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Le Nigeria et la Suisse, des affaires d’indépendance

Commerce, diplomatie et coopération 1930–1980

Steve Page

Analyser les rapports économiques et diplomatiques entre le Nigeria et la Suisse revient à se pencher sur des mécanismes peu connus de la globalisation: ceux d’une relation Nord-Sud entre deux puissances moyennes et non coloniales. Pays le plus peuplé d’Afrique, le Nigeria semblait en passe de devenir, à l’aube de son indépendance, une puissance économique continentale. La Suisse, comme d’autres pays, espérait profiter de ce vaste marché promis à une expansion rapide. Entreprises multinationales, diplomates et coopérants au développement sont au centre de cet ouvrage, qui s’interroge sur les motivations, les moyens mis en œuvre et les impacts des activités de chacun. S’y ajoutent des citoyens suisses de tous âges et de tous milieux qui, bouleversés par les images télévisées d’enfants squelettiques durant la « Guerre du Biafra » en 1968, entreprirent des collectes de fonds et firent pression sur leur gouvernement pour qu’il intervienne. Ce livre donne une profondeur éclairante aux relations Suisse–Nigeria, récemment médiatisées sur leurs aspects migratoires, ou sur les pratiques opaques de négociants en pétrole établis en Suisse.
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Chapitre VI: La Guerre civile du Nigeria et la Suisse

Chapitre VI

La Guerre civile du Nigeria et la Suisse

La chute de la Première République et les événements qui mènent à la Guerre civile exigent un repositionnement des diplomates suisses, qui peuvent se référer aux grands principes traditionnels de leur politique étrangère. Parmi ceux-ci, les « bons offices » – activités visant à aplanir les conflits internationaux1, sont loin d’offrir une marche à suivre et devraient s’exercer au Nigeria dans des situations dont certains acteurs ne réalisent pas la complexité. D’autre part, la pérennité de la colonie suisse est un intérêt qui pèse dans les décisions officielles. Si ses membres évacuent progressivement la région Est, ils n’allègent pas leur présence à Lagos. L’internationalisation du conflit prend une ampleur inattendue et l’opinion publique européenne témoigne une profonde compassion aux victimes ; sensibilisée en premier lieu par la télévision, la population suisse ne fait pas exception et se mobilise de différentes façons.

Avant d’engager ce chapitre, il convient de donner quelques repères chronologiques.2 En janvier 1966, la région Ouest reste troublée par des émeutes qui ont fait plus de 150 morts, suite à des élections chaotiques. Le premier ministre Balewa annonce, le 13 janvier, que le Gouvernement fédéral n’interviendra pas. Le matin du 15, trois jeunes officiers mènent un sanglant coup d’Etat. Le major-général John Aguiyi-Ironsi prend le pouvoir, forme un gouvernement à forte dominance igbo et le 24 mai, décrète la formation d’un Etat unitaire ; cette décision est suivie d’émeutes dans le Nord. ← 197 | 198

Un second coup d’Etat a lieu le 29 juillet 1966, puis le lieutenant colonel Yakubu Gowon succède à Ironsi, qui est assassiné. En septembre et octobre, de nouvelles émeutes éclatent dans le Nord et plusieurs milliers d’Igbos sont massacrés ; près d’un million de rescapés se réfugie dans sa région d’origine, au Sud-Est. Une conférence constitutionnelle est mise sur pieds en septembre, mais son échec amène les leaders militaires à se réunir à Aburi, au Ghana, les 4 et 5 janvier 1967. Le lieutenant colonel Odumegwu Ojukwu, gouverneur militaire de la région Est, y obtient du Gouvernement fédéral la promesse d’une réforme en vue d’un pouvoir moins centralisé. Cet engagement reste lettre morte et pour désamorcer les forces centrifuges, Gowon annonce, le 27 mai 1967, la division du pays en 12 Etats. Refusant de transiger sur les accords d’Aburi, Ojukwu, le 30 mai, proclame l’indépendance de la région Est sous le nom de République du Biafra. Gowon considère l’initiative d’Ojukwu comme un acte de rébellion et impose un blocus sur la région, qui est renforcé le 2 juillet, après que Shell-BP ait accepté de verser une part de royalties au Biafra.

Les premiers coups de feu de la Guerre civile sont tirés le 6 juillet 1967, lors d’une avancée des troupes fédérales. Le Biafra perd la ville d’Ogoja le 10, celle de Nsukka le 15. Ojukwu riposte en lançant des raids aériens qui atteignent Lagos et Kaduna. Le 9 août, ses troupes envahissent la région du Midwest et capturent Benin ; le Gouvernement fédéral forme une seconde division d’infanterie qui reprend cette ville le 20 septembre, puis celle d’Enugu le 4 octobre. Le Biafra en avait fait sa capitale, qui sera alors successivement transférée à Aba, Umuahia, puis Owerri. Une troisième division fédérale parvient, le 18 octobre, à prendre Calabar, puis à progresser vers le Nord pour rejoindre la première division et ainsi sceller la frontière avec le Cameroun.

En 1968, les troupes fédérales continuent d’avancer, mais pas suffisamment pour porter le coup décisif au Biafra, qui produit ses propres devises à partir du 29 janvier, notamment avec le soutien de l’organisation suisse Pro Biafra.3 La famine résultant du blocus se fait toujours plus ← 198 | 199 meurtrière ; l’opinion publique internationale s’en émeut et l’action humanitaire s’intensifie.

Les forces biafraises réoccupent Owerri le 25 avril 1969. S’étant rendu au Biafra pour une mission humanitaire, le Suédois Carl Gustaf von Rosen vient à offrir ses services de pilote à l’armée sécessionniste et dirige, en mai, des raids contre des bases fédérales. Ces attaques achèvent d’irriter le Gouvernement fédéral face aux interventions étrangères en général, si bien que le 30 juin, la charge de coordonner les opérations de secours est retirée au Comité international de la Croix-Rouge et confiée au Comité fédéral de réhabilitation. Le 14 décembre, les troupes fédérales ont préparé une offensive de grande ampleur et attendent le signal de Lagos ; le 25 décembre, la troisième division a traversé le territoire biafrais et rejoint la première division à Umuahia, Ojukwu se réfugie en Côte d’Ivoire le 11 janvier 1970 et une délégation biafraise se rend à Lagos trois jours plus tard pour signer l’armistice.

1.   Diplomatie et colonie suisses face au conflit

La saisie du pouvoir par les militaires au Nigéria a pris tout le monde de court. On s’attendait généralement à des difficultés politiques intérieures en raison du pourrissement de la situation dans la région Ouest, mais pas à une intervention de l’armée.4

Ces lignes du chargé d’affaires à l’ambassade de Suisse Jean Zwahlen sont écrites trois jours après le coup d’Etat de janvier 1966. Déjà évoquée, la confiance quasi-aveugle d’Edwin Stopper en la stabilité du Nigeria s’explique par un mandat tendant à limiter son champ de vision aux aspects économiques, et celle de Giovanni E. Bucher repose sur l’admiration personnelle qu’il voue à Balewa. Du corps diplomatique suisse, c’est le collaborateur de la légation à Londres Erwin Bernath qui avait exprimé le commentaire politique le plus pertinent : « le Nigeria est une construction ← 199 | 200 somme toute artificielle […] ».5 L’effet de surprise ressenti par Zwahlen ne doit toutefois peu ou rien à une éventuelle naiveté. En décembre 1965, Balewa lui-même a vent d’une conspiration militaire, mais ne prend pas l’information au sérieux, jugeant le pays assez stable pour que son gouvernement ne soit pas menacé par les forces armées. Celles-ci, lors de l’accession à l’indépendance, apparaissent justement à Bucher comme un gage de stabilité, du moment qu’elles restent encadrées par des officiers britanniques. A partir de deux heures du matin du 15 janvier 1966, les acteurs du coup d’Etat emmenés par quelques majors et capitaines, la plupart igbos, parviennent à surprendre dans le sommeil et assassiner plusieurs personnalités de la Première République, dont Tafawa Balewa, Festus Okotie-Eboh, Ahmadu Bello et Samuel Akintola. En revanche, ils ne peuvent rallier l’ensemble de l’armée, qui se montre loyale envers le major-général Johnson Aguiyi-Ironsi.6

Plans d’évacuation et « émulation sociale » de la colonie suisse

Trois jours après le Coup, bien que Zwahlen évoque une situation calme, il rapporte que

[…] les Européens sont inquiets et s’attendent, forts des expériences du Congo et autres, à des rebondissements qui pourraient mettre leur vie en danger. […] la question nigérienne n’est pas encore réglée. Il y a eu et il y aura encore des règlements de compte entre Africains qui pourraient s’étendre.

Il prévoit donc un « dispositif de sécurité » consistant à informer la colonie suisse des directives à suivre en cas de danger et en nommant des responsables de zones, qui deviendraient les référents de leurs compatriotes. Swissair pourrait assurer une bonne partie de l’évacuation, tandis que W. Ruoff de Panalpina, désigné responsable en cas de guerre par l’Office suisse de la navigation maritime, a déjà alerté des bateaux qui offrent une capacité supérieure à 1’000 personnes avec « priorité aux femmes et enfants, non discrimination de nationalités entre blancs ». Les ← 200 | 201 diplomates britanniques, américains et hollandais sont disposés à la collaboration.7

Ni les massacres de plusieurs milliers de personnes – principalement igbos, surtout en mai et octobre, ni le second coup d’Etat qui a lieu en juillet 1966 et dont émerge le général Yakubu Gowon ne semblent alarmer la colonie suisse. Suite à un sondage positif effectué en juillet, l’ambassadeur Fritz Real, entré en fonctions en avril, forme en octobre un Comité d’action pour la fondation d’un club suisse au Nigeria. Ce projet vise à créer une « émulation sociale […] parmi la communauté suisse », en facilitant la pratique de plusieurs sports et la mise sur pied d’une bibliothèque avec des journaux suisses. Grillades, visite de Saint Nicolas et « rally d’auto en relation avec une chasse au trésor » dans les environs de Lagos sont agendés pour les mois à venir.8

En mars 1967, l’ambassade concentre son « dispositif de sécurité » sur la région Est, dont le gouverneur militaire Chukwuemeka Ojukwu ne reconnaît pas l’autorité de Gowon. Les hommes de contact sont J. Gartmann pour la zone d’Enugu et Erdhart Fränkl, manager chez Shell, pour celle de Port Harcourt. L’ambassadeur Real suggère de nommer celui-ci consul honoraire, car la communication avec Lagos se fait de plus en plus difficile. Parmi la centaine de Suisses résidant à l’Est, aucun n’a l’intention de se faire évacuer à ce moment ; la plupart des familles ne quitte la région qu’au mois de juin, suite à la déclaration de sécession. Fränkl part au début du mois d’août et le représentant UTC Karl Jaggi le remplace dans sa fonction d’agent de liaison avec l’ambassade. Il reste alors officiellement six suisses dans la région Est : quatre agents UTC, le directeur de l’Hôtel Presidential à Port Harcourt et l’épouse d’un Nigérian.9

Dans le reste du pays, la Guerre civile ne semble affecter que modérément le quotidien des résidents suisses. La Mission de Bâle rapporte que certains membres de sa communauté ont assisté aux massacres de 1966 à Maiduguri, qui auraient fait dans cette ville près de 500 victimes. ← 201 | 202 En revanche, la mort d’Ahmadu Bello aurait provoqué « un relâchement de la pression exercée par les autorités musulmanes », ce que les missionnaires bâlois ressentent comme un soulagement. Si le pasteur Wilhelm Scheytt fait état d’une intimidation à l’encontre des élèves de la Mission, il ne remarque plus d’hostilité ouverte et affirme deux ans plus tard que les Eglises peuvent désormais travailler en paix. Celles-ci doivent néanmoins, selon lui, assumer une responsabilité de réinsertion des jeunes soldats de retour du front, qui sont peu scolarisés et risquent d’être « laissés à la rue » ; mais il s’agit d’une situation qui ne fait pas d’ombre à l’évangélisation.10

A Lagos, « les militaires » font plusieurs fois « incursion » aux domiciles de diplomates, dont celui du collaborateur de l’ambassade de Suisse Jeanrenaud. Interpelé à ce sujet en août 1967, le Ministère des affaires extérieures déplore qu’il ne puisse exercer aucun pouvoir sur l’armée, mais rappellera, en décembre, que l’immunité diplomatique reste en vigueur.11 Le directeur du Centre de formation horlogère Rochat serait fortement impressionné par la Guerre, au point que cela nuise à son travail.12 Quant au Club suisse, au-delà de ses activités extraordinaires qui l’amènent par exemple à inviter le comédien Walter Roderer, il se réunit un mercredi par mois pour des parties de cartes et communique à ses membres un programme « richement affrété » pour 1969, tout en proposant la création d’un bulletin.13 La brillante réussite14 de cette « émulation sociale » au cours de la Guerre civile traduit-elle une indifférence, ou un besoin de se rassembler et se distraire pour mieux affronter un sentiment de danger ? Ces questions restent ouvertes. ← 202 | 203

