Show Less
Open access

De la genèse de la langue à Internet

Variations dans les formes, les modalités et les langues en contact

Series:

Edited By Michael Abecassis and Gudrun Ledegen

Ce recueil d’articles regroupe une sélection des communications présentées au colloque international et pluridisciplinaire tenu à Oxford en janvier 2013, que complètent quelques contributions d’éminents chercheurs sur l’évolution du français, depuis ses origines jusqu’à ses développements liés à l’influence d’Internet. Les auteurs de ce volume s’intéressent à la langue française sous toutes ses formes et dans toutes ses représentations, dans le cinéma ou dans la littérature, et l’abordent aussi bien à travers sa syntaxe, son lexique, sa phonologie, que dans ses modalités orales ou écrites. De la rencontre de ces différents éclairages émerge un portrait de la langue française du XXIe siècle, telle qu’elle est étudiée actuellement, dans les recherches, dans ses modes d’écriture contemporains, sur les terrains plurilingues de différentes villes.
Show Summary Details
Open access

Ecrits en contexte de surdité : de la variation et de ses spécificités (Jeanne Gonac’h, Gudrun Ledegen & Marion Blondel)

← 28 | 29 → JEANNE GONAC’H, GUDRUN LEDEGEN & MARION BLONDEL

Ecrits en contexte de surdité : de la variation et de ses spécificités

Introduction

L’analyse de SMS rédigés par des sourds permet de mettre en relief la complexité à l’œuvre dans ces écrits, tant du point de vue des formes (abréviations, etc.) que du point de vue des contacts de langue. L’analyse des pratiques de différents scripteurs sourds de la région rouennaise et de la Réunion a permis de mettre au jour à la fois la complexité à l’œuvre dans les écrits SMS indépendamment du statut du scripteur (i.e. les marqueurs que les sourds et les entendants partagent) et quelques aspects de la complexité des SMS spécifiques au contexte de surdité, ou « pi-sourd »1.

Ainsi, nous avons constaté que la plupart des formes observées dans ces SMS et connues dans la communication médiée par téléphone et ordinateur (cf. Panckhurst 1997) – telles que les abréviations, l’orthographe abrégée, la syntaxe agrégative – étaient communes aux sourds et aux entendants. Néanmoins, nous avons proposé qu’une minorité de phénomènes peut être mise en relation avec la surdité des scripteurs. Les spécificités « sourdes » que nous avons relevées sont liées aux contacts de langues dans le répertoire langagier des sourds sollicités, et à leur accès au français. Ces particularités font souvent l’objet de discussions (quant à leur statut spécifique ou non) ← 29 | 30 → lorsqu’elles sont soumises à l’évaluation des experts de l’écrit ou à l’évaluation des scripteurs eux-mêmes.

En effet, l’« écriture SMS » peut être évoquée pour expliquer certaines abréviations et style télégraphique choisis par les scripteurs sourds dans nos données : il en est ainsi de l’omission de petits mots-outils (déterminants, prépositions), qui s’inscrit dans la logique de la syntaxe agrégative (Koch & Oesterreicher 1990 ; Raible 1992), ou encore une syntaxe caractéristique du français parlé (dislocation à droite ou à gauche, clivée ou pseudo-clivée : Dit moi vite quel nom le cd que j ai oublié dans la voiture2 (SMS, sourd, Réunion). Dès lors, comment décider qu’une forme caractérise la surdité du scripteur ? Parmi les pistes de recherche qui s’offraient à nous, deux nous semblaient intéressantes : d’une part échanger avec les scripteurs au sujet des catégories repérées par les experts et ainsi distinguer celles qui coïncident entre experts et scripteurs, celles qui font débat ; d’autre part étendre l’analyse à d’autres activités littéraciques (Street 2000) afin de relever les mêmes types de formes « pi-sourd » dans d’autres types d’écrits.

