Show Less
Open access

De la genèse de la langue à Internet

Variations dans les formes, les modalités et les langues en contact

Series:

Edited By Michael Abecassis and Gudrun Ledegen

Ce recueil d’articles regroupe une sélection des communications présentées au colloque international et pluridisciplinaire tenu à Oxford en janvier 2013, que complètent quelques contributions d’éminents chercheurs sur l’évolution du français, depuis ses origines jusqu’à ses développements liés à l’influence d’Internet. Les auteurs de ce volume s’intéressent à la langue française sous toutes ses formes et dans toutes ses représentations, dans le cinéma ou dans la littérature, et l’abordent aussi bien à travers sa syntaxe, son lexique, sa phonologie, que dans ses modalités orales ou écrites. De la rencontre de ces différents éclairages émerge un portrait de la langue française du XXIe siècle, telle qu’elle est étudiée actuellement, dans les recherches, dans ses modes d’écriture contemporains, sur les terrains plurilingues de différentes villes.
Show Summary Details
Open access

L’appropriation territoriale par les jeunes à travers l’étude d’un corpus de messages envoyés à la radio Skyrock (Anne-Caroline Fiévet & Alena Podhorná-Polická)

← 48 | 49 → ANNE-CAROLINE FIÉVET & ALENA PODHORNÁ-POLICKÁ

L’appropriation territoriale par les jeunes à travers l’étude d’un corpus de messages envoyés à la radio Skyrock

Introduction

Le phénomène d’appropriation territoriale des jeunes de banlieue en tant que remède à l’insécurité socio-culturelle et langagière est un sujet récurrent en sciences humaines et sociales. Dans les années quatre-vingt-dix, ce phénomène a été étudié par l’ethnologue David Lepoutre (1997) dans la cité des 4000 à la Courneuve, dans le département de la Seine-Saint-Denis. Depuis, le fameux « neuf-trois » garde un rôle de terrain privilégié des études sociologiques (citons, entre autres, les travaux de Kokoreff (2003) et de Sauvadet (2004) et des études linguistiques (p. ex. Liogier (2006), Jamin (2005), Podhorná (2002), etc.). Ce terrain condense tous les paramètres démographiques que les médias catégorisent comme « déviants » de la moyenne qui alimentent des discussions médiatiques sur l’avenir des « jeunes de banlieue » et qui, souvent, de par ce caractère dit « déviant », alimentent également des clichés et des stéréotypes que la société majoritaire se fait à propos de ces derniers (Boyer & Lochard 1998). Tout comme ce terrain est une « vitrine médiatisée » de l’exemple-type des banlieues françaises, la « vitrine médiatique » des (jeunes des) banlieues est la radio Skyrock. Dans cette contribution, nous allons discuter la question des pratiques discursives témoignant d’une appropriation territoriale, phénomène caractéristique de la quête d’une identité, en prenant pour base un corpus de messages envoyés par les auditeurs à la radio Skyrock.

← 49 | 50 → Skyrock et sa libre antenne

Puisque ses auditeurs sont majoritairement âgés de 12 à 25 ans, Skyrock est une radio dite jeune, majoritairement écoutée dans les grandes villes1. À la fin des années 1990, la loi sur les quotas de chanson française à la radio pousse Skyrock à opter pour une programmation de chansons de rap et r’n’b (ce qui permet de diffuser des chansons françaises susceptibles de plaire aux jeunes) ; ceci est à l’époque un grand pari sur l’avenir en France de cette musique. Progressivement, la radio acquiert une identité perçue par les médias comme celle de la « génération black-blanc-beur », celle des « jeunes issus de l’immigration ». Depuis 1997, l’animateur Difool est la figure emblématique de la station. Pendant l’émission de libre antenne « Radio libre » qu’il anime tous les soirs de la semaine entre 21h00 et minuit avec ses acolytes, les jeunes téléphonent à la station dans l’espoir de passer à l’antenne et de pouvoir discuter d’un problème avec l’équipe des animateurs (relations amoureuses, amicales ou avec les parents, problèmes de santé …). Progressivement, au fil des années, une structure triangulaire (Glevarec 2005 : 16), portant le nom de Skysolidarité, s’est mise en place entre les animateurs, les appelants mais aussi les auditeurs qui, s’identifiant aux jeunes qui appellent, envoient des messages (téléphoniques ou via le site Internet de la station) pour commenter ce qui est dit, réagir au problème de l’auditeur et éventuellement le conseiller. Ainsi, chaque soir, au début de l’émission puis plusieurs fois pendant, l’animateur Difool rappelle aux auditeurs le numéro de téléphone pour passer à l’antenne puis les différents moyens d’envoyer des réactions : le numéro de téléphone pour les ← 50 | 51 → sms mais également le site Internet de la radio pour les messages2. Bien que l’émission de libre antenne reste un moment privilégié d’échanges entre les jeunes et les animateurs, c’est l’identité entière de la station qui est fondée sur ce fonctionnement et c’est à tout moment que les jeunes envoient, à destination des studios, des sms ou des messages via le site de la station.

