Résumé
Aujourd’hui, les stations touristiques connaissent des conditions de production très différentes dans leur processus de développement. Les tensions de cette dernière décennie ont fait apparaître un doute porté sur le processus de développement touristique engagé depuis deux siècles. Les changements actuels, dans un contexte économique, social et culturel chamboulé, montrent avant tout des stations en tension, leurs mutations semblent marquées par des phases d’accélération ou de ralentissement qui relèvent de trois domaines différents, traités dans cet ouvrage : les processus de territorialisation, l’adaptation au changement et le management des destinations.
L’ouvrage vise à qualifier les différents indicateurs des formes des trajectoires des stations et de leurs aires touristiques : la ressource, le capital, les capacités (sociales, de formation, économiques), la notoriété, la réputation (l’imaginaire et les symboles, les expériences et les vécus), la gouvernance, les politiques d’adaptation et de changement comme apprentissage de nouvelles formes d’action collective sont autant de facteurs que la recherche mobilise avec utilité. Ces indicateurs aident à construire la ressource touristique, permettent sa valorisation, ils servent d’outils pour mettre en œuvre des dynamiques d’innovation et aident à la définition du projet de station et de territoire touristique.
Extrait
Table des matières
- Couverture
- Titre
- Copyright
- Sur l’auteur
- À propos du livre
- Pour référencer cet eBook
- Sommaire
- Introduction
- Partie 1: Les Processus De Territorialisation
- 1. La mobilisation des ressources territoriales dans les trajectoires des stations littorales françaises
- 2. Le dédoublement résidentiel, descripteur des bifurcations des trajectoires des stations de montagne
- 3. Divergences des trajectoires touristiques au prisme des dynamiques d’appropriation locales
- Partie 2: L’adaptation Des Stations Au Changement
- 4. L’adaptation au changement
- 5. Trajectoires touristiques et innovation : la région de l’Arc lémanique face à la crise des années 1880 (1880-1914)
- 6. Les stations thermales françaises entre tradition et innovation
- 7. Gouvernance locale et trajectoires de développement touristique
- 8. Quand la diversification des stations modernise le tissu organisationnel des territoires
- Partie 3: Le Management Des Destinations
- 9. Numérique et tourisme : changement de paradigme ou simple évolution dans le management de destination ?
- 10. Mesurer la demande d’authenticité et l’imaginaire des touristes. Expérimentation dans le massif du Néouvielle
- 11. Vers une nécessaire lecture territoriale de la vulnérabilité des stations de sports d’hiver
- 12. La mémoire des stations balnéaires espagnoles
- Synthèse et conclusion. Stations en tension : agenda de recherche
- Table des figures, tableaux et illustrations
- Bibliographie
- Auteurs
Jérôme PIRIOU, Émeline HATT, Anne GOMBAULT et Ludovic FALAIX
Si le tourisme s’impose aujourd’hui comme un fait social indéniable qui infuse nos sociétés en profondeur, il ne faut pas oublier pour autant que les pratiques et les motivations touristiques sont toujours historiquement et culturellement relatives. Les modalités d’aménagement des territoires littoraux et de construction des stations littorales sont ainsi évolutives. Elles sont appréhendées dans une perspective diachronique en termes de trajectoire de l’action publique et du développement touristique (Chadefaud, 1988 ; Urbain, 1993 ; Corbin, 1988). Dans une approche socio-économique et politique, la ressource territoriale (Gumuchian, Pecqueur, 2007) permet d’identifier comment les mutations du secteur du tourisme sont investies par les acteurs territoriaux dans la déclinaison des objectifs de planification, planification ainsi réhabilitée (Gumuchian, Grasset, Lajarge, Roux, 2003). L’action publique, entendue comme la manifestation d’un ancrage idéologique caractérisant l’expression d’une vision du monde (Muller, 1990 ; Muller, Surel, 1998) et en tant qu’éloignement d’un volontarisme politique au profit de la mise en œuvre de ce que les pouvoirs politiques affirment être leur volonté (Latour et Woolgar, 1979), permet d’interroger son effet, dans la valorisation des ressources touristiques par les acteurs institutionnels. Les cas de trois stations littorales sont analysés ici : Biarritz, Lacanau, Martigues1. La ressource territoriale y renvoie à la manière dont les acteurs se représentent les potentialités de leurs territoires en termes de développement local et à la manière dont, politiquement, ils déclinent ce potentiel dans l’orchestration opérationnelle du processus de développement territorial. Autrement dit, la notion de ressource territoriale permet d’interroger les processus de territorialisation définis comme l’articulation de territoires autour des stations, comme ← 19 | 20 → une structuration socio-économique et administrativo-politique, et un positionnement marketing identitaire et culturel d’aires touristiques, dont le point d’origine repose soit sur l’existence d’une station polarisante, soit sur plusieurs stations qui produisent un effet de coalescence.
