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Parcours de vie et mémoires de pauvres

Changements personnels et sociohistoriques dans les bidonvilles de Mumbai

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Aude Martenot

Cette thèse s’inscrit dans la perspective du parcours de vie, sous l’angle du regard porté sur les changements personnels et sociohistoriques de l’existence, dans un contexte culturel précis, celui de l’Inde urbaine moderne. Au travers de la récolte de plus de 1250 interviews, réalisées à Mumbai en 2012 et 2014 parmi des adultes âgés de 20 à 86 ans, habitant·e·s de bidonvilles et d’immeubles de classe moyenne inférieure, le contenu et la temporalité des événements vécus considérés comme importants par les répondant·e·s sont analysés. Outre le souci évident d’observer les trajectoires et les moments marquants de la vie, selon le point de vue des personnes elles-mêmes, cette thèse cherche à dépasser l’a priori selon lequel les habitant·e·s des slums seraient vulnérables par évidence, afin de révéler des vulnérabilités insoupçonnées, présentes sous des formes diverses.

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Chapitre 6. La place de la famille dans une société en transition

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Chapitre 6.  La place de la famille dans une société en transition

«[…] l’analyse de «l’économie pratique» de la famille

nous invite plutôt à l’envisager comme un espace de

coopération et de conflit permanent, tant d’un point de

vue matériel que symbolique.»

(Guérin, 2008, p. 62)

Le parcours de vie d’un individu est jalonné de moments forts parmi lesquels, nous l’avons vu, le cadre familial ressort comme central, en tant que lieu de vie et de développement durant l’enfance, puis dans la construction de son propre foyer à partir de l’âge adulte (Bonvalet & Lelièvre, 2012; Cavalli et al., 2006; Gastrón & Lacasa, 2009). Ne dérogeant pas à ce constat, les événements familiaux sont nombreux dans les souvenirs rapportés par nos répondants. Nous les analysons ici, et ce selon une perspective genrée.

Dans les changements récents comme dans les grands tournants de la vie, les Indiennes et les Indiens interrogés ont mis en avant des moments importants de leur trajectoire familiale : unions, naissances et décès. Une première section se penche sur ces principaux aspects des relations familiales. A partir de ces résultats, et grâce aux informations qualitatives recueillies, nous mettrons en avant plusieurs types de vulnérabilités. La place accordée aux proches dans ces souvenirs sera également mise en exergue, cette dernière étant révélatrice des évolutions récentes, tant socioéconomiques que démographiques et sociétales.

Ces transformations ont affecté les structures familiales, mais aussi les normes matrimoniales, les rapports de genre et la distribution du pouvoir au sein du foyer (Chadda & Deb, 2013), conduisant soit à des ruptures entre les générations, soit servant de support à la continuité des traditions face à la modernisation croissante du pays. Ainsi, la seconde partie de ce chapitre se focalisera sur la cohabitation entre plusieurs générations, situation typiquement indienne et néanmoins en pleine mutation, en particulier à Mumbai où se conjuguent changement social et manque d’espace (en ← 239 | 240 → termes immobiliers) (cf. chapitre 1). La perception par les individus des différences de comportements au sein de leur famille, capturée par le biais d’une question subsidiaire posée aux répondants logeant à Santa Cruz, permettra de creuser cette question.

Dans un troisième temps, les questions de genre implicites dans les événements familiaux mentionnés par les répondants seront soulignées. Nous questionnerons la répartition classique de la sphère privée pour les femmes et de la sphère publique pour les hommes en observant la répartition des événements de chacun des domaines à travers les âges. Par la suite, en observant les mentions de naissances, l’une des dimensions cruciales des inégalités entre les sexes en Inde sera illustrée : la préférence pour un fils.

6.1  La famille indienne dans une modernité ambivalente

Dans les questions portant sur les événements de l’existence (volet I et II), le domaine de la famille représente respectivement 15% et 26% du total des mentions. Pour affiner ces chiffres, des subdivisions plus fines (les types) ont été prévues (voir annexe 4, qui présente ces résultats selon le lieu de résidence et la classe d’âge) : entrées en couple, mariages, naissances, divorces (ou séparations). Comme indiqué précédemment, à ces catégories peut être ajoutée celle des décès, qui avait été codée à part mais qui s’avère concerner essentiellement des membres du ménage ou de proches parents. Au final, ces mentions ne varient guère, en ce qui concerne leur contenu, des résultats observés dans des enquêtes similaires provenant d’autres pays (Cavalli & Lalive d’Epinay, 2008; Gastrón & Lacasa, 2009). Malgré tout, un certain nombre de particularités propres à la société indienne résident dans ces réponses, que ce chapitre entend souligner.

6.1.1  Les dits et les non-dits des trajectoires familiales indiennes

Les mariages et les naissances sont les types les plus mentionnés dans toutes les classes d’âge (sauf pour les jeunes de Santa Cruz dans le volet I, qui montrent un intérêt plus important envers leur mise en couple). ← 240 | 241 → Suivant une logique chronologique, lorsque les jeunes parlent de changements récents familiaux de type mariage, il s’agit majoritairement de leur union et de celle de leurs frères/sœurs (membres de la même génération). A l’inverse, les mariages de sa progéniture sont plutôt mentionnés par les groupes d’âge 35–39, 50–54 et 65–69 ans ; que cela soit possible dès 35–39 ans illustre l’âge toujours très faible au premier mariage en Inde. Dans le même ordre d’idée, lorsque les 20–24 et 35–39 ans parlent de naissances survenues cette dernière année, il s’agit essentiellement d’eux-mêmes entrant dans la parentalité, alors que parmi les 50 ans et plus, cela concerne leurs enfants, au travers de la naissance des petits-enfants. Finalement, les décès rassemblent une faible proportion des changements récents (4%), et ce de manière semblable entre les groupes d’âge.

Les différenciations sociales sont peu apparentes. D’un quartier à l’autre, ce sont les mêmes moments de la vie familiale qui sont cités aux divers âges de la vie, sauf en ce qui concerne les jeunes adultes de 20–24 ans. Pour ces derniers, les événements familiaux sont évoqués comme sources de changement plus souvent par les résidents des slums, mais le contenu varie également : dans la zone de bidonvilles de Bandra. Là, ce sont les naissances et les mariages qui prévalent alors qu’à Santa Cruz les rencontres sont également mentionnées. Traduction indienne oblige, lorsque l’on parle de «rencontres», il s’agit en fait des fiançailles : nous reviendrons sur cette particularité ultérieurement. Comme cela a déjà été remarqué aux chapitres 4 et 5, le contenu des changements récents laisse entrevoir une transition à l’âge adulte plus précoce pour les habitants des secteurs les plus pauvres. En revanche, un écart se creuse entre les tournants concernant la famille des personnes âgées de 65–69 et 80–84 ans résidant à Bandra (28% et 31%) et celles vivant à Santa Cruz (20%).

Alors que la part du domaine famille se réduit avec l’avancée dans les classes d’âge pour le volet I de l’enquête, elle prend au contraire de l’ampleur au sein des tournants, mis à part une petite réduction dans la cinquantaine. Le reflet de la méthodologie de notre enquête s’observe ici : le volet I, en ne demandant de trouver d’événements qu’au cours de la seule dernière année, laisse davantage d’espace – notamment aux jeunes – pour évoquer des éléments que l’on peut qualifier de «moins cruciaux» (comme des fiançailles) que ne le fait le volet II, portant sur l’entièreté de l’existence.

A noter que très peu de divorces sont mentionnés dans toutes les classes d’âge quel que soit le lieu de vie, soulignant qu’en Inde, même ← 241 | 242 → dans un monde urbain qui vit une modification socioéconomique rapide, la rupture explicite des couples n’est pas encore une pratique courue.

Singulièrement, la dot n’est évoquée qu’une fois dans les changements récents et trois fois parmi les tournants (dont deux fois par la même personne), ce qui est bien peu si l’on considère que la plupart des mariages impliquent une telle transaction, qui pèse profondément sur les familles et qui, à la fois, exprime et affecte lourdement les rapports de genre (Loiselle-Léonard, 2001). Néanmoins, il est envisageable que le caractère illégal et très privé de cette négociation encourage une certaine forme d’autocensure à son encontre. Par ailleurs, aucun aspect de la dimension rituelle n’apparaît en lien avec ces changements qui, la plupart du temps, sont pourtant marqués par des codes et des pratiques religieuses (fête, cérémonie, voyage, initiation, …).

6.1.2  Fiançailles et mariages : effilochement des traditions ou transformation liée à la modernité ?

La modernisation a transfiguré les structures familiales, même si des normes anciennes persistent. Très ancré dans la tradition indienne, le devoir de se marier est source de multiples codes et cérémonies durant la jeunesse. Les parents ne sont pas en reste, puisqu’ils sont en charge de l’arrangement des fiançailles (dans la majorité des cas) et des termes de l’union. C’est une réalité qui se retrouve dans les réponses aux volets I et II, où mises en couple (fiançailles) et mariages représentent une part non négligeable des souvenirs rapportés.