Le Nigeria demeure attractif ; le volume de son commerce extérieur baisse sensiblement de 1966 à 1968, puis augmente à nouveau, mais il faut noter que la balance se redresse en sa faveur à partir de 1966. En 1968 et 1969, le Gouvernement militaire adopte une large restriction des importations, mais ni les montres, ni les produits pharmaceutiques, ni les colorants ne sont touchés.15 L’ambassadeur Real explique que ces difficultés sont « en premier lieu politiques, ce qui affecte bien sûr aussi l’économie. Malgré cela, les perspectives économiques sur le long terme restent intactes et très prometteuses ».16 Dans son rapport annuel de 1968, Nestlé évoque un « drame [qui] n’a rien perdu de son intensité et continue à entraver sérieusement le développement économique ». Mis à part l’échec de sa fabrique de viande dans le Nord, Nestlé a lancé une gamme de produits alimentaires qui connaissent un succès durable.17 Les exportations suisses au Nigeria baissent légèrement en 1968, lorsque sont introduites des restrictions aux importations, mais remontent dès l’année suivante pour atteindre des valeurs jamais égalées avant la Guerre. Dans la région Est, les investissements suisses se montent à près de 7.8 mio Sfr.18 En avril 1967, UTC éprouve déjà des difficultés à s’y approvisionner en huile de palme, mais ceci coïncide avec un important investissement à Lagos.19

Changement de partenaires officiels

Naturellement, les coups d’Etat portent atteinte au réseau ministériel de la diplomatie Suisse. Okotie-Eboh, partenaire de premier ordre pour l’accord aérien, est assassiné en janvier 1966. Michael Okpara devient conseiller politique d’Ojukwu, une fonction qui ne revêt bien entendu aucune légitimité aux yeux du gouvernement fédéral nigérian. Inuwa Wada, ayant déjà ← 203 | 204 séjourné officiellement en Suisse et assumant le titre de président d’honneur du conseil d’administration de Ciba (Nig.) Ltd, n’inspire pas pour autant confiance à Fritz Real, qui lui attribue un rôle clé dans le renversement d’Ironsi, ainsi que dans l’organisation des massacres de septembre et octobre 1966. L’ancien ministre se serait alimenté de pots-de-vin durant la Première République et disposerait de « remarquables comptes bancaires » en Suisse. Ces informations sont adressées au DPF lorsqu’Inuwa Wada obtient un visa de trois mois pour une consultation médicale à Zurich.20 Real émet des suspicions identiques à l’encontre de l’ancien ministre Z. B. Dipcharima, qui s’envole vers Zurich le 22 octobre, pour des raisons inconnues.21 En contre-partie de ces bouleversements, l’ouverture de l’ambassade du Nigeria à Berne, sous le gouvernement d’Ironsi, simplifie durablement la relation diplomatique.

La Guerre civile provoque l’interruption des projets de développement dans la région Est et le paiement des turbines livrées par Brown Bovery à la centrale électrique d’Afam reste en suspens. Bien que le chantier se trouve à l’Est, l’ambassadeur entend demander des comptes au Gouvernement fédéral, qui est le partenaire de ce contrat couvert par la Garantie contre les risques à l’exportation.22 La démarche reste apparemment sans succès et BBC prend les devants en contactant un représentant de la Région sécessionniste, tout en consultant le Département politique sur l’opportunité d’une telle démarche. A ce propos, le chargé d’affaires de l’ambassade à Lagos Jeanrenaud précise que le fait de négocier quoi que ce soit avec le gouvernement de l’Est revient à lui conférer une légitimité qu’il recherche. BBC souhaite certes éviter que « la transaction ne soit considérée comme une reconnaissance de la province qui a fait défection » et se résigne à ne pas encaisser les 16 mio Sfr restants.23 L’octroi de futurs ← 204 | 205 crédits pourrait désormais être remis en cause ; mais du moment que les problèmes lui apparaissent comme principalement politiques, Fritz Real estime qu’il n’y a aucune raison de douter de la solvabilité du Nigeria et de ne plus offrir de garantie contre les risques à l’exportation. Alors qu’en février 1967, Sulzer sollicite une Garantie de 9 mio Sfr sur 5 ans pour une livraison de machines à tisser dans la région Ouest, Real souligne que plusieurs de ses homologues européens à Lagos partagent son optimisme sur la situation économique, et que les Etats-Unis ont décidé de ne pas revoir leurs programmes d’assistance au Nigeria.24

Au lendemain du premier coup d’Etat au moins, les experts de la Banque mondiale chargés du Nigeria gardent toute confiance, à l’instar des gouvernements britannique, étasunien, canadien, allemand et hollandais qui comptent poursuivre leur contribution au Plan de développement.25 La Suisse montre plus de retenue. A Lagos, l’ambassade attribue à l’Administration Ironsi l’intention louable de soutenir l’agriculture, un secteur négligé aussi bien par le gouvernement de la Première République que par la Banque mondiale et qui nécessite des investissements. Mais la Division du commerce n’exprime aucun intérêt à soutenir ces nouvelles priorités ; elle rappelle les faibles ressources financières de la Suisse pour la coopération technique et estime qu’il revient au « pays en développement de faire le premier pas en améliorant la coordination régionale, le conseil aux producteurs, et en prêtant à faible taux aux agriculteurs ».26

C’est suite au renversement d’Ironsi que l’incertitude s’installe au sein de la Banque mondiale, éprouvant le sentiment que « tout l’avenir du pays est désormais en suspens ». Si elle accorde, en 1968, un prêt supplémentaire de 96.5 mio $ pour le barrage de Kainji, son Comité consultatif sur le Nigeria décide de suspendre toute discussion jusqu’à la fin de la Guerre civile. Sans surprise, la Suisse emboîte le pas ; une attitude que le secrétaire ← 205 | 206 permanent des Finances A. A. Atta aurait mieux compris au début du gouvernement Gowon, quand la stabilité politique reste à prouver, qu’après une année de conflit armé qui crée des besoins de reconstruction. Atta ne manque alors pas de recourir à une argumentation de Guerre froide ; il en irait de l’intérêt du monde occidental que le Nigeria ne lui tourne pas le dos pour chercher de l’aide ailleurs.27 En octobre 1969, les membres du Groupe consultatif se disent prêts à reprendre les réunions, mais la Division du commerce veut garder la distance, « pour plusieurs raisons » et tenant compte que « l’opinion suisse, pour des raisons qu’il n’y a pas besoin d’expliquer, s’intéresse au problème Nigeria ».28

Eventuelle reconnaissance d’un nouvel Etat

La question de la « reconnaissance du régime militaire » se pose dès le premier coup d’Etat. Zwahlen recommande de ne pas suivre les exemples du Ghana et du Royaume-Uni, qui ont promptement reconnu le nouveau gouvernement, mais de ne procéder à aucun acte juridique ; et si malgré tout, la Suisse tenait à une reconnaissance de facto, il serait préférable qu’elle n’émane pas directement du Conseil fédéral, mais plus discrètement de l’ambassade. De Berne, la réponse est évidente : la Suisse reconnaît des Etats et non des gouvernements. Le Département politique autorise donc ses diplomates à se rendre « à toutes les invitations Aguiyi-Ironsi » et espère que « les bonnes relations amicales entre les deux pays continueront comme par le passé ».29

Une éventuelle reconnaissance du Biafra se décide moins facilement, même si la relation aux Etats séparés a déjà prêté à controverses pour l’Administration suisse. Dans le cas vietnamien, celle-ci oppose d’abord un ← 206 | 207 ferme refus, puis se résigne, sous la pression de commerçants, à nommer un consul dans la région Sud en 1957. Une telle décision, entourée de la plus grande discrétion car en porte-à-faux avec l’idéal de neutralité, réussit à passer presque inaperçue de l’opinion publique. Quant au Vietnam du Nord – communiste, la Suisse le reconnaît en 1971, afin d’encourager la tenue de négociations de paix à Genève.30 Dès l’annonce de sécession de la région Est du Nigeria, le Département politique prend conscience qu’une reconnaissance du Biafra serait perçue comme ingérence par le Gouvernement fédéral, avec qui la Suisse désire conserver « d’excellentes relations ».31 Mais en mai 1968, le conseiller national socialiste Walter Renschler demande si « une prise de contacts au moins inofficiels [avec le Biafra] ne serait pas recommandée ». Selon lui, la capacité de son pays à assurer les « bons offices » et favoriser une médiation en dépend ; pour preuve, la récente conférence sur le Vietnam s’est déroulée à Paris plutôt qu’en Suisse, qui n’a pas reconnu le Vietnam du Nord. Pour le conseiller fédéral Willy Spühler, la guerre civile au Nigeria est causée par un processus de sécession, et non un conflit entre deux « Etats consolidés », d’où le risque que le geste soit perçu comme une ingérence. Enfin, l’engagement du CICR permettra à la Commission du Conseil des Etats de concilier cet argument avec celui des « bons offices », du moment que l’aide humanitaire peut difficilement être acheminée à l’Est sans l’accord du Gouvernement fédéral.32

L’idéal de neutralité constamment revendiqué par la Suisse n’implique pas qu’elle soit la seule à refuser de prendre position. Sur la scène internationale, les événements du Nigeria se trouvent d’abord dans l’ombre de la rencontre du président des Etats-Unis Lyndon Johnson et du premier ministre soviétique Alexei Kosygin, ainsi que de la Guerre des six jours au Moyen-Orient. Dans un premier temps, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis se contentent de qualifier la Guerre civile « d’affaire africaine ». Ils se prononcent toutefois en faveur d’un Nigeria uni, à partir du moment où le ← 207 | 208 Gouvernement fédéral affiche clairement sa supériorité militaire, et suite à son achat d’avions de chasse soviétiques. Ce partenariat militaire avec Moscou ne révèle pas une orientation politique du Nigeria, mais représente une solution de dernier recours après que Londres et Washington aient refusé la commande.33

Tanzanie, Gabon, Côte d’Ivoire, Zambie et Haiti sont seuls à soutenir la sécession par une reconnaissance explicite du Biafra, mais aucune de leurs déclarations ne les amène à y établir un consulat ; pour John J. Stremlau, leur décision traduit bien plus une sympathie pour la population affamée de l’Est qu’un quelconque calcul politique.34 Le président de Côte d’Ivoire Felix Houphouet-Boigny s’efforce de convaincre la France, qui en reste à une reconnaissance implicite, tout en devenant inofficiellement fournisseur d’armes des troupes d’Ojukwu. Parmi les motifs de Charles de Gaulle, peut être mentionnée sa volonté de « briser la Fédération du Nigeria qui [constitue], du fait de sa force économique, une menace potentielle pour l’ensemble de l’Afrique francophone ».35 Si le contexte de Guerre froide motive les grandes puissances à s’impliquer, les fronts se dessinent plutôt sur des lignes néo-colonialistes. Au fil du conflit, la Suisse tient à soigner sa relation avec le Nigeria en évitant toute prise de position officielle, et conforte son refus de reconnaître la Région sécessionniste ; en septembre 1969, le Département politique insiste auprès de ses collaborateurs pour qu’ils renoncent à mentionner « Biafra » dans leur correspondance.36 Mais il ne s’agit que d’une mesure symbolique, tant le nom est médiatisé et ancré dans les esprits. ← 208 | 209

Tentative de médiation

La crainte qu’une action de leur part n’apparaisse comme ingérence aux yeux de Lagos incite la plupart des gouvernements à laisser à l’Organisation de l’unité africaine la responsabilité de médiation. Or, se prononçant en faveur d’un Nigeria uni, l’OUA perd beaucoup de son crédit auprès de la Région sécessionniste et suite à une requête d’Ojukwu, la Suisse reconsidère sérieusement sa marge de manœuvre.

