Show Less
Full access

Guerres dans le monde ibérique et ibéro-américain

Actes du XXXVe Congrès de la S. H. F.

Edited By Florence Belmonte, Karim Benmiloud and Sylvie Imperato-Prieur

Cet ouvrage réunit les travaux du XXXV e Congrès de la Société des Hispanistes Français (S. H. F.) qui s’est tenu à l’Université Paul Valéry – Montpellier 3 du 20 au 22 mai 2011. Il rassemble une cinquantaine d’articles qui portent non seulement sur l’Espagne, mais aussi sur l’ensemble de la Péninsule Ibérique, sur l’Amérique hispanophone et les territoires lusophones, du XVI e au XXI e siècle. Le volume est divisé en quatre chapitres, « Faire la guerre », « Dire la guerre », « Représenter la guerre » et « Sortir de la guerre », qui recouvrent une large part des champs disciplinaires auxquels s’attache l’hispanisme (Histoire, civilisation, littérature, théâtre, arts plastiques, peinture, musique, cinéma).
L’ouvrage comprend notamment de nombreux articles sur la guerre civile espagnole et le franquisme (dont les deux conférences plénières), mais aussi d’importantes contributions sur l’ensemble du monde ibérique et ibéro-américain (Portugal, Argentine, Colombie, Cuba, Mexique, Paraguay, Pérou, etc.).
Show Summary Details
Full access

La guerre, protagoniste de El asedio de Arturo Pérez-Reverte (Catherine Beyrie-Verdugo)

← 426 | 427 → CATHERINE BEYRIE-VERDUGO

La guerre, protagoniste de El asedio de Arturo Pérez-Reverte

Dans El asedio1, Arturo Pérez-Reverte présente trois guerres qui se livrent sur un même échiquier : Cadix. La première est le siège de la ville par l’armée napoléonienne (1810-1812), qui révèle aussitôt un deuxième combat, à savoir une enquête criminelle. Celle-ci dévoile, à son tour, une dernière lutte, qui n’est autre que la métaphore de la vie humaine, selon l’auteur.

La guerre apparaît dès le premier chapitre. Une jeune fille a été assassinée sauvagement et le commissaire Tizón « descubre semienterrado un fragmento de metal […].Es uno de los trozos de metralla que se desprenden de las bombas francesas al estallar. Los hay por toda Cádiz »2. C’est l’une des seules preuves tangibles du siège, horrible car sournois. L’auteur, impartial, dépeint le capitaine français Desfosseux, qui calcule la composition et la trajectoire de ces bombes, comme « un civil de uniforme. Soldado accidental, mientras dure el campo de experiencias. […] Su reino no es de este mundo »3. C’est un chercheur, pas un homme assoiffé de sang, ni un patriote zélé.

La vision de ce siège est donnée : « Una de las muchas paradojas de la compleja guerra de España es que tan singular combate, donde cuenta más la composición porcentual de una libra de pólvora […] que el coraje de diez regimientos, se encuentra confinado, en la bahía de Cádiz, a un oscuro capitán de artillería »4. Son but ? « Una bomba cuyo retardo fuese más allá de los cuarenta y cinco segundos, disparada por una pieza de artillería que permitiese sobrepasar las 3.000 toesas »5. Il n’y parviendra jamais, car il se heurte à un obstacle insurmontable : « El emperador opina que el arma adecuada para batir Cádiz son los obuses »6.

Desfosseux mène donc un combat dont il connaît l’absurdité. Il ne cessera cependant jamais de se livrer à ses calculs complexes, bases de la guerre, selon l’auteur7 : « El asedio es una novela de geometría y de sombras. […] Yo nunca presumo de la guerra, pero he pasado 21 años en países en guerra. Y la guerra es ← 427 | 428 → geometría […] y aritmética ». La guerre, pour les stratèges, n’est pas affaire de passion pour un pays ou d’idéal politique, mais de calcul mathématique.

