Show Less
Open access

Le Nigeria et la Suisse, des affaires d’indépendance

Commerce, diplomatie et coopération 1930–1980

Steve Page

Analyser les rapports économiques et diplomatiques entre le Nigeria et la Suisse revient à se pencher sur des mécanismes peu connus de la globalisation: ceux d’une relation Nord-Sud entre deux puissances moyennes et non coloniales. Pays le plus peuplé d’Afrique, le Nigeria semblait en passe de devenir, à l’aube de son indépendance, une puissance économique continentale. La Suisse, comme d’autres pays, espérait profiter de ce vaste marché promis à une expansion rapide. Entreprises multinationales, diplomates et coopérants au développement sont au centre de cet ouvrage, qui s’interroge sur les motivations, les moyens mis en œuvre et les impacts des activités de chacun. S’y ajoutent des citoyens suisses de tous âges et de tous milieux qui, bouleversés par les images télévisées d’enfants squelettiques durant la « Guerre du Biafra » en 1968, entreprirent des collectes de fonds et firent pression sur leur gouvernement pour qu’il intervienne. Ce livre donne une profondeur éclairante aux relations Suisse–Nigeria, récemment médiatisées sur leurs aspects migratoires, ou sur les pratiques opaques de négociants en pétrole établis en Suisse.
Show Summary Details
Open access

Chapitre I: Le Nigeria, produit de l’Empire britannique

Chapitre I

Le Nigeria, produit de l’Empire britannique

Afin de saisir le cadre dans lequel se développeront les relations bilatérales avec la Suisse, il est nécessaire de présenter brièvement les Etats occupant le territoire que la Grande-Bretagne s’approprie au 19e siècle et nomme Nigeria en 1914. Rappeler les principaux intérêts menant l’Empire britannique à s’y étendre, donner un aperçu du degré d’implantation coloniale et du mode de gouvernement adopté, puis de l’influence des différents acteurs de la décolonisation, permettra d’apprécier l’ouverture et la disposition du Nigeria à développer des rapports avec d’autres partenaires que sa métropole. Le présent chapitre ne peut prétendre à l’exhaustivité bibliographique, il s’efforce tout au plus, par un survol historiographique, de poser quelques jalons contextuels.

1.   Quelques sociétés et Etats pré-coloniaux dans leur diversité

Pays igbo, Royaume de Benin et pays yoruba

Dénombrées à plus de 200 sur le critère linguistique, les sociétés précoloniales s’organisent selon des modes de centralisation variables. Le pays igbo1 représente l’un des moins centralisés : si T. Falola et M. M. Heaton le désignent par le concept « Etat »2, O. Onwumere juge celui-ci inadéquat et refuse également de parler de fédération ou confédération3. ← 19 | 20

Central Intelligence Agency 1979, Courtesy of the University of Texas Libraries, The University of Texas at Austin. <lib.utexas.edu/maps/nigeria.html>.

De nombreuses traditions orales attribuent aux villages igbo un ancêtre commun, dont les fils fondent des groupes de villages et les petits-fils des villages peuplés par les descendants ultérieurs. En quête d’une hypothèse plus scientifique, A. F. Afigbo suggère de lire la tradition à rebours. Il décrit un processus de coalitions et amalgamations, enclanché par la nécessité de réguler l’usage du terrain agricole au fur et à mesure de la croissance démographique. Concluant dans ce but divers arrangements et désireux de consolider leur coopération, il est probable que les villages se soient inventé un ancêtre commun. Cette tradition de type généalogique s’expliquerait aussi par la civilisation Nri, développée à Igbo-Ukwu et rayonnant sur le pays igbo peut-être à partir du 1er siècle. Cette civilisation, au 9e siècle, s’organise autour d’un roi-prêtre et son économie repose sur ← 20 | 21 l’agriculture, la chasse et un commerce avec des partenaires aussi éloignés que Venise ou l’Inde.4

Un groupe de villages igbo se forme en général autour d’un marché, où se tiennent les assemblées. Au niveau villageois, la hiérarchie politique dépend principalement de l’âge, bien que les habitants au sens large – parfois femmes comprises – soient entendus aux assemblées. Les décisions des représentants au niveau du groupe n’engagent un village qu’après ratification par son assemblée ; dans ce sens, Onwumere qualifie la structure politique igbo de démocratie directe. Dans certains groupes, les représentants se retrouvent subordonnés à un chef ; celui d’Onitsha reçoit son titre par élection, son conseil rassemble les représentants de villages et son pouvoir est limité par la tradition. En cas d’outrepassement, les représentants boycottent le Palais.5

Voisin occidental du pays igbo, le Royaume de Benin se constitue à la fin du 13e siècle, sur la base d’un système villageois gérontocratique. R. A. Sargent – parmi d’autres auteurs – évoque une formation sociale de redistribution segmentaire ; un impôt au roi est levé par les anciens des villages, puis réparti entre élites et artisans du Palais.6 Vers 1320, l’introduction du titre héréditaire de chef de village forme un niveau administratif intermédiaire et entraîne un renforcement de l’ordre hiérarchique. En accroissant l’autonomie du Palais en vue de mieux contrôler le commerce en expansion, la dynastie Ewekpa (1375-1401) franchit une étape centralisatrice supplémentaire. Les besoins du cercle élargi de fonctionnaires suscitent de plus lourds prélèvements et encouragent la production de surplus dans les villages. Ainsi, en trois générations, la formation sociale redistributive se mue en administration centralisée et dépendante de la fiscalité.7

Gouvernant sur un mode que A. F. C. Ryder juge autocratique8, Oba Ewuare (1428-1455) renforce la tendance, et pour élargir la base de prélèvement, mène des campagnes militaires qui étendent le Royaume jusque ← 21 | 22 sur plusieurs villes igbo et yoruba. Depuis son règne, 201 villes supplémentaires paient l’impôt. Au 16e siècle, Benin évolue en structure impériale monétarisée, commerçant aussi bien avec ses voisins qu’avec les Européens, principalement portugais.9 Si le 17e siècle, à l’instar du 16e, est marqué par une prospérité et stabilité relative, il s’achève dans la guerre civile provoquée par un conflit d’intérêt entre les chefs de villages et ceux du Palais. Enfin, malgré plusieurs rébellions, Benin maintient sa zone d’influence au long du 18e siècle.10

A l’Ouest du Royaume de Benin, le pays yoruba s’étend jusque sur une partie de l’actuel Togo et les royaumes qui le composent ont pour suzerain Ile-Ife [la maison d’expansion]. Les traditions accordent une place centrale au roi d’Ife Oduduwa qui, selon une première version rappelant l’ancêtre commun igbo, migre à partir du Nord-Est de l’Afrique et s’implante à Ile-Ife, d’où sa descendance fondera d’autres royaumes. Une seconde version mentionne Oduduwa dans un groupe de messagers envoyés par Dieu pour répandre de la terre fertile et encourager l’agriculture. Le fait que parmi les messagers, Obatala s’enivre et n’atteigne jamais la Terre, suggère que le règne d’Oduduwa marque plutôt un changement de dynastie qu’une fondation.11 Rares indices pour une datation, les rues pavées du 11e siècle sont attribuées au règne de la femme Luwo Gbagida, 16e ou 19e de la dynastie Oduduwa.

Un roi yoruba a ses pouvoirs limités par un serment ; il est entouré d’un conseil de chefs civils, commerçants et religieux, auxquels sont subordonnés les chefs de familles. Les royaumes s’intègrent dans le système ebi ; quand un roi décède, ses habits sont répartis entre ses rois frères, descendants d’Oduduwa.12 Ile-Ife connaît l’apogée de son rayonnement entre le 12e et le 15e siècles.13 Au cours des 17e et 18e siècles, le Royaume d’Oyo étend son territoire – surtout vers l’Ouest – et des intendants sont nommés dans les nouvelles provinces. Cette concentration du pouvoir incite les chefs à destituer un souverain qu’ils jugeraient tyrannique, compétence qu’ils ← 22 | 23 exerceront à plusieurs reprises, provoquant ainsi la chute de la monarchie et le démembrement de ce qui était devenu l’Empire d’Oyo, à l’aube du 19e siècle.14 De ce déclin émergent des villes à croissance rapide, telles Abeokuta et Ibadan. Cette dernière rejette toute structure monarchique, tandis qu’Egba opte pour une constitution de type fédéral ; le choix de la forme de gouvernement nécessaire à la cohésion du pays yoruba constituera un des principaux enjeux des prochaines guerres.15