Envoyé au Biafra par Caritas Suisse en octobre 1969, le conseiller national socialiste Enrico Franzoni tente, aux côtés de Paul Ruegger du CICR, d’obtenir à nouvau l’autorisation d’acheminer les secours par voie aérienne. Cette démarche échoue pour les vols de jour, mais Franzoni ramène à son gouvernement une lettre dans laquelle Ojukwu appelle la Suisse, seule ou avec d’autres pays neutres, à s’engager pour un cessez-le-feu et des négociations sans préalable. Dans ce but, le Département politique élabore un projet de Mercy-Week : une semaine de trève, sans entrave pour les convois humanitaires. Si l’idée peine à se préciser davantage, elle consiste du moins à élargir la base des négociations pour leur donner plus de poids et à rechercher des partenaires organisateurs afin de répartir le risque d’échec. Premier gagné à cette cause, le gouvernement yougoslave suggère de contacter l’Ethiopie, puis le DPF juge naturel d’inviter l’Autriche et la Suède.37 Le réseau diplomatique suisse rapporte plusieurs attitudes favorables, comme celle des Etat-Unis, du Canada et de William Tubman, président du Liberia et du groupe consultatif de l’OUA sur le Nigeria.38

A ce moment, un partenariat avec l’Ethiopie est difficilement envisageable. Haile Selassie, bien avancé dans ses efforts pour une ultime tentative de médiation, entend jouer sur son double rôle de souverain d’Ethiopie et de chairman de l’OUA, en invitant les deux parties à Addis Abeba, le 8 décembre. Dans une déclaration publique, Ojukwu se félicite de « l’initiative personnelle » de l’Empereur, tandis que Lagos cherche à s’assurer que les discussions seront encadrées par l’Organisation. Satisfait trop tard des précisions de l’ambassadeur d’Ethiopie, le Gouvernement ← 209 | 210 fédéral se fait représenter à Addis Abeba lorsque la délégation biafraise en est déjà rentrée.39

Le refus de Lagos, à la mi-décembre, scelle l’abandon du projet Mercy-Week.40 L’interview accordé par Franzoni, à son retour du Biafra, peut aussi avoir joué un rôle. Déçus par cette indiscrétion, les gouvernements contactés deviennent pessimistes, mais seule la Yougoslavie se désiste, suite au contact avec Haile Selassie qui exprime une inquiétude face à toute interférence dans ses efforts.41 Interrogé le 25 novembre par la Télévision suisse romande, Franzoni révèle qu’Ojukwu lui a confié, à l’adresse du président de la Confédération Ludwig von Moos, une lettre demandant la médiation de la Suisse. A la suggestion de Franzoni lui-même, Ojukwu y a joint des requêtes similaires destinées à d’autres Etats neutres. La nouvelle est aussitôt reprise par les journaux suisses et provoque une conférence de presse « officieuse » du Département politique, qui confirme la demande de médiation d’Ojukwu et précise qu’elle ne peut s’opérer que si les deux parties la demandent, tout en qualifiant les révélations du Conseiller national de « regrettable indiscrétion ».42

Celle-ci, répercutée le 27 novembre par Associated Press, Agence France-Presse et Reuters, apparaîtra dans les médias d’au moins quatre continents.43 Des commentaires favorables sur l’intention s’y mêlent souvent à du pessimisme sur la perspective de réussite. Les propos du premier ministre britannique Harold Wilson à la Chambre des communes, rapportés le lendemain par le Daily Telegraph, rejoignent ce point de vue :

Il a salué la nouvelle initiative impliquant la Suisse et d’autres pays d’Europe pour mettre fin à la guerre. Mais il a également signalé que toute nouvelle démarche se heurterait aux mêmes problèmes qui n’ont pas été résolus par l’Organisation de l’Unité africaine dans ses tentatives de faire cesser la guerre.44 ← 210 | 211

Parmi les plus critiques, on trouve le quotidien parisien Combat :

L’éventualité d’une médiation des neutres européens […] paraît d’autant plus farfelue aux Nigérians, que ces nations n’ont aucune influence réelle en Afrique, ni la possibilité de peser sur les deux camps ou sur leurs alliés.45

En tout cas, et sans grande surprise, la presse tient une longueur d’avance sur les canaux diplomatiques : selon le New Nigerian, le commissaire du Gouvernement fédéral pour les Affaires extérieures Okoi Arikpo annonce ne pas avoir été informé officiellement des intentions de la Suisse et que l’OUA « reste la seule autorité habilitée pour faire office de médiation dans la crise ».46

Si la presse suisse partage le pessimisme ambiant, elle se démarque en prenant position sur l’attitude de Franzoni. Dans leur majorité, les rédactions abondent dans le sens du Département politique, à l’instar du correspondant du Journal de Genève Jacques-Simon Eggly : « Lorsqu’on sait à quelles susceptibilités on a affaire, il importe de marcher sur des œufs. Espérons que des langues trop déliées ne les ont pas cassés. Car en définitive, c’est de vies humaines qu’il s’agit ».47 Peter Studer, dans le Tages Anzeiger, adopte une position plus tranchée, à travers son article « Qui ne se tait pas, nuit à la diplomatie » :

Quand le ministre Olivier Long tissait doucement ses fils entre le FLN algérien et Paris en 1961/62, l’opinion publique ne l’a appris que lorsqu’il n’y avait plus rien à gâcher. Si le Département politique avait été consulté par le certainement bien-pensant conseiller national Franzoni, il lui aurait immédiatement recommandé de ne pas se tourner vers l’espace public.48

Les critiques du conseiller national socialiste Jean Ziegler, dans l’hebdomadaire Weltwoche, portent plus précisément sur l’usage de la diplomatie traditionnelle, alors que « seuls des ambassadeurs spéciaux auraient pu accomplir un travail intensif et rapide ». Puis, Ziegler vient à souhaiter ← 211 | 212 un engagement plus courageux du Conseil fédéral, qui « ne devrait pas se contenter de quelques phrases générales sur « la tradition humanitaire de la Suisse », mais dire vraiment pourquoi une impressionnante majorité des citoyens suisses souffre du massacre au Biafra et pourquoi notre peuple veut faire tout ce qu’il a en son pouvoir pour mettre fin à la mort des masses en Afrique de l’Ouest ».49 Cette suggestion semble être entendue, de même que celle de l’ambassadeur d’Italie qui, lors de l’effondrement des forces biafraises en janvier 1970, invite la Suisse à se tourner encore une fois vers Haile Selassie50 :

Le Conseil fédéral pense se faire l’interprète du peuple suisse tout entier en exprimant sa ferme décision de contribuer dans une large mesure à l’allègement des souffrances. Il joint sa voix à tous les appels lancés par le Pape, pour que l’adversaire soit traité conformément à la dignité humaine. Il s’adresse en particulier avec d’autres Gouvernements à l’Empereur d’Ethiopie en sa qualité de Président du Comité consultatif [de l’OUA] en l’invitant instamment à user de toute son influence pour que soit évitée une effusion de sang inutile.51

Certes, la victoire n’amène en rien le Gouvernement fédéral à s’ouvrir aux offres d’assistance et secours étrangers, mais ne provoque pas pour autant l’effusion de sang redoutée. Gowon annonce qu’« il n’y aura pas, ici, de procès de Nuremberg ». Si certaines troupes, avant d’être démobilisées, ne dérogent pas à l’instinct militaire et s’adonnent aux viols et pillages des vaincus, John de St. Jorre évoque « une remarquable atmosphère de réconciliation, spécialement au niveau politique, mais aussi au niveau de la population ».52 La masse des témoignages semble lui donner raison.

Droit d’asile en Suisse pour Ojukwu ?

Le major Effiong et d’autres hauts fonctionnaires biafrais se trouvent encombrés par Ojukwu pour la négociation de paix. Sur leur conseil, il s’envole en catastrophe pour trouver refuge à Abidjan. En avril, le suspectant ← 212 | 213 de vouloir désormais s’établir en Europe, le gouvernement nigérian met en garde la Grande-Bretagne, la France et la Suisse de lui accorder le droit d’asile. A.A. Baba Gana, secrétaire général des Affaires étrangères, précise à l’ambassadeur Real que « l’octroi du refuge à Ojukwu par la Suisse ne favoriserait pas du tout nos bonnes relations avec votre pays ».53 Pour autant, Lagos ne cherche pas l’extradition et ne voit pas d’un mauvais œil qu’Ojukwu reste en Côte d’Ivoire, où il vivrait trop isolé pour exercer une influence. Pas plus que pour les autres pays ayant reconnu le Biafra, la présence du leader déchu n’y entraverait la réconciliation avec le Nigeria. Mais si un gouvernement européen accédait à une requête, l’acte pourrait être interprété comme un changement de camp. En promettant de faire passer les propos de Baba Gana à Berne, Real ne manque pas de relever « la longue tradition suisse d’accorder l’asile à des réfugiés politiques ».54 Lors de son passage à Kinshasa, le lendemain, le conseiller fédéral Pierre Graber ne semble pas encore conscient de la délicatesse de l’Affaire, quand il répond à un journaliste :

La Suisse a une tradition séculaire. Elle a de tout temps été un asile politique pour toutes sortes de gens, sans aucune discrimination. Je pense que si la question était posée, on accorderait l’asile politique à l’ex-général Ojukwu aux conditions habituelles, c’est-à-dire qu’il devrait cesser toute activité politique unquote.55

Soucieuse de normaliser sa relation avec le Nigeria, la France montrerait plus de réticence, alors que son ambassadeur à Lagos suspecte Houphouet-Boigny d’activer des contacts parisiens pour se débarrasser de son hôte.56

En effet, Ojukwu peine à accepter la retraite qu’Abidjan s’est engagé à lui imposer et en octobre, l’interview accordé à un journal étasunien et à une chaine de télévision britannique offre un prétexte à Houphouet-Boigny pour lui demander de quitter le territoire « dans les plus brefs délais ».57 Avant que la presse n’évoque une probable destination, le cabinet ← 213 | 214 juridique genevois Pictet & Vernet approche la Police suisse des étrangers en prétendant qu’au Nigeria, Ojukwu risque d’être « immédiatement abattu [et que] sa tête a été mise à prix ».58 Mais le gouvernement ivoirien se montre irrité par la démarche des avocats et tient à négocier lui-même la destination d’Ojukwu. Houphouet-Boigny projette de lui faire signer une déclaration par laquelle il s’engage « à ne pas déployer d’activité politique » et de lui trouver un domicile dans le canton de Vaud.59

Même si les hauts fonctionnaires biafrais ne sont apparemment pas inquiétés et le slogan de Gowon : « pas de procès de Nuremberg ici » apparaît alors crédible60, l’Administration suisse laisse au requérant le bénéfice du doute. Le Département de justice et police [DFJP] considère clairement qu’Ojukwu risque la condamnation à mort. Mais mise à part la relation diplomatique avec Lagos, d’autres motifs sont avancés pour appuyer une réticence. Le procureur de la Confédération soulève le besoin de protection d’une telle personnalité, à un moment où les forces de police seraient déjà très occupées, et doute qu’il puisse renoncer à toute activité politique, alors qu’il vient de recevoir des journalistes. A l’intention du Conseil fédéral, le DFJP suggère que la Grande-Bretagne, la France ou le Portugal seraient de meilleures destinations et pose ainsi la question : Si ces pays devaient refuser au nom de la raison d’Etat, pourquoi la Suisse en ferait autrement ? Pour y répondre, il est décidé d’évaluer ce qu’on désigne par : « dignité d’asile »61. Par ces termes, le DFJP veut mesurer la responsabilité d’Ojukwu pour « les grandes souffrances du peuple biafrais » et lance donc le réquisitoire : ← 214 | 215

[…] il est certain qu’[il] a mené le Biafra dans une guerre de sécession, dont la justification prête à un débat en toute bonne foi. Il est certain qu’[il] a lui-même continué cette lutte qui paraissait clairement sans issue. A ce moment, justement, des miliers de Biafrais sont morts au front […] ou de la famine causée par la guerre.62

Autre élément retenu à charge, le fait de mener un train de vie peu austère : comment peut-il se permettre, durant son exil, d’entretenir une secrétaire, deux gardes du corps et quatre autres assistants ? D’où la suspicion que les fonds nécessaires aient été « injustement retirés au peuple ». Ce raisonnement révèle que le DFJP n’a pas, ou ne veut pas avoir conscience de parler du fils de Louis Ojukwu – marchand le plus fortuné du Nigeria. Avant de conclure par une recommandation de refus, le Département suggère de considérer deux variables : l’attitude de l’opinion publique, dont la sympathie pour la cause biafraise est évidente, et la relation diplomatique avec le Nigeria.63

Les Autorités suisses traitent le dossier « Ojukwu » isolément et rien n’indique qu’elles cherchent à faire jurisprudence à partir d’un autre cas. En janvier de la même année, Halm, ayant dirigé la Banque centrale du Ghana sous la présidence de Nkrumah, dépose une requête que la Police fédérale recommande d’accepter de facto, du moment qu’elle estime sa vie menacée. Cependant, l’ambassadeur à Accra Emil F. Schnyder avait souligné sa participation au gouvernement Nkrumah – communément reconnu pour avoir mené le pays à la ruine, ainsi que les retombées possibles sur les rapports bilatéraux.64 Mais, faits importants, quatre ans ont passé depuis le coup d’Etat au Ghana et personne ne soupçonne Halm de crimes de guerre.