Les radios jeunes : mise en scène des revendications territoriales

À partir des années 2000, les comportements sociaux et langagiers des jeunes sur cette radio nationale ont été observés par les sociologues des médias, particulièrement par Hervé Glevarec (20053). En 2004, le sociolinguiste Cyril Trimaille constate qu’on peut « observer de très nombreuses occurrences d’éléments devenus emblématiques des Parlers Jeunes Urbains sur certaines radios » (Trimaille 2004 : 120) mais il faut attendre quelques années pour que voient le jour des travaux analysant ces parlers jeunes, tout en tenant compte de la spécificité de la situation de communication radiophonique (pour une approche socio-lexicologique, voir Fiévet (2008) puis Vašková ← 51 | 52 → (2011) ; pour une approche discursive voir Sow (2010)4). Il est certain que ces travaux souffrent du manque d’informations sur le profil sociologique des jeunes qui passent à l’antenne puisqu’il ne s’agit donc pas de travailler sur un « terrain » à proprement parler mais plutôt sur un espace virtuel où les identités concrètes peuvent être virtualisées à volonté. Cependant, il faut admettre que ce type d’émission permet aux linguistes d’avoir un accès relativement facile aux parlers jeunes mais surtout qu’il s’agit d’un objet social insolite, parce que c’est le seul lieu où des pratiques discursives identitaires propres aux jeunes issus des banlieues (et pas seulement des banlieues) sont accessibles dans l’espace public, chacun d’entre nous, journalistes et publicitaires compris, pouvant allumer sa radio et écouter ce type d’émission. C’est pourquoi, l’obstacle du profil sociologique des locuteurs ne pouvant être contourné puisqu’il est impossible d’avoir accès aux véritables identités des jeunes, nous pensons qu’il ne faut pas pour autant se priver de l’analyse de cet objet social mais qu’au contraire, qu’il faut intégrer ce paramètre afin d’apporter une attention toute particulière à ce phénomène de société, dans le cadre de la sociolinguistique urbaine (Bulot 2011 ; Bastian, Bulot & Burr 2009).

Cet extraordinaire engouement pour les sms dans les années 2000 va de pair, il s’entend bien, avec le développement de l’outil technologique qu’est le téléphone portable, les textos remplaçant peu à peu le célèbre « courrier des lecteurs » de jadis (cf. les travaux de Rui (1995), Pasquier (1999), etc.). Comme l’écrivent Ledegen et Simonin, les technologies de l’information et de la communication « facilite[nt] les ‘télé-échanges’ » et « génèrent une expansion et une diversification des contacts sociaux, des contacts langagiers » (2010 : 107).

Le phénomène des sms étant relativement récent et dynamique pour des raisons de convergence numérique (Fairon 2010), il est particulièrement attirant pour les chercheurs. Ainsi, de nombreux travaux ont vu le jour ces ← 52 | 53 → dernières années, mentionnons notamment le projet sms4science initié par le laboratoire CENTAL de l’Université Louvain-la-Neuve (Fairon, Klein & Paumier 2006). Ils ont ciblé différents enjeux et particulièrement la forme de ces derniers (allant des travaux pionniers d’Anis (2001) à des travaux plus récents, comme p.ex., Cougnon & Ledegen 2010 ; Panckhurst et al. 2013 ; Bernicot et al. 2014).

Présentation du corpus de messages envoyés à la radio Skyrock

Le corpus que nous allons analyser sous l’angle de l’appropriation territoriale nous a été rendu accessible grâce au sociologue Hervé Glevarec qui a lui-même largement travaillé sur la radio et plus précisément sur la libre antenne (Glevarec 2005) et qui s’est vu confier ce corpus par Skyrock. En contact avec Anne-Caroline Fiévet dans le cadre du Groupe de Recherche et d’Études sur la Radio5, il nous a proposé d’en étudier le contenu linguistique. Ce corpus est constitué de 37 776 messages envoyés par les jeunes à la station en mars 2005 dans la semaine du 7 au 11 mars 2005 (toute la programmation, pas seulement la libre antenne). Le tableur comporte plusieurs colonnes à savoir la source (sms, Internet ou i-mode6), le pseudo7, le département, l’âge, le sexe, le message, la date et l’heure. Concernant la source, sur les 37775 messages, 23179 ont été envoyés via Internet (61,4%), 14433 par sms (38,2%) et 164 messages via i-mode (0,4%). Cette préférence pour Internet est certainement ← 53 | 54 → due au fait qu’en 2005, les sms sont encore souvent facturés à l’unité alors qu’aujourd’hui, les jeunes disposent de forfaits illimités.

Travailler sur un corpus qui date de presque dix ans pourrait sembler peu pertinent pour des recherches sur la dynamique des innovations lexicales, par exemple. Pour nos objectifs, le décalage ne semble pas influencer la façon dont les jeunes auditeurs-scripteurs revendiquent leur identité territoriale. On peut supposer que de la même façon que pour la toponymie, quoique souvent substandard, elle fait partie des éléments les plus stables de la langue. Ainsi, notre prémisse est de considérer que les pratiques de la revendication identitaire à travers l’usage des toponymes vont aller dans le même sens. Ce qui a probablement changé depuis 2005, en revanche, ce sont les pratiques scripturales et leur densité. Aujourd’hui, les formes subissent de moins en moins un abrègement par divers jeux de mots au « squelette consonantique » (Anis 2001), phénomène typique du « parlécrit » (Panckhurst 2006)8.

À la différence des corpus recueillis dans le cadre du projet sms4science9 par exemple, les sms reçus par la radio Skyrock ont un caractère public puisque leurs auteurs savent que leur message va être affiché sur un ordinateur qui se trouve dans le studio et qu’il est susceptible d’être lu à l’antenne par l’animateur. Avant d’envoyer leur message à la radio, les auteurs ont réfléchi en toute liberté sur la façon de s’identifier (présentation de « soi » avec son vrai prénom ou un pseudonyme) ou non (seul le numéro de téléphone permet ensuite identifier s’il s’agit du même auditeur-scripteur). ← 54 | 55 → La même liberté est offerte quant au choix de rester dans un « anonymat du profil sociologique » ou de proposer aux destinataires un profil plus ou moins complet (sexe, âge, département) quoique souvent mensonger (notamment pour l’âge), ceci souvent pour une simple raison ludique (parfois ce sont des groupes de pairs qui s’amusent à envoyer les sms lors d’une soirée). En revanche, à la différence des messages envoyés volontairement par les scripteurs dans le cadre de projets scientifiques comme « sms4science », l’envoi d’un message vers le numéro/le site de Skyrock sous-entend un consentement implicite pour passer à la radio10. De plus, l’acte d’écriture est spécifique : tout d’abord les récepteurs se situent à trois niveaux, à savoir un animateur / l’équipe ou la radio / la communauté d’auditeurs (Glevarec 2005 : 160). De plus, contrairement à un échange classique (échange de sms entre deux amis, par exemple), il n’est pas possible pour les animateurs – compte-tenu du nombre de messages qu’ils reçoivent – de tout lire, ce qui apparente ces messages à des sortes de « bouteilles à la mer » et favorise le « flood » c’est-à-dire l’envoi répétitif de messages, dans l’espoir qu’au moins l’un d’entre eux soit lu.