Après avoir échangé avec certains des informateurs des corpus SMS, il est apparu que la première option était délicate et qu’il fallait mettre en place de nouvelles stratégies pour engager une approche métalinguistique en LSF. En effet, lorsque nous avons soumis une dizaine d’exemples de SMS à l’une de nos informatrices en lui posant une question très générique sur ce qui lui apparaissait spécifique à l’écrit des sourds, une seule forme a été retenue : « les vac’ » pour « les vacances ». La réduction du mot par l’apostrophe a ainsi été le seul indice de surdité relevé par l’informatrice. Dans la suite de l’entretien plus orienté, et dans la mesure où la plupart des formes qui retiennent notre attention sont des formes non normées, l’informatrice nous disait : « ah oui les sourds ont des difficultés en français »3. La discussion s’orientait ensuite sur les difficultés en général et les ← 30 | 31 → motifs des difficultés des sourds à l’écrit. Nous n’avons donc pas retenu cette option méthodologique. L’insécurité scripturale de l’informatrice s’est ici révélée sur fond de pratiques SMS qui sont fortement méconsidérées dans la société française, parangon de l’« idéologie du standard » (Milroy & Milroy 1985). La deuxième option a été rendue possible pour l’un de nos scripteurs. Si ce n’est à l’ensemble de ses pratiques de l’écrit, nous avons eu l’occasion d’accéder à des écrits très différents des SMS : ses copies d’examen de première année à l’université.

Hypothèses

Les copies d’examen et les SMS constituent des types d’activités littéraciques opposées du point de vue de l’autocontrôle et de la norme prescriptive. Leur analyse contrastive, devrait donc souligner plusieurs différences.

1)Les zones de variation relevées dans les SMS devraient être moins nombreuses dans les copies, mais certaines devraient résister et nous permettre de mettre au jour les formes relevant spécifiquement des scripteurs sourds. En effet, certaines des formes dans les SMS relèvent de la syntaxe agrégative, d’autres relèvent de zones instables attestées dans les pratiques de locuteurs L24, d’autres sont liées au phénomène de circulation avec le créole ou la LSF. Enfin, on peut relever des combinaisons des catégories mentionnées (Gonac’h et al. 2012)5.

← 31 | 32 → 2)Les formes hypercorrigées, liées à l’insécurité linguistique des scripteurs sourds et à l’« autodépréciation de [leurs] propres pratiques » (Estève & Millet 2011 : 284) devraient être plus fréquentes dans les copies d’examen (Ledegen 2000) que dans les SMS. Ainsi, on peut supposer que nous observerons non pas l’omission mais l’ajout de mots-outils, indice éventuel d’hypercorrection6.

3)Les absences de certains éléments attendus dans des contextes spécifiques pourraient signaler des stratégies d’évitement, selon les contextes d’écriture.

Méthodologie

Nous avons travaillé sur 117 SMS et 15 copies d’examen d’une même scripteure (réunissant respectivement 1134 mots et 4020 mots). Cette analyse nous permet de nous concentrer sur les pratiques d’une personne en particulier et de faire une étude de cas exploratoire. Notre travail sur d’autres corpus SMS (Blondel et al. 2011, Ledegen et al. 2011, Gonac’h et al. 2012) et sur des copies d’examen (Gonac’h & Mortamet 2011) ou des situations de tests (Ledegen 2000) nous permet de repérer et d’interroger les spécificités de ce petit corpus au regard des autres données recueillies préalablement.

← 32 | 33 → 1. Du « de » instable comme indice d’insécurité

Qu’il soit préposition, déterminant ou subordonnant, de est extrêmement instable à la fois dans le corpus des SMS et dans le corpus des copies d’examen. Dans le Tableau 1, nous avons recensé les différentes occurrences ou omissions de de : nous avons distingué les cas où il était omis (codé […]) des cas où il était utilisé à la place d’un autre (substitution : codé de en gras) ou ajouté (ajout : codé en italiques).

Dans les deux contextes d’écriture, SMS et copies d’examen, de se révèle instable7 : tantôt absent, tantôt utilisé à la place d’un autre mot-outil, tantôt ajouté. Quand il est omis, cela peut s’expliquer par sa « légèreté » phonétique et sémantique (Abeillé & Godard 2004), et par la logique de la syntaxe agrégative dans le contexte SMS plus particulièrement. Dans les exemples (1) et (10), de n’est pas réalisé en tant que préposition respectivement dans le GN ou le GPrép ; dans les exemples (2) et (3), en tant que conjonction : risquer + Inf, essayer + Inf.

Quand il est utilisé à la place d’un autre subordonnant (en l’occurrence à dans les exemples 4 et 12 : apprendre à, être forte à), on peut supposer qu’il est choisi parmi d’autres soit par un procédé analogique (ex. 12 : je suis pas forte de conduire en karting et j ai peur de conduire), soit parce qu’il est un mot outil passe-partout, sémantiquement peu précis. Pour l’exemple (11), on peut l’analyser comme l’utilisation d’un déterminant partitif, ou encore comme un télescopage avec l’expression d’habitude.