Califat de Borno et pays hausa

Après le Sud couvert de forêt tropicale, il convient d’aborder la région sahelienne de Kanem-Borno. Des nomades Zaghawa, venus du Sud de l’actuelle Libye, s’établissent à l’Ouest du Lac Tchad en tout cas dès le 9e siècle ; puis, les alentours de l’an 1000 marquent le début de l’ère impériale de Kanem, qualifié par Lavers d’Etat à structure faible, bien que centralisé.16 En contact avec les marchands du Nord du Continent, le souverain de Kanem se convertit à l’islam dans les années 1080. Au cours des deux siècles suivants, avec le support d’une large cavalerie, les rois étendent leur territoire jusqu’au Nil, puis ces conquêtes sont reprises par les armées Bulala, provoquant en 1390 un repli sur Borno, à l’Est du Lac. Le califat de Borno, fondé à la fin du 15e siècle, cultive des liens diplomatiques, commerciaux et culturels avec Tripoli et d’autres pouvoirs islamiques, ce qui lui assure une paix relative, mise à part une rivalité avec des peuples touaregs pour le contrôle des routes trans-sahariennes, surtout au 17e siècle.17

Or, ivoire, cuir et esclaves comptent parmi les principaux intérêts des nombreux marchands faisant régulièrement étape dans le Califat. Contre ses exportations de cuir, Borno importe des objets manufacturés du Moyen-Orient, des îles grecques, de France ou d’Angleterre ; en dépit de cette prospérité économique, plusieurs mouvements migratoires et soulèvements provinciaux conduisent à une implosion du Califat, à l’aube du 19e siècle.18 ← 23 | 24

Sur la même latitude, plus à l’Ouest, les Etats hausas émergent, à la fin du 15e siècle, du vide créé par la chute de l’Empire Kanuri et du Royaume Songhai.19 Kano, depuis une date inconnue, est dirigée par onze chefs de clans lignagiers et corporatistes, dont certains assument des fonctions religieuses. Puis, les envahisseurs Kutumbawa imposent une monarchie aux pouvoirs très limités par l’hostilité de la population, principalement rurale. Celle-ci ne fera pas meilleur accueil aux immigrants Wangarawa, qui forment une communauté musulmane, cosmopolite, commerçante et pré-urbaine. La dynastie qu’ils instaurent ne parvient que peu à étendre les pouvoirs royaux sur les sociétés rurales et traditionnalistes, modérément perméables à l’islam. Une telle situation oblige la monarchie à gouverner côte-à-côte avec des chefs-prêtres.20

Même si d’autres Etats hausas connaissent une évolution similaire vers un système de gouvernement double, ils se déclarent plusieurs guerres. Kano, Etat le plus puissant, soumet Katsina et Zaria dès l’aube du 16e siècle ; alors qu’en 1800, Zamfara et Gobir forment deux pôles de pouvoir supplémentaires. Un mouvement réformiste, mené par Usman dan Fodio à partir de 1780, se constitue en réaction au double système politique et à une observance de l’islam jugée trop partielle. Une période de lobbyisme permet d’introduire certaines normes islamiques qui amènent, par exemple, à lutter contre la corruption ou à alléger la fiscalité sur les paysans. Au bénéfice d’une large sympathie populaire, dan Fodio est bientôt perçu comme une menace par Yunfa, roi de Gobir, qui tente de l’assassiner. Déclenché en 1804, le jihad armé débouche en 1806 sur la création du Califat de Sokoto, comprenant une vingtaine d’émirats, dont des territoires faisant aujourd’hui partie du Cameroun, des Républiques du Niger et du Bénin.21 La victoire de dan Fodio et la diffusion des normes islamistes, selon M. Candotti, influencent durablement l’économie, notamment en stimulant le commerce de longue distance et la manufacture.22 ← 24 | 25

Facteurs de contacts, commerce et esclavage

Occasionnant une large distribution d’outils de pierre, puis de fer, l’agriculture est un des premiers facteurs de contacts entre les Etats ici présentés, et aussi ceux de moindre taille. Autre facteur essentiel, le commerce, par voie fluviale ou terrestre, amène une collaboration pour l’entretien des routes. Des corrélations apparaissent entre certains mythes d’origine, en particulier ceux des Etats situés à proximité de la confluence du Benue et du Niger, et suggèrent des échanges culturels.23 Parmi ces mythes, une origine Jukun est attribuée aux Idomas, et les Efiks descendraient d’un mariage entre un Igbo et une Ibibio.24

L’esclavage, pratiqué à sa plus grande échelle entre les 16e et 18e siècles, concerne la majorité des Etats. Captifs de guerre ou descendants de ces derniers pour la plupart, les esclaves dépendent entièrement de leurs maîtres, bien que leurs conditions de vie puissent varier ; dans le Royaume d’Oyo, trois oeunuques exercent la plus haute fonction après celle du roi et assument respectivement les affaires judiciaires, religieuses et administratives. En pays ijo, on relève des cas d’assimilation obtenue comme récompense d’un exploit guerrier ou par mariage.25 A l’intensification du commerce transsaharien s’ajoutent les échanges triangulaires avec l’Europe et l’Amérique, qui augmentent la valeur marchande des esclaves et incitent les pourvoyeurs à mener des razzias. Au 15e siècle, des esclaves du delta du Niger embarquent sur des bâteaux portugais pour être échangés en Côte de l’Or, puis sur le marché de Lisbonne, puis directement en Amérique à partir de 1532. L’ouverture d’une station commerciale portugaise à Ughoton en 1485 entraîne une concentration de la traite sur la rivière Benue, et ensuite sur la baie du Biafra, alors que l’Empire d’Oyo utilise le port de Whydah. Hollandais, Anglais, Espagnols et Suédois disputent cette activité aux Portugais dès le 17e siècle.26 Une expérience suisse est connue : en 1792, la compagnie bâloise de commerce Christophe Burckhardt, de sa filiale à Nantes, arme un navire chargé d’acquérir 400 esclaves à Vieux ← 25 | 26 Calabar pour les revendre à Saint-Domingue. Des 240 esclaves achetés, 77 décèdent avant que le bateau prenne le large, puis 64 autres n’atteignent pas l’Amérique en vie.27 Vers 1800, à l’exception de Benin, qui a cessé d’exporter des esclaves hommes, l’économie de la majorité des Etats dépend étroitement de l’esclavage.28

2.   Conquête et administration britanniques

L’abolition de l’esclavage par la Grande-Bretagne en 1807 donne une impulsion à son intervention militaire ou administrative en Afrique de l’Ouest, où les protectorats s’établissent selon des processus divers. Lagos, annexée par les Britanniques en 1881, et le Protectorat du Niger, proclamé en 1885, fusionnent en 1900 sous le nom de Protectorat du Nigeria du Sud, auquel s’ajoute le Protectorat du Nigeria du Nord. Ces deux entités sont amalgamées en 1914, puis l’ensemble est dirigé par un gouverneur, en-dessous duquel des résidents administrent les provinces et des officiers les districts.

Dès le 15e siècle, commerçants et missionnaires européens développent leurs activités le long de la Côte ; mais les seconds rencontrent un succès très limité jusqu’au tournant du 19e. Engagés en faveur de l’Abolition et soucieux de la faire appliquer, les missionnaires exercent un certain lobby interventionniste auprès de l’Administration britannique, même si leur influence n’égale pas celle des commerçants. De nature morale ou symptômes d’un opportunisme économique, les motifs de l’Abolition, tout comme la volonté de la faire appliquer, prètent au débat. R. Hyam combine les deux explications : faisant clairement état d’une attitude expiatoire des Victoriens face aux Africains, qui ont le plus souffert de la « rapacité blanche », il évoque aussi un argument de ces mêmes Victoriens, ← 26 | 27 selon lequel l’extension du « commerce légitime » nécessite l’Abolition sur un plan international. Hyam juge cette considération économique erronnée, et suggère que rien n’annonce une baisse de rentabilité de la Traite vers 1800.29

Lagos et arrière-pays yoruba

Tributaire du Royaume de Benin dès le 16e siècle, Lagos devient un port prisé par les marchands d’esclaves au 18e. Par la suite, l’Abolition provoque l’expansion du « commerce légitime », largement basé sur l’huile de palme, entraînant donc la présence d’un nouveau type de marchands, ainsi que l’immigration ou le retour d’esclaves libérés de Sierra Leone. Kosoko renverse le roi Akitoye en 1845, qui fuit Lagos pour Badagry et demandera de l’aide à J. Beecroft, premier consul britannique dans les baies de Benin et du Biafra, dès 1849. Même si Akitoye ne s’est pas toujours distancé de la Traite, son intention consiste à gagner la confiance des abolitionnistes, auxquels Kosoko se montre insensible. Provoquée par un lobby de missionnaires, de marchands d’huile et du roi d’Abeokuta, une intervention de la marine britannique rétablit Akitoye sur le trône en 1851. Réfugié à Epe, Kosoko perturbe régulièrement le commerce avec Lagos. Des missionnaires considèrent cette ville comme le port d’Abeokuta, qu’ils placent au centre d’un projet de commonwealth chrétien en Afrique. Les consuls britanniques perçoivent Dahomey comme une menace constante et craignent aussi que la France n’étende à Lagos le recrutement de main d’œuvre pour ses colonies ; un navire de guerre britannique accoste en 1861 pour contraindre le roi Dosunmu – successeur d’Akitoye – à concéder un protectorat.30 Selon R. Hyam, cette occupation répond à l’intention d’étendre le libre commerce dans l’arrière-pays, mais est surtout motivée par la peur de la France ; dans ce sens, l’opération se solde par un échec, car elle contribue plus à exciter la rivalité qu’à apaiser la situation.31 ← 27 | 28

