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Les origines du baby-boom en Suisse au prisme des parcours féminins

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Aline Duvoisin

L’ampleur et l’exceptionnalité qui ont caractérisé le baby-boom ont concouru à en construire une représentation dénuée de nuances. L'ouvrage interroge alors l'hétérogénéité qui a caractérisé ce phénomène dans le contexte suisse. Dans une perspective de parcours de vie et en recourant à des méthodes mixtes, l'interrelation des trajectoires familiales et professionnelles des cohortes féminines est examinée au regard du système de valeurs promulgué dans la société suisse de l'époque pour montrer comment un phénomène d’ampleur a pu être le produit d’une diversité de parcours de vie. Si l'ouvrage se concentre sur la Suisse, le développement de l’approche méthodologique mixte qu'il propose offre un cadre d’analyse renouvelé, dont les apports pour la compréhension du baby-boom peuvent être transférer à divers contextes nationaux et à l'étude d'autres phénomènes démographiques.

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3. Le baby-boom en Suisse : ses spécificités nationales

3. Le baby-boom en Suisse : ses spécificités nationales

Si l’imprévisibilité et la simultanéité font la spécificité du baby-boom dans une perspective internationale, des spécificités nationales ont caractérisé le phénomène dans chacun des contextes où il s’est déroulé. Les pays ont ainsi connu un baby-boom avec une durée, une intensité et un volume différents (Van Bavel & Reher, 2013). La première partie de ce chapitre définit donc le baby-boom suisse, tant en termes de temporalité et d’ampleur qu’en considérant les comportements nuptiaux et féconds des générations de femmes à l’origine de cette reprise de la natalité.

Dans un second temps, nous aborderons l’une des facettes des différentiels de fécondité durant le baby-boom en Suisse. Comme évoqué dans le chapitre 1, le caractère massif de ce phénomène a concouru à effacer les spécificités individuelles qui l’ont marqué dans les différentes régions où il a eu lieu. C’est pourquoi le « renouveau » récent des études démographiques sur le sujet s’est notamment traduit en une série de travaux évaluant l’influence du niveau d’instruction sur la fécondité durant cette période dans différents cadres nationaux (Beaujouan et al., 2016; Gauvreau & Laplante, 2016a; Reher & Requena, 2015; Requena & Salazar, 2014; Sandström, 2014; Van Bavel, 2014). Dans la continuité de ces recherches, nous nous attellerons à explorer ces différentiels dans le cas suisse dans une perspective macro. Cette démarche permettra de renouveler notre point de vue sur le phénomène tout en situant les résultats obtenus pour la Suisse parmi les autres contextes nationaux et en posant les fondations pour les analyses micro ultérieures.

3.1 Le baby-boom en Suisse

3.1.1 Temporalité et volume

L’évolution du nombre de naissances au cours du 20e siècle (fig. 3.1) indique que la Suisse a connu deux augmentations soudaines, rapides et prolongées de la natalité. La première débuta en 1938, lorsque la tendance à la diminution des naissances en cours depuis la fin du 19e siècle, comme dans le reste des pays européens (Van Bavel, 2010), marqua une inflexion qui s’affirma jusqu’en 1946. Alors qu’en 1937 le nombre annuel de naissances atteignait un minimum de 62’480, ce dernier passa à 89’126 en 1946, soit une augmentation de 42.6%. Cette hausse initiale a correspondu à une progression de l’indice conjoncturel de fécondité (ICF), qui au cours de cette période est passé de 1.74 à 2.62 enfants par femme (fig. 3.2). Puis une légère diminution des naissances est à noter entre 1947 et 1951, avant que ne s’amorce un second pic de croissance dès 1952, qui se prolongea jusqu’en 1964. Au cours de cette seconde inflexion, le nombre de naissances s’est accru de 34.8% et l’indice conjoncturel de fécondité, qui avait été ramené à 2.3 enfants par femme, atteignit 2.68 en 1964, soit le niveau maximum observé au 20e siècle.

Le baby-bust s’amorça ensuite à partir de 1965, même si l’indice conjoncturel de fécondité qui était remonté au-dessus du seuil de renouvellement des générations dès l’année 1942, subsista à un niveau supérieur jusqu’en 1971. Les dynamiques reproductives de cette période ont été caractérisées par une chute de la natalité qui s’apparente de fait aux comportements du baby-bust. C’est pourquoi en termes de temporalité, nous considérons que le baby-boom suisse a duré 27 ans, de 1938 à 1964, et a été constitué d’une double chronologie, comme ce fut le cas dans d’autres pays, tels la France, la Suède, l’Angleterre, l’Autriche ou encore l’Irlande (Van Bavel & Reher, 2013). En termes d’intensité, la reprise de la fécondité en Suisse représente en outre une hausse de l’ICF de 54% sur l’ensemble de la période.

Pour apprécier l’ampleur du phénomène, Van Bavel et Reher (2013) ont proposé de mesurer le volume du baby-boom en s’appuyant sur le taux brut de natalité (TBN) sur une période élargie. Leur calcul consiste à faire la somme des différences entre le TBN d’une année donnée et le minimum que ce dernier avait atteint durant l’entre-deux-guerres, et ce pour toutes les années où le TBN reste supérieur à ce minimum. L’objectif est donc de prendre la mesure de ce sursaut de la natalité par rapport à la tendance séculaire de baisse.

Dans le cas de la Suisse, cette formule (1) s’applique à la période comprise entre 1938 et 1971 (le TBN ayant atteint son minimum en 1937 et passant à nouveau en-dessous de ce seuil pour la première fois au cours de l’année 1972).