Âge et provenance géographique des scripteurs

Si l’on exclut les 13 622 messages où l’âge n’a été pas indiqué (soit 36,1%11), plus de 95% de messages ont eu comme créateur une personne qui a indiqué avoir moins de 25 ans. 44,6% des messages qui comportent une ← 55 | 56 → identification d’âge ont été écrits par un « teen-ager », soit une personne entre 13–19 ans12 ; Hervé Glevarec propose de parler d’un « moment radiophonique adolescent » (Glevarec 2005 : 25).

En ce qui concerne le sexe des scripteurs, les plus actifs ont été les garçons (44,3% de la totalité des messages), notamment ceux âgés de 16 ans (15,5% des 16 747 messages masculins). Pour les filles (18,6% de tous les messages du corpus), le pic de l’activité textuelle est plus précoce – à l’âge de 15 ans (14,8% parmi les 7025 messages envoyés par les filles). En somme, presqu’une moitié des messages produits par les adolescents sont compris dans la tranche d’âge 15–16, ce qui nous amène à paraphraser Glevarec en proposant de parler d’« âge radiophonique scriptural ».

Profil des scripteurs

Dans le corpus, 13 693 messages ont été envoyés sans spécification du département d’origine des scripteurs, soit 36,2%. Parmi les messages identifiés au niveau territorial (63,8% du corpus), les jeunes de trois départements ont envoyé plus de 1000 messages, à savoir les jeunes de Seine-Saint-Denis (6,4% des messages « identifiés »), du Nord (5,4%) et de Paris (4,4%). En termes de régions, c’est l’Île-de-France qui arrive largement en tête avec 32,4% des messages (les départements de la Petite Couronne dépassent ← 56 | 57 → chacun 4%, les départements de la Grande Couronne dépassent chacun 3%). Ce sont notamment des grandes agglomérations que les jeunes écrivent le plus souvent (les départements 13 et 69 (soit Marseille et Lyon) ont un score autour de 3,5%, soit environ 850 messages).

Dédicaces et pseudos : mise en mots de l’appropriation territoriale

Nous allons analyser le corpus selon trois axes : les dédicaces du type en force, big-up et représente et les pseudos, en se concentrant dans les deux catégories uniquement sur ceux qui comportent une composante toponymique.

Tout d’abord, nous avons analysé le corpus du point de vue de trois types de dédicaces à savoir en force, big up et représente. Nous avons choisi ces trois dédicaces parce qu’elles sont emblématiques pour les jeunes et qu’elles sont souvent reprises par les médias ou les humoristes pour stigmatiser les jeunes des quartiers d’habitat social. De notre point de vue, il est alors intéressant de comparer comment l’emploi de ces trois types de dédicaces fonctionne véritablement13.

Comme l’écrit Melliani (2000 : 15), l’identité est territorialisée, le territoire étant « le seul espace réellement possédé et maîtrisé, celui de l’enfance et des amis, celui qui préserve de l’humiliation et de la honte ». ← 57 | 58 → Ces dédicaces en relation avec leurs composantes toponymiques (par exemple « 93 EN FORCE ») sont à la fois des symboles pour les jeunes mais, à la fois également, d’un point de vue extérieur, des stigmates. Les dédicaces avec une revendication symbolique qui font référence au territoire vécu se font le plus souvent par l’intermédiaire d’une simplification pragmatique du système vicésimal complexe (par exemple neuf-quatre, sept-sept, etc.). Ce constat est confirmé dans notre corpus et montre bien le poids du territoire dans les revendications. Nous avons donc classé chaque message en fonction du type de territoire concerné par la dédicace : établissement scolaire (classe, collège, lycée …), quartier, ville, club sportif14, département, région et pays. Le Tableau 1 montre la proportion de messages incluant un des trois types de dédicaces, en fonction du type de lieu concerné. Notons que c’est la dédicace en force qui est la plus fréquente (162 messages alors que big up concerne 63 messages et représente concerne 44 messages). Les lieux les plus souvent cités sont la ville (27,1%) et le département (23,4%) ; viennent ensuite les clubs sportifs (19,7%) et les établissements scolaires (14,5%) puis le quartier (7,4%) et le pays (7,1%). La région est quasi-inexistante (2 messages sur tout le corpus15).

← 58 | 59 → Tableau 1 : Proportion de messages incluant en force, big up et représente en fonction des lieux concernés par la dédicace1617

images

Les trois types de dédicaces ont été analysés du point de vue du profil des scripteurs. Le Tableau 2 montre la répartition par sexe pour les trois types de messages. Les chiffres concernant le corpus total ont également été rappelés. Les analyses montrent que les dédicaces à composante identitaire territoriale sont écrites par une proportion de jeunes anonymes beaucoup plus faible que pour le corpus total : les profils inconnus représentent 36,1% du corpus total alors qu’ils représentent seulement 18,5% de ceux qui ont envoyé une dédicace avec en force, 11,1% de ceux qui ont envoyé une dédicace avec big up et 18,2% de ceux qui ont envoyé une dédicace avec représente. Il y a donc une corrélation, somme toute logique, entre le fait ← 59 | 60 → de s’identifier et le fait de revendiquer une identité territoriale dans son message. Remarquons également que l’écart entre la proportion de filles et de garçons est beaucoup plus faible quand il s’agit des dédicaces. Si l’on observe les chiffres pour le nombre total de messages envoyés, les garçons (44,3%) sont 2,38 fois plus nombreux que les filles (18,6%). En revanche, si l’on compare les pourcentages pour l’envoi des trois types de dédicaces, l’écart s’amoindrit : pour en force, les garçons (51,2%) sont seulement 1,69 fois plus nombreux que les filles (30,2%) ; pour big up, les garçons (54%) sont seulement 1,54 fois plus nombreux que les filles (34,9%) ; pour représente, les garçons (45,5%) sont seulement 1,25 fois plus nombreux que les filles (36,3%). Ainsi, les filles, moins scripteures en général, sont plus présentes proportionnellement ; elles s’investissent plus dans la revendication territoriale à travers les dédicaces.