Les fiançailles : devoir parental pour les uns, expression de joie pour les autres

Les changements récents ont à cet égard suscité légèrement plus de mentions de rencontre ou de mise en couple (n=13) que les tournants (n=8), des chiffres qui demeurent très faibles. Dans les deux cas, la répartition entre les sexes est presque équitable. Sur ces 21 mentions, 6 proviennent de parents parlant de leurs enfants (4 mères et 2 pères), exprimant le devoir qui pèse sur eux : ← 242 | 243 →

“My daughter’s marriage got fixed”

(femme de 37 ans, Bandra)

«In 2012 my son got engaged»

(homme de 52 ans, Bandra)

Ce sont les jeunes plus que les autres groupes qui ont cité de tels événements, plus proches d’eux (n=14), parlant de leur mise en couple, de leurs fiançailles ou de leur proche mariage :

“I am getting married. This is a matter for happiness”

(femme de 20 ans, Santa Cruz)

“Getting Girlfriend in this year”

(homme de 20 ans, Santa Cruz)

Cinq raisons sur 8 expriment un sentiment de joie, tant de la part des parents que des principaux concernés :

“We all were very happy”

(femme de 20 ans, Bandra)

«We will make love marriage as arrange marriage»

(femme de 50 ans, Santa Cruz)1

A deux reprises, la tension de ne pas parvenir à réaliser ce mariage et le soulagement d’y être finalement arrivé sont palpables :

“My mother and father were very concerned & worried about my marriage”

(femme de 23 ans, Santa Cruz,).

“My mother’s dream of daughter getting married is going to be fulfilled”

(femme de 21 ans, Bandra).

Il ne s’agit certes que de quelques réponses, souvent laconiques, mais elles soulignent une dualité de la vie dans l’Inde contemporaine, une modification profonde de la signification du mariage. Ce dernier conserve son statut d’objectif absolu, tant pour les hommes que les femmes ; toutefois, la planification (très rigide traditionnellement) faite par les parents ← 243 | 244 → (le fameux mariage arrangé) est en train de s’émousser. Les parents continuent malgré tout à porter la charge du bien-être de leur famille en ayant le devoir de s’assurer qu’un mariage ait finalement lieu. Les répondants évoquant leur mariage comme un grand tournant de leur vie éclairent encore davantage cette concomitance du changement social et des traditions qui ont la vie dure.

Bonheur et regrets, amour et arrangement : les mariages indiens révèlent une complexité des rôles et des choix

Parmi les tournants majeurs de l’existence, les citations de mariage sont plus nombreuses que celles concernant les naissances (13% contre 7%)2. Ce constat souligne bien l’importance des unions dans un pays comme l’Inde, tout en restant étonnamment faible lorsque l’on sait que 66% des personnes interrogées à Bandra et 73% de celles vivant à Santa Cruz sont mariées.

Pour mieux atteindre les marqueurs culturels et ceux spécifiques aux mutations socioéconomiques de Mumbai, il faut se pencher sur la manière dont les réponses sont expliquées. Cinq catégories ont été utilisées pour coder ces raisons3: la responsabilité de marier ses enfants, la reconfiguration familiale issue du mariage, le mariage d’amour, les regrets, les joies4.

Dans la tradition indienne, les parents ont le devoir de marier leur fille et les frères attendent communément que toutes leurs sœurs soient mariées (Joshi, 2016). Cette pression qui repose sur les épaules des parents a déjà transparu dans les raisons des fiançailles (voir ci-dessus) et apparaît également dans les tournants concernant les mariages, quoique relativement peu: 11 mentions, faites tant par des femmes que des hommes, sur la totalité des 201 citations de mariage. ← 244 | 245 →

Un autre aspect intéressant est celui du mariage d’amour, évoqué comme extraordinaire dans une société qui repose sur l’arrangement des unions. Seules 14 mentions en ont été faites, également réparties entre les sexes, un peu plus souvent à Santa Cruz (n=9) qu’à Bandra (n=5). Avant tout, ce sont les plus jeunes cohortes (20–24 et 35–39 ans) qui mentionnent une union choisie par amour ; toutefois, quelques individus de 50–54 ans l’ont aussi évoquée, ces derniers ayant cependant fait cette expérience «depuis l’autre côté du miroir», en tant que parents. En effet, en un paradoxe qui nous instruit, l’enjeu des sentiments pour les jeunes rencontre la responsabilité lourde de marier ses enfants pour les pères et les mères, le tout se traduisant ici en une situation complexe : préférer la tradition ou encourager le changement?

TOU: “I married the boy of my choice”

RS: “He was a boy of my choice”

(femme de 23 ans, Santa Cruz)

TOU: “I did love marriage now I regret”

RS: “Because my parents were against love marriage. My other sisters got married in good houses”

(femme de 36 ans, Bandra)

TOU: “My son had a love marriage and we accepted it”

RS: “Amongst our relatives had not done anything like this”

(femme de 54 ans, Santa Cruz)

Se discernent aussi, avec un peu plus de force, des évocations de mariage comme un moment de transformations des configurations familiales (n=43), notamment suite à l’arrivée de la bru dans le foyer de l’époux. La charge des parents lors de l’arrangement de l’union est donc aussi de jauger le futur lieu d’accueil de sa fille, ou la compatibilité de sa future bru avec sa famille. Cette responsabilité est indéniable, et la reconfiguration familiale touche évidemment la belle-famille autant que l’épouse, de même que la famille d’origine, qui perd parfois un salaire, en tout cas une aide et un membre de la famille. Mais en réalité cela affecte en premier lieu la mariée, esseulée dans un nouveau ménage (parfois loin de son lieu d’origine), ensuite la belle-mère, qui doit accueillir et faire une place à la nouvelle. Ce qui explique la large majorité féminine de ces mentions (n=33 sur 43) : ← 245 | 246 →

TOU: “I got married”

RS: “I had to move to a new house and I had responsibilities”

(femme de 70 ans, Bandra)

TOU: «My son’s wedding»

RS: “Because we were getting Daughter in law”

(homme de 51 ans, Bandra).

TOU: “Two son’s got married”

RS: “I have 2 daughters in laws. They do household work. Now I take rest”

(femme de 65 ans, Bandra)

TOU: «After marriage the life change»

RS: “I was a girl then. Now I am a daughter in law”

(femme de 22 ans, Santa Cruz).

Les groupes d’âge ayant le plus cité ce changement de configuration sont les trentenaires (n=11) et les cinquantenaires (n=11), mais aucun groupe n’en a pas fait mention du tout. Comme nous l’évoquions plus haut, il ne faut pas surestimer la nucléarisation des ménages urbains indiens et sous-estimer la persistance de la coutume du mariage patrilocal, lequel implique une transition profonde qui affecte tout particulièrement la vie des femmes. D’ailleurs, les habitants du quartier de classe moyenne modeste évoquent plus cette raison (n=29) que ceux des bidonvilles (n=14).

Une quatrième catégorie a servi à regrouper les raisons des tournants où transparaissent des regrets liés au mariage. Cette catégorie rassemble 73 mentions, dont 50 faites par des femmes. En majorité, il s’agissait de personnes des groupes d’âge 35–39 (n=16), 65–69 (n=11) et 80–84 ans (n=30), surtout vivant à Bandra (n=54). L’émotion derrière ce regret s’inscrit dans un éventail allant de très marquée (le répondant exprime sa tristesse, parfois vivement) à ambivalente (les conséquences semblent négatives mais ce n’est pas explicite). Le regret le plus marquant est celui d’avoir été marié trop jeune, ce qui est bien plus souvent évoqué par des femmes. Par deux fois, le fait que le mariage soit survenu tard a été mentionné, mais par des hommes : ← 246 | 247 →

TOU: “I got married when I was 14”

RS: “I was too young to get married”

(femme de 81 ans, Bandra)

TOU: «Many changes came after marriage»

RS: “My marriage was late”

(homme de 54 ans, Santa Cruz)

TOU: “I was happy before marriage”

RS: “Now I feel my life is wasted”

(femme de 34 ans, Bandra)

TOU: “When got married, after that there was tension”

RS: “It is fights always”

(homme de 35 ans, Santa Cruz)

TOU: “My life changed after marriage”

RS: “As new responsibilities had to shouldered”

(femme de 19 ans, Santa Cruz)

A l’inverse de la catégorie précédente, un certain nombre de citations de mariage contiennent des expressions heureuses (64 mentions, dont 40 provenant de femmes). Ce sont surtout des individus âgés de 35–39 (n=16), 50–54 (n=10) et 65–69 ans (n=22), et la répartition entre les quartiers est relativement équilibrée (n=38 à Bandra, n=26 à Santa Cruz) :

TOU: “I got married in 1992. Everything is good”

RS: “I am happy”

(femme de 40 ans, Bandra)

TOU: «I got married»

RS: “I got a husband as I wanted”

(femme de 24 ans, Santa Cruz)

TOU: “I got married”

RS: “We got support for each other in happiness and sorrows”

(homme de 65 ans, Bandra)

***

Ces mentions de mariage permettent de percevoir des sources de stress ou de vulnérabilité propres au mariage à l’indienne : parvenir à marier ses enfants, être bien accueillie dans son nouveau foyer en tant que dernière arrivée, vivre en harmonie ou en conflit, etc. A cela s’intègrent des éléments issus de la modernisation du pays et des mentalités depuis quelques décennies: le mariage d’amour, tellement prôné dans les films de ← 247 | 248 → Bollywood, qui entre en contradiction avec les arrangements traditionnels (Trivedi, 2014). Mais également la prise de conscience, dans les générations anciennes, que l’âge au mariage a évolué et que sa propre union est survenue trop jeune. Parfois, ces contradictions sont librement exprimées par des regrets, d’autres fois, elles transparaissent au travers de l’évocation de responsabilités supplémentaires, de tout le carcan de rôles nouveaux que les individus doivent endosser. Finalement, il apparaît que les mariages, même arrangés, ne sont pas uniquement faits de tensions quotidiennes ou de regrets, mais que nombre d’entre eux ont été souhaités et sont associés au bonheur.