Dans le cas « Ojukwu », les relations officielles avec Lagos représentent un enjeu majeur. Afn d’appuyer la démarche de Baba Gana auprès de Real, le chargé d’affaires de l’ambassade du Nigeria à Berne Rufus O. Omotoye rend visite au DPF pour se renseigner sur l’avancement de la procédure et encore souligner qu’une décision positive du Conseil fédéral « ne serait pas dans l’intérêt des bonnes relations » entre les deux pays. Après lui avoir rappelé « la longue tradition et expérience pratique de la Suisse dans le ← 215 | 216 traitement des requêtes d’asile de réfugiés politiques », le collaborateur Gerber peut seulement préciser que s’il est accueilli, Ojukwu ne serait pas autorisé à exercer d’activité politique.65

Aussi vagues que puissent paraître les propos de la diplomatie nigériane, ils précèdent des mesures très concrètes : le matin du 21 octobre, la police de Kaduna emmène au commissariat Paul Hubmann, représentant régional de Union Trading Company. On l’y informe que tous les Suisses sont expulsés, que leurs avoirs ont été gelés, puis on lui demande de faire ses valises sur le champ, car il sera escorté le jour même vers Lagos, en vue de son rapatriement. Frank, collaborateur de Kaduna Textile Mills, connaît le même sort. A Kano, la police insiste, surtout auprès des agents UTC, pour qu’ils remettent leurs papiers d’ici le soir même et déclarent les avoirs financiers de leur entreprise. L’ambassadeur Real note que ces mesures sont adoptées à un moment où le Nigeria se sent en position de force, où une certaine animosité envers l’Europe de l’Ouest s’est ancrée dans l’opinion suite aux interventions dans la Guerre civile et où le gouvernement, dépassé par les dossiers de politique intérieure, pourrait se rassurer en s’imposant sur des problèmes extérieurs. En plus, si l’asile était octroyé, Real s’attend à des campagnes de presse négatives et à d’éventuelles manifestations d’étudiants ou de syndicats contre les entreprises suisses et l’ambassade.66

La prompte intervention diplomatique ordonnée par le Département politique n’obtient pas d’effet immédiat. Très surpris par le cours des événements, Baba Gana prétend que son ministère n’est pas au courant de ces mesures de rétorsion et assure vouloir s’enquérir de précisions auprès de la police.67 Cette attitude n’est pas forcément sournoise. Au milieu de la nuit précédente, l’agent UTC Sannemann reçoit l’appel de son « ami » Alhaji Yussuf, chef des Services secrets, selon qui le Conseil militaire suprême, à l’issue d’une réunion de deux heures, avait décidé les mesures qu’on connaît. Le 22 octobre, suite à une seconde intervention de Real, la Police centrale demande à ses subordonnés de rendre aux citoyens suisses ← 216 | 217 leurs passeports et de lever les quelconques menaces pesant sur eux. Rufus Omotoye transmet au DPF les regrets de son gouvernement.68 Cependant, la chaine de décision reste difficile à établir. Le cadre UTC Willi rapporte d’un entretien avec le gouverneur de l’Etat de Kano Abdu Bako, que ce dernier, ainsi que son homologue de l’Etat central Nord et l’inspecteur général Kem Salem, tous trois membres du Conseil militaire suprême, auraient anticipé les « mesures drastiques » prévues à l’encontre de la Suisse, si elle décidait d’accueillir Ojukwu. Informé le soir même, Yussuf aurait immédiatement donné l’ordre aux unités de police.69

En conséquence non négligeable, la campagne d’intimidation multiplie les sources de pression sur le Conseil fédéral. Dans son appel téléphonique au DPF du 23 octobre, le président du CICR prétend qu’en cas d’acceptation de la requête, la position de son organisation en Afrique serait « gravement compromise ». Trois jours plus tard, au nom de UTC, Ciba-Geigy, Alusuisse, Nestlé, Swissair et Panalpina, le conseiller national et président de cette dernière compagnie Alfred Schaller recommande à von Moos, par le biais d’un télégramme, de refuser l’asile. N’ayant pas été consultée, Nestlé voudra se distancer de cette intervention, pour des raisons peu claires.70 L’opinion publique ne se manifeste guère et il semble que la diplomatie ivoirienne reste le seul soutien d’Ojukwu : le consul Rinsoz évoque une menace de condamnation à mort et s’efforce de dissiper certains soupçons du DPF, en l’informant que le requérant est issu d’une famille aisée.71 A la veille de la décision du Conseil fédéral, le DPF note que la France, la Grande-Bretagne, l’Irlande et les Etats-Unis ont tous repoussé la demande. Par contre, il rappelle que Lagos n’a pas d’objection à ce qu’Ojukwu reste en Côte d’Ivoire. Un scénario de séjour provisoire en Suisse ne le convainc pas : il serait plus logique que le requérant reste « sous la main » d’Houphouet-Boigny, le temps que celui-ci lui trouve une ← 217 | 218 destination pour le long terme. Mais, ce qui introduit et clot l’argumentation de Gelzer, n’est autre que la considération des intérêts suisses au Nigeria, dûment chiffrés, qualifiés de « significatifs » et dont les récentes mesures policières ont montré la vulnérabilité.72

Le 28 octobre, le Conseil fédéral communique son refus en soulignant que « le général Ojukwu a déjà trouvé refuge dans un autre pays où il ne court pas de danger ».73 De ce dénouement, la presse nigériane n’en fait pas grand cas : le Daily Times, sous le titre « Ojukwu perd à nouveau », résume l’attitude du gouvernement nigérian à « une incitation du gouvernement suisse à ne pas accorder l’asile ». Le New Nigerian publie un article qui n’en diffère que par la syntaxe.74 Ojukwu reste en Côte d’Ivoire durant plusieurs années et retourne au Nigeria en 1982, accueilli triomphalement dans sa région.

2.   Information, propagande et mobilisation populaire

« Le corps sans tête » d’une personne décapitée lors des massacres de 1966 dans le Nord et envoyé par train à Enugu, devient le titre d’une pièce de théâtre fréquemment organisée par le gouvernement biafrais à l’intention de ses troupes. Moyens de communication plus classiques, la presse et la radio offrent une large docilité à chacune des deux autorités militaires. Du côté sécessionniste, la propagande vise à soutenir le moral et justifier les sacrifices, tandis que du côté fédéral, bien moins affecté par les combats et dont la victoire apparaît constamment à portée de main, elle cherche à maintenir la population suffisamment intéressée, afin que cette même victoire ne lui échappe pas par défaut.75

Autre différence : Lagos entend mener sa Guerre civile, en la considérant comme une « affaire nigériane », alors que le Biafra redouble d’efforts ← 218 | 219 pour internationaliser la question et prend une longueur d’avance dans la communication avec l’étranger. Sur ce terrain, le Nigeria fédéral dispose d’un réseau d’ambassades, mais doit compter avec le retournement de quelques diplomates originaires de l’Est, à l’instar de Raph Uwechue à Paris, décoré lors du premier anniversaire de l’indépendance du Biafra. La Région sécessionniste, elle, opte pour un système sophistiqué et émancipé du classique « Ministère de l’information », en créant le Directoire de la propagande qui comprend une quarantaine de comités de chacun quatre à douze membres. A la tête du Directoire, le Comité de la psychologie de guerre détermine, chaque mardi, le thème à privilégier pour la semaine à venir. L’objectif consiste, en premier lieu, à raffermir la volonté populaire de poursuivre la guerre quoi qu’il en coûte, puis à faire connaître cette détermination le plus largement possible sur la scène internationale. Pour celà, trois lignes directrices se dessinent : une insistance sur les soidisantes atrocités nigérianes, l’impossibilité de tout compromis avec l’ennemi implacable et la volonté inflexible du peuple biafrais.76

La thèse la plus utilisée est celle du génocide, pour démontrer que seule une autonomie territoriale peut l’empêcher. D’abord présenté sous un angle religieux évoquant une guerre sainte déclarée par les musulmans du Nord, ce que la confession chrétienne de Gowon et d’une partie de son cabinet ne crédibilise pas, le thème se déclinera aussi sous forme de « génocide par la famine » ou de « génocide économique ».77 Certes, ce raisonnement peut s’appuyer sur les pogroms dans le Nord en 1966, mais à observer le déroulement de la Guerre civile qui se déclenche l’année suivante, il perd de sa substance. Si d’autres massacres seront perpétrés par les deux parties, ce sera de façon sporadique, surtout dans les moments les plus tendus de la Guerre, et rien ne permet d’y voir un plan d’extermination.78

Chargé d’exporter les messages, le Service de presse du Biafra pour l’Outre-mer opère une dernière censure et transmet les bulletins du Directorat à l’agence de relations publiques Markpress, basée à Genève.79 ← 219 | 220

Markpress à Genève et la diffusion de la cause biafraise

William Bernhardt, d’origine étasunienne, établit son entreprise H. Wm. Bernhardt Inc. en Suisse au début des années 1950. Bien que spécialisé en relations publiques, ses domaines d’activités s’étendent de l’hôtellerie au transport aérien, en passant par les produits cosmétiques. Quand à la fin de l’année 1967, la mission biafraise à Paris lui propose un contrat, il s’agit de son premier engagement politique et le Biafra n’évoque pour lui rien de très concret. A cette occasion, la section de son entreprise nommée Marketing Press devient Markpress. Connectée au Directorat par telex via Lisbonne – principale représentation biafraise en Europe, elle distribue les bulletins et photos à 3’000 adresses, dont cinq agences de presse majeures, les chambres de Grande-Bretagne et des Etats-Unis.80

Markpress opère une censure supplémentaire en appliquant quelques retouches de forme aux messages qu’elle diffuse et en refusant de traiter ceux qui lui paraissent le plus invraisemblable.81 Référer les demandeurs de renseignements à des articles de presse plutôt qu’à la source – le gouvernement biafrais, sert à crédibiliser le contenu. Selon Bernhardt, la clé du succès réside dans le contact avec les journalistes, pour qui il organise des séances d’informations et, pour quelques-uns, des séjours au Biafra. L’opinion publique européenne s’éveille pleinement à partir de l’été 1968, lorsque la famine apparaît sur des images chocantes de corps décharnés. C’est cette réalité, bien plus que le mythe du génocide véhiculé par Markpress, qui contribue à internationaliser la cause biafraise.82

Au début de l’ère télévisuelle et au cours de l’année 1968 marquée par divers mouvements contestataires et manifestations d’étudiants, le plublic en aurait pris connaissance, avec ou sans le travail de Bernhardt. L’Eglise catholique, avec 600 missionnaires blancs refusant de quitter le Biafra, donne aux événements une résonnance de plus à ne pas négliger.83 Bernhardt sera pourtant qualifié de « l’homme qui a vendu la Guerre »84, ← 220 | 221 attaqué au Parlement britannique et cible privilégiée de la colère du Gouvernement fédéral. Selon Adekunle Ajala, président de l’Union des étudiants africains de Berlin durant le conflit, la propagande biafraise élaborée en Suisse fonctionne si bien que la plupart des Allemands ne sont pas en mesure d’adopter une vue contraire.85 Du moins, les prises de positions passionnées et les mobilisations populaires à propos de la Guerre civile ne concernent pas les seules métropoles européennes.