Le reste du pays yoruba, suite à l’effondrement de l’Empire d’Oyo qui provoque un vaste mouvement migratoire vers le Sud, connaît une période troublée par plusieurs guerres. De nouveaux centres de pouvoir émergent sous plusieurs formes ; Ajayi et Akintoye évoquent une dictature militaire à Ijaye, une république à Ibadan, une fédération à Abeokuta et une confédération à Ekitiparapo.32 D’abord, la transition au « commerce légitime » s’opère paisiblement ; la demande croissante et le prix élevé de l’huile de palme en Europe permettent d’en dégager un profit satisfaisant. Cependant, dès le dernier quart du 19e siècle, l’exploitation de nouvelles régions productrices – Russie, Inde, Australie, provoque une concurrence insurmontable par le pays yoruba. En plus de provoquer une chute de prix, la crise de 1880 se manifeste par des difficultés d’adaptation aux nouvelles structures du commerce ; contrairement au marché d’esclaves, celui de l’huile de palme nécessite peu de capital et donne l’opportunité aux paysans d’intégrer l’économie mondiale en s’appuyant sur une main d’œuvre souvent familiale. La minorité de riches entrepreneurs qui avait tiré son pouvoir du commerce triangulaire tente de resserrer son contrôle des transactions « légitimes », mais parvient mal à ajuster les coûts de production ; les razzias d’esclaves et les tentatives de les vendre sur la côte, malgré l’Abolition, se font à nouveau plus nombreuses. En contradiction avec un avis répandu, Hopkins estime que les guerres yoruba ont pour racine cette crise économique, et que cette dernière ne résulte pas des guerres.33 Sur la côte, les entreprises d’exportation « légitimes » sont aussi touchées ; en dix ans, le nombre de compagnies européennes passe de douze à cinq alors que presque toutes les africaines disparaissent. Ce déclin se traduit par une chute des revenus douaniers qui permettraient au gouverneur de Lagos de protéger le « commerce légitime ».

Comme remède, les cercles marchands britanniques prônent la préservation de l’ordre dans l’arrière-pays par tous les moyens, l’abolition du pouvoir politique des intermédiaires, la construction d’un chemin de fer et une protection de la zone de libre-échange contre les autres pouvoirs ← 28 | 29 coloniaux, alors que dans le contexte ouest-africain, l’opposition au protectionnisme représente une attitude hostile envers la France.34 Le Colonial Office se voit submergé de protestations des chambres de commerce, tandis que l’opinion publique et quelques élites britanniques avancent un idéal d’impérialisme social capable de remédier aux problèmes domestiques. Dès 1887, le gouverneur est autorisé à conclure des traités avec des Etats de l’arrière-pays, ce qui les engage à ne pas céder leur territoire à la France. En 1889, un accord fixe la frontière entre Lagos et Porto Novo. Face à la réticence d’Ijebu au libre commerce, le War Office envoie des troupes et obtient la réouverture des routes, alors que le roi d’Abeokuta évite la confrontation en adoptant cette mesure de son propre chef. Même si le second conserve une indépendance politique formelle, son commerce, tout comme celui d’Ijebu, devient tributaire de Lagos.35

Baie du Biafra et rives du Niger

Depuis la Baie du Biafra, l’attraction de l’arrière-pays s’exerce sur les marchands européens tentés de contourner les intermédiaires de la Côte, suite aux explorations de Mungo Park en 1805 ou Claperton vers 1820. Précédant toute tentative des commerçants de remonter le fleuve, les missionnaires de la Niger Expedition de 1841 échouent dans leur projet d’établir une station et une ferme modèle. En 1854, un autre équipage, mieux protégé de la malaria, parvient à placer des stations missionnaires à Onitsha et Lokoja ; ce succès incite le marchand Laird à franchir le Delta trois ans plus tard. Mais la tendance des commerçants européens à contourner les intermédiaires contribue peu à la stabilité économique sur la Côte, sans compter que l’esclavage ne semble pas près de disparaître et a même augmenté régulièrement de 1800 à 1830, avant que des traités conclus par la Grande-Bretagne avec la France et l’Espagne permettent de mieux intercepter les bâteaux se livrant à la Traite. Northrup soutient que l’expansion du « commerce légitime » dans la Baie du Biafra ne favorise en rien le déclin de la Traite, étant donné que celle-ci continue de répondre à une ← 29 | 30 demande. L’accroissement du marché d’huile de palme s’appuie largement sur les structures commerciales et le réseau de routes développés par les esclavagistes.36 Dans les années 1850, des missionnaires postés à Calabar rapportent la perpétuation des sacrifices rituels d’esclaves au consul Beecroft, qui bombarde aussitôt la ville puis impose un traité. S’ensuit une période de médiation des conflits entre marchands européens et africains, par le biais d’instances britanniques nommées courts of equity, qui obtiennent les destitutions de plusieurs rois pas enclins à ouvrir leurs marchés, tels Pepple, Ja Ja et Nana. Néanmoins, les autorités britanniques sont bientôt davantage préoccupées par les ambitions françaises et allemandes sur la région ; le Protectorat de la côte du Niger37 est proclamé en 1885 et absorbera le Royaume de Benin en 1897.

L’octroi d’une charte royale à George Goldie, directeur de l’African National Company alors renommée Royal Niger Company [RNC] en 1886, répond à la même intention de tenir la France et l’Allemagne à l’écart des rives du Niger. Non habilitée à intervenir dans les sphères culturelle et religieuse, la RNC reçoit le pouvoir de superviser l’administration et la politique commerciale de tout territoire avec lequel elle parvient à signer un traité. Du moment que les revenus de la Compagnie financent entièrement l’administration et offrent un dividende, l’affaire est séduisante pour le parlement britannique ; mais Goldie, tenté de taxer copieusement les concurrents qu’il n’a pas absorbés, se montre peu efficace dans le maintien de la paix et de la stabilité. Soutenu en 1896 par 1’000 soldats, il parvient à étentre la sphère d’influence britannique sur plusieurs Etats des rives du Niger et du Benue, mais son entreprise n’empêche pas la France de conserver un réseau commercial sur le Niger, ni de franchir le Delta avec un navire de guerre. Joseph Chamberlain, devenu secrétaire aux Colonies en 1895 et moins partisan de l’empire informel que ses prédécesseurs, révoque, en 1900, la charte de la RNC et met sur pieds la West African Frontier Force [WAFF].38 ← 30 | 31

Califat de Sokoto et pays igbo

Dirigée par Frederick Lugard, un officier distingué en Afrique de l’Est puis recruté par Goldie comme publiciste, la WAFF nait d’une fusion de trois troupes : celle de la RNC, les 500 soldats du protectorat de Lagos et les 400 du protectorat de la côte du Niger.39 Son objectif consiste à soumettre le Califat de Sokoto, qui avait refusé à Goldie l’établissement d’un poste militaire, ferait l’objet d’ambitions françaises et dont l’autorité pourrait déstabiliser certains territoires déjà acquis par traités de la RNC. A la suite du jihad achevé en 1809, le Calife règne sur un territoire vaste mais peu centralisé ; il valide la nomination des émirs qu’il destitue dans de rares cas ; son influence dans les autres domaines ne s’étend guère au-delà de la Métropole. Visites de courtoisie et collecte des impôts constituent les liens majeurs entre les émirs et le souverain de Sokoto.40 Au Califat qui ne dispose pas d’armée permanente et dont chaque émirat organise sa propre défense, Lugard oppose des troupes plus unies, mieux armées, qui s’attaquent d’abord aux émirats du Sud, puis occupent Kano et Sokoto en 1903. Il conquiert aussi l’Empire de Borno, certes plus centralisé que Sokoto, mais affaibli par une récente querelle dynastique ; de plus, un accord signé en 1890 avec la France attribue déjà une partie de son territoire à la sphère d’influence britannique.41

Jusqu’à l’aube du 20e siècle, les pays igbo et ibibio résistent fermement au contrôle du protectorat de la côte du Niger. L’Administration coloniale considère qu’une expédition dans la région Aro, reconnue pour exercer une certaine domination du commerce, suffirait à imposer l’autorité sur l’Est du Niger. Forte de 74 Européens et 3’464 Africains, la troupe envoyée en 1901 a besoin de quatre mois pour soumettre Aro.42 Cependant, le morcellement du pouvoir a été largement sous-estimé par les Britanniques, qui mèneront, plus ou moins sans interruption jusqu’en ← 31 | 32 1917, des campagnes militaires face à de nombreux clans et groupes de villages.43