Nouveaux regards, nouvelles pratiques du littoral, création de stations autour de la ressource balnéaire
Le littoral, défini comme territoire situé à l’interface entre l’étendue maritime et le continent (Lévy, 2003), n’a connu une appropriation récréative par les populations locales qu’à partir du XVIIe siècle. Les peintures flamandes apparues au XVIIe siècle témoignent du lieu social que devient à cette époque la plage, à la fois dans l’activité de pêche, mais aussi de la promenade et de la contemplation (Knafou, 2009). C’est ainsi durant la seconde moitié du XVIIIe siècle, époque de toutes les révolutions et période fascinée par la circulation des savoirs, que les grandes découvertes touristiques ont lieu (Boyer, 2005). L’intérêt thérapeutique et climatérique attribué au littoral au XIXe siècle fera émerger l’importance de ressources touristiques dans la création de stations balnéaires (Chadefaud, 1988). La mer, qui constitue le principal facteur de déplacement et d’urbanisation, traduit un « vide » où l’on cherche à investir et développer des activités en tant qu’attracteur et limite physique (Équipe MIT, 2002). La fonction thérapeutique de la mer a été valorisée notamment par la création d’établissements de bains de mer. Les pratiques balnéaires vont dépasser les pratiques médicales dès la deuxième moitié du XIXe siècle. Le « désir de rivage » va se concrétiser par la diversification des activités en mer. L’appropriation du littoral à des fins récréatives passe également par une recherche de « nature », support d’activités tant sportives que de contemplation. La nature est appréciée dès lors que celle-ci est contrôlée afin que l’homme puisse s’y investir (Maffesoli, 1994).
Pour répondre au « désir de rivage », au développement des bains et à l’émergence des pratiques touristiques, des stations balnéaires ont été développées en Europe. Bâties à partir d’un modèle urbain et inspirées des principes d’aménagement défendus par Haussmann, les stations balnéaires qui valorisent les premiers bains de mer pour le plaisir vont alors se structurer de promenades, de boulevards, d’avenues, d’allées cavalières (Toulier, 1996), tout en favorisant la création de nouvelles ressources touristiques de l’ordre du service et de l’animation. L’activité économique conséquente que représente le tourisme dans ces stations demande aux acteurs locaux de trouver des compromis dans le développement territorial tourné autour d’un idéal de nature, entre un aspect sauvage et une valorisation touristique (Vincent, 2013). L’action ← 20 | 21 → publique dans la mise en tourisme s’explique généralement par un choix de positionnement afin d’en tirer des bénéfices économiques, mais aussi d’assurer la pérennité d’activités et d’emplois dans les régions (Boyer, 2001 ; Noailles, 2010). Néanmoins, et avec la démocratisation du fait touristique, quelles sont les politiques publiques qui accompagnent ces mutations du tourisme ? Président-elles à l’émergence d’une démocratie participative (Donzelot, Epstein, 2006), à de nouvelles formes de gouvernance qui témoigneraient d’un « différentiel démocratique » (Faure, 2012) et d’une forme de distanciation du rôle de l’État dans la gestion territoriale du phénomène tourisme dont les dynamiques socioterritoriales se manifestent principalement à l’échelle locale (Duran, Thoenig, 1996 ; Epstein, 2005) ? Le cas échéant, les outils de planification territoriale évoluent-ils dans la prise en compte du fait que les stations touristiques s’affirment comme des ensembles majoritairement urbains, occupés par des habitants temporaires, mais également, de plus en plus, par une population permanente qui exprime des attentes et des besoins en logements, services publics, emplois et qualité du cadre de vie ? Répondre à ces évolutions constitue un défi qui interroge donc le cadre politique de gestion et de développement touristique, tant à l’échelle des bassins de vie qu’à celle des grands espaces régionaux et interrégionaux. Ces territoires sont en effet confrontés à des mutations sociétales, économiques, politiques et environnementales qui interrogent les référentiels traditionnels de l’action publique, appelant à un renouvellement de la réflexion sur les conditions et les enjeux de durabilité et de gouvernance (DGUHC, 2006) sur lesquels la notion de ressource territoriale apporte un éclairage.