La haine n’est pas non plus l’aiguillon des pauvres. Leur objectif est la survie matérielle. Mojarra, personnage humble et pauvre, s’empare d’une canonnière avec son fils et son beau-frère, pour gagner « dos mil duros » (p. 291)8. Son beau-frère, blessé lors de l’attaque, mourra misérablement de sa blessure et personne ne touchera l’argent. Tous deux sont les victimes de cet échiquer martial. Mojarra n’essaiera pas de tuer trois soldats français partis chasser : il en a pitié9. Tout comme Desfosseux, c’est sa dignité d’homme qui sera mise en lumière par l’auteur, plus que ses qualités de soldat ou de patriote.

Un autre point commun unissant les protagonistes, quels que soient leur nationalité ou leur rang, est leur vision fragmentaire du conflit national. Le lecteur apprend quelques faits de guerre au hasard d’une page : il découvre, par exemple, que Desfosseux a sous ses ordres Bertoldi, « desde que cruzaron los Pirineos hace un año, después del desastre de Bailén »10.

Nous apprenons plus loin que le frère de la protagoniste, Lolita Palma, « murió el 16 de julio de 1808 […] durante la batalla de Bailén »11. Ce détail est prégnant pour l’intrigue : son frère étant mort, c’est la jeune femme qui prend les rênes de l’affaire familiale, mais aucun récit ne nous est fait de cette bataille, décisive comme l’indique l’historien de manière subjective J. Thiry12. Nous savons du conflit national ce que le narrateur omniscient révèle :

[…] El capitán Desfosseux ignora lo que puede estar ocurriendo en Francia y en el resto de Europa. […] Hombres casi incomunicados, exiliados inseguros[…], en esta tierra hostil donde el abandono y el aburrimiento, tan estupefacientes como narcóticos, se apoderan de los mejores soldados, víctimas por igual del fuego enemigo, las enfermedades y la nostalgia.13

← 428 | 429 → C’est ainsi que le lieutenant d’artillerie Bouvier se suicide (p. 124) ou que « cuatro soldados […], hartos de hambre y miseria, desertaron de sus puestos de centinela »14. Trois d’entre eux sont arrêtés et la garnison reçoit l’ordre d’assister à leur exécution. C’est sur l’impact humain de la guerre que le lecteur est invité à réfléchir. Les personnages sont les pions sans défense d’une guerre qui les dépasse et dont ils sont les victimes en souffrance.

Le conflit national apparaît au détour d’un paragraphe concernant la population de Cordoue : il est fait allusion à la bataille de Niebla, défaite espagnole qui fut à la base du soulèvement de Cadix contre l’envahisseur. Tarifa (p. 453), Valence (p. 473) sont égalements évoqués. Néanmoins, les faits importants sont ceux qui touchent les personnages, comme le capitaine français : « Los españoles han desembarcado para destruir los obuses ».15 Ce n’est pas l’aspect stratégique qui importe, mais la mise en danger des canons chers à Desfosseux. Les Espagnols n’y parviendront pas mais, au cours de cet affrontement, Felipe Mojarra, se rappelle : « […] cómo […] perdió a dos primos suyos […] cuando el mariscal Víctor […] hizo fusilar a cuatrocientos soldados españoles, casi todos heridos, que no vestían otra cosa que sus pobres ropas de campesinos »16.

Pérez-Reverte démontre encore qu’il serait vain de donner d’un conflit une vision manichéenne : les deux armées sont capables d’exactions. Toute déontologie disparaît si l’occasion en est donnée aux belligérants. Les exemples cités démontrent que la guerre n’intéresse l’auteur que par sa facette humaine. Sous cette guerre, évidente dès le titre de l’œuvre, se dessine un autre combat, montrant Cádix comme un échiquier criminel sanglant : « Cádiz es a la vez espléndido y crepuscular, […] el escenario idóneo para que coincidan la disciplina científica de la guerra moderna y el ancestral misterio del crimen »17.

Trois personnages marquent sur une carte de la ville l’endroit exact où sont tombées les bombes : le premier est le capitaine Desfosseux. Le deuxième est le taxidermiste Fumagal, qui trahit son peuple en indiquant par des pigeons voyageurs le lieu où tombent les bombes pour que Desfosseux puisse ajuster ses calculs. Le troisième est le commissaire, qui comprend bien vite qu’un assassin tue là où les bombes sont tombées ou vont tomber.