Ce dernier point coïncide avec une nouveauté dans les manières de concevoir le mariage. Tout comme la famille élargie issue de l’union patrilocale, la pratique du mariage arrangé n’a pas disparu au contact de la modernité, au contraire. L’arrivée de l’économie de marché et du néolibéralisme a plutôt dopé la consommation liée à son organisation et à sa célébration (agences matrimoniales, cadeaux, fêtes, etc.). Ainsi, alors que la réussite personnelle est de plus en plus mise en avant, les couples s’accrochent à une pratique qui prône l’inverse : l’ingérence de la famille dans un choix intime de vie. Surpris que se conjuguent ces deux courants de prime abord antagonistes, plusieurs auteurs ont étudié les comportements des jeunes de classes moyennes dans l’Inde urbaine et tenté d’expliquer ce paradoxe (Sharangpani, 2010; Trivedi, 2014). Il en ressort une forme d’adaptation – à nouveau similaire à la restructuration familiale – des jeunes filles notamment (alors que leurs aînées d’une génération apparaissent comme davantage encline au mariage d’amour [Sharangpani, 2010]) qui, bien que de plus en plus émancipées, acceptent et même revendiquent une tradition où leurs choix personnels sont peu pris en compte, en échange de davantage d’exigences face au conjoint. La relation de pouvoir évolue, même si aucune révolution n’a encore eu lieu, face à une modernité alternative (Sharangpani, 2010).

6.1.3  L’impact du décès sur les proches

On l’a vu précédemment, les trajectoires familiales comprennent plusieurs types d’événements, dont la connotation varie entre tragédie et bonheur (mariages, séparations, naissances, …). Sans conteste, les décès représentent le versant le plus sombre de ces souvenirs. ← 248 | 249 →

Sans surprise, les décès sont moins nombreux dans la mémoire des individus les plus jeunes et atteignent leur maximum dans les citations des deux dernières classes d’âge. Entre les terrains d’enquête, les taux de pertes mentionnées sont relativement proches (voir annexe 4). Cependant, le nombre d’individus citant au moins un décès n’est pas identique dans les groupes d’adultes mûrs et âgés : 20% des 50–54 ans résidant à Bandra évoquent au moins une perte contre 12% à Santa Cruz ; respectivement 41% contre 27% des 65–69 ans ; et 34% contre 24% des 80–84 ans. En fait, les répondants de Bandra ont régulièrement mentionné plusieurs décès.

Toutefois, perdre un proche n’est pas forcément une transition inattendue ou traumatisante. C’est le cas, par exemple, de petits-enfants mentionnant la mort de leur grand-père ou grand-mère (Cavalli et al., 2006). Dans les parcours de vie d’Indiennes et d’Indiens soumis à une pauvreté plus ou moins importante, quelles pertes sont-elles mentionnées et à quels âges surviennent-elles ? Pour répondre à ces questions, nous analysons les décès évoqués comme des tournants par les répondants (soit le volet II de l’enquête). Par la suite, nous nous penchons sur les raisons invoquées pour les avoir cités, afin d’extraire l’impact de la mort d’un «autre significatif» sur la vie de la personne.

Quatre catégories ont été retenues : la perte du conjoint (40%), celle d’un parent (28%), d’un enfant (ou d’un beau-fils, d’une belle-fille) (21%) ou encore d’autres proches (11%)5. Les figures 6.1 et 6.2 exposent le nombre de décès mentionnés par les individus comme ayant été des turning points de leur existence, selon le lien familial de la personne décédée et la classe d’âge du répondant. Comme dans les figures qui suivent, les chiffres présentés ici sont faibles ; nous avons donc choisi de ne pas donner de pourcentage, seulement les effectifs. Ils permettent toutefois de dégager des tendances. ← 249 | 250 →

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Figure 6.1: lien de parenté des personnes décédées (n) à Bandra, selon le groupe d’âge du répondant au moment de l’enquête

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Figure 6.2: lien de parenté des personnes décédées (n) à Santa Cruz, selon le groupe d’âge du répondant au moment de l’enquête

Les jeunes de Santa Cruz mentionnent autant de décès de parents que leurs pairs de Bandra ce qui peut, de prime abord, sembler contre intuitif, puisque les difficultés sanitaires de la résidence dans un quartier fortement défavorisé ont tendance à raccourcir l’espérance de vie, et perdre un parent a sans doute des impacts concrets sur la vie (quitter l’école pour partir travailler). En outre, parmi les répondants de Santa Cruz, le groupe d’âge 20–24 ans se focalise avant tout sur les parents et les autres membres de la famille, les décès de conjoint et d’enfant ne surviennent que plus tard. Or, les jeunes de Bandra ont aussi cité la perte d’enfant, un décès qui relativise et prend sans doute le pas sur la mort d’un parent. Ainsi, côtoyer la mort serait une expérience plus courante. ← 250 | 251 →

Ces mentions de décès d’enfants plus élevé non seulement parmi les 20–24 ans, mais aussi les 35–39, 65–69 et 80–84 ans à Bandra, comparativement à Santa Cruz, sont un signal fort. Au vu de la dureté des conditions de vie parmi les pauvres des bidonvilles, il n’est pas étonnant que les personnes âgées (65–69 ans) voire très âgées (80–84 ans) aient vécu, à un moment de leur existence, le décès de leur progéniture. Malgré les incertitudes inhérentes à la démarche rétrospective appliquée à plusieurs cohortes d’âges, il reste que les morts d’enfants mentionnées par les trentenaires relèvent indéniablement de plus hauts taux de mortalité infantile et enfantine.

Il n’y a pas d’âge idéal pour perdre ses parents

Les figures 6.3 et 6.4 présentent la répartition des pertes de géniteurs selon la période de l’existence du répondant lorsqu’ils sont survenus : entre 0 et 9 ans, 10 et 29 ans, 30 et 69 ans. Chaque classe d’âge a été considérée séparément, puisque toutes n’ont pas vécu le même nombre d’années.

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Figure 6.3: âge au moment de la perte du géniteur à Bandra, selon le groupe d’âge

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Figure 6.4: âge au moment de la perte du géniteur à Santa Cruz, selon le groupe d’âge

Les résultats soulignent qu’une large partie des décès de parents mentionnés sont situés plus tôt dans la vie à Bandra qu’à Santa Cruz. Dans toutes les classes d’âge, il est fait davantage de référence, lorsque les individus vivent en bidonvilles, à la perte d’un père ou d’une mère alors que le répondant avait entre 0 et 9 ans. Les autres variations sont plus délicates à interpréter.

La différence entre les deux enquêtes souligne le plus fort impact du décès d’un parent sur le parcours de vie d’un enfant ou d’un jeune adulte pauvre. La vulnérabilité face à la mort, ainsi que les impacts sur la vie des enfants sont ainsi soulignés. Les raisons de parler de la mort d’un autre comme tournant de sa vie éclairent ces conséquences.

Emotion et responsabilités croissantes en arrière-plan des mentions de décès

Alors que la mention d’un décès a parfois pu être soulignée comme porteuse d’une forme de soulagement (à la fin d’une maladie longue et douloureuse par exemple) (Cavalli et al., 2006), ce n’est pas le cas dans les deux enquêtes passées à Mumbai. La plupart des justifications avancées pour expliquer la citation d’une perte laissent transparaître une émotion négative ; dans un certain nombre de cas, survient également une forme nouvelle de stress. Deux axes ont donc guidé la codification des raisons attribuées à ce type d’événement : la tristesse (ou une forme d’émotion de regret) et les responsabilités croissantes (ou le stress).

Sur les 305 pertes considérées, 237 ont été codées selon que les raisons portaient explicitement sur une dimension émotionnelle (la tristesse) ← 252 | 253 → ou plutôt sur les conséquences pratiques, à caractère stressant, de la perte (responsabilité du ménage, des enfants, pauvreté, etc.). La première catégorie a rassemblé 48% des raisons (n=146) contre 30% pour la seconde (n=91) 6. Les douleurs ou regrets sont plus évoqués par les hommes (55%) que par les femmes (45%), presque de manière identique par les habitants de Santa Cruz (50%) et ceux de Bandra (47%). Toutes les classes d’âge ont donné des raisons empreintes de tristesse, dans des proportions variant entre 41% (les 65–69 ans) et 63% (les 35–39 ans):

TOU: “My husband died”

RS: “I lost support. I was very sad and shocked”

(femme de 65 ans, Bandra)

TOU: «My eldest son died»

RS: “He left me behind. I am very sad”

(femme de 51 ans, Santa Cruz)

TOU: “My best friend died in an accident”

RS: “He was my childhood friend”

(homme de 35 ans, Santa Cruz)

Le second type de raison renvoie aux implications pratiques issues de la perte d’un proche (généralement un mari ou un père, parfois une mère). Il est autant cité dans les deux quartiers (30%), mais ressort comme plus mentionné par les trois cohortes les plus âgées (respectivement 38, 35 et 29%).

