 | 195 →

Plus généralement, la présence d’un reminiscence bump se doit d’être nuancée. Comparativement aux constats d’autres études empiriques, conduites dans l’espace atlantique, les données indiennes ne montrent pas un pic de rappel très important (Conway, 1997; Holmes & Conway, 1999). En outre, il est envisageable que ce soit le contenu des tournants qui explique cette propension plus élevée de mentions. Par exemple, nous avons constaté qu’être éduqué est associé à une probabilité plus grande d’évoquer un événement majeur durant cette période. A rebours, il est aussi possible que d’avoir été à l’école, voire à l’université, signifie posséder des souvenirs liés à la formation, ce que les personnes peu scolarisées ne peuvent bien sûr pas avoir. En somme, c’est l’idée que les parcours de vie des individus avec les statuts socioéconomiques les plus bas posséderaient une densité mémorielle plus faible que les trajectoires ascendantes, jalonnées d’étapes importantes. La partie qui suit a précisément pour objectif d’observer quels types d’événements sont cités, afin de brosser un premier tableau – qui sera approfondi dans les chapitres 5, 6 et 7 – des divergences ou des ressemblances dans les contenus selon le lieu de vie, les groupes d’âge et le sexe.

4.2  La perception des événements de la vie

D’après la typologie par catégories de changement présentée en section 3.5.2, nous avons pu établir la distribution des événements les plus mentionnés par les individus. Tout d’abord, nous revenons sur les événements survenus au cours de la dernière année (volet I), afin d’avoir un regard transversal sur ce qui affecte l’existence d’habitants et d’habitantes de Mumbai adultes, en 2012 et en 2014, sur une temporalité courte. Ensuite, les tournants de la vie (volet II) sont à leur tour classifiés, afin de se rendre compte, d’un point de vue rétrospectif et longitudinal, de la façon dont les vies se déploient et s’articulent.

Au centre de la réflexion sur le contenu des changements dans la vie, l’hypothèse testée ici est qu’à chaque âge correspondent des événements particuliers (Cavalli et al., 2013; Cavalli & Lalive d’Epinay, 2008). En Inde comme ailleurs, les parcours de vie sont soumis à des attentes différentes selon les positions (Elder, 1998; Elder & George, 2016). ← 195 | 196 → Il est donc intéressant de se pencher sur les événements typiques de l’existence pour des adultes situés à divers moments de leur trajectoire de vie. Mais plus en particulier dans un contexte de pauvreté de masse, des événements révélateurs de vulnérabilité peuvent trancher avec les résultats observés en Occident ; ils seront mis en avant dans nos analyses.

4.2.1  Des changements spécifiques aux diverses positions d’âge

Le tableau 4.4 offre une vision liminaire du pourcentage d’événements apparus l’année précédant l’enquête et mentionnés par les individus, soit les réponses au volet I. L’addition des domaines en colonne (identifiés en gras) est égale à la totalité des mentions (100%).

Tableau 4.4 les domaines et les types de changements récents les plus mentionnés (%), selon l’âge et le lieu de résidence3

DomaineTotal20–2435–3950–5465–6980–84
TypeBA4SC5BASCBASCBASCBASCBASC
Famille

Mariage

Naissance
17

7

7
13

4

5
23

6

10
20

5

5
14

5

7
16

6

7
23

10

8
12

5

3
14

8

4
7

3

3
9

6

2
8

-

5
Décès442242267544
Santé

Maladie

Accident

Hospitalisation

Déclin graduel

Amélioration
41

18

2

7

6

4
39

11

3

4

11

4
12

4

-

2

1

3
16

3

2

2

3

6
33

17

1

4

3

2
24

4

5

2

2

4
41

16

3

4

6

8
32

11

1

2

6

5
58

29

3

11

7

3
56

17

6

8

17

3
80

29

2

15

18

6
74

18

3

9

35

3
Travail

Reprise/nouveau

Chômage

Promotion
13

7

3

2
11

4

1

3
23

12

6

1
17

10

1

3
15

9

2

3
22

7

2

8
15

5

2

5
4

2

1

-
7

4

2

-
8

1

2

4
-

-

-

-
3

3

-

-
Education

Début

Réussite
6

1

3
6

1

3
17

5

7
20

2

11
4

1

3
7

3

3
2

1

1
3

-

3
1

-

-
1

1

-
-

-

-
-

-

-
Economie68491210711761- ← 196 | 197 →
Mobilité332214412344
Développement

personnel
22741-24-2-1
Activités235123-9-2-3
Autres61159141241841023

La plupart des titres du tableau 4.4 sont explicites. Toutefois, nous avons opté pour ajouter quelques sous-domaines (des «types») afin de détailler les réponses contenues dans ces catégories. Parmi les domaines qui ne sont pas précisés, celui concernant l’«économie» regroupe des citations en lien avec l’inflation des prix, l’augmentation des dépenses du ménage ou des achats de biens. De son côté, la catégorie «mobilité» englobe les déplacements d’un lieu d’habitation à l’autre, généralement sur une distance plutôt courte : au sein du même Etat, voire d’un quartier à l’autre de la ville. Sous le terme générique de «développement personnel» se retrouvent les réponses ayant trait à une évolution comportementale, émotionnelle ou de la personnalité des individus (ex. : «My confidence decreased» [femme de 79 ans, Santa Cruz]) ou simplement à l’avancée en âge (ex. : «My son become 19 years old», [homme de 52 ans, Santa Cruz]). Enfin, les «activités» rassemblent les réponses évoquant le sport, la musique, la participation sociale, les activités extra-scolaires, etc.

Globalement, les deux terrains d’enquêtes présentent peu de divergences, les mêmes domaines de la vie affectent les individus. Seules les mentions «famille» et «santé» ressortent légèrement moindres à Santa Cruz qu’à Bandra. Nonobstant, dans un cas comme dans l’autre, c’est clairement la trajectoire de santé qui apparaît comme la source d’événements la plus citée (41% des mentions en 2012 et 39% en 2014). Qui plus est, le nombre de personnes évoquant la santé (qui n’est pas affiché dans le tableau 4.4, centré sur les changements) est de près d’un tiers pour Bandra (30%) et de plus d’un quart à Santa Cruz (26%), dénotant bien d’une vision des événements récents de la vie assez nettement centrée autour du domaine sanitaire. Au sein de ces mentions, ce sont les maladies que les personnes ont le plus souligné.

