Show Less
Open access

Parcours de vie et mémoires de pauvres

Changements personnels et sociohistoriques dans les bidonvilles de Mumbai

Series:

Aude Martenot

Cette thèse s’inscrit dans la perspective du parcours de vie, sous l’angle du regard porté sur les changements personnels et sociohistoriques de l’existence, dans un contexte culturel précis, celui de l’Inde urbaine moderne. Au travers de la récolte de plus de 1250 interviews, réalisées à Mumbai en 2012 et 2014 parmi des adultes âgés de 20 à 86 ans, habitant·e·s de bidonvilles et d’immeubles de classe moyenne inférieure, le contenu et la temporalité des événements vécus considérés comme importants par les répondant·e·s sont analysés. Outre le souci évident d’observer les trajectoires et les moments marquants de la vie, selon le point de vue des personnes elles-mêmes, cette thèse cherche à dépasser l’a priori selon lequel les habitant·e·s des slums seraient vulnérables par évidence, afin de révéler des vulnérabilités insoupçonnées, présentes sous des formes diverses.

Show Summary Details
Open access

Chapitre 5. Profession, économie, formation: expressions et déterminants des inégalités

← 218 | 219 →

Chapitre 5.  Profession, économie, formation: expressions et déterminants des inégalités

“[…] the official estimates of poverty, based on a

normative level of consumption expenditure,

would be totally unsuited to capture the concept.

In fact, no measure based on a univariate

criterion can be adequate.”

(Kundu & Mahadevia, 2002, p. 6)

Inégalité flagrante dans une ville comme Mumbai, l’accès aux ressources financières (capital économique) et formatives (capital culturel) détermine sinon la survie des individus, à tout le moins leur qualité de vie actuelle et future. La teneur de ces capitaux explique une part considérable des vulnérabilités qui marquent les existences de femmes et d’hommes, pauvres et moins pauvres, logeant dans des bidonvilles ou des quartiers de classe moyenne inférieure. Concrètement, les degrés d’inégalités varient de manière importante au cours de la vie: habitat salubre ou insalubre, accès aux études ou non, travail stable ou informel, pauvreté ou niveau de vie décent…

Dans le chapitre précédent, les divers domaines de l’existence concernés par les réponses aux volets I et II ont été mis en exergue. Nous savons donc qu’en leur sein, les mentions liées à la sphère publique (majoritairement l’économie du ménage, la mobilité, l’éducation et la profession) représentent une part minoritaire; elles sont néanmoins dignes d’intérêt. Ce chapitre se propose de revenir sur ce qui compose les deux capitaux que recouvre cette sphère: culturel et économique.

Pour aller au-delà du chapitre précédent, une focale est mise dans la première section sur le capital culturel, plus précisément les mentions d’éducation (concernant le répondant) et d’autres types d’activités non scolaires. Par la suite, nous nous concentrons sur les ressources économiques, notamment la place des changements liés à la situation du foyer (rentrées d’argent ou dépenses, achat ou vente de biens,…), à celle de l’emploi et son insuffisance, enfin à la mobilité résidentielle comme événement majeur de l’existence…ou son absence, sous forme d’immobilité de contrainte. Pour certains habitants, ces événements soulignent-ils la ← 219 | 220 → présence d’avantages cumulatifs (réussite scolaire, travail stable, épanouissement personnel,…) et pour d’autres de désavantages qui s’enchaînent (non accès aux études, chômage, inflation des prix,…)?

5.1  Quitter l’école, quitter l’enfance: l’éducation en tant que palier de la vie et clé de sortie de la pauvreté

L’utilisation d’une codification basée sur les capitaux (cf. section 4.3) a permis de souligner que les changements de l’année écoulée se rapportent plus souvent aux capitaux économiques et culturels parmi les jeunes groupes d’âge. Les tournants de l’existence soutiennent le même constat regardant le capital culturel, alors qu’une présence égalitaire du capital économique apparaît entre les cohortes, avec une prévalence légèrement plus élevée parmi les cinquantenaires. En outre, la formation demeure majoritairement citée par les habitants des bidonvilles, alors que l’économie est surtout évoquée à Santa Cruz.

Il ressort du premier aperçu de ces capitaux que les jeunes groupes d’âge considèrent les deux alors que les plus âgés ne focalisent leurs souvenirs que sur un, le capital économique (plus particulièrement le travail). Cette diversification marque la modernité et les changements survenus à Mumbai, toutefois non sans rappeler que l’impossibilité pour les plus pauvres de bénéficier des études pour des raisons socioéconomiques est toujours la première source d’inégalité.