Qu’elles concernent la gestion du ménage, la nécessité de trouver un emploi pour remplacer le revenu perdu ou la responsabilité des enfants, les femmes sont plus concernées par ce stress (34% des raisons) que les hommes (20%). Ceci reflète la configuration traditionnelle des rôles genrés au sein des ménages indiens, où les femmes assument le fardeau domestique pendant que les hommes ont la charge de rapporter un revenu. Dès lors, à la suite de la perte de leur mari, les épouses sont contraintes de trouver un emploi, en cumul de leurs tâches usuelles, pour permettre au foyer de tourner. C’est une contrainte que certains répondants évoquent également en référence à ce qu’ils ont vécu lorsqu’ils étaient enfants, au moment de la perte du père ou de la mère : ← 253 | 254 →

TOU: “My father died when I was 12 years old”

RS: “I got responsability of house”

(homme de 69 ans, Bandra)

TOU: “My mother died when I was 10 years old”

RS: “I was the eldest so responsibility of cooking came on my shoulder”

(femme de 81 ans, Bandra)

TOU: “I did hard work when my husband died”

RS: “Because I brought up my children. I educated them and I did their marriages”

(femme de 54 ans, Bandra)

TOU: “My life changed from the time of my husband death”

RS: “He was the only one who earned. The children were very small”

(femme de 65 ans, Santa Cruz)

***

L’analyse des décès révèle des inégalités entre les répondants de Bandra et Santa Cruz. Outre les divergences dans les conditions de vie, bien sûr plus difficiles dans les bidonvilles, s’y marier et y faire souche plus tôt inclut, comme nous l’avons vu plus haut, le risque d’être confronté dès l’âge de 20–24 ans au décès d’un enfant, ce dont sont relativement protégés les répondants de classe moyenne inférieure.

En revanche, pour une population comme pour l’autre, la perte d’un parent représente une vulnérabilisation importante. La perte d’un proche est un événement particulièrement marquant émotionnellement dans la vie d’une personne. C’est d’autant plus le cas lorsqu’il s’agit d’un parent (mère ou père) et que le décès survient «trop tôt», c’est-à-dire alors que les enfants sont encore dépendants économiquement de leurs géniteurs. Dans un pays marqué par la pauvreté et l’absence d’un état capable d’encadrer tous les nécessiteux, une telle disparition peut prendre une signification encore plus brute. En effet, la dimension émotive se double d’une composante pratique : la mort d’un pourvoyeur de revenu a des répercussions considérables sur les conditions de (sur)vie des survivants. Les témoignages de nos répondants se font ainsi l’écho de vies qui furent fragilisées.

En plus d’une tristesse évidente, une nouvelle forme de stress lié à la dépendance envers le breadwinner intervient bien parfois. Elle marque davantage les femmes que les hommes, étant donné que le pourvoyeur de ressource était généralement le père ou le mari. Afin de pallier le manque de revenu, la mère ou les enfants ont dû assurer la survie du ménage, avec notamment des garçons en bas âge, qui se rappellent avoir été contraints ← 254 | 255 → de quitter l’école pour se mettre à travailler, et des femmes confrontées à un marché du travail qui, traditionnellement n’était pas accessible aux Indiennes. Mais le poids des normes persiste : les veuves ne bénéficient d’aucun soulagement pour le ménage, la gestion du foyer et des enfants.

Un marqueur des modifications démographiques qui traversent l’Inde urbaine de ces dernières décennies se doit d’être souligné. Malgré le creusement de la distance intergénérationnelle issu du recul de l’âge aux transitions (comme le mariage et les naissances), le nombre d’années où plusieurs générations7 se croisent est en expansion, essentiellement grâce au gain en termes d’espérance de vie. Ce constat apparaît déjà parmi les changements récents rapportés : dès la cinquantaine, une partie des naissances marquantes sont, nous l’avons vu, celles des petits-enfants. Plus fréquemment et plus durablement qu’auparavant, la coexistence de trois générations a lieu. Elle constitue sans conteste un défi.

6.2  Continuité et rupture entre les générations

6.2.1  Cohabitation et linked lives : de la difficile coexistence de plusieurs générations dans un environnement urbain saturé

Dans les deux terrains d’enquêtes, plus de la moitié des tournants familiaux mentionnés par les 20–24, 35–39 et 80–84 ans concernent le répondant lui-même (entre 55 et 68%). Le reste regarde les enfants, la fratrie, les petits-enfants pour les plus âgés, ou encore d’autres membres du ménage. Les quinquagénaires et sexagénaires évoquent de 44% à 51% de tournants familiaux propres, et dédient les autres citations aux enfants ou petits-enfants (soit les naissances des descendants ou leurs mariages). Les événements qui engagent l’individu directement sont surtout les unions. Le conjoint est relativement peu évoqué (évidemment, il faut deux personnes pour s’unir, mais le fait de citer son mariage comme une transition majeure de sa vie renvoie davantage à une étape dans sa trajectoire ← 255 | 256 → personnelle qu’à la prise en compte de la compagne ou du compagnon). Les parents ou les beaux-parents sont également les grands absents de ces mentions familiales, mais interviennent massivement – nous le verrons plus tard – dans les mentions de décès.

Reconnaître l’identité de la personne au centre des tournants de mariage et de naissance (les événements familiaux les plus évoqués) a pour but de situer le répondant et son entourage8 dans les souvenirs de famille, afin de déterminer quels «autres significatifs9», ceux avec lesquels l’interaction sociale est suffisamment décisive pour influer la trajectoire du répondant, au point que ce dernier l’a mentionné au cœur d’un tournant de sa propre vie.

La figure 6.5 expose la répartition des mentions de mariage, en fonction de la personne concernée par l’union, ainsi que du sexe et du lieu de résidence du répondant. Les résultats démontrent que c’est avant tout la propre union de l’interviewé qui est évoquée, davantage parmi les réponses féminines, en particulier à Bandra. Les mentions de mariage d’enfants sont faites relativement uniformément entre les sexes et les quartiers, et renvoient – outre à la joie de voir sa famille s’agrandir – au devoir parental de marier sa descendance. Les autres membres de la famille ne sont cités que de manière anecdotique (fratrie et petits-enfants).

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Figure 6.5: qui se marie (n), selon le sexe et le lieu de résidence du répondant

← 256 | 257 →

La figure 6.6 représente la répartition des unions selon l’identité de la personne concernée et le groupe d’âge du répondant (sans distinction de lieu de résidence). Bien qu’une majorité des unions fasse référence au mariage du répondant dans toutes les classes d’âge, quelques groupes se distinguent par une certaine mixité. Les plus jeunes notamment évoquent quelques mariages de leur frère ou sœur. Par ailleurs, les 50–54, 65–69 et 80–84 ans mentionnent également les mariages de leurs enfants. Ce qui souligne à la fois la coexistence des générations, et à nouveau la responsabilité qui incombe aux parents de marier leur progéniture (que nous avons déjà explicité au-début de ce chapitre).

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Figure 6.6: qui se marie (n), selon le groupe d’âge

Quant à l’identité de celles et ceux dont la venue au monde a été citée comme un tournant de leur vie par les femmes et les hommes de Bandra et Santa Cruz (voir figure 6.7), un consensus se fait autour de la naissance de ses propres enfants, ce qui s’avère peu étonnant dans un pays dont la culture repose sur la transmission filiale. Une minorité rapporte l’arrivée de leurs petits-enfants, ainsi que d’autres membres de la famille (neveu ou nièce principalement). ← 257 | 258 →

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Figure 6.7: qui vient au monde (n), selon le sexe et le lieu de résidence du répondant

Contrairement aux mariages, il y a peu d’effet de la classe d’âge du répondant sur les contenus de la mémoire des naissances (figure 6.8). La focalisation sur la venue au monde de son propre enfant reste constante. Malgré tout, quelques rares autres naissances (la sienne, celle de son frère ou de sa sœur, ou d’autres membres de la famille) sont également citées par les jeunes dans la vingtaine. Avec l’avancée en âge, ce sont les mentions de l’arrivée des petits-enfants qui surgissent. Comme pour les changements récents, on voit ici la coexistence des générations.

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Figure 6.8: qui vient au monde (n), selon le groupe d’âge

***

← 258 | 259 →

Dans les populations occidentales, la sociologie de la famille a mis en évidence une transition, au cours des dernières décennies, d’un modèle familial dominant structuré par la parentalité, la reproduction, la transmission, bref organisé autour des enfants, à une centration sur la relation conjugale de l’individu et ses aléas (Hareven, 1993; Kellerhals & Widmer, 2007; Mayer, 2004). Même si la pluralité des familles est reconnue, cette évolution générale n’est pas remise en cause (Kellerhals & Widmer, 2007). En Inde, à Mumbai, nos analyses attestent d’une claire centration autour des enfants, plus exactement leur venue au monde et leur mariage qui, dans les classes d’âge les plus âgées, s’étend aux petits-enfants. C’est la chaîne de la vie, l’expression de la continuité de la famille et du groupe.

Certes, les plus jeunes, qui souvent ne sont pas encore engagés dans cette dynamique intergénérationnelle, montrent quand même un intérêt envers les membres de leur propre génération, au premier chef leur fratrie, ainsi qu’envers leur famille élargie. Mais ces dernières mentions sont faibles proportionnellement et quasiment absentes dans les autres classes d’âge, faisant écho aux modifications des structures familiales de l’Inde urbaine d’aujourd’hui. Depuis quelques décennies, se constate en effet une mutation du système de cohabitation familiale élargie vers une nucléarisation des ménages (Allendorf, 2013; Chadda & Deb, 2013; Gupta, 1994; Heuzé, 1997)10.