Le Nigeria dans l’Empire44

Stimulée avant tout par des lobbys commerciaux, la conquête et la création du Nigeria confirme la nature économique des intérêts britanniques en Afrique de l’Ouest. Une compétition croissante, notamment avec la France, pousse la Grande-Bretagne à protéger ses intérêts par des acquisitions territoriales. Le Nigeria ne représente toutefois qu’une partie de l’extension de l’Empire, que 90 millions de personnes intègrent de 1874 à 1902. Même si de multiples campagnes militaires et destructions de villes révèlent une violence certaine, les processus de décision qui y mènent démontrent une certaine passivité de la Métropole, longtemps attachée à une expansion commerciale sans charges administratives. Hyam perçoit la croissance de l’Empire comme « une entreprise pas particulièrement sanguinaire », bien que « la résistance [soit] invariablement écrasée sans scrupule ».45 Il évoque une tendance à se développer « au milieu de la faiblesse », dans des « vides de pouvoir », là où la Métropole juge l’autorité locale incapable de garantir l’ordre, l’Abolition de l’esclavage ou la sécurité du commerce.46

En particulier, l’époque victorienne est marquée par des changements majeurs dans la nature de l’Empire. John Darwin estime que la Grande-Bretagne émerge, de 1830 à 1870, comme pouvoir global aux commandes d’un système mondial, alors qu’elle représentait jusque là un pouvoir atlantique avec d’importantes possessions en Asie. Les appels de commerçants et missionnaires réclamant la protection de leur gouvernement outre-mer rencontrent l’écho de propriétaires fonciers soucieux de se prémunir des révoltes paysannes, d’artisans à la recherche de nouveaux ← 32 | 33 débouchés, ou de travailleurs désireux d’émigrer.47 Darwin souligne que sur un plan idéologique, le gouvernement partage « l’intoxication » de cercles d’influence par des visions d’explorateurs et de missionnaires.48 Les Victoriens assignent à chaque peuple ou nation une place précise sur l’échelle de la morale et du progrès : les Américains du Nord s’approchent des Britanniques au sommet, suivent les Allemands, puis les autres Européens et les Portugais. Les Africains se situent sur un des plus bas échelons qu’ils partagent avec Asiatiques et Irlandais, juste au-dessus des habitants du Moyen-Orient, perçus comme barbares, ignorants et insolents.49 En 1848, le secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères Palmerston considère que « notre devoir – notre vocation – n’est pas d’asservir mais de libérer ; et je peux dire, sans aucune vanité ou vantardise, que nous nous situons à la tête de la civilisation morale, sociale et politique. Notre tâche est de montrer le chemin et diriger la marche d’autre nations ».50 Hyam suggère qu’une telle confiance en soi repose sur une pré-éminence économique, une puissance inégalable de la marine britannique, une stabilité sociale ayant permis d’éviter les révolutions de 1848 et une sanction religieuse du sentiment de supériorité de la culture occidentale.51 Mais envers les Africains, l’attitude raciste l’emporte sur le paternalisme à partir de la rébellion en Jamaique de 1865 et implique une ségrégation plus systématique qu’auparavant.52

Comment le pouvoir s’exerce-t-il sur un si vaste empire, composé – entre autres – de colonies formelles et informelles, de protectorats, forteresses militaires, concessions, condominia et sphères d’interférence ? Une interdépendance stratégique et commerciale relie ces territoires, sur les ressources et la coopération desquels se fonde la puissance mondiale de la Grande-Bretagne. Le surplus démographique de l’archipel britannique suscite l’émigration, tandis que l’Inde et le sous-empire qui en dépend offrent le principal débouché aux exportations. De leur côté, les « domi ← 33 | 34 nions blancs », ou colonies de peuplement, comme le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande ou l’Afrique du Sud, témoignent une remarquable loyauté envers leur métropole.53 Quant à l’Afrique de l’Ouest, elle offre un espace d’expansion commerciale où les firmes britanniques, grâce à leur accès au crédit, surpassent aisément la concurrence locale ; en 1905, la Chambre de commerce de Lagos est entièrement blanche.54

Modes d’administration coloniale

Les visions impérialistes victoriennes ne suffisent toutefois pas à échafauder un système monolithique, si bien qu’Hyam évoque « un ensemble de tentatives spontanées d’un grand pouvoir d’imposer sa volonté sur divers territoires faibles ». Pour illustrer les limites de la centralisation, il décrit « l’homme de terrain » comme un empereur à part entière, plutôt que comme le subordonné d’un grand empire. Il affirme alors que les administrateurs locaux définissent eux-mêmes la force du pouvoir impérial.55 Frederick Lugard représente, dans le contexte nigérian, le personnage correspondant au mieux à cette définition. Nommé haut commissaire du Protectorat du Nord en 1900, superviseur de l’amalgamation avec le Sud à partir de 1912, il fait connaître, notamment à travers ses activités de publiciste, les méthodes de gouvernement qu’il élabore et applique.56 Falola le perçoit comme violent, autoritaire, défendant des mesures punitives, craint de ses subordonnés et proclamant des lois qui le mettent en conflit avec le Colonial Office57, mais on le reconnaît surtout comme ardent partisan de l’indirect rule, un principe à la signification discutable.

Compte tenu de la ségrégation raciale ambiante, il s’avère difficile d’imaginer un système de gouvernement indirect qui privilégie le fonctionnement des institutions indigènes avec un minimum d’interférence. ← 34 | 35 Dans le Protectorat du Nord, tout émir, lors de son entrée en fonction, prète serment au nom d’Allah et du Prophète, « de servir bien et loyalement sa Majesté et son représentant le haut commissaire » ; ensuite, son pouvoir ne s’étend guère au-delà du prélèvement d’impôts. Le calife de Sokoto est renommé sultan et ne jouit plus de la pré-éminence qu’il avait acquise suite au jihad. Soucieux de décentraliser l’autorité indigène, le Colonisateur intervient dans le domaine judiciaire ; les procédures d’appels au calife sont alors adressées au haut commissaire.58 En 1906, Lugard destitue dix emirs et les remplace par des personnes considérées plus loyales à « sa Majesté ». De 1903 à 1930, les émirs et sultans de la province de Sokoto sont quasi invariablement désignés par les Britanniques, à l’instar d’Attahiru, nommé sans aucune consultation. Bashiru est intronisé en 1915 en raison de sa loyauté envers le Colonisateur, malgré l’avis contraire des électeurs traditionnels et en dépit de protestations. Néanmoins, contrainte de destituer Tambari en 1931, l’Administration britannique réalise que les futurs choix devront considérer la popularité des émirs en plus de leur loyauté. Ce dernier facteur semble être mieux garanti après 1930, alors que le mouvement mahdiste n’apparaît plus comme une menace.59

Au Sud-Ouest, l’administration de la colonie de Lagos se distingue de celle du protectorat de l’arrière-pays. A partir de l’annexation de 1861, le gouverneur de Lagos s’entoure d’un conseil législatif, où siègent quelques Africains, puis d’un conseil exécutif, en 1886. En 1901, le manque de personnel britannique provoque la création du Central Native Council. Il s’agit toutefois d’organes consultatifs, et le gouverneur n’a de comptes à rendre qu’au secrétaire d’Etat aux Colonies. Une dizaine de départements, dirigés par des Européens assistés d’Africains, assure l’application des décisions. Qualifié par Tamuno d’autocratie douce, ce système confère aux habitants de la Colonie le rang de sujets britanniques, alors que la population du Protectorat n’est pas explicitement assujettie, mais placée « sous protection ». Un certain nombre d’administrateurs cumule des fonctions ← 35 | 36 à Lagos et dans d’autres provinces ; parmi eux, on compte beaucoup d’anciens membres de l’armée coloniale, ce qui donne une teinte paramilitare au régime.60

En 1914, Lugard introduit sa conception de l’indirect rule, qui provoque le remplacement des commissaires à la présidence des cours indigènes par des chefs africains nommés oba ou baale, sur lesquels le Colonisateur s’appuie pour organiser la décentralisation. Dans leur élection, le critère de loyauté joue encore un rôle primordial ; le roi d’Oyo, jugé trop conservateur, se voit laminer son autorité sur les autres royaumes. La méthode britannique se traduit donc par l’affaiblissement d’Oyo, mais aussi par une réécriture de l’histoire d’Ife afin de restaurer sa grandeur, et une promotion du roi d’Ibadan du rang de baale à celui d’oba. Un transfert de privilèges se manifeste progressivement dans les rites de préséance ou de visites, et le résident d’Oyo s’établit à Ibadan en 1934. Le renversement hiérarchique n’implique pour autant aucune position de suzeraineté d’une ville sur une autre ; il s’accompagne de la neutralisation du pouvoir effectif des oba par l’introduction des local governments, qui les privent de leur responsabilité juridique. Cette mesure permet un encadrement de la population au plus près de la base et entraîne un processus de communalisation et redécoupage territorial alimenté par une « tutelle de mémoires », dans lesquelles le résident Ward-Price qualifie Ife d’« exemple typique d’organisation sociale yoruba ».61

