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Parcours de vie et mémoires de pauvres

Changements personnels et sociohistoriques dans les bidonvilles de Mumbai

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Aude Martenot

Cette thèse s’inscrit dans la perspective du parcours de vie, sous l’angle du regard porté sur les changements personnels et sociohistoriques de l’existence, dans un contexte culturel précis, celui de l’Inde urbaine moderne. Au travers de la récolte de plus de 1250 interviews, réalisées à Mumbai en 2012 et 2014 parmi des adultes âgés de 20 à 86 ans, habitant·e·s de bidonvilles et d’immeubles de classe moyenne inférieure, le contenu et la temporalité des événements vécus considérés comme importants par les répondant·e·s sont analysés. Outre le souci évident d’observer les trajectoires et les moments marquants de la vie, selon le point de vue des personnes elles-mêmes, cette thèse cherche à dépasser l’a priori selon lequel les habitant·e·s des slums seraient vulnérables par évidence, afin de révéler des vulnérabilités insoupçonnées, présentes sous des formes diverses.

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Chapitre 8. Histoire et biographies : souvenirs des vulnérabilités environnementales et sociohistoriques

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Chapitre 8.  Histoire et biographies : souvenirs des vulnérabilités environnementales et sociohistoriques

«De façon large, la mémoire collective peut être définie comme la transmission à travers les générations des événements qui ont modifié de façon importante une société»



(Deschamps, Paez, & Pennebaker, 2002, p. 245)

«L’existence de l’individu et l’histoire de la société ne se comprennent qu’ensemble», souligne C. Wright Mills (1997 [1959], p.5), qui précise que l’imagination sociologique doit permettre aux chercheurs de «saisir histoire et biographie, et les rapports qu’elles entretiennent à l’intérieur de la société» (p.8). Dans ce travail réflexif, la notion de cohorte de naissance est capitale: c’est elle qui permet d’ancrer les vies dans l’histoire (cf. section 2.3.1) (Ryder, 1965; Settersten, 1999). Dans les études du parcours de vie, Glen Elder a été l’un des tout premiers à mettre en évidence les effets du contexte économique et social sur la destinée des membres de deux cohortes américaines, au travers d’une étude longitudinale dont les résultats ont été présentés dans son livre fameux, Children of the Great Depression (1999 [1974]). Il a démontré qu’un changement économique important (la dépression économique de 1929 aux Etats-Unis) a eu des influences diverses sur les trajectoires des individus en fonction de leur âge au moment de l’événement, façonnant ainsi différentes affiliations générationnelles. Au cours des dernières décennies, d’autres recherches ont pris le relais et creusé ce type d’interrelations (voir Guichard 2015, pour un bilan). Ce chapitre a pour objectif de questionner ce savoir occidentalo-centré, en interrogeant la perception historique d’habitantes et d’habitants de Mumbai.

Nous commencerons en posant un cadre théorique qui considère notamment comment une mémoire historique partagée est susceptible de transformer des cohortes de naissances en générations sociohistoriques. Nous soulignerons l’importance de l’expérience vécue, de près ou de loin, dans la formation des capitaux mémoriels, et présenterons le concept ← 319 | 320 → d’âge critique ou de période critique. L’apport de la psychologie sociale ne sera pas négligé. Les chercheurs issus de ce domaine ont également travaillé sur la représentation des événements historiques chez les individus. Ils montrent que cette représentation est globale puisque présente dans tous les pays observés, avec une vision essentiellement eurocentrique, nuancée par une importante mémoire nationale. De plus, ils soulignent que les événements rappelés sont principalement violents, politiques, avec une signification négative. Sous ces conditions et dans un contexte culturel précis (une mégapole indienne à l’orée de la mondialisation) et de vulnérabilités multiples (environnementale, sociale, économique), quels seront les aspects historiques qui ressortent dans les souvenirs des répondants ?

L’analyse empirique, appuyée sur nos deux enquêtes, apporte des réponses d’abord en termes de contenus et de localisation temporelle des souvenirs qui composent la mémoire sociohistorique d’habitants des bidonvilles et d’un quartier de classes moyennes inférieures. Les analyses tant quantitatives que qualitatives éclairent la terrible vulnérabilité des premiers aux désastres naturels, en raisons même de leurs conditions de vie dans un espace urbain chaotique. La vulnérabilité exprimée est aussi, de plus en plus, celle des femmes, qui ressort cette fois surtout au sein des classes moyennes. Une autre trame de lecture se dégage dans l’héritage long, sanglant et renouvelé, qui lie la colonisation à la globalisation, de manière faussement paradoxale, à travers un nationalisme qui rejette les minorités, en particulier musulmanes.

8.1  Mémoire collective : construction générationnelle et représentation partagée de l’histoire

L’appartenance à une cohorte de naissance (soit l’année de naissance d’une personne) représente le premier point d’ancrage dans l’histoire d’un individu (cf. chapitre 2), initiant la période historique qu’il parcourra au cours de son existence (Heinz & Krüger, 2001; Ryder, 1965; Settersten & Martin, 2002). Le groupe ainsi constitué rencontrera ensemble et au même âge des expériences historiques (guerres, crises économiques, désastres naturels, etc.) majeures et mineures, locales et mondiales, qui marqueront ← 320 | 321 → son époque (Elder, 1994). Toutefois, ces cohortes ne sont pas homogènes; au contraire, les facteurs sociaux de genre, de classe, de religion, etc. impliquent une exposition différente des individus aux divers changements et événements historiques (Elder & George, 2016; Hareven, 1996).

Un second ancrage provient de l’appartenance générationnelle. Ici, le terme générationnel perd sa signification familiale (cf. chapitre 6) pour correspondre à des individus nés plus ou moins dans la même période et possédant des caractéristiques communes (cf. chapitre 2), avant tout celle d’avoir rencontré, au cours de leur vie, un événement historique clé ayant marqué leur trajectoire (Alwin & McCammon, 2007, 2004; Devriese, 1989; Kertzer, 1983; Mannheim, 1990). Ce concept de génération a été réfléchi depuis de nombreuses décennies et porte en lui l’idée de l’existence – lorsque les circonstances s’y prêtent – d’une conscience historique de groupe, d’une unité autour d’un changement, qu’il soit social, économique, politique ou technologique (Alwin & McCammon, 2007; Chauvel, 2000; Settersten, 1999).

L’apport de Karl Mannheim, ou la question de l’existence de générations sociohistoriques

A partir de quand une cohorte de naissance devient-elle une génération ? Mannheim (1990 [1928]) est le premier sociologue à s’être penché sur la question voilà près d’un siècle, soulevant l’idée d’une prise de conscience générationnelle en opposition à une simple contemporanéité (Eyerman & Turner, 1998). Une période contient plusieurs générations à la fois, voire des générations plurielles (Devriese, 1989), et lorsqu’un événement sociohistorique survient (que ce soit une guerre, une crise économique, un désastre naturel,…), il frappe tous les groupes d’âge à la fois; toutefois, chacun de ces groupes se trouve à une position différente de son parcours (Mauger, 2015). Une stratification de l’expérience se produit alors, la différence subjective du poids de l’événement en fonction de l’âge participant à révéler une identité générationnelle chez les jeunes (Alwin & McCammon, 2007). En particulier, Mannheim rappelle que les jeunes adultes vivent généralement cet événement pour la première fois de leur existence: l’âge ne définit pas la génération, c’est l’expérience qui s’en charge (Mannheim, 1990 [1928]).

Ainsi, la génération se construit sous le coup d’un événement précoce, dont les conséquences se répercutent sur les autres âges de la vie. La sortie de l’adolescence et l’entrée dans l’âge adulte, situées par Mannheim ← 321 | 322 → (1990 [1928]) entre 17 et 25 ans mais que l’on peut sans doute allonger quelque peu aujourd’hui (Martenot & Cavalli, 2014), sont des moments cruciaux dans la construction des générations, malléables ou vulnérables face au changement (Settersten, 1999). Le point central de la réflexion porte sur le fait d’être jeune, en phase de socialisation et d’adaptation aux rôles de l’âge adulte lorsque survient l’événement (Chauvel, 2000).

L’effet de cette socialisation – unificateur pour la classe d’âge concernée, influençant même les individus n’ayant pas été affectés personnellement par le changement – est durable mais différent pour chaque groupe (Mauger, 2015). Ainsi, les membres d’une génération sont cimentés par une culture, un habitus et des comportements communs, en excluant par ce processus les autres cohortes (Bourdieu, 1994; Eyerman & Turner, 1998). Les fractures intergénérationnelles et les inégalités sociales ressortent alors, à la manière des classes sociales marxistes qui se révèlent avec les tensions et la lutte interclasses.

Par ailleurs, la génération réalise une jonction entre mémoire collective et histoire (Attias-Donfut, 1988; Eyerman & Turner, 1998). En plus d’être le témoin d’une époque, la mémoire collective ne vit que par le groupe qui s’y raccroche, y puisant son identité (Halbwachs, 1997 [1950], 2004 [1925]). Elle transcende parfois les générations, mais chacune d’elles possède des souvenirs propres qui participent à la définir (Attias-Donfut, 1988).

Ce qui est implicite dans ce qui précède, est que mémoire et histoire ne sont pas redondantes mais entretiennent une relation dialectique (Nora, 1989). Si l’histoire repose sur des faits écrits et reconnus du passé, la mémoire évoque l’aspect social, ou vivant, de celui-ci (Halbwachs, 1997 [1950]). De plus, la mémoire ne cherche pas à s’affirmer comme une source impartiale et exhaustive de savoir, ce que l’histoire tend à être. Suivant ces considérations, la mémoire collective (ou mémoire sociale) représente une cohésion populaire autour de la compréhension du passé, de souvenirs partagés au sein de groupes plus ou moins larges (comme la nation ou la famille), transmis oralement, mais qui peuvent aussi être affichés officiellement au travers de commémorations, de musées,… participant à construire une identité commune (Assmann & Czaplicka, 1995; Moscovici, 2000; Ricoeur, 2003). Cette reconstruction du passé s’effectue à la demande du présent, afin de permettre la stabilisation sociale (Lalive d’Epinay et al., 2008). ← 322 | 323 →

Cette mémoire collective a été principalement étudiée selon deux axes, celui de l’âge au moment des souvenirs (en sociologie et en psychologie notamment) et celui de la représentation de l’histoire (autrement dit le contenu des souvenirs, ayant intéressé avant tout les psychologues sociaux).