Cette présence de la santé est notable et distingue nos résultats de ceux observés dans des enquêtes similaires passées dans d’autres pays. En effet, c’est la famille, puis la profession et les déménagements qui ont été ← 197 | 198 → constatés comme les domaines les plus mentionnés par des Genevoises et Genevois interrogés en 2003 (Cavalli & Lalive d’Epinay, 2008). De manière similaire, une enquête effectuée en 2004 à Buenos Aires a montré que les trajectoires familiales et professionnelles étaient bien davantage citées que la santé (Gastrón & Lacasa, 2009). La santé constitue donc une dimension particulièrement prenante de la vie en milieu urbain en Inde. Ce résultat sera approfondi dans le chapitre 7.

Après la santé, la famille est le domaine le plus mentionné par les individus. Essentiellement, il s’agit de mariages et de naissances. L’évocation des décès a été placée dans une catégorie à part, mais de fait, ces disparitions concernent toutes des membres la famille et pourraient donc être ajoutées au domaine familial, portant de la sorte la fréquence des événements familiaux à 21% dans les slums et 17% à Santa Cruz. Entre les deux quartiers, ce sont toujours les habitants des bidonvilles qui évoquent davantage de changements familiaux.

Jusqu’ici, le contenu des changements les plus rapportés a trait à la sphère privée : famille et santé. Inversement, les domaines qui viennent ensuite font référence à la sphère publique. Il s’agit de la profession, de l’économie et de l’éducation. Ces trois dimensions peuvent être considérées comme appartenant à une même équation, qui décrit la situation socioéconomique des répondants. En effet, l’éducation mène aux opportunités professionnelles, et en cela revête une importance cruciale pour le parcours de vie. Bien sûr, il est vraisemblable que les jeunes soient tout particulièrement affectés par la formation, puisqu’une partie de ceux qui ont été interrogés sont toujours en étude aux âges considérés. Mais les autres cohortes peuvent également avoir des raisons majeures de mentionner ce domaine. Par exemple, la réussite des enfants, ou leur échec, auront des implications significatives pour leurs parents qui investissent en eux et sont ou seront dépendants de la solidarité intergénérationnelle dans leurs vieux jours. Cela étant, la quantité d’individus indiquant des événements éducatifs est similaire entre les deux quartiers.

Un certain nombre d’autres événements ont été cités par peu de personnes car plus inhabituels, plus rares et très liés au parcours de vie individuel : avoir vécu une agression, obtenir un permis de conduire, faire du sport par exemple. Selon la typologie plus fine des événements cités (par types et non par domaines), dans les deux quartiers les répondants offrent ← 198 | 199 → une palette de réponses autour d’une quarantaine de types6. Toutefois, les réponses données par les habitants des slums montrent une concentration plus forte autour de l’événement le plus cité : les maladies. En effet, 19% de l’échantillon de Bandra a évoqué ce changement, le suivant (la reprise du travail) ne l’étant que par 7% des individus. A Santa Cruz, les événements de santé comme la maladie ou le déclin graduel, bien que les plus cités, ne le sont que par un maximum de 8% de la population interrogée.

Par ailleurs, une large majorité des changements récents mentionnés concerne l’individu lui-même, et ce dans les deux terrains. Le classement a été organisé en trois catégories, selon que la description du changement désigne comme principal auteur le répondant, un membre de sa famille (même élargie) ou de manière imprécise la population. Dans cette répartition, la naissance d’un fils ou d’une fille sera placée dans le groupe se référant à la famille, bien que de toute évidence la personne ait également vécu directement l’événement. Si le répondant évoque un changement qui l’inclut aussi bien que sa famille, ledit changement est classé comme appartenant à la famille. A Bandra, ce sont 69% des événements qui sont imputables au répondant et 29% à son entourage familial (les 2% restants se rapportant à la société dans son ensemble). A Santa Cruz, la répartition s’opère entre 70% de mentions liées à l’individu, 20% à ses apparentés et 10% à la société (comme l’inflation des prix).

4.2.1.1  A chaque âge ses tracas

L’éventail des événements cités se réduit avec l’avancée en âge, dans les deux quartiers. Bien que le nombre moyen d’événements récents cités par les différentes classes d’âge soit proche, la diversité des contenus de ces changements diminue et passe d’une trentaine chez les jeunes à une quinzaine chez les aînés. Autrement dit, une plus grande concentration des réponses s’observe chez les personnes âgées, qui sans surprise vivent plutôt des turbulences autour de leur santé, alors que les jeunes évoquent des changements récents de natures plus diverses.

La santé : un désagrément qui n’est pas réservé aux personnes âgées

La santé se confirme comme le domaine le plus cité, dans toutes les classes d’âge sauf chez les plus jeunes (cf. tableau 4.4). Les problèmes ← 199 | 200 → de santé sont ainsi évoqués précocement, de nombreux individus y faisant référence même parmi les adultes d’une trentaine ou d’une cinquantaine d’année, particulièrement dans les bidonvilles. Outre le pourcentage élevé de réponses concernant la trajectoire de santé, l’éventail des âges de la vie auxquels surviennent des événements sanitaires est bien plus large que ce qui a pu être constaté ailleurs. Dans l’enquête effectuée à Genève par exemple, seuls les 65–69 ans et les 80–84 ans évoquent massivement des événements de santé (Cavalli & Lalive d’Epinay, 2008).

Lorsque l’on regarde les types d’événements que les individus citent dans ce domaine, il ressort que la maladie est la première source de souci évoquée à Bandra, et ce à partir de la trentaine. Par ailleurs, il s’agit du changement récent le plus mentionné par ces tranches d’âge s’étalant de 35 à 84 ans. Dans une large majorité, ces pathologies concernent les interviewés eux-mêmes (86%) et plus rarement un proche. En revanche, si les maladies représentent 17% des changements cités par les sexagénaires et 18% de ceux mentionnés par les octogénaires interrogés à Santa Cruz, dans ce quartier de classe moyenne inférieure ils ne constituent que 4% et 11% des réponses des 35–39 et des 50–54 ans. Inversement, dans tous les groupes d’âge sauf parmi les quinquagénaires, les habitants de Santa Cruz sont plus nombreux que dans les slums à citer des accidents, ce qui compense en partie la moindre mention de maladies.

Le déclin de la santé, les symptômes ou les douleurs7 sont fréquemment évoqués par les 80–84 ans de Santa Cruz (35% des changements rapportés par les personnes âgées sont concernés, contre 18% dans les bidonvilles), alors que les maladies le sont moins que chez les pauvres (18% à Santa Cruz contre 29% à Bandra).