Conquis plus tardivement, l’est du Niger est la région où la méthode de gouvernement pose le plus problème. Accompagné de six officiers britanniques seulement, le consul Claude Macdonald entre en fonction à Old Calabar en 1891 et s’efforce, lui aussi, de développer un mode de gouvernement soi-disant conforme aux institutions indigènes. Si les contacts entretenus par les marchands européens avec leurs partenaires du Delta facilitent la désignation d’agents locaux, la situation s’avère moins aisée dans l’arrière-pays. Une première difficulté consiste à identifier les chefs de villages ou groupes de villages à travers des consultations populaires ← 36 | 37 souvent truffées de malentendus culturels ou linguistiques. Il arrive que des chefs soient choisis sans consultation ou qu’ils n’aient jamais occupé une position d’autorité jusqu’alors ; leur légitimité repose sur un certificat délivré par le Colonisateur, d’où leur appellation de warrant-chiefs. Dans le cas contraire, le pouvoir qui leur est conféré dans les Native Courts est souvent supérieur à celui qu’ils exerçaient en période pré-coloniale. En général, la méthode de gouvernement reste peu théorisée jusqu’aux réformes de Lugard coïncidant avec l’amalgamation. Celles-ci visent à introduire le système en vigueur dans le Nord et impliquent la création de nouvelles instances politiques, telles les Provincial Courts. Un tel chamboulement, loin de faire l’unanimité, est critiqué par des administrateurs, dont certains suggèrent un retour à la méthode antérieure, d’autres un exercice plus direct de l’autorité coloniale. Successeur de Lugard, le gouverneur Hugh Clifford prend conscience du fait que les Native Courts ne peuvent prétendre au traditionnalisme ; il demande à ses subordonnés de mener des « enquêtes discrètes », afin de mieux identifier les chefs et les limites territoriales des clans et de procéder à des ajustements. Clifford impute également l’inefficacité des Native Courts à un manque de ressources financières, ce qui plaide en faveur d’une taxation directe de la population. En 1929, ce projet provoque la Guerre des femmes, à laquelle fait suite une réorganisation de l’autorité indigène. Les expériences d’alors incitent à concevoir un système plus démocratique basé sur de larges assemblées réunissant les chefs de lignage, à ne pas regrouper sous la même entité des populations de traditions politiques trop différentes, ainsi qu’à séparer l’exécutif du judiciaire. Cette seconde vague de réformes arrive vraisemblablement trop tard ; les chefs se contentent mal de leurs fonctions de délégués, le Native Treasury reste maigre et les individus scolarisés préfèrent souvent s’organiser en unions de villages qui entrent en concurrence avec la structure britannique.62

En 1917, l’extension de la taxation directe au pays yoruba avait aussi été la cause de soulèvements ; en revanche, la Native Revenue Proclamation dans le protectorat du Nord en 1906 s’inscrivait dans une certaine continuité de la fiscalité de l’époque califale. Cette mesure correspond au ← 37 | 38 principe d’auto-financement des protectorats et de leur administration ; la taxe est collectée en fonction du revenu général d’un village, de l’importance des récoltes ou des prix du marché.63 Pour justifier la réforme, les administrateurs entreprennent ce que Falola appelle des « tours de propagande », qui insistent sur la relation entre impôt et projets publics. Mais la crédibilité de l’argument est limitée, car l’extension des voies de communication, le développement des soins médicaux ou de l’enseignement ne sont pas toujours clairement visibles.64 La plupart des infrastructures visent à diminuer les coûts du commerce d’extraction, à l’instar du chemin de fer Kano-Lagos achevé en 1911 et provoquant une explosion des exportations de cacahuètes. En 1925, le président du Board of Trade Philip Cunliffe-Lister suggère d’accélérer la construction de chemins de fer en Afrique, afin de développer des marchés complémentaires et non compétitifs face à ceux de la Métropole.65

Mise à part une perspective de juteux prélèvements sur les revenus, l’intérêt du gouvernement britannique à soutenir le commerce outre-mer repose sur la crainte que tout territoire passant sous contrôle d’une autre puissance ne se barricade de tarifs.66 En Afrique sub-saharienne, l’usage de la force pour « sécuriser » les marchés se justifie sur la durée par la peur de représailles et assure une main d’œuvre docile à moindre coût.67 Le marché nigérian, à l’aube du 20e siècle, est largement dominé par l’United Africa Company, issue de l’entreprise de Goldie. Ses concurrents ne sont pas tous britanniques, mais aussi allemands ou français, alors que des Suisses débarquent en 1930. Quant aux firmes levantines et indigènes, elles forment des catégories bien distinctes que les marchands européens accusent de s’adonner à une concurrence déloyale.68 Les levantins – Libanais et Syriens – constituent un important groupe d’immigrants : les premiers arrivent dans les années 1890, ils sont 143 en 1921, puis 419 dix ← 38 | 39 ans plus tard, et 818 en 1938. D’abord actifs dans le commerce de bétail et de détail, ils se diversifient à partir des années 1940. Plus flexibles et réactifs aux conjonctures que les marchands indigènes, ils leur font une sévère concurrence et se heurtent à une certaine hostilité : par exemple, ils ne sont admis dans la ville d’Ijebu-Ode qu’à partir de 1951. Les entrepreneurs nigérians sont surtout actifs dans le commerce, l’agriculture et le transport routier.69

3.   Décolonisation

La Guerre des femmes ouvre la voie à une contestation plus organisée du pouvoir colonial ; la Nigerian Union of Teachers est fondée en 1931, le Nigerian Youth Movement en 1936, le National Council of Nigeria and the Cameroons [NCNC] en 1944. L’année suivante, des syndicats appellent à une grève générale et à partir de 1947, les révoltes se multiplient. En réaction, les amendements constitutionnels et le Plan de développement sur dix ans s’inscrivent dans ce que Martin Lynn appelle une « période de réformes maîtrisées, 1943-1953 »70, avant que les événements ne se précipitent et provoquent d’intenses négociations jusqu’à la proclamation de l’indépendance en 1960.

Un empire sur le déclin

A partir de l’indépendance de l’Inde en 1946, l’ensemble de l’Empire entre dans une phase de déclin, partiellement prévue et canalisée par la Grande-Bretagne. Alternant au pouvoir, les partis Travailliste et Conservateur ne divergent que modérément sur la question de l’existence de l’Empire. ← 39 | 40 Les Travaillistes, sensibles à une légitimation morale ou humanitaire, s’opposent à la répression des soulèvements et considèrent un transfert de pouvoir en Asie et en Afrique comme le meilleur moyen de maintenir l’influence britannique. Peut-être parce que peu enclins à permettre au lobby des colons de prendre en otage l’ensemble des intérêts britanniques, les Conservateurs ne sont pas fondamentalement hostiles à une réduction des engagements impériaux. Jusque dans les années 1960, les deux partis s’accordent sur l’objectif de conserver à leur pays un statut de puissance mondiale, sous une forme ou une autre.71 John Darwin suggère donc de chercher les causes de la fin de l’Empire dans l’histoire économique. L’hypothèse du néo-colonialisme lui apparaît trop simplificatrice et inadaptée pour expliquer des événements prenant place dans des territoires si vastes et divers ; les compagnies britanniques conservent leur prééminence dans certaines jeunes nations, alors que dans d’autres, des firmes non-britanniques les supplantent déjà avant la décolonisation. Une seconde théorie évoque une réorientation des intérêts vers l’association européenne, mais Whitehall72 reste tiède face aux engagements financiers que celle-ci impliquerait tout en gardant foi en l’Empire comme moyen de récupération économique. Selon Darwin, c’est justement la crise économique d’après-guerre qui offre l’explication la plus crédible, du moment où elle incite à accroître l’exploitation des territoires jusqu’à un point de rupture, à la suite duquel est promu le Commonwealth, « système impérial décentralisé ».73

Après la Seconde Guerre mondiale, ce sont notamment une accumulation de dettes extérieures, la vente des réserves en dollars et une flotte commerciale sinistrée qui incitent les autorités britanniques à mieux exploiter la zone sterling afin que leur devise retrouve sa convertibilité. Même si la levée des tarifs demandée par Washington ne facilite pas l’exercice, les possessions d’outre-mer ont démontré leur valeur par un ferme soutien à l’effort de guerre. A la suite de l’indépendance de l’Inde, devenue créancière de sa métropole, disposant d’une base industrielle et d’une ← 40 | 41 armée de deux millions d’hommes, les dépendances restantes du Moyen-Orient sont davantage appréciées. Au-delà des intérêts pétroliers, une présence durable dans cette région confère à la Grande-Bretagne un rôle clé dans l’endiguement de l’Union soviétique et est perçue comme un facteur de prestige dans un monde tendant vers la bipolarité.74