Cette évolution fait l’objet de controverses interprétatives qui portent d’abord sur l’état initial. Dans un schéma caricatural, les grandes familles élargies collectivistes (typiques de l’Inde et plus en général de l’Asie) ont longtemps été vues comme formant le point central de la structure sociale, ← 259 | 260 → promouvant l’interdépendance et la coopération, ainsi que la prise en charge des membres [le care]) (Chadda & Deb, 2013; Dribe et al., 2014; Gupta, 1994; Heuzé, 1997). Divers chercheurs ont contesté ce portait unilatéralement positif, notamment en démontrant que les périodes de réelle cohabitation sont en fait minoritaires (en particulier lorsque l’espérance de vie est basse) (Allendorf, 2013; D’Cruz & Bharat, 2001; Shah, 1996). Le concept même de famille élargie doit être compris avec des nuances, regroupant sans doute moins d’individus qu’imaginé (deux à trois générations qui cohabitent, avec parfois la présence d’un autre membre de la lignée). Il reste que dans l’espace urbain saturé de Mumbai, ces configurations familiales ne peuvent tout simplement perdurer (Chadda & Deb, 2013; Gupta, 1994; Heuzé, 1997). Outre le manque de place, le travail salarié (par opposition à la paysannerie) ne permet pas la survie d’une famille élargie par le biais d’un seul pourvoyeur de revenu (Heuzé, 1997).

Pour autant, il s’agit de se prémunir contre la généralisation : la situation n’est pas uniforme, loin de là. Les transformations socioéconomiques du pays ont influé sur le modèle familial traditionnel, en particulier dans les mégapoles; néanmoins, les traits culturels dont l’ancien modèle de famille élargie était le conservateur et reproducteur n’ont pas disparu (Allendorf, 2013; Bongaarts, 2001; Gupta, 1994). Selon certains chercheurs indiens, ce n’est pas tant une famille «à l’occidentale» qui a émergé dans les milieux urbains qu’un «entre-deux» (Nijman, 2015). Les normes qui fixent les reproductions de pouvoir, d’échanges et de responsabilités, adaptées aux forces de la modernité (ou en réaction à elle) maintiennent les rôles sociaux et à travers la socialisation, le façonnage de l’identité individuelle, l’apprentissage des devoirs et de la place de chacun au sein de cette modernité menaçant de briser la continuité culturelle. Le rôle traditionnel de la famille conserve tout son intérêt et perdure même dans les grandes villes, malgré une montée des ménages nucléaires, et pousse notamment à un fort maintien des liens avec le reste de la famille à la campagne (Gupta, 1994)11. ← 260 | 261 →

Ces restructurations impliquent des rapports de force nouveaux entre les générations, qui peuvent mener à des clivages importants entre injonctions nouvelles et anciennes traditions.

6.2.2  La perception d’un clivage générationnel

Une question portant spécifiquement sur la perception d’un clivage générationnel a été posée lors du terrain passé à Santa Cruz en 2014. Elle permet de se pencher sur la compréhension de l’environnement sociétal dans lequel les individus évoluent. Plus exactement, son objectif est de saisir si une fracture se dessine entre les manières de vivre dites traditionnelles (ou à l’ancienne mode) et une «modernité» des comportements surgie ces dernières décennies. Même si elle existe, la frontière entre des attitudes anciennes et nouvelles ne peut bien évidemment pas être objectivement datée et, si impression de changement il y a, elle est d’abord individuelle et il ne saurait être attendu qu’émerge une unanimité. Non seulement la diversité des répondants ne pourrait le permettre, mais aux raisons personnelles (en fonction de chaque parcours de vie) s’ajoutent les aspects sociohistoriques, ici ancrés dans les générations (les comportements des autres groupes d’âge n’apparaissent pas sous le même jour selon le point de vue d’une personne âgée de 20, 50 ou 80 ans). Nonobstant, l’éclairage du ressenti des individus face à une brisure entre les générations, l’explication subjective qu’ils en donnent documentent des mutations présentes dans une mégapole indienne en pleine recomposition socioéconomique. Qui plus est, ces témoignages sont des voix from the bottom, d’individus plus ou moins vulnérables – plutôt plus que moins – et différenciés selon le sexe et l’âge.

Seuls trois individus n’ont pas répondu à cette question supplémentaire, dont la formulation exacte était : «Selon vous, votre style d’existence [lifestyle] est-il plus proche de celui : de vos parents / de vos enfants / aucun des deux». Plusieurs choix étaient possibles, une catégorie «les ← 261 | 262 → deux» a donc été ajoutée. Par ailleurs, une modalité «autre» a été construite, afin de rassembler les réponses minoritaires (le mari et la religion ont parfois été mentionnés comme alternative).

La figure 6.9 présente la répartition (en pourcentage) de cette perception de similarité ou de rupture entre les générations. Les catégories «les deux» (1%) et «autre» (2%) rassemblant extrêmement peu de réponses, elles ont été ôtées des analyses. Une majorité nette des répondants a opté pour un style de vie proche des parents (62%), une moyenne qui est tenue par la plupart des classes d’âge avec toutefois une légère baisse parmi les plus âgés (51%). Un comportement plus proche de celui des enfants a rassemblé au total 14% des choix. Les plus jeunes n’en ont pas fait mention, puis la proportion augmente avec l’avancée en âge (de 8% chez les trentenaires jusqu’à 28% pour les plus âgés). Quant à la catégorie «aucun des deux», elle est plutôt bien répartie entre les cohortes et globalise 21% des réponses de tout l’échantillon. Notons d’emblée que les différences de perception des écarts générationnels sont très faibles entre hommes et femmes.

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Figure 6.9: les écarts générationnels (%) selon la classe d’âge

Il n’en va pas de même pour les cohortes d’âges. Que les individus de 80–84 ans soient ceux qui affichent la plus forte ambivalence entre style de vie proche de l’ancienne génération et de la nouvelle n’est pas sans surprendre. Evidemment, les jeunes ne connaissent pas encore de génération plus neuve que la leur, et pouvaient difficilement s’identifier à «plus moderne» qu’eux. Ce qui explique sans doute qu’ils soient un tiers à se qualifier de différents dans leur manière de vivre (33%), une façon de se ← 262 | 263 → distancer des traditions sans savoir encore de quoi leurs propres enfants seront porteurs. Néanmoins, que les trentenaires et les quinquagénaires aient respectivement 17 et 15 points de différence avec les octogénaires quant à leur perception d’avoir un style de vie proche de leurs parents souligne deux effets. D’un côté, les anciens ont sans doute une conscience (et une vision) meilleure des évolutions récentes de la société car ils ont été témoins de plus de changements et ont plus de recul. D’un autre côté, la génération les précédant n’est pas la même que celle préexistant les 35–39 et 50–54 ans (qui, de fait, correspond précisément aux 65–69 et 80–84 ans de notre échantillon). Leurs parents avaient des vies encore radicalement différentes ; ils ont grandi dans ce qui était un monde colonial, probablement rural, fort éloigné de leur réalité actuelle.

Les signes d’une émancipation des traditions (ou d’une modernisation des comportements) sont relativement faibles dans la perception d’un clivage générationnel. Une majorité des individus se sent accrochée à des comportements inculqués par la génération précédente. Néanmoins, un cinquième des répondants de Bandra se perçoit en dissonance avec tant les nouvelles que les anciennes cohortes, en particulier les jeunes dans la vingtaine, signal peut-être d’un éloignement des normes en lien avec le changement socioéconomique ambient. Les raisons de ces choix subjectifs sont à bien des égards plus éclairantes que les chiffres. Elles illustrent notamment le sentiment de plus en plus marqué avec l’avancée en âge d’avoir un style de vie proche de ses enfants.

Un style de vie proche des parents

Lorsque les individus ont estimé vivre d’une manière similaire à leurs parents, plusieurs raisons ont été avancées pour expliquer ce choix. La plus courue renvoie à une enfance durant laquelle le répondant a été élevé selon les normes, les traditions, les valeurs de ses parents, avant de les reproduire (n=267) : ← 263 | 264 →

“My mother is the one who taught me everything”

(femme de 52 ans)

“Parents are of humble nature so my nature is like that”

(homme de 35 ans)

“Because we follow the discipline as maintained by my parents”

(homme de 22 ans)

«Parents were good. My lifestyle is like them only”

(femme de 80 ans)

Un autre raisonnement met en avant, sans autre, la ressemblance de ses propres comportements avec ceux de ses parents (n=70) :

“My parents were uneducated and I am also uneducated”

(homme de 50 ans)

“I am like my mother and doing my all work like her”

(femme de 50 ans)

“As per his expressions, way of working, etc. is like my father”

(homme de 22 ans)

Une part plus réduite des raisons avancées fait un lien évident avec les anciennes traditions, qui servent de référence comme d’une meilleure façon de vivre (n=26) :

“I like the old style”

(homme de 23 ans)

“I live with old lifestyle”

(femme de 66 ans)

“We are following old culture”

(homme de 51 ans)

Enfin, quelques raisons se réfèrent à la religion inculquée par les parents (n=11). Il s’agit d’un des rares endroits du questionnaire où la religion apparaît comme marquant les trajectoires (et ceci n’engage qu’une minorité d’individus) : ← 264 | 265 →

“They follow Islam which is a true religion. We follow them”

(homme de 23 ans)

“They follow life as per religion. I also do that only”

(femme de 51 ans)

“I like the way parents do prayers and worship. I like that only”

(homme de 69 ans)

Un style de vie qui s’adapte aux attentes des enfants

Du côté de la perception d’une manière de vivre proche de ses enfants, les raisons les plus fréquentes montrent une prise de conscience de la modernité, des changements sociaux en place depuis quelques années, et plus qu’une acceptation, une adhésion (n=41) :

“My children have grown up and modern”

(homme de 80 ans)

“Children are modern and with soft behaviour. I am like them”

(femme de 50 ans)

“Children like to stay modern so we do”

(femme de 37 ans)