Dans les deux terrains d’enquêtes, les 20–24 ans parlent moins des événements de santé que les autres, sans doute très simplement parce qu’ils sont eux-mêmes en meilleure santé et parce qu’ils n’ont généralement pas encore de parent ou d’enfant à charge. En effet, les jeunes qui mentionnent leur état évoquent avant tout des améliorations (sortir d’une maladie, ou avoir un problème médical «sous contrôle»). Par ailleurs, les problèmes de santé d’un membre proche de la famille signifient souvent des dépenses supplémentaires, des tracas, etc., et ne pas avoir encore de responsabilité vis-à-vis d’une autre personne peut expliquer ← 200 | 201 → que les jeunes soient moins concernés. Dans la même logique, parmi les événements de santé, ils évoquent nettement moins de maladies que leurs aînés.

Famille, travail et formation pour les jeunes

A Bandra comme à Santa Cruz, une diminution du pourcentage d’individus évoquant des événements familiaux récents se remarque avec l’avancée en âge. Les problèmes de santé prennent peu à peu le pas sur des événements comme les mariages, les naissances, les rencontres.

D’un quartier à l’autre, ce sont les mêmes moments de la vie familiale qui sont mentionnés aux différents âges de la vie, sauf parmi les jeunes adultes de 20–24 ans. Pour ces derniers, la famille est évoquée comme source de changement plus souvent à Bandra, mais le contenu diffère également. Il semble que les jeunes des bidonvilles aient de l’avance sur leurs pairs pour ce qui est des événements de la vie (mariage, naissance, …), les premiers mentionnant davantage de ces éléments démographiques (et plus de jeunes de l’échantillon de Bandra sont mariés et déjà parents (ce constat sera creusé davantage au chapitre 6).

Quant aux mariages et aux naissances, ils sont mentionnés dans toutes les classes d’âge. Toutefois, la question posée exigeait de parler des événements récents ; ainsi, selon l’âge de l’enquêté, ce n’est pas le même acteur qui est au centre du changement. Suivant une logique chronologique, les jeunes parlent majoritairement de leurs propres fiançailles, alors que lorsque ces mentions apparaissent dans les autres groupes, c’est plutôt pour rappeler celles de leurs enfants. Son propre mariage et celui de ses frères/sœurs (membres de la même génération) se retrouvent aussi essentiellement chez les jeunes. Par contre, les unions des enfants sont plutôt citées par les groupes d’âge 35–39, 50–54 et 65–69 ans. Dans le même ordre d’idée, lorsque les 20–24 et 35–39 ans parlent de naissance, il s’agit essentiellement d’eux-mêmes entrant dans la parentalité, alors que parmi les 50 ans et plus, cela concerne leurs enfants, au travers de la naissance des petits-enfants.

Seuls les individus appartenant aux trois plus jeunes cohortes à Bandra et aux deux plus jeunes à Santa Cruz sont nombreux à évoquer la vie professionnelle. En leur sein, une variabilité s’observe lorsque l’on dépasse le niveau d’agrégation du domaine pour explorer les contenus plus spécifiques des mentions. Ces considérations seront approfondies au chapitre suivant. ← 201 | 202 →

Le côté positif du travail (obtenir de la reconnaissance, avoir une promotion – en termes de poste ou de salaire, avoir son business qui va bien ou grandit) apparaît peu, aussi bien à Santa Cruz qu’à Bandra (3% et 2%)8. Cette situation est cependant plus apparente chez les 35–39 ans, 8% de leurs mentions à Santa Cruz évoquant une reconnaissance professionnelle (contre 3% à Bandra). Nonobstant la prudence requise, puisque ces valeurs sont faibles. A l’inverse et sans surprise, le côté négatif du travail (licenciement, chômage) ressort plutôt parmi les réponses données dans les bidonvilles (3% contre 1%). A nouveau, si la fréquence globale est faible, des disparités ressortent selon l’âge. Les licenciements et le chômage sont quand même évoqués par 6% des jeunes pauvres et presque pas par leurs homologues de classe moyenne inférieure (1%). Il n’est guère possible de dissocier ici ce qui relève de l’impact réel de la condition socioéconomique et de l’économie informelle, ou d’une perception plus négative de sa trajectoire professionnelle.

Comme attendu, l’éducation est présente essentiellement parmi les réponses de la jeune cohorte, dans les deux terrains d’enquêtes. Les changements rapportés par les 20–24 ans et concernant une réussite scolaire (un examen ou une année scolaire, voire un diplôme) ou la fin des études sont moindres à Bandra (7%) qu’à Santa Cruz (11%), où c’est de plus l’événement le plus fréquemment évoqué par ces jeunes gens. Y a-t-il un effet du moindre d’accès à l’éducation et en conséquence d’un nombre de réussites scolaires inférieur pour la population des bidonvilles ? Parmi les 20–24 ans qui en parlent, tous font référence à eux-mêmes. A l’inverse, les cohortes plus âgées qui citent une réussite scolaire évoquent leur(s) enfant(s).

Etre en formation, reprendre des études, ou avoir été admis dans un cursus de formation provoque plus de mentions des habitants de Bandra (7%) que de Santa Cruz (4%). Une satisfaction ou une fierté, sans doute issue de l’importance significative pour l’avenir qui en découle, se ressent : «I got admission in college. I was very happy” (femme de 23 ans, Bandra) “My sister got admission in Diploma. She passed first semester with 68%» (femme de 23 ans, Bandra). A l’opposé, l’absence presque complète de mentions d’échec scolaire vient probablement de ce que, si l’on a échoué à l’école cela remonte sans doute à avant cette dernière année. ← 202 | 203 →

4.2.1.2  Les événements de l’année écoulée selon le sexe : des stéréotypes nuancés

Dans chaque quartier, les femmes ont montré une centration vers des événements familiaux et de santé, alors que les hommes répartissent davantage les changements récents entre santé, profession et famille. D’un point de vue global, les clichés sont respectés : les femmes tournées vers la sphère familiale et les hommes vers le public. Néanmoins, les hommes se montrent aussi concernés par leur trajectoire familiale et les femmes ne sont pas désintéressées des questions professionnelles, ce qui tend à atténuer ce clivage.