Le capital culturel1 plus marqué chez les jeunes est avant tout dû à une focalisation plus grande autour des études. Les divergences sont plutôt faibles selon le lieu de résidence, sauf à se pencher sur les types d’événements mentionnés: les réussites scolaires sont plus citées par les jeunes de Santa Cruz et la mention «pas d’étude» par les habitants de Bandra, reflétant les inégalités entre les deux quartiers. ← 220 | 221 →

L’éducation comme marqueur de réussite ou d’échec

L’état institutionnalisé du capital culturel (voir section 2.4.2) ou, dit autrement, la détention de diplômes ou toute autre forme de reconnaissance d’une formation, apparaît explicitement dans les réponses fournies aux deux premiers volets de l’enquête, quoique dans un pourcentage relativement faible. C’est avant tout le fait de débuter des études ou de les réussir qui est mentionné. Néanmoins, un second aspect de ce capital est également présent: il s’agit de son manque, de la constatation de l’absence d’opportunité ou de l’échec scolaire. Cette seconde dimension n’est logiquement présente que dans les tournants de l’existence.

L’éducation est donc mentionnée selon deux angles évidents: la réussite et l’échec. Sous l’aspect positif, il faut inclure les débuts de scolarité ou la reprise d’études, qui sont explicitement un signal d’espérance de succès futur (voir chapitre 4). Dans le volet I, le positif prend nettement le pas. Douze débuts de formation et 24 réussites scolaires, contre un seul échec et 19 citations factuelles (descriptif de situation, inquiétudes, cours spécifiques, etc.):

“I completed 15th grade in 2011”

(homme de 23 ans, Bandra)

“I got good marks in B. Com exam”

(femme de 21 ans, Santa Cruz)

“I am attending a course in nursing from last 1 year. I will become a head nurse in the hospital”

(femme de 38 ans, Santa Cruz)

Concernant les quelques tournant (TOU) évoquant une réussite scolaire (2 et 3% des mentions, voir annexe 3), et les raisons (RS) du choix, une espérance, mais aussi une pression de réussite apparaissent, aussi prégnantes chez les jeunes cohortes de Bandra que de Santa Cruz: ← 221 | 222 →

TOU: “I passed 10th grade with good percentage. I got good Diploma”

RS: “My dream came true. I got admission in engineering”

(homme de 25 ans2, Bandra)

TOU: “Without classes, I passed 10th grade. I was not sure that I would pass”

RS: “I passed with 42%. I was happy. I thought I have done something big”

(femme de 39 ans, Bandra)

TOU: “I completed 10th exam nicely”

RS: “I and my family were happy”

(femme de 20 ans, Santa Cruz)

TOU: “I got good mark in 2nd year of engineering”

RS: “I fulfilled the hopes of people”

(homme de 21 ans, Santa Cruz)

La dimension positive de l’éducation apparaît donc à égalité dans les deux enquêtes, alors que l’angle négatif est surtout évoqué par les répondants de Bandra (8 sur les 10 citations) au travers de l’échec scolaire ou du regret de ne pas avoir suivi de formation.

Le peu d’échecs scolaires évoqués, ainsi que leurs raisons, montrent un regret très personnel, avec également l’importance que ceux-ci revêtent pour la famille :

TOU: “I was unable to get more education”

RS: “I would have get good job if I could study”

(homme de 67 ans, Bandra).

TOU: “I got failed in D.Ed for me D.Ed education is very important. I lost

my confidence because I got failed”

RS: “It is important education for me and my family”

(femme de 22 ans, Bandra)

Les mentions «pas d’études» allèguent explicitement la contrainte structurelle imposant l’impossibilité de faire ou de suivre des études. Pauvreté, obligation de s’occuper de la fratrie, école trop éloignée du domicile ou mariage précoce sont quelques-unes des explications données à cette carence d’apprentissage : ← 222 | 223 →

TOU: “I didn’t go to school”

RS: “Because we had poor condition”

(femme de 50 ans, Bandra)

TOU: “I wanted to study after 10th grade but I couldn’t study because of poverty”

RS: “I left education and started doing job”

(homme de 36 ans, Bandra)

TOU: “I want to do something after study. But due to poverty not able to complete study”

RS: “As per today’s generation due to more inflation expenses are increasing, I want to help my family financially”

(femme de 39 ans, Santa Cruz)

TOU: “I had small brothers and sisters, family condition was bad so I couldn’t study”

RS: “Because it would have been good if I would study”

(femme de 66 ans, Bandra)

Globalement, les individus de chaque quartier montrent une tendance similaire à citer des moments forts de leur parcours éducationnel comme des tournants de leur existence ; toutefois, le désavantage de la pauvreté a une influence qui s’exprime par l’accroissement des mentions des plus jeunes cohortes vivant dans les bidonvilles. De manière surprenante, ce ne sont pas les plus âgés qui évoquent le plus le regret de ne pas avoir été du tout (ou pas assez longtemps) à l’école bien que, de toute évidence, leur accès à la scolarité ait été moindre que celui des classes d’âge plus jeunes (de 20–24, 35–39 et 50–54 ans). Comme ce fut la destinée d’une majorité d’entre eux, et surtout d’entre elles, nous pouvons assumer qu’ils en ressentent moins la frustration.