Enfin, quand de est ajouté, il peut aussi appartenir à différentes catégories (déterminants partitifs pour des définis dans les exemples (7) et (8), prépositions dans le groupe adjectival (9) ou nominal (13) ou insérés comme conjonctions entre deux verbes qui ne le sous-catégorisent pas en (5) et (6).

Ainsi, dans toutes les catégories d’écarts identifiées (omission / substitution / ajout), de est concerné par les mêmes catégories lexicales : déterminant, préposition, conjonction.

← 33 | 34 → Tableau 1 : Catégories d’emploi de de

images

← 34 | 35 → NOTES

I(4b) 0 à 1 an : Apprendre l’enfant de prononcer les mots.

II(5b) L’ethos de l’orateur définit d’un ensemble des attitudes spécifiques ; (5c) Et la langue définit d’un système de signes verbaux propre à une communication d’individus qui l’utilisent pour s’exprimer et communiquer entre eux.

III(6b) La langue est d’une langue officielle.

← 35 | 36 → Toutefois, nous avons relevé plus d’ajouts dans les copies d’examen que dans les SMS. Même si le corpus ne peut pas être qualifié de quantitatif, il nous sert de laboratoire pour tester ces hypothèses. Nous touchons ici, nous semble-t-il au phénomène d’hypercorrection, tel que défini par Berrendonner (1998, cf. note 6). En effet, si l’on reprend ses quatre principes qui régissent les phénomènes d’hypercorrection, il apparait que cet ajout de de correspond bien à un phénomène de décoration, d’ornementation : ainsi, d’abord, « le champ de variation peut préexister en langue » (1998 : 96). Dans le cas de ce petit mot de, le champ de variation est important (ex : concurrence entre à et de dans différents contextes « populaires » : le père / la mère à quelqu’un ; aller au médecin). Même si elle n’est pas concurrente dans le contexte où nous la relevons ici, la variante de semble bien avoir plus de prestige que celle en à puisque cette dernière est très peu ajoutée dans les copies. Le scripteur observé semble bien opérer un choix et de est toujours privilégié donc « hiérarchisé dans les impératifs langagiers » (1998 : 96). Pour autant, cet ajout du de n’a donc pas l’effet souhaité par le scripteur puisqu’il ne correspond pas à la norme attendue dans la copie.

Notons par ailleurs que le cadre contraint de l’écrit universitaire pourrait être à l’origine des exemples (5) et (6) contenant un ajout de dedéfinir de pour se définir par et être de pour être – qui semblent réunir la caractéristique d’être un technolecte des analyses linguistiques ou sociolinguistiques8.

2. Des « cousins » lexicaux

Comme nous l’avions relevé dans d’autres données (Blondel et al. 2011), le scripteur utilise ici des mots de la même famille lexicale (des « cousins ») à la place de ceux qui sont attendus. D’autres études traitant de l’écrit des ← 36 | 37 → sourds mentionnent ce type de substitution : « un pays imagination [pour] (imaginaire) » (Garcia & Perini 2010 : 87 ; Vanrullen et al. 2012). Cette substitution entre catégories lexicales concerne les échanges nom/adjectif ou adjectif/nom, à l’exception d’une occurrence de verbe pour un nom. C’est ce qu’illustre le Tableau (2) pour les copies d’examen d’une part, et les SMS de l’autre.

Tableau 2 : Substitutions entre catégories lexicales

images

← 37 | 38 → Un adjectif pour un nom (Adj pour N)

Pour les exemples (14) populaire (pour le peuple) et (21) universitaire (pour l’université), on pourrait supposer que le suffixe –aire n’est pas reconnu comme une forme typique de l’adjectif et est utilisé comme marqueur de nom, à l’instar des destinataire, documentaire, bibliothécaire. On peut aussi penser qu’il s’agit d’un cas d’adjectif substantivé (la (chose) populaire ; la (chose) universitaire), logique à laquelle on peut rattacher l’exemple (16) : la (chose) vraisemblable pour vraisemblance.

Dans la même logique, le néologisme joueux de l’exemple (22) vient désambiguïser le terme joueur qui peut être nom ou adjectif.

Enfin, (15) atteste coloniaux pour colonies, sans que l’énoncé soit agrammatical, l’adjectif substantivé pouvant désigner les personnes établissant les colonies dans ce cadre d’analyse socio-historique de la langue française (même si l’usage consacré sera colonies, de fait).