Plus spécifiquement, les femmes interrogées à Bandra parlent plus de maladies, d’opérations ou d’hospitalisations, ainsi que d’une amélioration de la santé, que leurs homologues masculins. A Santa Cruz, il n’y a pas de différence selon le sexe dans le pourcentage de mention des maladies, qui est néanmoins l’événement le plus cité par les hommes alors que les femmes mettent plus l’accent sur le déclin de la santé, les symptômes ou les douleurs. Par contre, les hommes à Santa Cruz sont nettement plus impactés par des accidents : 14% des mentions y font allusion, contre 2% de celles des femmes de ce même quartier et 1% des citations des hommes de Bandra. Dans les deux enquêtes, très peu de problèmes psychologiques ou de dépression ressortent9.

Les répondantes des bidonvilles apparaissent donc plus concernées par les questions de santé. Toutefois, dans ce domaine de la vie, il ne semble pas y avoir parmi les changements récents de tendance au care10 ou à une préoccupation plus grande du bien-être de la famille que chez les hommes. En effet, c’est dans une même proportion que leurs homologues masculins qu’elles mettent elles-mêmes – plutôt que leurs proches – au centre de ces événements. Les questions de santé sont moins invoquées par les individus interrogés dans un quartier de classe moyenne comme Santa Cruz, sauf en ce qui concerne les accidents. Ces derniers sont particulièrement présents ← 203 | 204 → dans la mémoire des hommes qui, inversement, mentionnent moins de maladies. Ce constat laisse songeur lorsque l’on sait que les individus pauvres en Inde sont plus souvent obligés de pratiquer des métiers à risques ou de vivre dans des lieux peu protégés (Narayan, Patel, Schafft, Rademacher, & Koch-Schulte, 2000).

Tableau 4.5: les domaines et les types de changements récents les plus mentionnés (%), selon le sexe et le lieu de résidence11

img22

Les femmes évoquent un peu plus la famille que les hommes à Bandra (18% contre 15%) et nettement plus à Santa Cruz (17% contre 9%). Parmi ces mentions, ce sont les naissances et les mariages qui font la différence. Des différences relativement faibles au final, mais qui laissent apparaître une focalisation plus grande des femmes sur leur couple et leur(s) enfant(s). Nonobstant, si les unions sont plus mentionnées à Bandra, c’est ← 204 | 205 → essentiellement à travers l’évocation du mariage des enfants ou de la fratrie, avant le sien. A Santa Cruz par contre, où les divergences de mentions sont plus creusées entre les sexes, c’est son propre mariage qui est évoqué, autant ou davantage que celui des autres membres de la famille.

La sphère professionnelle reste plus mentionnée par les hommes. Ce qui est surtout vrai à Bandra, où ils travaillent le plus souvent dans le secteur informel et où assurer un revenu est une pression constante. Avoir un travail, changer de poste ou reprendre le travail est davantage cité par les hommes à Bandra (9%) et à Santa Cruz (6%) que par les femmes de ces quartiers (respectivement 5% et 2%). De la même manière, la promotion ou la reconnaissance professionnelle est plus évoquée côté masculin que féminin. Enfin, les mentions de licenciements et de chômage sont plus fréquentes de la part des habitants de Bandra (4%) que des répondants de Santa Cruz (1%) et des femmes des deux quartiers. Quel que soit le type de mention professionnelle, les femmes ont moins tendance à en parler que les hommes, ce qui exprime la situation dominante des Indiennes qui, surtout une fois mariées, accèdent beaucoup moins au marché du travail que les hommes et ont pour tâche de s’occuper du foyer.

Le double standard masculin et féminin s’impose encore plus clairement lorsqu’est analysée l’identité de la personne concernée par le changement récent. Dans près de la moitié des citations concernant le travail et faites par des femmes (49% à Bandra et 41% à Santa Cruz), c’est un autre membre (masculin) de la famille (conjoint, enfant ou fratrie) qui est concerné. Alors qu’entre 80% (à Santa Cruz) et 95% (à Bandra) des mentions faites par des hommes les concernent eux-mêmes. Cela souligne à quel point la responsabilité du revenu du foyer incombe aux Indiens, sur qui est dès lors exercée une pression conséquente par les normes sociales. Ce n’est toutefois pas une situation unidirectionnelle, puisque plus de la moitié des mentions professionnelles des femmes les concernent elles-mêmes : dans une vaste ville comme Mumbai, les femmes de classes inférieures et moyennes commencent à prendre place dans l’espace public, par les études mais aussi par l’accès à la carrière.

L’éducation et l’économie, faisant traditionnellement partie de la sphère publique, sont d’ailleurs aussi largement mentionnées par les femmes. C’est le cas de la réussite scolaire à Bandra, par exemple. Ces événements concernent majoritairement la personne elle-même, mais aussi ses enfants : les aider à réussir leurs études ou simplement pouvoir les nourrir. Les contraintes financières sont mentionnées par les femmes ← 205 | 206 → et les hommes relativement égalitairement dans les slums. A Santa Cruz, près de deux fois plus d’hommes (5%) que de femmes (3%) évoquent les changements de situation économique, mais les préoccupations sont identiques. De plus, femmes et hommes semblent pareillement impactés par les évolutions géographiques de leur vie (des déménagements essentiellement). Par contre, à Bandra les déménagements, les sorties du nid ou encore le fait de vivre seule sont uniquement des mentions de femmes (seul un homme parle de la migration de son fils).

4.2.2  Les grands tournants de la vie

Considérer les tournants majeurs de la vie offre l’opportunité de vérifier ces résultats en prenant en compte toutes les étapes de l’existence. Si les interviewés les plus jeunes n’ont pas un parcours aussi étendu que les plus âgés, ces derniers, eux, peuvent porter un regard rétrospectif sur leur longue trajectoire, nous offrant un point de comparaison intéressant. Cependant, les biais méthodologiques inhérents à notre enquête ne peuvent être oubliés : la limitation du nombre d’événements à évoquer rend la tâche plus ardue pour les aînés que pour les jeunes, tout comme le temps qui passe peut affecter la mémoire et l’influence de l’histoire modifier les regards portés sur les expériences antérieures.