Une entrée dans l’âge adulte plus précoce sans les études

Il est évident, à Bandra comme à Santa Cruz, que ce sont les jeunes de 20–24 ans qui ont le plus mentionné l’éducation comme un tournant de leur vie. Cependant, l’inscription de ces événements dans le parcours de vie n’est pas exactement similaire. La figure 5.1 présente la répartition de ces événements selon l’âge et le lieu d’habitation du répondant, toutes cohortes confondues. Nous n’avons ici considéré que les 26 premières années de la vie, autrement dit les années les plus concernées par l’éducation et les seules ayant été vécues par tous les groupes d’âge. ← 223 | 224 →

La courbe issue des tournants rapportés par les habitants des bidonvilles est visiblement décalée sur la gauche, démontrant une mention d’événements survenus plus tôt dans le parcours de vie des individus (voir figure 5.1). Ce qui se constate ici est l’effet des mentions d’abandon forcé ou contraint des études, survenu à des âges jeunes. Ainsi, plus que les résidents d’un quartier de classe moyenne inférieure, les individus vivant dans les slums et soumis aux impératifs de la pauvreté entrent plus rapidement dans la vie active. Entre les sexes par contre, il n’y a pas de divergence marquante dans les âges qui ressorte (voir figure 5.2).

img32

Figure 5.1 les mentions d’éducation (n) selon l’âge du répondant au moment du tournant et le lieu de résidence

img33

Figure 5.2: les mentions d’éducation (n) selon le sexe et l’âge du répondant au moment du tournant

***

← 224 | 225 →

Si l’éducation représente un socle déterminant de capital culturel, ce dernier n’est pas très étoffé. Il est même surprenant de constater le peu de mentions faites, en comparaison du poids décisif pour l’existence que représente la formation dans des conditions de précarité aussi extrêmes que celles que supportent la plupart des individus interrogés. La figure 5.3 expose la répartition des individus ayant évoqué au moins un tournant marquant de leur formation, selon le niveau d’éducation atteint au moment de l’enquête et leur lieu de résidence.

Le faible pourcentage d’individus ayant mentionné au moins un tournant éducationnel alors qu’ils n’ont pas été scolarisés (sans éducation) ou ont atteint seulement l’école primaire, désigne essentiellement les répondants ayant cité l’absence d’études. Par ailleurs, une différence ressort entre les lieux d’habitation : davantage d’habitants des slums de niveau secondaire ou tertiaire mentionnent un tournant de formation. C’est une marque de l’importance de celle-ci dans le parcours de vie de personnes pauvres, qui y voient leur seule chance de changer leur destinée.

img34

Figure 5.3: les individus (%) ayant mentionné au moins un tournant du domaine éducation, en fonction du lieu de résidence et du niveau d’éducation

Quelques dimensions supplémentaires du capital culturel : développement personnel, voyages, activités

Autre aspect du capital culturel, le développement personnel a été faiblement évoqué (de 1 à 3% des mentions). Parmi les changements de l’année écoulée, ce dernier est exprimé dans une même mesure à Bandra et à Santa Cruz, et majoritairement par les plus jeunes. Il s’agit surtout de sa propre maturité : ← 225 | 226 →

«My nature is changing. Atmosphere is also changing because of which life is also changing”

(homme de 22ans, Santa Cruz)

“Now I don’t fear to go anywhere”

(homme de 21 ans, Bandra)

“My behaviour changed since 1st January 2011”

(femme de 22 ans, Bandra)

Au sein des grands tournants de l’existence, le développement personnel se trouve surtout cité à Santa Cruz, et parmi les cohortes les plus âgées. Cette fois, les citations tendent plutôt à poser un constat de son propre vieillissement ou font référence à des pratiques religieuses :

“Now I am old. My life has changed”

(femme de 80 ans, Santa Cruz)

«In 2010 I did Haj3»

(homme de 83 ans, Bandra)

“With hooker science now I trust more on God and get more confidence and feel that God is great”

(homme de 66 ans, Santa Cruz)