SOS Famine à la Télévision suisse romande

Le 2 septembre 1968, la Télévision suisse romande diffuse un reportage sur le Biafra, suivi des images d’une récolte de fonds. Le gain d’importance de la télévision se laisse mesurer au nombre d’abonnés ; en Suisse, il passe de 129’000 en 1960 à un million en 1968. Regroupant les organes des diverses régions linguistiques, la Société suisse de radiodiffusion et télévision [SSR] est un monopole d’Etat et évolue sous un certain contrôle du Conseil fédéral, qui nomme le président ainsi que huit des dix-sept membres du Comité central. Le financement est assuré par la redevance des abonnés.86

Si le magazine Continents sans visa « dévoile des horizons internationaux encore inconnus à un public qui voyage peu et qui n’est pas encore saturé par les images satellites », la Guerre civile du Nigeria est plutôt abordée par Carrefour87, une émission d’actualité régionale dont les gouvernements des cantons francophones financent l’équipement technique.88 Dans la première rubrique du 14 mai 1968 est interviewé Pierre Gaillard, ← 221 | 222 chargé des affaires africaines au CICR, qui expose les raisons du récent appel aux sociétés nationales de la Croix-Rouge. On y apprend que des centaines de milliers de réfugiés vivent dans une situation alimentaire et sanitaire précaire, de part et d’autre du front. A la mi-juillet, Carrefour offre deux nouvelles tribunes au CICR. Le mercredi 10, une courte séquence illustre les propos de Gaillard, en montrant des camps de réfugiés et l’acheminement de secours par la Croix-Rouge ; la foule affluant pour la distribution de nourriture confirme une certaine précarité, mais les enfants joufflus et souriants relativisent la détresse. Dans une interview à Genève, diffusée deux jours plus tard, le délégué Michel qualifie la situation au Biafra de « très sérieuse en raison de la famine épouvantable et de très nombreux massacres », entrainant la mort de deux-cents personnes par jour. Suivent les images d’un bâtiment en ruines à Umuahia, après un bombardement, et le commentateur interroge : « Que peut-on faire pour que cette guerre […] ne devienne pas un hallucinant génocide indigne du vingtième siècle ? ». Les deux dernières minutes du reportage présentent le fonctionnement d’un centre administratif de la Croix-Rouge avant que la caméra n’entre dans une chambre d’hôpital accueillant de nombreux blessés. Cependant, un écart demeure entre ces images et l’alarmisme des déclarations.

« Des interviews toujours en situation, montrant bien le côté dramatique des choses : personne derrière un bureau, mais le médecin dans son hôpital, […] » : c’est ce que la SSR attend de sa délégation formée à la miaoût, composée de reporters alémaniques et francophones, de radio et de télévision. Cette action conjointe avec le CICR, la Croix-Rouge suisse, Caritas, Eper et Terre des Hommes89 veut montrer les carences des équipes de secours face à l’ampleur des besoins. Diffusées dans l’émission Carrefour du 19 août, les premières séquences exposent des corps squelettiques et des situations d’agonies en gros plans. Devant sa station missionnaire qui accueille deux-cents enfants, « Père Louis » en tient un dans ses bras, gémissant, qui ne devrait pas survivre jusqu’au lendemain. ← 222 | 223

Le produit final du 2 septembre intègre largement ce type de gros plans et repousse encore un peu le seuil de morbidité, en montrant, par exemple, une personne « qui n’a pas fini de mourir », en mouvement sous un linceul, allongée au bord de sa tombe. La situation est résumée par le fait qu’à peine la moitié des vivres nécessaires parviennent au Biafra, acheminés par les seuls « avions pirates qui enfreignent le blocus ». Une telle détresse amène des civils de mener des battues afin « d’empêcher l’ennemi de s’infiltrer à l’intérieur du pays ». Mis à part des acteurs humanitaires, dont August Lindt, la parole est donnée à deux des quatre Blancs qui encadrent le quatrième commando du Biafra, mais « refusent d’être appelés affreux ou mercenaires ». Dans sa majestueuse rhétorique, Ojukwu achève de consolider l’image d’une nation pré-existante, repoussant une tentative d’invasion. Il explique au journaliste Jean Martel que « lorsqu’un homme est sur le point d’être égorgé par un lion, il doit trouver un moyen de s’en sortir », parabole de sa prétention que l’enjeu du conflit réside bien moins dans une volonté d’indépendance que dans la survie d’un peuple que le Nigeria voudrait exterminer. Ojukwu affirme que si le Biafra était reconquis par les troupes fédérales, les combats ne cesseraient en aucun cas, mais entreraient dans une nouvelle phase.

Suite à vingt-sept minutes de reportage, apparaissent des séquences tournées dans chacun des cantons francophones, où vient d’être menée la collecte SOS Famine Biafra-Nigeria de la Chaîne du Bonheur, organisation caritative fondée en 1946 par deux animateurs radio. Au lendemain des premières séquences diffusées le 19 août, le Journal de Genève estime qu’une telle émission,

[…] diffusée à 20h30, a dû gâcher bien des digestions. Mais que nos réactions apitoyées ne s’en tiennent pas à ces légers troubles organiques. La Chaîne du bonheur vient d’être lancée par la SSR à l’aide du Biafra qu’il va falloir maintenant saisir ».

Dans la Gazette de Lausanne du 2 septembre se trouvent des lignes plus émotionnelles :

Après les enfants du Vietnam, bombardés, mutilés, arrosés au napalm par les « civilisateurs » occidentaux, les enfants squelettes du Biafra. Comment vivre avec ces images, comment échapper à cette hantise, comment se délivrer du cauchemar qui pèse sur nos nuits et nos jours, sur notre confort et notre opulence, nous privant de la simple joie d’exister ? […] Toute la journée, des cars sillonneront le pays romand ← 223 | 224 pour recueillir votre argent. Soyez prodigues, soyez fous, videz vos portefeuilles et vos porte-monnaie. Pour que cesse l’enfer des enfants victimes de la folie des hommes.

On voit, dans l’émission Carrefour du même jour, des collaborateurs de la SSR rassemblant les dons de passants de tous âges dans les rues des villes romandes, ainsi qu’à la frontière franco-suisse. Dans le canton de Fribourg, les reporters ne choisissent pas la capitale, mais la petite ville de Romont. L’animateur y est peu entouré, si ce n’est par quelques enfants, remettant le fruit de la vente des pendentifs qu’ils ont confectionnés. Avant l’arrivée de la caméra, une délégation apporte la contribution du village de Promasens, dont le prêtre et la Société de jeunesse sont parvenus à rassembler 1’100 Sfr. La presse, les jours suivants, mentionne d’autres cotisations atypiques, comme celle d’une école de recrues à Fribourg versant l’équivalent d’un jour de solde, soit 1’950 Sfr, ou celle d’écoliers du village de Courchapoix, affectant la caisse de classe à la collecte et renonçant à leur course d’école. Le 7 septembre, la Chaîne du bonheur a récolté plus de 2 mios Sfr.90

L’émission régionale Carrefour offre le moyen d’introduire une actualité internationale dans le quotidien populaire, à un niveau local. L’effet mobilisateur des images est évident, car les Suisses découvrent visuellement toute cette souffrance à partir d’août 1968 ; si certains captent la Télévision française, elle n’adopte pas ce style de reportage avant la SSR, mais en même temps.91 Présentés explicitement comme instruments d’une récolte de fonds, les Carrefour des 19 août et 2 septembre ne prétendent pas à un rôle informateur. Cependant, la vision des enjeux de la Guerre transmise par les interviews unilatérales d’Ojukwu et de militaires biafrais forgent une opinion dont l’influence ne peut guère faciliter des médiations. ← 224 | 225

Opération Double votre argent des magasins Migros

Parmi les émules de SOS Famine, il y a la collecte Migros qui, lancée par une conférence de presse au début décembre 1968, se termine un mois au-delà des fêtes de fin d’année. Les dons sont recueillis à l’intérieur des magasins et par virements bancaires. Fondée en 1925 pour la vente de produits alimentaires, Migros devient en 1946 une fédération de coopératives régionales et en tant que principale enseigne de grande distribution en Suisse, pénètre la société à plusieurs niveaux, notamment par le mécénat culturel et un journal hebdomadaire dans les trois langues nationales.92 L’Entreprise s’engage à doubler la somme rassemblée ; le 29 janvier 1969, deux représentants font le voyage de Sao-Tomé pour remettre un chèque de 500’000 Sfr à Joint Church Aid tandis que les 1.5 mio Sfr restants sont également répartis entre Caritas Suisse et Eper, aussi pour le financement du pont aérien qui permet d’approvisionner les victimes de la Guerre civile.93

Le choix de soutenir les seules organisations ecclésiastiques et d’exclure le CICR est justifié à la conférence de presse par le président de Caritas Peter Kuhn lui-même, ce qui jette un flou sur l’origine de l’initiative, émanant de Migros ou conçue en partenariat avec les bénéficiaires, suite à une requête de leur part. Soulignant la performance de neuf à douze vols par nuit pour Caritas contre trois à quatre pour le CICR, Kuhn ne se limite pas à railler l’action de ce dernier, et interpelle la Confédération qu’il accuse de garder un « attentisme égoïste » en négligeant de soutenir les Eglises. Sur ce point, nulle allusion dans son discours aux motifs que Thalmann et Langenbacher du DPF lui ont déjà exposés.94 Il n’est toutefois pas vraisemblable qu’une atmosphère de concurrence humanitaire autant malsaine règne sur le terrain ; cette question est abordée dans le prochain chapitre.95 La personnalité ← 225 | 226 de Kuhn explique probablement son attitude, et à entendre la déclaration télévisée d’August Lindt, le citoyen suisse peut aussi croire à une situation angélique d’osmose entre toutes les organisations d’entraide.96

La campagne Migros se déroule, en partie, à travers sa publication hebdomadaire, dont la version alémanique Wir Brückenbauer atteint un tirage de 587’000 exemplaires. On y trouve quelques images d’enfants biafrais, qui ne provoquent pas le malaise ressenti face à celles de SOS Famine, car elles n’exposent pas la déchéance physique des victimes. Un rédacteur estime que le prolongement de la Guerre peut lasser l’opinion publique, qui deviendrait insensible aux « images et reportages chocants, […] saturée de ces horribles nouvelles ».97 En revanche, dans la presse romande, un encart publicitaire cherche à activer un esprit de responsabilité nationale en s’appuyant sur l’Affaire Bührle :

Les souffrances que supporte le Biafra ont été en partie causées par des armes provenant de Suisse. C’est avec indignation que notre peuple a appris qu’une fabrique suisse avait livré des canons au Nigéria belligérant. L’action d’aide au Biafra que Migros organise actuellement doit donc connaître un résultat efficace. Nous ne pouvons, hélas ! pas effacer la sordide et impardonnable « affaire » faite par une entreprise suisse ! Mais nous voulons montrer par des actes que l’immense majorité de l’opinion suisse désire soulager la souffrance et non pas l’aggraver.98

Cette prise de position spontanée contraste avec les articles parus dans l’hebdomadaire Migros. Si, pour aborder la situation, un récit est emprunté au dernier livre de Jean Buhler99, soutenant la thèse du génocide, un article ultérieur tient à afficher une neutralité en précisant que les leaders biafrais ne souffrent pas plus de la faim que leurs homologues du Gouvernement fédéral. La collecte entend venir en aide aux victimes innocentes et impuissantes ; désormais, la ligne rédactionnelle se concentre sur les enjeux du pont aérien.100 Adopter un ton plus mesuré ne nuit pas ← 226 | 227 aux objectifs : le million finalement amassé confirme des prévisions de la mi-décembre.101

Mobilisation des Eglises

Mis à part l’engagement de leurs organisations humanitaires, les Eglises se mobilisent en groupes de pressions. A l’initiative des trois grandes Eglises suisses – Evangélique, Catholique romaine et Catholique-chrétienne – une délégation de quatre personnalités religieuses102, emmenée par l’ancien conseiller fédéral F.T. Wahlen, se constitue en mai 1968. Par une visite à Londres, la Délégation espère susciter l’engagement des leaders des Eglises britanniques et du gouvernement pour un règlement « juste et humain » du conflit. Elle reconnaît l’apport du talent diplomatique de Wahlen, qui détendrait l’atmosphère en dissipant d’éventuels soupçons d’ingérence et permettrait de mener des discussions « fructueuses ».103

Les « propositions constructives » issues de la visite consistent en l’instauration d’un corridor pour l’acheminement des secours et l’interposition de troupes du Commonwealth, afin de favoriser des négociations de paix sous l’égide britannique. Difficile de savoir quel sérieux est accordé à l’option d’intervention militaire, idée vraisemblablement inédite dans ce conflit et qui s’inscrit surtout en profond décalage avec les intérêts britanniques au Nigeria. Il faut souligner que la Délégation arrive à Londres en voulant soumettre les négociations de paix à la garantie d’existence du Biafra. Ses interlocuteurs lui exposent une intention de concilier ← 227 | 228 l’aide aux victimes avec le désir de conserver la meilleure influence auprès de Lagos. Ainsi, l’entrevue la plus fructueuse est celle de Wahlen avec Lord Goodman, ami de Louis Mbanefo, un ancien Chief Justice de la région Est. Le premier insiste sur le caractère purement humanitaire de sa visite et Goodman déclare que même si les Biafrais ont commis des erreurs, leur cause mérite d’être comprise. Concrètement, il dit vouloir parler de cette visite suisse au premier ministre H. Wilson et à la Chambre des Lords.104