Le tableau 4.6 présente les domaines des tournants, selon la même logique typologique que pour les changements récents. Cette fois, c’est la famille qui prévaut (27% à Bandra, 24% à Santa Cruz) parmi les mentions, à nouveau avec une focale sur le mariage et la naissance des enfants. La famille est aussi citée par le plus d’individus, à Bandra (38%) et à Santa Cruz (32%). Apparaissent ensuite dans une même proportion les décès et les problèmes de santé, particulièrement évoqués par nos interviewés. Toutefois, le poids de la santé pèse moins que ce qui est ressortit dans la question sur les événements récents, ceux de l’année écoulée. De ce point de vue, la profession et l’éducation, eux, gagnent en importance lorsque l’entier de la vie est considéré, avec une fréquence proche de celle de la santé, voire supérieure à Santa Cruz.

Une fois les décès ajoutés au domaine familial, la profession prend la seconde place, talonnée par la santé, et ce quel que soit le lieu de résidence. Notons que l’apparition d’une citation surprenante dans sa forme et nouvelle par rapport aux mentions de changements de l’année écoulée : évoquer ← 206 | 207 → des années de travail ou le simple fait de travailler (assemblés dans le tableau 4.6 sous le type «travail»). Certainement une marque de la précarité au quotidien et du soulagement de ne plus la connaître.

Tableau 4.6: les domaines et les types de tournants les plus mentionnés (%), selon l’âge et le lieu de résidence12

DomaineTotal20–2435–3950–5465–6980–84
TypeBA13SC14BASCBASCBASCBASCBASC
Famille

Mariage

Naissance
27

14

7
24

13

7
19

7

6
22

12

4
31

15

11
33

16

13
23

13

5
23

13

5
28

14

7
20

11

5
31

19

8
20

13

2
Décès151277121013923171918
Santé

Maladie

Accident

Hospitalisation
14

6

4

2
14

5

5

2
13

4

5

1
12

4

6

-
12

4

4

3
13

3

4

2
15

6

5

2
16

3

6

2
19

9

3

4
16

8

5

2
11

6

1

2
15

10

2

1
Travail

Premier emploi

Travail

Reprise/nouveau

Chômage

Promotion
14

4

4

2

3

-
16

3

4

4

1

2
13

4

4

1

2

-
11

4

4

1

-

2
14

5

5

2

1

-
10

2

2

3

-

3
17

3

5

4

4

-
17

5

5

5

1

1
13

1

2

3

4

1
21

3

5

6

-

2
16

6

5

1

2

-
19

4

5

6

2

1
Education

Début

Réussite

Pas d’étude
11

1

3

2
8

1

5

-
28

4

10

4
23

3

11

1
12

1

3

4
8

-

7

1
9

-

1

3
4

1

2

-
2

-

-

1
3

-

1

-
3

-

-

1
3

-

3

-
Economie3524455103423
Mobilité665258883882
Développement personnel233332131215
Activités12341--11--2
Autres7107126119979913

Les types d’événements santé mentionnés sont similaires entre les deux quartiers. La maladie demeure le type cité par le plus d’individus. Arrivent ensuite les accidents et les hospitalisations (qui comprennent les opérations, et tout passage en milieu hospitalier). L’amélioration de la santé, ← 207 | 208 → elle, disparaît presque complètement (une seule mention à Bandra et cinq à Santa Cruz).

L’éducation est plus évoquée à Bandra qu’à Santa Cruz. Dans les slums, la réussite scolaire (ou la fin des études) est mentionnée à hauteur de 3%, alors qu’à Santa Cruz elle constitue 5% des mentions et se trouve à la place du 6ème type d’événement le plus cité. Une nouveauté apparaît également dans ce domaine : la mention du fait de ne pas avoir pu faire ou continuer ses études. Si elle est apparue dans l’échantillon des bidonvilles (2%), elle reste quasi absente (quatre mentions) dans celui de Santa Cruz.

4.2.2.1  Impacts croisés du lieu de résidence et de la cohorte

La fourchette de changements évoqués est relativement similaire d’une classe d’âge à l’autre (variant entre 31 et 40 types d’événements différents). Exception faite du groupe le plus jeune, qui n’a pas encore pu vivre un certain nombre d’événements démographiques, la famille est le premier domaine cité par toutes les cohortes à Bandra East. A part un pourcentage légèrement plus faible parmi les mentions des cinquantenaires (23%), les classes d’âge réservent toutes près d’un tiers des souvenirs de leur vie aux questions de famille. Le constat est moins clair à Santa Cruz. Le taux de citations familiales tourne autour de 20% dans la plupart des groupes, sauf pour les 35–39 ans qui se démarquent avec un pic de 33% de changements liés à la famille.

Les souvenirs des jeunes (28%), des trentenaires (12%) et des cinquantenaires (9%) de Bandra sont davantage orientés vers l’éducation que leurs homologues de Santa Cruz (23%, 8% et 4%), malgré un accès plus difficile aux études des premiers. La différence s’explique justement par la fréquence du type d’événement «pas d’étude», majoritairement évoqué à Bandra, qui manifeste un manque douloureux au point que les personnes pensent à l’évoquer lorsqu’on leur demande de se remémorer les tournants de l’existence. En termes d’individus concernés, ce sont les trois premières classes d’âge interrogées à Bandra qui comptent le plus d’individus mentionnant l’absence de suivi ou l’abandon contraint des études (respectivement 6%, 8% et 5% du sous-échantillon). Néanmoins, parmi les jeunes des slums, c’est avant tout la réussite scolaire (avoir passé un degré, réussi un examen décisif ou fini ses études) qui est mentionnée, soulignant la progression de la démocratisation de la scolarité à Mumbai. ← 208 | 209 →

Lorsqu’ils mentionnent des souvenirs d’ordre formatif, les jeunes parlent essentiellement d’une expérience personnelle. A Bandra, 96% des événements cités les concernent, et 97% à Santa Cruz. Les autres groupes parlent également de leurs enfants mais toujours avec une large majorité d’événements personnels. La totalité des mentions «pas d’étude» concerne directement l’interviewé, ainsi que la quasi-totalité des mentions d’«échec scolaire». Cependant, la réussite scolaire engage parfois les enfants, dans les deux terrains d’enquêtes.

Les tournants professionnels sont évoqués dans une proportion similaire par les habitants des slums quel que soit leur âge (entre 13% et 17%), cette variabilité étant plus distendue à Santa Cruz (entre 10% et 21%). En majorité, ils concernent directement le répondant. A Bandra, le conjoint est le second membre de la famille qui est évoqué, sauf dans le cas du premier emploi qui concerne toujours ego et des quelques mentions de satisfaction professionnelle, alors qu’à Santa Cruz ce sont les enfants qui suscitent l’attention.