(1) 1

Le résultat indique que le baby-boom a généré un volume de 98.3 naissances pour mille personnes sur l’ensemble de la période, soit le surplus de naissances qui n’aurait pas existé sans cette reprise de la fécondité (Van Bavel & Reher, 2013). Comparativement aux 24 autres pays inclus dans l’analyse des auteurs, la Suisse présente une valeur relativement élevée, même si elle reste bien en-deçà des niveaux observés en Amérique du Nord, en Australie et Nouvelle-Zélande ou encore en Norvège (tab. 3.1)43.

Tab. 3.1: Volume du baby-boom dans 25 pays

Pays

Volume du baby-boom (‰)

Indice standardisé (5 = très important; 1 = très faible)

Nouvelle-Zélande

284.1

5

Australie

179.0

5

Islande

175.0

5

Canada

155.2

5

Norvège

135.2

5

Etats-Unis

130.7

5

Autriche

113.3

4

France

106.8

4

Tchécoslovaquie

101.1

4

Suisse

98.3

4

Finlande

91.7

4

Angleterre et Pays de Galles

76.0

3

Suède

74.2

3

Irlande

72.6

3

Pays-Bas

66.8

3

Pologne

55.3

2

Danemark

45.1

2

Belgique

40.9

2

Espagne

40.3

2

Bulgarie

11.3

1

Hongrie

10.1

1

Grèce

5.1

1

Italie

4.8

1

Portugal

0.2

1

Source : Van Bavel & Reher (2013, p. 264)

D’après les bornes temporelles que nous avons définies, les générations de parents à l’origine du baby-boom sont celles dont les enfants sont nés entre 1938 et 1964. La descendance finale décalée de l’âge moyen à la maternité (fig. 3.3) aide à mieux se représenter quelles sont les générations de mères correspondant à cette définition. La descendance finale a augmenté et est repassée au-dessus du seuil symbolique de deux enfants à partir des cohortes de femmes nées aux alentours de 1910, qui ont fondé leur famille à la fin des années 1930 et au début des années 1940. La fécondité est ensuite restée relativement stable, la descendance oscillant entre 2.1 et 2.2 enfants jusqu’à la cohorte 1941, dont la maternité s’est située de part et d’autre du milieu des années 1960. Les cohortes suivantes ont ensuite engendré des descendances plus faibles et le seuil de deux enfants par femmes n’a plus jamais été atteint.

Nous pouvons donc identifier les femmes nées entre 1910 et 1941 comme appartenant aux générations ayant contribué à cette phase d’effervescence démographique qu’a été le baby-boom en Suisse. La prochaine section s’attèle à examiner les comportements féconds et nuptiaux de ces cohortes.

3.1.2 Les comportements féconds et nuptiaux des mères des baby-boomers : un tour d’horizon

Dans plusieurs pays, le baby-boom a été marqué par un mouvement d’homogénéisation de la taille des familles (Reher & Requena, 2015, 2014). L’évolution du coefficient de variation de la descendance finale au fil des cohortes (fig. 3.4) atteste de ce processus en Suisse : il était égal à 0.92 pour les femmes nées en 1910 et a ensuite chuté de façon continue pour atteindre un minimum de 0.65 parmi la dernière cohorte de mères de baby-boomers, la génération 1941. L’examen de la distribution de la descendance finale en fonction des parités de naissance (fig. 3.5) révèle les mécanismes sous-jacents à cette uniformisation progressive.

Tout d’abord, l’infécondité a substantiellement diminué, comme cela a également été constaté dans d’autres recherches décrivant le baby-boom dans une perspective internationale (Beaujouan et al., 2016; Reher & Requena, 2015, 2014). Si près d’un quart des femmes nées en 1910 restaient sans enfant en Suisse, elles n’étaient plus que 15% parmi celles nées en 1941. Cette baisse suggère ainsi qu’au fil des cohortes de plus en plus de femmes sont devenues mères. Si la part de celles donnant naissance à un enfant unique est restée relativement stable (entre 14 et 17%), une progression importante des mères de deux enfants et, dans une certaine mesure, de celles qui ont mis au monde trois enfants ou plus est à noter. La part de femmes ayant eu deux enfants, qui représentait un quart de la population féminine née en 1910, a ainsi progressé au fil des cohortes pour devenir le modèle familial dominant dès la génération 1938 et continuer son expansion (39% parmi la cohorte 1941). Elles ont ainsi succédé à leurs homologues qui ont fondé des familles nombreuses (trois enfants ou plus), qui bien que plus nombreuses au départ et dont le pourcentage s’est même accru entre les cohortes 1910 et 1933, ont vu leur proportion chuter drastiquement à partir de la génération 1934.

Les femmes nées en 1934 représentent d’ailleurs une génération que l’on peut qualifier de charnière puisque les évolutions de toutes les parités, hormis l’infécondité44, s’infléchissent à partir de cette cohorte. De cette façon, les familles nombreuses diminuent considérablement à partir de cette cohorte, alors que la croissance annuelle moyenne de la part de femmes donnant naissance à deux enfants s’est accélérée, passant de 0.25% entre les générations 1910 et 1933 à 1.14% entre celles nées entre 1934 et 1941. Quant à la proportion de mères d’enfant unique, elle se modifie également (bien que légèrement) puisqu’un minimum de 14% est atteint dans le groupe né en 1933, avant qu’une tendance à la hausse ne réapparaisse.

Ces considérations nous permettent d’établir deux premiers constats sur les comportements féconds des femmes qui ont vécu leur vie reproductive durant le baby-boom en Suisse. En premier lieu, ces générations ont été les actrices d’une hausse progressive de la tendance à fonder une famille qui s’est avant tout traduite par une augmentation du modèle familial à deux enfants. Ceci se reflète d’ailleurs dans les probabilités d’agrandissement des familles (fig. 3.6) qui révèlent non seulement l’existence d’une probabilité importante d’entrée dans la parentalité (a(0)) et de donner naissance à un deuxième enfant (a(1)), mais également une hausse de ces phénomènes. Ainsi, la probabilité d’une seconde grossesse pour les femmes qui ont eu un premier enfant durant le baby-boom atteignait entre 76 et 83% (en fonction de la cohorte). Quant à la vraisemblance de fonder une famille nombreuse, elle est restée relativement stable jusqu’à la cohorte 1933 puis a connu une régression rapide. La généralisation progressive de l’accès à la maternité a donc été accompagnée de logiques d’arrêt survenant essentiellement après la seconde naissance. D’ailleurs, si la probabilité d’avoir un premier enfant est corrélée positivement à celle d’en avoir un second, elle l’est de façon négative avec une troisième grossesse45.