Sans porter de jugement de valeur, l’auteur présente un traître, du latin « tradere », transmettre, confier – les clés de sa ville –, personnage honni en temps de guerre. « Como cada vez que envía una paloma a levante, el taxidermista siente una extraña euforia interior. Sensación de poder extremo, conexión espiritual ← 429 | 430 → con energías inexplicables, casi magnéticas, desencadenadas desde el otro lado de la bahía por su personal orientación y voluntad »18. Il est mégalomane et égocentrique, mais il lui semble aussi contribuer à l’équilibre de la Nature. Il sent « afinidades con quienes asedian la ciudad – o más bien con la tradición ilustrada del siglo viejo francés, que la Revolución y el Imperio heredaron […] »19. Raymond Aron écrit20 : « Le jour où chaque faction choisit le camp de son idéologie, il n’y a plus d’unité nationale et, du même coup il n’y a plus de traîtres ». Fumagal, en tant qu’individu, a œuvré pour son idéologie. Il est le porte-parole de son auteur21 :

Cádiz como metáfora de la gran ocasión perdida. ¿Por qué se truncó la historia? Porque España es un país históricamente enfermo. […] En cuanto se empieza a perfilar una España distinta, […] la destruyen los mismos españoles: la arrogancia de unos y el fanatismo de los otros.

L’auteur rejette toute vision manichéenne de la guerre. Contrairement à El Mulato, le marin qui lui fait parvenir des informations, Fumagal n’agit pas pour de l’argent. Lorsque son intermédiaire lui annonce qu’il arrête parce qu’il se sent, à juste titre, en danger, Fumagal dit simplement : « Dígales (a los franceses) que seguiré aquí, de momento » (p. 367), malgré la solitude et le risque qu’il prend.

Il se sent investi d’une mission et se montrera courageux jusqu’au bout.

Le commissaire discerne donc, sous la carte de Cadix indiquant les impacts des bombes françaises, une autre carte, parfaitement identique, si ce n’est qu’elle montre les endroits où des jeunes filles ont été fouettées à mort ou vont l’être, fait encore plus troublant. L’assassin paraît savoir où les bombes sont tombées mais a aussi l’intuition de l’endroit où elles vont tomber. Tizón opère un glissement et pense que Fumagal, qui met à jour sa carte dès qu’une bombe tue, est le meurtrier.

← 430 | 431 → Tout en parlant de l’enquête avec le professeur Barrull, le commissaire joue aux échecs avec lui. De même, l’auteur, en déplaçant ses pièces sur l’échiquier romanesque, invite le lecteur à jouer avec lui et distille ses indices. Ce jeu est fondamental pour Pérez-Reverte : « En todas mis novelas aparece ese juego porque es uno de los mejores similes de la vida, es una metáfora del mundo extraordinaria »22. « Pérez-Reverte siempre ha incluido en sus obras un elemento de jugar con el lector, invitándolo a entrar más al fondo y explorar el pequeño mundo que se le muestra »23. Après une conversation entre Barrull et Tizón concernant l’assassin, il n’est pas rare que ce soit Fumagal qui faisse l’objet du récit (p. 85, 204, 265). Guidé par l’auteur, le lecteur déduit qu’un taxidermiste qui note les impacts des bombes est un coupable parfait.

La guerre que mène le commissaire Tizón contre l’assassin est, pour lui, beaucoup plus importante que le conflit qui déchire son pays et c’est pour la gagner qu’il va marquer sur une carte les impacts des bombes françaises. Le taxidermiste ayant été innocenté, le commissaire ourdit un plan et va voir le capitaine Desfosseux. Il lui propose de lui livrer des données géographiques lui permettant d’atteindre des endroits concrets de la ville. Cela permettra à Tizón de tendre un piège au tueur. L’idée du traître revient, dans le contexte qu’expose le capitaine :

Esto es una guerra, señor, […] La gente muere a diario, por centenares o miles. Incluso mi obligación como artillero del ejército imperial es matar a cuantos habitantes de esa ciudad me sea posible…Incluido usted, o muchachas como ésas.24

L’argument est imparable. Quel poids pèsent dans la balance de la guerre quelques jeunes filles ? Ayant obtenu l’aide de l’officier français, Tizón a besoin d’un appât humain. Il est prêt à sacrifier des vies, celles de prostituées auxquelles il omettra de révéler le but réel de leur promenade en des endroits donnés : « Y no hay partida de ajedrez en la que no sea necesario arriesgar algunas piezas »25. Le commissaire, cynique, « (se) limit(a) a librar (su) propia guerra26 », en adoptant des moyens moins nobles que ceux des personnages étudiés dans la première partie.