La Délégation tire malgré tout un bilan positif et décide de relayer ces propositions auprès de l’assemblée du Conseil oecuménique des Eglises, où elles seraient soumises aux représentants du Biafra et du Nigeria, qui exerceraient à leur tour une pression sur leurs gouvernements. Tenu à Uppsala du 4 au 20 juillet, l’événement rassemble des personnalités des deux parties et la Guerre civile, à l’instar du conflit vietnamien, figure à l’ordre du jour. Il en résulte un appel plus large, mais moins direct et moins courageux : on demande à toutes les délégations d’inciter leurs gouvernements à demander à l’Organisation pour l’unité africaine de négocier l’acheminement des secours avant le cessez-le-feu. La Fédération des Eglises protestantes de Suisse y renonce, considérant le « grand engagement » diplomatique du Conseil fédéral, dont elle le remercie.105 Du côté catholique, la Conférence des évêques suisses se joint à un appel à reconnaître le devoir de prévention du génocide et de secours aux victimes. Le message, porté par plusieurs organisations catholiques et civiles, est aussi soutenu par vingt personnalités, dont F.T. Wahlen, et plusieurs d’entre elles sont protestantes. Ce comité s’adresse aux Nations Unies, aux gouvernements africains et à ceux des « Grandes puissances », par le biais de l’avocate Odile Roulet, consultante du Bureau international catholique de l’enfance auprès des Nations Unies à Genève, qui demande au Département politique de transmettre l’appel au gouvernement fédéral nigérian.106 Sans doute, le DPF a conscience qu’un message au contenu si vague et général, qui de surcroît évoque un risque de génocide, n’apporterait rien à ses démarches, pas plus qu’à celles du CICR. ← 228 | 229

Appels de la rue et échos parlementaires

A Zurich, quatorze jeunes étudiants ou travailleurs se réunissent chaque fin d’après-midi, à partir de juillet 1968, pour mener une « grève de la faim partielle », qui cherche simplement à « dénoncer l’indifférence face à la misère, dont le Biafra donne un parfait exemple ». Dirigé par « un Suisse et un Biafrais », ce modeste rassemblement parvient tout de même à se voir consacrer trois minutes à la Télévision.107 En effet, au lendemain des 29 et 30 juin, quand les affrontements entre la police et les occupants du magasin Globus laissent 60 blessés, l’opinion publique reste probablement attentive à tout signe de mobilisation estudiantine. Ueli Pfenninger, le gréviste interrogé, insiste sur la pluralité des orientations politiques de ses collègues, qui ne devraient pas passer pour un groupuscule gauchiste ou dangereux.

A Lucerne, une manifestation sollicite directement le gouvernement suisse en exigeant qu’il fasse cesser toute exportation d’armes à destination du Nigeria. Le Département militaire se contente de rappeler les principes censés régir les exportations de matériel de guerre, que le Conseil fédéral s’efforcerait d’interdire lorsqu’elles concernent « des régions où un conflit se déroule ou menace d’éclater ».108 Adressée au Conseil fédéral à la fin septembre, une pétition lancée par trois étudiants du Gymnase de Münchenstein rassemble 8’079 signatures, qui proviennent de 35 établissements suisses, surtout des gymnases et écoles de commerce. Le Comité d’initiative estime qu’un « simple laisser-faire au Biafra aurait de grandes conséquences dans le monde et aussi sur notre peuple ». La voie d’action proposée rejoint plus ou moins celle de la Délégation des Eglises : en prenant soin de ne pas condamner la politique d’un pays en particulier – on comprend, ici, la Grande-Bretagne, la Suisse devrait se prononcer contre toute livraison d’armes et interpeler tout gouvernement capable « d’exercer une influence sur le Nigeria ».109 ← 229 | 230

Autre pétition, celle du Mouvement pour la reconnaissance du Biafra, à Zurich, réunit 5’726 signatures jusqu’au 1er août. Comprenant aussi un appel à soutenir l’action du CICR, cette initiative suscite évidemment une réponse en demi-teinte : le Conseil fédéral énumère les engagements humanitaires qu’il a déjà pris et souligne combien ils seraient compromis par une reconnaissance de la Région sécessionniste.110 Cette dernière demande ne traduit pas forcément un alignement sur la politique d’Ojukwu, mais semble plutôt venir d’une sensibilité à la souffrance des victimes et d’une connaissance trop approximative des enjeux de la Guerre civile.

Ces appels au gouvernement ne sont pas automatiquement relayés par le Parlement. Au début juin 1968, avant l’éveil de l’opinion publique et le plus gros des engagements populaires, le Conseil fédéral répond à la « petite question urgente » du conseiller national Paul Eisenring que l’extension du soutien au CICR qu’il souhaite dépend des moyens alloués par le Parlement et que sa suggestion d’une prise de contact avec les autorités biafraises ne favoriserait une médiation que si Lagos était consulté au même titre.111 Lors de la session suivante, en septembre, la quasi-absence du thème de la Guerre civile laisse supposer que l’Assemblée se satisfait de la politique du Conseil fédéral, mis à part que sur le plan international, la récente invasion soviétique en Tchécoslovaquie donne aussi à débattre. Enfin, l’éclatement de l’Affaire Bührle est ce qui occupe le devant de la scène en décembre, donnant lieu à deux interpellations, deux petites questions urgentes et un postulat.112 A cette occasion, du moins, le député Jean Riesen porte un message populaire : « il y a un abîme entre le fait d’avoir fourni des armes meurtrières et des instructeurs hautement qualifiés au Nigeria et le fait de demander à la population suisse de secourir le Biafra ».113 ← 230 | 231

L’opinion suisse vue de Lagos et de Londres

Concentrée dans le canal diplomatique, la communication à l’étranger du gouvernement fédéral nigérian s’exerce en partie à travers l’ambassade à Berne. Sule Kolo, fin août 1968, avant son embarquement à Lagos pour le vol qui le ramène en Suisse, déclare aux journalistes : « le gouvernement suisse réalise que la crise est une affaire interne au Nigeria et maintient sa politique de non-ingérence ». Rapportés par le Daily Sketch, ces propos pour le moins simplificateurs tendent même à se contredire, du moment que Kolo aurait « réitéré le soutien et la loyauté continus du gouvernement suisse au gouvernement militaire fédéral dans la crise du pays ».114 Difficile, ici, de distinguer une probable exagération de l’ambassadeur d’une déformation de ses propos par une presse disposée à user de divers procédés pour marquer son alignement sur le gouvernement.

En quelques circonstances, il arrive aux journalistes nigérians de traiter l’actualité suisse en lui apportant les retouches nécessaires pour l’instrumentaliser. Selon le New Nigerian, deux cadres de Bührle sont arrêtés en novembre pour avoir exporté illégalement des armes aux « rebelles », alors que le réel client était bel et bien le Gouvernement fédéral.115 Le plus farfelu est un article du Morning Post qui, pour dénoncer l’appui informel de la France au Biafra, vient à comparer celui-ci au canton du Jura, qui causerait en Suisse « une sérieuse menace de guerre civile » : « La France livre aux rebelles suisses de grandes quantités d’armes. En même temps, on rapporte que le gouvernement suisse procède à d’importants préparatifs militaires pour écraser la rébellion du Jura ».116 Cet article est éventuellement inspiré par le colonel Benjamin Adekunle, prétendant que « la Suisse a cessé d’être neutre depuis qu’elle est engagée dans le conflit du Jura ».117

Depuis 1968 au moins, la priorité de l’ambassade à Berne consiste à lutter contre la propagande du camp adverse qui, selon le premier secrétaire Rufus Omotoye, a en Suisse plusieurs organisations travaillant pour ← 231 | 232 lui, notamment Markpress et Caritas. Les moyens de l’ambassade, forte de cinq diplomates, sont partagés entre Berne et la représentation aux Nations Unies à Genève. Elle entretient peu de contacts avec les journalistes, mais s’efforce d’assurer la communication avec le Département politique, auprès duquel, par exemple, elle insiste pour qu’il bannisse le terme « Biafra » des déclarations officielles. Quarante ans plus tard, Omotoye continuera de désigner les habitants de la Région sécessionniste par : « ceux de l’autre côté ».118

Un appui vient du ministre de l’Information Anthony Enahoro, de passage à Berne en septembre 1968, après avoir fait escale à Helsinki et Stockholm. En vain, la visite en Finlande cherche à dissuader le gouvernement de participer à l’action du CICR qui, avec August Lindt aux commandes, aurait outrepassé le champ humanitaire. Face au président suisse Willy Spühler, Enahoro ne se risque pas à des propos autant abrasifs et précise que le Nigeria apprécie la position « réaliste et non-émotionnelle » du Conseil fédéral à propos de l’aide humanitaire. Bien que seules quelques organisations internationales privées sont ici mises en cause, telle Caritas qui, dans des brochures, aurait fait état de chiens enragés lâchés sur les Igbos par les troupes fédérales, Spühler défend préventivement le CICR en soulignant son indépendance de la Suisse. Enahoro explique que le gouvernement nigérian se bat contre des rebelles armés et ne se montre pas insensible au sort de la population igbo. Pour s’en assurer, la Suisse est invitée à envoyer un « observateur neutre », comme la Grande-Bretagne l’a déjà fait avec le major Alexander.119 Le séjour du Ministre se prolonge par une conférence de presse, dont Harry Hohler de l’ambassade de Grande-Bretagne à Berne attribue l’audience éparse au fait que l’opinion suisse soit déjà fermement acquise à la cause biafraise.120

Avec ces quelques audiences et notes transmises au niveau officiel, l’ambassade du Nigeria ne joue pas sur le même terrain que la propagande biafraise, travaillant l’opinion publique. Bien que cohérent avec la volonté de considérer le conflit comme une affaire nigériane, le procédé de Lagos ← 232 | 233 se retrouve en décalage avec l’évidence que les Sécessionnistes sont malgré tout parvenus à internationaliser leur cause. Selon l’ambassadeur de Grande-Bretagne à Berne P. Arengo-Jones, cette réussite biafraise a été facilitée par la « considérable présence d’Igbos en Europe, dans les universités, le commerce, diverses organisations ecclésiastiques et programmes de formation en tout genre ; ceci, après quelques années, a construit l’impression que, s’il y a, selon nos standards, une élite en Afrique noire, ils la représentent ».121 Partagée par l’ambassade à Bonn122, cette analyse se vérifie éventuellement dans le canton d’Argovie123, mais au-delà, il est peu probable que la population suisse entretienne une image des Igbos très différente de celle des autres Africains. Quoiqu’il en soit, la diplomatie britannique est consciente que les communiqués de Markpress bénéficient d’un terreau fertile et ne sont pas les seuls à promouvoir la vision adverse.

Le Foreign & Commonwealth Office [FCO], dès l’automne 1968, décide de réfléchir à sa ligne de communication sur le Nigeria, ce qui l’amène à analyser les canaux de propagande biafrais. L’ambassade à Berne et les consulats à Zurich et à Bâle reçoivent alors chacun plus de quarante lettres par jour, la plupart écrites « dans les termes les plus forts », proférant des accusations de meurtre et de génocide ; cette animosité culmine en septembre, avec l’annulation de la British Shopping Week à Bâle.124 Principal objet de critique, les livraisons d’armes au Gouvernement fédéral se poursuivent à un moment où le territoire biafrais ne correspond plus qu’à un dixième de l’ex-région Est ; Whitehall exclut de les interrompre lorsque la victoire de Lagos semble si proche. Or, ce motif peine à être compris par l’opinion suisse que l’ambassade estime « exposée à une habile propagande » et devenue « fanatiquement pro-biafraise ».125

En janvier 1969, si Arengo-Jones perçoit « des signes encourageants que le message [britannique] commence à passer », il reconnaît aussi avoir reçu « soudainement un bonus inattendu » de l’Affaire Bührle, suite à laquelle ← 233 | 234 les Suisses peinent à s’indigner face à l’étranger pour ce qui est également pratiqué par leurs compatriotes. Le flot de lettres se tarit, les médias rendent une image plus objective, mais l’ambassadeur voit « un grand soutien pour le Biafra qui subsiste juste en-dessous de la surface, et qu’un rien pourrait faire à nouveau émerger ».126 La situation générale, en Europe de l’Ouest, suit la même tendance ; en Allemagne fédérale, l’opinion s’apaise aussi, mais moins qu’en Suisse : l’ambassade l’explique en partie par un complexe de culpabilité hérité de la Shoah, d’où une sensibilité particulière pour la thèse du génocide. Les sentiments pro-biafrais largement répandus en France reflèteraient plus l’attitude du général De Gaulle, ayant « toujours raison », que des efforts de propagande. Bien que jugés réceptifs face à l’image d’une minorité chrétienne assiégée, les Italiens, dans leur majorité, refuseraient de prendre partie, alors que les médias norvégiens résisteraient à la propagande.127 Mais dans la majorité des cas, les diplomates britanniques tendent à expliquer les opinions adverses par l’impact de Markpress et parmi eux, aucun ne se préoccupe autant de la question et ne l’analyse si profondément que l’ambassade à Berne.