Sans surprise pour des individus possédant des moyens limités, voire très réduits, peu de voyages ont été évoqués. Les mentions d’activités autres que professionnelles ou scolaires sont aussi peu nombreuses, mais démontrent que certains répondants possèdent du temps libre, dédié à de la musique, de la danse, de la peinture ou d’autres loisirs (n=26), à de la participation sociale politique, associative ou religieuse (n=8), ou du sport (n=24). Toutefois, pour le volet I comme pour le II, ces activités sont surtout citées par les jeunes, à l’exception des cinquantenaires de Santa Cruz, qui dans leurs souvenirs récents ont laissé une place relativement large au sport. Dans presque tous les cas (28 des 29 changements récents et 24 des 27 tournants), les individus à l’origine de ces mentions possèdent un niveau de formation secondaire ou tertiaire : ce n’est que lorsque les répondants détiennent un certain niveau de vie que des activités «triviales» sont mentionnées. ← 226 | 227 →

5.2  Pauvreté matérielle, financière et humaine

Le capital économique repose sur plusieurs dimensions (les changements d’ordre professionnel, économique et de logement) alors que le capital culturel, on l’a vu, se compose presque exclusivement d’un seul aspect (la formation). Il est davantage mentionné parmi les changements de l’année passée des quatre plus jeunes groupes d’âge, et moins parmi ceux des octogénaires. Dans les tournants par contre, ses évocations restent stables avec l’avancée en âge (voir annexe 3). Cela tient beaucoup au domaine professionnel, largement cité par les plus jeunes, les trentenaires et les cinquantenaires de Bandra comme changement de l’année écoulée, et par les quinquagénaires, sexagénaires et octogénaires de Santa Cruz pour les tournants.

5.2.1  Le travail, au centre de la survie

Au sein des tournants professionnels, le premier emploi et avoir un travail sont généralement la transition et la situation les plus citées, même chez les personnes âgées.

Débuter sa vie active : contrainte ou espoir ?

Débuter sa vie active a fait l’objet de 48 tournants à Bandra, 32 à Santa Cruz. En observant les raisons apportées à ces mentions, un premier ensemble laisse entendre une contrainte, un regret, une charge familiale. En bref, il s’agit des conséquences de la pauvreté, bien sûr davantage présentes parmi les réponses des habitants des bidonvilles (34 raisons à Bandra, 4 à Santa Cruz):

TOU: “Since 9–10 years of age I am working”

RS: “Because house economical condition was bad”

(femme de 38 ans, Bandra)

TOU: “Since 12 years at the age. I started going to father’s mutton shop”

RS: “I could not concentrate my studies”

(homme de 80 ans, Santa Cruz)

TOU: “I started doing farming since I was 13 years old”

RS: “We are 5 sisters and brother”

(femme de 20 ans, Bandra) ← 227 | 228 →

Le second type de raisons est explicitement positif, où se ressentent la satisfaction de travailler et d’avoir un revenu (y compris par le biais des enfants) avec cette fois-ci 14 raisons à Bandra, 28 à Santa Cruz :

TOU: “Then I started doing business”

RS: “Because I want to do something great in life”

(homme de 26 ans, Bandra)

TOU: “Got good job in market”

RS: “Started earning money”

(homme de 39 ans, Santa Cruz)

TOU: “My son got a job and daughter in law became a teacher”

RS: “Got support to life”

(femme de 52 ans, Santa Cruz)

L’entrée dans le monde professionnel a été peu évoquée comme un changement crucial de l’existence. Toutefois, parmi les quelques mentions à ce sujet, un clivage semble avoir lieu en fonction du niveau socioéconomique des individus. Les personnes de classe moyenne inférieure apparaissent plus en mesure d’apprécier l’indépendance et l’avancée vers l’âge adulte que cette transition représente, alors que les individus résidant dans les bidonvilles subissent davantage les revers de celle-ci (quitter l’école, devoir de participer au revenu du ménage, etc.), à des âges parfois très jeunes.

Réorienter sa vie professionnelle ou seulement la stabiliser : une protection contre la vulnérabilité du quotidien

Parmi les changements récents, les jeunes cohortes citent facilement le fait de recommencer un travail, de réorienter sa carrière ou d’avoir modifié son emploi. Ce type de transition professionnelle est remémoré avant tout par les 20–24 et les 35–39 ans vivant en bidonvilles (respectivement 12% contre 10% des mentions des jeunes de Santa Cruz et 9% contre 7% des trentenaires)4.