Le tournant des années 1960-1990 : de l’État aménageur à la gouvernance multiniveaux
« Sea Sand Sun », l’État aménageur diversifie les ressources touristiques et accompagne la croissance de fréquentation sur le littoral : aux « territoires du vide » succède peu à peu « la ruée vers le littoral ». Durant les trente glorieuses se développe le tourisme dit « de masse » en Europe, soutenu tant par l’État que par des associations de tourisme social2, liées au militantisme des comités d’entreprise. L’amélioration des conditions et des moyens de transport participe largement à cette diffusion sociale des pratiques touristiques. Parallèlement à cette diffusion sociospatiale des pratiques touristiques, le rythme saisonnier du tourisme élitiste du XIXe siècle est bouleversé. Les saisons du tourisme ← 21 | 22 → balnéaire s’inversent. La (re) découverte du corps, l’importance que tend à prendre le bronzage comme facteur de distinction et le goût nouveau pour la pratique de la natation marquent l’avènement de la méditerranée estivale dans l’entre-deux-guerres. La pratique des « trois S : Sea, Sand and Sun » devient pleinement effective à partir des années 1950 et s’inscrit comme ressource touristique incontournable. À partir du milieu du XXe siècle, l’État intervient par nécessité face aux nouveaux modes de consommation, puisque l’accession aux loisirs est caractérisée par une forte croissance durant les « Trente Glorieuses » (Dumazedier, 1972). Pour répondre à une démocratisation du tourisme, l’État légifère et aménage le territoire. Dans le contexte conquérant d’après-guerre, l’État keynésien intervient ainsi largement dans l’aménagement du territoire et, a fortiori, des territoires touristiques. Face au déséquilibre géographique de ce développement3, les années 1960 instituent le temps d’une politique volontariste d’aménagement du territoire visant à parer les méfaits de ce système organisationnel.
Sur le plan spatial, l’appareil de production est marqué par une forte centralisation politique et économique. Des pôles ont été créés de toutes pièces dans le secteur industriel dans celui de la recherche, mais également dans le domaine touristique (Perret, 1993). Dans ce dernier champ, l’État s’emploie à créer ex nihilo sur le littoral des stations permettant l’accueil de ces « masses ». C’est l’époque du volontarisme rationnel. L’aménagement touristique est considéré par les acteurs publics comme un moteur de développement susceptible de contribuer au rééquilibrage du territoire français et de ranimer certaines régions en proie à la désertification. La Délégation interministérielle à l’aménagement du territoire et à l’action régionale constitue la « tête pensante » de l’aménagement en France depuis 19634. Des « missions » sont également créées pour assurer l’aménagement du littoral (Vlès, 2006). C’est ainsi que des projets d’aménagement de grande envergure voient le jour sur la côte languedocienne et la côte aquitaine (Barbaza, 1970 ; Noailles, 2010) dans une démarche volontariste inédite pour l’État français. La station s’inscrit comme la transcription spatiale d’une pensée taylo-fordo-keynésio-corbusienne qui domine les milieux technocratiques en charge de l’aménagement touristique (Ascher, 1995 ; Hatt, 2011). ← 22 | 23 →
Dans les années 1970, la décentralisation et le tournant environnemental sont des facteurs déterminants de bifurcation des trajectoires. Une sensibilité collective à l’environnement amène l’État français à mettre en place des mesures globales de protection. Face à la crise immobilière des années 1980, la protection du patrimoine naturel prévaut sur la production d’espaces à construire. L’aménagement du littoral doit s’opérer selon la loi n° 86-2 relative à l’aménagement, la protection et la mise en valeur du littoral, dite « loi littoral » adoptée par le Parlement le 3 juin 1986. Cette loi intervient dans un contexte d’urbanisation résidentielle du littoral amenant à de nouvelles pratiques par les résidents temporaires, secondaires et permanents. De fait, ces évolutions demandent d’interroger le cadre politique de gestion et de développement touristique. Dans le contexte d’une décentralisation initiée au début des années 1980, de nouvelles formes de gouvernance territoriale apparaissent. Pourtant, face à ces préoccupations d’aménagement et de développement conciliant tourisme et protection du milieu naturel, une forme de désengagement de l’État (Jobert, Muller, 1989), et une attribution de compétences aux collectivités locales, va freiner les perspectives dans le long terme dans la gestion des investissements réalisés. Des mutations de l’action publique sont observables à tous les niveaux. La gouvernance s’inscrit dès lors que l’État opère un retrait de sa fonction centralisatrice et centralisée en France (Lorrain, Stocker, 1995 ; Le Galès et al., 1995). Les acteurs locaux y participent de manière déterminante par une territorialisation des ressources (François et al., 2006 ; Colletis et Pecqueur, 1996). La réforme de l’État initie alors l’émergence de nouvelles logiques de gouvernance qui traduisent une mutation de la décision publique à l’échelle des territoires (Pasquier, 2012).