Un nom pour un adjectif (N pour Adj)

Les exemples (17) à (19) révèlent des noms employés pour des adjectifs, au sein d’un paradigme clair pour (17), mais de façon plus complexe pour (18) et (19) car les deux interprétations sont plausibles : adjectif (différents N) ou nom (des différences de N).

(17)

la possibilité d’être bilinguisme

(17’)

la possibilité d’être bilingue

(18)

Chaque région de la France a des différences accents

(18’)

Chaque région de la France a différents accents

(18’’)

Chaque région de la France a des différences d’accents

(19)

Il y a des différences idées des auteurs

(19’)

Il y a différentes idées des auteurs

(19’’)

Il y a des différences d’idées des auteurs

De la même manière, dans (23), le nom courage est réalisé dans le paradigme de l’adjectif de même famille lexicale, courageux. Pour l’exception de l’échange Nom/Verbe de l’énoncé (24), il semblerait que nous ayons ici à ← 38 | 39 → faire à un calque de la LSF (24’ et Figure 1), avec la réalisation d’un lexème valant autant pour un prédicat incluant un adjectif (je ne suis pas confiante) que pour un prédicat incluant un nom (je n’ai pas confiance)9.

(23)

donc tu es plus courage que moi

(23’)

donc tu es plus courageux que moi

(24)

je confiance pas

(24’)

Pointé-vers-soi

AVOIR-)CONFIANCE

Négation-index

« Première personne »

« avoir confiance, être confiant »

« ne pas »

Un Verbe pour un Nom (V pour N)

Comme pour l’exemple adjectival (22) « joueux », les copies révèlent une création verbale « préjuger » en (20). On peut y voir une lecture littérale, presque étymologique, dans la logique de certains usages L2 (20), tout comme un glissement catégoriel (20’) :

(20)

On préjuge sur l’huile de palme : au sens de « juger avant »

(20’)

On a des préjugés sur l’huile de palme > on préjuge sur l’huile de palme.

En résumé, les « cousins » catégoriels concernent autant les noms utilisés pour les adjectifs, que l’inverse, mais sont plus fréquents dans les copies d’examen que dans les SMS. Le contexte formel convoque un technolecte universitaire (analogie, vraisemblance, bilinguisme, colonies) plus propice à la confusion entre classes lexicales, et les néologismes semblent prendre de l’ampleur dans le même mouvement que l’hypercorrection (cf. plus haut, note 8).

Par ailleurs, la distinction verbo-nominale est loin de faire consensus dans les descriptions linguistiques des langues des signes. En LSF, un inventaire limité de paires nom/verbe est proposé dans Cuxac (1996) et fondé sur un contraste articulatoire (mouvement court et répété pour le signe ← 39 | 40 → à traduire par « chaise » versus plus ample et simple pour « s’asseoir ») mais ces contrastes phonologiques sont parfois neutralisés en distribution dans un énoncé. Pour Risler (2008 : 94), c’est selon le marquage morphologique et la construction syntaxique qui est appliquée aux signes qu’on peut différencier les noms des verbes et la notation à l’aide de la langue vocale environnante biaise la lecture parce que l’on associe « implicitement les signes traduits par des noms à des noms en LSF, et les signes traduits par des verbes à des verbes en LSF. » (Risler 2008 : 89). Ainsi, « le signe [malade] pointer vers une personne et signer [malade] sera glosé en [lui] - [malade], ou [là] - [maladie] » (Risler 2008 : 89).

3. Des « évités »

Il est intéressant de noter que nous ne relevons, chez notre scripteure, de pronoms compléments de troisième personne (lui ; le ; la), ni dans les copies ni dans les SMS. On peut penser que cette absence de pronoms est liée à une sorte d’évitement de formes qui sont considérées comme des pièges par le scripteur en insécurité. En effet, dans un article précédent, nous avions relevé dans nos corpus beaucoup de variation dans cette zone (Blondel et al. 2011), comme le montre aussi l’exemple (25) de notre scripteure.

(25)

C bizarre pck j’ai jamais vu comme ça d éviter avec des autres chats

(25’)

C bizarre pck je l’ai jamais vu comme ça

Il arrive également que la répétition du nom soit préférée à l’utilisation d’un pronom. La répétition de « new lunettes » dans l’échange (26) entre A (notre scripteure observée dans cet article) et B (son interlocuteur) en témoigne. Cette même stratégie est adoptée tant dans le contexte prescriptif des examens que dans le contexte spontané de l’écriture SMS. Dans les deux situations, nous attestons ainsi des redondances et répétitions, donnant une impression de longueur, comme par exemple dans le SMS (27).