L’écrivain met en abyme les parties d’échecs du commisaire avec le professeur Barrull, qui s’accompagnent de conversations sur l’enquête, et joue avec son lecteur. Dans la guerre que mène le commissaire contre l’assassin – et qui est, en même temps, une partie d’échecs engagée avec le lecteur- l’enquête progresse peu à peu au rythme des intuitions du commissaire. « Por un instante, […] tiene la sensación de que ya ocurrió otra vez. De haberse visto a sí mismo, viviendo ← 431 | 432 → aquella situación. Comprobando huellas en la arena »27. Obsédé par cette dernière phrase, il finit par se remémorer qu’il s’agit d’une citation, extraite d’une pièce de théâtre de Sophocle, Ajax, que lui offrit son adversaire aux échecs, le professeur Barrull28. La seule allusion littéraire ne pouvait être qu’une tragédie. Une autre hypothèse apparaît : la qualité de l’air29. Barrull est insensible à cette atmosphère, mais lui, tout comme l’assassin, la perçoit. Le professeur Barrull finit par demander à Tizón : « ¿Ha pensado que tal vez advierte esas sensaciones porque tiene cierta afinidad sensible con el asesino? »30. Cette remarque trouble d’une part le commissaire et, de l’autre, le lecteur, qui a l’intuition que l’auteur lui fournit un suspect : le commissaire serait-il le coupable ? Le lecteur sait que le commissaire est un être bizarre, violent, n’hésitant pas à faire torturer les suspects. Sa fille est morte de maladie et, depuis lors, sa femme est devenue une morte-vivante.

Le professeur, mentor du commissaire, ne pourrait-il pas être lui aussi l’assassin, lui qui s’est exclamé au cours d’une partie d’échecs : « Lo voy a despellejar, comisario »31. Et d’ajouter : « Quizá esté aquí, ahora. Cerca. Rindiendo tributo al método »32. L’auteur propose, tour à tour, trois suspects au lecteur : Fumagal, le taxidermiste, Barrull, le professeur qui, peut-être, joue avec le commissaire une partie d’échecs vitale, et, enfin, le commissaire. Les personnages sont des pièces de l’échiquier, « peones blancos y negros, […] Con Cádiz como tablero »33. Le piège se referme autour de l’assassin, qui finit pas être arrêté, par hasard. La logique ne suffit pas pour arrêter un tueur, contrairement au jeu d’échecs, où « el azar no existe »34. Il s’agit de Frasquito, le fabricant de savon. La guerre qu’a menée le commissaire a coûté cher en vies humaines : en plus des sept victimes, un suspect a été torturé à mort (p. 275 et suiv.), El Mulato a été torturé et exécuté, Fumagal torturé, puis donné aux Français.

Se dessine alors la troisième guerre, celle que nous livre l’auteur sous la forme d’un jeu d’échecs et d’échec. Il confie à Jacinto Antón35: « En El asedio está toda mi vida de escritor y de ser humano » et à Guzmán Urrero Peña : « Yo voy a esta novela […] con las canas que tengo en la barba y las arrugas que ← 432 | 433 → tengo en la cara. […] Es una novela sobre todo fruto de una experiencia vital […] »36. Quelle est la vision de l’homme que donne Arturo Pérez-Reverte dans cette somme de ses écrits, son testament vital ? Le troisième degré de lecture évoque un autre combat, voué à l’échec, selon l’auteur : la vie des hommes dans la société.