Une stratégie de contre-propagande, en Suisse, ne peut se concevoir sans coordination avec les diplomates nigérians. Ceux-ci ne sont pas nombreux, parlent peu l’allemand ou le français, et leurs démarches ne sont pas jugées suffisantes par les Britanniques. Hohler entend néanmoins éviter de sembler « mener la bataille du Nigeria à leur place » ; ainsi, il lui arrive de les inviter à agir quand il les estime mieux placés pour se prononcer sur certains points.128 En octobre 1968, Arengo-Jones entretient un contact avec le journaliste Jacob Fischer, qui « devrait se montrer redevable pour tout service rendu » et cherche « par coïncidence » à acquérir une maison et s’établir en Grande-Bretagne. Fischer est disposé à suivre un briefing du Foreign Office pour écrire dans un grand quotidien et un hebdomadaire suisses. Der Beobachter, à travers un article d’une page, condamne fermement les lettres anonymes adressées à l’ambassade, en s’appuyant notam ← 234 | 235 ment sur l’Affaire Bührle. Reconnu pour son indépendance, ce journal n’appelle pas à soupçonner que l’initiative a été prise par les diplomates britanniques, qui ont pourtant approché la Rédaction.129

Selon B. R. Curson du Foreign Office, la « propagande [biafraise] ne peut pas être anticipée ou contrée à l’avance, mais seulement compensée par de l’éducation et des explications patientes […] ».130 En réponse aux lettres offensives, l’ambassade à Berne envoie un argumentaire standard réfutant point par point les habituels reproches et un document semblable sert de base pour un discours prononcé à plusieurs reprises. Outre les ventes d’armes, l’idée qu’un fédéralisme inopérant ait été imposé au Nigeria, ou que la Grande-Bretagne privilégie ses intérêts économiques et néglige ses rôles médiateur et humanitaire, font partie des thèmes récurrents.131 Arengo-Jones, en mars 1969, se félicite d’avoir persuadé l’Agence télégraphique suisse d’opposer une grande méfiance aux produits de Markpress, de l’Agence France-Presse ou de United Press International ; il prévoit aussi de poursuivre ses efforts d’information auprès des milieux scolaires et commerçants. La majorité des Suisses serait alors devenue suspicieuse face à la propagande et « prête à considérer que le problème est plus complexe que ce qu’elle a été portée à croire ». Pour consolider cette évolution, l’ambassadeur suggère de combler l’ignorance qu’il reconnaît ← 235 | 236 à la population avec des éléments historiques sur le Nigeria.132 Une brochure en trois versions – française, allemande et anglaise – sur « la situation au Nigeria » est ainsi publiée en mai ; reçue « extatiquement » au Nigeria, elle est considérée comme très utile par la plupart des représentations britanniques en Europe, bien que l’ambassade à Berne aurait souhaité un travail plus détaillé.133

A défaut de concevoir clairement les enjeux de la Guerre civile, l’opinion publique suisse exerce une certaine pression sur son gouvernement, amené à réagir aux exportations d’armes et à soutenir l’intervention humanitaire. ← 236 | 237 →


1      Raymond Probst : « Bons offices ». In : Dictionnaire historique suisse, vol. II, Hauterive 2002. <dhs.ch>.

2      Ces repères sont tirés de la chronologie plus exhaustive de John J. Stremlau : The International Politics of the Nigerian Civil War 1967-1970. Princeton University Press, Princeton 1977, pp. xv-xix. Ils sont ici quelque peu éclairés par le récit de John de St. Jorre : The Nigerian Civil War. Hodder and Stoughton, London 1972 [The Brother’s War : Biafra and Nigeria, 2009, (2nd ed.)].

3      Basée à Zurich, Pro Biafra est spécialisée dans l’envoi au Biafra de « petits détails très importants », comme des pièces de rechange pour voitures ou de l’équipement agricole. Une contribution de 868’819 Sfr servirait à financer « une grande partie » de la devise biafraise. Rapport de l’assemblée finale de l’Aktion Pro Biafra, Zurich, 22.1.1971. AFS, E2001(E)1987/78/695.

4      Lettre de Zwahlen à Willy Spühler, chef du DPF, 18.1.1966. AFS, E2300-01/1973/156/4.

5      Voir chapitre III.1.

6      Voir : Idem. St. Jorre, op. cit., pp. 29-47.

7      Lettre de Zwahlen au DPF, 18.1.1966. AFS, E2001(E)1978/84/887.

8      Circulaire du Comité d’action, fin octobre 1966. AFS, E2200.168(-)1986/12/2.

9      Lettre de Real au DPF, 17.3.1967. AFS, E2200.168(-)1991/79/1. Britanniques et Américains sont aussi partis, alors que la République fédérale d’Allemagne a préparé un bateau à Port Harcourt pour procéder à l’évacuation. Note du DPF, 12.6.1967. AFS, E2001(E)1978/84/887. Lettre de Real au DPF, 11.8.1967. AFS, E2200.168(-)1991/79/1.

10    Rapports annuels du révérend A. Fankhauser, 1966, et du pasteur Wilhelm Scheytt, 1967, 1968. ABM PS2-G06-03 11596 Nordnigeria Jahresberichte 1960-1969. Voir, aussi : chapitre II.3.

11    Lettres de Real au DPF, 25.8, 4.12.1967. AFS, E2200.168(-)1986/12/1.

12    Lettre de Real à la Coopération technique, 16.10.1970. AFS, E2005(A)1983/18/299.

13    Circulaire du Club suisse, [février] 1969. AFS, E2200.168(-)1991/79/1.

14    Toutefois, le Club suisse du Nigeria restera largement plus discret que celui du Ghana, qui ouvre l’école suisse d’Accra en 1966. Dans ce dernier pays, la colonie suisse est plus ancienne, nombreuse et concentrée. René Lenzin : Afrika macht oder bricht einen Mann. Soziales Verhalten und politische Einschätzung einer Kolonialgesellschaft am Beispiel der Schweizer in Ghana (1945-1966). Basler Afrika Bibliographien, Basel 1999, p. 87.

15    Lettre de Real à la Division du commerce, 13.6.1969. AFS, E7110(-)1980/63/108.

16    Akindele, Ate Bassey, op. cit., p. 111. Lettre de Real à la Division du commerce, 31.10.1966. AFS, E2001(E)1978/84/887.

17    Nestlé, rapport annuel, 1968. AHN. Voir chapitre V.1.

18    Valeur des exportations suisses au Nigeria en mio Sfr courants : 1966 : 27.2 ; 1967 : 29.6 ; 1968 : 26.2 ; 1969 : 34 ; 1970 : 60.5. Stat. DGD. Note du DPF, 12.6.1967. AFS, E2001(E)1978/84/887.

19    Voir : chapitre V.1.

20    Lettre de Fritz Real au DPF, 19.11.1966. AFS, E2001(E)1980/83/539. John de St. Jorre précise qu’Inuwa Wada est soupçonné d’avoir offert de larges sommes à des soldats, mais qu’à l’instar des autres acteurs civils, il n’aurait joué qu’un rôle de second plan dans le coup d’Etat de juillet. St. Jorre, op. cit., p. 78.

21    Lettre de Real à Pierre Micheli, 20.10.1966. AFS, E2001(E)1980/83/541.

22    Lettre de Real à la Division du commerce, 19.5.1967. AFS, E2001(E)1978/84/888. Voir : chapitre V.3.

23    Note du DPF, 19.9.1967. Lettre de Maurice Marcel Jeanrenaud au DPF, 29.9.1967. Lettre de BBC au DPF, 19.10.1967. AFS, E2001(E)1978/84/888.

24    Lettres de Real à la Division du commerce, 31.10.1966, 3.2.1967. AFS, E2001(E)1978/84/888.

25    Les 10 et 11 février, la Banque mondiale tient une « séance de consultation sur le Nigeria ». Lettre de la Délégation suisse auprès de l’OCDE à la Division du commerce, 18.2.1966. AFS, E2200.168(-)1986/12/8.

26    Lettre du Chargé d’affaires de Suisse à Lagos à la Divion du commerce, 25.2.1966. Lettre du vice-directeur de la Division du commerce à la Délégation suisse auprès de l’OCDE, 16.3.1966. AFS, E2200.168(-) 1986/12/8.

27    Note de Real, 31.10.1966. Lettre de Real au DPF, 6.11.1968. Lettre du vice-directeur de la Division du commerce à l’ambassade de Suisse à Lagos, 12.11.1968. Communiqué de presse du Ministère nigérian de l’information, 15.11.1968. Lettre de Real à la Division du commerce, 5.12.1968. AFS, E2200.168(-) 1986/12/8.

28    Lettre de Hans Bühler, vice-président de la Division du commerce, à l’ambassade de Suisse à Lagos, 10.10.1969. AFS, E7110(-)1980/63/108.

29    Echange de lettre et télégramme entre Zwahlen et le DPF, 21.1, 26.1.1966. AFS, E2001(E)1978/84/886.

30    Urs Obrist : Die heimliche Anerkennung Südvietnams durch die Schweiz. Huber, Frauenfeld 2001, pp. 264-269, 290.

31    Note de Michael Gelzer au directeur du DPF, 29.6.1967. AFS, E2001(E)1980/83/538.

32    Procès-verbal de la Commission pour les affaires extérieures du Conseil national, 16.5.1968. Procès-verbal de la Commission pour les affaires extérieures du Conseil des Etats, 30.8.1968. AFS, E2001(E)1980/83/538.

33    John J. Stremlau : The International Politics of the Nigerian Civil War 1967-1970. Princeton University Press, Princeton 1977, p. 79.

34    Id., p. 141.

35    Barbara Jung : « L’image télévisuelle comme arme de guerre. Exemple de la guerre du Biafra, 1967-1970 ». In : Bulletin de l’Institut Pierre Renouvin, n° 26, Paris, automne 2007, pp. 50-51.

36    Circulaire de la Division des affaires politiques aux autres sections du DPF, 8.9.1969. AFS, E2001(E)1987/78/695.

37    Télégramme du DPF aux ambassades de Suisse à Belgrade, Stockholm, Vienne, Addis Abeba, Londres, Lagos et Washington, 5.11.1969. AFS, E2001(E)1980/83/543.

38    Lettre de Fritz Real au DPF, 5.12.1969. Lettre de Claude Caillat, ambassadeur de Suisse à La Haye, au DPF, 10.12.1969. AFS, E2001(E)1980/83/543.

39    Stremlau, op. cit., pp. 363-364.

40    Lettre de Real au DPF, 16.12.1969. AFS, E2001(E)1980/83/543.

41    Télégramme de Fernand Bernoulli, ambassadeur de Suisse à Addis Abeba, au DPF, 27.11.1969. Note de Langenbacher, DPF, 29.11.1969. AFS, E2807/1974/12.

42    Circulaire d’Ernst Thalmann, DPF, aux Représentations suisses, 20.2.1970. AFS, E2001(E)1980/83/543.

43    Parmi la trentaine de titres mentionnés par Thalmann dans sa revue de presse : International Herald Tribune, New York Times, Lumea (Bucarest), East African Standard (Nairobi), The Evening Post (Wellington). Ibid.

44    Daily Express, 28.11.1969. Cité et traduit par Thalmann, idem.

45    Combat, 28.11.1969, cité par : Ibid. Le fait que le Journal ait été créé en 1944 au sein d’un mouvement de Résistance explique éventuellement cette opinion mitigée sur la neutralité.

46    New Nigerian, 28.11.1969, ibid.

47    Journal de Genève, 4.12.1969.

48    Tages Anzeiger, 28.11.1969, ibid.

49    Weltwoche, 5.12.1969, ibid.

50    Note de Pierre Micheli au DPF, 12.1.1970. AFS, E2001(E)1980/83/543.

51    Communiqué de presse du DPF, 12.1.1970. AFS, E2001(E)1980/83/543.

52    John de St. Jorre, op. cit., pp. 405-407.

53    Cité dans la lettre de Real au DPF, 8.4.1970. AFS, E2001(E)1980/83/540.

54    Ibid.

55    Lettre du DPF à l’ambassade de Suisse à Kinshasa, 10.4.1970. AFS, E2001(E)1980/83/540. Information reprise le même jour par la presse suisse. En tout cas : Journal de Genève, Gazette de Lausanne.