Autre sphère d’influence britannique, les colonies tropicales gagnent en attractivité grâce à leurs ressources agricoles ou minières dont l’exportation pourrait aider à colmater les réserves en dollars. Cette perception amplifie l’écho des thèses de Margery Perham – enseignante en Affaires africaines, amie et biographe de Lugard, qu’elle n’épargne pourtant pas de critiques. Clairement visé, le système d’indirect rule, malgré son apparence économe, ne garantirait pas, selon elle, la stabilité sociale et entraînerait un appauvrissement des territoires sur le long terme, auquel seule une intervention plus directe pourrait remédier. En 1942, Perham avait déjà dénoncé un pouvoir colonial raciste et incapable de répondre aux aspirations indigènes. Aux yeux des Travaillistes en particulier, rendre l’Empire plus dynamique et productif en suivant ce type de conseils mêle un sentiment de vertu au motif de profit.75

Whitehall estime qu’au Nigeria, une meilleure prospérité peut apaiser les mécontentements ou prévenir les soulèvements. Nombreux, ambitieux et peu coordonnés, les projets de développement76 doivent être en partie financés par les Marketing Boards, qui y consacrent 30 % de leurs réserves alors que le reste dédommage les paysans des baisses de prix.77 Ces ressources sont loin d’être suffisantes et comme dans le reste des territoires tropicaux, le Colonisateur ne dispose pas de l’expertise nécessaire pour jouer son nouveau rôle.78 Une part importante de la planification revient donc aux membres des comités régionaux, composés essentiellement de haut-fonctionnaires et de politiciens émergents.79 Mais, les troubles de 1947-1948 montrent que la paix sociale n’est pas garantie. ← 41 | 42

Falola évoque une jeunesse à « l’imagination enflammée » par un « militantisme critique » et un « nationalisme messianique », véhiculés par une littérature des années 1940 s’inspirant en partie des écrits communistes et de l’idéologie émancipatrice indienne.80 D’origine igbo, porteur d’un idéal panafricaniste, de libération mentale et de valorisation des cultures africaines, Nnamdi Azikiwe est perçu par certains comme un remplaçant potentiel du gouverneur général. En 1946, à Lagos, les 200 personnes assistant à la fondation du Mouvement zikiste [MZ] l’acceptent comme leader, se déclarent socialistes théistes et opposés au tribalisme. A un moment où le Colonisateur ouvre le feu sur des grévistes et où les incidents racistes81 se répètent, le Mouvement attribue à son leader un titre de prophète, en fondant la Nigerian Church of Nigeria and Cameroons, inspirée du nom de son groupement politique82. En 1947, lorsque la note de protestation de celui-ci contre la Constitution Richards est particulièrement mal reçue à Londres, le MZ parvient à mobiliser 3’000 personnes. Les manifestations prévues pour l’année suivante sont alors proscrites et plusieurs membres accusés de sédition. N’obtenant pas le soulèvement de masse qu’elle espère voir se déclencher, par exemple, si Azikiwe était arrêté, la tête du MZ prône dès 1949 une voie socialiste pour le Nigeria et adopte une politique de sabotage armé. L’année suivante, le Colonisateur annonce l’interdiction de ce mouvement qui réunirait « quelques centaines de membres, dont les enseignements et méthodes sont condamnés par l’immense majorité du peuple du Nigeria qui souhaite le maintien de la loi et de l’ordre et poursuivre le progrès économique et politique sans recours à la violence ».83

Un gouvernement ethnicisé

Bien que leader proclamé, Azikiwe parvient à se distancer à temps du MZ et poursuit une carrière politique le menant à la victoire des élections de 1953. Mais ce succès a son revers : la constitution de 1954 lie le pouvoir au ← 42 | 43 contrôle d’une région et marque le tournant vers l’ethnicisation de tous les aspects de la politique nigériane.84

Si l’ethnicisation ne se confond pas avec le régionalisme, leurs dynamiques sont étroitement liées. Par l’amalgamation de 1914, le Nigeria devient un protectorat composé de deux groupes de provinces jusqu’à ce qu’en 1939, le gouverneur Bernard Bourdillon sépare en deux celui du Sud. La première raison qu’il avance est d’ordre pratique ; les difficultés de communications dues à l’éloignement de Lagos et Enugu. La seconde reposerait sur des « considérations ethnographiques » qui portent à voir le bas-Niger comme une nette frontière administrative. En revanche, Kaduna offrirait une capitale assez centrale aux provinces du Nord pour ne pas diviser une région dont Bourdillon suppose la culture plus homogène qu’au Sud.85 En 1947, la Constitution Richards jette les bases du fédéralisme en doublant le conseil législatif central et unitaire de trois assemblées régionales. Largement critiquée pour avoir été imposée sans consultation, elle est remplacée en 1951 par celle de Macpherson, qui n’a pas négligé d’organiser une conférence : le corps législatif central devient la Chambre des représentants et on instaure le Conseil des ministres qui exerce une fonction consultative, alors qu’au niveau régional, on attribue un système monocaméral à l’Est, bicaméral au Nord et à l’Ouest.

Les années 1940 voient éclore plusieurs organisations à référence ethnique. Azikiwe et ses partisans abandonnent le Nigerian Youth Movement [NYM] en 1941 suite à une controverse qu’ils jugent motivée par des discriminations ethniques. De 1948 à 1952, Azikiwe cumule toutefois sa présidence du National Council of Nigeria and the Cameroons avec celle de l’Igbo State Union ; qui en forme l’un des plus grands groupes. Mais si le NCNC oscille entre un idéal de gouvernement unitaire et fédéraliste, il semble que ces hésitations reposent plus sur des considérations pratiques – étendue du territoire nigérian, diversité des cultures politiques – que sur une volonté d’assurer au pays igbo sa part du gâteau ; d’ailleurs, le succès d’Azikiwe déborde du Sud-Est et concerne aussi largement Lagos. ← 43 | 44

A partir de la scission de 1941, le NYM est dirigé par Obafemi Awolowo, qui fonde la Société des descendants d’Oduduwa, communément appelée Egbe, en 1945. Au sein de cette organisation culturelle se référant à l’ancêtre commun yoruba, Awolowo attribue aux rois du Sud-Ouest des fonctions supérieures. Notamment par des nominations dans les villes secondaires, le Colonisateur avait sensiblement augmenté leur nombre, afin d’éviter une nouvelle suzeraineté d’Oyo. De ce processus de « balkanisation » conjugué à la concurrence entre les deux pôles de pouvoir historiques – Oyo et Ife – résulte une homogénéité identitaire. Celle-ci veut que la population se réfère d’une part à Oduduwa ayant régné à Ife, d’autre part au roi de la ville la plus proche. Pour les campagnes électorales de l’Action Group – parti enfanté par l’Egbe en 1951 – Awolowo peut s’appuyer sur un « maillage d’oba [rois du Sud-Ouest] dévoués », en leur multipliant les visites, dont la presse aime publier les photos.86 La plupart des rois comprennent que la démocratie est inéluctable et ne refusent pas de lui accorder leur soutien, afin d’assurer leur place dans le nouveau paysage institutionnel ; le roi d’Ife Aderemi II devient président de la Western House of Assembly. Même s’il étend sa campagne à la région Mid-West et intègre ainsi des membres issus de minorités87, l’Action Group emploie copieusement un langage ethnicisant. Pour Awolowo, chaque « groupe national spécifique » doit pouvoir construire sa propre structure politique ; les Yoruba partageraient un attachement à des rois bien ancrés dans leurs cités, phénomène qui ne se retrouve pas en pays igbo.88

Fondée en 1943, la Bauchi General Improvement Union est renommée Northern People’s Congress après six ans. Contrairement aux partis du Sud, le NPC défend une ligne plus réactionnaire que nationaliste. Du moment que les émirats offraient une base convenable à l’exercice de l’indirect rule, l’Administration britannique y est moins intervenue que dans le reste du Protectorat et en a restreint l’accès aux Missions, principaux vecteurs de l’éducation occidentale. De plus, la Première Guerre mondiale avait mis fin aux projets de Hanns Vischer, né dans une famille suisse, ← 44 | 45 naturalisé britannique puis nommé premier directeur de l’éducation du Nigeria Nord en 1910. Il voulait notamment y ouvrir une école de formation technique en agriculture et une école de formation des enseignants.89 Dans les années 1950, le déficit de diplômés dans cette région suscite une sérieuse crainte que l’indépendance du Nigeria entraîne la soumission du Nord aux régions du Sud. Présidé par le sultan de Sokoto Ahmadu Bello qui qualifie l’amalgamation d’« erreur de 1914 », le NPC obtient que la moitié des sièges de la Chambre des représentants soit attribuée à la région Nord. Plus de la moitié de la population y réside effectivement ; en outre, les archives attestent que les leaders du NPC jouissent d’un contact plus cordial avec les officiers britanniques que leurs homologues du Sud.90

Dans le but d’éviter une sécession, Whitehall n’hésite pas à soutenir l’influence du Nord dans le processus constitutionnel, mais ne semble pas réaliser que ce favoritisme tend à repousser l’indépendance que les leaders du Sud souhaitent imminente. Ainsi, sa politique met aussi en danger l’unité du Nigeria. Le fait que le Nord ne soit pas monolithique, ni pleinement représenté par l’élite du NPC, n’est pas souvent mentionné par le Colonial Office. Aux yeux de ce dernier, le danger vient plutôt d’Azikiwe, dont l’idéal politique menacerait les intérêts britanniques et la maîtrise de la décolonisation. Awolowo est dans ce contexte perçu comme un contre-poids bienvenu dans le Sud.91 En 1959, une coalition NPC-NCNC accède à la Chambre fédérale des représentants, donnant 148 sièges au NPC, 89 au NCNC et 75 à l’AG.92 Tafawa Balewa, nommé premier ministre, bien que co-fondateur et vice-président du NPC, est un ancien proviseur d’école secondaire formé à Londres. Issu d’un milieu modeste et pas Hausa, il se démarque de l’archétype du politicien du Nord ; son choix illustre, selon Falola et Heaton, les efforts des nationalistes pour rallier les trois principaux partis au gouvernement.93 ← 45 | 46

Le Nigeria subdivisé en trois régions administratives, tel que lors de son accession à l’indépendance en 1960. En 1963, à l’issue d’un référendum, la région Ouest cède une partie de son territoire (ici, à droite de la ligne pointillée) qui formera la région Midwest prenant pour capitale Benin City.