Mémoire collective (1): l’impact de l’âge sur les souvenirs historiques

Les apports théoriques sur la mémoire collective proviennent de différentes disciplines. Un premier ensemble de recherches d’ordre sociologique est dû à Howard Schuman et ses collègues, qui ont effectué des études systématiques sur les mémoires collectives contemporaines (Schuman, Akiyama, & Knaüper, 1998; Schuman & Corning, 2012; Schuman & Rodgers, 2004; Schuman & Scott, 1989; Scott & Zac, 1993), articulant la perception des événements et des changements aux notions de parcours de vie et de génération1. Ils mettent ainsi en évidence des différences dans la perception de l’histoire en définissant un «âge critique» (ou «période critique»), situé pendant l’adolescence et au cours de l’entrée dans la vie adulte, durant lequel les événements ont plus d’impact sur la mémoire des individus. Coïncidant avec le moment de construction des générations selon Mannheim (1990 [1928]), les souvenirs de cette époque inspirent la vision ultérieure du monde et sont déterminants pour la formation d’une conscience historique.

Plusieurs courants de chercheurs parviennent indépendamment à cette conclusion. Outre les sociologues précités, des travaux portant sur la formation des générations politiques (Jennings & Zhang, 2005; Jennings, 1996; Sears & Valentino, 1997) ainsi que la littérature psychologique se focalisant sur la distribution des souvenirs au cours du développement (Berntsen & Rubin, 2004; Birren & Schroots, 2006; Rubin, 1995) le soulignent2. ← 323 | 324 →

La position occupée par les individus dans leur parcours vie, à elle seule, ne suffit cependant pas à expliquer le choix des changements marquants. Ainsi, la survenue d’un nouveau fait historique peut condamner à l’oubli (au moins temporairement) des événements plus anciens ou au contraire en renforcer la remémoration (Schuman & Corning, 2012; Schuman & Rodgers, 2004)3.

Du point de vue de la sociologie du parcours de vie, un certain nombre de travaux sur la perception des changements sociohistoriques a montré que l’impact de l’âge sur les souvenirs rappelés n’est pas automatique, notamment lorsqu’un événement tragique – telle une dictature ou une grave catastrophe naturelle – affecte la mémoire de tous les individus l’ayant vécu, quel que soit leur âge à ce moment-là (Guichard & Henríquez, 2011; Lalive d’Epinay & Cavalli, 2009; Lalive d’Epinay et al., 2008; Martenot & Cavalli, 2014; Oddone & Lynch, 2008). En outre, se focalisant sur la Chine, une étude a démontré l’absence d’effet d’âge ou de génération dans le cas d’événements historiques s’étant étendus dans le temps (dans ce cas, les programmes de réforme économique chinois instaurés en 1978) (Jennings & Zhang, 2005). Des événements à teneur traumatique ou de longue durée peuvent donc dépasser les schémas classiques de rappel ainsi ← 324 | 325 → que les générations, pour rassembler plus largement les individus autour du souvenir, indépendamment de leur âge.

Finalement, une étude comparative entre l’Allemagne et le Japon a établi une divergence de rappel entre les événements anciens (remontant jusqu’à 50 ans avant la passation de l’enquête) et les événements récents (Schuman et al., 1998). Majoritairement, les événements anciens ont été expérimentés personnellement, d’où leur ancrage de longue haleine dans la mémoire des répondants. Inversement, les événements récents n’ont pas tous été vécus et, dans ces cas, le rappel a surtout été stimulé par les médias. Cette dernière situation montre également une diminution de l’effet d’âge ou de génération, puisque tout l’échantillon a été exposé similairement aux médias. La présence médiatique est démontrée comme ayant un impact large sur la mémoire collective portée par les individus (Deschamps, Paez, & Pennebaker, 2002; Schuman et al., 1998).

Mémoire collective (2): des représentations partagées de l’histoire

Un second ensemble d’études issues de la psychologie sociale s’est davantage focalisé sur le contenu historique de la mémoire collective, notion saisie dans la lignée de Maurice Halbwachs (1997 [1950]). Les résultats provenant de divers pays font état de l’existence d’une remémoration essentiellement eurocentrique (Deschamps, Paez, & Pennebaker, 2001; Liu et al., 2009; Liu et al., 2012; Paez & Liu, 2012; Pennebaker, Paez, & Deschamps, 2006; Pennebaker, Paez, & Rimé, 1997; Techio et al., 2010); cela étant, l’importance des événements nationaux ou régionaux tend à être surestimée par les individus de tous les pays (Liu et al., 2012; Liu et al., 2005; Techio et al., 2010). Ils soulignent également la prévalence des événements violents et politiques, dont la connotation est majoritairement négative (Techio et al., 2010). Ce constat est appuyé par des sociologues s’intéressant à la mémoire historique collective et nationale dans divers pays (Bergeron, 2015; Guichard & Henríquez, 2011; Lalive d’Epinay et al., 2008; Martenot & Cavalli, 2014; Oddone & Lynch, 2008).

Toutefois, l’évolution globale de l’histoire est généralement perçue comme positive, en opposition à l’image fréquente d’un regret du passé (illustré par la maxime populaire «c’était mieux avant») (Techio et al., 2010). Par ailleurs, il ressort de plusieurs enquêtes un effet de récence, indiquant que les événements surgis durant les dernières années sont interprétés comme plus importants (Liu et al., 2009; Pennebaker et al., 2006; Techio et al., 2010). Corollaire de cet effet de récence, les turbulences plus ← 325 | 326 → anciennes de l’histoire qui perdurent dans les mémoires représentent donc de profonds marqueurs historiques.

Une part considérable de la mémoire sociale est laissée aux conflits (violents), aux guerres d’indépendance et aux événements fondateurs de l’identité nationale (qui permettent de se définir soi-même versus les autres), généralement ravivés par les institutions à travers les programmes d’enseignement, par les médias et les images choc qu’ils diffusent, en particulier lors de divers éléments commémoratifs (Deschamps et al., 2002). Si leur souvenirs ressort dans la mémoire sociale, cela peut aussi s’expliquer par un effet de rappel, activé par les conflits plus récents qui, de manière dialectique, reposent sur les idéologies dérivant des anciens affrontements (Liu & László, 2007; Paez & Liu, 2009). Enfin, une vision glorifiée de la nation est généralement portée par ces souvenirs belliqueux (Liu & László, 2007; Paez & Liu, 2009)4. Certains conflits sont ainsi sciemment maintenus dans la mémoire collective. La réactivation est ensuite facilement obtenue par de simples piqûres de rappel.

Plus récemment, la possibilité d’une extension de la mémoire nationale vers une mémoire «transnationale» ou transfrontalière a aussi été abordée en sociologie (Lalive d’Epinay, 2012). Ce phénomène est une conséquence culturelle des transformations liées à la globalisation, parmi lesquelles les migrations internationales et les nouvelles formes de communication, auxquelles l’imaginaire national s’adapte (Anderson, 2002; Appadurai, 2005). Selon ces chercheurs, dans une perspective de temps long, dès les débuts du capitalisme, la conscience de classe a incorporé l’économie dans sa mémoire collective; cette conscience a progressivement été couverte par une mémoire de portée nationale (avec la montée des Etats Nations et la fin du colonialisme), puis la mondialisation des échanges (financiers, de biens et de personnes) de la fin du 20ème siècle a provoqué une convergence des imaginaires parallèlement à une conservation des particularités culturelles (Appadurai, 2005; Lukacs, 1974 [1960]).

***

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La mémoire collective peut être présentée comme une courroie de transmission entre les générations, servant à transmettre le souvenir des changements et des événements sociohistoriques qui ont modifié la société (Deschamps et al., 2002). Elle forge l’identité sociale des individus en construisant un référent commun, qui s’appuie cependant sur les rôles sociaux de genre, d’ethnie, d’âge, etc. (Assmann & Czaplicka, 1995; Deschamps et al., 2002; Pennebaker et al., 1997). C’est pourquoi, des divergences mémorielles ont été observées selon le sexe: les hommes se mettent au centre des changements rappelés et évoquent fréquemment des événements publics (économie, progrès, etc.), alors que les femmes élargissent les souvenirs sociohistoriques à la collectivité (par exemple, elles emploient plus souvent le pronom «nous») et mentionnent davantage de mouvements sociaux, de maladies, de désastres naturels, etc. (Deschamps et al., 2002).

Qu’elles portent sur les effets d’âge et de génération ou sur les représentations partagées de l’histoire, les observations empiriques de la mémoire collective sont majoritairement concentrées dans des pays issus de la culture occidentale. Dans l’une des études qui sort de cet espace, se focalisant sur le Japon, des dissemblances sont apparues au regard des résultats occidentaux ou anglo-saxons (Deschamps et al., 2002). Alors qu’une tonalité positive des changements historiques de long terme est constatée dans l’espace atlantique, la situation est plus nuancée au Japon, où cette vision peut aller jusqu’à être résolument négative. En Inde, une étude passée en 2005 dans trois grandes villes du pays (Mumbai, Chennai et Hyderabad), interrogeant des adultes de différents âges, montre également des variations entre âge et sexe, les femmes et les âgés ayant une mémoire aux tonalités plus sombres (Lani-Bayle & Mallet, 2006). Néanmoins, cette enquête conforte certains résultats observés ailleurs: les événements sociohistoriques rappelés sont avant tout nationaux (victoire de l’Inde au cricket, élection du Premier Ministre, conflits avec les pays voisins, catastrophes naturelles,…) et, dans une seconde mesure, internationaux (11 Septembre, guerre en Bosnie, etc.); les événements violents sont surreprésentés (tsunami, tremblement de terre et inondations, mais aussi les guerres, les attaques terroristes sur le sol indien et les conflits entre les religions) (Lani-Bayle & Mallet, 2006).