En second lieu, les dernières cohortes d’actrices du baby-boom semblent se départir des comportements des précédentes en initiant des ruptures dans les tendances mises en évidence jusqu’ici. La reprise, certes faible, de l’infécondité, la chute marquée des familles nombreuses ainsi que l’accélération du rythme de progression du modèle de famille à deux enfants laissent en effet entrevoir les prémisses de ce qui deviendra ensuite des caractéristiques de la seconde transition démographique.

Parallèlement aux évolutions de la fécondité en termes d’intensité et de parité, son calendrier s’est également modifié durant le baby-boom. L’âge à la maternité a connu à ce titre une diminution importante (fig. 3.7). S’il s’élevait à plus de 30 ans parmi les mères nées en 1910, il s’est ensuite abaissé à moins de 27 ans pour celles nées en 1941. Cette diminution de 3.8 ans s’est répercutée sur les dynamiques qui caractérisent la double chronologie du baby-boom en Suisse.

Les évolutions des taux de fécondité spécifiques aux groupes d’âge (fig. 3.8) révèlent ainsi que le premier pic du baby-boom, qui eut lieu en 1946, a été majoritairement le produit des femmes de 25 à 34 ans. En outre, ce premier point culminant a fait suite à une reprise de la fécondité généralisée à l’ensemble des groupes d’âge (excepté les 15–19 ans). En revanche, le second pic de 1964 a été généré par des femmes plus jeunes. Si le groupe des 25–29 ans est resté le plus fécond durant les deux pics, la participation des femmes de 30 ans et plus a diminué au profit des 20–24 ans. La fécondité de ce groupe représentait ainsi 28% de l’ICF total en 1964, alors que cette part n’était que de 19% pour le pic de 1946. Le sursaut du second pic n’est donc pas aussi diffus que celui du premier pic.

La fécondité des générations de femmes à l’origine du baby-boom était encore largement conditionnelle à la nuptialité. Les naissances en dehors d’une union formelle ne représentaient qu’entre 3.6 et 4.4% de la descendance finale totale de ces cohortes de mères (Calot, 1998). Leurs comportements nuptiaux sont donc des éléments essentiels dont il faut tenir compte pour appréhender les dynamiques de la constitution familiale à cette époque. La fig. 3.9 met en lumière ces évolutions.

Les oscillations dans la part de femmes non célibataires à 50 ans parmi les cohortes nées à la fin du 19e siècle traduisent une baisse qui atteint un minimum avec la génération née en 1899. Parmi ces dernières, qui ont officialisé leurs unions durant les années 1920, seules 76.5% se sont mariées. Par ailleurs, ce mouvement s’est accompagné d’une tendance à la hausse de l’âge moyen au premier mariage. Ces comportements caractéristiques de la première transition de la fécondité (Schumacher, 2010) se sont ensuite transformés durant les années du baby-boom. En effet, la part de femmes ayant connu un premier mariage a augmenté de manière importante au fil des cohortes. Elles ont été 82% à entrer en union formelle parmi la génération 1910 et cette proportion n’a plus été égalée avant la génération 1943. Le mariage devient donc quasiment universel et ce constat est d’autant plus valable pour les femmes nées aux alentours de 1925, puisque près de 89% d’entre elles se sont mariées. En outre, entre les cohortes 1910 et 1941 l’âge moyen à la première union formelle a chuté de 2.7 ans, passant de 26.7 ans à 24 ans. L’augmentation de la proportion de femmes qui se marient, couplée au rajeunissement de l’âge de mise en union, sont donc constituantes du mariage-boom, tel que l’a décrit Hajnal (1953a, 1953b, voir chapitre 1).

Les caractéristiques du baby-boom suisse s’inscrivent donc dans les tendances larges dégagées dans les différents panoramas internationaux du phénomène (Reher & Requena, 2015, 2014; Van Bavel & Reher, 2013). Il peut se définir sur le plan des comportements féconds par une hausse de l’accès à la maternité et un mouvement d’homogénéisation des tailles des familles, caractérisés essentiellement par une diminution de l’infécondité et la montée du modèle familial à deux enfants concomitant à la chute des familles nombreuses. En parallèle, les cohortes de femmes à l’origine de cette reprise ont aussi expérimenté le mariage quasiment universel. En outre, la mise en union et la constitution familiale ont été de plus en plus précoces et le mariage a ainsi perdu son rôle de frein malthusien. Néanmoins, si le mariage-boom caractérise bien le baby-boom, il ne peut en être l’unique cause au vu des logiques d’arrêt qui se dessinent après la seconde naissance.

L’augmentation de la durée d’exposition au risque de conception, qu’implique un rajeunissement de l’âge au mariage n’a donc pas provoqué de progression des familles nombreuses. Au contraire, les cohortes nées au milieu des années 1930 ont même connu une réduction de la proportion de mères de trois enfants ou plus, alors même que ce sont celles qui ont expérimenté les âges aux premiers mariages les plus faibles. Ayant fait la même constatation dans d’autres pays, Van Bavel et al. (2015) relient cette évolution à la diffusion de la contraception hormonale, dont ces cohortes auraient pu bénéficier. De cette façon, les familles nombreuses parmi les générations précédentes auraient été le produit d’accidents contraceptifs, qui ont ensuite pu être maîtrisés. Néanmoins, cette hypothèse est à relativiser étant donné le décalage qui a existé entre la mise à disposition des contraceptifs modernes et leur diffusion réelle. Les enquêtes sur la fécondité qui se sont développées dans différents pays dès le milieu des années 1960 attestent en effet que le retrait restait encore la méthode de contrôle des naissances la plus largement utilisée au début des années 1970 (Burgnard, 2015; Oris, 2009, 2007).