(26)

A : On revient a 1 février a Caen pour surveiller et chercher new lunettes

B : Dakkk enfin !!

A : Ha oui ça fait d bien

B : ok hihihi

A : T verras qu j serai moche avec new lunettes

(27)

Mais nous sommes chez moi à [lieu1]. et on ne peut pas aller à [lieu2] car [nom1] travaille. et on viendra à [lieu2] en février car [nom1] sera en vacances pendant un mois cool gros bisous (SMS sourd, Normandie)

← 40 | 41 → Il est ainsi intéressant de voir réunis, par le biais de cette même stratégie d’évitement, dans des contextes de production pourtant contrastés du point de vue du registre et de la surveillance, ces deux phénomènes : l’absence de pronoms complément de troisième personne qui caractérise habituellement un registre informel (Lambrecht & Lemoine 1996) et la répétition des groupes nominaux qui caractérise habituellement un registre formel.

4. La question de l’orthographe

L’analyse de l’orthographe dans les SMS est difficile car les smart phones, comme leur nom l’indique, sont dotés de fonctions « intelligentes » qui permettent au scripteur de corriger son orthographe, voire de sélectionner un texte prérédigé. L’analyste qui n’a pas accès à toutes les stratégies du scripteur, mais simplement au SMS écrit fini, ne peut savoir si le scripteur maitrise l’orthographe de l’ensemble des mots écrits. Dans le corpus des SMS de notre scripteure, il est donc difficile de savoir dans quelle mesure elle utilise son correcteur orthographique et de connaître son orthographe manuscrite.

Mais, si le corpus de SMS est malaisé à analyser du point de vue de l’orthographe, ce n’est pas le cas des copies d’examen qui sont le lieu par excellence de la pression normative, notamment sur l’orthographe10. L’analyse des ← 41 | 42 → erreurs d’orthographe dans les copies de notre scripteur révèle que celles-ci sont peu nombreuses si on les compare à d’autres copies d’examen d’étudiants du même niveau. Nous faisons ici l’hypothèse que le mode d’accès au français – essentiellement visuographique – joue un rôle majeur sur la maitrise de l’orthographe : aucune erreur sur les lettres hors système (y grec, par exemple dans étymologique) et de rares erreurs liées au choix des morphogrammes grammaticaux liés au genre (l’expression figé ; les traces ont laissées).

5. « Mauvais genre »

En ce qui concerne le genre (relevant donc de la morphologie), nous attestons (cf. Tableau 3) des variations ponctuelles, analogues aux difficultés rencontrées par des apprenants L2 ; en effet, le genre ne correspond plus à une marque systématique ou une notion « saisissable »11, et il n’existe pas de distinction de genre en LSF.

Remarquons à l’exemple (31) que la scripteure ne tranche pas mais écrit les deux genres : « le la grenouille ».

← 42 | 43 → Tableau 3 : Confusions de genre

Copie d’examen

SMS

(28) Et qui porte une panneau écrite

(32) oki :) et oui je vais bien et en classe c est sympa mais dur tu sais que c’le fac … Et to ? Tjs contente pour tn travail

(29) la calque sémantique

 

(30) la féminin

 

(31) la langage

 

(31) Ils appelèrent le la grenouille

 

Il est à noter que les copies d’examens n’attestent que des féminins pour des masculins, tandis que l’unique exemple attesté dans les SMS concerne le cas inverse. Peut-être pourrait-on rattacher cette stratégie aux marques d’hypercorrection dans le maniement du technolecte universitaire (calque sémantique, féminin, langage) où ces termes nouvellement appris seraient majoritairement féminins sous la plume de notre scripteure.

Bilan

Nos analyses révèlent que le domaine de la morpho-syntaxe apparaît comme le domaine le plus affecté, bien davantage que celui du lexique ou de l’orthographe (cf. Tuller 200012).

Par ailleurs, elles mettent avant tout en lumière un premier axe qui concerne des zones de variation, attestées dans les deux contextes d’écriture examinés – copies d’examen et SMS :

← 43 | 44 → 1.les cas d’omission et de substitution de de ;

2.les « cousins » lexicaux qui attestent de glissements entre catégories dans la même famille lexicale ;

3.les confusions de genre.