Les castes indiennes forment historiquement les fondements de la culture populaire, de l’identité collective et d’une mémoire partagée, dépassant en cela les différences entre cohortes, générations et classes sociales (Heuzé, 1991). Avec la modernisation et les changements sociaux induits ← 327 | 328 → par l’ouverture économique, il y a fort à parier que ces processus se modifient et laissent apparaitre une ou des ruptures générationnelles (Settersten & Martin, 2002). La rapidité des mutations socioéconomiques et le développement de l’accès à la formation dans l’Inde urbaine, elles aussi créatrices de fossés générationnels, ne font que renforcer ce pronostic (Settersten & Martin, 2002). Pour saisir cette complexité, il convient de se tourner vers l’empirie pour identifier les événements qui ont scandé l’existence des participantes et participants à nos deux enquêtes. Leur nature s’avère variable.

8.2  La perception des moments sociohistoriques marquants à Mumbai

Le troisième volet du questionnaire passé à Bandra et Santa Cruz interroge les individus sur leur perception des événements majeurs de l’histoire survenus au cours de leur vie. Après un premier aperçu des réponses données, de leur répartition selon l’âge et le lieu de résidence du répondant, nous nous focalisons sur les années auxquelles ces moments correspondent. Les données corroborent-elles le constat d’une mémoire collective différenciée selon les groupes d’âge, estompant les facteurs supplémentaires comme le sexe ou le niveau de vie des répondants ? Au contraire, certains moments de l’histoire indienne contiennent-ils davantage de souvenirs et sont-ils susceptibles d’affecter durablement tous ceux qui les ont connus de leur vivant ?

8.2.1  Des événements proches localement et temporellement

Le tableau 8.1 présente le pourcentage d’individus ayant mentionné au moins une fois les différents domaines de changements sociohistoriques. Etant donné que chaque personne pouvait donner jusqu’à quatre éléments de réponse, l’addition de ces pourcentages excède 100% (à la différence des tableaux 8.2 et 8.3 qui, eux, exposent les pourcentages de changements et dont le total atteint 100%).

Bien que les mêmes domaines principaux aient été mentionnés dans les deux enquêtes, quelques écarts se remarquent. Les individus interrogés à Bandra sont plus nombreux à s’être souvenus de catastrophes, des attentats ← 328 | 329 → et des pogroms entre hindous et musulmans, ainsi que d’événements «mineurs» survenus dans les quartiers proches de leur lieu de résidence. A Santa Cruz, les répondants ont été davantage à se rappeler d’événements internationaux, concernant l’économie indienne, des guerres et des questions politiques (élections, etc.), ainsi que d’autres événements affectant toute l’Inde (avant tout les violences contre les femmes).

Sans ambages, les catastrophes constituent le principal souvenir commun quel que soit leur lieu de résidence : 60% des habitants des bidonvilles et 42% des résidents de Santa Cruz mentionnent au moins une fois un tel événement. Ces chiffres impressionnants illustrent crument à la fois le vécu et le ressenti d’une vulnérabilité environnementale lourde. En particulier, ce taux de rappel concerne l’inondation qui eut lieu en 2005 à Mumbai (57% des individus de Bandra et 19% des habitants de Santa Cruz). Bien que les répondants de Santa Cruz se soient moins focalisés autour de cet événement de 2005, les catastrophes demeurent importantes dans leur mémoire ; ainsi évoquent-ils plus que leurs pairs des bidonvilles d’autres événements de ce type survenus ailleurs en Inde ou dans le monde, qu’ils n’ont pas tous vécu directement mais qui n’en font pas moins partie de leur capital mémoriel.

Ce raz-de-marée mémoriel à propos de l’inondation qui eut lieu dans le Maharastra le 26 juillet 2005 s’explique aisément par le caractère tragique de la catastrophe. Durant plusieurs jours, des inondations ont paralysé diverses zones de l’Etat du Maharastra, y compris sa capitale. A l’origine, une mousson très abondante s’est abattue durant une journée et n’a pu être jugulée, faute de moyens adaptés de drainage. A Mumbai, certaines parties de la ville ont été recouvertes de 5 mètres d’eau. Certains quartiers, et avant tout les espaces vulnérables et les environnements précaires, furent détruits, des cahutes emportées et la vie des habitants pauvres logeant dans ces bidonvilles ou à même le trottoir dangereusement menacée. Très concrètement, plus d’un millier de victimes ont été recensées. Par ailleurs, le réseau de transport fut bloqué, l’électricité et les réseaux téléphoniques coupés et des milliers de personnes restèrent bloquées loin de leur foyer pendant plusieurs heures, voire des jours entiers, sans nouvelles de leurs proches, alors que des résurgences de maladies pourtant disparues se déclaraient dans les espaces dont l’insalubrité structurelle avait été encore aggravée par l’inondation (Bhagat, Guha, & Chattopadhyay, 2006; McFarlane, 2012). Les données quantitatives attestent d’ores-et-déjà que les survivants en ont été profondément traumatisés. ← 329 | 330 →

Tableau 8.1: les individus (%) mentionnant au moins une fois les principaux domaines de changements sociohistoriques, selon le lieu de résidence

DomaineBandraSanta Cruz
Catastrophes

Inondation de Mumbai (2005)
60

57
42

19
Evénements mondiaux411
Changements économiques57
Guerres et politique indiennes1116
Attentats et émeutes en Inde

    Emeutes à Mumbai (1992–93)

    Attentats à Mumbai (2006)

    Attentats à Mumbai (2008)
51

22

8

13
24

4

6

9
Evénements du quartier (Mumbai)1610
Autres événements en Inde

    Viols et violences contre les femmes
11

1
25

19

A un autre extrême du spectre mémoriel, les individus ayant mentionné au moins une fois des événements mondiaux (tels que le 11 Septembre, la Seconde Guerre mondiale, la conquête de l’espace, des mobilisations sociales comme mai 68, l’écologie et le climat, la misère et les épidémies, ou encore le progrès dans les technologies d’information) atteignent 11% parmi les habitants de Santa Cruz (contre seulement 4% des répondants de Bandra). Somme toute, ce chiffre reste faible comparativement aux résultats observés dans d’autres enquêtes couvrant l’Europe et les Amériques (Bergeron, 2015; Lalive d’Epinay & Cavalli, 2009; Lalive d’Epinay et al., 2008; Oddone & Lynch, 2008; Schuman et al., 1998). Les changements économiques – cités par une même proportion de personnes dans les deux terrains d’enquête à Mumbai – ne peuvent être ajoutés à ces éléments internationaux, puisque la quasi-totalité de ceux-ci se rapportent à l’inflation et la crise économique que l’Inde connait depuis 2008.

Les différentes guerres menées par l’Inde (comprenant l’Indépendance et la Partition de 1947, la question du Cachemire et les guerres successives avec le Pakistan) et la politique indienne (plusieurs élections de Premiers Ministres, l’assassinat d’Indira Gandhi, …) sont un peu plus mentionnées par les habitants de Santa Cruz. Néanmoins, les répondants de Bandra ne sont pas en reste, d’autant plus que le second terrain à Santa Cruz – qui s’est déroulé juste avant l’élection de 2014 qui a amené Narendra Modi et le parti ultra nationaliste hindouiste au pouvoir – est sans doute spécifique à cet égard, compte tenu d’un effet de rappel sur les anciens événements politiques. ← 330 | 331 →

Sous l’appellation «politique indienne» se trouvent plusieurs éléments comme le mouvement d’Anna Hazare (un leader politique connu notamment pour son combat contre la corruption, apparu en 2011), la dénonciation de la corruption ou les récentes élections à la chambre basse du Parlement. Ces résultats confortent une observation faite par d’autres auteurs: les personnes qui sont exclues de la politique (pour des raisons de pauvreté ou d’exclusion sociale) démontrent une indifférence envers ce sujet qui révèle en fait une dépossession de pouvoir (Bourdieu, 1979; Bourdon, 1992). A ce sujet, il serait intéressant de reposer la question à l’heure actuelle, quelques mois après que la démonétisation des billets de 500 INR ait impacté fortement les plus pauvres des Indiennes et des Indiens, sous couvert de combattre la corruption. Il est probable que les mentions de politique soient bien différentes.

Eléments historiques largement dispersés sur l’échelle du temps, mais liés par une source commune, la Partition de 1947 (cf. chapitre 1), les attentats et émeutes interreligieuses qui ont été mentionnées révèlent la conscience d’une forme de guerre civile qui ravage le pays depuis 70 ans. Toutefois, deux fois plus d’individus résidant à Bandra en ont fait mention, ce qui n’est pas sans rappeler un résultat observé dans d’autres mégapoles où la pauvreté et les inégalités sont légion (comme à Rio de Janeiro par exemple) (Vincent-Geslin et al., 2015). C’est dans les quartiers défavorisés de ces cités, entre des personnes soumises à une précarité exacerbée de survie, que se cristallisent généralement des conflits qui prennent pourtant leurs origines dans des événements de portée nationale (une guerre, l’Indépendance, etc.). Ceci se confirme avec la présence plus marquée des émeutes de 1992 et 1993, particulièrement sanglantes, qui se sont avant tout déroulées dans les bidonvilles de la mégapole indienne.