Par ailleurs, si un mouvement d’homogénéisation des comportements nuptiaux et féconds se dessine, il ne faut pas négliger l’hétérogénéité qui caractérise également le baby-boom puisque toutes les femmes n’y ont pas participé de manière similaire. Dans une perspective temporelle, le baby-boom suisse a duré 27 ans et est le produit de plusieurs cohortes de mères. Les tendances décrites ci-dessus n’ont donc pas affecté ces dernières de manière semblable puisqu’elles procèdent d’un temps long, de l’histoire reproductive de plusieurs générations de femmes, dont les premières n’ont indéniablement pas vécu les mêmes expériences sociales et sociohistoriques que les dernières. D’ailleurs, les enfants des premières cohortes de mères pourraient, en principe, être les parents des derniers baby-boomers. En outre, parallèlement aux contrastes « inter-cohortes », il faut également reconnaître l’existence d’une hétérogénéité « intra-cohorte ». Si de plus en plus de femmes ont répondu à un idéal de deux enfants, d’autres ont engendré des descendances nombreuses alors que parallèlement, certaines n’ont pas participé à cette reprise en restant infécondes. La question des différentiels de fécondité émerge alors de ce constat et l’on peut interroger la mesure dans laquelle ces différentiels renvoient à la position des individus dans les structures sociales.

3.2 Les différentiels de fécondité durant le baby-boom : un aspect négligé

La diversité des comportements féconds n’est évidemment pas propre à la période du baby-boom et différentes théories ont été élaborées pour l’expliquer (Leridon, 2014; Balbo et al., 2013; De Bruijn, 2002). Nombre d’entre elles mettent l’accent sur le niveau d’instruction, en tant que mesure du statut social de la femme (Skirbekk, 2008), voire de son empowerment ou de ses capabilités (Dribe, Oris, & Pozzi, 2014; Joshi & David, 2002).

Diverses recherches ont ainsi identifié une corrélation inverse entre le diplôme des femmes et leur fécondité (Balbo et al., 2013). La durée des études en est un facteur explicatif sous-jacent puisque de longues études repoussent la mise en couple (Wanner & Fei, 2005). Or, la fécondité des générations considérées ici ayant été encore largement conditionnelle au mariage, une formation avancée impliquait d’autant plus une entrée tardive sur le marché matrimonial et donc une réduction de la durée de la vie féconde. En outre, comme l’a théorisé Gary Becker (1991), l’investissement personnel dans la constitution d’un capital humain fait augmenter le coût d’opportunité lié à la naissance d’un enfant en raison des répercussions de la maternité sur la carrière professionnelle de la femme. Dans cette perspective, les titulaires d’un diplôme tertiaire tendraient à rester plus longtemps actives sur le marché de l’emploi et retarderaient leur vie matrimoniale et surtout féconde. Pour autant, d’autres études ont émis des réserves ou observé des exceptions. Ainsi, Fabienne Daguet démontre en France que parmi les générations 1925 à 1949, « les femmes diplômées de l’enseignement supérieur deviennent moins souvent mères mais elles ont alors autant d’enfants que celles qui ont un BEPC » (Daguet, 2000, p. 1028), soit l’équivalent d’un niveau de formation obligatoire en Suisse (secondaire I). La relation négative observée entre le niveau de formation de la mère et sa fécondité aurait donc eu une plus grande influence sur la décision même de fonder une famille que sur l’agrandissement de cette dernière.

Le tab. 3.2 confirme en tout point ces interprétations dans le contexte suisse. Une relation inverse s’observe en effet entre le niveau d’éducation et la descendance finale, qui diminue d’autant plus que la femme a un haut niveau de formation (pour une description détaillée des niveaux de formation féminins en Suisse, voir encadré 3.1). Environ 42% de celles qui n’ont achevé aucune formation ou qui n’ont suivi qu’une formation de niveau secondaire I ont donné naissance à au moins trois enfants, alors que presque un tiers de celles qui ont acquis un diplôme tertiaire sont restées infécondes. Toutefois, la part de femmes avec un et deux enfants est relativement similaire dans l’ensemble des groupes d’instruction46.

A première vue, une certaine « polarisation » semble émerger entre d’une part une fécondité relativement élevée parmi les femmes peu éduquées, d’autre part une faible fécondité et une forte prévalence de l’infécondité parmi les plus diplômées. Cette tendance semble similaire à celle observée en Suisse durant la période ultérieure, celle de la seconde transition démographique (ou « baby-bust », voir Schumacher, Spoorenberg, & Forney, 2006; Wanner & Fei, 2005). Toutefois, tout comme en France (Daguet, 2000), la descendance finale durant le baby-boom en Suisse est moins différenciée parmi les femmes fécondes que parmi la population féminine générale. L’écart quant au nombre de naissances entre les diplômes primaires et tertiaires est de près d’un tiers inférieur parmi les femmes ayant accédé à la maternité (0.44 enfant par femme contre 0.69 dans la population féminine générale).