Ces trois cas de figure sont aussi relevés dans les pratiques d’apprenants L2, et nous semblent ainsi davantage relever de difficultés de la langue française que d’un trait spécifique à la surdité, tout comme le soulignent Nadeau et Machabée (1998) dans leur comparaison d’écarts produits par des apprenants sourds ou entendants. Il est intéressant de souligner néanmoins, dans la perspective de la circularité interlangue (Coste 2002), que les distinctions N/V/Adj ou Fem/Masc ne sont pas des notions transposables en LSF, du moins au niveau lexical.

Le deuxième axe attesté dans nos deux corpus, la stratégie d’évitement, nous apparaît comme un peu plus spécifique, ou reflétant un contexte d’acquisition « atypique » (Tuller 2000) : l’omission des pronoms à la troisième personne se révèle une stratégie pour faire face à une insécurité linguistique, pour ce pan particulier de la syntaxe du français. Notre analyse rejoint l’étude de Tuller (2000) sur la morphosyntaxe à l’oral d’un locuteur sourd, qui manifeste une grande maîtrise du français : elle y a révélé de fréquentes omissions « illicites » de pronoms objet (i.e. non attestées dans les études sur le français parlé, nommées « licites »)13, ce qui renforce notre interprétation d’un évitement d’une zone morpho-syntaxique où notre scripteure sait avoir des difficultés.

Le troisième axe concerne le seul écart entre les deux contextes d’écriture que nous ayons attesté : les ajouts de de dans les copies d’examen nous semblent relever de l’insécurité linguistique provoquée par le cadre de l’examen universitaire, qui se manifeste par ces formes hypercorrigées. Nous pouvons y rattacher par ailleurs les créations néologiques du technolecte universitaire.

← 44 | 45 → L’analyse contrastive des SMS et des copies révèle ainsi plutôt moins de différences que ce que nous avions soupçonné initialement. En effet, les points saillants de l’écrit de notre informatrice se retrouvent dans les deux contextes : la maitrise de l’orthographe sémiographique, les instabilités des zones morpho-syntaxiques, l’absence des pronoms compléments. Par ailleurs, l’analyse des copies conforte nos précédentes analyses qui mettaient en relief l’imbrication des phénomènes, et la rareté des formes exclusivement liées à la surdité du scripteur.

Références

Abeillé Anne & Godard Danielle, 2004, « De la légèreté en syntaxe », in Bulletin de la société linguistique de Paris, tome XCIX/1, 69–106.

Baude Olivier (Ed. scient.), 2013, Langues et Cité, 24, « Féminin, masculin. La langue et le genre ».

Berrendonner Alain, 1998, « Normes d’excellence et hypercorrections », in Cahiers de linguistique française, 20, 87–101.

Blondel Marion, Gonac’h Jeanne, Ledegen Gudrun & Seeli Julia, 2011a, « Ecriture-SMS en Métropole et à La Réunion : ‘Zones instables et flottantes’ du français ordinaire et spécificités du contexte de surdité », in Gilles Col et Sylvester N. Osu (dir.), Transcrire, Écrire, Formaliser(1) Travaux linguistiques du CERLICO, 24, 51–70.

Blondel Marion, Gonac’h Jeanne, Ledegen Gudrun & Seeli Julia, 2011b, « Existe-t-il des SMS pi-sourds ? », 2011, Conférence à la FLSH à l’Université de La Réunion : <http://www.sites.uhb.fr/webtv/appel_film.php?lienFilm=825>.

Coste Daniel, 2002, « Compétence à communiquer et compétence plurilingue », in Notions en question, 6, 115–123.

Cuxac Christian, 1996, « Fonctions et structures de l’iconicité des langues des signes », Thèse de Doctorat d’Etat, Université de Paris V.

Daigle Daniel, Armad Françoise, Demont Elisabeth & Gombert Jean-Emile, 2006, « Apprentissage implicite et traitement morphologique. Le cas d’élèves sourds gestuels », in Daigle Daniel & Parisot Anne-Marie (Eds), Surdité et société : perspectives psychosociale, didactique et linguistique, Québec City, Les Presses de l’Université du Québec, Collection « Santé et société », 99–113.

← 45 | 46 → Dubuisson Colette & Daigle Daniel (Eds), 1998, Lecture, écriture et surdité, Montréal, Éditions logiques.

Dubuisson Colette & Daigle Daniel, 1998, « Que peut-on conclure des recherches portant sur l’écriture ? », in Dubuisson Colette & Daigle Daniel (Eds), Lecture, écriture et surdité, Montréal, Éditions logiques, 131–152.

Dubuisson Colette, Vincent-Durroux Laurence & Nadeau Marie, 1991, « L’enseignement de la langue maternelle aux déficients auditifs », Glossa, 27, 32–37.

