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Une figure de l’expansion

La périphrase chez Charles Baudelaire

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Federica Locatelli

L’enjeu de cet essai est d’entrer dans la poétique de Baudelaire par la voie du langage, spécifiquement par l’analyse d’une figure rhétorique dont la fréquence témoigne d’une nouvelle attitude poétique : la périphrase. Célébrée en tant que source du sublime par Aristote et Longin, mais successivement délaissée, au fil des siècles, en tant qu’instrument anodin de l’ornatus, la figure assume une dignité nouvelle sous la plume de Baudelaire : figure d’expansion par excellence – lexicale, syntaxique et sémantique – la périphrase est exploitée en tant qu’outil propice à l’extension des confins de la poésie, au niveau de forme comme du contenu.
La fréquence et la pertinence de la périphrase chez Baudelaire donnent à voir l’essence de la quête littéraire moderne, à savoir l’aporétique recherche de l’Inconnu. Intimement liée au faire (poïein) poétique, elle conduit à nous interroger sur le sens du langage, ou plutôt sur la question du sens que le geste artistique laisse en suspens. Comme l’écrit Michel Deguy, en introduisant notre parcours par une préface, « la poésie (la périphrase) nomme, appelle périphrastiquement l’Inconnu. Elle y plonge, dit Baudelaire ».
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5. Dilater l’espace

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5.1 Dilater la perception de l’espace

La célèbre formule de Correspondances, «ayant l’expansion des choses infinies»315, contient tel un manifeste l’un des principes fondateurs de la poétique baudelairienne : le réel est un prolongement en puissance vers les limites de la finitude, là où l’on présuppose l’existence de l’Inconnu. Le langage est l’instrument à la fois magique et créatif de cette tension, avec ses diérèses (‘expansion’) et avec ses périphrases (‘des choses infinies’), qui participent à une dynamique typiquement baudelairienne : l’expansion hyperbolique de ‘contenants finis’ ; finitude de la forme, les contraintes du sonnet, la limite de la fin du vers, les étiquettes arbitraires des mots, et finitude de la réalité, les mers du Voyage, les parfums du Balcon, les rêves du Remords posthume, les boucles de La Chevelure qui, par l’infini des sensations qu’ils suggèrent, conduisent à allonger les heures et à dilater l’espace.

Sensorialité, subjectivité et ‘in-finitude’ semblent d’ailleurs les trois éléments essentiels du bouleversement cognitif qui a investi la conception de l’espace au XIXe siècle, aux niveaux scientifique et philosophique. Comme le met en évidence le Grand Dictionnaire de Larousse, l’événement cognitif de la perception exclut les caractères d’uni-dimensionnalité, d’homogénéité, d’isotropie et de continuité qui fondaient la pensée spatiale à l’époque précédente316. Désormais sensoriel et psychologique, ← 117 | 118 → celui-ci apparaît comme la forme même de la dimension humaine, en anticipant en...

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