Tab. 3.2: Paramètres sélectionnés de nuptialité et fécondité selon la plus haute formation achevée, cohortes féminines (1910–1941), Suisse

Encadré 3.1 : Les niveaux de formation féminins en Suisse

De manière globale, la majorité des femmes appartenant aux cohortes à l’origine du baby-boom ont achevé une formation obligatoire (secondaire I) ou secondaire II, ces deux niveaux d’instruction réunissant 88.6% de répondantes au recensement de la population en 2000. Seule une minorité n’ont donc pas terminé de formation ou ont obtenu un diplôme tertiaire. Il incombe toutefois de préciser que le terme « aucune formation achevée » ne signifie pas que les femmes de cette catégorie n’ont jamais fréquenté d’école, mais qu’elles n’ont pas terminé la scolarité obligatoire, qui comprenait entre six et neuf années d’études en fonction des cantons (voir chapitre 4). Il est donc probable que la plupart d’entre elles n’aient qu’une formation primaire. Quant au niveau « tertiaire », il réunit les formations universitaires ainsi que les diplômes d’écoles techniques ou professionnelles supérieures menant à des professions telles qu’assistantes sociales, infirmières ou enseignantes par exemple. La part de femmes ayant obtenu un diplôme universitaire est très faible dans ces cohortes (2.1%). Il faut donc garder à l’esprit que cette catégorie se réfère à l’ensemble des cursus qui nécessitaient, la plupart du temps, à leur intégration, l’obtention préalable d’un diplôme secondaire supérieur (voir chapitre 4).

Tab. 3.3: Plus haute formation achevée, femmes nées entre 1910 et 1941, Suisse, recensement 2000

Aucune

5.2%

scolarité obligatoire

45.6%

école de culture générale ou préparant à une formation professionnelle

4.2%

Secondaire I

49.8%

apprentissage, école professionnelle à plein temps

32.2%

école préparant à la maturité

3.3%

école normale

3.4%

Secondaire II

38.8%

formation professionnelle supérieure

2.6%

école professionnelle supérieure

0.9%

haute école spécialisée

0.5%

université, haute école

2.1%

Tertiaire

6.1%

Les travaux récents qui se sont penchés sur les différentiels éducationnels de fécondité durant le baby-boom rappellent toutefois que la diversité sociale se situe dans une temporalité de vastes changements tant socioéconomiques que culturels et sociodémographiques. Le baby-boom ayant été le produit de plusieurs générations de parents, les variables de différenciation sociale susceptibles d’être associées à ce regain de la fécondité ont subi une forte évolution au cours de leurs socialisations successives. C’est notamment le cas du niveau de formation qui augmenta au cours du 20e siècle en Occident, majoritairement parmi les hommes, mais aussi pour les femmes, quoiqu’avec un certain retard (Schofer & Meyer, 2005). Il est donc essentiel d’aborder cette question en tenant compte des transformations compositionnelles. Jan Van Bavel (2014) a ainsi montré pour la Belgique qu’avoir fait partie d’une petite minorité de femmes diplômées ou de celles qui un peu plus tard ont profité de la démocratisation et féminisation des études supérieures, n’a pas affecté de la même façon leurs projets féconds et leur réalisation.

Selon la base de données « Cohort Fertility and Education » (CFE)47, en Suisse et dans ses pays limitrophes (exception faite de l’Italie), le niveau de formation des femmes a augmenté à partir des cohortes nées dans les années 1920. Les diplômes de niveau secondaire I ou inférieurs (niveau d’instruction « faible ») ont fortement diminué au profit d’une augmentation substantielle de la proportion de femmes ayant acquis une formation secondaire II (niveau d’instruction « moyen »), passant respectivement de 58 à 35% et de 37 à 55% entre les cohortes 1920 et 1944 (fig. 3.10). Pour ces générations, une légère augmentation de l’instruction tertiaire (niveau d’instruction « élevé ») s’observe également (passant de 5 à 10%) mais elle demeure somme toute marginale. Tout comme dans nombre de pays occidentaux (Van Bavel et al., 2015), l’élévation du niveau de formation des cohortes de femmes à l’origine du baby-boom a donc été conduite avant tout par une hausse importante de l’instruction secondaire II. Sur ce point, la Suisse et l’Allemagne sont d’ailleurs précurseurs puisque ce niveau de diplôme devient majoritaire dès les générations féminines nées au milieu des années 1930.

Fig. 3.10: Niveau d’instruction par cohorte de naissance féminine en Suisse et dans ses pays limitrophes

Note : le niveau de formation correspond au plus élevé atteint au cours de la vie des femmes et est standardisé en fonction de la Classification Internationale Type d’Education (CITE 97) élaborée par l’UNESCO.

Dans ces deux pays, l’apprentissage occupe une place importante dans la structure éducative où il a notamment été pensé comme un système de formation permettant de répondre aux besoins de qualification demandés sur le marché du travail. Il est ainsi généralement considéré comme ayant largement contribué à l’expansion économique nationale durant le 20e siècle (Bonoli, 2016; Falcon, 2015; Tabin, 1989) et a été un moteur important de l’augmentation du niveau de formation constatée auparavant. Si la base de données CFE ne le documente pas, ce point est confirmé par l’examen de la distribution détaillée des diplômes obtenus par cohortes de naissance selon le recensement suisse de la population de 2000 (fig. 3.11). La transformation générationnelle de l’éducation féminine en Suisse s’est dessinée essentiellement sous l’impulsion d’une hausse de la part de femmes ayant effectué un apprentissage ou une école professionnelle secondaire, accompagnée d’une baisse simultanée des détentrices d’une scolarité obligatoire. Entre les cohortes 1910 et 1941, les diplômées d’un apprentissage ont ainsi augmenté de 17.4 points de pourcentage (pp) alors que les femmes au bénéfice d’une formation obligatoire ont chuté de 27.8 pp. Quant à l’ensemble des autres titres, ils n’ont pas connu de variation excédant 3 pp. Le système de formation professionnelle, dont la spécificité est de préparer explicitement au marché de l’emploi à travers une insertion concrète sur ce dernier48, a bien connu la progression la plus importante et représente à ce titre le véritable moteur de l’augmentation de l’instruction secondaire II (féminine) en Suisse.