En arrière-fond de ces évocations, s’exprime généralement un sentiment de soulagement, lié à la fin de l’incertain et de l’informalité avec l’obtention d’un emploi formel, ainsi que la sortie d’une période de chômage : ← 228 | 229 →

“I got new job in 2011. I was at home for 2 years after losing job”

(homme de 34 ans, Bandra)

“I got a good job. That is of importance”

(homme de 26 ans, Santa Cruz)

“My husband got BMC5 job”

(femme de 24 ans, Bandra)

“One son is working in HSBC bank and other is in shipping company”

(homme de 83 ans, Santa Cruz)

Dans le même ordre d’idée, un nouveau type de mention apparaît parmi les tournants, d’autant plus significatif qu’il ne s’agit par d’un événement (alors que la question posée appelait explicitement une réponse comprenant une dimension de changement): avoir un travail, un constat généralement assorti d’une notion de durée (51 citations à Bandra, 37 à Santa Cruz). Se ressentent derrière la conscience d’avoir un emploi relativement stable, un revenu assuré, mais aussi pour certains d’être soumis à la condition laborieuse par la nécessité de survivre :

TOU: “Since marriage I am doing ironing work along with my husband”

RS: “Since 17 years I am doing ironing work”

(femme de 40 ans, Bandra)

TOU: “Did business after coming to Mumbai. Got good income”

RS: “Could satisfy family needs easily”

(homme de 54 ans, Santa Cruz)

TOU: “I do mason work and I stay with sister”

RS: “Because I don’t know other work. I have send money to the village”

(homme de 50 ans, Bandra)

TOU: “I still work in 85 years of age. I am not able to work at this age but somehow I am doing”

RS: “My son died now it is difficult to earn bread and butter”

(femme de 82 ans, Bandra)

A Santa-Cruz, des tournants font aussi référence à la reprise d’un travail pour les 50–54 ans (5%), les 65–69 ans (6%) et les 80–84 ans (6%), et ce bien plus fréquemment que dans les réponses des résidents de Bandra. ← 229 | 230 → Pour ces derniers, le chômage et les licenciements sont une préoccupation, légèrement plus marquée pour les cinquantenaires et les sexagénaires à cause des fermetures des usines de textile dans les années 1980 (voir chapitre 1). Douze mentions sur les 39 font explicitement rapport à cette désindustrialisation de la ville. Dans les raisons, se perçoivent également les impacts directs du chômage pour la famille :

TOU: “My husband was working in mill. This mill got closed in 1986. That time with the help of tailoring education, I started stitching dresses”

RS: “Because my husband was working outside and I was doing stitching work and educated my son. He became engineer”

(femme de 70 ans, Bandra)

TOU: “I was working in mills. I got closed in 1987. I was not getting another job”

RS: “But my wife did job and looked after family”

(homme de 66 ans, Bandra)

TOU: “My husband lost his job. He was in mill”

RS: “Because we were struggling for food”

(femme de 65 ans, Bandra)

Les perceptions positives et négatives du travail

Une mémoire professionnelle ouvertement positive (obtenir de la reconnaissance, avoir une promotion – en termes de poste ou de salaire –, avoir son business qui va bien ou grandit) apparaît peu, aussi bien à Bandra qu’à Santa Cruz (seulement 2% et 3% des changements récents). Cette situation est cependant plus apparente chez les 35–39 ans, avec quand même 8% des mentions du volet I faites à Santa Cruz (contre 3% à Bandra).

Du côté des tournants professionnels, les chiffres sont encore plus dérisoires. Seules trois personnes à Bandra et 15 à Santa Cruz en font mention :

TOU: “I got promotion”

RS: “Payment increase”

(homme de 35 ans, Santa Cruz)

TOU: “I got successful in business slowly”

RS: “As I like to work”

(homme de 64 ans, Santa Cruz)

TOU: “When I got promoted from constable to Head constable. I was Happy”

RS: “Because I got higher position and home”

(homme de 66 ans, Bandra) ← 230 | 231 →

Nonobstant la prudence requise, puisque ces valeurs sont faibles, se situer dans une classe moyenne inférieure offre plus d’opportunités de réussite que les bidonvilles.

A l’inverse et sans surprise, le côté négatif du travail (licenciement, chômage) ressort plutôt parmi les réponses données à Bandra, bien que les chiffres demeurent petits (3% contre 1% des changements récents). A nouveau, si la fréquence globale est faible, des disparités sont présentent selon l’âge. Les licenciements et le chômage sont ainsi évoqués par 6% des jeunes des zones défavorisées (soit 10 individus) et presque pas par leurs homologues de classe moyenne inférieure (1 seul individu). Il n’est guère possible de dissocier ici ce qui relève de l’impact réel de la condition socioéconomique et de l’économie informelle, ou d’une perception plus négative de sa trajectoire professionnelle.