Mais à l’inverse, certaines explications soulignent sans fard la position de dépendance des parents vis-à-vis de leurs enfants, passé un certain âge (n=35). Pour ces témoins, la solidarité intergénérationnelle ne survivrait pas à un conflit de valeur, et ce sont alors les plus faibles, ceux qui reçoivent, qui s’ajustent, de plus ou moins bon gré, aux plus forts, ceux qui aident :

“Because my children are my support”

(femme de 65 ans)

«I am dependent on children»

(femme de 84 ans)

“Because now my whole life depended on my children”

(homme de 66 ans)

Enfin, quelques raisons à peine (n=6) se réfèrent à nouveau à l’enseignement ou à la transmission de normes, mais cette fois-ci en partant du point de vue des parents et non des enfants : ← 265 | 266 →

“I have to raise them. I am the father”

(homme de 50 ans)

“My children are nice and their values & ideals are nice”

(femme de 81 ans)

La transmission des normes apparaît comme le principal critère poussant les individus à s’identifier au mode de vie de leurs parents. Il se retrouve, quoique dans une très faible mesure, parmi les raisons de s’identifier à ses enfants. Avoir un parcours de vie «objectivement» similaire à ses parents (en termes de niveau d’éducation, de travail ou encore de pratique religieuse) ressort également comme déterminant, mais ne s’est pas retrouvé dans le sens de s’identifier à l’existence de ses enfants. Sans ambages, la socialisation des parents vers les enfants est un phénomène qui perdure dans l’Inde urbaine, encore peu détachée des anciennes normes ; elle explique le sentiment net d’une majorité des individus d’avoir un mode ou style de vie similaire à leurs parents.

L’augmentation de la perception d’évoluer vers ses enfants avec l’avancée dans la vieillesse semble s’expliquer par la situation de dépendance dans laquelle les personnes âgées se retrouvent lorsqu’elles ne peuvent plus subvenir à leurs besoins et vivent grâce au soutien de leur progéniture. Nonobstant, il est difficile de déduire si cette disposition pèse sur les personnes âgées, d’autant plus au vu de l’absence d’alternatives fournies par l’état (pension de retraite, établissement pour personnes âgées, etc.).

In fine, la conscience d’une manière de vivre «ancienne» (celle de la génération précédente) ou moderne (celle des descendants) est explicitement évoquée par une large part des individus. Dans la section qui suit, nous revenons sur les réponses concernant la famille dans le questionnaire, afin d’appréhender cette modernité, présente malgré tout, sous une forme ou sous une autre, dans les évocations des décès, des fiançailles et des mariages.

***

Au travers de ce livre, y compris de ce chapitre, nous n’avons eu de cesse de souligner les différents traitements accordés aux femmes et aux hommes dans la sphère familiale. Pourtant, dans nos analyses, le sexe ressort comme une variable relativement peu déterminante. Loin de sous-entendre que les inégalités de genre n’existeraient plus, il semble plutôt qu’elles ne se dévoilent pas si aisément. La section qui suit se focalise sur la perception ← 266 | 267 → globale des trajectoires issues de la sphère domestique par opposition à celle concernant la sphère publique, précisément sous l’optique du genre. Puis, les naissances évoquées par les répondants seront étudiées afin de creuser un phénomène tristement célèbre en Inde, celui de la préférence pour un fils.

6.3  Des inégalités de genre contre vents et marées

Les complexifications des relations et positions de genre sont issues d’une société en transformation dont les traits culturels, souvent d’une extrême ancienneté, n’évoluent pas sans douleur. Marqués par le système des castes, ces traits sont manifestés et reproduits à travers des normes familiales qui affectent profondément la condition féminine, dans un pays où la préférence pour les garçons est manifeste, mais où les hommes sont aussi mis sous pression, comme nous le verrons ci-dessous plus en détail (Guilmoto, 2008; Joshi, 2016; Vella, 2003).

Nous considérons la vie familiale dans une double perspective, comme une ressource vitale pour les pauvres gens, ainsi que comme le lieu par excellence de (re)production des normes de genre. Comment ces normes transparaissent-elles dans les réponses ?

Les femmes sont légèrement plus nombreuses à mentionner la famille que les hommes dans les deux quartiers (voir tableau 6.1). Cependant, parmi les individus de classe moyenne inférieure interrogés, les divergences de mentions sont plus creusées entre les sexes que parmi les ressortissants des bidonvilles. Ce sont principalement les naissances et les mariages qui font la différence. Huit pourcents des femmes des slums évoquent des venues au monde contre 5% des hommes, et 6% des épouses le font à Santa Cruz contre 3% des maris. Les mariages sont mentionnés par 7% des femmes comme des hommes de Bandra, mais seulement par 5% des femmes et 2% des hommes de Santa Cruz. Des différences relativement faibles au final, mais qui laissent apparaître une focalisation un peu plus grande des femmes autour de leur couple, de leur(s) enfant(s). ← 267 | 268 →

Tableau 6.1: les changements récents et les tournants concernant la famille (%), selon le sexe et le lieu de résidence12

DomaineFemmesHommes
Type
BandraSanta CruzBandraSanta Cruz
Changements récents

Famille
1817159
Entrée en couple

Mariage

Naissance

Divorce

Autre
13
1

7

8

-

2
2

7

7

-

1
1

7

5

1

1
1

2

3

1

2
Décès4441
Tournants

Famille


35


31


17


18
Entrée en couple

Mariage

Naissance

Divorce

Autre
14
-

17

11

1

6
-

18

8

-

5
-

10

4

-

3
1

9

5

-

3
Décès1818116

Dans le système patriarcal, patrilinéaire et virilocal qui caractérise la plupart des sociétés, y compris indienne (voir section 1.3), les jeunes épouses sont censées rejoindre leur belle-famille et résider sous leur toit avec leur mari (d’où l’existence de nombreuses familles élargies). Comme nous l’avons entrevu dans la section précédente, ce faisant, elles vivent une transition profonde, se retrouvant au bas de la hiérarchie domestique, en tant que femme et dernière arrivée (Allendorf, 2013; Kadir, Fikree, Khan, & Sajan, 2003). Pour accroître leur statut, elles doivent réaliser l’injonction d’avoir un fils, qui un jour se mariera et amènera sa propre femme, dont ← 268 | 269 → elle deviendra la belle-mère à son tour. La position de bru peut donc être vue comme celle d’une main d’œuvre supplémentaire corvéable à merci, ou celle d’une entrée dans une famille qui prend soin de tous ses membres (sans que cela ne soit forcément opposé).

6.3.1  Sphère privée versus sphère publique

Les figures 6.10 et 6.11 représentent les changements récents (volet I) faisant partie de la sphère privée (majoritairement ceux ayant trait à la famille et à la santé) et de la sphère publique (éducation, profession, économie du ménage, etc.), selon le sexe et la classe d’âge des répondants. Seules 3% des réponses n’ont pas été codées car leur contenu pouvait entrer dans l’une comme dans l’autre dimension (l’amitié ou les déménagements par exemple). Globalement, la sphère privée rassemble 66% des changements récents, et la sphère publique 34%.

A Bandra comme à Santa Cruz, les différences entre les sexes apparaissent fortement dans les trois premières cohortes (de 20–24 à 50–54 ans), où les hommes ont davantage évoqué la sphère publique. Chez les personnes âgées et très âgées, l’écart de genre est faible puisque l’essentiel des mentions (voir chapitre 4) se rapporte aux décès ou à la santé (ce qui explique la prévalence de la sphère privée). Le lieu de résidence est aussi un facteur de différenciation. A Santa Cruz, les femmes dans la vingtaine et la trentaine mentionnent autant de souvenirs publics que privés, montrant ainsi moins de divergences avec leur compagnon du même âge que dans les bidonvilles où le clivage est très marqué.

Cela étant, la sphère publique n’est jamais absente des réponses féminines, au contraire. Parmi les plus jeunes et les classes moyennes inférieures, la perception subjective des changements récents de la vie montrent une focalisation au moins aussi grande sur l’éducation, la profession et l’économie que sur la famille. En résumé, les femmes ne sont pas si cantonnées que cela à la sphère privée, tout au moins pour ce que leur perception subjective des changements récents de la vie laisse apercevoir.

La même codification sphère publique/sphère privée a été appliquée aux tournants de l’existence (volet II), dont 6% n’ont pu être classés. Les proportions sont similaires aux événements récents, puisque la totalité des tournants du type privée atteignent 62% contre 34% pour ceux renvoyant à la sphère publique. En observant la répartition des tournants par sexe et ← 269 | 270 → par classe d’âge (figures 6.12 et 6.13), le clivage de genre apparaît plus marqué que pour les changements récents. A tous les âges, les femmes se situent nettement plus dans le privé et les hommes davantage dans le public. Ce contraste se perçoit dans les deux quartiers.