Selon les travaux évoqués ci-dessus, le résultat attendu d’une telle évolution du niveau d’instruction féminin serait une augmentation des âges au mariage et à la maternité ainsi qu’une diminution de la fécondité. Or les données montrent l’inverse puisque, comme nous l’avons exposé dans la partie précédente du présent chapitre, ces mêmes femmes ont été les actrices du mariage quasi universel (mariage-boom), d’une réduction de l’âge à la maternité et d’une hausse de la fécondité, soit les composantes du baby-boom. Cette évolution contre-intuitive entre le niveau de formation des femmes et la fécondité durant le baby-boom a été constatée dans presque l’ensemble des pays qui ont connu ce phénomène (Van Bavel et al., 2015).

L’évolution de la descendance finale des femmes à l’origine du baby-boom dans plusieurs pays, dont l’Espagne, la Croatie, la Hongrie, la Grèce, la Belgique (Van Bavel et al., 2015) ou encore la Suède (Sandström, 2014), présente en outre, une convergence des comportements reproductifs entre les niveaux d’instruction féminins au fil des cohortes. Des recherches approfondies sur les cas belge (Van Bavel, 2014) et suédois (Sandström, 2014) ont ainsi démontré un affaiblissement au fil des générations nées, respectivement entre 1901 et 1940 et 1915 et 1950, du lien négatif entre le niveau de formation des mères et la taille de leur descendance durant le baby-boom49. Ceci alors même que les écarts d’âge au premier mariage et à la première maternité restaient présents. Les auteurs en concluent que les comportements et les valeurs en termes de maternité auraient changé durant la période, notamment parmi les femmes les plus instruites, pour qui un haut niveau d’éducation aurait toujours retardé la mise en couple et la formation d’une famille nombreuse, mais serait devenu moins préjudiciable à un projet de vie familiale associé à la maternité. L’effet négatif de la hausse de la formation féminine aurait donc été contrebalancé à la fois par une augmentation de la fécondité généralisée à toute la population et, par une diminution des différentiels des comportements reproductifs entre les niveaux de formation50 (Sandström, 2014; Van Bavel, 2014).

Le baby-boom apparaît de ce fait comme une période charnière où le lien négatif entre fécondité et instruction s’est peu à peu amenuisé pour les femmes, annonçant par-là, une fois encore, les prémisses de la deuxième transition démographique. Une hypothèse avancée (Van Bavel et al., 2015) serait en effet que la première transition de la fécondité aurait en quelque sorte normalisé le contrôle des naissances et l’aurait intégré dans les mœurs. En conséquence, un abaissement de l’âge au mariage n’impliquerait plus automatiquement la conception d’une descendance nombreuse et, progressivement au cours de la période du baby-boom, une instruction élevée pouvant encourager une carrière professionnelle n’aurait plus été synonyme de retrait de la vie familiale.

Toutefois, dans une perspective internationale, la Suisse s’écarte souvent des tendances mises en lumière (Beaujouan et al., 2016; Van Bavel et al., 2015). De fait, la convergence constatée dans plusieurs pays ne se vérifie pas dans la Confédération helvétique où l’évolution de la descendance finale (fig. 3.12) se fait de manière parallèle, quels que soient les niveaux d’instruction. En d’autres mots, les écarts ont persisté durant l’ensemble de la période parmi les actrices du baby-boom suisse : les femmes au bénéfice d’un diplôme tertiaire ont donné naissance à 0.7 enfant de moins que celles qui n’ont pas achevé de formation, en moyenne sur l’ensemble des cohortes. Nous retrouvons en outre la baisse tendancielle survenant à partir de la cohorte 1934 (identifiée dans la partie 3.1.2) pour l’ensemble des niveaux de formation (hormis pour les femmes au diplôme primaire pour qui cette diminution survient légèrement plus tard, à partir de la cohorte 1936).

Les diplômes tertiaires se distinguent également nettement des autres groupes avec une descendance finale plus diversifiée, comme le traduit l’évolution des coefficients de variation (fig. 3.13). Si une tendance générale vers une homogénéisation de la taille des familles se dessine au sein de chacun des groupes éducationnels au fil des cohortes51, les plus diplômées ont maintenu des comportements reproductifs plus variés.

L’examen de la distribution de la descendance finale en fonction des parités de naissance (fig. 3.14) confirme l’évolution parallèle des comportements de fécondité entre les niveaux d’instruction, mais permet également de nuancer la spécificité des femmes aux diplômes tertiaires. En premier lieu, les études supérieures menaient effectivement à un taux d’infécondité plus élevé puisque les femmes sans formation restées sans enfant étaient, en moyenne sur l’ensemble des cohortes, 14% de moins que parmi celles d’instruction tertiaire (fig. 3.15). Néanmoins, la part de femmes infécondes a diminué au sein de chacun des groupes de formation au fil des cohortes. Cette dynamique, qui a été un moteur important du baby-boom (section 3.1.2), a donc été menée par l’ensemble des femmes et l’augmentation du niveau d’instruction féminin n’a pas joué de rôle majeur dans ce processus, comme l’ont constaté Beaujouan, Brzozowska et Zeman (2016) pour la Suisse et 12 autres pays européens. Sur ce point, la Confédération helvétique ne se distingue donc pas des autres contextes nationaux.

En second lieu, la hausse de la tendance à entrer dans la parentalité et l’accroissement prononcé de la famille à deux enfants mis à jour dans la partie précédente (section 3.1.2) se constatent également pour l’ensemble des niveaux de formation. La part de femmes avec un seul enfant est restée stable et relativement faible (entre 14 et 20%), quel que soit le niveau de capital humain, tout comme les écarts dans les distributions pour les femmes de parité deux, même si celles au bénéfice d’une formation secondaire II se sont distinguées dans ce mouvement à la hausse (fig. 3.14). De ce fait, pour celles qui ont eu un premier enfant durant le baby-boom, quel que soit leur diplôme, la probabilité d’en avoir un second a été très élevée (environ 80 %) et généralisée (a(1), fig. 3.16).