***

A l’inverse du domaine de l’éducation, les tournants professionnels ont été cités par toutes les classes d’âge dans une proportion semblable. Pourtant, à nouveau se dessine une entrée plus précoce dans le monde du labeur pour les individus résidant en bidonvilles (voir figure 5.46).

img35

Figure 5.4: les mentions professionnelles (n) selon l’âge du répondant au moment du tournant et le lieu de résidence

Concernant les différences de genre (figure 5.5), les débuts des courbes sont à peu près semblables, mais un clivage ressort nettement dès l’âge ← 231 | 232 → de 20 ans, lorsque les hommes évoquent beaucoup plus fréquemment un tournant dans cette sphère de leur vie.

img36

Figure 5.5: les mentions d’éducation (n) selon le sexe et l’âge du répondant au moment du tournant

5.2.2  Au gré de l’économie: responsabilité globale, vulnérabilités individuelles

Dans les changements récents et les tournants, les individus évoquant des évolutions de situation économique, en mentionnant des augmentations de revenus ou de dépenses ainsi que l’achat ou la vente de biens, sont très peu nombreux. Plus spécifiquement à Santa Cruz, apparaît également la constatation négative d’une inflation générale des prix, affectant les ressources financières du ménage. Au final, malgré sa faiblesse, ce domaine nous informe de ce qui peut influencer le quotidien en termes de dépenses ou de rentrées d’argent et, à ce titre, il n’est pas surprenant qu’il soit surtout cité par les 35–39 et les 50–54 ans, âges pivots où les responsabilités familiales sont les plus lourdes.

La quinzaine de tournants citant l’achat ou la vente d’un bien (n=17) est passablement hétéroclite, pouvant aller de l’acquisition d’un vélo à la perte d’une maison : ← 232 | 233 →

TOU: “My son purchased a house”

RS: “We used to live in a rented house I was very happy when he purchased a house”

(femme de 70 ans, Bandra)

TOU: “Son had bought new flat and settled”

RS: “Seen my son get settled and grown up with my eyes”

(homme de 80 ans, Santa Cruz)

TOU: “My grandfather sold his house”

RS: “Because we were houseless. Now we stay in rented house. It is difficult to run house”

(homme de 25 ans, Bandra)

Parmi les tournants évoquant une amélioration économique (n=23), les raisons laissent la plupart du temps entendre les conséquences positives influant sur la famille de manière immédiate (davantage de nourriture, etc.) ou sur le long terme (possibilité d’envoyer les enfants à l’école, de régler la dot pour le mariage d’une fille, etc.) :

TOU: “Income increased so financial condition improved”

RS: “Due to the income of children now there is better support for running the household”

(homme de 51 ans, Santa Cruz)

TOU: “Since 2007 I am working as a watchman at Shivalik builder’s office. Before that I was ironing cloths and earning money. With that earning only I married my daughter in 2004”

RS: “Now I have fixed payment. So I can manage house. I did marriage of my 2nd daughter”

(homme de 53 ans, Bandra)

TOU: “I have profit from flour mill shop”

RS: “The income from my flour mill allowed me to educate my children well”

(homme de 66 ans, Bandra)

TOU: «My elder son got job. Now I have this support. Now our condition is improving”

RS: “Once upon a time we had very bad condition. They was nothing to eat. Now condition is good. We shouldn’t forget bad days”

(femme de 52 ans, Bandra)

Du côté des détériorations économiques, les raisons pour avoir mentionné ces tournants mettent en avant, pour les habitants de Santa Cruz, surtout les causes (dans 7 cas sur 18, elles sont explicitement liées à la récente ← 233 | 234 → crise économique ayant entraîné une inflation considérable en Inde) et, pour les résidents des slums, plutôt les impacts (imminence de la pauvreté et de ses retombées pour la famille) :

TOU: “I was poor earlier”

RS: “Because my father died when I was small”

(homme de 55 ans, Bandra)

TOU: “I educated my children and did their marriages. Expenditure increased”

RS: “We have low income”

(femme de 65 ans, Bandra)

TOU: “Our financial condition was not good”

RS: “My husband never gave any money to run the house. I used to do stitching work to get money to run the house”

(femme de 70 ans, Bandra)

TOU: “Earlier the business was good. We are troubled by inflation”

RS: “If this continues, like this, how will the household run?”

(homme de 39 ans, Santa Cruz)

TOU: “More problems in regular life. How a normal people can live with wife and children”

RS: “There is more inflation”

(femme de 36 ans, Santa Cruz)

Nonobstant, le peu de mentions dans ce domaine économique laisse perplexe lorsque l’on connait la pauvreté et le dénuement dans lesquels vivent la plupart des individus interrogés. Les dimensions concrètes de la pauvreté (impossibilité d’étudier, nécessité de travailler, etc.) sont davantage formulées que la misère elle-même.