Si parmi les changements récents la sphère privée est d’autant plus citée que l’on est âgé, tant chez les pauvres que chez les résidents d’un quartier de classe moyenne inférieure, les tournants de la vie évalués comme les plus marquants par les répondants montrent une différence de genre persistante dans toutes les classes d’âge et dans les deux terrains d’enquête. Ceci nous conduit à penser que les normes sociales, celles qui indiquent aux individus les événements qu’il leur faut valoriser, sont prégnantes et imposent leur loi comme filtre mémoriel. Par contre, la réalité quotidienne, celle qui a un impact sur la mémoire courte, ne suit pas forcément ce précepte et – en particulier dans le grand âge – elle est bien souvent faite d’événements privés tant pour les femmes que les hommes.

img46

Figure 6.10: les changements récents répartis entre sphères privée et publique (%), selon le sexe et la classe d’âge à Bandra

img47

Figure 6.11: les changements récents répartis entre sphères privée et publique (%), selon le sexe et la classe d’âge à Santa Cruz

← 270 | 271 →

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Figure 6.12: les tournants répartis entre sphère privée et sphère publique (%), selon le sexe et la classe d’âge à Bandra

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Figure 6.13: les tournants répartis entre sphère privée et sphère publique (%), selon le sexe et la classe d’âge à Santa Cruz

Un événement normatif par excellence de la société indienne est d’avoir des enfants, en particulier un fils. Tant dans l’injonction de donner la vie que dans celui de faire naître un garçon, les inégalités de genre sont criantes. Elles ont d’ailleurs engendré la disparition de dizaines de millions de petites filles ou de fœtus féminins depuis près d’un demi-siècle (Guilmoto, 2005, 2008).

6.3.2  La préférence pour un fils

L’une des inégalités de genre les plus médiatisées en Inde concerne le phénomène des femmes manquantes, qui d’ailleurs s’étend – pour des raisons parfois différentes – à d’autres pays d’Asie (Attané, 2005; Gilgenkrantz, 2007; Guilmoto, 2008; Das Gupta et al., 2003; Vella, 2003; Véron, 2008). Ainsi, en 2011, 109.4 naissances de garçons ont été recensés pour 100 naissances de filles (Véron & Nanda, 2011), chiffre significatif (le sex ratio normal étant évalué à 105 fils pour 100 filles) qui souligne le ← 271 | 272 → déséquilibre en faveur des garçons, lui-même issu de pratiques de sélection prénatals. Plus avant dans la vie, surtout durant les jeunes années, s’y ajoutent l’impact de facteurs sociaux de discrimination qui affectent les taux de mortalité infantile, enfantine et juvénile (cf. chapitre 1).

La source en est in fine un phénomène culturel, celui de la préférence pour un fils. En Inde, avoir une fille peut être considéré comme une malédiction15. Les raisons de cette préférence s’ancrent dans des traditions ancestrales, notamment la coutume selon laquelle, dans la religion hindoue, seul le fils est en mesure d’apporter le repos éternel aux défunts de sa famille en allumant le bûcher funéraire. Mais elles prennent aussi racine dans des explications socioéconomiques plus récentes: la pratique ancienne de la dot a toujours fait des filles à marier une charge pour leurs parents (Das Gupta et al., 2003). Désormais constituée non seulement de bijoux, tissus, mais aussi d’appareils ménagers, etc., transmise des parents de la mariée vers la famille de l’époux, elle conduit généralement à un endettement lourd, voire parfois à la ruine (Gilgenkrantz, 2007)16. En outre, une fois passé le mariage, la dot demeure souvent l’objet d’âpres conflits, les victimes par excellence étant les mariées, esseulées dans leur belle-famille, corvéables à merci et parfois victimes d’«accidents» terribles pour inciter leur famille à payer (Banerjee, 2016; Banerjee et al., 2004). La mariée s’en trouve réduite à être l’objet d’un échange commercial, et dès lors le reste de sa vie est d’autant plus tourné vers le seul espoir de reconnaissance: porter un fils (Gilgenkrantz, 2007).

A la question sur les tournants de la vie, 157 réponses ont été faites concernant une naissance. Parmi elles, 34% n’ont pas évoqué explicitement le sexe de l’enfant (ou du petit-enfant), ou ont mentionné en une réponse plusieurs naissances d’enfants des deux sexes. Mais 35% des explications données formulent l’arrivée d’une fille et 65% celle d’un fils. Ce souci spécifique pour une descendance mâle s’exprime sans différences entre les quartiers de résidence17 ou selon le sexe18 des répondants. ← 272 | 273 →

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Figure 6.14: les naissances de filles et de fils (%), selon le groupe d’âge et le lieu de résidence du répondant

La figure 6.14 présente la répartition par groupe d’âge et par lieu de résidence des mentions de naissances de filles et de fils. Les chiffres effectifs utilisés sont petits, les résultats doivent donc être pris avec précaution. Par ailleurs, il s’agit de la perception des individus concernant les tournants les plus marquants de leur existence et certainement pas d’un rapport de masculinité objectif et représentatif. Néanmoins, il ressort que les enfants mâles sont toujours plus cités que les filles, en particulier chez les jeunes répondants (sans doute encore sous la pression de parvenir à avoir une filiation), les cinquantenaires (qui voient arriver leur premiers petits-enfants) et les octogénaires.

Cette illustration de la préférence du fils dans nos questionnaires doit être nuancée. Une large part des raisons montre une joie ressentie, quel que soit le sexe de l’enfant (38%) :

TOU: “I got a baby girl. It was the happiest moment”

RS: “I wanted a girl child”

(femme de 35 ans, Bandra)

TOU: “I got a daughter”

RS: “We treat the child as “Laxmi19”. Because of her arrival the days are better”

(homme de 38 ans, Santa Cruz)

TOU: “In 1982 I got son”

RS: « I was happy»

(homme de 54 ans, Bandra) ← 273 | 274 →

En outre, nonobstant que 20% de raisons n’ont pu être classées20, 42% ont clairement une tonalité négative. Ces dernières se répartissent entre : naissances trop précoces (3%), trop tardives (12%), liées à un stress imposé par la famille (13%) ou à l’arrivée de responsabilités ou d’une dépendance (14%).

La temporalité est cruciale. Ainsi, des naissances alors que la mère s’estimait encore trop jeune pour cela ont suscité des regrets, que ce soit d’actualité ou concernant un souvenir ancien :

TOU: “I had a child when I was 15”

RS: “I was too young”

(femme de 81 ans, Bandra)

TOU: “At 20 years of age I got a son”

RS: “I would have taken further education”

(femme de 24 ans, Bandra)

Dans d’autres cas, la temporalité surgit à nouveau, mais dans une relation inverse. C’est davantage l’attente trop longue qui est soulignée, ou l’urgence qui s’est faite sentir (pour la famille davantage que pour le répondant) :

TOU: “Then I got a daughter”

RS: “That time I was 22 years old”

(femme de 80 ans, Bandra)

TOU: “My eldest daughter born as 31-05-1982”

RS: “I delivered a girl after 9 years of marriage”

(homme de 64 ans, Bandra)

TOU: “First baby boy to my brother in law”

RS: “Because after a long time baby born to him”

(femme de 35 ans, Santa Cruz)

Le stress subit par le couple de la part de la famille est également palpable en soi : ← 274 | 275 →

TOU: “I delivered a girl in 2011”

RS: “Because my parents restarted talking with me after my girl borned”

(femme de 24 ans, Bandra)

TOU: “I delivered a boy after 2 daughter’s”

RS: “Because my mother in law was torched me for 2 girls”

(femme de 50 ans, Bandra)

TOU: “After the birth of daughter husband started living without trouble and with peace”

RS: “Less fights and peace at home”

(femme de 50 ans, Santa Cruz)

Enfin, les responsabilités engendrées par la naissance ont également été rapportées, ainsi que l’idée, ambivalente, que lorsque la dépendance viendra cet enfant subviendra aux besoins du répondant en ses vieux jours :

TOU: “I had Kids”

RS: “There was increased responsibility”

(femme de 37 ans, Bandra)

TOU: «I got children»

RS: “Children will look after us when we will be old age”

(homme de 65 ans, Bandra)

TOU: «Child Born in 2011»

RS: “More responsibility as child born but like to enjoy with him”

(homme de 36 ans, Santa Cruz)

Il ressort sans équivoque des tournants et de leurs raisons que la mémoire de la parentalité est extrêmement normée. La famille participe bien souvent au maintien des règles en émettant une pression – explicite ou implicite – sur le nouveau couple, jusqu’à la première naissance. Toutefois, l’arrivée d’une fille, bien que moins souvent mentionnée que celle d’un fils, n’est pas mal vue par nos répondants. En revanche, les naissances ont pu être sources de drames si elles survenaient au mauvais moment du parcours de vie des individus (trop tôt ou trop tard), représentant souvent des responsabilités supplémentaires dans la vie d’individus déjà soumis à une forte précarité. Pour cela, l’assurance vieillesse que signifient les enfants dans un pays comme l’Inde est tout à fait évidente pour les répondants. ← 275 | 276 →

6.4  Conclusion

Si globalement, et non sans nuances, les influences socioculturelles l’emportent sur le socioéconomique, le bilan sur les inégalités de genre, sur les discriminations envers les femmes, prend lui-aussi les teintes de l’ambivalence. Alors que la littérature met l’accent sur le maintien du contrôle exercé par l’homme sur la femme (Bourgeois, 2013), dans nos échantillons, la perception des événements récents et des tournants diffère peu selon le sexe, tant du point de vue quantitatif que dans les expressions qualitatives.

Mariages et naissances enchaînent les générations selon une logique patrilinéaire. Même si elle est mise en cause par des lois comme celle de 2005 sur le partage des héritages entre enfants des deux sexes, ces changements législatifs affectent peu la population, et la préférence pour les fils ressort tant explicitement qu’implicitement. En ce sens, nos résultats confortent la littérature existante selon laquelle la femme indienne obtient du respect avant tout lorsqu’elle devient mère, plus précisément si elle met au monde un garçon (Loiselle-Léonard, 2001). Pour autant, les témoignages des interviewés de Bandra et Santa Cruz montrent que la naissance de filles peut être une source de joie. Ceci nous rappelle qu’avec un sex-ratio à la naissance de l’ordre de 109.4 garçons pour 100 filles à l’échelle de l’Inde en 2011 (Véron & Nanda, 2011), la discrimination existe mais aussi qu’une majorité de couples indiens n’en pratique pas. Finalement, les répondants ajoutent une dimension supplémentaire à ce tableau, en mettant en avant le caractère crucial de la temporalité des naissances dans le parcours de vie.