Tableau 2 : Répartition par sexe pour les messages incluant en force, big up et représente18

images

Le Tableau 3 présente la répartition par type de lieu concerné pour les trois types de dédicace. Une tendance se dégage des résultats à savoir : la proportion la plus importante de messages comprenant en force concerne un club sportif, celle comprenant big up concerne un établissement scolaire et celle comprenant représente concerne une ville ou un département. Une explication sémantique de ces résultats peut être envisagée : on soutient un club sportif (« en force »), on passe le bonjour aux amis du même établissement (« big-up ») et on « représente » sa ville ou son département.19

← 60 | 61 → Tableau 3 : Répartition par type de lieu concerné pour les messages incluant en force, big up et représente

images

Le Tableau 4 présente les résultats pour la provenance départementale des scripteurs en fonction des trois types de messages. Ils ont été classés par ordre décroissant du total des messages, les résultats présentés se limitent à 3 messages minimum.20 Les résultats obtenus corroborent les résultats présentés ci-dessous pour le corpus total, avec une prédominance pour les départements de l’Île-de-France et pour les grandes villes. Le département de la Seine-Saint-Denis (93) est largement en tête, puis viennent des départements de la région Île-de-France (91, 94 et 77) puis des départements de grandes villes comme Marseille, Grenoble ou Lyon. N’ayant pas accès à la véritable identité des ← 61 | 62 → scripteurs, il nous est impossible de vérifier cette hypothèse mais remarquons toutefois que ces départements correspondent à des territoires qui comportent de nombreux et célèbres (médiatiquement parlant) quartiers d’habitat social.21 Si l’on s’intéresse aux résultats en fonction du type de dédicace, remarquons que big up n’est pas fortement ancré territorialement mais que en force et représente le sont (93, 91 et 94 pour en force ; 93 et 77 pour représente).

Tableau 4 : Provenance départementale des scripteurs en fonction des messages incluant en force, big up et représente

images

← 62 | 63 → Le corpus datant de 2005 et comportant une semaine de messages, il est bien sûr impossible d’en tirer des conclusions générales, surtout sur une utilisation plus générale de ces trois types de dédicaces car, rappelons-le, nous sommes ici dans la situation spécifique de messages envoyés à la radio Skyrock. En revanche, nous pouvons toutefois constater que ce type de corpus nous permet de développer des pistes sur les profils de leurs utilisateurs et sur leur sémantisme. Nous avons souhaité comparer nos résultats avec le corpus des 68 572 sms récoltés à Montpellier en 2011 par l’équipe de Rachel Panckhurst dans le cadre de sms4science22 et n’avons trouvé aucune occurrence de big up ni de représente (employé dans le sens d’une dédicace). En revanche, nous avons trouvé une occurrence de en force à savoir « Nutella en force », ce qui laisse déceler une certaine ironie, voire une reprise de la stigmatisation véhiculée en grande partie par les médias. Ce résultat ne fait que confirmer notre hypothèse d’un ancrage spécifique d’une partie des jeunes qui écrivent à Skyrock au niveau diatopique et diastratique.23

Analyse du corpus sous l’angle des pseudos

Le corpus de pseudos a été formé en enlevant 3625 messages où l’identifiant de l’auditeur était le numéro de téléphone et où aucune identification au niveau du profil sociologique n’a été demandée de la part de Skyrock.

← 63 | 64 → Les 34 151 messages restants, soit 90,4% du corpus initial, ont été envoyés plus de deux fois plus souvent par les garçons (20,6%, resp. 49,0%), tout en prenant compte du fait que le sexe de 30,4% des scripteurs n’a pas été indiqué (quasiment tous ont envoyé un sms).

Une situation similaire s’est produite pour l’indication du département d’où venaient les scripteurs : 92,1% des jeunes envoyant un sms n’ont indiqué ni leur provenance ni leur âge, à la différence de moins de 0,05% des scripteurs via la plateforme Internet. En revanche, c’était surtout dans cette catégorie que des données suspectes ont pu être trouvées, comme cela a été vu supra : le chiffre 1 a servi à la fois à indiquer la provenance de l’Ain (le logiciel de transfert de données a effacé les 0 devant les chiffres – c’est-à-dire que le département des Alpes-Maritimes est affiché 6 et non 06) et pour dire qu’on vient de l’étranger – ceci étant le cas également dans l’indication des chiffres des départements inexistants (p.ex. 96, 98 ou, le plus souvent, 99). La plateforme ne permettant pas d’ajouter un troisième chiffre, les auditeurs des DOM-TOMs n’ont pu donner que les deux premiers chiffres – p.ex. le code de la Réunion étant le 974, l’auditeur n’a pu saisir que le 97 et écrire la dédicace dans le corps du message (SALUT C’EST BRUNO DE LA RéUNION, J’AIMERAIS DéDICACER MARIO – LET ME LOVE YOU à TOUS MES POTES QUI SONT EN MéTROPOLE à BORDEAUX ET à PARIS, LES CHINOIS, PHILO … SIGNé LE MALBAR BLOND).