Estève Isabelle & Millet Agnès, 2011, « Transcrire et annoter les relations sémantico-syntaxiques de la multimodalité dans les productions des enfants sourds », in Travaux Linguistiques du CerLiCO, 24, 31–49.

Garcia Brigitte & Perini Marie, 2010, « Normes en jeu et jeu des normes dans les deux langues en présence chez les sourds locuteurs de la langue des signes française », in Langage et société, 131, 75–93.

Gonac’h Jeanne & Mortamet Clara, 2011, « Pratiques orthographiques en français d’étudiants étrangers : le cas d’étudiants hispano-américains et afghans », in Tranel (Travaux neuchâtelois de linguistique), vol. 54, 113–127.

Gonac’h Jeanne, Seeli Julia, Ledegen Gudrun & Blondel Marion, 2012, « Les contacts du français, du créole et de la LSF dans les écrits-SMS », in CLAIX, 24, Kriegel Sybille & Véronique Daniel (Dirs), « Contacts de langues, langues en contact », 171–186.

Koch Peter & Oesterreicher Wulfgang, 1990, Gesprochene Sprache in des Romania : Franzözisch, Italienisch, Spanisch, Tübingen, Niemeyer.

Labov William, 1973, « Some principles of linguistic methodology », in Language in Society, 1, 97–120.

Lambrecht Knud & Lemoine Kevin, 1996, « Grammaire des compléments zéro en français parlé », in Travaux linguistiques du CERLICO, 9, « Absence de marques et représentation de l’absence », 279–309.

Ledegen Gudrun, 2000, Le bon français. Les étudiants et la norme linguistique, Paris, L’Harmattan.

Ledegen Gudrun, Seeli Julia, Blondel Marion & Gonac’h Jeanne, 2011, « ‘Tu pense quoi mieux ?’ De la Normandie à La Réunion, les interrogatives en question dans les SMS en contexte de surdité », in Liénard Fabien & Zlitni Samir (Eds), La communication électronique : enjeux de langues, Limoges, Lambert-Lucas, 223–234.

Milroy James & Milroy Lesley, 1985, Authority in language, London, Routledge and Kegan Paul.

Nadeau Marie & Machabée Dominique, 1998, « Dans quelle mesure les erreurs des sourds sont-elles comparables à celles des entendants ? », in Dubuisson Colette & Daigle Daniel (Eds), Lecture et surdité : visions actuelles et nouvelles perspectives, Montréal, Les Éditions Logiques, 169–195.

← 46 | 47 → Panckhurst Rachel, 1997, « La communication médiatisée par ordinateur ou la communication médiée par ordinateur ? », in Terminologies nouvelles, 17, 56–58.

Paveau Marie-Anne, 2010, « Les formes graphiques de l’insécurité : l’exemple de l’accent circonflexe », in Le français aujourd’hui, 170, 71–82. <http://www.cairn.info/revue-le-francais-aujourd-hui-2010–3-page-71.htm>

Raible Wolfgang, 1992, Junktion. Eine Dimension der Sprache und ihre Realisierungsformen zwischen Aggregation und Integration, Heidelberg, Winter.

Risler Annie, 2008, « Les classes lexicales en LSF envisagées à partir de la fonction adjectivale », in Silexicales, 5, Actes du colloque Syntaxe, Interprétation lexique des Langues des Signes mai 2006, Université Lille 3, STL éd., 103–126.

Street Brian, 2000, « Literacy events an literacy practices : theory and practice in the New Literacy Studies », in Martin-Jones Marilyn & Jones Kathryn (Eds), Multilingual literacies, Amsterdam/Philadelphia, John Benjamins, 17–29.

Tuller, Laurie, 2000, « Aspects de la morpho-syntaxe du français des sourds », in Recherches Linguistiques de Vincennes, 20, 143–156.

Vanrullen Tristan, Boutora Leïla & Dagron Jean, 2012, « Enjeux méthodologiques, linguistiques et informatiques pour le traitement du français écrit des sourds », in Actes de la conférence conjointe JEP-TALN-RECITAL 2012, volume 2 : TALN, 559–566.← 47 | 48 →

__________

1 Cette expression provient de l’emprunt en français d’un signe LSF signifiant ‘typique’ ou ‘propre à’, cf. Blondel Marion, Gonac’h Jeanne, Ledegen Gudrun & Seeli Julia, 2011, « Existe-t-il des SMS pi-sourds ? », 2011, Conférence à la FLSH à l’Université de La Réunion : <http://www.sites.uhb.fr/webtv/ appel_film.php?lienFilm=825>.