Un lobby commercial à influence limitée

Durant la Seconde Guerre mondiale, l’Association of West African Merchants [AWAM] – réunissant exclusivement des firmes européennes94 – octroie à chacun de ses membres un pourcentage déterminé de la récolte nigériane de cacao. Ce procédé a été négocié avec le Colonial Office, qui ← 46 | 47 ne partage pas l’intention de l’AWAM d’éliminer les marchands africains ou levantins et obtient qu’ils puissent se partager 2.5 %.95 Par contre, au sortir de la Guerre, l’établissement de Marketing Boards contrôlés par le gouvernement représente un plus gros revers pour le lobby commercial européen96 et le Nigerian Loan Development Board apporte un soutien aux marchands africains97. En 1948, la direction de l’United Africa Company suggère que ses agents européens constituent un service de renseignements inofficiel dans le but de suivre de près les nouvelles tendances politiques, mais rien ne prouve que ce projet se réalise. L’agent de direction Mellor, au cours de son séjour de huit semaines au Nigeria, sonde à ce sujet les milieux politiques et commerçants, aussi bien africains qu’européens.98

C’est avec encore plus d’attention que les milieux marchands suivent le processus constitutionnel faisant de l’ombre à leurs prérogatives, comme cela est le cas lors de la Conférence de Londres de 1953, où il est décidé de ne plus leur attribuer de sièges au Parlement central. Une première stratégie de réaction consiste à exercer une pression directe sur les milieux gouvernementaux, d’une part en suggérant des clauses de « non-discrimination » afin de limiter l’effet des mesures d’indigénisation qui se profilent, d’autre part, en revendiquant une présence européenne minimale au sein des organes politiques. Projeté dans ce but, un Economic Advisory Committee n’aurait pas pour seule fonction de défendre des « intérêts spéciaux », mais d’éclairer les délibérations avec une expérience dans les domaines du commerce ou de l’industrie. Sur ce point, l’argument central réside dans le lien établi entre développement économique et investissement extérieur et la transmission de savoir-faire qui en découlerait.99 ← 47 | 48

Conscient d’avoir fondé les systèmes de taxation et d’immigration et les restrictions à l’encontre des missions dans le Nord sur la discrimination, le Colonial Office [CO] imagine mal prêcher subitement une attitude contraire. Quant au comité consultatif, les administrateurs britanniques le perçoivent surtout comme un instrument d’espionnage et de manipulation difficile à intégrer dans le paysage politique de l’indépendance. Si le CO ne souhaite pas que les commerçants altèrent des accords conclus non sans peine avec les nationalistes, il ne voit pas d’un mauvais œil que ceux-là s’organisent, tant qu’ils ne ravivent l’AWAM100, et leur laisse entendre que la meilleure protection consiste à s’efforcer de répondre aux aspirations du peuple nigérian à relever son niveau de vie. Contraintes de s’adapter, les firmes européennes entreprennent une africanisation de leur personnel, ce qui leur permet d’exercer un second type de pression, plus indirecte, en encourageant leurs cadres nigérians à se lancer en politique.101

A la fin des années 1950, Whitehall prête toutefois plus d’attention au lobby, qui a élargi sa base en ralliant Shell et divers groupes d’intérêts, notamment le Conservative Commercial Council, voix influente au sein du Parti conservateur. De plus, à l’approche de l’indépendance, le Colonisateur devient plus craintif face à l’éventuelle adoption d’une politique discriminatoire ou protectionniste par le Nigeria. Ce fléchissement expliquerait que les commerçants européens parviennent à faire insérer une clause contre les expropriations dans la constitution de 1960.102 Une influence si modérée du lobby sur la décolonisation n’est pas propre au cas nigérian : en Côte de l’Or, les officiers coloniaux ne montrent qu’un intérêt limité au sort des commerçants britanniques, bien qu’ici, cela s’explique en partie par une faible influence du CO sur le transfert de pouvoir en général.103 ← 48 | 49

Un colonisateur partant pour mieux rester ?

A l’instar des marchands européens, le secrétaire des Finances Eric Himsworth adopte une argumentation économique soulignant le lien entre investissement extérieur et développement national.104 Awolowo, Anthony Enahoro et d’autres indépendantistes préfèrent compter sur le capital des Marketing Boards que sur celui des investisseurs étrangers. En tout cas à l’Ouest, les MB financent une partie de la campagne électorale de 1959. Tignor estime que ces dernières marquent la subordination du secteur privé à l’Etat, bien que les partis expriment des visions économiques divergentes : si la rhétorique interventionniste de l’AG nuit à la confiance des investisseurs, le NCNC prône la démocratie libérale et le NPC suggère de resserer les liens avec la Grande-Bretagne.105

Dans le domaine financier, le Colonisateur doit se résigner à satisfaire ce que des nationalistes demandent depuis les années 1930, c’est-à-dire la fin de son monopole dans le secteur bancaire. Le coup décisif vient de l’étude de la Banque mondiale de 1954, qui soutient la proposition de K.O. Mbadiwe d’établir une banque centrale nigériane. Même si une telle mesure implique l’adoption d’une monnaie nationale, l’institution débute son existence sous la supervision de la Banque d’Angleterre et opère avec « du personnel, des pratiques et des idées britanniques ».106

Dans l’ensemble, la Grande-Bretagne n’estime pas que ses intérêts économiques au Nigeria sont menacés par l’indépendance. Le rapport sur les coûts et bénéfices de la décolonisation commandé par Harold Macmillan en 1957 considère que les intérêts britanniques ne forment pas un obstacle au transfert de pouvoir, et selon C. G. Eastwood du Colonial Office, l’indépendance ne devrait exercer sur eux qu’un effet minime.107 Jugés importants mais pas non plus menacés, les intérêts stratégiques britanniques résident dans les droits de survol, l’usage de l’aéroport de Kano ou du port de Port Harcourt, et le maintien d’un nombre élevé d’officiers au Nigeria. En 1959, le Commonwealth Relations Office met l’octroi d’un ← 49 | 50 prêt d’assistance de 10 mio £ en rapport avec une volonté de conserver le « Nigeria, plus grand pays de l’Afrique libre, du côté de l’Ouest ».108

Quant à la communauté suisse du Nigeria, elle s’étoffe à partir des marchands arrivés en 1930, que l’on a évoqués. Ils travaillent pour l’Union Trading Company de Bâle et d’autres entreprises suisses suivent leurs pas. ← 50 | 51 →


1      Le pays igbo apparaît sur la carte ci-après sous la forme « ibo », selon un ancien orthographe.

2      Toyin Falola, Matthew M. Heaton : A History of Nigeria. University Press, Cambridge 2008, p. 22.

3      Obinna Onwumere : « Transitions in the Political System of Igboland : The Warrant Chief System, 1900-1929 ». In : Toyin Falola (ed.) : Nigeria in the Twentieeth Century. Carolina Academic Press, Durham 2002, pp. 171-182.

4      A. E. Afigbo : « Igboland before 1800 ». In : Obaro Ikime (ed.) : Groundwork of Nigerian History. Heinemann, Ibadan 1980, pp. 78-83.

5      Falola, Heaton, op. cit., p. 22. Obinna Onwumere, art. cit., pp. 171-182.

6      R. A. Sargent : « From A Redistribution To An Imperial Social Formation : Benin c. 1293-1536 ». In : Canadian Journal of African Studies, vol. 2, n° 3, 1986, p. 403.

7      Id., p. 412.

8      A. F. C. Ryder : « The Benin Kingdom ». In : Ikime, op. cit., p. 113.

9      Sargent, art. cit., p. 421.

10    Ryder, art. cit., p. 120.

11    I. A. Akinjogbin, E. A. Ayandele : « Yorubaland up to 1800 ». In : Ikime, op. cit., p. 123.

12    Id., p. 131.

13    Falola, Heaton, op. cit., p. 24.

14    Akinjogbin ; Ayandele, art. cit., p. 139.

15    Id., p. 143.

16    John E. Lavers : « Kanem and Borno to 1808 ». In : Ikime, op. cit., p. 189.

17    Id., p. 202.

18    Id., pp. 206-209.

19    Falola, Heaton, op. cit., p. 28.

20    Finn Fuglestad : « A Reconstitution of Hausa History before the Jihad ». In : The Journal of African History, vol. 19, n° 3, 1978, pp. 333-339.