Les événements survenus dans une zone proche des lieux d’habitation des répondants (deux incendies dans les bidonvilles de Bandra, l’effondrement d’un building dans le quartier de Santa Cruz, divers conflits et des violences à Mumbai ou encore le projet de réhabilitation des bidonvilles) ont été cités par plus d’habitants du quartier d’habitat précaire. Finalement, un domaine a rassemblé les individus mentionnant des événements divers survenus en Inde. En particulier, les violences envers les femmes, incluant les viols, constituent dans le cas de Santa Cruz une majorité des citations dans cette catégorie. ← 331 | 332 →

Tableau 8.2: les changements sociohistoriques (%), selon l’âge et le lieu de résidence5

DomaineTotal20–24 35–3950–54 65–69 80–84
    TypeBASCBASCBASCBASCBASCBASC
Catastrophes363131263927413530363628
    Inondation à Mumbai (2005)32132610357361727183312
    Inondation à Kedarnath (Inde) (2013)-5-6-5-5-4-2
    Tremblement de terre Bhuj (Inde) (2001)-3-1-2-2-6-6
    Chute du Malaysia Airlines (2014)-6-7-8-6-4-2
    Autre6445245553436
Evénements mondiaux2104101123101729
    Attentats du 11 septembre 2001-312-5-1-3-2
    Autre7273217391427
Changements économiques 352334358517
    Inflation et augmentation       38416
    des prix34223432-1-1
    Autre-1-1---     
Guerres et politique indiennes712753115121213920
    Indépendance/Cachemire (1947–48)11------1138
    Assassinat d’Indira Gandhi (1984)1-----112131
    Anna Hazare et anticorruption (2011)2433152432-5
    Election à la Lok Sabha8 (2014)-2-2-2-1-2--
    Autre9354-24266736 ← 332 | 333 →
Attentats et émeutes en Inde361836193721311930174312
    Pogroms interreligieux (1984)1-----1 11-2-
    Attentats à Ayodhya (1992)-3- 1-3-21 3-4
    Pogroms interreligieux (1992–93)1222-133124162202
    Pogroms interreligieux (2011)4-5-3-1 -3-9-
    Attentats en Inde en général41615241211 1
    Attentats à Mumbai (2006)446555332342
    Attentats à Mumbai (2008)7613975663 642
    Attentats à Mumbai (2011)21223-4- 1111
    Autre212113-2112-
Evénements du quartier (Mumbai)1071099312813978
    Incendies4 -4-4-6 -2 -2-
    -Projet SRA102 -1-3-2 -3 -1-
    Effondrement d’un building (2014)- 4-5-2- 5- 4-2
    Autre (divers conflits, faits divers)4 354214 38 546
Autres événements en Inde

Viols et violences contre les
6171028822511613216
femmes1131 20116-9 -9 112
Culture/sport2- 6 1 11 1- 2- --
Autre34 3 6 65 42 44 14

Le tableau 8.2 détaille les pourcentages de mention de chacun des domaines et des principaux types de changements, par lieu de résidence et par classe d’âge (le total par colonne atteignant cette fois-ci 100%). Outre les constations déjà évoquées, plusieurs résultats complémentaires méritent d’être soulignés.

Tout d’abord, se confirme de manière explicite que les répondants résidant à Santa Cruz ont diversifié les mentions de catastrophes (l’inondation dans le Kedarnath au nord du pays, le tremblement de terre dans le district de Bhuj au Gujarat en 2001, la chute et la disparition du Malaysia Airlines dans l’océan Indien le 8 mars 2014 et divers autres événements), ← 333 | 334 → alors que les habitants des slums se sont fortement concentrés autour du rappel de l’inondation de 2005 à Mumbai11.

Chez les jeunes, contrairement aux hypothèses sur les effets générationnellement différenciés de la globalisation, il n’y a pas de citation particulière de l’international. L’inflation économique est plus marquante pour les sexagénaires et octogénaires. Les 20–24 et 35–39 ans interviewés à Santa Cruz sont très affectés par les violences et viols contre les femmes. La corruption est également un sujet mentionné par les jeunes.

Les guerres datent historiquement, et sont donc forcément plus citées par les cohortes les plus âgées. Néanmoins, comme nous l’avons déjà évoqué, les attentats et les émeutes interreligieuses sont évidemment des émanations des conflits liés à la Partition, réutilisés et parfois exacerbés tout au long de l’histoire de l’Inde indépendante. Cela ressort à travers les mentions considérables d’attentats parmi les jeunes. Les 50–54, 65–69 et 80–84 ans interrogés à Bandra se focalisent davantage sur les pogroms, notamment celui de 1992–93 survenu dans les bidonvilles de Mumbai, qui fit près de 2000 morts. Certains étaient déjà âgés à l’époque, et on sait qu’ils sont les victimes préférentielles de ce type d’émeutes meurtrières parce qu’ils ne peuvent fuir (Bergouignan, 2011; Bergouignan & Eljim, 2013); ou ils ont connu la peur, pour eux-mêmes et leur famille.

Quant aux effets de genre, contrairement aux hypothèses classiques, ils sont faibles (voir tableau 8.3). Seules les guerres et la politique indiennes sont plus évoquées par les hommes de Santa Cruz, alors que les violences faites aux femmes ont été nettement plus mentionnées du côté féminin, dans le même quartier. ← 334 | 335 →

Tableau 8.3: les changements sociohistoriques (%), selon le sexe et le lieu de résidence12

DomaineFemmesHommes
TypeBandraSanta CruzBandraSanta Cruz
Catastrophes38273234
    Inondation à Mumbai (2005)33133013
    Inondation au Kedarnath (Inde) (2013)- 3 - 6
    Tremblement de terre à Bhuj (Inde) (2001)- 3 - 4
    Chute du Malaysia Airlines (2014)- 4 - 7
    Autre5 4 2 4
Evénements mondiaux21039
    Attentats du 11 septembre 2001-2 13
    Progrès, technologie-2 -1
    Autre26 35
Changements économiques3545
    Inflation et augmentation des prix3443
    Autre-1-2
Guerres et politique indiennes67817
    Indépendance et Cachemire (1947–48)--12
    Assassinat d’Indira Gandhi (1984)111-
    Anna Hazare et anticorruption (2011)1225
    Election à la Lok Sabha (2014)-1-2
    Autres guerres1113
    Autre3234
Attentats et émeutes en Inde 36163620
    Pogroms interreligieux (1984)1 - 1 -
    Attentats à Ayodhya (1992)- 1 - 4
    Pogroms interreligieux (1992–93)133 112
    Pogroms interreligieux (2011)4 - 4 -
    Attentats en Inde en général4 1 5 1
    Attentats à Mumbai (2006)4 3 4 5
    Attentats à Mumbai (2008)6 5 8 7
    Attentats à Mumbai (2011)2 1 2 -
    Autre2 2 1 1 ← 335 | 336 →
Evénements du quartier (Mumbai) 109106
    Incendies4 -3 -
    Projet SRA2 -2 -
    Violences et conflits divers2 13 1
    Effondrement d’un building (2014)- 5- 3
    Autre2 32 2
Autre événements en Inde 52879
    Viols et violences contre les femmes121-5
    Culture/sport1- 31
    Autre37 43

La distribution des souvenirs sur l’échelle de l’Histoire

Les figures 8.1 et 8.2 présentent la distribution des événements sociohistoriques cités à Bandra et à Santa Cruz, selon l’année de survenue du changement et la classe des répondants. Deux observations se lisent aisément sur ces graphiques, soulignant ce que le tableau 8.2 laissait entrevoir: les individus évoquent majoritairement des éléments qui se sont déroulés récemment, depuis l’ouverture économique de l’Inde (soit le début des années 1990). En outre, cette récence permet que toutes les classes d’âge mentionnent les mêmes souvenirs. Ainsi, les courbes se superposent presque parfaitement.

img70

Figure 8.1: les changements sociohistoriques (%) mentionnés à Bandra, selon l’année de survenue et la classe d’âge du répondant

← 336 | 337 →

img71

Figure 8.2: les changements sociohistoriques (%) mentionnés à Santa Cruz, selon l’année de survenue et la classe d’âge du répondant

***

Ces premiers résultats confirment une représentation partagée de l’histoire autour d’événements violents, négatifs et nationaux. Le pourcentage élevé d’individus ayant mentionné les mêmes souvenirs (en particulier les inondations de 2005) est saisissant, et souligne la vulnérabilité du cadre de vie des répondants, surtout pour ceux résidant dans les bidonvilles (la section 8.3.1 approfondira ce constat). Autre syndrome commun aux habitants de Bandra (et dans une moindre mesure à ceux de Santa Cruz), le fait d’évoquer des souvenirs très localisés à Mumbai, voire directement dans certains quartiers de cette immense ville. Enfin, la quasi absence de mentions d’événements internationaux est surprenante et contrevient largement à d’autres résultats d’enquêtes, notamment en ce qui concerne le plus jeune groupe d’âge13 (Bergeron, 2015; Guichard & Henríquez, 2011; Lalive d’Epinay et al., 2008, 2012), qui apparaît donc peu affecté par la mondialisation, en tous cas de ce point de vue spécifique.

Cette récence des événements mentionnés implique une concordance des souvenirs entre les différentes classes d’âge. A rebours, ceci démontre l’absence de mémoire générationnelle dans les réponses évoquées par les répondants. Cette homogénéité dans la vision de l’histoire est originale, presque inédite par rapport aux études empiriques menées dans d’autres ← 337 | 338 → parties du globe (Guichard, 2015; Lalive d’Epinay & Cavalli, 2009; Lalive d’Epinay et al., 2008; Schuman & Scott, 1989). Une source explicative se trouve possiblement dans l’un des moyens d’information le plus évident: la télévision. En effet, coïncidant avec les premiers événements mentionnés par toutes les cohortes au début des années 90, les médias télévisés indiens se sont largement démocratisés au cours des deux dernières décennies.

8.2.2  Les médias, au centre des processus mémoriels

L’existence de turbulences ayant marqué le pays ces dernières années (attentats, pogroms, catastrophes,…) peut en partie éclairer la récence des événements rapportés. Toutefois, cette explication à elle seule ne peut suffire, puisque les cohortes les plus âgées ont rencontré sans les évoquer d’autres événements, antérieurs, dont la portée est tout aussi – voire plus – importante que les incidents de ces deux dernières décennies (Menon, 2011). Par ailleurs, les émeutes interreligieuses, les attentats et les guerres entre l’Inde et le Pakistan prennent leur source dans la colonisation et dans le conflit ayant conduit à la Partition: chaque nouvel élément aurait ainsi pu servir de rappel aux précédents (Schuman & Corning, 2000; Schuman & Rodgers, 2004). Pourtant, les classes d’âge ayant vécu ces années de violences dans leur jeunesse (les 80–84 ans pour la Partition et l’Indépendance, les 65–69 ans en ce qui concerne la seconde et la troisième guerre indo-pakistanaise) ne se focalisent guère sur ces souvenirs.

La concentration des souvenirs des cohortes autour des mêmes incidents peut être interprétée selon un autre angle, celui de la présence médiatique. En effet, la formation de la mémoire collective est fortement liée au rôle de la télévision (le média le plus populaire, plus facile d’accès que le journal par exemple (Sonwalkar, 2001)), que cela concerne des rappels de la vie quotidienne, ou des événements plus dramatiques et inattendus (Bourdon & Kligler-Vilenchik, 2011).