Une première stratification par âge ressort de nos résultats. Les jeunes sont très centrés sur l’éducation, et dans une moindre mesure également les trentenaires. La famille influence davantage les souvenirs des cohortes plus âgées, avec une concentration particulière autour des naissances et des mariages pour les 35–39 ans. Dans les classes d’âge suivantes, ce sont les décès qui viennent accroître les mentions de la famille. En second lieu, une stratification d’ordre socioéconomique, liée au lieu de résidence des répondants, voit le jour. Les décès concernent davantage d’individus dans l’échantillon de Bandra que dans celui de Santa Cruz, même si le nombre final de pertes mentionnées est comparable. L’éducation, bien que beaucoup évoquée par les 20–24 et 35–39 ans des deux quartiers, l’est différemment. Dans les slums, les réussites scolaires prennent de l’importance, et la frustration de ne pouvoir continuer ou débuter ses études est aussi palpable, ce qui n’est pas le cas à Santa Cruz. Enfin, concernant le monde professionnel, les deux cohortes les plus âgées de Santa Cruz évoquent plus fréquemment le fait d’avoir dû reprendre ou changer de travail, ce qui sera développé au chapitre 5 et mis en lien avec l’évolution du tissu industriel de Mumbai.

4.2.2.2  Les tournants de la vie au prisme du genre

Sans surprise, une différence de genre conséquente se remarque dans les tournants de la vie évoqués par les répondants. Le tableau 4.7 souligne une ← 209 | 210 → forte prévalence familiale dans les tournants féminins, et une centration autour de l’éducation et de la profession pour les hommes.

Tableau 4.7: les domaines et les types de tournants les plus mentionnés (%), selon le sexe et le lieu de résidence (%)15

img23

Les souvenirs des femmes contiennent plus de mariages (17% à Bandra et 18% à Santa Cruz), de naissances (11% et 8%) et de décès (18% dans les deux enquêtes) que ceux des hommes (10% et 9% pour les mariages, 4% et 5% pour les naissances, 11% et 6% pour les décès). Ces événements familiaux concernent, quel que soit le sexe de l’interviewé, autant soi-même que la famille proche. Par contre, les hommes évoquent moins les unions de leurs enfants (15% à Bandra et 17% à Santa Cruz des changements familiaux) que les femmes (26%). ← 210 | 211 →

Au niveau de la santé, les mentions sont très proches en général mais aussi lorsque l’on se penche sur le détail des réponses. Toutefois, les hommes sont plus nombreux à mentionner des accidents que les femmes, que ce soit à Bandra (11% et 4%) ou à Santa Cruz (9% et 6%), ce qui ne ressort pas dans le tableau 4.7, laissant entrevoir que les hommes concernés mentionnent plusieurs fois la santé. A Bandra, ce sont exclusivement des femmes qui évoquent les déclins graduels.

Les hommes à Bandra sont plus nombreux à évoquer des événements professionnels, l’éducation par contre est citée pratiquement au même niveau. Néanmoins, des divergences apparaissent lorsque l’on creuse ces réponses ; elles seront développées dans le chapitre 5. Les différences de mentions économiques et des déménagements sont aussi minimes entre hommes et femmes.

4.3  Evénements récents et tournants : les capitaux à disposition des habitants de Mumbai pour surmonter la vulnérabilité

La typologie utilisée dans le projet international CEVI renvoie à des domaines de vie, à des trajectoires situées dans les espaces publics ou privés. Nous avons opté pour confronter cette classification assez neutre à une grille de lecture plus engagée, relevant d’une pensée néo-marxiste. Cette dernière s’appuie sur une élaboration proposée par Pierre Bourdieu (1979, 1980), puis reprise par de nombreux autres auteurs. Il s’agit du concept de capital, décliné en plusieurs modalités : capital social, capital culturel, capital économique et capital symbolique.

L’intérêt majeur de cette typologie est de rassembler des événements divers qui suggèrent l’exploitation d’une même ressource. En sus, cette catégorisation permet de conserver un regard centré autour de l’individu, qui est pour autant situé au sein des stratifications socioéconomiques, en fonction de la position qu’il y occupe. Etant donné que nous observons des changements, ce n’est pas le stock des capitaux à disposition de chaque individu qui est analysé ici, mais l’évolution de ce stock. Autrement dit, ce sont les capitaux concernés par les transitions rapportées par les répondants qui sont étudiés. ← 211 | 212 →

Pour catégoriser les changements récents évoqués par les répondants, il s’agit de cibler les mentions se référant aux divers capitaux mentionnés ci-dessus, en prenant en compte la signification de ceux-ci pour la personne. Le capital social est donc composé des changements définis par le domaine de la famille, les décès, mais aussi de la santé, du développement personnel, de l’éducation et des déménagements pour autant qu’ils soient survenus à un membre de la famille de l’interviewé. Ce sont ainsi les événements ayant trait aux membres du réseau et aux différentes ressources que ceux-ci possèdent qui sont réunis. Dans le capital santé se trouvent bien sûr toutes les citations qui se rapportent au domaine de la santé, mais en se limitant à celles qui concernent la personne elle-même. Ce ne sont donc que les événements évoquant la capacité physique (ou psychique) de l’individu qui sont retenus. Le capital culturel est constitué en grande partie par l’éducation (uniquement concernant le répondant), le développement personnel (surtout les quelques mentions ayant trait au religieux), les voyages et les activités (sport, participation sociale, etc.).

Quant au capital économique, il rassemble les citations du domaine économique et professionnel, ainsi que les déménagements vécus par l’interviewé. Considérant qu’en Inde la protection sociale est loin d’être universelle et la plupart du temps compensée par du soutien familial (voir section 2.2.2), les mentions entrant dans le domaine de la profession sont interprétées comme du capital économique même si elles concernent un membre de la famille. Lorsque les individus citent une mobilité qu’ils ont vécue, ce peut être pour venir vivre en ville depuis la campagne, passer de résidant d’un slum à locataire d’un immeuble ou encore devenir propriétaire. Ces diverses configurations se recoupent en raison de leur impact socioéconomique : les emplois disponibles en ville, vivre loin de la communauté et sans les emplois informels qui s’y développent (par le bouche-à-oreille, les petits commerces de rue, etc.), détenir la sécurité du logement et ne plus supporter de loyer. Elles ont donc leur place toute trouvée au sein du capital économique.