2 Les exemples de SMS et des copies sont repris dans leur orthographe originale.

3 S’agissant du non-standard, cette difficulté est d’autant plus amplifiée, cf. le « principe de formalité de Labov : « Any systematic observation of a speaker defines a formal context in which more than the minimal attention is paid to speech. » (1973 : 113).

4 « Les difficultés des sourds à maîtriser le français sont très proches de celles que rencontrent les apprenants de langue seconde et produisent la plupart du temps les mêmes effets, c’est-à-dire les mêmes erreurs » (Dubuisson et al. 1998 : 193).

5 Quand les spécificités sont attestées régulièrement auprès de différents profils de locuteurs sourds (pratiquant ou non la LSF, ayant ou non une grande compétence en français, ayant appris tardivement ou non le français …), ces spécificités deviennent régularités et nous les répertorions parmi les traits pi-sourds. Ces traits nous renseignent sur l’organisation spécifique que la surdité entraîne (cf. plus bas) : choix des temps ; ordre des mots dans la phrase ; omission, ajout et substitution dans les mots-outils, etc. (Dubuisson et Daigle 1998 ; Tuller 2000 ; Garcia et Perini 2010).

6 En effet, si nous suivons une définition élargie de l’insécurité linguistique – « substituer plus ou moins systématiquement une forme X à une autre forme Y, qu’il croit à tort ou à raison, apte à susciter chez le destinataire des jugements de valeur plus favorables » (Berrendonner 1998 : 89) – nous pouvons considérer certaines occurrences à la lumière de cette attitude (qui revient souvent à privilégier « la forme la plus compliquée [qui] est la meilleure », cf. Paveau 2010).

7 Soulignons tout de même que la majorité de ses emplois – en tant que déterminant, préposition ou conjonction – sont standard : il en est ainsi de 39 occurrences dans les copies d’examen par exemple.

8 Nous avons par ailleurs relevé des créations morphologiques et morphographiques telles que éconination ou co-éconination pour énonciation. On relève également publiquer pour publier. Ainsi, comme dans le travail de Daigle et al. sur les pseudo-mots, notre scripteure a « accès au traitement sublexical de nature morphologique, ce qui indique une sensibilité à certaines règles de formation des mots du français » (2006 : 100).

9 Cf. plus loin, où nous revenons sur la distinction verbo-nominale qui semble non pertinente dans le lexique de la LSF.

10 M.-A. Paveau relève toutefois que la surveillance semble de mise dans les écrits par clavier (ordinateur et téléphone) :

« Les scripteurs outillés par clavier manifestent une surveillance langagière qui semble supérieure aux scripteurs manuscrits spontanés ; contrairement aux idées reçues, c’est plutôt l’écriture électronique que l’écriture manuscrite qui conserve la norme académique, en tout cas dans les contextes analysés ici. La rapidité et la simplicité de la frappe laisse sans doute davantage de temps aux scripteurs au clavier de se poser les questions qui mènent à l’hypercorrection [dans l’utilisation de l’accent circonflexe] » (Paveau 2010 : 81).

11 « En indo-européen, la grande opposition de genre qui organisait la langue était celle de l’« animé » et de l’« inanimé », qu’exprimait la distinction du masculin-féminin d’un côté, du neutre de l’autre. Et puis cette opposition a perdu tout son sens dans les langues modernes, même celles qui ont conservé un neutre, et aujourd’hui un Allemand ne saurait dire pourquoi Bank est féminin, Boot neutre, et Berg masculin. Les catégories du féminin et du masculin se sont un temps maintenues pour distinguer certaines notions. Les arbres, par exemple, étaient du féminin, il en reste des traces en occitan : la figuièra, la platana. À son tour, cette fonction distinctive s’est perdue, et l’usage qui fixe le pied au masculin et la main au féminin ne répond à aucune notion saisissable, non plus que de dire en d’autres langues le lune et la soleil. » (Présentation Langue et Cité 24, 2013 : 1).

12 Dans l’étude de L. Tuller, le rapport est de 91,5% (119 erreurs morpho-syntaxiques) versus 8,9% (11 erreurs lexicales).

13 Son étude montre par ailleurs que les erreurs sur les pronoms forment la grande majorité des erreurs morphosyntaxiques (52/119, soit 43,7% des erreurs morphosyntaxiques), dont 17 cas d’omissions de pronoms (14,3%).