Sur l’échiquier humain de El asedio, les deux tours seraient Desfosseux et Tizón, le militaire et le commissaire. Leur mission est claire : l’un participe à la guerre contre l’Espagne, l’autre se consacre au maintien de l’ordre dans Cadix. Néanmoins, le capitaine s’acharne en vain. Comme Bertoldi, son cavalier dans ce jeu d’échecs, ses bagages sont maigres. Ce qui le désespère, c’est de sacrifier ses canons, dont son cher Fanfán « tumbado sobre los restos de su afuste »37 pour éviter qu’ils ne soient repris par les Espagnols. Il n’est que le jouet de ses supérieurs. A la fin de l’œuvre, le commissaire est seul. Sa vie familiale n’est que silence et souffrance non partagée. Une amitié a commencé à se nouer entre Barrull et lui. Le professeur a été présent jusqu’au dernier moment. Il a même interrogé l’assassin pour savoir comment il avait choisi les lieux de ses crimes et en a tiré cette conclusion :

La obsesión acompañada de sensibilidades extremas genera monstruos. Y la de ese individuo es una de ellas. Dedujo que el azar no existe, y se encontró ansiando predecir con rigor dónde caerían los siguientes proyectiles. Desafiando al engañoso hijo bastardo de la ignorancia. […] Sólo hacía eso: pensar y pensar.

Il partage avec Goya sa vision des hommes38 et les aveux du criminel confirment les théories échafaudées par notre tour et son cavalier, car c’est bien ainsi que Tizón désigne Barrull : « Retrocede Barrull, cual si pretendiese resguardarse de algo en la oscuridad. Interponer distancia. Un caballo en el tablero, piensa el policía. Retirándose con sobresalto de una casilla peligrosa »39. De la bouche de Tizón, Barrull apprend l’identité de l’homme qui s’est rendu après lui auprès de l’assassin. Il n’est autre que Felipe Mojarra, le père de la dernière jeune fille assassinée. Le commissaire et le professeur :

[…] se estrechan la mano: un contacto firme, prolongado por parte de Barrull, que observa a Tizón como si lo hiciera por última vez. Por un momento parece a punto de añadir algo, y al cabo encoge los hombros.

–Fue un honor, comisario. Ayudar.

–Adiós, profesor.40

← 433 | 434 → Une chape de silence tue cette amitié naissante. Le commissaire se condamne à la solitude. Dans cette partie d’échecs, Mojarra est un pion courageux. Dès le début, le lecteur a craint que sa fille, servante de Lolita, ne soit tuée. Il s’agit en effet de la seule jeune fille de l’oeuvre. L’auteur joue avec le sentimentalisme du lecteur, puisqu’elle sera la dernière victime. Mojarra est un modèle de courage et de persévérance depuis le début. Il se débat pour survivre : soldat volontaire lorsque l’armée en a besoin, braconnier par nécessité, voleur de bateau français s’il le faut. Il va torturer l’assassin à mort et dira au commissaire : « No sabía que se pudiera gritar sin lengua. » (p. 718). Felipe Mojarra exécute, ainsi, une sentence prononcée par le commissaire. Comme Barrull le fait remarquer au commissaire, les temps sont en train de changer et il risque de ne plus pouvoir agir ainsi dans un pays doté d’une constitution. Le policier le sait bien, qui laisse le malheureux père commettre un acte atroce qui ne rendra pas plus douce la mort de sa fille et ne ressuscitera pas non plus celle du commissaire.

Il serait trop artificiel de vouloir reconnaître les pièces du jeu d’échecs dans les personnages de cette œuvre, mais indubitablement, la dame serait Lolita Palma, une femme de tête, et le roi, Pepe Lobo. Lorsque Lolita fait la connaissance de Pepe, qu’elle va employer comme corsaire, ses certitudes de bourgeoise fortunée vacillent. Dès les premières rencontres, Pepe Lobo se sent attiré par la jeune femme : « Hay algo en esa mujer – nada tiene que ver con el dinero, cosa insólita- que le inspira sentimientos desacostumbrados. No es hombre inclinado a la introspección, sino cazador resuelto en busca del medro, el golpe de suerte soñado por todo marino[…] »41. Rien ne semblait devoir unir l’homme d’action, contraint par la vie à être marin, ne possédant rien, à cette riche bourgeoise.