De même, les données récoltées à Mumbai confirment la continuité d’un autre trait de la famille indienne présenté comme fondamental : la virilocalité. Selon cette pratique, les épouses partent habiter sous le toit de la belle-famille au moment du mariage et quittent donc le nid originel. Elles sont alors obligées de s’intégrer à cette belle-famille élargie ce qui, en tant que dernière arrivée, représente souvent une nouvelle forme de dépendance (Loiselle-Léonard, 2001). Nos analyses amènent à nouveau la nuance. D’abord, le ménage nucléaire est le modèle familial dominant dans les slums, simplement, en raison des conditions de logement. Ensuite, les témoignages récoltés portent une évaluation ambivalente, neutre, voire favorable à ce changement de situation («[…] j’ai eu une nouvelle amie à ← 276 | 277 → la maison»), tout en évoquant la famille élargie, lorsqu’elle existe, comme un espace parfois conflictuel.

Autre considérations surprenantes : les non-dits autour de dimensions capitales telles que la religion, qui rythme pourtant toutes les célébrations des moments marquants de la vie (naissance, mariage, etc.), ou les castes, qui sont pourtant des marqueurs indélébiles de la vie en Inde (à tout le moins pour les hindous, mais pas seulement, voir chapitre 1). La première absence interroge, à propos de la description mêmes des événements vécus. Les circonstances religieuses seraient-elles trop évidentes pour être contées à des enquêteurs provenant du même milieu ? Ou est-ce que, finalement, c’est le rite de passage plus que la cérémonie qui importe lors d’un mariage ou d’une naissance ? La seconde absence, celle de la mention des castes, renvoie sans doute à une certaine forme de tabou. Comme cela a déjà été indiqué (voir section 3.4.1), les discriminations sur la base des castes sont sanctionnées par la loi, il n’est donc pas évident de les exprimer (par exemple, s’agissant de l’impossibilité d’avoir épousé la personne de son choix car n’appartenant pas à sa caste). Les mentions de mariage d’amour – qui demeurent peu nombreuses – seraient-elles un moyen d’y faire allusion de manière détournée ?

Somme toute, interroger directement la subjectivité des personnes, y accorder une pleine valeur, ne nous fait pas entrer en contradiction avec les nombreuses recherches de qualité qui ont été consacrées à la population et aux familles de l’Inde, en particulier de ses grandes métropoles. Mais cette approche, qui donne la parole aux acteurs et actrices eux/elles-mêmes, met en évidence les ambivalences d’une société qui, malgré le poids des traditions, trouve son équilibre et change, sous l’effet des grandes logiques de la globalisation et d’une économie émergente, mais aussi sous l’impact lent et obstiné de ses membres. ← 277 | 278 →


1 Ce qui révèle l’opportunité de pouvoir joindre l’utile à l’agréable: un mariage arrangé (selon les codes sociaux) sera organisé à partir d’une union choisie et consentie par les conjoints.

2 Pour plus de détails, voir le chapitre 4, section 4.2.2.

3 205 tournants sur les 299 au total ont pu être codés. Les tournants qui n’ont pas été catégorisés soit étaient trop peu indicatifs pour décider du contenu, soit ne possédaient pas de raison, soit décrivaient une situation objective (le déroulement de la cérémonie, de la vie quotidienne,…), ou encore évoquaient les conséquences de l’union (avoir eu des enfants, acheté une maison,…).

4 Les changements de l’année précédente contiennent également une part importante de souvenirs de mariages; néanmoins, nous nous pencherons uniquement sur les grands événements de la vie, qui offrent l’opportunité de creuser les réponses à l’aide des raisons et qui permettent aux individus des classes d’âge supérieures d’avoir mentionné leur union.

5 Comprenant: les grands-parents, la fratrie (ou les beaux-frères, belles-sœurs), d’autres parents et des amis. Ces derniers étaient très peu nombreux: une seule mention à Bandra et 8 à Santa Cruz.

6 Les 22% restant représentent les raisons non codées (n=68). Le codage n’a pas été possible lorsqu’aucune raison n’a été donnée, ou lorsqu’une description très factuelle du décès a été fournie, ne permettant pas de déduire une émotion ou une responsabilité supplémentaire.

7 Le terme de génération permet ici de distinguer les membres d’une famille selon leur statut et leurs relations les uns aux autres (Alwin & McCammon, 2007; Elder & George, 2016; Hareven, 1996; Settersten, 1999). Les dimensions historiques ne sont pas prises en compte à ce stade (Alwin & McCammon, 2007; Devriese, 1989).

8 Il s’agit de l’idée des linked lives, c’est-à-dire que les individus ne se construisent pas en totale indépendance, mais bien de manière inter-reliée à leur entourage (Elder, 1998; Sapin et al., 2007)

9 Le concept d’«autres significatifs» désigne les membres du réseau d’une personne, qu’ils se situent géographiquement dans le ménage ou non. Il s’agit des individus jouant un rôle important dans la vie de cette personne, que ce soit en termes positifs ou négatifs (Girardin, 2017; Kuhn, 1964; Woelfel & Haller, 1971).

10 En démographie, la famille élargie a été définie selon ces termes: un groupe composé de parents, d’enfants ainsi que d’ascendants et/ou de collatéraux, avec possibilité de polygamie (Tabutin & Bartiaux, 1986). En Inde, elle est décrite comme des personnes résidant dans le même lieu, cuisinant ensemble et mettant leurs biens en commun, reliées les unes aux autres par des liens familiaux. En outre, les membres sont sous l’autorité des plus âgés (Gupta, 1994). Caractéristique des pays du Sud, cette structure a été longtemps vue comme inconciliable avec une avancée économique (Gupta, 1994) et a servi d’alibi pour expliquer la persistance des inégalités entre Nord et Sud. Généralement, ce précepte est issu d’une comparaison trop rapide avec la situation européenne. Pourtant, il apparaît de plus en plus qu’en Inde notamment, les structures familiales élargies n’entravent ni les initiatives commerciales (Tabutin & Bartiaux, 1986), ni la modernité (Gupta, 1994). Au contraire, elles peuvent favoriser la protection des plus vulnérables et ne s’avèrent pas un système plus aliénant que les familles nucléaires (Allendorf, 2013; Kadir, Fikree, Khan, & Sajan, 2003).

11 Cinq facteurs ont été énoncés comme pouvant expliquer la persistance des familles élargies en Inde malgré les changements socioéconomiques. Premièrement, le fait que la majorité des Indiennes et des Indiens résident à la campagne plutôt qu’en ville doit être pris en compte. Deuxièmement, les fonctions et les tâches sont clairement définies au sein d’une famille élargie, permettant l’entre-aide mais aussi le maintien des rôles attribués selon le genre et la génération. Troisièmement, le système des castes, qui impose les mariages endogames, rigidifie la situation, empêchant la mobilité sociale et géographique. Quatrièmement, ce même système a sans doute aussi freiné l’encouragement populaire à une modification des traditions vers plus d’individualisme, sur le modèle occidental. Cinquièmement, les lois indiennes concernant l’héritage ne jouent pas en faveur de la nucléarisation. Finalement, il ne s’agit pas de négliger l’impact de facteurs idéologiques culturels tels que la valorisation d’un individu par le biais de sa famille (plutôt que par son statut sur le marché du travail par exemple) (Gupta, 1994).

12 En gris les pourcentages où moins de cinq individus sont représentés.

13 La catégorie “autre” regroupe avant tout: divers problèmes familiaux conflictuels, les mentions d’anniversaire de proches, être heureux/satisfait de sa vie de famille, la responsabilité du ménage, le fait de n’avoir pas pu se marier ou pas pu avoir d’enfant.

14 Dans cette catégorie “autre” se retrouvent essentiellement: les citations de plusieurs types d’événements familiaux (naissances et mariage des enfants par exemple), les conflits ou à l’inverse le fait d’être heureux/de se soutenir en famille (ou dans la belle-famille), le devoir de se charger de l’éducation des enfants ou de la responsabilité (sans précision) du ménage, le fait de n’avoir pas pu se marier ou pas pu avoir d’enfant.

15 D’où un célèbre proverbe du pays: Avoir une fille, c’est arroser une plante dans le jardin de son voisin (Gilgenkrantz, 2007).

16 Néanmoins, il n’y a pas de confirmation de l’idée que les pauvres discrimineraient davantage que les riches (Das Gupta et al., 2003).

17 A Bandra, 34% des tournants de naissance évoquent l’arrivée d’une fille contre 66% un fils; à Santa Cruz il s’agit de 36% pour une fille et 64% pour un fils.

18 Alors que 34% des tournants mentionnés par des femmes concernent des filles, 66% se rapportent à des fils. Les naissances citées par des hommes désignent 36% de filles et 64% de garçons.

19 Déesse de la fortune, de l’abondance, qui apporte la prospérité selon la religion hindoue.

20 La codification n’a pas été possible soit parce qu’aucune raison n’est donnée, soit qu’elle n’est pas assez précise, soit enfin que la raison fait appel à un souvenir précis qui n’entre pas dans nos catégories (l’accouchement, une césarienne, l’arrêt ou le début d’un travail, etc.).