Les tricheries (ou plaisanteries) dans la catégorie de l’âge ont concerné l’indication 1, 2 ou 3 ans ou, à l’extrémité, les âges de 75, 78, 99 ou même 127 ans (suite à la lecture du contenu des messages, nous allons catégoriser sous faux-profils au niveau de l’âge tout âge dépassant 55 ans (la catégorie 40–55 ans étant caractérisée par des messages écrits avec une orthographe moins réductrice au niveau du nombre des signes et par des demandes plus pragmatiques). Un âge « bizarre » n’a été mentionné que très rarement (0,0014%). Notons encore que parfois, les colonnes âge et département ont été renversés (fille de 15 ans du 75 a écrit l’inverse : âge 75, département 15).

Le corpus trié est formé par 12 861 pseudonymes uniques (soit 37,7% de la totalité des pseudos). Parmi les jeunes identifiés avec des pseudos, quatre ont envoyé plus de 100 messages, la gratuité privilégiant le ← 64 | 65 → « flood24 ». Ceci est en contraste avec les sms payants : parmi les jeunes identifiés, il y a seulement une petite dizaine de ceux qui ont envoyé plus de 15 sms (l’extrême étant une fille qui a envoyé 54 messages et une autre 33 messages, le reste ne dépassant pas 25 sms).

Si l’on divise les messages selon la façon dont ils sont parvenus à la station, les 160 messages envoyés via i-mode cachent 96 scripteurs dont 32 utilisent dans leur pseudonyme un chiffre qui n’a pas de motivation toponymique. Les 18 autres en ont une (chiffre du département, le plus souvent le 59 – région lilloise et le 13 – marseillaise – 3x) et un toponyme est inscrit en entier (Gwada). Le reste de notre corpus est constitué de messages envoyés via S (sms) et via I (internet). Leur quantité est telle qu’elle ne nous permet pas d’analyser la totalité des pseudos. Nous laissons donc de côté les messages via I (23 179 messages de 8 154 scripteurs) mais aussi les 9955 messages envoyés via S qui sont inanalysables d’un point de vue du rapport du chiffre et du numéro de département car les scripteurs n’ont pas rempli la colonne du département pour dire d’où ils venaient. Les 852 messages restants ont été écrits par 348 scripteurs. Même si 220 d’entre eux ont intégré un chiffre dans leur pseudo, soit 63,2%, seulement 48 ont un composant toponymique identifiable comme chiffre du département. Ce dernier est postposé au nom propre, souvent surnom (p.ex. OMAR69, MANU25, KJ21), parfois avec la préposition DU / 2 (chiffre mis à la place de DE) interposée (p.ex. LOLODU77, MIKEDU92). Dans quelques cas, les jeunes utilisent le nom de la ville (p.ex. MANU2COLMAR, DAVID2SETE)25 ou le nom du pays d’origine (p.ex. MISSALGERIE), etc26.

← 65 | 66 → Nous remarquons, non sans surprise, que parmi les pseudonymes avec un chiffre qui n’est pas celui du département27, une catégorie de chiffre à trois numéros peut être décelée. Dans de nombreux cas, il s’agit d’une stratégie de la part des jeunes scripteurs pour spécifier la commune du département : par exemple, on peut supposer que COCO441 qui vient du 78 habite à Nainville les Roches (78441).

Le poids des villes et des départements

L’analyse du corpus a mis au jour le poids des villes et des départements dans une forme de revendication territoriale telle qu’elle est manifestée par les jeunes scripteurs de la radio Skyrock. La question des villes mériterait d’être analysée plus amplement du point de vue de la présence d’argotoponymes (Podhorná 2002) comme VLB (Villiers-le-Bel ; sigle), Auber (Aubervilliers ; apocope), Panam / Paname (Paris ; vieil argot) ou même Boboch / Boboche28 (Bobigny ; apocope et resuffixation argotique). La question identitaire du département n’est pas nouvelle. Les codes à deux chiffres (voire trois pour les DOMs) dans les pseudos font référence, de façon univoque, au département en question dans le système administratif français, à la différence du tchèque (David 2009 : 48) où les deux chiffres indiquent toujours l’âge du scripteur29.

← 66 | 67 → Si l’on retrace le phénomène de revendication symbolique à travers les chansons de rap (Podhorná-Polická 2012), il a d’abord été observé pour le département de la Seine-Saint-Denis (le célèbre « neuf-trois », 9.3) puis, par attraction, il s’est répandu aux autres départements commençant par quatre-vingt-dix (91, 92, 94 et 95) puis aux départements de l’Île-de-France (77, 78, 75), et enfin aux départements et territoires français en général (par exemple, le « neuf-sept-quatre » pour la Réunion). Sur Skyrock, les animateurs demandent très souvent (voire toujours) aux auditeurs d’où ils appellent, ce qui a certainement contribué largement à la diffusion de cette forme. Comme l’une d’entre nous a pu le constater pour les rappeurs : « la forte convergence des [scripteurs] vers la (p)référence macro-toponymique s’explique, à destination de l’intérieur, par son universalité, laquelle permet d’encadrer même les [scripteurs] habitant les villes ou quartiers moins « réputés » ou bien les collectifs issus de différentes villes et qui instaure en même temps un repère identitaire pour un éventail plus large d’auditeurs. Elle s’explique, à destination de l’extérieur, par deux logiques, à la fois concomitantes et antagonistes : a) la contiguïté solidaire avec les autres départements et b) la fierté compétitive vis-à-vis des rappeurs d’autres départements que l’on peut qualifier, à l’instar de Vicherat, d’« orgueil territorial » (Vicherat 2001 : 42). » (Podhorná-Polická 2012 : 89). À l’époque de la discussion sur la réforme territoriale30, cette étude montre – du moins pour l’analyse de ce corpus – une quasi-inexistence de la région au niveau de l’appropriation territoriale.