5.2.3  Le lieu de vie comme déterminant social

La catégorie mobilité, autre facette du capital économique, regroupe, en ce qui concerne les changements récents, les transhumances d’une autre ville ou de la campagne vers Mumbai, ainsi que certains déménagements à l’intérieur même de la ville. Les migrations de longue portée n’apparaissent pas du tout dans les changements récents (probablement car, si la personne avait vécu une migration au cours de l’année passée, elle ne serait pas présente au moment de l’enquête pour l’évoquer) et relativement ← 234 | 235 → peu dans les tournants, où seuls quelques départs vers le Moyen-Orient sont cités.

Dans le volet II, ce sont avant tout des transports d’un autre Etat (ou d’un autre lieu dans le Maharastra) vers Mumbai qui sont mentionnés, ou encore d’un quartier à l’autre dans la mégapole, généralement d’un slum vers un immeuble en dur. Ces déménagements (qui ne représentent que 5 à 6% des tournants, voir annexe 3) soulignent tant des obligations familiales (comme de rejoindre son époux ou épouse) que des opportunités professionnelles (venir à Mumbai depuis un village de campagne par exemple) ou des changements de statut socioéconomique (devenir propriétaire d’une maison) :

TOU: “When I came from Gulbarga (Karnataka) to Mumbai I suffered a lot for food”

RS: “Because I didn’t have own house”

(homme de 50 ans, Bandra)

TOU: “My husband brought me to Mumbai when I was of 15 years old”

RS: “My husband bought small room in Walmiki nagar”

(femme de 84 ans, Bandra)

TOU: “Compared to the village, Mumbai is better. The people I met were nice. I forged ahead and I was successful”

RS: “I started work in megacity”

(homme de 69 ans, Santa Cruz)

TOU: “Got marry in village and husband was working in Mumbai then I came to Mumbai and life got set”

RS: “Main thing in my life got good husband”

(femme de 54 ans, Santa Cruz)

Les habitants de slums ont bien souvent vécu plusieurs de ces mobilités, à l’occasion de leur arrivée en ville puis d’allers et retours vers leur village d’origine. Néanmoins, les quelques citations qui sont faites par les habitants des slums ne concernent que des déménagements survenus dans la ville de Mumbai. De leur côté, les répondants de Santa Cruz évoquent quelques événements comme devenir propriétaire, passer des slums aux immeubles SRA (Slum Rehabilitation Authority, immeuble prévu pour reloger les habitants des bidonvilles dans le cadre de campagnes municipales, voir ← 235 | 236 → chapitre 1), mais cela reste des chiffres très faibles : 30 tournants évoqués par des habitants de Santa Cruz7 et 4 par ceux de Bandra.

Les actions de délocalisations des bidonvilles en Inde, et en particulier à Mumbai, sont très controversées. Visant officiellement à sortir les individus de ces zones insalubres et officieusement à récupérer de l’espace au centre-ville pour des opérations de spéculation immobilière, les conséquences pour les familles ne se révèlent généralement pas positives (Felber & Schmid, 2014). En se penchant sur les raisons de ces tournants, il apparaît néanmoins que la majorité relève les aspects bénéfiques de ces déplacements (24 à Santa Cruz et 2 à Bandra). Sans doute car l’une des premières critiques de ces programmes est leur sélectivité ; en profiter relève déjà du positif :

TOU: “Before this I stayed in chawl now came in flat”

RS: “We get all facilities here”

(homme de 51 ans, Santa Cruz)

TOU: “I stayed in chawl earlier now stay in a building”

RS: “More problems in chawl but there is no problem in building getting all facilities”

(femme de 66 ans, Santa Cruz)

TOU: “Earlier we stayed in a chawl”

RS: “Got all facility here and no problem of bathroom and water”

(femme de 24 ans, Santa Cruz)

Ces citations raisonnent de manière très concrète, notamment pour les femmes, en lien avec l’accès à l’eau courante par exemple. A nouveau, il est étonnant de constater si peu de présence de mentions portant sur les lieux de vie insalubres, en particulier à Bandra. C’est a priori la marque d’une accommodation générale.

L’environnement, une dimension supplémentaire du capital économique

Finalement, une catégorie supplémentaire «autre» du capital économique (voir annexe 3) regroupe en majorité des évocations d’événements environnementaux (crise économique, événements politiques, catastrophes naturelles, émeutes interreligieuses, etc.) que l’on aurait arbitrairement ← 236 | 237 → attribués au volet III de l’enquête, mais qui ont eu tant d’impact sur le quotidien des individus que ces derniers les ont cités comme des événements personnels. La portée de ces changements sociohistoriques étant négative, en général supposant une perte de biens, l’impossibilité de se déplacer ou l’arrêt des activités économiques de la ville durant plusieurs jours, ils ont été considérés comme affectant directement le capital économique des individus :

TOU:8 “Indira Gandhi was shot dead”

RS: “That time I was selling vegetables, people came and closed all shops”