Des stations en tension depuis les années 1990-2000 : vers un renouvellement des politiques publiques de développement touristique
L’évolution des demandes sociétales, dont les marqueurs de l’hybridation des pratiques récréatives et l’attention accrue portée à l’environnement, mais aussi l’évolution des stratégies de planification urbaine vers la régénération économique et culturelle (Scott, 2004) et le tourisme créatif (Gombault, 2011), conduisent les stations littorales françaises à une prise en compte de plus en plus forte des ressources territoriales dans des stratégies de diversification, à l’instar de la transformation et du développement durable dans les années 1990 des stations littorales anglaises déclinantes (Smith, 2004 ; Rickey et Houghton, 2009). Le modèle de développement, initialement conçu selon une conception « fordiste », se revendique aujourd’hui « durable » dans ← 23 | 24 → une dynamique de diversification des activités et de reterritorialisation du tourisme. Ainsi, la dialectique univoque du touriste imposant la mise en tourisme et la structuration des lieux touristiques apparaît quelque peu dépassée à l’heure où les acteurs de la société locale disposent d’outils de planification opérationnelle en matière de développement touristique dont les incidences ne sont pas neutres en termes de représentations et de requalification des espaces urbains. Ils traduisent même une évolution des cadres de vie, de l’ambiance et de l’esthétique des lieux. L’organisation spatiale des côtes amène les touristes à avoir des pratiques diffuses au sein d’un espace plus vaste que la station (Piriou, 2012). Dans une approche globale de la gestion d’un territoire littoral, le concept de « gestion intégrée des zones côtières » (GIZC), promu par l’Union européenne, ouvre des perspectives intéressantes, mais dont la conciliation entre développement touristique et protection environnementale semble difficile à rendre opérationnelle (Rimaud et Piriou, 2013). Aussi, dans un contexte marqué par de multiples injonctions paradoxales, dont celle de l’attractivité, de l’habitabilité des territoires, de la durabilité, et de la prise en compte des risques, il convient d’évaluer les contraintes qui se posent en termes de gestion et de gouvernance des stations et aires touristiques littorales : les effets induits par la valorisation des ressources territoriales sont analysés à travers le choix des ressources plébiscitées, les logiques de gouvernance qu’elles requièrent, ou encore les conflits d’usages que ces arbitrages en termes de développement local peuvent générer (Trom, 1999).
Résumé des informations
- Pages
- 260
- Année de publication
- 2016
- ISBN (Broché)
- 9782875743183
- ISBN (PDF)
- 9783035265927
- ISBN (MOBI)
- 9783035297584
- ISBN (ePUB)
- 9783035297591
- DOI
- 10.3726/978-3-0352-6592-7
- Langue
- français
- Date de parution
- 2016 (Janvier)
- Mots Clés (Keywords)
- Stations touristics beach projects de station et ancrages territoriaux
- Publié
- Bruxelles, Bern, Berlin, Frankfurt am Main, New York, Oxford, Wien, 2016. 260 p., 18 ill., 18 fig., 4 tabl.
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