← 67 | 68 → Pour aller plus loin

Le corpus de sms envoyés à la radio Skyrock s’avère être une riche mine pour les analyses sur l’appropriation territoriale dont nous avons essayé de proposer un témoignage parcellaire, mais pas seulement. En effet, il semble propice pour l’observation des innovations lexicales, des analyses conversationnelles auditeur-scripteur vs animateur-lecteur, etc. Étant donné que nous avons pu constater quelques universaux dans la formation des pseudos en français et en tchèque (voir le corpus de David 2009), nous pouvons également espérer une analyse contrastive. La perspective pourrait également s’élargir considérablement, notamment au niveau d’une analyse diachronique, si les circonstances nous le permettent.

Références

Anis Jacques, 2001, Parlez-vous texto ?, guide des nouveaux langages du réseau, Paris, Le cherche midi.

Bastian Sabine, Bulot Thierry & Burr Élisabeth (Eds), 2009, Sociolinguistique urbaine et développement durable urbain (Enjeux et pratiques dans les sociétés francophones et non francophones), Munich, Martin Meidenbauer Verlag.

Bernicot Josie, Goumi Antonine, Bert-Erboul. Alain & Volckaert-Legrier Olga, 2014, « How do skilled and less-skilled spellers write text messages ? A longitudinal study of sixth and seventh graders », in Journal of Computer Assisted Learning, <doi: 10.1111/jcal.12064>.

Boyer Henri & Lochard Guy, 1998, Scènes de télévision en banlieues, 1950–1984, Paris, L’Harmattan.

Bulot Thierry, 2011, « Sociolinguistique urbaine, Linguistic Landscape Studies et scripturalité : entre convergence(s) et divergence(s) », in Cahiers de Linguistique, 37/1, 5–15.

Cougnon Amélie & Ledegen Gudrun, 2010, « C’est écrire comme je parle. Une étude comparatiste de variétés de français dans l’ ‘ écrit sms ’ », in Abecassis Michael & Ledegen Gudrun (Éds), Les voix des Français, Oxford, Peter Lang (Modern French Identities, vol. 2), 39–57.

← 68 | 69 → David Jaroslav, 2009, « Nicky v komunikaci na www chatu », in Jandová Eva et al.: Čeština na www chatu, Ostrava, Ostravská univerzita, 43–84.

Fairon Cédrick, 2010, « ‘Langage sms’ et convergence numérique », in Langue et cité, 20, 4–5.

Fairon Cédrick, Klein Jean-René & Paumier Sébastien, 2006, Le langage sms, étude d’un corpus informatisé à partir de l’enquête « Faites don de vos sms à la science », Louvain-la-Neuve, Presses universitaires de Louvain.

Fiévet Anne-Caroline, 2007, « Le français contemporain des cités dans les émissions des radios jeunes », in Adolescence, 59, 125–131.

Fiévet Anne-Caroline, 2008a, Peut-on parler d’un argot des jeunes ? : analyse du lexique argotique employé lors d’émissions de libre antenne sur Skyrock, Fun Radio et NRJ, Thèse de doctorat, Université Paris Descartes.

Fiévet Anne-Caroline, 2008b, « Libre antenne : l’argot des jeunes », in Médiamorphoses, 23, 71–74.

Glevarec Hervé, 2005, Libre antenne, La réception de la radio par les adolescents, Paris, Armand Colin.

Glevarec Hervé & Pinet Michel, 2009, La radio et ses publics, Paris, éditions Irma.

Jamin Michaël, 2005, Sociolinguistic variation in the Paris suburbs, Thèse de Doctorat, Université of Kent at Canterbury.

Kokoreff Michel, 2003, La force des quartiers : de la délinquance à l’engagement politique, Paris, Payot.

Ledegen Gudrun & Simonin Jacky, 2010, « Médias et pratiques langagières à La Réunion : accélérateur sociolinguistique et diglossie en sourdine », in Glottopol, 14, 104–116.

Lepoutre David, 1997, Cœur de banlieue- codes, rites et langage, Paris, Odile Jacob.

Liogier Estelle, 2006, Langue « du quartier » et français « standard » dans le répertoire verbal d’adolescents de cité, Thèse de Doctorat, Université Paris Descartes.

Melliani Fabienne, 2000, La langue du quartier, appropriation de l’espace et identités urbaines chez des jeunes issus de l’immigration maghrébine en banlieue rouennaise, Paris, l’Harmattan.

Octobre Sylvie, 2014, Deux pouces et des neurones, Les cultures juvéniles de l’ère médiatique à l’ère numérique, Paris, Ministère de la Culture et de la Communication, Département des études, de la prospective et des statistiques (DEPS).

Panckhurst Rachel, 1997, « La communication ‘médiatisée’ par ordinateur ou la communication ‘médiée’ par ordinateur ? », in Terminologies nouvelles, 17, 56–58.

Panckhurst Rachel, Détrie Catherine, Lopez Cédric, Moïse Claudine, Roche Mathieu & Verine Bertrand, 2013, « Sud4science, de l’acquisition d’un grand corpus de sms en français à l’analyse de l’écriture sms », in Épistémè-revue internationale de sciences, 9, 107–138.

← 69 | 70 → Pasquier Dominique, 1999, La Culture des sentiments, l’expérience télévisuelle des adolescents, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme.

Podhorná Alena, 2002, Toponymie et argots : les argotoponymes en français contemporain des cités (L’exemple de la Cité des 4000 à La Courneuve, Seine-Saint-Denis), Mémoire de D.E.A., Paris, Université René Descartes.

Podhorná-Polická Alena, 2012, « La circulation des innovations lexicales dans un espace territorialement circonscrit, le cas des jeunes dits ‘ des quartiers ’ et du rap dans le Val-de-Marne », in Bulot Thierry et Feussi Valentin, Normes, Urbanités et émergences plurilingues, Paris, L’Harmattan, 85–104.

Rui Sandrine, 1995, « La foule sentimentale. Récit amoureux, média et réflexivité », in Réseaux, 70, 105–119.

Sauvadet Thomas, 2004, « ‘ Jeunes de la cité ’ et contrôle du territoire : le cas d’une cité de la banlieue parisienne », in Hérodote, 13, 2/2004, 113–133.