La présence de la télévision en Inde: un processus de diffusion long et controversé

Introduite en Inde en 1959, la télévision est tout d’abord utilisée comme un moyen de propagande étatique, de construction de l’identité et de l’unité nationale, mais aussi d’information publique et d’éducation (Thussu, ← 338 | 339 → 1999, 2013). Jusqu’en 1991, une unique chaîne gouvernementale (Doordarshan) détient le monopole (Rajagopal, 2001; Sonwalkar, 2001) et le nombre de foyers possédant un petit écran est très réduit (Roy, 2011). Il faut attendre la fin des années 1990 pour que l’accès à la télévision se démocratise, à tout le moins en ce qui concerne les habitants des bidonvilles et les classes moyennes inférieures des quartiers urbains (dans les campagnes, c’est encore une autre histoire).

Avant cela, l’accès à l’électricité et à un poste de télévision étaient difficiles. La figure 8.3 illustre la situation générale du pays (ménages ruraux et urbains, pauvres et riches confondus). L’enquête NFHS de 2005–06 a étudié de manière plus précise les foyers ayant une télévision. Il ressort qu’à Mumbai, l’écart dans l’accès aux médias télévisés a sensiblement diminué entre les niveaux socioéconomiques, puisque 78% des ménages dans les bidonvilles ont un poste contre 89% des ménages résidant hors des slums (IIPS, 2007).

img72

Figure 8.3: les ménages indiens possédant un poste de télévision (en millions)14



Source: Roy, 2011; Thussu, 2007.

A partir de l’ouverture économique, le monopole détenu par l’état indien saute et des chaînes privées étrangères entrent sur le marché. Ainsi, entre 1990 et 2012, l’Inde passe d’une unique chaîne de télévision à près de 600 (Thussu, 1999, 2007, 2013). Les chaînes indiennes doivent apprendre à se défendre dans un contexte de concurrence effrénée, notamment en ← 339 | 340 → proposant des émissions locales, dans des langues indigènes15 (Roy, 2011; Sonwalkar, 2001).

La fin du monopole signifie d’une part l’utilisation accrue de la télévision comme un moyen de diffusion des discours politiques, non contrôlés par l’état mais soumis aux volontés des entreprises privées et des lobbys (Roy, 2011; Sonwalkar, 2001). D’autre part, cela ouvre la possibilité aux journalistes de parler plus ouvertement de tous les sujets, de dénoncer les actions gouvernementales, etc. Dans la réalité cependant, c’est davantage une transposition des médias d’information vers des médias de divertissement qui s’opère (Johnson, 2001; Rajagopal, 2001; Thussu, 2007). Les nouvelles internationales, qui étaient déjà très peu diffusées à l’époque (seulement deux minutes par jour sur la chaîne Doordarshan), diminuent paradoxalement alors que le monopole étatique s’achève. Seuls les désastres naturels importants sont répercutés. En effet, afin d’être compétitives, les chaînes se focalisent sur les événements proches plutôt que distants, et sur des programmes récréatifs (Thussu, 2007).

Les médias indiens dans la globalisation

La globalisation tend à affecter le cadre social mémoriel de l’état-nation pour l’étendre à un ensemble transnational, avant tout par le biais des mass-médias (Bisht, 2013). Ces derniers deviennent globaux (de mêmes chaînes couvrent plusieurs pays, plusieurs continents) et transmettent les mêmes informations, ce qui a un impact direct sur l’identité et la mémoire des individus (Bisht, 2013). Pourtant, en Inde, cette évolution est à nuancer.

D’un côté, les pays pauvres se servent souvent d’agences de presse occidentales pour dénicher les nouvelles à moindre coût (Archetti, 2008). D’un autre, les chaînes internationales présentes en Inde s’adaptent au pays (les journalistes sont indiens, parlent en hindi de thèmes indiens, etc.) et s’appliquent à produire une «globalisation à l’indienne» ou à donner une aura locale à la mondialisation (Bisht, 2013). Or, c’est en fait une occidentalisation cachée, au travers d’une assimilation des techniques de ← 340 | 341 → large audience utilisées dans le monde anglo-saxon, majoritairement à destination des classes moyennes urbaines (Thussu, 2007). Cet impérialisme médiatique, pur produit de l’Occident, se révèle en fait plus diversifié qu’il n’y parait (Sonwalkar, 2001).

Le pays a fonctionné comme nation souveraine (où le pouvoir appartenait complétement à l’Etat) de 1947 à 1990, les médias servant à asseoir cette idée et véhiculant un discours spatial pour diffuser le nationalisme16 (Asthana, 2013). Avec l’ouverture économique et le libéralisme, la nécessité de passer des droits étatiques vers des droits citoyens se fit sentir. Les médias ont dû faire évoluer leurs contenus, de la critique des responsabilités occidentales dans la période postcoloniale jusqu’à la promotion de l’ouverture économique (Asthana, 2013). Les larges mobilisations des classes moyennes dès les années 1980, opposées à l’état (et surtout à l’état d’urgence lancé par Indira Gandhi), encouragent la modification de l’attitude médiatique indienne qui, dès les années 1990, s’oriente vers la défense du nationalisme et du consumérisme17 (Chakravartty, 2004; Fernandes, 2000). La faveur du local face au global est utilisée pour mettre l’emphase sur la formation d’une identité nationale, pour renforcer le nationalisme initialement provoqué en réaction au colonialisme (Neyazi, 2010; Rajagopal, 2001; Thussu, 2007). Mais la promotion de cette identité n’est pas sans ambiguïté: sans se cacher, elle met en avant les intérêts de l’hindouisation que l’existence des minorités, notamment musulmanes, menacerait (Rajagopal, 2001).

***

La récence des souvenirs sociohistoriques rapportés par les habitants de Bandra et de Santa Cruz semble en partie imputable à une diffusion tardive de l’accès aux médias, en particulier à la télévision. Par ailleurs, la faible présence de nouvelles internationales dans les médias indiens ← 341 | 342 → explique que les mentions des répondants soient très nationales. S’ajoute au phénomène le développement d’un nationalisme renforcé par les vecteurs d’informations.

Le niveau d’éducation des individus n’est pas non plus à négliger comme piste explicative. Déjà, les différences de réponses entre les deux terrains d’enquête laissent entrevoir qu’un niveau socioéconomique plus élevé encourage une perception historique plus large, éloignée de soi, alors que la pauvreté implique un regard très proche du quotidien, des lieux connus et des collectivités avoisinantes. La récence et la proximité des événements historiques rapportés s’expliquent aussi par cela. Les sections suivantes proposent de reprendre les diverses catégories d’événements cités pour creuser davantage ce postulat, également au travers des raisons évoquées.

8.3  Souvenirs de vulnérabilités environnementales et sociales

Les inondations sont les plus dévastatrices des catastrophes naturelles en termes de pertes humaines et matérielles (Chan, Mitchell, Adekola, & McDonald, 2012; Dewan, 2013). Il n’est pas inutile ici de rappeler que l’une des origines principales du concept de vulnérabilité est la démonstration du caractère non naturel de ces catastrophes (Oris et al., 2016). Les pays du Sud l’illustrent de manière évidente. Ils sont particulièrement affectés par ces drames, en raison de leur exposition au changement climatique, de leurs concentrations humaines, de choix politiques et économiques (tel que celui en faveur de la globalisation économique) ainsi que la pauvreté de leur état et de leur population (Chan et al., 2012). Les événements environnementaux, ou climatiques, ont un impact global sur les sociétés, mais aussi les individus et les ménages. Les inondations sont caractérisées par leur magnitude (taille et étendue), leur fréquence et leur durée, affectant largement le revenu par des dégâts matériels (Rayhan, 2008). Au sein de sociétés exposées aux désastres naturels, les personnes possédant le moins de ressources (qu’elles soient économique, sociale ou autre) sont particulièrement vulnérables: les bas revenus sont les premières victimes des catastrophes, avant tout parce qu’elles logent ← 342 | 343 → plus fréquemment dans des zones à risque (Rayhan, 2008; Zakour & Gillespie, 2013).

En Asie du Sud, le nombre d’inondations est en augmentation depuis quelques années, en particulier en Inde (Chan et al., 2012). L’urbanisation est largement responsable de cette situation, les mégapoles du sud étant devenues plus menacées que les campagnes suite à l’augmentation de la population dans des espaces fragiles, à une construction généralement située sur les côtes ou dans des zones marécageuses et inondables, à une activité humaine non protégée (usines et espaces constructibles en expansion) (Rayhan, 2008). En outre, les bidonvilles et l’habitat sauvage créent des espaces où les eaux ne peuvent s’écouler, bloquant des drainages souvent défaillants (Dewan, 2013). Tous ces traits résonnent dans l’espace urbain de Mumbai (cf. chapitre 1).

8.3.1  Précarité matérielle, vulnérabilités environnementales

Le tableau 8.4, qui rassemble les résultats de plusieurs modèles de régressions logistiques portant sur la variable «avoir cité une catastrophe naturelle», démontre explicitement que de résider à Bandra induit une propension plus élevée à mentionner un tel événement. Avoir une famille à charge (soit appartenir aux groupes d’âge 35–39 ans et 50–54 ans) inclut également un risque statistiquement plus grand de citer le souvenir d’une catastrophe. Dans une moindre mesure, avoir brièvement eu accès à l’école accroit aussi ce risque.

Tableau 8.4: rapports de cotes issus de modèles de régression logistique sur la variable «avoir cité une catastrophe naturelle»

img73

← 343 | 344 →

img74

Seuils de significativité : ° ≤ 0.1; * ≤ 0.05; ** ≤ 0.01; *** ≤ 0.001.

Le nombre de mentions le permettant (n=495), une seconde régression a été effectuée sur les évocations spécifiques de l’inondation de 2005 à Mumbai (voir tableau 8.5). Habiter dans un bidonville est encore plus déterminant du fait de citer ce souvenir que pour les catastrophes en général, corroborant les résultats descriptifs précédents (tableaux 8.2 et 8.3). L’âge n’est pas significatif et le niveau d’éducation apparaît à nouveau comme ayant un faible impact.