21    Falola, Heaton, op. cit., pp. 62-66.

22    Cf. : Marisa Candotti : « The Hausa Textile Industry : Origins and Development in the Precolonial Period ». In : Anne Haour : Being and becoming Hausa. Brill, Leiden 2010, pp. 196-201.

23    J. F. A. Ajayi, E. J. Alagoa : « Nigeria before 1800 : aspects of economic developments and inter-group relations ». In : Ikime, op. cit., p. 229.

24    Falola, Heaton, op. cit., p. 37.

25    Id., p. 50.

26    A. F. C. Ryder : « The trans-atlantic slave trade ». In : Ikime, op. cit., p. 239.

27    Peter Haenger, Robert Labhardt : « Basel und der Sklavenhandel : Das Beispiel der Burckhardtschen Handelshäuser zwischen 1780 und 1815 ». In : Sandra Bott, Thomas David, Claude Lützelschwab, Janick Marina Schaufelbuehl (éd.) : Suisse-Afrique (18e-20e siècles) : De la traite des Noirs à la fin du régime de l’apartheid. Lit, Münster 2005, p. 36.

28    Falola, Heaton, op. cit., p. 60.

29    Ronald Hyam : Britain’s Imperial Century, 1815-1914. A Study of Empire and Expansion. Third Edition, Palgrave, Cambridge 2002, pp. 81-82.

30    Cf. : Robert Smith : « The Lagos Consulate, 1851-1861 : An Outline ». In : The Journal of African History, vol. 15, n° 3, 1974, pp. 393-416.

31    Hyam, op. cit., p .105.

32    J. F. A. Ajayi, S. A. Akintoye : « Yorubaland in the Nineteenth Century ». In : Ikime, op. cit., p. 300.

33    Antony G. Hopkins : « Economic Imperialism in West Africa : Lagos 1880-92 ». In : The Economic History Review, New Series, vol. 21, n° 3, déc. 1968, p. 591.

34    Id., p. 599.

35    Cf. : Id., pp. 596-606.

36    Cf. : David Northrup : « The Compatibility of the Slave and Pam Oil Trades in the Bight of Biafra ». In : The Journal of African History, vol. 17, n° 3, 1976, pp. 353-364.

37    Alors désigné par Oil Rivers Protectorate, renommé Niger Coast Protectorate en 1893.

38    Falola, Heaton, op. cit., pp. 98-103.

39    Toyin Falola : Colonialism and Violence in Nigeria. Indiana University Press, Indianapolis 2009, p. 21.

40    Sa’ad Abubakar : « The Established Caliphate : Sokoto, the Emirates and their Neighbours ». In : Ikime, op. cit., pp. 304-306.

41    Sa’ad Abubakar : « Borno in the 19th Century ». In : Ikime, op. cit., pp. 327-346.

42    Falola 2009, op.cit., p. 21.

43    A. E. Afigbo : « The Eastern Provinces under Colonial Rule ». In : Obaro Ikime, op. cit., pp. 413-414.

44    Dorénavant, le terme « Empire », seul et avec majuscule, désigne l’Empire britannique.

45    Hyam, op. cit., p. 13.

46    Id., p. 221.

47    John Darwin : The Empire Project. The Rise and Fall of the British World-System 1830-1970. Cambridge University Press, Cambridge 2009, p. 60.

48    Id., p. 650.

49    Hyam, op. cit., p. 76.

50    Cité par : Ibid., p. 89.

51    Ibid.

52    Id., p. 164.

53    Darwin, op. cit., p. 11.

54    Id., p. 284.

55    Hyam, op. cit., p. 2.

56    Voir, entre autres : Frederick D. Lugard : « The White Man’s Task in Tropical Africa ». In : Foreign Affairs, vol. 5, n° 1, oct. 1926, pp. 57-68.

57    Falola 2009, op. cit., p. 31.

58    Sa’ad Abubakar : « The Northern Provinces under Colonial Rule : 1900-1959 ». In : Ikime, op. cit., pp. 453-455.

59    Cf. : Peter Kazenga Tibenderana : « The Role of the British Administration in the Appointment of the Emirs of Northern Nigeria, 1903-1931 : The Case of Sokoto Province ». In : The Journal of African History, vol. 28, n° 2, 1987, pp. 231-257.

60    Cité par : A. I. Asiwaju : « The Western Provinces under Colonial Rule ». In : Ikime, op. cit., p. 434-435.

61    Jean-Luc Martineau : « L’espace yoruba (fin XIXe siècle-1960). Oba, cités et processus de construction ethnique ». In : Journal des africanistes [en ligne], n° 74-1/2, 2004, p. 133.

62    Cf. : A. E. Afigbo : « The Eastern Provinces under Colonial Rule ». In : Ikime, op. cit., pp. 410-428.

63    Falola 2009, op. cit., pp. 81-84.

64    Id., p. 105.

65    Michael Havinden, David Meredith : Colonialism and Development. Britain and its tropical colonies, 1850-1960. Routledge, London 1993, p. 144. Sur le développement de l’Empire, voir chapitre V, point 1.

66    Darwin, op. cit., p. 113.

67    Id., p. 143.

68    Voir chapitre II.1.

69    Tom Forrest : The Advance of African Capital : the Growth of Nigerian Private Enterprise. Edinburgh University Press, London 1994, pp. 22-23.

70    Martin Lynn : « Nigeria ». In : British Documents on the End of Empire, Series B, Volume 7. The Stationery Office, London 2001, introduction.

71    John Darwin : The End of Empire. The Historical Debate. Basil Blackwell, Oxford 1991, pp. 29-34.

72    Whitehall désigne le centre administratif du gouvernement du Royaume-Uni, du nom de l’endroit où les bâtiments sont érigés.

73    Id., p. 47.

74    Darwin 2009, op. cit., p. 592.

75    Id., p. 529.

76    Voir chapitre V, point 1.

77    Toyin Falola : Economic Reforms and Modernization in Nigeria, 1945-1965. The Kent State University Press, Kent 2004, p. 97.

78    Darwin 2009, op. cit., p. 559.

79    Falola 2004, op. cit., p. 109.

80    Falola 2009, op. cit., p. 131.

81    Le plus connu est celui de l’Hôtel Bristol, où un fonctionnaire noir se voit refuser une chambre qu’il avait réservée.

82    National Council of Nigeria and the Cameroons.

83    Gazette officielle du Nigeria, avril 1950, citée par : Falola 2009, op. cit., p. 149.

84    Lynn, op. cit., p. LXIV.

85    T. N. Tamuno : « British Colonial Administration in Nigeria in the Twentieth Century ». In : Ikime, op. cit., p. 395.

86    Martineau, art. cit., p. 15.

87    Voir : K. W. J. Post : The Nigerian Federal Election of 1959. Politics and Administration in a Developing Political System. Oxford University Press, London 1963, pp. 33-34.

88    Martineau, art. cit., p. 14.

89    Stephan Winkler : « Vischer, Sir Hanns (1876–1945) ». In : Oxford Dictionary of National Biography, Oxford University Press, 2004. <oxforddnb.com>.

90    Lynn, op. cit., pp. lxv-lxix.

91    Id., pp. lxix-lxxiv.

92    Post, op. cit., p. 349.

93    Falola, Heaton, op. cit., p. 154.

94    Cette association rassemble surtout des firmes britanniques, allemandes et françaises, tout en excluant les marchands africains, levantins et asiatiques.

95    Voir : chapitre II.1.

96    Robert L. Tignor : Capitalism and Nationalism at the End of Empire : State and Business in Decolonizing Egypt, Nigeria, and Kenya 1945-1963. Princeton University Press 1998, p. 391.

97    Cf. : Olakunle A. Lawal : « British Commercial Interests and the Decolonization Process in Nigeria, 1950-60 ». In : African Economic History, n° 22, 1994, p. 97.

98    Voir : Ugo G. Nwokeji : « Politicization of Merchant Capital during Decolonization : European Business in Nigeria 1948-1951 ». In : Adebayo Oyebade (ed.) : The Transformation of Nigeria. Essays in Honor of Toyin Falola. Africa World Press, Trenton 2002, p. 191.

99    Lawal, art. cit., p. 100.

100  Tignor, op. cit., p. 246.

101  Lawal, art. cit., pp. 102-106.

102  Ibid.

103  Sarah Stockwell : The Business of Decolonization. British Business Strategies in the Gold Coast. Oxford University Press, Oxford 2000, p. 232.

104  Tignor, op. cit., p. 237.

105  Id., pp. 268-272.

106  Id., pp. 277-279.

107  Lynn, op. cit., p. lxvii.

108  Id., p. lxxxiii.