Sow Papa Alioune, 2010, « Normes et discursivités, le parler jeune dans les émissions radiophoniques », in Glottopol, 14, 37–48.

Trimaille Cyril, 2004, « Étude de parlers de jeunes en France : éléments pour un état des lieux », in Cahiers de sociolinguistique, 9, 99–132.

Vašková Petra, 2011, Le lexique argotique sur Skyrock : analyse des néologismes en synchronie dynamique (2003 et 2008), Mémoire de master, Masarykova univerzita v Brně.

Vicherat Mathias, 2001, Pour une analyse textuelle du rap français, Paris, L’Harmattan.

__________

1 Pour une analyse des profils des auditeurs, voir Glevarec & Pinet (2009 : 216–218) : le « profil type » d’un auditeur de Skyrock est un homme entre 15 et 19 ans, étudiant, avec un niveau d’instruction technique/professionnel, habitant dans une agglomération de plus de 200 000 habitants. Sans vouloir faire un amalgame stéréotypé entre auditeurs de Skyrock et jeunes des quartiers d’habitat social, soulignons que, en comparaison avec les autres radios jeunes nationales (Fun Radio, NRJ et Virgin Radio, anciennement Europe 2), Skyrock est la seule à afficher ouvertement que ce profil de jeunes est le bienvenu sur son antenne (Fiévet 2008a : 265–268).

2 Ces dernières années, les moyens de communication entre la radio et les jeunes n’ont pas changé fondamentalement mais ont évolué avec les technologies : en 2003 (année de l’enregistrement du corpus de thèse d’Anne-Caroline Fiévet), le numéro pour envoyer des sms était le 41SKY et l’adresse du site était skyrock.com. Onze ans plus tard, en 2014, suite à la disparition des lettres accompagnant les chiffres sur la plupart des téléphones, le numéro est devenu le 41759. Du fait du développement des réseaux sociaux, le site skyrock.com est devenu le site de la radio dédié aux rencontres entre jeunes, un autre site a été mis en place parallèlement pour présenter ses activités et donc envoyer des messages aux animateurs : skyrock.fm. Une application sur smartphone a également été créée.

3 Cet ouvrage constitue la synthèse de différents articles sur la question parus à partir de 2003.

4 À notre connaissance, aucune recherche sur cette thématique n’a été menée depuis. Ceci est certainement lié à un certain désintéressement, depuis quelques années, dans les milieux scientifiques, d’un côté pour l’étude des mots identitaires pour les jeunes et de l’autre pour les études sur la radio traditionnelle, du fait de l’avènement du numérique.

5 GRER : <http://www.grer.fr/>

6 « Ensemble de services et de protocoles permettant de connecter des téléphones portables à internet », utilisé par l’opérateur Bouygues Télécom entre 2002 et 2012. Source : <http://fr.wikipedia.org/wiki/I-mode>

7 Apocope de « pseudonymes », le pseudo est utilisé particulièrement pour désigner les noms dans des univers virtuels comme Internet ou les jeux vidéo. Pour cette raison, nous avons choisi de conserver ce terme (et non d’utiliser pseudonyme), bien qu’il soit familier.

8 Note du séminaire du 15/11/2011 à Montpellier (Journées d’étude sud4science : Harmonisation/standardisation des méthodes de traitement de corpus écrits de type sms. Anonymisation, transcodage, annotation) lors de l’exposé de Cédrick Fairon qui observe un certain vieillissement des pratiques scripturales du type « écrit sms » avec le vieillissement de la génération pour laquelle cette pratique de transcodage a été un symbole de la révolte adolescente. Dans une discussion ultérieure, Claudine Moïse, de l’équipe montpelliéraine qui a une collecte en cours en novembre 2011, confirme en revanche que les sms de 2011 contiennent relativement peu de jeux de transcodage ludique, l’abrégement n’étant plus raisonné par des contraintes pécuniaires et la rapidité de l’écriture étant garantie par les dictionnaires implantés qui proposent la suite du mot qu’on a entamé.

9 <http://www.sms4science.org/>

10 Nous remercions Skyrock et particulièrement Pierre Bellanger, Jérôme Aguesse et Olivier Langles pour nous avoir autorisées à accéder à ce corpus. Nous remercions chaleureusement Hervé Glevarec pour sa confiance dans notre travail et pour nous avoir donné accès aux données et à des statistiques de base sur les profils sociologiques des scripteurs. Les statistiques présentées infra s’inscrivent à la suite de son travail présenté dans son ouvrage Libre Antenne (2005 : 155–160).

11 Il nous semble intéressant de constater que malgré le chiffre plus élevé des cas où le sexe n’a pas été indiqué (14 003 sms, soit 37,1%), l’âge reste la catégorie la plus soumise à l’anonymisation ou plutôt au « brouillage » volontaire : tandis que l’âge pour les personnes qui n’ont pas voulu avouer leur sexe s’échelonne entre 12 et 36 ans, celui des personnes identifiées par leur sexe va au-delà de ces (probablement véritables) limites et les scripteurs (quasi-exclusivement les garçons) s’amusent plus souvent à mettre des âges plus bas (1–3 ans) et surtout plus hauts (notamment entre 77 et 99 ans – voir page 64).

12 La jeunesse est une caractéristique des corpus de sms. Par exemple, pour l’étude menée en Belgique en 2004, « 76% des participants ont moins de 25 ans » (Fairon et al. 2006 : 16) ; pour l’étude menée à Montpellier en 2011 « 80% ont moins de 30 ans » (Panckhurst et al. 2013 : 2).