Tableau 8.5: rapports de cotes issus de modèles de régression logistique sur la variable «avoir cité l’inondation de 2005 à Mumbai»

img75

Seuils de significativité : ° ≤ 0.1; * ≤ 0.05; ** ≤ 0.01; *** ≤ 0.001.

← 344 | 345 →

Une analyse des raisons apportées au choix d’avoir cité l’inondation de 2005 a été effectuée. Celles-ci ont été subdivisées en trois catégories : description de l’événement, pertes financières, mise en situation.

La catégorie «description» rassemble 17% des raisons, et consiste en un aperçu général de l’événement. Si un impact est mentionné, il concerne la collectivité de manière indéterminée, ou le pays. Toutefois, ces souvenirs ne sont pas dénués d’émotion :

«Poor people suffered loss. Houses were flooded. Many people died”

(femme de 25 ans, Bandra)

«Many people suffered. Many people were drown in water”

(homme de 37 ans, Bandra)

“It never rained again such as that”

(femme de 66 ans, Santa Cruz)

Le groupe «pertes financières» associe expressément des raisons évoquant des dommages matériels, sa maison dévastée, les frais engendrés par la catastrophe, etc. Plus de la moitié des explications du souvenir en font partie (52%). Cette fois, elles contiennent toutes une conséquence concrète et directe pour le foyer, supposant des effets sur le long terme :

“I remember that incident because my house was flooded”

(femme de 24 ans, Bandra)

“The house was full of water. There was the problem of food for some days”

(homme de 50 ans, Santa Cruz)

“All material got rained. I took loan to repurchase material”

(femme de 82 ans, Bandra)

La dernière catégorie «mise en situation», qui comprend 31% des raisons, se concentre autour des évocations précises du répondant ou de ses proches au moment de la catastrophe. Les heures passées sont décrites avec précision, les lieux et les situations rencontrés, les émotions ressenties alors. Sans forcément exprimer une tonalité négative (ce qui est davantage le cas du second critère), le degré de bouleversement et de traumatisme est malgré tout palpable, presque plus tangible que lors des mentions de pertes matérielles : ← 345 | 346 →

“My daughter was out and water was flooded. Two persons brought her home”

(femme de 80 ans, Bandra)

“My children were in school and husband was on job. There was no electricity. Mobile network went off. Relatives came to house. Because I prepared food in darkness”

(femme de 37 ans, Bandra)

“The river on the sides had very many dead bodies which I saw with my own eyes”

(femme de 64 ans, Santa Cruz)

“Water level was till neck then to I did daring and reached home. My family was at home»

(homme de 40 ans, Bandra)

Les raisons pour avoir parlé de l’inondation de 2005 lorsque les répondants résident à Bandra sont majoritairement du type «pertes financières» (60%), puis de manière plus réduite «mise en situation» (28%); les descriptions générales représentent seulement 12% des raisons. Le contraste est évident avec les interviewés de Santa Cruz, qui partagent leurs explications presque équitablement entre «mise en situation» (42%), «description» (32%) et «pertes financières (26%).

Les conséquences ont été directes pour les habitants des slums, qui ont perdu dans cette inondation leur maison, souvent le peu de biens qu’ils possédaient, et ont dû en supporter les coûts sur plusieurs années. Ceci se traduit par des raisons mettant en avant l’impact concret et négatif de cette catastrophe. Ils n’ont pas non plus oublié les circonstances dans lesquelles cette inondation est survenue, près d’un tiers des explicitations du souvenir exposant les faits et gestes du répondant ou de ses proches au moment du drame. A Santa Cruz par contre, davantage d’individus ont eu connaissance de cette inondation par les médias, ou en ont été témoin mais sans en payer directement le prix. Malgré tout, cela reste un traumatisme.

La répartition des raisons entre les sexes révèle des différences. Les femmes ont gardé mémoire surtout de la destruction de biens matériels et de leur foyer («pertes financières»: 58%), ainsi que les souvenirs précis d’elles-mêmes ou de leurs proches dans la tragédie («mise en situation»: 30%). De leur côté, les hommes présentent une répartition relativement plus égale entre «pertes financières» (45%), «mise en situation» (33%) et «description» (22%). Les femmes, en charge de la gestion du foyer, ont ← 346 | 347 → enregistré les implications concrètes pour le ménage avant toute chose, ainsi que la peur ressentie face à la catastrophe.

La vulnérabilité ciblée par les mentions de l’inondation de 2005 est explicitement liée à l’environnement urbain, insalubre et précaire dans le cas des bidonvilles. Les répondants sont ramenés à leur condition première d’être humain fragile, sans protection face au déluge. Un second événement, cité avant tout par les individus résidant à Santa Cruz, souligne également une fragilité de la condition humaine, cette fois le fait d’être né femme dans une société inégalitaire, fortement patriarcale. Il s’agit des violences faites aux femmes, largement mises en lumière par les médias et les mouvements sociaux ces dernières années.

8.3.2  Montée des violences contre les femmes

Le tableau 8.6 démontre, au travers d’une série de modèles de régressions logistiques sur la variable «avoir cité les violences féminines», que le lieu de résidence et le sexe des répondants sont les principaux déterminants des mentions. Résider à Santa Cruz accroit explicitement le rappel, tout comme le fait d’être une femme.

La forte présence de ces souvenirs parmi les réponses des individus du quartier de classe moyenne inférieur s’explique en grande partie car les médias se sont mis massivement à parler des agressions suite au viol collectif et à l’assassinat de Jyoti Singh, en décembre 2012 à Delhi, soit 6 mois après le terrain effectué à Bandra. Les habitants des bidonvilles n’ont donc tout simplement pas pu citer cet incident dramatique. Il est aussi envisageable qu’un certain tabou autour des agressions règne dans les quartiers pauvres. En effet, si les bidonvilles sont des lieux où la promiscuité et les difficultés matérielles (devoir se rendre loin de chez soi pour aller aux toilettes par exemple) accroissent les risques d’insécurité pour les femmes (Ghosh, 2015; Pandey, Dutt, & Banerjee, 2009), la crainte que la révélation d’un viol mette en péril la réputation de la victime et de sa famille entrave généralement la parole. Inversement, sans que leur base informative soit claire, les médias ont systématiquement associé les manifestations contre les viols depuis fin 2012 aux classes moyennes émergentes en Inde, n’acceptant plus ces attitudes et jugeant police et justice trop indulgentes envers les agresseurs. ← 347 | 348 →

Tableau 8.6 rapports de cotes issus de modèles de régression logistique sur la variable «avoir cité les violences contre les femmes»

img76

Seuils de significativité : ° ≤ 0.1; * ≤ 0.05; ** ≤ 0.01; *** ≤ 0.001.

Parmi les 128 mentions de violences à l’encontre des femmes, seules six d’entre elles font référence à des violences domestiques. Une analyse des raisons, à nouveau en trois catégories, permet d’éclairer les sentiments révélés derrière ces citations, généralement portées par une émotion forte.

Un premier codage rassemble 62% des raisons. Celles-ci sont des descriptifs de cas de viols ou de violences, parfois entendus dans les médias, d’autres fois dans la communauté. Globalement, ressort une prise de conscience de l’augmentation des violences :

“We get to see and hear this everywhere.”

(femme de 38 ans, Santa Cruz)

“The repeated atrocities on women in Delhi are striking events”

(femme de 25 ans, Santa Cruz)

“She was a student who was raped brutally”

(homme de 36 ans, Santa Cruz)

“Nowadays we here only these news on TV and newspaper”

(femme de 21 ans, Santa Cruz) ← 348 | 349 →

Le second groupe d’explications concerne un tiers d’entre elles (33%) et se caractérise par la mise en avant de craintes pour les femmes en général, pour les proches du répondant, pour soi-même et sa condition de femme, ainsi qu’une dénonciation du manque de sécurité dans la société. L’émotion est évidente, ainsi qu’une certaine dose d’empathie :

«Rape cases are increasing. No girl is safe”

(femme de 22 ans, Santa Cruz)

“Because I have daughter”

(homme de 38 ans, Santa Cruz)

“I am always scared so I didn’t go out of my home also”

(femme de 65 ans, Santa Cruz)

Finalement, la troisième catégorie contient 5% des raisons (soit six cas, dont trois à Bandra, où les habitants ne citent en tout que six violences féminines). Il s’agit des mentions où les répondants ont usé de leur propre expérience, ou de celle de leurs proches, pour justifier leur choix. Explicitement, ils évoquent le fait d’avoir été victime ou témoin de violences :

“Because I have lost my sister due to rape”

(homme de 22 ans, Santa Cruz)

“Because I saw with naked eye. I was much afraid”

(femme de 25 ans, Bandra)

“Because I have been through it”

(femme de 70 ans, Santa Cruz)

Au regard des raisons rapportées pour avoir mentionné ces violences, la forte représentation des femmes parmi les répondants les ayant évoquées s’explique aisément. Dans près de 40% des raisons, l’individu s’est placé au centre de la réflexion. Sinon, s’exprime un sentiment d’insécurité face à l’augmentation des violences, qui souligne une peur réelle de l’interviewée, généralement pour elle-même ou, dans le cas d’interviewés, pour leurs proches.

Notons l’absence totale d’évocation de la problématique des castes (et de la pauvreté) dans ces souvenirs. Pourtant, la volonté de contrôle des Dalits et des basses castes par le biais des violences est au cœur de cette réalité qui, si elle n’est effectivement que peu traduite dans les médias, est dénoncée par de nombreuses personnalités politiques et académiques (Channel 4: «Arundhati Roy speaks out against Indian rape culture», 2012; Record, 2013). ← 349 | 350 →

8.4  La nation indienne dans la mondialisation

Les tableaux 8.2 et 8.3 l’on prouvé, dans les souvenirs des répondants l’histoire indienne est empreinte de terribles violences internes (guerres civiles, violences contre les minorités, …) et externes (l’Indépendance, les guerres, …). Violence politique, économique et sociale s’il en fut, la colonisation n’est pas si lointaine ; pourtant, ce sont davantage ses prolongements récents qui imprègnent les mémoires, en parallèle de nouveaux conflits suscités par la mondialisation et dont les origines sont toujours l’impérialisme occidental.