Changements de la dernière année : des capitaux stratifiés par âge

La figure 4.4 présente la répartition des changements récents cités à Bandra selon les différents capitaux et la classe d’âge, la figure 4.5 concernant Santa Cruz. Au premier regard, on remarque que les jeunes évoquent des événements plus diversifiés : les quatre capitaux sont mentionnés, bien que la santé soit moitié moins présente. A l’inverse, les groupes d’âge du milieu ← 212 | 213 → de la vie évoquent essentiellement trois capitaux (santé, économie et social) et les octogénaires sont surtout cantonnés aux capitaux santé et social. Ainsi, le premier constat d’un éventail plus large de types de changements mentionnés par les jeunes se confirme et même s’accentue : ce ne sont pas seulement les types d’événements mais surtout les ressources que ceux-ci engagent qui sont plus variés chez les jeunes à l’orée de la vie adulte.

Une grande similitude s’observe entre les cohortes d’un terrain d’enquête à l’autre, surtout, justement, pour les jeunes adultes. Les mutations dans la réserve de capitaux sont résolument plus nombreuses dans la jeunesse, puis dans la trentaine et la cinquantaine les variations s’observent majoritairement au niveau des capitaux économiques et sociaux (confirmant qu’il s’agit d’un moment délicat de la vie, où l’on construit son foyer et où les responsabilités croissent). Enfin, chez les sexagénaires et les plus âgés, les modifications ont lieu avant tout dans le capital santé.

img24img25
Figure 4.4: les changements récents (%) à Bandra, selon la classe d’âgeFigure 4.5: les changements récents (%) à Santa Cruz, selon la classe d’âge

← 213 | 214 →

img26img27
Figure 4.6: les changements récents (%) à Bandra, selon le sexeFigure 4.7: les changements récents (%) à Santa Cruz, selon le sexe

La répartition des événements cités selon les quatre capitaux est relativement proche entre les hommes et les femmes (voir figure 4.6 et 4.7). Néanmoins, le capital économique est davantage mentionné côté masculin (environ 30%, pour environ 20% côté féminin). Les habitantes de Bandra se réfèrent plus au capital santé (40%) que leurs compagnons (30%) alors qu’il y a égalité entre les sexes à Santa Cruz (37%). Le capital social est moins évoqué par les hommes, résidant dans un quartier de classe moyenne inférieure.

Tournants de la vie : une perception commune de l’existence, où le socioéconomique et le genre prennent l’avantage

Concernant les tournants de l’existence, les différentes classes d’âge montrent bien plus de similarités que lorsque l’on se penche sur les souvenirs liés aux positions d’âge (voir les figures 4.8 et 4.9). Seule l’évolution du capital culturel demeure franchement marquée chez les plus jeunes, les autres groupes d’âge évoquant des tournants principalement situés parmi les capitaux social, économique et de santé.

Toutefois, à Santa Cruz, certaines fluctuations apparaissent entre l’économique et le social. Les trentenaires montrent plus de mentions de type social, tout comme les plus âgés, alors que les cinquantenaires et les sexagénaires se focalisent presque autant sur le capital économique. Les soucis de dépenses et de revenus marquent davantage les trajectoires de ← 214 | 215 → ces groupes, que ce soit liés à leur âge ou à leur histoire. Nous creuserons ce constat dans le chapitre 5.

Par rapport aux figures 4.6 et 4.7, les figures 4.10 et 4.11 montrent des résultats plus similaires entre les sexes qu’entre les lieux de résidence. Les femmes sont nettement orientées vers le social, alors que les hommes se répartissent presque équitablement entre les différents capitaux, avec une prévalence pour l’économique et le social. Les stéréotypes de genre se trouvent soulignés dans les souvenirs des grands tournants de la vie.

img28img29
Figure 4.8: les tournants (%) à Bandra, selon la classe d’âgeFigure 4.9: les tournants (%) à Santa Cruz, selon la classe d’âge
img30img31
Figure 4.10: les tournants (%) à Bandra, selon le sexeFigure 4.11: les tournants (%) à Santa Cruz, selon le sexe

← 215 | 216 →

4.4  Conclusion

Un des objectifs de cette recherche est d’interroger la perception subjective du parcours de vie dans un espace culturel qui déborde du cadre atlantique, le seul à avoir été étudié tant qu’à présent. En l’occurrence, globalement, les domaines concernés par les grands tournants de la vie ne paraissent pas différer des résultats obtenus dans d’autres enquêtes passées en Occident.

La prévalence et l’ordre d’apparition de ces domaines ne dérogent pas à ce qui a déjà été souligné dans d’autres recherches portant sur les événements de la vie (Cavalli et al., 2013; Laborde et al., 2012), avec cependant la différence notable de la santé plus fréquemment citée en Inde. Cette surreprésentation de mentions concernant ce domaine reflète la conscience individuelle, subjective, des conditions de vie difficiles au niveau de l’habitat, de la nourriture, du travail, de l’accès aux soins et de leur qualité fluctuante. Les Indiennes et les Indiens ne sont pas aveugles sur ce qui rend les individus vulnérables face aux maladies et aux accidents, les chapitres suivants le confirmeront. A l’inverse, il est surprenant que les mentions explicites de difficultés économiques soient peu présentes pour des gens qui en subissent la réalité et les conséquences quotidiennement. Dans le même ordre d’idée, les mobilités (déménagements en ville ou de la campagne à la ville) sont très peu mentionnées par un échantillon majoritairement composé de migrants.

Dans un pays où le mariage et la parentalité sont quasiment incontournables, moins de la moitié des personnes interrogées y font allusion comme à un moment fort de leur vie. Il est vrai, toutefois, que les décès mentionnés renvoient presque exclusivement aux membres de la famille. Ainsi, sur ces deux domaines conjugués, un total de 53% des individus évoquent un tournant familial au moins une fois dans nos enquêtes. Ceci mérite d’être interprété en termes de normalité et d’anormalité, d’événements normatifs ou attendus versus crises ou ruptures (voir section 2.3.3). Notons encore l’absence de «nouveauté» dans les domaines évoqués par des personnes ancrées dans une autre culture, d’autres conditions et modes de vie que ceux déjà étudiés. Par exemple, il n’aurait pas été étonnant de trouver des mentions de type religieux (dans un pays où toute la population possède une confession religieuse, déterminante pour le statut ← 216 | 217 → social) ; or n’ont guère été mentionnés que quelques fêtes religieuses et un pèlerinage.