13 Un quatrième type, forever ou for ever (« 94 FOREVER »), a été écarté du fait du nombre trop peu important d’occurrences (5). Seules les dédicaces à composante identitaire ont été choisies pour l’analyse donc les dédicaces de type standard du type « bisous à, vive le ou même dédicace à» (avec de nombreuses formes orthographiques possibles dont un très fréquent dédicasse mais aussi le squelette consonantique en majuscules DDKS) ont également été écartées. Notons également que nous n’avons relevé que les dédicaces relevant de l’appropriation territoriale. Les dédicaces peuvent également concerner des personnes (amis ou animateurs de la radio) et même plus généralement la radio (« SKYROCK EN FORCE »).

14 Sous l’appellation « club sportif », nous regroupons quasi-exclusivement des clubs de football. Cependant, nous avons pu relever une attestation référant à un club de cyclisme, d’où cette appellation générique.

15 Les deux messages concernent la région Bourgogne. Le premier parait tout à fait sérieux (« LES BOURGUIGNON EN FORCE!! » – garçon, 19 ans, du département 21 (donc de Bourgogne). Nous avons comptabilisé le deuxième bien qu’il puisse être interprété de façon ironique : « BOURGOGNE EN FORCE LOL C KOI CE DELIRE DE MEUF EL ET TARE », garçon, 16 ans, du département 76. Ici, n’ayant pas la ponctuation, nous ne pouvons pas savoir si le « LOL » se rapporte ou pas à « Bourgogne en force ». La non-appartenance du scripteur à la région citée pourrait faire pencher vers l’hypothèse de l’interprétation ironique.

16 Soit l’établissement est cité comme par exemple « BIG UP AU LYCéE JULES VERNE DE MONDEVILLE » (garçon, 16 ans, du département 14) soit la dédicace est plus précise et mentionne une classe : « BIG UP AU COLLEGE JEAN MERMOZ DE METZ ET SUR TT A LA 4EMME2 KI DECHIRE TT » (fille, 14 ans, du département 57).

17 Quand il est difficile de dissocier le club sportif de la ville, c’est le sens global du message qui a été pris en compte. Par exemple, dans le message « MARSEILLE EN FORCE ET NIKE TA MERE PARIS MARSEILLE SON 3 EME ET PARIS 12 EME » (garçon, 17 ans, département 77), nous avons pris le parti méthodologique de comptabiliser « Marseille » dans « club sportif ».

18 Rappel des chiffres donnés plus haut.

19 La moyenne d’âge pour les scripteurs, en fonction du type de dédicace, a également été calculée. Elle est de 16,5 ans pour en force, 17,3 ans pour big-up et de 17,8 ans pour représente. Cette faible différence n’est pas représentative mais, en analysant plusieurs corpus de ce type en diachronie, on pourrait certainement voir ici des germes d’une dynamique, d’un changement de mode dans les parlers jeunes.

20 Les départements desquels deux messages ont été envoyés sont : 03, 14, 56, 71, 74, 81, 83, 84 et 89. Les départements desquels 1 seul message a été envoyé sont : 06, 22, 25, 29, 35, 45, 47, 54, 60, 62, 63, 66, 67, 72, 73, 79, 80, 87. Pour les autres départements, il n’y a pas d’occurrence. De par sa forte proportion de messages envoyés, le département 1 a été exclu de l’analyse car nous avons émis l’hypothèse que de nombreux jeunes qui avaient écrit 1 n’étaient pas originaires de l’Ain mais avaient noté le premier chiffre pour remplir la case, dans un but d’anonymat ou bien écrivaient de l’étranger, comme nous le verrons également lors de l’analyse des pseudos.

21 Par exemple : les 4000 à la Courneuve (93), les Tarterêts à Corbeil-Essonnes (91), le Bois l’Abbé à Champigny-sur-Marne (94), les quartiers Nord de Marseille, Échirolles (banlieue de Grenoble), Villeurbanne (banlieue de Lyon), etc.

22 <http://cental.fltr.ucl.ac.be/>. Comme l’initiative avait un ancrage universitaire, ce sont surtout des étudiants qui ont participé.

23 Pour une présentation de différents profils sociologiques de jeunes en fonction de leurs pratiques culturelles, voir Octobre (2014 : 137–148).

24 Nous considérons comme flood la répétition de messages comportant exactement le même contenu ou un contenu légèrement différent. Le flood touche le plus souvent les messages envoyés via l’Internet qui sont envoyés gratuitement.

25 Plus souvent, on voit l’adjectif nominalisé comme, par exemple LE NANTAIS ou L’AUXERROISE.

26 Ajoutons que les jeunes, notamment les garçons, se donnent comme pseudos des variantes du type 31 ENFORCE, 77 REPRESENTE, 80 STYLE (ces relevés proviennent du corpus des messages provenant d’Internet, où les pseudos restent inexploités statistiquement pour le moment).

27 Il s’agit soit d’un chiffre qui permet de dissocier les scripteurs du même nom ou surnom (AMELIE2), soit d’un numéro qui ressemble au département mais qui ne coïncide pas avec celui indiqué dans la case « domicile ». Il se peut aussi que les jeunes, notamment ceux âgés de plus de 18 ans y aient indiqué le département dans lequel ils étudient actuellement et que leur pseudo cache l’information de leur provenance.

28 Il a été relevé 14 fois dans le corpus comme par exemple ici : « BIZOU A TOU CEU KI GALERE DAN LE 93 A BOBOCH » (fille, 14 ans, 93)

29 Ce qui n’est qu’un fait rarissime dans notre corpus (dans ce cas, on voit quelquefois la construction surnom+département+âge : NICO4916).

30 Sur les réactions face au projet de réforme territoriale, voir deux articles publiés dans le quotidien régional Le Parisien : « La Seine-Saint-Denis va-t-elle disparaître » (<http://www.leparisien.fr/espace-premium/seine-saint-denis-93/la-seine-saint-denis-va-t-elle-disparaitre-17–01–2014–3501561.php>) et « Une part d’identité qui s’en va » (<http://www.leparisien.fr/espace-premium/seine-saint-denis-93/une-part-d-identite-qui-s-en-va-17–01–2014–3501563.php>), tous deux publiés en ligne le 17 janvier 2014.