Ils expriment leurs sentiments de manière fort subtile, lors de leurs différentes rencontres (p. 290, 413, 417, 452, 461). Le mot « amour » n’est à aucun moment prononcé. Leur relation ne repose pas sur la fusion mais sur le combat : pour Pepe, elle est très différente des femmes qu’il a connues. Cependant, le problème se pose surtout pour Lolita, pour qui Pepe n’a rien de l’homme qu’elle peut aimer. Elle lutte contre ses sentiments et n’y cède que par impulsion ou protégée par un masque (p. 589). A la fin, elle va le voir à l’hôpital et ses derniers mots sont : « Nos veremos pronto, capitán ». El asedio s’achève sur ces mots : « Sabe (Lolita) que no es cierto. Lo sabe todo el tiempo, […] mientras se aleja […] bajo la lluvia que le salpica el rostro de lágrimas frías »42.

← 434 | 435 → Elle l’abandonne. Ses larmes sont aussi froides que son coeur va le redevenir. Tentée par l’amour, elle lui préfère une vie de riche célibataire qui se condamne à la solitude. Elle a vaincu son adversaire, au prix de son propre bonheur. Il n’y a que des victimes dans la guerre vitale que mène chaque personnage de cette oeuvre. Il n’y a aucune place pour l’espérance. Guzmán Urrero Peña43 écrit que « El asedio no es una novela histórica, […]. Es una novela con enigmas, con intriga y suspense, y al mismo tiempo de aventuras y bélica, y también una novela marítima, romántica y científica ».

Tous ces qualificatifs sont exacts mais nous ajouterons celui de pessismiste : tous les personnages s’enfoncent irrémédiablement dans un tunnel tragique. Winston Manrique Sabogal44 écrit : « En El asedio se sienten los estertores del pasado y el cortocircuito del futuro ». En cette période charnière, l’auteur ne donne aucun espoir. Sa vision de l’Espagne d’hier et d’aujourd’hui est négative. Ses personnages sont condamnés au désespoir absolu. L’auteur, dans la lignée de Voltaire ou Schopenhauer, aurait pu écrire comme le premier, dans Le dictionnaire philosophique : « Je ne sais autre chose que me résigner, et me dire que les mouches sont nées pour être mangées par les araignées, et les hommes pour se tuer les uns les autres »45.← 435 | 436 →

__________

1 El asedio, Alfaguara, Madrid, 2010.

2 El asedio, op. cit., p. 22.

3 El asedio, op. cit., p. 75.

4 El asedio, op. cit., p. 26.

5 El asedio, op. cit., p. 30.

6 El asedio, op. cit., p. 74.

7 Jacinto Antón, Cita en Cádiz, El País, 21/02/2010.

8 El País, Cita en Cádiz, op. cit. Arturo Pérez-Reverte confie à un journaliste que c’est l’épisode qu’il préfère et il ajoute : « Es real, se trajeron una cañonera un hombre y su hijo, con dos cojones. Lo hicieron porque las autoridades españolas ofrecían une recompensa. Por supuesto, no les pagaron. Lo hicieron por eso, por dinero. La palabra patriotismo sólo aparece en la novela en boca de los que no combaten […] ».

9 El asedio, op. cit., p. 103.

10 El asedio, op. cit., p. 31.

11 El asedio, op. cit., p. 215.

12 « Malheureusement, encombré de malades et de blessés, il (le général Dupont) ne voulut pas les abandonner au pouvoir de l’ennemi et il retarda son mouvement de vingt-quatre heures pour permette leur évacuation […]. Dans cette malheureuse affaire tout conspira contre les armées françaises. L’affaire d’Espagne n’évoluait […] pas favorablement », Jean Thiry, La guerre d’Espagne, Editions Berger-Levrault, Paris, 1965, p. 226.

13 « […] El capitán Desfosseux ignora lo que puede estar ocurriendo en Francia y en el resto de Europa. Sólo dispone de comentarios aventurados, suposiciones, rumores. Humo. […] Ésa es la guerra de España, la guerra en España. Ocupantes sólo en apariencia, más poderosas de reputación que de hecho, las tropas del Primer Cuerpo que asedian Cádiz se encuentran demasiado lejos de todo y de todos. Hombres casi incomunicados, exiliados inseguros, de futuro incierto, en esta tierra hostil donde el abandono y el aburrimiento, tan estupefacientes como narcóticos, se apoderan de los mejores soldados, víctimas por igual del fuego enemigo, las enfermedades y la nostalgia », El asedio, op. cit., p. 123-124.