Santé, famille, profession, éducation… les événements récents mentionnés par les individus interrogés à Mumbai se rassemblent ainsi en différents sous-groupes selon un découpage plutôt classique des facettes de l’existence. Ces domaines font écho aux trajectoires qui sont habituellement étudiées dans le paradigme du parcours de vie: familiale, professionnelle, de santé… (Sapin et al., 2007). Par ailleurs, ces domaines se divisent selon qu’ils concernent davantage la vie privée (relations, foyer, etc.) ou la vie publique (formation, emploi, etc.). Pour creuser ces résultats encore grossiers, la section 4.1.3 a proposé une grille de lecture plus fine que la simple dichotomie opposant les sphères publique et privée mais moins restrictive que les trajectoires (qui empêchent un certain nombre de regroupements logiques transversaux comme de placer les événements professionnels avec l’économie) au travers de l’utilisation du concept de capital (Bourdieu, 1997).

S’appuyant sur les changements récents qui marquent la vie à différents âges, une vision individuelle se dessine, où l’acteur se place au centre des mouvements de son existence. La famille a certes de l’importance, et ce davantage pour les résidents d’un milieu urbain précaire que pour des habitants d’un quartier de classe moyenne, mais l’individu reste la référence principale.

En séparant les réponses données par classe d’âge, peu de divergences ressortent. Une première exception est l’éducation qui se dégage comme le domaine le plus important parmi les jeunes. Ayant entre 20 et 24 ans, ces derniers sont à l’aube de la construction de leurs propres trajectoires : de nombreux tournants évoqués par les plus âgés n’ont simplement pas encore eu lieu. En outre, une pression très forte est mise sur les épaules des jeunes générations indiennes pour la réussite scolaire et l’échec est parfois socialement difficile à surmonter. Cela étant, que l’éducation soit le premier souci de ces jeunes adultes indique que de plus en plus de jeunes prolongent leurs études jusqu’au niveau supérieur, acquérant un haut capital humain (voir les données de base du questionnaire). Ensuite, la présence des décès est, comme la théorie le prédit, plus marquée au sein des cohortes 65–69 et 80–84 ans (qui ont vécu davantage de départs de proches) que chez les plus jeunes. Enfin, la santé est mentionnée en priorité par les quatre cohortes plus âgées, particulièrement par les sexagénaires. ← 217 | 218 → Il est cependant frappant que les groupes d’âge intermédiaires (35–39 ans et 50–54 ans) évoquent autant la santé que les 80–84 ans.

En ce qui concerne les mentions des tournants de l’existence par les hommes et les femmes, les divergences sont peu marquées mais révélatrices d’une société où les rôles sont profondément genrés. Les domaines de la famille et celui joint des décès sont mentionnés par 63% des répondantes mais à peine plus de 40% des hommes. Inversement, ces derniers concentrent plus de souvenirs dans les domaines de la profession, de la santé et de l’éducation, qui sont en fait tous illustratifs d’un intérêt lié à la capacité de travail affectant directement le revenu (également les dépenses) du ménage. Cela nous donne indirectement témoignage de leur vulnérabilité. Il est aussi probable que la prévalence de l’éducation chez les hommes découle du contexte indien : en effet, proportionnellement moins de filles ont (ou avaient) accès à l’école, ce qui explique que ce domaine soit plus souvent mentionné côté masculin.

Les femmes citent un peu plus la famille (le capital social) mais de peu, la différence étant plus marquée à Santa Cruz. Ces femmes ne sont pas si cantonnées à la sphère privée, au moins pour ce que leur perception subjective des changements récents de la vie laisse apercevoir. Le chapitre qui suit a pour objectif de développer les réponses liées exclusivement aux capitaux économiques et culturels, afin de creuser les représentations concernant la sphère publique.


1 L’exposition au stress s’accroit inévitablement au cours de la vie (Lowenthal & Chiriboga, 1975), chaque étape apportant son lot de difficultés, d’épreuves. Toutefois, certaines en sont plus remplies que d’autres (Holmes & Rahe, 1967). En 1901, Rowntree explique la pauvreté dans un lien entre parcours de vie et tensions économiques familiales (Rowntree, 1971 [1901]). Prenant appui sur ses observations de familles miséreuses en Angleterre, il démontre l’existence de trois moments de l’existence où la vulnérabilité des individus est particulièrement forte: lors de la prime enfance, au moment de la reproduction du couple (lorsque les enfants sont encore très jeunes) et dans les vieux jours. A ces moments, le salaire d’un seul individu suffit difficilement à nourrir toute la famille car les enfants sont encore dépendants et les âgés ne gagnent plus assez. Au travers de ce cycle reproductif des ménages, Rowntree explique la persistance de la pauvreté, que l’arrivée des politiques publiques occidentales a permis de briser (Bengtson & Allen, 1991).

2 Lors de chaque régression présentée dans ce travail, une vérification de la corrélation des variables a été faite. Il n’est jamais apparu de corrélation trop élevée pouvant conduire à un biais dans les résultats des modèles.

3 En gris les pourcentages où moins de cinq individus sont représentés.

4 BA = Bandra

5 SC = Santa Cruz

6 Parmi cette quarantaine d’événements distincts, seuls 6 dans l’enquête de Bandra et 2 à Santa Cruz ont été mentionnés par plus de 5% des répondants.

7 “I always have bodyache” (femme de 54 ans, Bandra); “There is pain in knees” (homme de 50 ans, Santa Cruz,); “As I am getting old, I am getting a little unwell” (femme de 80 ans, Santa Cruz).

8 Plus de 75% de ces mentions concernent le répondant.

9 Anecdotique: toutes les mentions de consommation de boisson alcoolisée (que ce soit une diminution ou une augmentation) sont faites par des hommes, et une femme parlant de son mari. Les problèmes de poids ou de taille (maigrir ou grossir) sont évoqués exclusivement par des hommes. Ils sont aussi les seuls à parler de problèmes oculaires ou de devoir porter des lunettes.

10 Le care signifie à la fois les soins, l’attention, les sollicitudes (rémunérés ou non) apportés aux proches pour améliorer leur bien-être, leur situation de santé (Razavi, 2007).

11 En gris les pourcentages où moins de cinq individus sont représentés.

12 En gris les pourcentages où moins de cinq individus sont représentés.

13 BA = Bandra

14 SC = Santa Cruz

15 En gris les pourcentages où moins de cinq individus sont représentés.