La prédominance de la famille à deux enfants est d’ailleurs confirmée par le calcul des coefficients de corrélation entre les probabilités d’agrandissement des familles en fonction des niveaux de formation (tab. 3.4). La probabilité d’accéder à la maternité est ainsi corrélée positivement au fait de donner naissance à un second enfant et négativement au fait de donner naissance à un troisième enfant pour l’ensemble des catégories sociales. Quant à la vraisemblance d’avoir une deuxième maternité, elle n’est corrélée, négativement cette fois, à la probabilité d’avoir une famille plus nombreuse que parmi les femmes les moins instruites, aucun lien significatif n’apparaissant parmi les femmes aux diplômes supérieurs. Ce résultat laisse ainsi entrevoir que l’une des distinctions importante entre les niveaux de formation réside dans l’accès à la parentalité. Une fois cette barrière franchie par les plus instruites, aucune corrélation entre les naissances ultérieures n’apparaît.

Tab. 3.4: Corrélations de Pearson entre les probabilités d’agrandissement des familles en fonction du niveau de formation, Suisse

En troisième lieu, si le modèle à deux enfants s’est diffusé dans la population, une distinction en fonction des niveaux de formation ressurgit toutefois dans l’évolution des parités égales ou supérieures à trois enfants (fig. 3.14). Les femmes sans formation ayant engendré des descendances nombreuses étaient, en moyenne sur l’ensemble des cohortes, 14% de plus que parmi celles d’éducation tertiaire (fig. 3.15). Par ailleurs en termes d’évolution, si la première phase de légère augmentation observée jusqu’aux générations nées au milieu des années 1930 s’est faite de manière parallèle entre les niveaux de diplômes, la diminution constatée dans les dernières cohortes a été en revanche plus intense parmi les femmes qui ont achevé une formation. Entre les cohortes 1933 et 1941, une réduction de 8% (secondaire I), 10% (secondaire II) et 11% (tertiaire) de femmes s’observe pour ces parités, alors qu’elle n’est que de 4% parmi celles sans instruction. Il semblerait donc que parmi les femmes qui ont été les moins scolarisées, les logiques d’arrêt après le second enfant ne se sont renforcées que plus tardivement. Si les contraceptifs modernes ne se sont pas diffusés massivement dans la société dès leur mise à disposition (Oris, 2009, 2007), il est revanche possible que les couples les plus instruits y aient recouru en premier, ce qui pourrait expliquer ce contraste.

En tout état de cause, la hausse de la fécondité a touché l’ensemble des strates éducationnelles féminines. Ce résultat rejoint les recherches menées sur d’autres pays (Van Bavel et al., 2015; Reher & Requena, 2015) et suggère que le baby-boom n’a pas été le fruit d’un groupe social particulier. La hausse tendancielle à fonder une famille qui caractérise cette reprise a également été marquée par une augmentation des logiques d’arrêt après le second enfant. En revanche, au contraire de certains pays, les différentiels de fécondité ne se sont pas amenuisés en Suisse. Plus spécifiquement, les femmes au diplôme tertiaire et dans une moindre mesure celles au diplôme secondaire II sont plus souvent restées sans enfant et ont moins fréquemment donné naissance à des descendances nombreuses que leurs homologues ayant un niveau d’instruction primaire ou secondaire inférieur. Toutefois la participation des diplômées tertiaires au baby-boom a bien été effective, car elles ont pris part aux mouvements d’augmentation de l’accès à la maternité et d’homogénéisation du modèle familial à deux enfants. L’examen de la distribution des descendances finales des femmes fécondes (fig. 3.17) montre même une certaine convergence entre les mères ayant effectué des études secondaires II et tertiaires, sans pour autant que comme en France, elles n’atteignent les niveaux de fécondité des femmes au diplôme secondaire I (Daguet, 2000). Les résultats confirment que c’est bien dans l’accès à la maternité qu’a subsisté un clivage important.

En comparaison à la Suède (Sandström, 2014) et à la Belgique (Van Bavel, 2014), ce maintien des clivages durant le baby-boom suisse interpelle. Pour analyser plus précisément l’effet induit par les changements de composition éducationnelle en œuvre sur la descendance finale durant cette période, la méthode de décomposition de Kitagawa (1955) a été mise en œuvre (tab. 3.5). Les résultats permettent d’évaluer dans la variation totale de la descendance finale observée durant le baby-boom, la part due à une modification des comportements féconds et celle survenant suite au changement de la composition par niveau d’éducation de la population féminine (pour une explication détaillée de la méthode, voir encadré 3.2).

Tab. 3.5: Résultats de la décomposition de la différence de la descendance finale entre différentes cohortes de naissance (1910–1941) selon la formule de Kitagawa, Suisse

1910–1933

1933–1941

Δ comportements

0.365

-0.254

Δ composition

-0.073

-0.056

Δ total

0.291

-0.310

Comme attendu, l’élévation du niveau d’éducation de la population féminine a provoqué un effet de déclin de la descendance finale. Toutefois, cette influence a été dans un premier temps compensée par les comportements reproductifs et une variation totale positive du nombre d’enfants par femme se constate entre les cohortes 1910 et 1933. Toutefois, pour les cohortes suivantes, même si la contribution négative de l’effet de composition s’est atténuée, elle n’a plus été contrebalancée par les comportements féconds qui ont à leur tour concouru à une diminution de la descendance finale. Ainsi, à partir des cohortes féminines où l’éducation secondaire II est accomplie par une majorité, l’effet de comportement n’a plus compensé, et a même accentué, l’effet négatif induit par la variation de composition. Si l’augmentation de la fécondité a bien été diffuse dans l’ensemble de la société suisse, ce résultat confirme à nouveau qu’elle n’a en revanche pas été amplifiée par une réduction des différentiels entre les niveaux de formation comme cela a été constaté pour la Suède et la Belgique. L’hypothèse avancée par Van Bavel (Van Bavel et al., 2015; Van Bavel, 2014) d’un amenuisement du lien négatif entre fécondité et instruction féminine durant le baby-boom ne semble donc pas si évident en Suisse.