56    Lettre de Real au DPF, 16.4.1970. AFS, E2001(E)1980/83/540.

57    New Nigerian, 9.10.1970.

58    Lettre de Pictet & Vernet, avocats au barreau de Genève, à l’attention de Maeder, Police fédérale des étrangers, 12.10.1970. AFS, E2001(E)1980/83/540.

59    Lettre de Jean-Louis Rinsoz, consul honoraire de Côte d’Ivoire à Vevey, à Ernst Thalmann, DPF, 16.10.1970. AFS, E2001(E)1980/83/540.

60    John de St. Jorre, op. cit., p. 412.

61    « Als ausschlaggebend betrachten wir die Beurteilung der Frage der Asylwürdigkeit ». Proposition du DFJP au Conseil fédéral, 19.10.1970. AFS, E2001(E)1980/83/540. L’usage du mot « dignité » repose sur ma préférence pour le littéralisme. Dans sa documentation officielle d’aujourd’hui, le DFJP utilise la formule creuse : « possibilité de l’octroi de l’asile », malgré la part d’arbitraire que revêtent les procédures. <www.bj.admin.ch/content/bj/fr/home/die_oe/organisation/db_strafrecht.html>. Consulté le 8.3.2012.

62    Proposition du DFJP au Conseil fédéral, 19.10.1970. AFS, E2001(E)1980/83/540.

63    Ibid.

64    Voir : Page, op. cit., p. 123.

65    Note de Michael Gelzer, DPF, au conseiller fédéral Pierre Graber, 19.10.1970. AFS, E2001(E)1980/83/540.

66    Télégrammes de Real au DPF, 21.10.1970, 9h00, 12h35, 19h45. AFS, E2001(E)1980/83/540.

67    Télégramme de Real au DPF, 21.10.1970, 16h00. AFS, E2001(E)1980/83/540.

68    Télégrammes de Real au DPF, 21.10.1970, 9h00 et 22.10.1970. Note de Gelzer au DPF, 26.10.1970. AFS, E2001(E)1980/83/540.

69    Lettre de Real au DPF, 6.11.1970. AFS, E2001(E)1980/83/540.

70    Lettre de Schaller à von Moos, 29.10.1970. CH AHN NES C1.5/3260 Nigeria 1969-1973.

71    Note de Ludwig von Moos, directeur du DFJP. Copie au président de la Confédération Hanspeter Tschudi, au conseiller fédéral Pierre Graber, à la Division de police, à la Police des étrangers, au Ministère public, 27.10.1970. AFS, E2001(E)1980/83/540.

72    Note de Gelzer au directeur du DPF, 27.10.1970. AFS, E2001(E)1980/83/540.

73    Communiqué de presse du DFJP, 28.10.1970. AFS, E2001(E)1980/83/540.

74    Daily Times et New Nigerian, 29.10.1970.

75    St. Jorre, op. cit., p. 347.

76    Stremlau, op. cit., pp. 113-115.

77    St. Jorre, op. cit., p. 352.

78    Id., p. 285.

79    Stremlau, op. cit., p. 115.

80    St. Jorre, op. cit., pp. 305-306.

81    Note de la Police fédérale, 27.10.1969. AFS, E2001(E)1980/83/543.

82    St. Jorre, op. cit., p. 307.

83    Stremlau, op. cit., p. 118.

84    Daily Mail, Londres, 21.1.1970. Cité par St. Jorre, op. cit., p. 305.

85    Adeolu Durotoye : Nigerian-German Relations. The Role of Political Culture. Lit, Münster 2001, p. 139.

86    François Vallotton : « Anastasie ou Cassandre ? Le rôle de la radio-télévision dans la société helvétique ». In : Theo Mäusli, Andreas Steigmeier (éd.) : La radio et la télévision en Suisse. Histoire de la société de radiodiffusion et télévision SSR 1958-1983. Hier+Jetzt, Baden 2006, p. 43. Voir : Adrian Scherrer, « La SSR en tant qu’institution du paysage médiatique suisse ». In : id., p. 25.

87    Selon les clips archivés sur le site de la Radio télévision suisse : <rts.ch/archives>, consulté le 9.6.2012.

88    Vallotton, art. cit., pp. 50, 62.

89    Le fondateur de Terre des Hommes, Edmond Kaiser, est du voyage. Son organisation s’apprête à évacuer des enfants biafrais au Gabon. Clips « La lutte de Kaiser », 23.8.1968 », « Exterminer par la faim », 6.9.1968 : <rts.ch/archives>, consulté le 9.6.2012.

90    Gazette de Lausanne, 5.9, 6.9, 7.9.1968.

91    Voir : Barbara Jung : « L’image télévisuelle comme arme de guerre. Exemple de la guerre du Biafra, 1967-1970 ». In : Bulletin de l’Institut Pierre Renouvin, n° 26, Paris, automne 2007, pp. 57-58.

92    Ingrid Liebeskind Sauthier : « Migros ». In : Dictionnaire historique suisse, vol. VIII, Hauterive 2008. <dhs.ch>. Beat Grossrieder : « Starkes Wir-Gefühl für schwierige Zeiten. Der « Brückenbauer » zwischen Kundenbindung und Krisenbewältigung ». In : Katja Girschik, Albrecht Ritschl, Thomas Welskopp (Hg.) : Der Migros Kosmos. Hier + Jetzt, Baden 2003, p. 207.

93    Journal de Genève et Gazette de Lausanne, 29.1.1969.

94    Voir : note de Heinz Langenbacher, 4.12.1968. AFS, E2003(A)1980/85/295.

95    L’action du CICR se distingue considérablement de celle des Eglises, car ses principes fondateurs le soumettent à beaucoup plus de contraintes. Voir : Chapitre VII.2.

96    August Lindt interrogé par Catherine Charbon, 20.12.1968. L’engagement du CICR, disponible sur : <rts.ch/archives>, consulté le 15.6.2012.

97    Wir Brückenbauer, 28.11.1968.

98    Gazette de Lausanne, 7.12.1968.

99    Jean Buhler : Tuez-les tous ! Guerre de sécession au Biafra. Flammarion, Paris (octobre) 1968.

100  Contrairement aux propos de Kuhn, le CICR n’y est pas dénigré. Wir Brückenbauer, 6.12.1968, 21.2.1968.

101  « Swiss chain store’s ‹ Double your Money › campaign for Biafra heading for million franc mark ». Communiqué Markpress, 12.12.1968. A cette date, 632’000 Sfr ont été récoltés. AFS, E2003(A)1980/85/295.

102  Alexandre Lavanchy, président de la Fédération suisse des Eglises évangéliques, Johannes Vonderach, président de la Conférence suisse des évêques, les pasteurs Peter Vogelsanger et Eduard Wildbolz. Parmi les personnes rencontrées : Michael Ramsey, archevêque de Canterbury ; James Longmuir, porte-parole de l’Eglise presbytérienne d’Ecosse, John Heenan, cardinal ; Kenneth Sansbury, évêque et secrétaire général du Conseil britannique des Eglises ; Lord Shephard, ministre pour les Relations avec le Commonwealth.

103  Communiqué de presse sur la Délégation des Eglises suisses en Angleterre pour la guerre Nigeria/Biafra, 25-28.6.1968. AFS, E2001(E)1980/83/542.

104  Idem. Note de René Keller, ambassadeur de Suisse à Londres, 1.7.1968. AFS, E2001(E)1980/83/543.

105  Lettre de A. Lavanchy et H. Ruh, Fédération des Eglises protestantes de Suisse, à Michael Gelzer, DPF, 26.8.1968. AFS, E2001(E)1980/83/542.

106  Note de Humbert au chef du DPF, 28.8.1968. AFS, E2001(E)1980/83/542.

107  Télévision suisse alémanique, Emission Rundschau, 3.7.1968. Clip nommé : « Hungerstreit sorgt für Aufmerksamkeit », disponible sur : <www.wissen.sf.tv/Dossiers/Historisch/68er-Studentenproteste#!videos>, consulté le 27.6.2012.

108  Communiqué de presse du DMF, 10.7.1968. AFS, E2001(E)1980/83/541.

109  Lettre de Markus Keller, Peter Hagemann, Christoph Brassel, étudiants au Gymnase de Münchenstein, au Président de la Confédération et au Conseil fédéral, 24.9.1968. AFS, E2001(E)1980/83/542.

110  Lettre de Karl Huber, chancelier de la Confédération, au Mouvement pour la reconnaissance du Biafra, Zurich, 19.9.1968. AFS, E2807(-)1974/12/38.

111  Réponse de Spühler à la petite question urgente d’Eisenring, 6.6.1968. AFS, E2001(E)1980/83/543.

112  Voir : Interpellation Max Aebischer, 24.9.1968. Bulletin officiel de l’Assemblée fédérale, 1968, vol. III, pp. 483-518. Pour décembre : Id., vol. IV, pp. 677-689.

113  Bulletin officiel de l’Assemblée fédérale, 1968, vol. IV, p. 680.

114  Daily Sketch, 24.8.1968.

115  New Nigerian, 29.11, 3.12.1968.

116  Morning Post, 9.11.1968. Commenté dans la lettre de Jeanrenaud, ambassade de Suisse à Lagos, au DPF, 14.11.1968. AFS, E2001(E)1980/83/40.

117  August R. Lindt : Generale hungern nie. Geschichte einer Hilfsaktion in Afrika. Bern 1983, p. 165.

118  Note du DPF, 8.9.1969. AFS, E2001(E)1987/78/695. Entretien Omotoye, Lagos, 5.10.2009.

119  Lettre du Chargé d’affaires à l’ambassade de Suisse à Helsinki au DPF, 9.9.1968. Note de Thalmann, DPF, 9.9.1968. AFS, E2003(A)1980/85/295.

120  Lettre de Hohler à John Peck, FCO, 6.2.1969. NAUK, FCO 26/300.

121  Lettre d’Arengo-Jones au FCO, 6.3.1969. NAUK, FCO 26/300.

122  Lettre de Roger Jackling à Peck, 10.2.1969. NAUK, FCO 26/300.

123  En raison du programme de formation organisé en 1963 pour des étudiants de la région d’Enugu. Voir : Chapitre IV.2.

124  Note de C. Thompson à B.R. Curson, 28.10.1968. NAUK, FCO 26/299. Lettre de Hohler à Peck, 6.2.1969. NAUK, FCO 26/300.

125  Ibid.

126  Ibid.

127  Lettres de John Campbell, ambassade de Grande-Bretagne à Bonn, à N. Gaydon, FCO, 29.1.1969, de W. B. J. Ledwidge, ambassade à Paris, à Peck, 12.2.1969, de T. F. Brenchley, ambassade à Oslo, à Peck, 18.2.1969, de C. P. Scott, ambassade à Rome, à Peck, 26.2.1969. NAUK, FCO 26/300.

128  Lettre de Hohler à Peck, 6.2.1969. NAUK, FCO 26/300.

129  Citoyen suisse, Fischer a aussi de bonnes entrées en Allemagne fédérale, auprès de la Télévision, du magazine Stern et du gouvernement, qui l’emploierait, en quelque sorte, comme un journaliste officiel. Télégramme d’Arengo-Jones au Foreign Office, 14.10.1968. Note de B. G. Birkmyre, FO, 15.10.1968. Lettre d’Arengo-Jones à Gaydon, 17.1.1969, en annexe : Der Beobachter, 15.1.1969. NAUK, FCO 26/299.

130  Lettre de B. R. Curson à Peck, 23.1.1969. NAUK, FCO 26/299.

131  Lettre de Hohler à Peck, 6.2.1969. Les notes de discours réfutent neuf points critiques : (a) Les Britanniques ont causé les problèmes actuels en imposant une constitution fédérale inopérante au Nigeria ; (b) La Grande-Bretagne soutient une guerre d’agression ; (c) La Grande-Bretagne a un comportement criminel en fournissant des armes au Nigeria ; (d) Le gouvernement britannique soutient un génocide ; (e) Les Britanniques devraient en faire plus pour résoudre la situation actuelle tragique ; (f) Le gouvernement britannique soutient une attaque de Musulmans contre des Chrétiens ; (g) La Grande-Bretagne poursuit uniquement ses intérêts économiques et ignore la souffrance ; (h) Le gouvernement britannique a fourni au Nigeria des conseillers politiques et militaires pour l’aider à mener la Guerre civile ; (i) Le gouvernement britannique n’a pas assez soutenu le travail du CICR. NAUK, FCO 26/300.

132  Lettre d’Arengo-Jones au FCO, 6.3.1969. NAUK, FCO 26/300.

133  Note de B.R. Curson à Barrington, FCO, 12.3.1969. NAUK, FCO 26/301. Note de Curson au FCO, 9.10.1969. NAUK, FCO 26/302.