8.4.1  Emeutes et pogroms : le poids de l’histoire politique et religieuse

La Partition représente, pour les Indiens, le principal événement du 20ème siècle, à l’image de la Première Guerre mondiale pour les Anglais ou de la Seconde Guerre mondiale pour les Français et les Japonais (Pandey, 1992). De nombreuses émeutes interreligieuses ont eu lieu depuis, pour lesquelles le rapprochement avec l’événement fondateur est clair et dont les premières victimes sont les membres de la forte minorité musulmane (Pandey, 1992). Mais la relation entre le passé et le présent n’est ni linéaire ni simple : la forme des pogroms et les raisons de leur survenue ont évolué depuis le début du 20ème siècle.

Les premières émeutes datent de la fin du 19ème siècle (Jaffrelot, 2010; Menon, 2011), alors que les colons anglais encouragent la distinction entre les religions, afin de procéder à une gestion administrative et un contrôle social (Baber, 2004; Robin, 2004). Jusqu’aux années 1960, les incidents de ce type restent rares, l’opposition réelle entre les groupes n’apparaît que dans les années 1980 (Jaffrelot, 2010; Robin, 2004). Depuis, une augmentation des pogroms et de leur brutalité se constate, dont les causes s’inscrivent dans une transformation du nationalisme indien (Robin, 2004).

Au moment de l’Indépendance, le nationalisme indien porte déjà les stigmates de l’exclusion, puisque les musulmans, les Dalits, les femmes, pour ne citer que ces trois groupes, n’accèdent pas au droit de citoyen à part entière (ce, malgré des lois prônant l’égalité et les non-discriminations) (Pandey, 2001). Avec les années et les mutations géopolitiques globales, ce nationalisme se renferme de plus en plus autour d’une seule définition, une ← 350 | 351 → seule culture, une seule religion (l’hindouisme), excluant et discriminant les individus situés hors de ces critères d’appartenance (Prakash, 2000).

Le développement de l’hindouisme nationaliste amène un discours de haine envers les musulmans, et un sentiment anti-minoritaire se construit qui ne trouve pas d’équivalent envers les autres minorités (sauf peut-être en ce qui concerne les femmes) (Appadurai, 2000). Loin de résulter d’une réelle opposition entre deux traditions, deux communautés, la violence et le racisme sont des instruments politiques (Baber, 2004; Jaffrelot, 2010; Robin, 2004; Sen & Wagner, 2005).

Tableau 8.7: rapports de cotes issus de modèles de régression logistique sur la variable «avoir cité des émeutes interreligieuses»

img77

Seuils de significativité : ° ≤ 0.1; * ≤ 0.05; ** ≤ 0.01; *** ≤ 0.001.

Les émeutes interreligieuses ont été particulièrement violentes à Mumbai entre décembre 1992 et janvier 1993 (les chiffres officiels rapportent 900 décès, mais il y en eut sans doute bien plus), créant de graves cassures entre hindous et musulmans, se reflétant dans des attitudes hostiles entre ← 351 | 352 → les communautés, des déplacements de population d’un quartier à un autre, etc. (Menon, 2011). C’est surtout dans les bidonvilles que les violences se concentrent, là où s’additionnent pauvreté, manque de travail et minorités défavorisées (comme les musulmans).

Ce constat se retrouve dans les réponses des répondants, en particuliers ceux interrogés à Bandra (voir section 8.2.1). Afin de le tester, le tableau 8.7 propose des régressions sur le fait de mentionner une émeute (243 mentions d’émeutes religieuses ont été faites, dont 209 à Bandra et 34 à Santa Cruz). Il apparaît sans surprise que de résider à Bandra augmente significativement la propension de mentionner un tel souvenir. La proximité des émeutes dans ces quartiers, ainsi que la répétition de leur survenue (le dernier pogrom ayant eu lieu en 2011) n’a pas permis aux habitants des slums d’oublier.

Avec l’avancée en âge, la remémoration est plus importante, jusqu’aux 80–84 ans (qui ont vécu les turbulences interreligieuses depuis l’époque de la Partition) qui sont ceux qui mentionnent le plus ces émeutes. Une variable indépendante concernant la religion du répondant a été ajoutée dans cette analyse. Elle démontre que les individus musulmans ont eu tendance à davantage évoquer les pogroms, surement parce que leur vie a été directement mise en danger dans ces moments.

Les raisons alléguées pour citer une émeute ont été codées en deux catégories. La première regroupe les explications générales ou mettant les événements en lien avec des choix politiques, soit des réflexions plutôt globales qui laissent transparaître des émotions et de la violence mais sans que l’individu ne se trouve au centre du souvenir. Dix-sept pourcents des raisons composent ce groupe, 11% de celles rapportées par les habitants des bidonvilles et 50% de celles évoquées par les résidents de Santa Cruz :

“People were fighting with no intension. Bloody politicians provoked this riot for their benefit”

(homme de 50 ans, Bandra)

“Lot of innocent people got killed”

(homme de 20 ans, Santa Cruz)

“There was a fight over the Ram Leela Masjid”

(femme de 81 ans, Bandra)

Le second type de raisons concerne cette fois des souvenirs précis, mettant en scène l’individu ou ses proches. Il est dominant, réunissant 83% des explications fournies, 89% de celles indiquées par les habitants des slums : ← 352 | 353 →

“We were unable to go out of house. We were afraid”

(femme de 68 ans, Bandra)

“Because people were fighting with swords”

(femme de 40 ans, Bandra)

“That time we were worried for parents as we were away from them”

(homme de 35 ans, Bandra)

“I had mutton shop and in front of the shop people put vehicles on fire”

(homme de 82 ans, Bandra)

Au travers de ces raisons, il est évident que les répondants des bidonvilles ont davantage mentionné les émeutes interreligieuses car ils ont été bien plus concernés par ces événements, et ce de manière directe. Entre les religions, la différence n’est pas flagrante : la première catégorie rassemble 11% des raisons évoquées par des hindous et 22% de celles mentionnées par des musulmans, tandis que la seconde réunit respectivement 89% et 78%.

Si les émeutes ont ainsi secoué l’histoire indienne de sanglants épisodes, de nouvelles formes de violences sont apparues plus récemment. En 1993, alors que les émeutes font rage, Mumbai est pour la première fois le théâtre d’explosions meurtrières. Depuis, des attentats sont survenus à de nombreuses reprises (en 2006 et 2008 notamment, faisant à chaque fois près de 200 victimes).

8.4.2  L’Inde mondialisée et les attentats terroristes

Tout comme pour les pogroms, les religions sont brandies comme la source des violences et les musulmans montrés du doigt. Ainsi, en 2008 alors que dix hommes d’origine pakistanaise avaient tiré dans la foule à différents endroits de la ville, l’un deux (Ajmal Kasab) est pris vivant et sera condamné à mort en 2010. Les fustigations contre le Pakistan prennent de l’ampleur au cours du procès, largement médiatisé. Les musulmans doivent alors se justifier et montrer leur allégeance à la nation indienne (Menon, 2011). Pourtant, les discours raciaux et les injonctions à la haine proviennent des mêmes leaders politiques que pour les émeutes intercommunautaires18 (Chakravartty, 2002; Rajagopal, 2001). ← 353 | 354 →

Dans les questionnaires, 349 mentions ont concerné des attentats, qu’ils aient eu lieu en Inde ou à Mumbai. Bien que mieux répartis entre les habitants de Bandra (n=214) et de Santa Cruz (n=135), un plus fort impact sur la mémoire des résidents des slums est à nouveau clair. Une série de régressions logistiques permet de confirmer ce résultat (voir tableau 8.8). Les hommes, les individus ayant atteint le niveau primaire et secondaire de scolarisation, ainsi que les cohortes les plus jeunes montrent également une plus grande propension au rappel de ces événements. Contrairement aux émeutes, les musulmans ont un peu moins de risque d’évoquer des attentats que les personnes d’autres confessions religieuses.

Tableau 8.8: rapports de cotes issus de modèles de régression logistique sur la variable «avoir cité des attentats en Inde»

img78

Seuils de significativité : ° ≤ 0.1; * ≤ 0.05; ** ≤ 0.01; *** ≤ 0.001.

← 354 | 355 →

Les raisons pour avoir évoqué des attentats ont été divisées en deux catégories, proches de celles définies pour les pogroms. Dans ce cas, les résultats sont plutôt équilibrés. Ainsi, le premier code rassemble 47% des raisons et le second 53%. Sous le premier label se trouve des descriptions générales des attentats, déplorer la mort d’innocents ou dénoncer la responsabilité de Kasab ou du gouvernement :

“Because many people died”

(homme de 39 ans, Bandra)

“Shown in TV again and again”

(homme de 52 ans, Santa Cruz)

“Kasab still not penalised. I am angry with us”

(femme de 20 ans, Bandra)

La seconde catégorie cible des raisons concrètes, dans lesquelles le répondant ou ses proches se situent. Un sentiment de peur, de traumatisme suite à ces journées d’effroi transparaît :

“It was horrible. I couldn’t sleep that night”

(homme de 66 ans, Bandra)

“Because I was near that. We took people to Hospital”

(homme de 35 ans, Bandra)

“Because my brother was travelling in the same train”

(femme de 21 ans, Bandra)

“My friend died in this”

(homme de 35 ans, Santa Cruz)

“Because I left job after Bomb blast occurred in share market”

(femme de 50 ans, Santa Cruz)

Les individus sont généralement moins impliqués dans les souvenirs des attentats, qui ont touchés moins de personnes et ont été plus localisées que les émeutes. Par ailleurs, peu de divergences apparaissent entre les terrains d’enquête : les répondants de Bandra mentionnent une faible majorité de raisons (57%) de la seconde catégorie, un pourcentage à peine plus réduit en ce qui concerne les habitants de Santa Cruz (47%). Nonobstant, le caractère traumatique de ces violences est évident, et rappelle dans une certaine mesure le phénomène du 11 Septembre 2001, qui a frappé par sa violence et sa médiatisation, en ayant toutefois directement concerné peu ← 355 | 356 → de gens à l’échelle planétaire (Bergeron, 2015; Brown et al., 2009; Guichard, 2015). Que ce soit les jeunes groupes d’âge qui aient le plus cité les attentats en Inde ne fait que renforcer ce constat.