Toutefois, la participation des femmes au diplôme tertiaire, bien que minoritaires dans la société de l’époque, interpelle sur le plan sociologique. Il en est de même au sujet des femmes qui ont effectué un apprentissage puisque par ce biais elles ont été confrontées directement au marché de l’emploi, ce qui ne les a pas pour autant fait renoncer à une vie familiale. Ces différents constats nous poussent donc à aller au-delà du recours au niveau de formation comme un simple indicateur de position sociale pour considérer également sa signification et son influence normative sur les parcours de vie des femmes propre à l’époque et au contexte de la société suisse. D’ailleurs, « la concentration fortement accrue des familles sur une taille modale souligne plus que jamais la nécessité de lier l’évolution de la fécondité à celle du corps social tout entier » (Festy, 1979, p. 173). En outre, il convient également d’interroger les liens et les enjeux de conciliation entre vie familiale et vie professionnelle, puisque cette dernière est largement déterminée par le niveau de formation. Pour progresser dans ce sens, il est indispensable de se détacher des données agrégées sur lesquelles nous nous sommes appuyées jusqu’ici, pour recourir à des données individuelles et longitudinales. C’est ce que proposent les chapitres suivants.

Encadré 3.2 : Méthode de décomposition d’une différence entre deux moyennes pondérées

Kitagawa (1955) a proposé une méthode de décomposition nommée à l’instar de son article fondateur « components of a differences between two rates », comme alternative aux méthodes de standardisation dans l’interprétation d’une différence observée entre des taux. Bien que relativement similaires, les techniques de décomposition initiées par Kitagawa sont indépendantes du choix d’un standard parfois difficilement justifiable, ce qui les rend plus directes et ainsi plus aisées à interpréter (Canudas-Romo, 2003). La méthode fut développée dans le but de distinguer dans la différence entre deux taux observés, ce qui est dû à des variations effectives et ce qui résulte d’une différence de composition de la population entre les deux mesures (Kitagawa, 1955). Bien qu’elle se concentre à l’origine sur une différence entre des taux, Canudas-Romo (2003) a démontré que cette méthode est applicable à toutes les formes de moyennes pondérées. De cette façon, en considérant la variable d’intérêt (v) et la structure de la population (w), la différence entre les moyennes de v au temps t et t+h s’écrit :

1

Ainsi, dans la première partie de l’équation « the change of the average v-(t) is due to changes in the variables 1 at every value of x » (Canudas-Romo, 2003, p. 18), soit ce qui peut s’apparenter à des variations de comportement, alors que « the other term, is the change in averages due to changes in the normalized weights » (Canudas-Romo, 2003, p. 19), soit ce qui est dû à un changement de composition de la population. Appliqué à la variation de la descendance finale durant le baby-boom vx et wx représentent respectivement la descendance et le nombre de femmes en fonction des niveaux de formation (x).


42 Nombre moyen d’enfants par femmes nécessaires pour que les filles naissantes remplacent à l’identique leurs mères une fois atteint l’âge de la maternité, en tenant compte du niveau de mortalité (calcul effectué par l’OFS).

43 Ces pays dont le baby-boom a été « très important » ont expérimenté une reprise prononcée du TBN qui s’est opérée sur une période relativement longue.

44 L’observation détaillée de l’infécondité montre une diminution continue jusqu’à la cohorte 1938 avant de revenir à une tendance en augmentation.

45 La corrélation de Pearson entre a(0) et a(1) est égale à 0.98 et est significative à 0.1%. Le même calcul effectué entre a(1) et a(2) est également significatif et égal -0.47.

46 Les données issues de VLV montrent également ces différences entre les niveaux de formation et les corroborent en ce qui concerne la nuptialité. L’âge moyen au premier mariage augmente avec le niveau d’éducation des femmes, tout comme le célibat définitif, qui touche près d’une femme sur cinq parmi celles qui ont fait des études tertiaires.

47 La base de données « Cohort Fertility and Education » (CFE), qui fait partie du projet « Fertility, reproduction and population change in 21st century Europe » (EURREP), fournit des données en libre accès sur la descendance finale et les niveaux d’éducation dans différents pays européens. Ces données sont tirées des recensements ou d’enquêtes nationales et standardisées en fonction de la Classification Internationale Type d’Education (CITE 97) élaborée par l’UNESCO, ce qui permet de comparer l’évolution de la fécondité en fonction de la formation dans ces différents pays. Pour plus de détails, voir (Zeman, Brzozowska, Sobotka, Beaujouan, & Matysiak, 2014, disponible sur www.eurrep.org [consulté le 08.12.2016])

48 Dès 1930, une loi fédérale sur l’apprentissage en Suisse oblige les candidats à suivre des cours dans une école professionnelle en parallèle à leur formation auprès d’un employeur (Gonon, 2002). Ainsi, l’apprentissage est devenu plus scolaire et s’est détaché peu à peu du compagnonnage dont il était issu.

49 Le même constat est effectué par Gauvreau et Laplante (2016a) quant à l’évolution de l’infécondité au sein de groupes ethno-religieux du Canada au fil des cohortes 1901–1940.

50 Van Bavel (2014) évalue qu’un quart de la progression de la descendance finale belge peut être imputée à la diminution des différentiels de fécondité.

51 Entre les cohortes 1910 et 1941, on observe une réduction des coefficients de variation de 26 à 34% au sein de chacun des groupes éducationnels et de 26% dans la population totale.