14 El asedio, op. cit., p. 475.

15 El asedio, op. cit., p. 603.

16 El asedio, op. cit., p. 607.

17 Justo Navarro, El País semanal, « Guerra, amor y asesinato », 06/03/2010.

18 El asedio, op. cit., p. 89.

19 El asedio, op. cit., p. 268.

20 Préface de : André Thérive, Essai sur les trahisons, Paris, Ed. Calmann-Lévy, 1951, p. XVI.

21 Blanca Berasátegui, « En España nos faltó la guillotina », in El mundo, 26/02/2010 : « Cádiz como metáfora de la gran ocasión perdida. ¿Por qué se truncó la historia?-porque España es un país históricamente enfermo. Se ve muy bien en cuanto escarbas un poco en la historia: desde Indíbil y Mandonio, los Austrias, la Ilustración… Hasta ahora mismo… Mira cómo nos estamos cargando la democracia. En cuando se empieza a perfilar una España distinta, esa España que empieza a ser posible, la destruyen los mismos españoles: la arrogancia de unos y el fanatismo de los otros. En Cádiz, los constitucionalistas liberales no supieron ver lo que era posible y no era posible. Quisieron hacer una constitución radical de la noche a la mañana, y eso era imposible. La misma constitución tenía el gen de su destrucción. Y cuando lees las actas de los debates, ves cómo se odiaban unos a otros, cómo se puteaban, cómo usaban la Prensa como arma arrojadiza… cómo ese esquema dialéctico, terrible y destructivo, se va reproduciendo en el siglo XIX, XX y XXI. El oportunismo político ya se da en la Constitución de Cádiz. Es desolador ver cómo el español repite los errores, cómo se carga lo que se le ponga delante ».

22 Aurora Intxausti, El País semanal, « Arturo Pérez-Reverte muestra los lugares gaditanos en los que se desarrolla El Asedio », 04/03/2010.

23 URL: <http://www.fantasymundo.com/articulos/2608/asedio_arturo_perezreverte>.

24 El asedio, op. cit., p. 558.

25 El asedio, op. cit., p. 397.

26 El asedio, op. cit., p. 558.

27 El asedio, op. cit., p. 21.

28 « Te veo junto a la tienda marina de Ayante en el lugar extremo de la playa, siguiendo desde hace rato la pista y midiendo las huellas recién impresas en la arena… » El asedio, Op. cit., p. 93.

29 « Hay algo en el aire que intriga al policía, […]. Se trata de la atmósfera, o más bien de la ausencia de ésta, o su alteración”. El asedio, Op. cit., p. 256-257.

30 El asedio, op. cit., p. 533.

31 El asedio, op. cit., p. 195.

32 El asedio, op. cit., p. 202 et suiv.

33 El asedio, op. cit., p. 55.

34 El asedio, op. cit., p. 102.

35 Cita en Cádiz, op. cit.

36 Entrevista con Arturo Pérez-Reverte, in Cine y letras, op. cit.

37 El asedio, op. cit., p. 706.

38 Francisco de Goya, El sueño de la razón produce monstruos (Caprice 43, 1797-98).

39 El asedio, op. cit., p. 714.

40 El asedio, op. cit.

41 El asedio, op. cit., p. 231.

42 « Sabe (Lolita) que no es cierto. Lo sabe todo el tiempo, paso a paso, mientras se aleja cada vez más deprisa, recorriendo la nave entre las hileras de hombres tendidos en el suelo, hasta que aspira al fin una bocanada de aitre fresco y húmedo, sale al exterior y camina sin detenerse hasta la orilla del mar, frente a la ciudad blanca y gris difuminada en la distancia, bajo la lluvia que le salpica el rostro de lágrimas frías », El asedio, op. cit., p. 725.

43 Entrevista con Arturo Pérez-Reverte. op. cit., 02/03/2010.

44 « Todo Pérez-Reverte en uno », op. cit., 01/03/2010.

45 Voltaire, Dictionnaire philosophique, Imprimerie de Cosse et Gaultier-Laguionie, Paris, 1838, p. 221.