8.5  Conclusion

Plus encore que de retenir un fait appris, avoir vécu collectivement un événement d’ampleur – qu’il soit positif ou négatif –, offre un référent mémoriel commun aux individus (Guichard, 2015; Halbwachs, 2004 [1925]). L’expérience vécue, malgré tout ce qu’elle a de subjectif, rassemble et donne une identité au groupe (Thompson, 2012 [1963]; Zerubavel, 2012). Ce phénomène est indiscutable concernant l’inondation de 2005. Dans les deux enquêtes, les chiffres sont parlants : 57% des répondants de Bandra et 19% de ceux de Santa Cruz en font le rappel, c’est un raz de marée mémoriel. L’analyse des raisons permet en outre de souligner que l’ampleur des conséquences de la catastrophe (endettement, pertes matérielles) et de la terreur ressentie sur le moment (perte du lien avec les proches, éloignement, etc.) expliquent ce résultat ainsi que la prévalence de souvenirs chez les pauvres. La vulnérabilité de l’habitat et des conditions de vie ne fait que croître face au désastre.

Les événements historiques mémorisés (guerres, terrorisme, catastrophes naturelles) s’enregistrent plus lorsque les événements sont directs, puissants et ont des impacts qui se prolongent dans le temps (Brown et al., 2009). Nos données corroborent ce constat, ainsi que celui d’une surreprésentation des événements violents, négatifs et nationaux dans les mémoires (Liu et al., 2012; Paez & Liu, 2012; Pennebaker et al., 2006). En effet, bien que temporellement très récents, les principaux changements sociohistoriques rapportés par les répondants – exception fait de l’inondation de 2005 –, sont tous des conséquences directes du passé colonial et des guerres d’Indépendance qu’a connu l’Inde. Ceci se cristallise dans le souvenir plus prégnant parmi les populations les plus persécutées (les musulmans, les âgés) des émeutes religieuses.

Il a été souligné que les minorités étaient normalisées à suivre les mêmes constructions, notamment mémorielles, que le mainsteam conformiste indien (homme, hindou, Brahmane) (Pandey, 1992). Pourtant, la ← 356 | 357 → surreprésentation de souvenirs des pogroms parmi les musulmans atteste de l’existence d’une mémoire qui prend en compte la position de précarité. C’est également le cas des mentions nombreuses des violences contre les femmes, largement évoquées avant tout par les femmes elles-même. Le ressenti de la montée des violences et les perceptions de danger sont les principales raisons à ces citations, révélatrices d’un fort sentiment de vulnérabilité.

Tout comme le cours de vie est divisé en différentes étapes (enfance, âge adulte, retraite…), les événements sociohistoriques qui frappent les vies n’ont pas le même impact en fonction de l’âge des individus (Lalive d’Epinay et al., 2008; Martenot & Cavalli, 2014; Schuman et al., 1998; Schuman & Scott, 1989). Pourtant, dans nos résultats ressortent peu de divergences entre les groupes d’âge, qui rapportent tous des événements récents. L’effet de la modernisation et de la globalisation, qui s’est fait largement sentir dans des enquêtes effectuées dans d’autres contextes, n’est pas au rendez-vous. De même, les événements internationaux sont très peu représentés dans les mémoires, faits marquant en particulier chez les jeunes. Pour ces deux aspects (absence de divergence générationnelle et de changements internationaux), l’impact des médias indiens est sans doute à mettre en cause, démocratisés depuis peu et très centrés sur l’Inde. Néanmoins, il est possible d’extrapoler que les jeunes cohortes ont malgré tout leur propre façon de voir la globalisation, au travers des mentions importantes de «leur 11 Septembre 2001», leur pied dans la modernité et dans «le terrorisme»: les attentats de Mumbai en 2006 et 2008. ← 357 | 358 →


1 La question posée lors de ces études a été formulée de manière explicitement subjective: il est demandé à des personnes âgées de 18 ans et plus de considérer le dernier demi-siècle et de mentionner les événements ou changements, nationaux ou mondiaux, qui ont été particulièrement importants à leurs yeux. Une première enquête a été menée en 1985 aux Etats-Unis (Schuman & Scott, 1989) ; elle a ensuite connu plusieurs prolongements, permettant des comparaisons internationales (Schuman, Akiyama, & Knaüper, 1998; Scott & Zac, 1993) et dans le temps (Schuman & Corning, 2012; Schuman & Rodgers, 2004).

2 En psychologie et psychologie sociale, plusieurs explications ont été avancées pour rendre compte de ce phénomène (Draaisma, 2008 [2001]; Jansari & Parkin, 1996). Selon certains auteurs, la propension à citer des événements survenus au moment de l’entrée dans la vie adulte serait due à une plus grande aptitude sur le plan neurophysiologique à emmagasiner des souvenirs vers l’âge de vingt ans, lorsque le développement du cerveau atteint son optimum (Janssen, Murre, & Meeter, 2008; Rubin, Schulkind, & Rahhal, 1999). Une autre explication met en avant la primauté de nombre de changements vécus pendant l’âge critique, les individus étant davantage marqués par les événements rencontrés pour la première fois: le premier partenaire, le premier travail, un voyage initiatique, mais aussi les premières confrontations à l’histoire, tout comme les engagements civiques et politiques (Berntsen & Rubin, 2002; Conway & Haque, 1999; Schrauf & Rubin, 1998). Dans une interprétation ultérieure, l’accent a été mis sur la rétention préférentielle des événements dans la période de formation et de consolidation d’une identité adulte (Conway et al., 2005). Et le début de la vie adulte représente la période critique pour la formation de la personnalité et de l’identité. Un individu d’âge mur se souviendra alors surtout de ces événements, qui ont fait de lui ce qu’il est devenu (Draaisma, 2008 [2001]).

3 Ayant interviewé près de 600 personnes à deux reprises – d’abord à la fin de l’an 2000, puis début 2002 – Howard Schuman et Willard Rodgers (2004) ont pu constater que des conflits tels que la Seconde Guerre mondiale ou la guerre du Vietnam sont plus cités après les attentats du 11 Septembre 2011, tandis que la fin du communisme ou les progrès liés à l’informatique le sont beaucoup moins.

4 Ce faisant, un aspect «moral» de la mémoire ressort, participant à développer l’identité de groupe (Halbwachs, 1997 [1950]) et introduisant un biais de positivité: le rappel des martyrs, des héros sera plus vivace, les guerres «justes» davantage que les guerres controversées (par exemple la Deuxième Guerre mondiale plutôt que la guerre du Vietnam aux Etats-Unis) (Deschamps et al., 2002). Une forme de légitimation de ces violences donc même si, malgré tout, elles conservent une signification négative (Paez & Liu, 2012).

5 En gris les pourcentages où moins de cinq individus sont représentés.

6 Comprenant les ouragans, inondations et tremblements de terre mentionnés sans précision.

7 Comprenant diverses mentions: conquête de l’espace, Deuxième Guerre mondiale, progrès et NTIC, mouvements sociaux, climat et écologie, misère et épidémies,, etc.

8 Il s’agit de la chambre basse du Parlement indien, élu au suffrage majoritaire tous les 5 ans. En 2014, l’élection a eu lieu en avril-mai.

9 Une part de ces mentions concerne l’Alliance démocratique nationale (NDA), une coalition indienne de partis politiques de droite et du centre-droit. Des mentions d’autres guerres menées par l’Inde sont également rassemblées sous cette étiquette.

10 Slum Rehabilitation Authority, politiques gouvernementales controversées visant à déplacer les habitants des bidonvilles vers des immeubles en dur (voir chapitre 1).

11 Il n’était pas possible pour les répondants de Bandra d’évoquer la disparition du Malaysia Airlines ni l’inondation au Kedarnath, puisque ces deux événements sont survenus après la passation de l’enquête de 2012.

12 En gris les pourcentages où moins de cinq individus sont représentés.

13 Il a en effet été constaté que les individus nés dans les années 1980 et après ont généralement une inclinaison à mentionner le 11 Septembre 2001 avant tout autre événement, y compris les faits nationaux (Bergeron, 2015; Guichard, 2015; Liu et al., 2009; Martenot & Cavalli, 2014).

14 Données issues des enquêtes NFHS de 1992–93 et 2005–06, ainsi que du rapport 2010 sur les médias en Inde produit pas PricewaterhouseCoopers.

15 Pendant longtemps, seul l’anglais fut utilisé dans les médias, langue qui demeure en Inde réservée aux élites et à la bureaucratie (Roy, 2011; Thussu, 2013). La libéralisation et l’arrivée de la presse internationale en 1991 se font, dans un premiers temps, toujours en anglais (Thussu, 1999), mais bientôt le hindi et les idiomes régionales sont introduits dans les médias, accroissant la diffusion des programmes TV vers les masses populaires (Rajagopal, 2001; Thussu, 2013). En parallèle, se constate une explosion du nombre de journaux en langues indigènes depuis la fin des années 1970, avec déjà 40% de journaux rédigés en Hindi en 2002 (Jeffrey, 1993; Montaut, 2004).

16 Le nationalisme a été construit pour restructurer les relations capitalistes internationales des pays économiquement moins développés (Asthana, 2013; Chatterjee, 1993). En Inde, les pratiques coloniales et l’expansion capitaliste ont toujours été liées. Les médias indiens ont été guidés par ces impératifs politiques: d’abord sous les Anglais, puis sous les nationalistes (qui se réclament de la culture indienne mais représentent les castes et les classes supérieures et développent des projets promouvant la nation, à l’image de la chaîne Doordarshan), enfin avec l’ouverture économique et l’arrivée des lobbys (qui amènent la privatisation des chaînes, la dérégulation des médias, etc.) (Asthana, 2013).

17 Par exemple, en «nationalisant» des produits étrangers pour encourager leur diffusion et leur consommation.

18 En outre, la récupération des attentats du 11 Septembre 2001 aux Etats-Unis a servi cette cause fondamentaliste hindoue. Les partis politiques ultra nationalistes ont su utiliser l’exemple américain pour désigner un même ennemi, le terrorisme islamique, et ce faisant légitimer un certain nombre d’actions équivoques comme le conflit autour du Cachemire (Chakravartty, 2002).