(homme de 79 ans, Bandra)

TOU: «In 2005 flood. We were staying in slums. My house was flooded. We suffered loss”

RS: “That time I passed 10th grade but couldn’t continue study”

(homme de 23 ans, Bandra)

TOU: «Need solution for inflation»

RS: “Everything rate gets higher”

(femme de 51 ans, Santa Cruz)

5.3  Conclusion

Au sein d’un monde occidental où la seconde modernité a augmenté la variabilité entre les parcours de vie, où les institutions régissent toujours les trajectoires tout en définissant moindrement l’ordre et l’âge de survenue des événements marquants de l’existence, le passage à l’âge adulte a subi des modifications. La plus marquante de ces mutations a été l’étalement des transitions, leur complexification et diversification, en bref, une montée des incertitudes et un report de ce passage de quelques années (Bidart, 2005; Mauger, 1995).

Dans une étude portant sur la perception du «devenir adulte», Claire Bidart a souligné l’existence de seuils biographiques de plus en plus différenciés selon que l’on soit d’une origine sociale modeste ou plutôt aisée, et d’une culture à l’autre (Bidart, 2005, 2006b). L’inégalité d’accès à l’âge ← 237 | 238 → adulte (Battagliola et al., 1997; Bourdieu, 1984) se traduit concrètement par une entrée plus précoce dans les transitions menant à la vie adulte: fin des études et entrée sur le marché du travail; sortie du nid et constitution d’une famille propre (Bidart, 2005). De manière inattendue, ce constat transparaît également dans les réponses fournies par les habitants de Mumbai, alors même que les institutions formelles sont quasiment inexistantes dans la gestion des trajectoires. Leur mémoire confirme que l’âge de la fin de l’école et du début du travail survient plus tôt chez les défavorisés, qui ont toujours (eu) moins accès à l’éducation. L’accès à la formation montre ici son importance décisive sur la normalisation des événements liés à l’entrée dans l’âge adulte.

Mais in fine, le résultat le plus marquant de ce chapitre est l’absence. La misère, la faim, les conditions de logement pitoyables, toute une série d’expressions de la pauvreté pourtant toujours omniprésente, ne ressortent que de manière ponctuelle, sur des fréquences basses. Ce large silence est singulier et interpelle. Il peut illustrer ce que Galbraith, économiste qui fut ambassadeur en Inde, appelait «l’accommodation à la pauvreté», qui n’est pas à proprement parler de la résignation, mais la conscience diffuse de la difficulté, voire de l’impossibilité de sortir de sa condition, impliquant de ne pas ajouter à sa souffrance en nourrissant des espérances qui seront déçues (Bi, 1981; Galbraith, 1980).

Dans l’Inde contemporaine en transition, les classes moyennes sont bel et bien en émergence et avides de saisir de nouvelles opportunités, mais encore assez fragiles pour se sentir menacées par l’inflation. Dans les bidonvilles, l’espoir n’est pas absent, mais il ne s’appuie guère que sur de jeunes générations marquées par une forte ambivalence, dans la mesure où elles héritent de la «culture de la pauvreté» de leurs parents, parents qui souhaitent pour autant les outiller de capitaux éducatifs afin qu’ils puissent avoir une autre vie que la leur, mais dont les espérances se confrontent parallèlement aux contraintes structurelles qui subsistent dans l’accès à l’éducation.


1 Le tableau en annexe 3 présente les capitaux culturels et économiques en détail, pour les changements récents et les grands tournants de l’existence, à Bandra et à Santa Cruz. Les chiffres différent quelque peu des tableaux 4.4 et 4.6, puisque le codage des capitaux a été établi selon une typologie légèrement différente (pour rappel de la typologie, voir section 4.3).

2 A moins d’une précision, les âges indiqués correspondent à ceux des répondants au moment des enquêtes et non au moment de l’événement rapporté.

3 Haj (ou hajj) représente le pèlerinage des musulmans vers les lieux saints de la ville de La Mecque.

4 De plus, les 20–24 ans de Bandra sont 14% à en parler (contre 10% à Santa Cruz), et les trentenaires de Bandra 7% (contre 6% à Santa Cruz).

5 Brihanmumbai Municipal Corporation: il s’agit de la municipalité du Grand Mumbai, donc le budget annuel dépasse celui de beaucoup de petits états.

6 A nouveau, seules les 26 premières années de l’existence ont été considérées, afin de permettre à toutes les classes d’âge d’avoir une même possibilité de mention.

7 Vingt-six personnes sur les 30 de Santa Cruz ayant cité un déménagement proche vivent en SRA, soit 14% des individus interrogés dans le quartier de classe moyenne et résidant en building SRA.

8 Les tournants (TOU) et les raisons (RS).